I.E KEMPLACANT
rail encore ses exi},'iMice<<. Il affinni et n'îiiéfa (ju'il ne pouvait doniUM' à son fils plus de (rente mille
I francs.
I Celte oflre parut ridicule au uiaicliand de vins.
Il n'était pas d'avis, disait-il, de [XTuit'lIrc (|ue sa fille se condamnât à une vie pt^nible et gAnée. Si le docteur ne voulait pas donner au moins soixantedix mille l'rams, il pouvait considérer l'all'aire comme délinitivemenî rompue.
.M. Christiaans aimait sincèremeut son (ils, qui le méritait bien, d'ailleurs, car il était bon, et aimait l)eauc()u|) ses parents. Ils avaient mis en lui leurs |)lus chères espérances, et d'avance ils remerciaient l)ieu de l'honneur el du bonheur que ce brillant mariaire allait leur aii|)ort('r à tous.
Aussi le docteur était-il désolé de porter à son pauvre Bernard une nouvelle qui allait de nouveau lui déchirer le cmmic. Mais il ne pouvait pas faire l'impossible, el, (juoi(|iie, en voyant les larmes de son (ils, il se sentit prêt à se dépouiller de tout, son devoir d'époux et de përe lui défendait de condamner sa femme et sa lille à la pauvreté pour faire le bonheur de son fils. D'ailleuis celui-ci ne l'eut pas voulu.
Il ne voyait donc aucun es|K>ir de voir réussir ce maria{,'e si ardemment souhaité, et il avait fini par faire partager celte conviction à sa lemiiie et à sa fille. Hernard seul ne déses|)érait pas, et il était lortilié dans cette pensée par Véronique ellemême, qui, le dimanche, à la sortie de la messe, lui avait donné l'assurance (|u'elle deviendrait sa lemme, ou (ju'elle ne se marierait jamais.
Alors, il arriva tout à cou|) d'.\llemaj:ne des nouvelles surprenantes. On parlait secrètement de grands revers essuyés en Russie par l'armée française ;d'iiii autre colé, on assurait (jue de nouveaux succès avaient été remportés par Napoléon sur ses ennemis. Toutes ces nouvelles étaient si vagues et si contradictoires, que l'on ne savait f|ue croire. Les populations de France el de Belgicjue étaient en proie à ine profonde éinotion, et l'on se réunissait par irroupes sur les places publif|ues el dans les rues pour recueillir les moindres liruits.
La vérité encore inconnue était que Napoléon, contraint à la retraite par l'incendie de Moscou, était vaincu par le plus épouvantable des hivers. ■ L'armée française, décimée par le froid, la neige, la (aiin, et harcelée sans cesse par un ennemi infatigable, semait ses morts par milliers sur le sol inhospitalier de ce pays désert, et bicnlùl il ne resta à ce dcuii-million d'hommes qu'un espoir de i>alut qui n'inspirait à ses ennemis ((ue de la pitié. Napoléon quitta son armée, traversa r.Mlemagne dans une ni.iuv.ii^o voiture, et arriva ino[iiinineiil à l'aris le iy décembre 181:2. Immédiatement
l'empereur, ballii mais non découragé, songea à réunir de nouveaux moyens île venger sa délaite. Le mois suivant, il (it voter par le sénat une nouvelle levée de ;!r»0.()iM) hommes, et, comme il était impossible de trouver autant de soldats dans les limites de la loi, on conifirit dans cette levée les jeunes gens (jui ne devaient tirer au sort que deux ans après. La frayeur et les plaintes furent générales; car, après la dernière guerre, (|ui avait coulé la vie à près d'un denii-niillion d'hommes, personne ne doutait que les conscrits ne fussent tous menés à l'abattoir, et ou prévoyait cpie pas un de ceux qui faisaient partie de ce qu'on appelait hi chair à canon n'échapperait à une mort certaine.
Malgré l'éinolion i;énérale, Bernard et Véroniijue continuaient à ne penser qu'à leur amour. El dès (]iie la première impression de ces grands événements fut un peu allaiblie, les jeunes gens recommencèrent à mettre tout en œuvre pour amener leurs parents à plus de condescendance. Bernard avait rencontré mademoiselle Wouters au Parc; il n'avait pas osé lui parler, car son père marchait à côté d'elle, mais il avait remarqué combien elle était p;\lie et changée. La pauvre jeune fille menaçait de devenir malade.
