‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 223 sur 225 · I.KS KKKI.KS lŒ ll.A NDIIE · texte numérisé non relu

I.KS KKKI.KS lŒ ll.A NDIIE

avaient appris, (le la pari de daiitliier df Lillers, que le prieur él;iil lieiireusemeiil en loule pour Ypres sans avoir rencontré d'obstacle.

Honr, à celle heure, Derlolplie devait avoir vu Guilliiunie Van Loo, el on pouvait espérer (juc la grande armée des Kerles serait à Bruges demain ou après-demain.

Dans tous les cas, les assiéjiés étaient prêts à une résistance acharnée. Ils n'étaient que deux cents à la vérité, muis l'espace qu'ils avaient à défendre était fort restreint, ce qui devait rendre leur résistance redoutable à I assaillant.

Le lendemain, lorsque le soleil parut sur l'horizon, ils acquirent la cerlilude que la journée ne se passerait pas sans qu'ils eussent à subir un assaut.

Une activité extraordinaire régnait dans les rangs ennemis. Des bandes considérables de troupes, composées piincipalemenl de Français, traversaient continuellement la place du Marché pour aller se ranger dans les rues aboutissant au bourg, l-ln même temps les Gantois s'occupaient de dresser leurs machines de siège et de les approcher du burg.

Une partie de la matinée se passa à ces préparatifs.

Les Kerles, de leur côté, préparaient tout pour leur défense : l'huile bouillante, la poix et les blocs de pierre. Ils f^^saient retenlir l'air de leur chant de guerre en signe de défi, el les Français regardaient avec étonnemeni celte poignée d'hommes qui chantaient au moment où ils allaient être attaqués et inévitablement vaincus par le nombre.

Tout à coup, à l'entrée de la rue des Pierres, parut une troupe de chevaliers montés, \êlus de riches habits, et couverts de magnifiques armures, étinrel mtes d'or el d'argent.

Ils lournérenl le coin el roniinuèrent le long des maisons de la place du .Marché, hors de l'atteinte des lléches des Kerles. C'était une garde du corps, car immédiatement après eux marchait 1(> roi de France, monté sur un grand cheval de bataille.

Ce prince, du nom de Louis, surno:utné le Gros, était en effet si corpulent et si gras que les assistants étonnés se deinnndaient coinnienl un homme aussi obèse pouvait monter à cheval. .Néanmoins, malgré sa corpulence, le roi paraissait assez leste et très vif, car ses mouvements et ses gestes ne trahissaient pas la moindre pesanteur.

A cftté de lui chevauchait le nouveau comte, Guillaume, duc de Normandie, dont la jeumsse et la taille mince lui donnaient l'air d'un enfant à côté de ce gros monarque.

Celui-ci, avec sa suite, parcourut toutes les rues autour (lu burg, explora du regard la solidité drs murailles, s'assura que tout était prêt, donna quel-

ques ordres, puis retourna sur la place du Marché.

Là, il rassembla tous les chefs des forces llamandes el françaises, leur adressa quelques paroles, puis les renvoya à leur poste pour allendre le signal de l'attaque générale.

Enfin le roi donna l'ordre de commencer l'assaut. Les trompes et les clairons firent retentir leurs fanfares éclatâmes pres()ue dans les rues les plus écartées.

Conirc tous les murs de la partie du burg encore au pouvoir des Kerles, des échelles furent appli- (|uécs, el les chevaliers el les hommes d'armes, protégés par leurs boucliers, montèrent à l'assaut.

Mais avant d'être parvenus au sommet des murailles, ils furent écrasés |iar des <iuarliers de pierre, percés de flèches, bii'ilés par l'huile bouillante, ou rejelés sur le sol au moyen de longs crochets de fer. Mais ce premier insuccès, qui fit de nombieuses victimes, ne refroidit pas le courage el la fureur des assaillants. Au contraire, l'idée qu'une si petite poignée d'hommes pouvait résister à deux armées, à la (leur de la chevalerie française combattant sous les yeux de son roi, porta leur fureur à son comble.

Les chevaliers el les hommes d'armes se pressaient el se bousculaient pour monter aux échelles, cl cette ardeur même leur était fatale, car tous les coups des Kerles portaienl el les assaillants retombaient par grappes sur le sol. Au bout d'une demiheure d'assaut, des centaines île morts el i!e blessés étaient étendus autour des murs de l'église et du |)rieuré.

L'armée royale el celle des chevaliers flamands n'avaient obtenu aucun avantage. Quelques chevaliers flamands étaient bien parvenus à iimnler sur les remparts, mais ils avaient été immédiatement fauchés ou assommés à couj) de massue, el les Kerles avaient rejeté leurs cadavres dans le vide.

Les chefs des Français excitaient el encourageaient leurs hommes de la voix el de l'exemple; l'attaque continuait, toujours sanglante et infructueuse, et les Kerles triomphants répétaient de temps en temps le refrain de leur chant de guerre :

0 Iscngriiis, pardc/.-vous du Picil lilcii, Von» «cnlircz l'circintc de sa serre. «

Peut-être le roi de France, ému des grandes pertes subies inutilement par son armée, aurail-il fait suspendre l'assaut pour chercher d'autres moyens, lorsqu'il se passa dans le burg mènietiuel- (jue chose <\ii'\ devait rendre la défense jnesque impossible pour les Kerles.

Tandis qu'on se battait au dehors, une partie des Gantois, munis de puissants outils, étaient entrés dans le palais des comtes, pour essayer de peicer

LES KERLES DE FLAN DISE

ou de renverser la muraille qui séparait ce palais i (lu couvent.

Ils l'avaient trouvée très peu solide, et étaient parvenus à y pratiquer une large ouverture qui leur livrait l'entrée du couvent et des bâtiments encore au pouvoir des Kerles. Ils pénétrèrent par là, suivis de quelques hommes d'armes français, pendant que les Kerles se battaient comme des lions sur les remparts.

Aux cris poussés parles Gantois, une partie des assiégés descendirent, et se ruèrent sur ces nouveaux ennemis avec une impétuosité si désespérée qu'ils les repoussèrent de l'autre côté de la brèche pratiquée dans la muraille mitoyenne.

Mais ce ne fut qu'un héroïsme inutile. Sur les remparts, dégarnis de quelques-uns de leurs défenseurs, des chevaliers français réussirent à prendre pied et h se maintenir, bientôt suivis par d'autres dont le nombre augmentait de minute en minule.

Alors, entourés de toute pirt, les Kerles s'acharnèrent cependant à défendre le terrain pied à pied, jusqu'à ce que le châlelain Hacket, voyant qu'il était désormais impossible de garder le cloître et le prieuré, donnât l'ordre de cesser le combat. Les Kerles survivants se réfugièrent dans l'église, dont l'entrée principale était barricadée.

Là Dakerlia se jeta dans les bras de son fiancé et remercia Dieu de les avoir sauvés tous deux dans cette affreuse tuerie.

Mais Robert, qui avait conscience du danger qu'ils couraient, s'arracha de ses bras et cria aux Kerles :

— Fermez, bouchez, barricadez la porte ! Puis montez, montez là-haut, dans la tour.

Ils barricadèrent immédiatement la porte de la sacristie, par où ils étaient entrés.

Dans l'église, il y avait un grand approvisionnement de vivres, d'armes et de projectiles, dont une partie fut portée dans la tour.

Dès qu'ils se crurent assurés qu'on ne pouvait plus pénétrer dans le temple par en bas, ils montèrent dans la tour d'où ils se remirent à faire pleuvoir de nouveau sur leurs ennemis une grêle de projectiles de toute espèce, qui firent encore de nombreuses victimes.

Pendant ce temps les bandes mercenaires gantoises et a leur exemple beaucoup d'hommes d'armes français avaient abandonné la lutte pour se livrer au pillage du prieuré et du couvent.

Les chevaliers ne voyaient plus aucun moyen de s'emparer de l'église ce jour- là, car la tour était si élevée qu'aucune échelle n'était assez haute pour en atteindre les galeries, et les murs étaient, suivant la coutume de l'époque, construits en quartiers de roche si épais et si durs qu'il eût été

impossible d'y prati()uer une brèche, même si les assiégés n'en avaient pas défendu l'approche par leurs projectiles.

Le roi donna l'ordre de cesser cet assaut si meurtrier pour les siens.

Les Français se retirèrent pour aller se loger soit dans l'intérieur de la ville de Bruges, soit dans les villages environnants. Les Flamands en firent autant, et il ne resta autour du burg que les forces nécessaires pour surveiller l'ennemi et pour garder les bâtiments déjà pris.

Alors seulement les Kerles purent mesurer l'étendue de leurs pertes, et prendre leurs précautions contre une nouvelle attaque.

Il leur mmquait une soixantaine d'homme y compris une dizaine de blessés que l'on soignait dans une des nefs latérales de l'église inférieure.

Cette perte pouvait être considérée comme faible après une si longue lutte; mais pour eux elle était énorme, car ils voyaient leur petite troupe fondre à vue d'œil, et ils n'avaient aucun moyen de combler les vides.

Ils étaient donc encore cent quarante. Tout bien calculé, ce nombre était suffisant pour défendre longtemps encore l'église du haut de la tour.

Ils s'encourageaient et se réconfortaient d'ailleurs les uns les autres en se disant que l'armée des Kerles viendrait à leur secours, et que leur défense héroïque les couvrirait de gloire.

Malgré les fières paroles que leur adressèrent tour à tour Piobert Sneloghe, Bouchard et Hacket, quelques-uns ue leurs hommes paraissaient abattus par un sombre désespoir. Ils comprenaient bien qu'il ne leur restait presque plus d'espoir de délivrance ; la mort seule, une mort cruelle, les attendait. Cependant celte défaillance fut courte, L'amour de la vie reprit le dessus, et ils jurèrent, plus énergiquement encore que leurs compagnons, de se défendre jusqu'à la fin et de mourir l'épée au poing.

Les chefs résolurent de calculer leurs moyens de défense comme s'ils pouvaient perdre encore l'église inférieure avant l'arrivée des secours. En conséquence, de fortifier l'église supérieure qui servait autrefois de chapelle au prince Charles, et d'y rassembler des armes et des provisions de bouche en quantité suffisante.

Dans un angle de la chapelle il y avait une porte très étroite par où l'on pouvait montera la tour; or, comme ils avaient de quoi barricader solidement celte porte, et celle qui s'ouvrait sur l'escalier menant à la chapelle inférieure, les Kerles pouvaient encore supporter trois assauts avant de succomber détlnitivement.

Dès que les ordres eurent été donnés pour les préparatifs de cette triple défense, Robert Sneloghe

LES KEULES DE FI-ANDBE.

commença h soigner une chose qu'il avait personnellemenl à cœur. Il explora la chapelle et les deux l'taires de la tour pour y trouver des retraits ou des réduits séparés où Dakerlia et les (piatre ou fini) femmes (|ui étaient encore avec les Kerles pourraient se tenir et passer la nuit.

11 fit pourvoir ces réduits de (luelijues menltles el de literies, et descendit en compniinie de Dakerlia qui était restée constaninunt à cùté de lui pendant ce> préparatifs.