Cette idée lui avait déchiré le coeur et il était rentré chez lui précipitamment, pour se jeter aux genoux de son |ière et l'implorer en sa faveur et en faveur de Véroni(iue.
Le docteur, profondément ému, avait promis de tenter eiuorc une visite à M. Wouters. Il ne pouvait pas accorder ce (|ue celui-ci exigeait, mais il augmenterait encore un peu son sacrifice. Si cette marque su|)réine de sa bonne volonté ne parvenait pas h triompher de la résistance du père de Véronique, alors il fallait abandonner toute espérance.
Le docteur s'était donc rendu chez M. Wouters |iour tenter ce dernier effort, el il y avait plus de deux heures (ju'il était sorti de chez lui à cet clfel.
Bernard était assis devant le feu avec sa jeune sœur, car c'était une froide journée de mars. Leur mère, assise auprès ilime table, s'occupait d'un ouvrage de couture; mais souvent elle jetait un triste regard sur son fils.
Le jeune homme, en elle!, ne paraissait pas avoir grande conlianrc dans le lésultat de la nouvelle démarche de son père. Il avait déjà repoussé les |)aroles consolantes et les aimables encouragements de sa sœur, et regardait d'un air pensif les llammes (jui se tordaient capricieuscnioiit dans l'a Ire.
Knfin, llécliissanl sous le poids de ^es douloureuses pensées, il laissa échapper un cri éloullé, ut dit avec un mouvement d'impatience :
E r.EiM PLAÇANT.
Je me précipitai vers la rivicrCi (Page 13.)
— Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureux!
— Allons, mon fils, ne te désole pas ainsi, dit sa mère. Sois raisonnable. Tu ne sais pas, n'est-ce pas, si ton père ne réussira pas cette fois-ci.
— Ah ! ma chère mère, comment pouvez-vous parler ainsi? réqliqua-t-il tristement. Nous connaissons les conditions immuables posées par M. Wouters. Mon père ne veut pas accepter ces conditions, et il est allé chez M. Wouters pour lui répéter son refus. Comment pourrait-il donc réussir?
— Mais, Bernard, ne fais pas l'affaire plus noire qu'elle n'est, interrompit madame Christiaans. Ton père fera encore un nouveau sacrifice...
— Mais ce sacrifice est tout à fait insuffisant, ma mère, soyez-en convaincue: M. Wouters haussera les épaules et répétera son cruel arrêt. Certes, mon père est le maître, et je dois me soumettre à
sa décision ; mais croyez-vous, ma mère, qu'il fait bien tout ce qu'il peut pour préserver son fils d'un désespoir éternel?
Madame Crhistiaans, stupéfaite, se leva de son fauteuil.
— L'ai-je bien entendu? s'écria-t-elle avec un douloureux accent de reproche. Bernard, tu accuses ton excellent père? Pauvre garçon, le chagrin t'égare.
— Oh! mère, pardonnez-moi! C'est une pensée coupable sans doute. Je sais que mon père a un cœur généreux et qu'il m'aime tendrement... et cependant, pourquoi me comdamne-t-il à une vie de douleur, tandis qu'il peut acheter mon bonheur à prix d'argent ?
— On exige de lui l'impossible.
— C'est un lourd sacrifice, je le sais; cependant, ma mère, il peut le faire.
— C'est-à-dire, oui, cela lui serait possible, s'il
IS
LE II E M PLAÇANT
poiivaitconseiilir à se dépouiller (le tout, — ileloiit, comj»rends tu bien, mon lils! — de lout ce (jue l nous |>os3édoiis, el à nous coiulainiK-r, ta strur et ] moi, à la iiauvreli'. Pour ce t|ui me concenie, je l'ai supplié plus d'une Cois, les larmes aux yeux, de ne pas penser à moi, el de ne s'occuper que ' de ton Ijonlieur. Ta boniie sœur a lail de même. Mais il dit {|ue Dieu lui a presciil un devoir, ct'liii d'assurer égalenu'iil notre bien-être à tous.
— lli'las! il se défie donc de mon cœur; il doute de ma reconnaissance et de mon anionr! dit le j jeune lioinine en secouant la léle avec un profond soupir. Je deviendrais riche en partie avec votre i ar.uent et au prix de votre bien-élre, et je pourrais j soullrir qu'il vous manquai quebine cbose, qu'on de vos souhaits resUU inaccompli/ Vous craindriez , le besoin, tandis que voire fds, dont vous auriez acheté le bonlieur par le sacrilice de votre fortune, | vivrait dans l'abondance? Mère, mère, douter ainsi de mon amour, c'est me percer le cœur! |
— A!iî Dernard, répondit madame Chrisliaans, Je sais bien que, si cela dépendait de toi seul, nous pourrions nous dépouiller d(î tout sans inquiétude; mais la douleur obscurcit ion espiit et t'empècbe de voir clairement les choses comme elles sont. Une lois marié, lu ne serais pas seul maître, et tu ne pourrais pas, en conscience, disposer librement d'une lortunc qui appartiendrait également à la femme... Si, plus tard, tu devais nous prêter secours... -Mi! je n'ose pas dire de quel terme ton père se sert... ce serait quelque chose comme une aumône pour laquelle ta femme devrait donner chaque fois son consentement. Ton père a beaucoup travaillé depuis sa jeunesse pour s'assurer un peu de bien être! Ne sens-lu pas, mon lils, combien son caractère noble et fier doit redouter un part-il danj^er? .Mainlenant son travail peut encore nous préserver de lout besoin ; mais si le malheur voulait qu'il devint malade...
— Vous avez raison, mère? c'est vrai, je suis fou! murmura le jeune homme d'un air sombre.
— Kt songe, Ilernard, que, depuis des années, l«»n père rêvait pour lui une vie moins laborieuse, il [lensait se reposer dans ses vieux jours, et s'amu -er à cultiver des Heurs et des plantes. Il a fait le sacrifice de ce rêve, et il accepté sans murmurer l'obligation de travailler jnsqn'à la fin de ses j(»urs... par amour, uniquement par amour pour
toi.
— Hélas! le désespoir m'aveugle, ^.'éiuii Hernard. Je suis injuste envers mon père. Hue Dieu me p.irdonnc ihon égarement! Non, non, quel (|ue soit mon sort, je reste rei onnaissant à mon noble père de son inexprimable bonté.
.Ne te laisse pas abattre par le décmiragemcnt, mon fis: (pii |ieiit savoir? renl-èlie ton
père revieiiilra-l-il avec une heureuse nouvelle.
— Non, mère, c'est impossible. Je n'espère phu rien. Peut-être acceplerais-je mon malheur avec résignation, si je n'avais toujours devant les yeu\ l'image de la bonne, de la pauvre Véroiii(ine. Songer qu'elle peut en devenir malade, el en mourir! Oh! celte alfreuse pensée me rend fou.
— Paix! paix! s'écria madame Chrisliaans: nous allons le savoir. Il me semble que j'enlemls ton père.
Le jeune homme se leva, tremblant de crainte et d'espoir. 11 eiilendail dans le vestibule un bruit étrange, au milieu duquel il croyait distinguer non seulement la voix de son père, mais encore celle de Véronique. Ne se trompait-il pas? Que pouvait signifier la visite de son amie? Son cœur se mit à baltre, el il était lellement ému, qu'il fut obligé de s'appuyer au dossier d'une chaise pour ne point tomber.
La porte s'ouvrit brusquement ! Le docteur courut vers son fils les bras ouverts, le serra sur son cœur, et s'écria joyeusement :
— Dernard, Dcniard, remercie Dieu et sois content. Véronique devient la femme.
Le jeune homme fondit en larmes, embrassa son père avec une tendre violence, en balbutiant des mots confus de reconnaissance el d'amour.
Derrière le docteur, .M. Wouters et sa fille étaient entrés aussi. Celle-ci s'était précipitée vers madame Chrisliaans, en poussant un cri de triomphe, lui avait jet'- les bras autour du cou, et l'embrassait avec effusion en lui répétant avec amour le doux nom de mère. Elle donna également l'accolade fraternelle à la jeune Catherine.
Ilernard s'arracha de l'étreiMle de son père, el s'écria, les mains tendues :
— Véronique ! Véronique !