Plus d'une lois Robert avait exprimé à sa fiancée son profond regret du refus qu'elle avait fait d'accompa.uner le prieur dans sa fuite. Il n'avait pas de repos en sonfjeanl au danixer qui mcnnrait Dakerlia, si jeune et si frêle, au milieu .le ces terribles événements.

Dakerlia n'exprimait (iiî'nne crainte, c'est que dans ces combats sanirlanls il n'arrivai malheur à llobert. Elle ne craignait rien pour elle-même, et elle était heureuse el fière de pouvoir rester auprès de lui; s'ils devaient succomber, ils mourraient ensemble, et ainsi la mort même n'aurait pas le pouvoir de séparer ce que l'amour avait uni.

Elle avait tant d'enthousiasme dans ses paroles, tant de joie dans son accent, que Koi)ert finit par se laisser consoler et reprit confiance.

Lorsqu'ils vinrent dans l'église, ils y trouvèrent le châtelain llacket entouré de beaucoup de Kerles qui essayaient de le convaincre d'une chose à laquelle il ne voulait pas croire.

Quelques-uns de ceux qui avaient précédemment habité Bruges soutenaient fiu'un bourgeois avait passé avec eux du couvent dans l'église; qu'après avoir barricadé la porte de la sacristie, ils avaient vainement cherché ce boiirj,'eois dans la chapelle et dans la lour. Ils l'avaient pourtant bien reconnu; cet intrus s'appelait David Snoeck, le mes-ager de la corporation des tisserands, connu dans toute la ville comme un colporteur de nouvelles.

Le châtelain, malgré son incrédulité, donna l'ordre de fouiller toutes les cachettes, tons les coins et recoins, et d'amener le bourgeois en sa présence, si on le trouvait.

Il allait descendre dans l'église inférieure, auprès des blessés, lorsqu'un Kcrlc dévala de la tour, criant qu'on massacrait et qu'on martyrisait cruellement sur le .Maalberg leurs frères blessés. Tout le monde monta dans la tour.

Spectacle désolant : ils aperçurent sur le Moalberg, reronnaissables k leurs longues barbes et à leurs habits bleus, une cinquantaine de Kerles, les mains liées derrière le dos, entourés de bourreaux l'épée nue.

Trois ou quatre cadavres étaient étendus dans une mare de sang, et les bourreaux se tenaient

auprès des autres, prêts i\ frapper au premier signe.

L'œuvre de sang semblait suspendue. On amena deux chevaliers, et on les traîna violemment du cùté du burg, afin que les Kerles pussent mieux voir ce qui allait se passer.

— Ciel ! Enguerrauil Van Essene et fiuillaume de ^Vervi(•k ! s'écria Bouchard avec angoisse, et douloureusement ému pour la première fois depuis la mort du comte. Mes pauvres amis, quelle m'^rl!

— Hélas ! Dieu est juste! murmura Dakerlia à l'oreille de Robert. Sa main vengeresse s'est étendue sur les meurtriers du comte Charles !

Robert lit un signe affirmalif, suivi bientôt d'un cri d'horreur arraché par le lugubre spectacle étalé devant ses yeux.

D'abord les bourreaux coupèrent les mains à Enguerrand et à Guillaume, puis ils les criblèrent de coups de poignards, jusqu'à ce que leurs cadavres sanglants tombassent aux pieds des hommes d'armes <\m marchèrent dessus.

Les Kerles, du haut de la tour, assistaient à ce supplice, les larmes aux yeux. Bouchard, pâle comme un mort, blasphémait et grinçait des dents.

Un héraut d'armes s'approcha du burg et cria de toute la force de ses poumons :

— Voilà la justice du roi et du comte. C'est ainsi, et plus cruellement encore que vous mourrez tous. Pieds bleus maudits, qui avez assassiné votre prince légitime ou assisté des assassins. Pas de grêce pour vous.

Pendant qu'il parlait, les bourreaux avaient repris leur sanglante besogne, et coupaient les mains et les tètes.

Les Kerles, montés sur les galeries de la tour, virent massacrer ainsi leur cinquante compagnons et piétiner leurs cadavres en signe de mépris. A ce désolant spectacle, ils ne purent retenir leurs larmes.

Ils restèrent sur la tour jusqu'à ce que l'enlèvement des corps et le départ des hommes d'armes vinssent leur prouver que, pour ce jour-là <lu moins, la vengeance du roi était satisfaite, faute de victimes.

Leurs chefs, maîtrisant leur propre douleur, faisaient tous leurs ciïorts pour relever le courage de leurs hommes; mais quoi qu'ils fissent, à partir de ce moment, une sombre tristesse régna parmi les Kerles. La plupart avaient un père, un frère, un fils, un ami parmi les victimes. Ils juraient bien de mourir pour les venger, mais leur cœur était rempli de tristesse, et leurs larmes coulaient malgré eux.

La nuit vint enfin. Les Kerles, assis par groupes dans la chapelle ou dans l'église inférieure, autour de quebpies cierges allumés, parlaient tristement

LES KERLES DE FLANDRE

de leurs amis égorgés, ou jetaient des regards sombres dans la noire obscurité de l'église.

Messire Robert Sneloghe et Dakerlia se tenaient auprès des blessés. Cette dernière aidait les femmes dans le pansement des malheureux que le fer ennemi avait frappés.

Ilacket, le châtelain, se tenait dans la chapelle, où il essayait de prendre un peu de repos.

Quanta Boiiciiard, il se tenait, comme d'habitude, farouche et bourrelé de remords, dans quelque coin obscur avec ses Kerles des bois.

Il pouvait être environ dix heures, et, malgré leur agitation et leur tristesse, beaucoup d'hommes s'étaient endormis de fatigue, quand, tout k coup, dans l'église inférieure, un bruit de voix semblable aune querelle se fit entendre derrière l'autel.

Le bruit se rapprocha du milieu de l'église, et beaucoup de Kerles saisirent leurs armes et accoururent pour savoir ce que c'était.

C'était David Snoeck, le messager des tisserands qui, enhardi par le silence de la nuit, avait quitté sa cachette dans l'espoir de pouvoir s'échapper; mais le bruit qu'il avait fait l'avait trahi. On l'avait saisi, accusé d'espionnage et on parlait de le mettre immédiatement à mort.

Le pauvre homme, qui paraissait très naïf, tremblait comme la feuille et demandait grâce à mains jointes.

Lorsque Robert Sneloghe lui demanda pourquoi il s'était faufilé dans l'église, il balbutia quelques paroles embrouillées auxquelles on ne put rien comprendre. Robert ordonna de rengainer les épées et de lâcher le pauvre diable. Il l'assura, en même temps, que, s'il était innocent de toute trahison, il ne lui serait fait aucun mal.

Daniel Snoeck, rassuré, retrouva la voix.

— Dieu vous bénira, messire Sneloghe, dit-il, d'avoir eu pitié d'un infortuné. Vous savez tous, vous qui me connaissez, que David Snoeck a toujours été un fidèle ami des Kerles, et même que dans cette terrible bataille nocturne, il a combattu avec vous contre les Isengrins.

— Voyons, poltron, pas tant de vaines paroles, gronda Bouchard qui s'était approché. Dites-nous ce que vous veniez faire ici : nous espionner, nous trahir?

— Non, non, mes bons messieurs, écoutez-moi sans colère, gémit le prisonnier. Comment je me trouve ici, je ne le sais pas moi-même, hélas ! Je me suis laissé entraîner, moi qui suis pauvre, par l'espoir du riche butin qu'on disait devoir trouver dans le couvent et le prieuré. J'espérais en avoir ma part, et j ai pénétré avec les Gantois dans le couvent. Ce qui s'y est passé, je n'en sais plus rien; cela tourne dans ma tête comme un tourbillon. Les Kerles sont arrivés et nous ont repoussés, puis les

Français sont survenus qui nous ont poussés en avant, de sorte que bousculé, heurté, poussé dans tous les sens, je suis arrivé, sans le savoir, dans cette église. Puis, à demi-mort de frayeur, je me suis caché derrière l'autel sous un tas de vieux bois et de solives. Voilà la pure vérité, mes bons messieurs. Faites de moi ce que vous voudrez, mais soyez miséricordieux, car, loin de vous trahir, je voudrais, si c'était possible, vous sauver de l'affreuse mort qui vous menace.

— Le sire châtelain a ordonné d'amener immédiatement le prisonnier en sa présence, dit un Kerle.

— Eh bien, ne lui faites pas de mal, et conduisez-le dans la chapelle.

— Dans la chapelle, moi? gémit David Snoeck en reculant d'un pas. C'est là que gît le cadavre du comte ! Non, non, je vous en conjure, tuez-moi plutôt.

— Il tremblait si fort, et sa voix altérée trahissait une telle frayeur, que les Kerles le regardèrent tout ébahis.

— Croyez-vous donc que ce Danois maudit sortira de sa tombe pour vous tordre le cou? ricana Bouchard.

Le prisonnier fit un signe affirmatif et se signa en soupirant.

— Expliquez-vous, que voulez-vous dire? lui demanda-t-on.

— Ah! messieurs, répondit David Snoeck en joignant les mains, vous ne savez pas ce qui se passe en ville, C'çst épouvantable, et, depuis que je le sais, je ne dors plus la nuit. Oserai-je vous le dire? Ne vous fâcherez-vous pas?

— Parlez, parlez.

— Eh bien, l'esprit du comte Charles revient toutes les nuits dans les villes et apparaît dans les manoirs où les chevaliers sont logés, criant ce seul mot : « Vengeance, vengeance, vengeance ! »

Les Kerles l'écoutaient haletants. Trois ou quatre seulement firent entendre un rire ironique.

— Pour l'amour de Dieu, ne riez pas, messieurs, reprit le prisonnier. Ce que je vous dis est la pure vérité. 11 y a deux jours l'esprit du comte Charles est apparu devant le lit du roi, et a crié vengeance tant que le roi ne lui eût pas promis de mettre à mort tous ceux qui ont contribué à son assassinat. La nuit suivante, le nouveau comte Guillaume de Normandie a vu également le spectre devant son lit, et lui a fait les mêmes promesses. C'est pour cela qu'on vous a si furieusement assiégés aujourd'hui et si cruellement massacré les prisonniers. Le spectre du feu comte l'a exigé lui-même.

Quand il eut fini, il se fit un grand silence. Tous ces rudes et intrépides Kerles, peu accessibles à la peur tant qu'il s'agissait de dangers matériels,

Li:s ki:iim:s i»k i i.a.M)i;i:.

IremhIaienI inaiiileiiaiit devant la nu-nare de la venjit'aïue d'un esprit, de l'anitarition diniuel leur crédulité ne leur permettait pas de dcMiier. Le christianisme et le pai^anisme s'arcortlaionl pour autoriser pareille croyance.

- Le récit de David Snoeck pouvait être vrai ; bien plus, il devait être vrai, croyaient- ils, puisque l'on n'avait pas accoii)|iIi autour du corps du comte les cérémonies de l'expiation, ni même les cérémonies religieuses.

.Après avoir pesé cette ;:raveallaire avec une angoisse croissante, la plupart des Kerles prirent la résolution d'apaiser l'esprit du comte Clliailes, pour obtenir qu'il cessât de los poursuivre. Quand il sonnerait minuit, ils accompliraient les cérémonies païennes appelées Uodsisas.