— Dernard! Dernard! s'écria-t-elle en venant vers lui jusqu'au milieu de la chambre. Ah! je suis folle de bonheur ! Notre doux espoir va se
; réaliser. Que le ciel est bon |)our nous !
Ils firent tous deux un mouvement, comme pour se jeter dans les bras l'un de l'autre... mais un sentiment de pudeur retint la jeune fille. Klle prit les mains de son fiancé, les élreignil fortement cl le regarda en silence. Leurs Ames rayonnaient dans leurs yeux; les regards qu'ils échangeaient en disaient plus que de longs discours.
Le marcl.and de vins, d'ordinaire si froid et si insensible aux choses du cour, se sentit profondément touché en voyant l'extrême joie de tous les assistants. Cette éinotion rembarrjs>ail. Pour la cacher, et pour .se donner une contenance, il s'approcha des deux jeunes gens et s'écria en plaisantant :
— Quoi, tonnerre ! Comment restez-vous là
LE REiMPLACANT.
l'un devant l'autre à vous ([uestionner du regard, comme si vous doutiez encore de votre bonheur? Allons, IJernard, montrez plus de confiance. Ma bonne Véronique deviendra votre l'emme dans quel(|ues semaines. Donnez-lui du moins le baiser des fiançailles.
Et il les poussa en riant dans les bras l'un de l'autre, et il battit des mains lorsqu'il les vit, heureux et tremblants, échanger le premier baiser.
— Qu'est ceci? grommela-t-il; allez-vous pleurer, maintenant, enfants?
Des larmes d'attendrissement avaient jailli en même temps des yeux de Bernard et de Véroni({ue, et le jeune homme était tellement impressionné par ce bonheur inattendu qu'il alla tout chancelant jusqu'à une chaise, sur laquelle il se laissa tomber. La jeune llUe, aussi presque défaillante, s'assit auprès de lui et lui prit la main en silence. Leurs larmes donnèrent envie de pleurer à leurs parents... et bientôt on ne vit plus que des pleurs dans cette heureuse famille. Le froid marchand de vins lui-même se frottait les yeux.
Mais cette disposition triste ne dura pas longtemps. Un sourire se dessina sous les larmes, et bientôt tous se livrèrent au bonheur dont leur cœur débordait.
La mère et la sœur avait approché leurs chaises devant les fiancés, et tous ensemble, les mains entrelacées, et s'embrassant à l'envi, avaient commencé une interminable conversation sur l'heureuse existence qui attendait les jeunes gens, sur la noce, sur l'arrangement de leur demeure, sur ceci et sur cela, et sur les mille petits riens qui sont, pour des jeunes cœurs candides, comme les premières fleurs du bonheur.
Pendant ce temps-là, les deux pères étaient occupés à régler dans un coin les côtés matériels du mariage à venir. Et ils ne tardèrent pas sans doute, à se mettre d'accord, car M. Wouters s'approcha des fiancés et leur dit à haute voix :
— Écoutez, enfants, ce que nous avons résolu. Dans ces temps incertains, il faut se hâter de saisir le bonheur lorsqu'il s'otTre à nous. Nous allons nous empresser de réunir les papiers nécessaires et de faire publier les bans. Dans un bon mois, vous serez mariés. Ce n'est pas en quatre semaines que vous pourriez vous arranger une maison, mais j'ai trouvé un moyen d'y pourvoir. Ma maison de campagne de Boendale est abondamment garnie de beaux meubles et de tous les ustensiles nécessaires. 11 y a même des vins choisis dans la cave. Eh bien, dès le jour de votre mariage, vous partirez pour ma maison de Boendale, et vous y resterez tant qu'il vous plaira.
— Mon père, mon cher père, s'écria Véronique, que vous êtes bon et généreux !
— Merci, merci! vous me comblez de vos bienfaits, dit le jeune homme profondément ému.
— Nous i-èglerons cette a(f;iire à l'amiable, reprit M. Wouters. Si vous voulez reprendre les meubles, nous les ferons estimer au plus bas prix possible. Quant au loyer de la maison, il devrait bien être de cinq mille francs; mais, comme vous ne faites que d'entrer en ménage, et que vous êtes mes enfants, je ne vous la porterai en compte que trois mille.
Les jeunes gens n'avaient pas d'oreilles pour ces détails d'argent. L'idée d'aller habiter une belle villa à Boendale leur souriait tellement qu'ils se levèrent pour combler le bon père de marques de gratitude.
Le docteur, qui était sorti pendant ce temps-là, revint avec une bouteille dans chaque main.
— Allons, la mère, s'écria-t-il gaiement, montrez que vous êtes encore ingambe; mettez des verres et du dessert sur la table. J'ai là une couple de bouteilles de vin d'Espagne, que M. Wouters trouvera excellent. Il m'a été envoyé par un comte que j'ai guéri d'une grave maladie d'estomac. Il faut que nous buvions un verre à la santé de M. Wouters et des fiancés.
— Oui, oui, et à la vôtre, docteur, dit M. Wouters, mais d'abord en l'honneur de nos enfants, et à leur bonheur.
Les verres furent remplis, et chacun fut invité à en prendre un. Alors M. Ciiristiaans dit d'un ton solennel :
— Le bon Dieu, qui m'a si visiblement protégé dans ma vie, m'accorde en^re de voir accompli le vœu le plus doux de nos chers enfants. Élevons «os cœurs à Dieu et bénissons son saint nom. Puisse le créateur veiller aussi sur vous, mes enfants, et...
Il fut interompu par l'entrée de la servante qui lui tendit un papier plié, et lui dit avec une certaine agitation :
— Le garde-champèlre est venu avec cette lettre pour M. Bernard. Il dit que c'est très pressé, et à remettre tout de suite.
Le jeune homme prit le papier, le déplia et y fixa les yeux...
Il poussa un cri affreux, et devint pâle comme un cadavre. Le papier échappa de sa main tremblante, et il s'affaissa sur une chaise, cacha son front dans ses mains et s'écria :
— Oh ! mon Dieu, est-ce possible? Soldat! Je dois être soldat ! Moi, chair à canon ! Hélas! hélas ! mon sang pour le tyran... La mort... la mort la plus horrible !...
Cette nouvelle tomba comme un coup de foudre sur celte famille si heureuse auparavant. Les verres se brisèrent; le vin coula sur la table; de
LE REMPLAÇANT
chaque pniirine st'-cliappa un cri de dclrosse, et cliai|iie visaj;t' ileviiil t'jialfiiieiU pâle...
Le ilocleur sauta sur le papior, le ramassa, et se mit à lire. C'était un ordre du commissaire de milice, avertiss.uit BeiDard (llirisliaans que, son numéro étant alloiiit, il déviait se trouver le jeudi suivant, — trois jours aprè> par conséquent, — à neuf heures du malin, devant le conseil de revi>ion pour, dan> le cas où il serait reconnu hon, rejoindre imn.édialemenl le dépôt du ré{,Mment qui lui serait désii;né. On l'avertissait en même temps qu'il ne serait a<'Cordé de délai sons aucui: prétexte, el que les retardataire-;, arrêtés par les gendaimes, seraient traités avec toute la riirueur des lois de la ;:uerre.
Si courageux qne fût le d(Mteur d'ordinaire, il fléchit aussi suu> le coup qui le frappait, et tomba sur une chaise en pleurant.
La chamhrc était remplie de plaintes ; la mère, les entants, le frère et la sœur s'embrassaient en sanglotant el gémissaient Ion! hani, comme si la la mort était là, présente, pour ravir ce (ils à sa mère, ce (iancé à sa promise.
— Véronique, Véronique! s'écriait le jeune homme en s'arrachant les cheveux avec désespoir. Oiiel brillant avenir s'ouvrait devant nous! Notre vie eût été un paradis d'amour, de paix, de bonheur... el voilà que le sort impitoyable fait évanouir pour jamais ce beau rêve ! Il faut que je parle pour la guerre ; mon sang coulera pour l'ennemi de notre patrie! Oh! alTreuse certitude : je vais donc mourir oublié dans les déserts de la Russie, en prononçafft voire nom si cher!
De nouveaux gémissements el de nouveaux sanglots répon dirent à la plainte amère du pauvre' Bernard.
— Sans doute, c'est une terrible nouvelle, dit le marchand de vins au docteur; mais je ne comprends pas pourtant qu'elle vous frappe d'un si prolond découragement. .Ne nous resle-t-il pas un moyen assuré de sauver Dernanl?