Comme Robert Sneloglie et d'autres se prononçaient contre ce pri>jet, et soutenaient qu'il valait mieux passer la nuit à prier pour les âmes d(;s Irérassés, suivant la coutume des Kerles, il fut décidé que chacun agirait selon l'inspiration de sa conscience; (|ue David Snoeck resterait à solj^ner les blessés ju>(|u'au lendemain malin; (|ue si cependant on trouvait le moyen de le descendre à l'aide d'une corde, fit s'il voulait en courir la chance, on le lui permettrait sans dilliculté.

A l'heure de minuit, la chapelle présentait un étrange coup d'œil. Toute la nef était éclairée par un certain nombre de lampes fumeuses, appeiidues le lung des murs. Autour de la dalle de marbre du tombeau où reposait le cor|is du comte Charles, brûlaient des cierges de cire jaune. A la télé il y avait un crucifix et un tunnelet d'eau bénite où trempait un rameau de buis. De l'encens brûlait dans une coupe de cuivre et lançait dans l'air des nuages odorants. Là se tenaient le châtelain llacket,Jlobert Sneloghe, Vorg Koevoet, Dakerlia Wulf, et beaucoup de Kerles. Ils étaient à genoux, la télé baissée, les mains jointes, et priaient en silence, sans prendre aucune part aux cérémonies païennes qui s'ae(om[dissaienl à l'autre extrémité du cénotaphe.

Là M' tenaient iJoucliard et la plus grande [)artie des Kerles, qui .M-inblaient avoir plus de conhance dans les usages païens (|ue dans les prières chrétiennes. Quand tout fut prêt, ils posèrent sur la pierre du tombeau des plats avec du pain, de la viande froide, des poissons séchés, du gruau, ainsi qu'un certain nombre de bouteilles de vin et de cruches de bière.

Doiichard Knap, (|ui fai>ail l'office «le prêtre, prononça quelques paroles pour faire connaître l'intention des assistants et invita l'âme du comte Charles à premlrc place à ce repas de morl célébré en son honnetir.

Là-dessus, il rompit le pain et en donna un mor-

ceau à chacun de ses compagnons. Tous se mirent à manger, et de tout ce (|n'ils mangeaient ils mettaient un morceau ou une cuillerée sur la pierre du tombeau.

Hubi-rt Sneloghe.de son côté, trempa le rameau de buis dans l'eau bénite, et en aspergea l'autre extrémité de la pierre tombale, en récitant avec Dakerlia lt?s prières habituelles des Kerles.

Le repas de mort étant fini, Bouchard remplit de bière une grande corne, en versa (|uelques gouttes sur la pierre, puis la fit passer de main en main. Chacun de ses Kerles en bul une goigée en disant :

— Je bois en I honneui' de Charles d(! Danemark . La même rérénionie se répria avec le vin, ej

Uobert Sneloghe recommença ses aspersions d'eau bénite.

A la fin, Douchard Knap se courba sur la pierre et y posa ses lèvres en disant :

— Voici le baiser de réconciliation en l'honneur de Charles de Danemark; «pie son ombre soit apaisée, et (|u'elle renonce à tonte haine et à toute vengeance contre moi.

Chacun de ses hommes vint après lui baiser la pierre et prononcer les mêmes paroles.

Pendant ce temps, Robert aspergea le tombeau pour la troisième fois, agita l'encensoir tout autour, et dit d'un ton solennel :

— Hefjuiescal in pace f

Les deux cérémonies, la païenne et la chrétienne, étaient lermim'es.

On éteignit les lumières, et les Kerles, comme délivrés de leurs inijuiétudes et complètement rassurés par ces cérémonies, descendirent pour chercher un lien de repos, ou s'étendirent par terre autour du tombeau.

Une heure plus lard, on n'entendait plus dans l'église SaintDonal (|ne le ronflement des dormeurs, le pas cadencé des senlinelles et les plaintes des blessés.

Le lendeniain, les Kerles, qui s'attendaient à un nouvel assaut, étaient prêts dès le point du jour à le re|iousser de toute leur énergie, et à vendre chèrement leur défaite.

Mais, ce jour-Jà el les deux jours suivants, ils ne furent inquiétés que par les flèches que les hommes d'armes ennemi-; lançaient de temps en temps contre la tour, et qui forçaient les sentinelles à s'abriter derrière les garde-fous.

Lue lettre arrivée par la voie ordinaire leur

[ avait appris la cause de celle suspension d'hosti-

j lilés. Le roi île France, averti probablement de

l'approche de l'armée des Kerles, était parti avec

le gros de ses forces, dans la direction d'Ypres,

LES KEULES DE FLANDRE

i'il

pour y rencontrer Guillaume Van Loo et lui oiïrir le combat.

Le salut du pays des Kerles et des assiégés dépendait donc du sort d'une seule bataille. Si Guillaume Van Loo était vainqueur, rien ne résisterait plus à l'intrépidité des Kerles; ils forceraient les Français à quitter la Flandre, et ils accourraient immédiatement à Bruges pour écraser les Isengrins et délivrer leurs amis.

Celte nouvelle rendit quelque confiance aux assiégés et ils employèrent l'espèce de trêve qui leur était accordée à multiplier leurs moyens de défense.

Craignant que les Isengrins ne voulussent tenter de pénétrer dans l'église par les fenêtres, ils élevèrent derrière chaque fenêtre une sorte d'échafaudage sur lequel dix hommes pouvaient monter la garde, non seulement pour surveiller les mouvements de l'ennemi et pour épier ses intentions, mais pour s'opposer à l'entrée des assiégeants.

Sous les fenêtres, sur le pavé de l'église, ils placèrent des poutres hérissées de pointes de fer et d'acier sur lesquelles viendrait s'empaler chaque assiégeant qui entrerail par les fenêtres.

La porte extérieure du temple était très lourde. Pour empêcher qu'elle ne fût enfoncée à coups de bélier, les Kerles remplirent de pierres et de grosses pièces de bois tout l'espace compris entre cette grand'porte et les portes intérieures.

Ils avaient employé trois ou quatre jours à ces travaux de défense sans être sérieusement inquiétés. Mais, dans la nuit du cinquième jour, ils entendirent un bruit sourd et lointain de coups de bélier, de marteau et de pioche dans la direction du couloir par lequel le comte Charles avait coutume de passer de son palais dans la chapelle. Il semblait donc que l'on voulût percer un mur du côté du couvent pour pénétrer par là dans la galerie supérieure de l'église.

Ilacket et Robert réunirent dans la chapelle tous les hommes disponibles, et se tinrent prêts à recevoir comme il convenait ceux qui travaillaient à pratiquer une ouverture dans la muraille.

Le bruit ne cessa que vers le malin, et, croyant que l'ennemi avait renoncé à son projet, ils se disposaient à redescendre au rez-de-chaussée, lorsqu'une des sentinelles de la tour vint annoncer que de gros nuages de fumée montaient vers le ciel, et qu'ils craignaient qu'on n'eût mis le feu à l'église.

Les chefs des Kerles montèrent en toute hâte dans la tour, pour constater le fait.

Les coups de bélier et les coups de marteau n'avaient-ils été qu'une ruse pour détourner l'attention pendant qu'on préparait une attaque d'un autre côté? C'était probable, car ils s'aperçurent

que, pendant la nuit on avait construit, devant la porte extérieure de l'église, avec de grosses solives, une espèce de toit sur lequel les plus grosses pierres rebondissaient inutiles. Sous ce toit un grand nombre d'ennemis s'abritaient. Mais qu'y faisaient-ils et que signifiaient ces nuages de fumée qui s'élevaient en tourbillonnant le long de la tour? Le jour n'était pas encore assez clair pour permettre aux Kerles de distinguer quel nouveau danger les menaçait.

En partant, le roi de France avait chargé Gervais Van Praet de continuer le siège et de venir ensuite, le burg une fois pris, prendre sa place dans le pays des Kerles, si ces derniers n'étaient pas définitivement vaincus en une seule bataille.

Après avoir donné quelques jours de repos à ses hommes, le général ordonna un nouvel assaut, afin de prendre l'église Saint-Donat coûte que coûte. Les Gantois profitèrent de la nuit pour amasser contre la porte de l'église toutes sortes de matières combustibles auxquelles ils mirent le feu. La massive porte de chêne se consuma petit à petit, et quand vint le jour, elle tomba, détachée de ses gonds rougis, et la masse de terre et de pierres que les assiégeants avaient accumulée sous le porche s'écroula également, laissant à découvert les portes intérieures qui, moins épaisses, furent aisément enfoncées par les Gantois à coups de bélier.

Ils s'élancèrent dans le temple en poussant un cri de triomphe; mais leur joie dura peu. Ils y furent reçus par une centaine de Kerles qui les assommèrent à coups de massue, ou leur fendirent la tête à coups d'épée.

La trompe retentit sur l'esplanade du burg, et de tous les bâtiments environnant l'église des nuées d'assiégeants s'élancèrent pour écraser les Kerles, mais ceux-ci se tenaient comme un mur vivant derrière l'étroite ouverture pratiquée par les Gantois, et abattaient tous ceux qui tentaient de s'approcher. En un instant le porche fut jonché de cadavres, et le sang coulait à flots sous les pieds des assaillants. Ceux qui se trouvaient encore sur l'esplanade et qui essayaient de pénétrer dans l'église ne soupçonnaient pas combien de leurs compagnons avaient perdu la vie dans cet espace resserré.

Les Kerles tinrent bon pendant plus d'une demiheure, mais à la (in, débordés par le nombre sans cesse croissant de leurs ennemis, ils furent contraints de battre en retraite, et se retirèrent, toujours en bon ordre et sans cesser de combattre, vers l'escalier conduisant à la chapelle du premier étage. Leur nombre était considérablement réduit.

A un signal du châtelain Hacket la porte de l'escalier s'ouvrit, livrant passage à la petite troupe des assiégés survivants, et se referma immédia-

Ii8

LES kKKI.KS UI-: FLANDRE.

teinent. Aussilùl elle fut barricadôe à l'inlérieur, et du liaul îles galeries on fil pleuvoir sur les Ilots assaillants une grêle de floclies, de pierres, et des de poix et d'huile bouillanles. La place n'était plus tenable pour les Isengrins, tant ils y perdaient de monde.

Un appel de clairon les appela ilaiis l'autre nef de l'église où les projectiles de leurs ennemis ne pouvaient pas les atteindre.

Dakerlia aceouiul à bras ouverts vers son fiancé en se félicitant de le revoir sain et sauf; mais elle poussa nu cri ilécliirant lorscjue Robert, muet et les yeux pleins de larmes, lui montra du doigt, dans l'église intérieure, un cadavre gisant sur le sol, la tète fendue.

— Hélas, bêlas ! Yorg Koevoel! gémitDakerlia. Il a donné son sang pour son pays. Que Dieu ait sonàme.

Robert osait à peine regarder autour de lui dans la clia|)elle, tant il man({nait de Kerles à l'appel. La cbàlelain lui-même était blessé à la têle et avait |)erdu beaucoup de sang ; mais il avait noué un linge autour de sa blessure, et il rassura ses compagnons en leur disant, avec un sourire, que sa blessure n'était que légère.

Les Isengrins envoyèrent un héraut d'arme pour pro|>oser un armistice afin d'emporter les morts, et les chels des Kerles y ayant consenti, on fit le dénombrement des survivants, il leur restait sni\anle-dix hommes valides, parmi lesquels Robert Sneloghe et Rourhard Knap, la cause preniièie de tous les malheurs (|ui étaient venus fondre sur la malheureuse ville de Rruges.

Ils n'avaient plus d'es|ioirque dans une victoire de (iuillaume Van Loo, et encore fallait-il qu'elle fut annoncée bien promlement.

Tout à coup ils entendirent une voix étoullëe qui paraissait venir de l'extérieur des galeries.

— Tempête sur mer ! Silence, je suis un ami, un Ficd bleu.

Robert fit signe à ses compagnons de demeurer immobiles.

il vit une tête humaine s'élever au-dessus des galeries.

— Ciel! en croirai-je mes yeux? s'écria-t-il tout ba?, Ivon le chasseur de loups! sans barbe et vêtu comme un valet d'armes.

Ivon mit un doigt sur ses lèvres et enjamba la balustrade de la galerie. Il tira après lui une légère échelle, la posa par terre, puis se laissa tomber sur un banc en disant d'un ton désolé :

— .\mis, laissez-moi reprendre haleine. J'ai prits ce déguisement et couru mille dangers pour arriver justju'à vous.

— Que>l-il «lonc arrivé? demamla llackel.

— Ah! c'est un triste devoir (|ue je remplis. Je suis un messager de malheur.

— Qu'est-ce donc?

— Le vieux prieur Bertolphe est mort.

— .Mort ! le prieur de Sainl-Donal?

— Oui, mort, supplicié, ma4-tyrisé.

L'anxiété se peignit sur tous les visages. On

fit cercle autour du chasseur de loups; on le pressa de ({ueslions. ivon continua :

— l'idêle à sa promesse, Gautier de Lillers nous avait conduits sains et saufs hors de la ville, et nous commen(.'àmes avec courage et confiance notre long voyage à pied à travers les ténèbres. Le vieux prieur, qui n'était pas habitué à marcher, et (|ui trébuchait à cliaijue instant, commenga bientôt à se plaindre de la fatigue.

— Mon pauvre oncle! dit Robert.

— Cependant nous ne pouvions |)as nous arrêter, car, si nous n'atteignions pas avant l'aube l'armée des Kerles, nous courions grand risque de tomber entre les mains des rôdeurs français. Je soutins le i)rieur tant que je pouvais, je le portai pour ainsi dire pendant les deux dernières lieues, car ses pieds étaient meurtris et saignants...

Le châtelain poussa un soupir étouffé.

— Quand le ciel s'éclaira des premières lueurs (lu jour, nous quitlàmes la roule aux environs de Roosebeke, et n(»us entrâmes dans um; ferme où demeure un de mes bons amis, un Pied bleu dévoué, un Kerle intrépide, il était sans doute à l'armée; mais sa femme et ses enfants devaient être là, et le prieur trouverait au|irês il'eux un lit pour se reposer, et un bon repas pour réparer ses forces. A ma grande surprise je trouvai mon ami à sa ferme, et (|uand je lui eus dit (jue mon compagnoji n'était autre (jue le prieur de Ï^ainl-Donat de Rruges, il recula, et s'éloigna avec une colère mêlée de mépris : « Un Erembaut, un meurtrier, un traître! » — Je le calmai non sans peine, et j'excitai sa pitié pour messire iJertolphe. Mais pendant que celui-ci 'prenait une légère collation, j'appris des choses afiligeantes sur la situation du pays. La nouvelle de la mort du comte avait jeté la discorde parmi les métiers. Beaucoup ont refusé de prendre les armes pour ne pas accepter, même en apprence, la responsabilité du meurtre. On accuse généralement les Eiembauls de Rruges d'avoir trahi la liberté et le pays des Kerles, car ils ont rendu inexcusables et vaines les décisions prises par l'asstîudjlêe de Furncs. — Ce sont les pro|ires paroles de mon ami. — Même dans les Cercles qui ont mis leurs hommes à la disposition de Ciuillaunie Van Loo, bcaucouj» de Kerles sont restés chez eux. Ht ceux (jui >ont allés rejoindre l'armée ne maudissent pas moins les Erembauls, qu'ils accusent d'avoir attiré sur leur pays des calamités effroyables.

LES KEULKS DE FLANDRE

— Ah! c'en est trop ! (Page 130.)

— Hais et maudits de tous comme de vils meurtriers ! soupira Robert.

— Continuez donc; laissez de côté tout ce bavardage, et dites-nous ce qu'est devenu notre oncle ! dit Bouchard dont le sang s'échauffait.

Les autres, consternés, écoutaient en silence Ivon, le chasseur de loups, poursuivit :

— Les paroles de mon ami nous firent douter du succès de notre mission. Cependant il n'y avait pas à hésiter, et le prieur, quoiqu'il pût à peine marcher, voulut continuer son pénible voyage.

— Brave cœur !

— Dans la matinée, nous atteignîmes Zonnebek ; mais là, le prieur à bout de forces s'alîaissa sur un banc dans une auberge. Toutes les voitures et véhicules quelconques, tous les chevaux des environs avaient été réquisitionnés par l'armée qui se trouvait à Ypres et tout autour de la ville. Je

résolus d'y aller seul, afin d'annoncer à Guillaume Van Loo l'arrivée du prieur, et d'obtenir de lui une voiture pour le transporter à Ypres.

— Et votre demande vous fut accordée ?

— Oui; on me donna une voiture et une vingtaine de Kerles sous le commandement d'un chef pour m'accompagner à Zonnabeke. — Là, les Kerles tombèrent sur moi, m'arrachèrent mon épée, garrottèrent le prieur et le jetèrent rudement dans la voiture.

— Les misérables !

— On fouetta les chevaux, et nous partîmes pour Ypres. En approchant de la ville, nous trouvâmes une foule de bourgeois et de Kerles qui nous attendaient sur la route. Ils accablèrent le malheureux Bertolphe d'injures et de malédiclions, et l'accompagnèrent jusque sur la grand'place en criant : «A mort, à mort, l'assassin! ÉloulTez-le dans la boue, le traître ! » On le força de descendre

LES KEliLES DE 1 LANDIIE.

do voiture el de marcher à pieds; on lui jcla do la boiio el des |iierre.s 1...

In murmure d'horreur el d'anfjoisse remplissait la chapelle. Lo chitlolain llackol, écrasé par ce récit, cachait sa télé dans ses mains. Ilohort et Dakerlia rogardaionl (ixement IJouchard, el semhlaienl lui reprocher le triste sort de IJertolphe.

Absorbés et distraits par le poignaii récit d'Ivon, les Korli's n'entoiidiront pas les coups do marteau qui recommençaieul à rosoiincr sourdement du côté du cloître.

Le chasseur do loups reprit :

— Le prieur, ([uoiquo malade el harassé de fatigue, traversa la tête haute les rangs de cette loido furieuse. Nous arrivâmes au milieu de la 1,'rand'placo où nous trouvâmes (îuillaume Van Loo, entouré des chefs des Keries. Guillaume reprocha avec colère au prieur d'avoir aidé au meurtre du comte Charles, et d'avoir ainsi causé la ruine de son pays. Berlolpho, de son coté, accusa (iuillaume Van Loo d'avoir chargé Houclianl Kiiop d'assassiner le comte. Guillaume le nia et jura (ju'il n'en avait rien su; el, comme le prieur maintenait son accusation, Guillaume entra dans une fureur terrible, et donna l'ordre de le mettre à mort.

— Que dites-vous? s'écria Itobert.

— Hélas ! cet épouvantable spectacle est toujours devant mes yeux. Cloué sur une croix, déchiré avec i\c^ tenailles, honni, insulté, maudit, couvert de boue par une foule en délire, c'est ainsi que périt l'infortuné prieur de Saint-Donal en priant Dieu pour ses bourreaux !

IvoM pleurait à chaudes larmes en finissant son affreux récit. Lu silence de mort régna pendant quelque temps dans la chapelle.

— Ah ! Houchard, lionchard ! qu'avez-vous fait? gémit le cliâltdain. Vous n'él< s pas seulement la cause de la mort de mon pauvre frère, mais (!•• la ruine de votre patrie. Toute voire race sera anéantie pour expier votre crime. Pourquoi nous avoz-vous dit que (îuillaume Van Loo vous avait ordonné de tuer le comte '!

— Guill.iume Van Loo est un perfide-, il meut! s'écria llourhard. Il a eu le premier connaissance du projet et il l'a approuvé. Et maintenant il ose le nier, cotnme un lâche qu'il est. On m'accu.se d'avoir perdu notre cau^e? (]\'M visible. iNon, celui (|ui a tué notre liberté, qui a fait de nmis la proie des Isengrins, ce n'est autre ([uo Ir prieur Uertojphe lui-même...

— Ab ! c'en est tff)p ! outrager son |i.invre rmcle, .sa malheureuse victime jusque daru la tombe! s'écria Robert hors de lui en menaçant liouchard du |)oing.

— Je n'ai |)a8 peur de vo.s menaces, s'écria

l'autre. Ce sont les concessions, les hésitations, les faiblesses, la timidité du prieur (jui ont i»or(lu la cause des Keries.

— Non, riposta lloberl, c'est vous seul qui nous avez trahis. Si le monde entier nous maudit, c'est parce que vous avez trempé vos mains criminelles dans le sang de Charles de Danemark. Vous ne vous laverez jamais de celte tache, assassin (jue vous êtes !

Doucbard avait tiré son épée, el Sneloglie de son côté voulait s'élancer sur lui. Leurs compagnons ne purent les retenir qu'en employant toutes leurs forces.

En ce moment, ils eiilemlirent derrière l'autel le fracas d'un tas do piorios (|ni s'ocroulenl, et immédiatement après le son bref d'une trompe (jui retentit dans les ténèbres de l'église.

— Alarme, alarme! l'ennemi, l'ennemi! crièrent les Keries en s'élançant vers l'autel pour iléfendre leur vie.

Une luUe sanglante s'engagea de nouveau. Par une ouverture pratiquée dans le mur, les Gantois avaient pénétré en grand nombre dans la chapelle, el ils alla(|naienl les Keries en poussant de grands cris. .Mais ils payèrent cher leur témérité, car les |)remiers furent immédiatement taillés en pièces, el ceux (|ni se présenlèrenl ensuite devant la brèche furent massaciés avant d'avoir pu mettre le pied sur le p:ivo do la chapelle.

Les Keiles auraient repoussé sans peine et victorieusement cette attaque d< s Gantois, (jui ne pouvaient pénétrer dans la chapelle (ju'en traversant un étroit el long couloir, si, pour la repousser, ils ne s'élaienl jiastous portés du même côté... Mais les chevaliers el les hommes d'armes qui se trouvaient au rez-de-chaussée profitèrent de ce moment pour escalader les galeries à l'aide de légères échelles, et pour en franchir la balustrade sans rencontrer de résistance.