— In moyen, vous connaissez un moyen?
dit M. Christiaans, dont les yeux brillèrent de joie.
— Cherchez un remplaçant pour v(»tre (ils.
— Ah ! monsieur Wouters, c'est cruel de me donner ainsi un faux espoir! La dernière levée a emmené tous les hommes disponibles. Je connais des centaines de (ils de riches bourgeois qui ont été obligés de partir, quoi(|ue leurs parenls fussent disposés aux plus grands sacrifices. 11 n'y a pas de remplaçants à trouver.
— C'e>t-à-dire, répondit .M. Wouters, (|uils sont très rares, je le sais. Mais qu'on ne puisse pas en trouver du tout, cela n'est pas exact non plus : et la preuve c'est que, il y a huit jours à
peine, le baron Van Cranings a pu acheter un remplaçant pour son (ils.
Tons s'étaient approchés el écoutaient ces affirmations avec des beux pleins d'espoir.
— Et (|ui plus est, continua le marchand de vins, j'ai entendu dire, la semaine dernière, que Sleens, le marchand d'àmes qui demeure près de l'église de La Chapelle, avait encore deux remplaçants disponibles. Le temps (|ui nous reste est trop court pour (ju'on le perde à geindre et à pleurer. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de refouler notre effroi et notre tristesse, de nous mettre en course chacun de notre côté, et de chercher sans trêve ni repos jusqu'à ce que nous ayons trouvé un remplaçant.
— Kt vous croyez qu'il y a quelque espoir de réussite? demanda le docteur.
Je n'en doute nullement; mais c'est une affaire de grand sacrifice. Le baron Van Cranings a donné (piinze mille francs pour racheter son fils. Peut-être ne voudrez-vous pas donner autant; dans ce cas...
Pour préserver mon fils, mon bon Bernard, (l'une moil certaine? s'écria le docteur avec force. Pour arracher mon fils des mains du boucher, je suis prêt à donner tout, jus(|u'à mon lit. N'est-ce pas, femn)e? n'est-ce pas, (Catherine?
— Oui, oui, jusqu'à notre dernière chemise, répondit madanle Christiaans.
— Eh bien, Bernard, reprit M. Chi'isliaans, suivons ilonc le conseil de .M. Wouters. \iens avec moi ; courons sans relâche et cherchons toute la journée. Si nous trouvons un remplaçant, n'importe ce (ju'il coûte, nous remercierons Dieu à deux genoux. Viens, viens!...
Et le docteur, suivi de son fils et de M. Wouters, quitta sa demeure, le cœur palpitant d'un dernier espoir.
IN'udant toute cette journée, jusqu'à la r)uit, et le lendemain encore, le docteur, .son fils et .M. Wouters coururent partout, avec une anxiété croissante el une es|>érance qui s'amoindrissait sans cesse, dans Bruxelles el ses fanbourgs pour trouver un remplaçant.
Souvent, durant ces tristes efforts, un ray(ui de joie vint illuminer leur avenir, ipiand l'une ou l'autre personne leur annonçait que chez tel négociant en chair à canon, ou dans telle rue, il y avait un jeune homme libre et disposé à se vendre; mais chaque fois ils eurent la j>lus pénible désillusion ; car tous ces jeunes gens, rebut des précédentes levées, avaient des défauts cor|>orels qui les rendaient inhabiles au service militaire,
LE REMPLAÇANT
et la plupart d'entre eux avaient déjà été refusés par le conseil de révision.
Le docteur, pour pouvoir sauver son pauvre fils, offrit jusqu'à quinze mille francs pour un remplaçant, et, s'il l'avait fallu, il en aurait encore donné davantage ; mais les deux dernières levées extraordinaires avaient coniplèlement tari la source d'un pareil secours. Comme le départ pour l'armée était alors considéré par tout le monde comme une coudamnation à mort, les plus pauvres même refusaient de sacrifier leur existence pour de l'argent.
A mesure que le temps s'écoulait en démarches infructueuses et que la conviction leur venait que Bernard devrait partir, l'épouvante et le désespoir grandissaient de plus en plus dans la maison du docteur. Sa femme et sa fille pleuraient toute la journée et élevaient vers le ciel leurs mains suppliantes pour implorer le secours du Très-Haut. Véronique, accompagnée de sa jeune sœur, venait pendant quelques heures le matin et l'après-midi mêler ses larmes aux leurs, attendant toujours et aspirant après l'heureuse nouvelle que Bernard avait pu enfin acheter un remplaçant.