Ils tombèrent sur les Keries par derrière. Ceuxci, cernés de toute part, devaient inlailliblement succomber. Ils se défendirent encore (juchpie temjis avec le courage de lions, et jonchèrent le sol de leurs cadavres, jusqu'à ce que, voyant leur petite lroup(! dimitiuer d'instant en instant, ils se dirigèrent en colonne serrée vers l'escalier de la tour Là, ils exécutèrent pour la seconde fois la mann-uvie (pii leur avait déjà réussie à l'élage inférieur. La jiorte s'ouvrit, Iwir livra passage et se referma imnn'>(iiatement. Et connue tout clail préparé d'avance, elle lut b.irricadée en un clin d'œil à l'aide do poutres, de barres de fer et de pierres.

Lorsqu'ils se ccnuptèrent, une fois parvenus ! dans la galerie de la tour, ils n'étaient plus (pie ; quarante; ticnle-sept hommes et trois femmes!

ru

Le châtelain Hacket n'était plus parmi eux'

Robert était animé d'une haine profonde contre Bouchard qui, seul cause de tous leurs malheurs, avait osé en accuser le malheureux prieur, et l'injurier même après sa mort.

D'autre part, Bouchard était tellement furieux qu'il ne pouvait pas jeter un regard sur messire Sneloghe et Dakerlia sans frémir de rage et de soif de vengeance.

Ils avaient encore échangé dans la tour des reproches et des défis; mais l'intervention de leurs compagnons, et la certitude qu'au jour naissant ils seraient attaqués de nouveau les calma, du moins en apparence.

Us ne pouvaient cependant pas rester ensemble, car au moindre mot ils se jetteraient l'un sur l'autre.

La perte du châtelain laissait les Kerles sans chef. Qni les commanderait? Robert? Bouchard? Aucun des deux ne voudrait obéir à l'autre.

La nécessité, la fatigue générale, et la disposition des lieux amenèrent la solution de ce difficile problème.

Il y avait deux galeries à la tour; la première était grande et large; l'autre, à cinquante pieds plus haut, étroite et resserrée. La tour se trouvait ainsi partagée en deux étages de dimension différente.

Bouchard, avec la douzaine de Kerles des bois qui, par devoir, étaient restés avec lui, prit possession de la galerie supérieure, dont il dirigerait la défense sans avoir d'ordres à recevoir de personne. Parmi ces Kerles des bois, il n'en restait pas un seul de ceux qui l'avaient accompagné dans la chapelle le jour de la mort du comte. Tous étaient morts ou prisonniers.

Le reste des hommes valides demeura avec Robert Sneloghe à l'étage inférieur de la tour où ils construisirent, avec des planches et des lapis, une chambre qui pût servir d'asile aux trois femmes.

Apres avoir placé aux quatre côtés de la lourdes sentinelles chargées de sonner l'alarme à la première alerte, les Kerles allèrent prendre un peu de repos.

De la hauteur où elles étaient postées les sentinelles avait vue sur toute la ville, et rien de ce qui s'y passait sur la voie publique ne pouvait échapper à leur attention.

Ils remarquèrent un grand mouvement de bourgeois et d'hommes d'armes, mais tous se dirigeaient, vers l'église du Saint-Sauveur, comme s'ils allaient assister à quelque cérémonie religieuse.

La cause de ce mouvement ne tarda pas à s'expliquer.

Une grande foule sortit de l'église et se dirigea vers la place du marché par la rue des Pierres. C'étaient des chevaliers, des bourgeois et des hommes d'armes, pêle-mêle, et qui voulaient manifestement se former en cortège.

Puis ils virent sortir de l'église un grand nombre d'ecclésiastiques avec des bannières et des encensoirs, qui prirent la tête du cortège en entonnant un chant funèbre.

Les sentinelles de la tour comprirent que ces clercs avaient pour but d'aller chercher le corps de Charles de Danemark dans la chapelle Saint-Donat, afin de lui donner une sépulture en terre bénite.

Elles éveillèrent leurs compagnons; mais les Kerles, assoupis et accablés de fatigues, ne voulurent pas se déranger. Seuls, Robert et quatre ou cinq de ces hommes vinrent sur la galerie de la tour observer le cortège, pénétrer dans l'église Saint-Donat, et en ressortir peu de temps après au milieu de la fumée des ensensoirs, en chantant des psaumes. Derrière les membres du clergé en costume d'officiants venaient quelques chevaliers portant sur une civière le corps du comte Charles renfermé dans un cercueil couvert d'un drap parsemé de larmes d'agent.

Les bourgeois suivaient la tête découverte ; quelques-uns s'essuyaient les yeux, et les gémissements des femmes montaientjusqu'au balcon où se tenaient les Kerles.

Jusqu'alors tout s'était passé paisiblement; mais les Kerles de la galerie supérieure se mirent à lancer des flèches sur le cortège, et quelques bourgeois tombèrent grièvement blessés.

Un long cri de vengeance s'éleva dans la foule; mais, comme la tête du cortège était déjà loin, cette agression des hommes de Bouchard ne troubla pas sérieusement la cérémonie expiatoire.

Quelques instants plus tard, le cortège avait quitté le burg, et le corps du feu comte fut déposé en l'église Saint-Cristophe, en attendant le retour du roi.

Robert Sneloghe, exaspéré de l'attaque des Kerles des bois contre le cortège funèbre, voulait monter à l'étage supérieure de la tour, pour demander compte à Bouchard de son inutile férocité. Mais Dakerlia et ses amis le retinrent.

Dans l'après-midi, Robert, accompagné de sa fiancée, s'efforçait de donner confiance à ses hommes en leur faisant entrevoir la possibilité d'une victoire de Guillaume Van Loo en rase campagne. Pendant qu'il parlait, un des Kerles l'interrompit en disant :

— Voyez, voyez là-bas, au bout de la place du

LES KEULES DE Il.A.NDlli;.

inanlié !0n va nous atla(iuer; beaucoup d'hommes d'armes, d'archers...

Sur l'ordre de Kobert on s'empressa d'allumer le feu sous les chaudières conlenant de l'huile, et d'auiasser du cote du sud de la lour des tas de pierres destinées à servir de projectiles.

Tout à coup l'attention des Kcries fut attiré par un mouvement de la fuule débouchant de la rue des l'ienes, et entourant un i;roupe d'hommes d'armes.

— nu'esl-ce (jue cela sii,Mufie? Que vont-ils faire? demanda Hoherl.

— Ils vont supplicier (luchju'un sous nos yeux, dit Dakerlia. Votre oncle Hackef, peut-être.

— Mon oncle! Ah! ce serait alTreux !

— Non, messire, dit un des Kerlos (jui se Irouj vait à coté de lui ; ce n'est pas le châtelain Hackel,

t'est une femme.

— Une IV'inme, grand Dieu! Une femme!

s'écrièrent ensemble Uobert et Dakerlia, saisis d'une même crainte.

Ils s'efforcèrent, mais en vain, de reconnaître la victime.

liicntùl la foule envahit l'esplanade du burg.

Dakerlia se jeta au cou de son fiancé en poussant un cri d'antioisse et de désfspoir.

— Ah! pauvre liobert! s'écria-t-elle. Malheur, malheur sur nous ! C'est Wilta, notre bonne Witta. Didier Vos, le traître, la pousse en avant et la maltraite.

— Ma sii'ur! Elle aussi paierait pour ce crime? Oh ! non ; mon Dieu, prenez ma vie, mais épargnez une pauvre et innocente enfant.

Witta Snebii;he marchait au milieu d'une vinj:taine dhommus d'armes qui, de temps en temps, la poussaient en avant. Didier Vos n'était plus avL'c elle : sans doute il s'était abrité sous le porche delé^^'llse de |t('ur d'être frappé de quebiue llèche par les Kerles qui l'auraient reconnu.

Dès (|ue Wilta avait mis le pied sur l'esplanade du burK, elle avait levé les mains vers son frère et vers Dakerlia comme pour implorer leur aide.

|{(d)erl avait le cœur si serré qu'il regardait en frissonnant ce terrible spectacle, sans faire entendre d'antre pl.iinte qu'un râle sourd. Dakerlia surmonta sa propre douleur pour lârher de lui donner du courage.

In héraut d'armes s'approcha de la tour et cria :

— Au nom de messire (Jervais Van Tract, rommandant en rhef des forces llaniandes, je vous fais savoir (pi il vous est accordé une demi-heure pour vous reuflre à merci. Si dans ce délai vous ne vous êtes pas rendus à discrétion, cette jeune damoiselle, Witla Snelo-he, suur d'un des meurtriers, -era décapitée sous vos yeux par la main du bour-

reau, pour venger la mort du eomie Chaiies. Voyez donc ce (|u'il vous reste à faire, nous attendons votre réponse.

Robert poussa un cri déchirant et ne pouvait détourner les yeux de sa pauvre sœur (|ui tendait vers lui ses mains suppliantes. Dakerlia cachait son visage dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.

L'excès du malheur (|ui le menaçait et l'horreur de la situation donnèrent à Robert la force de surmonter sa douleur et de se montrer homme. Il n'y avait pas de temps à perdre.

— Mes amis, dit-il, en se tournant vers ses compagnons, que faire? Si nous refusons de nous rendre, on massacre ma sœur, innocente comme l'agneau qui vient de naître. Si nous nous rendons sans condition, comme on l'exige, c'est la mort pour nous tous. Conseillez-moi, que faire?

Les Kerles se taisaient : il était évident qu'ils n'avaient aucune envie de se rendre à merci à leurs plus cruels ennemis. Mais, par pitié pour le malheur de leur chef, ils n'exprimaient pas tout haut leur refus.

— Mes amis, leur dit Robert, je conserve un faible espoir. Pourquoi sacrifier inutilement ma pauvre sœur? Mourir pour mouiir, si Dieu l'a décidé ainsi, nous mourrons tous sur cette lour fatale. Laissez-moi faire un essai. Si l'on veut nous promettre de ne pas nous massacrer immédiatement, et nous permettre de prouver (jue nous sommes étrangers au meurtre du comte, alors, je vous eu conjure, rendons-nous. Ma pauvre sœur sera sauvée, el peut-être nous épargnera-t-on nousmêmes.

Bouchard Knap, qui était descendu dans la galerie inférieure pour mieux entendre les paroles du héraut d'armes, interrompit Robert en ricanant.

— Paroles insensées! ne voyez-vous pas ()uc c'est une nouvelle ruse des Isengrins j)our nous avoir à merci el nous martyriser comme ils ont fait tie nos frères. Dès que vous vous rendrez, vous serez massacrés et foulés aux pieds. Quant à moi, je ne me rendrai point, el si je dois mourir, ce sera l'épée au poing.

— Ah! Rouchard, je vous en prie, ne m'ôtez pas cette dernière ressource, dit Rr)bert. Ne condamnez |)as ma sieur sans espoir.

— Les femmes n'ont (jue trop entravé notre défense, dit Bouchard. Four sauver votre sœur, vous sacrifieriez tous nos vaillants camarades! C'est risible.

Robert se préparait à répondre vertement, lorsqu'un cri d'angoisse, |iai'li du bas, l'allira près de la balu>lrade de la galerie. Il vil rinlorlunée Wilta agenouillée au milieu des chevaliers el des hommes

LES KEIILES DE FLANDRE

d'armes, avec un bourreau, l'épée nue, à côté d'elle, prèl ù la frapper au premier signal.

Robert, tremblant comme la feuille et blême de terreur, fit signe qu'il voulait parler. Le héraut d'armes s'approcha et Sneloghe lui annonça que les Kerles étaient prêts à se rendre, à condition qu'on les conduisît tous en prison, et qu'on les fit juger par un tribunal, et punir suivant leur degré de culpabilité.

Le héraut d'armes retourna vers les chevaliers qui se mirent à délibérer entre eux, avec une certaine vivacité, sur l'offre qui leur était faite.

Pendant ce temps, Didier Vos, enhardi par la tournure des négociations, était sorti de sa cachette, et se tenait debout à côté de Witta agenouillée, où il se mit à causer avec un chevalier qui paraissait être le commandant des hommes d'armes.

Bouchard remarqua le traître du haut de la tour. Sans dire un mot, il prit l'arc des mains d'un de ses hommes, y mit une flèche et visa... Dakerlia poussa un cri d'angoisse et s'élança vers lui pour lui arracher son arme en criant :

— Arrêtez ! votre flèche serait un arrêt de mort pour Witta.

Mais lui, de la main gauche, repoussa violemment la jeune fille et tira.

La flèche fendit l'air en sifflant, glissa sur l'armure de Didier Vos et ricocha sur le chef des hommes d'armes qu'elle frappa au cou. Celui-ci, se sentant mortellement atteint, chancela, et eût encore la force de crier en tombant :

— Frappez, frappez !

A ces mots, l'épée du bourreau brilla comme un éclair et s'abattit sur la malheureuse Witta dont la tête roula dans la poussière.

Un long cri d'horreur retentit en même temps sur l'esplanade et sur la tour.

Robert Sneloghe était comme pétrifié. Ses yeux hagards ne pouvaient se détacher de cet épouvantable spectacle; il n'articulait pas une parole, et ne répondait rien aux consolations ni aux gémissements de sa fiancée.

Tout à coup cependant il parut revenir au sentiment de ce qui venait de se passer. 11 sauta en arrière, tira son épée, et cria à Bouchard, tandis que beaucoup de Kerles, devinant son intention, essayaient de le retenir.

— Meurtrier du comte, meurtrier de Bertolphe, meurtrier de ma sœur, meurtrier de ton pays, il me faut ton sang ! Que mon bras soit l'exécuteur de la vengeance céleste. Je veux te fendre la tète, démon ; tu es né pour le malheur et la honte de ta race.

Il était tellement aveuglé par la fureur qu'il renversa quelques-uns de ses hommes, repoussa

violemment Dakerlia, et se rua en rugissant vers Bouchard qui l'attendait l'épée au poing et l'ironie aux lèvres.

— Place, place, bataille ! bataille ! crièrent ensemble les deux adversaires.

A ce cri, les Kerles s'écartèrent pour laisser le champ libre aux combattants.

Mourant de peur et sentant son impuissance, Dakerlia s'était laissée tomber à genoux, et, les mains levées vers le ciel, implorait la protection divine. Les épées étincelaient au soleil et tombaient avec un cliquetis retentissant sur les casques ou sur les cuirasses. La fureur même des combattants rendaient leurs coups incertains. Après quelques poses brillantes, messire Sneloghe reçut sur l'épaule un coup tellement violent, qu'il fléchit le genou, Dakerlia poussa un cri d'angoisse mortelle, croyant que c'en était fait de son fiancé. Mais avant que Bouchard eût levé de nouveau sa formidable épée, Robert s'était redressé et avait sauté en arrière.

Il se précipita de nouveau sur son ennemi en poussant de furieux cris de vengeance et l'atteignit si violemment au défaut de l'armure, sous le casque, qu'il lui trancha k moitié le col.

Bouchard vociféra une malédiction étouffée; un flot de sang tomba de sa blessure, et il tomba en arrière sans mouvement.

Les Kerles des bois s'approchèrent de leur chef et débouclèrent son casque pour lui porter secours; mais la largeur de sa blessure et la pâleur livide qui se répandait sur son visage leur laissait peu d'espoir. — Bouchard avait perdu la vie, et son âme était montée vers son créateur pour répondre de ce qu'elle avait fait pendant sa vie terrestre.

D'abord, Robert avait contemplé avec un sourire de satisfaction le corps de son ennemi abattu; mais bientôt le sentiment de la terrible réalité lui revint et il s'élança vers la galerie.

Penchés sur la balustrade, il regarda au-dessous de lui. Il vit qu'on ramassait le corps sanglant de sa pauvre sœur pour le porter ailleurs et qu'un homme d'armes ramassait par les cheveux la tête séparée du tronc et la portait derrière la pauvre morte.

Cet affreux spectacle le frappa au cœur comme un coup de poignard. Il tomba sans force sur la balustrade et se mit à pleurer à sanglots, comme un enfant.

— Morte, morte, ma pauvre Wita!... Innocente et pure comme l'agneau pascal ! Ah ! Dieu nous a maudits. Mais pourquoi ma sœ.ur?... Malheur! malheur !... que ne suis-je mort le premier!

Dakerlia, non moins abattue que lui, essaya pourtant de le consoler ; mais il ne paraissait pas

LES KERLES DE FLAN K II E

l'enlPiidre el roslail plonirt' dans un muet désespoir. A la lin cepondaiil le senlimont du devoir reprit le dessus, et il comprit que son abattement décour.'iijjt'ait les Kerles. 11 se leva, prit Dakeilia par la main, et se retira avec elle dans l'inlérieur de la tour pour dérober à ses compagnons le spectacle de sa douleur et de ses larmes.

Pendant ce temps, la plupart des Kerles étaient restés auprès du corps de Boucliard Knip, et avaient détacbé son casque et sa cuirasse pour s'assurer s'il ne donnait plus sijjne de vie.

Ivon le chasseur de loups leur dit :

— Il est tnoit, tout ii fait mort ! C'est lui (|ui a assassiné le comte Charles de Danemark. Aucun de nous n'a pris ime part eiïerlive à ce forfait. Les compai,'nons de IJoucliard qui l'ont aidé à l'accomplir ont tous péri. Les Isenijrins voulaient nous supplicier uni(|U(Mnent parce que Houchard se trouvait avec nous. Annonçons maintenant au héros d'armes la mort de l'assassin; et peut-être nos ennemis nous accorderont-ils des conditions de ca|)itulation acceptables.

Cette proposition souleva les murmures de quelques-uns, mais le plus grand nombre l'approuva.

Ivon le chasseur de loups s'avança vers le côté sud de la galerie, lit signe (|u'il voulait parler, et cria de toute la force de ses poumons aux chevaliers.

— Messires, il n'y avait plus parmi nous qu'un seul bon)me coupable du meutre du comte. C'était Boucliard Knap. Je vous annonce qu'il a cessé de vivre, messire Hoberl Snelogho vient de le tuer en duel.

Un murmure de surprise et de doute s'éleva du groupe des chevaliers.

— .Nous voulons nous rendre à vous, poursuivit Ivon, aux conditions que messire Sneloghe vous fera connaître tout à l'heure. .Nous ne sommes pas coupables, el nous prouverons notre innocence devant les juges.

— (/est une ruse ! Vous voulez nous tromper? Le meurtrier du comte (Charles n'est pas mort ! lui répondit-on de tous côtés.

— Kli bii'u, messires, vous serez convaincus de la vérité de mes paroles, cria Ivon. Nous allons, à l'aide d'une cable, descendre jusqu'à vous le corps de messire Knap. Faites le visiter par les chevaliers qui Font connu, et délibérez ensuite sur la réstdution que vous voulez prendif à notre égard. Notis attendrons votre réponse avec confiance.

Kn elTel,avec l'aide de ses compagnons, il passa sous les bra-< du cadavre de iiouchard une des grosses cordes qui faisaient parti de leur matériel de défense, li* pas^a jtar-dessus la balustrade, le laissa descendre jusqu'au bas, et jeta la corde après le cadavre.

Immédiatement une foule de chevaliers, d'hommes d'armes et de bourgeois se diiigérent vers le pieds de la tour pour contempler le corps du criminel (|ui avait frappé le malheureux comte de Charles au pied des saints autels.

— C'est lui ! Je le connais.

— Ce n'est pas lui.

— On veut nous tromper.

— Ça, nouchard? Jamais.

— C'est un Kerle qui lui ressemble.

— Non, non, c'est lui.

— Ce n'est pas Bouchard.

— Si.

— N(ui.

— Oui, c'est bien lui, le brutal, le féroce Bouchard !

Tels furent les cris confus et contradictoires qui s'élevèrent du sein de la foule.

Mais, quel que l'iit le sentiment qui finit par dominer, les discussions ne furent pas de longue durée; les bourgeois et les hommes d'armes se mirent à assouvir sur le cadavre leur haine et leur soif (le vengeance : ils le percèrent de coups et le foulèrent aux pieds, jusqu'au moment où s'éleva une voix puissante qui cria :

— .\ la voirie, l'assassin ! \ la roue, la charogne ! .\ la potence, le monstre ! A la potence!

— A la potence ! hmia la foule tout d'une voix. Et bourgeois et valets d'armes, saississant le

bout (le la corde, s'y attelèrent et partirent en courant et en vociférant du côté de la place du Marché, Irainant parterre le cadavre sanglant et déliguré de Boucliard Knap.

Ouand ce (lot du peu|)le eut disparu, une tranquilité relative régna de nouveau dans le burg.

Ivon le chasseur de loups vit du haut de la galerie de la tour que les chefs des Isengrins se consultaient entre eux, et il ne douta point (ju'ils ne délibérassent sur les propositions des Kerles.

Après avoir attendu ipicbiues minutes, il leur cria :

— Eh liii-n. Messires, quelle est votre décision? Donnez-nous une réponse.

Les chevaliers se séparèrent; plusieurs d'entre eux crièrent aux Kerles :

— La mort! La mort pour vous tous.

Immédiatement après on entendit des appels de

clairon, et la voix de messire Cierv.iis résonna >ur l'esplanade, d'un ton de commandement.

Les honmies d'armes bandèrent leurs arcs, el une minute après une nuée de (lèches vola vers la tour. L'air en fut (d)scurci.

Comme les Kerles avaient vu le mouvement et pénétré le dessein de leurs ennemis, ils avaient eu le temps de se mettre à l'abri derrière les créneaux de la galerie, de sorte (|ue, sauf un seul, lé-

LES KERLES DE FLANDRE

i^èrement louché à la joue, personne ne fut blesse.

Celte atta(]ue inutile se renouvela plusieurs fois sans que les Kerles jugeassent nécessaire de riposter.

Alors l'iobert Sneloghe s'avança sur la galerie; il était calme, et une étincelle de fierté brillait dans ses yeux, quoique son visage portât encore les traces de larmes versées.

Il jeta un regard sur l'esplanade; puis, se tournant vers ses compagnons, il leur dit avec un sourire amer :

— Debout, Kerles! Si nous sommes réellement condamnés à mourir, mourons du moins vengés. L'occasion est favorable. Faisons payer par ces bourreaux le prix du sang de ma sœur, le prix du sang de nos frères! Vite, des flèches, des pierres, de l'huile bouillante. Ils sont impitoyables pour nous; plus de grâce pour eux!