Mais cette nouvelle ne venait pas ; au contraire, lorsque Bernard ou son père rentraient pour quelques instants au logis, et que chacun les interrogeait avec inquiétude, ils répondaient tristement :
— Rien, hélas! rien encore.
Et alors les pauvres femmes retombaient en pleurant sur leurs chaises et remplissaient la chambre de cris à fendre le cœur, jusqu'à ce que celui qui avait donné ce nouvel aliment à leur désespoir sortît de nouveau pour continuer ses fiévreuses recherches.
Ainsi, dans la plus douloureuse incertitude, ballottés entre un faible espoir et une terrible inquiétude, on atteignit la moitié du troisième jour sans le moindre résultat. Dans la matinée du lendemain, Bernard devait paraître devant le. conseil de révision, pour entendre prononcer son arrêt irrévocable.
Le docteur avait perdu toute espérance de trouver un remplaçant pendant la demi-journée qui leur restait. Il ne lui restait d'autre ressource que d'obtenir un délai; qui pouvait savoir si ses recherches ne finiraient point par réussir, dans le cas où on lui donnerait deux ou trois jours de temps?
Encouragé par cette pensée, il se rendit chez le préfet, chez le général commandant en chef, et chez le commissaire de milice. Il répandit l'argent à pleines mains pour pouvoir pénétrer auprès de ces hauts fonctionnaires, et, admis en leur présence, il implora, les larmes aux yeux, leur ,
faveur et leur bienveillance. Il rappela les services qu'il avait rendus, dans sa longue carrière, à son pays et à l'humanité, décrivit le désespoir de sa femme, et parla même du brillant mariage que son fils était sur le point de contracter, et qui allait être irrévocablement rompu.
Mais il eut beau prier et supplier, partout il fut repoussé avec une inexorable froideur. Les ordres de l'empereur étaient d'une sévérité extrême ; il fallait envoyer immédiatement à l'armée tous les conscrits, et il était expressément défendu aux autorités d'accorder un seul jour de retard, sous quelque prétexte que ce fût. Le temps était venu où chacun devait payer sa dette à la patrie, et puisque son fils était désigné par le sort, il pouvait chercher des consolations dans cette idée que des centaines de mille jeunes gens se trouvaient dans le même cas.
Le docteur eut donc la complète conviction qu'il fallait abandonner tout espoir. Son malheureux fils devait être mené à la boucherie; personne ne pouvait détourner ce calice d'amertume. Tout avait été essayé. Il ne leur restait plus qu'à courber la tête sous le coup de l'implacable fatalité.
Désolé, et comprimant avec effort ses larmes, M. Christiaans remontait péniblement la rue d'Arenberg pour regagner le haut de la ville. Il marchait les yeux baissés, murmurant tout bas des mots sans suite, et chancelant sur ses jambes comme un homme ivre.
Il fut tiré tout à coup de ses tristes réflexions par quelqu'un qui lui frappa sur l'épaule en disant :
— Bonjour, monsieur Christiaans ; je suis bien aise de vous voir, car j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
— Une heureuse nouvelle ? répéta le docteur, dans les yeux duquel s'alluma une étincelle d'espérance. Si cela pouvait être vrai ! Parlez, parlez, mon bon Marck !
Tout à fait absorbé par sa douleur, il ne doutait pas que le marchand de bestiaux n'eût à lui annoncer qu'il avait trouvé un remplaçant pour Bernard.
Mais son ami, lui prenant la main, lui dit d'une voix vibrante d'enthousiasme :
— Vous savez bien, docteur, mon Jacques qui était soldat, et qui était parti pour la Russie avec la grande armée ? Depuis des mois nous n'avions plus reçu de lui ni lettres ni nouvelles; nous le pleurions déjà comme mort, et nous avions dit plus d'une prière pour le repos de son âme. Eh bien, mon ami, partagez la joie que j'éprouve, mon Jacques vit, et il revient samedi à Bruxelles, définitivement libéré du service ! Eh bien, vous ne me félicitez pas?