Et, joignant l'exemple aux paroles, il lanç^-a une lourde pierre qui, en tombant, écrasa la léte d'un chevalier.

Les Kerles, obéissant à la voix de leurs chefs, se mirent à jeter des pierres et à lancer des flèches. Les femmes elles-mêmes sortirent de leurs cachettes pour asperger leslsengrins d'huile bonillaiile et de poix enflammée.

En peu d'instant, le sol de la plaine fut jonché de chevaliers, de bourgeois et d'hommes d'armes écrasés, transpercés ou couverts d'affreuse brûlures et des hurlemenis de douleur s'élevaient vers le ciel.

Le général Gervais Van Praet, qui ne s'attendait pas à une défense aussi acharnée et surtout aussi sanglante, frémit à l'idée qu'il allait perdre là, sans avantage aucun, un nombre d'hommes considérable. Il fit aussitôt sonner la reiraite.

Les hommes d'armes se massèrent et coururent presqu'en désordre vers la rue de la cour.

Et, quelques instants après, le burg était aussi tranquille que si rien s'y était passé.

Il s'était écoulé cinq ou six jours depuis la mort de Wilta Sneloghe et de Bouchard Knap, sans que les Kerles réfugiés dans la tour eussent reçu la moindre nouvelle de l'extérieur.

Les Isengrins avaient remarqué que, d'une maison située à l'angle du Maalberg, on tirait des flèches avec des lettres du cùlé des Kerles. Ils avaient alors emmené de sa demeure et emprisonné le marchand de grains Elfrid Rooster comme coupable d'inlelligences avec l'ennemi. En même temps, ils avaient doublé les sentinelles autour de l'église et du burg, et fait proclamer

que tout bourgeois, homme d'armes ou chevalier qui pailerait aux Kerles ou leur enverrait des avis ou des nouvelles, subirait la peine des traîtres.

A partir de ce moment, les Kerles demeurèrent dans une ignorance complète de tout ce qui se passait dans la ville de Bruges.

Ils ne pouvaient s'expliquer que, pendant une semaine presque tout entière, on les eut laissés en repos sans tenter contre eux aucune attaque nouvelle. Peut-être avait-on résolu de les réduire par la famine. Cela n'était pas tout à fait invraisemblable. En effet, les Kerles possédaient bien encore quelques |)rovisiuns de bouche, mais ils voyaient appro'^her le moment où elles deviendraient insuffisantes, et où il leur faudrait rationner les vivres, s'ils ne voulaient pas se trouver réduits à la dure nécessité de capituler sans condition.

En attendant, ils s'efforçaient de rassembler tous les moyens de se défendre avec acharnement; ils avaient même tiré des murs de la tour des pierres et des poutres à jeter sur les assaillants à la première alerte.

Que les Français et les Isengrins risquassent un assaut par l'escalier, cela n'était guère probable. En effet cet escalier en colimaçon était si étroit que deux hommes ne pouvaient pas y monter de front. Si les ennemis essayaient de monter par là, il serait facile aux Kerles de les tuer un à un, à mesure que leurs têtes émergeraient de la trappe bouchant l'ouverture.

Cependant, pour se garantir contre toute surprise, les Kerles avaient couvert cette trappe qui s'ouvrait dans la galerie de grosses poutres et de lourdes pierres.

Plus d'une fois Robert Sneloghe, lorsqu'il se trouvait seul dans la tour, avait versé des larmes sur la triste fin de sa sœur, et sur la triste fin qui menaçait aussi sa fiancée. Mais soit que la force d'âme de Dukerlin et ses paroles réconfortantes lui donnassent du courage, soit que la certitude de la mort même le fit s'insurger contre la fatalité, il ne respirait plus que la vengeance, et ne montrait à ses compagnons d'autre but que celui de vendre chèrement leur vie, et d'étonner les Isengrins par l'énergie, l'opiniâtreté et l'intrépidité de leur résistance.

Bien peu d'entre eux nourrissaient encore un faible espoir de délivrance. Quel serait le résultat de la première rencontre entre l'armée française et l'armée des Kerles. Guillaume Van Loo paraissait bien haïr les Erembauts; mais, s'il était vainqueur, l'ennemi quitterait Bruges, et alors rien ne pourrait empêcher les Kerles de descendre de la tour et de retourner librement chez eux.

Dans la matinée du sixième jour, le général Gervais Van Praet vint dans le burg avec ses princi-

LES KEIILES UE FLA.NDUE.

pau\ chevaliers et fil sommer les Kerles par un héraut d'armes de se rendre à merci, les menaçant, s'ils refusaient, de la mort la plus terrible.

Les Kerles renouvelt"'roiit leurs proposiiiuiis pit''cédcntes, mais refusèrent absolument de se reiulre à merci.

Gervais Van l'raet fut i)rofond(''meiil irrité de se sentir ainsi impuissant (Oiitre un** poignée d'hommes. L'iilée qu'ils pourraient tenir dans la tour jusqu'au retour du roi de France l'humiliait d'autant plus qu'il avait à redouter le mécontentement du roi.

Ses chevaliers le poussaient à accepter, du moins en apparence, les conditions des Kerles; mais ceux-ci exi^^eaienl un sauf-conduit portant la signature et le sceau du général, et Gervais Van Praet était trop preux chevalier pour commettre une trahison qui llétrirait son nom comme une tache indélébile.

Pendant qu'il délibérait sur ce point avec ses chevaliers, on vient l'averlir (ju'un messa|,'er, porteur d'une lettre du roi avec d'importantes nouvelles, venait d'arriver et l'attendait dans sa demeure.

Le chevalier (|ui opportait ce messaije ajouta :

— Uéjouissez-vous, messires ; le roi a battu l'armée des Kerles ; Ypres a succombé, et Guillaume Van Loo est en son pouvoir.

Une rumeur joyeuse se fil parmi les chevaliers, et, comme ils voyaient leur chef s'éloi},Mier, ils quittèrent éj,'aleinenl le burg pour aller répandre l'heureuse nouvelle.

Gervais Van Praet trouva chez lui l'envoyé du roi de France. Il ouvrit curieusement la lettre qui racontait en (juehjues mots la défaite de Guillaume Van Loo, et ajoutait seulement que le porteur, messire Pierre de Bohain, donnerait de plus amples détails.

— Ainsi, le roi votre maître a vaincu les Kerles? Dieu soit loué! Je craignais qu'il n'en eut pas si facilement raison, dit Gervais Van Praet. C'est à Ypres que la bataille s'est livrée?

— Oui, général, à Ypres. Mais vous vous trompez si vous croyez que la victoire a été facile. Ces Kerles sont une espèce de "géants ou de diables. Ils se ballenl comme des lions furieux et se font tuer jusqu'au dernier plutôt (|ue de rompre d'une semelle. Heureusement ils n'étaient pas nombreux, el, de plus, ils ont été trahis par leurs propres com|)alriotes.

— Trahis, messire de liohaiu? Ah! je vous en prie, raconlez-moi comment l'affaire s'est passée. .N'omettez aucun détail.

— C'est précisément là l'objet de ma mission {,'énéral. Écoulez donc.

— Je suis tout oreilles.

— Je serai aussi bref que possible.

— Ne craij,'nez pas de vous étendre, je tiens à tout savoir.

— Je n'ometterai rien. .Nous étions donc partis avec le roi et le nouveau comte de Flandre pour le |)ays des Kerles. C'est seulement aux environs d'un endroit découvert nommé Staden (jue nous trouvâmes d'abord un millier d'ennemis.

— Une avant-garde sans doute?

— Nous les atlaquàmes immédiatement avec toutes nos forces. C'est incroyable, la résistance acharnée que ces démons nous opposèrent. Il nous fallut donner l'assaut à chaque maison de Staden, à chaque pli du terrain, à clia(|ne bouquet d'arbres. Ce combat sani,daMl dura jus(ju'au soir, et ne finit quelors(jue le dernier de ces Kerles sauvages fut écrasé.

— Ah! Je connais bien leur indomptable courage.

— Nous pass;\mes le jour suivant à enterrer nos morts et à panser nos blessés, car nous avions l'ait des pertes si considérables que le roi hésita un moment à conduire son armée plus loin dans une contrée inconnue habitée par des hommes si intrépides el si exercés à la lutte. C'est alors que nous reçûmes l'avis que Guillaume Van Loo, le faux comte de Flandre, s'était campé devant Ypres avec une faible armée, el avait l'inlention de défendre cette ville contre le roi. L'ordre de marcher en avant nous fut donné.

— Le roi n'hésitait donc plus?

— Non. Devant Ypres nous eûmes à livrer encore un combat acharné, et la tombée de la nuit nous contraignit à suspendre la lutte, avec la certitude qu'elle recommencerait le lendemain à l'aube, plus sanglante, plus acharnée et plus furieuse.

— Ces Kerles sont indomptables! dit Gervais Van Praet en soupirant. Ce sont des hommes héroïques, messire chevalier, et ils mériteraient un meilleur sort s'ils n'étaient pas rebelles à toute autorité et à toute don)ination. Hélas! Pour(|U(ti ne veulenl-ils pas se soumellre? Maintenant nous sommes obligés de l'anéantir, cette race superbe, la plus robuste el la plus vaillante des Flandres... Kt, le lendemain, vous avez remporté sur eux une victoire décisive ?

— Avant de poursuivre mon récit, il est nécessaire que je vous dise quelqus chose, répondit le sire de Doliain.

— Quoi donc?

— Il faut savoir qu'à Ypres même, dejiuis l'assassinat ilu comte Charles, plus de la moitié des bourgeois sont devenus les ennemis des Kerles.

— Vraiment?

— C'est positif.

LES KEULES \)K FANDKL:.

11 l'ut traîné au pied de la tour. (Page 138.)

— Mais pourquoi?

— Ils sont convaincus que, malgré leurs protestations, Guillaume Van Loo et les autres chefs des Kerles ont connu d avance, encouragé et peutêtre favorisé le meurtre de Charles de Danemark.

— Gela paraît, en effet, vraisemblable.

— JN'ous étions donc campés devant Ypres, nous préparant au combat du lendemain, lorsque quelques bourgeois vinrent nous trouver, et offrirent au roi de lui livrer une des portes de la ville ainsi que le burg. Pendant que nous attaquerions les Kerles de front, iisprendraient les armes et les attaqueraient par derrière, et nous ouvriraient une des portes de la ville dont ils avaient la garde.

— Mais c'était une trahison !

— Sans doute, mais nous aurions été bien sots de n'en pas profiter. Nous acceptâmes donc leurs propositions, quoiqu'ils ne i.ous inspirassent

qu'une médiocre confiance... Les choses se passèrent comme ils l'avaient promis... Aux premiers feux du jour, le combat fut repris et continua pendant deux heures avec une fureur et un acharnement terribles. Mais alors les bourgeois armés se jetèrent sur les Kerles par derrière, et ceux-ci, attaqués de tous côtés, enfermés dans un cercle fd'ennemis et coupés de leur point d'appui, le burg faillirent insensiblement et succombèrent enfin sous le nombre, laissant entre nos mains une cinquantaine de prisonniers, parmi lesquels se trouvait leur chef.

— Guillaume Van Loo est donc réellement prisonnier du roi?

— Oui, général. Vous le verrez sans doute aujourd'hui mèdie.

— On l'amène donc à Bruges?

— Le roi vient à Bruges avec une petite partie de son armée. Votre com.te Guillaume de .\orman-

LES KKULES I)K FI.ANUIŒ.

dii' paicourt avec la plus giainle partie K' pays des Kerles, car il jtarait (juc Ciiiillaiime Van Luo s't'-tait déjà emparé de beaucoup de villes furtes el de châteaux forts. Si nos renseifiuenients sont exacts, les Kirles occupent Fumes, Vorniezeelen, Cassol, Arien, Ber^die, lUulenburg et d'autres places tories. Aujourd'hui (|ue leur principale armée est écrasée, ils ne peuvent plus opposer de résistance sciieuse. Il parait d'ailleurs (pi'il y a des divisions entre eux, et (ju'ils se rejirochenl les uns aux autres le meurtre du comte Charles,

— Mais, messire de Bohain, si le roi vous a envt)yé pour m'annoncer son arrivée, il désire peul-ôire (ju'on le reçoive solennellement en triomphateur? II faut (\\ïe je me hâte de donner des ordres à cet eflet et d'avertir les échevins el le clergé.

— Non, général, le roi ne désire pas cela. 11 suffira de répandre en ville la nou\elle de sa victoire. Il aime mieux, comme la guerre n'est pas encore terminée, qu'on laisse au peuple le lihre épancheraent de sa joie cl de son dévouement. Si vous voulez, à la tète d'une vingtaine de chevaliers, vous porter à cheval à la rencontre du roi, cela lui fera plaisir,

— Je le ferai volontiers.

— Maintenant permettez-moi de vous (juitter ; je retourne sur la route d'Ypres,

— Un instant! s'écria Gervais Van Praet, Je me hàle de donner les ordres nécessaires et d'avertir mes chevaliers. Nous partirons avec vous. Je ne vous demande qu'une demi-heure.

— Soit! Je serai heureux et honoré de voyager en votre romp;i}.'nie.

La nouvelle de la victoire du roi et de s<m retour à Bruges se répandit avec la rapidité de l'érlair. Bienlnt les Kerles virent, du haut de la tour, une mulliludi' de hoiirgeois armés on non armés, même des femmes et des enfants, se diriger vers la rue des Pii-rres et vers la rue de Saint-Amand, prohahlement |)our aller assister, sur le Sahlon, à qurl(|ue cérémonie solennelle.

Quoique de toutes les rues avoisinant le burg on ni aux Kcrlrs des signes d'intelligence et qu'on parut les plaindre, en levant les mains au ciel, d'un grand malheur <|ui les menaçait, ils ne purent parvenir à comprendre ce .^u'on leur voulait.

Dans I a ! nte d'un nouvel assaut, ils préparèrent leurs projectiles, et allumèrent le feu sous les chaudières contenant l'huile el la poix.

L'ne grande p.irtic de la journée se passa sans qu'ils fus^.•llt inquiétés. La ville et le burg étaient aussi paisibles (ju" .si la plupart des bourgeois el des Isengrins étaient sortis de l'enceinte.

Vers les deux heures de l'après-midi les Kerlcs

entendirent, dans le lointain, un bruit de clairons interrompu ou couvert par moments par de formidables acclamations.

Ce bruit se rapprocha en augmentant d'intensité, justju'au nionienl où les Ilots du peuple débouchèrent sur la place du Marché par la rue des l'ierres et la rue de Saint-.Vmand.

Les Kerles ne devinaient pas encore ce que signitiaient ces fanfares et ces acclamalions. Ils voyaient bien le roi de France, monté sur un cheval blanc, escorté d'une suite brillante de chevaliers et d'hommes d'armes, et d'une fonle enthousiaste; ils a|)ercevaienl bien, derrière le roi, sur un chariot découvert, un chevalier enchaîné que l'on insultait et(|u'on menaçait du poing; mais ce corlèg(! était encore trop éloigné d'eux pour qu'ils pussent savoir exactement ce qui se passait.

Ils remar<|uaient seulement que les hommes d'armes el la populace seuls poussaient des acclamations sur le passage d,u roi, el ((ue la grande majorité des bourgeois aisés se rangeaient le long des façades cl bornaient leurs manifestations à un salut respectueux.

Mais dès (jue le roi était passé de quelques pas, un murmure désapprobateur s'élevait des rangs de ces bourgeois, et même (|uel([ues-uns d'entre eux poussaient la hardiesse jusqu'à manifester leur indignation par des cris ou par des gestes.

La cause de ce mécontentement était que Baimbaud Tancmar el d'autres neveux ou compagnons du conseiller auliijue, massacré en même temps que le comte Charles, marchaient à la suite du loi. Jusqu'alors, aucun d'eux n'avait osé se montrer à Bruges; mais, de|)uis la défaite de l'armée des Kerles, ils ne craignaient plus rien, el bravaient même les bourgeois par leurs regards insolents et leurs ricanements.

Le cortège se dirigea au son des fanfares vers le Maaiberg, comme si le roi avait pour but de rendre les Kerles témoins de son entrée triomphale.

Là on fil halte, le chariot fut arrêté, el le chevalier enchaii;é fut traîné aussi près que possible du |>ied de la tour. Le chevalier s'agita convulsi- I vement, parvint à se dresser à demi, et cria aux Kerles d'une voix forte :

— ,\ssassins, vils el lâches assassins, vous avez causé la perle de voire pays et la mienne. Soyez maudits!

Les Kerles reconnurent alors en lui Guillaume Van L'Kt, qu'ils avaient élu toinle de Flandre dans la séance du couvent de Fumes.

On le traînait enchaîné à la suite du roi triomphant! Le pays des Kerlcs était donc conquis. Dès lor.N tout espoir desalut leurétailravi. Ils n'avaient plus qu'à mourir.

LES KEULES DE ELANDRE.

Celle triste ccriilude les remplit d'angoisse. Mais (juand le prisonnier répéta son injurieuse apostrophe, ils lui répondirent avec colère :

— Le lâche, le traître, c'est vous, chevalier félon qui avez ordonné le meurtre du comte, et fait supplicier le prieur de Saiiit-Donat, innocent de tout méfait. C'est vous qui nous avez laissés sans secours, pour faire croire que vous êtes étranger au crime.

— Vous meniez, répliqua Guillaume Van Loo.

— Oui, l'assassinat commis par Bouchard Knap a été la cause de noire perte ; mais c'est vous qui avez armé le bras de Bouchard... Soyez maudit, vous aussi!

Pendant que ces cris s'échangeaient, le roi et ses chevaliers étaient descendus de cheval, pour exdlorer de plus près l'église et la tour. Gervais Van Praet et Baudouin d'Alost se tenaient à ses côtés.

Au bout d'un instant, le roi dit à Gervais :

— On m'avait dit qu'ils étaient bien encore une centaine sur la tour. Il me semble qu'ils ne sont pas si nombreux.

— Vous avez raison, sire, répondit le général. D'après les calculs les plus précis, ils ne doivent pas être plus d'une cinquantaine. Mais quand nos hommes, pour les inquiéter, feignent une attaque, ils se démènent avec tant d'énergie et d'animation, que l'on croirait qu'ils sont plus de cent.

— Et ils vous tuent beaucoup de monde?

— Oui, sire, ils nous ont fait subir des pertes considérables. C'est pour cela que, depuis plusieurs jours, nous avons renoncé à toute hostilité contre eux, attendant vos ordres.

— Ce sont des enragés, des fous furieux, ces Kerles? Qu'espèrent-ils?

Gervais Van Praet ne répondit que par un haussement d'épaules.

— Mais, général, dit le roi, avec une certaine irritation, il vous a été possible de prendre l'égliîe et la chapelle d'assaut; pourquoi n'avez-vous rien tenté contre la tour? Il me semble qu'il était facile d'arracher de là celle poignée d'hommes harassés de fatigue.

— Permettez-moi, sire, de vous donner quelques explications sur la situation des choses. On ne peut atteindre la galerie de la tour que par un escalier en pierre, en colimaçon, si raide et si étroit qu'un seul homme peut y monter à la fois. Vous comprenez que si on essayait de les attaquer par là, les Kerles auraient le temps de fendre la tête à un millier d'assaillants... Il me semble donc qu'il vaut mieux laisser nos ennemis mourir de faim et de soif sur leur perchoir, que de sacrifier inutilement tant de précieuses existences.

— Mais ils veulent se rendre, dit Baudoin d'Alost.

— Oui, à condition qu'on leur garantisse la vie sauve, répondit le général.

— Eh bien, pourquoi n'acceplez-vous pas ? demanda le roi; vous m'avez dit vous-même lout à l'heure que l'assassin du comte est mort, et qu'on a traîné son cadavre à Iravers les rues.

— Oui, sire, mais nous, chevaliers de Flandre, avons juré qu'aucun Erembaut — c'est la race à laquelle appartient le meurtrier, — n'obtiendra grâce de la vie. Or, il y a encore des Erembauts sur la tour, entre autres le plus riche et le i)lus puissant d'entre eux, Robert Sneloghe. Que Votre Majesté veuille se souvenir que notre nouveau comte Guillaume de Normandie a promis de récompenser les chevaliers flamands en leur distribuant les vastes domaines de ce Kerle. Si l'on épargne'RobertSneloghe,raccom plissement de celle promesse du comte devient impossible. D'ailleurs, le jeune chevalier Robert est très aime et très estimé parmi les Kerles. Ils le choisiraient infailliblement pour leur chef suprême, et à peine notre comte Guillaume de Normandie aurait-il pris possession du trône qu'une nouvelle et dangereuse révolution le menacerait.

— Si c'était affaire à moi, dit Baudouin d'Alost. j'en aurais bientôt fini.

— Par quel moyen? demanda le roi.

— Il est permis par les lois divines et humaines de trahir lee traîtres. Acceptez leurs conditions... et, aussitôt qu'ils seront descendus, emparez-vous des scélérats et mettez les à mort.

— Je refuse de m'associer à une pareille perfidie, dit le général. Je ne veux pas qu'on puisse dire de moi que, me trouvant à la tête d'une puissante armée, j'ai eu recours à la ruse et à la trahison pour surprendre et pour massacrer cinquante maliieureux ennemis. "

— Vous avez raison d'être si pointilleux sur votre honneur militaire, dil le roi avec impatience : mais c'est aussi une grande honte pour vous, général, et pour moi, roi de France, de rester impuissants devant cette tour avec nos deux armées pendant des semaines entières, pour nous emparer de cinquante malheureux ennemis, comme vous les appelez.

Le général courba la tête sans rien dire.

— Si nous mettions le feu au couvent et à l'église? murmura le roi. Les Kerles seraient forces de se rendre, à moins de se laisser anéantir par le feu.

— Oh! sire, ne pensez pas à cela ! répondit Gervais Van Praet d'un ton suppliant. Les Brugeois verseraient leur sang pour défendre le plus ancien de leurs temples, et pour en venger la destruclion. Aussi le clergé des Flandres en déplorerait la perte comme un terrible malheur.

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