I.E REMPLAÇANT
— Sans doute, sans doule, balbiilia le doclcur, pénibleinenl alleclé par celte drceplion de son espérance. Libiié du service? C-Miinienl est-ce
! possible?
— Ail! on a bien raison de dire (|iiil y a des I malheurs heureux, répondit le niarchami de bestiaux. Il \ a deux mois dans une bataille san{,dante, mon (ils a reru une balle dans la jauibc; on l'a porté à l'ambulance, et après de lon^'ues souffrances, il a étéifuéri. 11 boite de la jambe î^aucbe, qui est restée plus courte ()ue l'autre. Il nous écrit (jue celte iiilirmité diminuera avec le temps, et disparaîtra peut-être compléîement. Dans tous les cas, comme il n'est plus capable de suivre l'armée, on lui a donné son congé définitif. Maintenant je suis obliiié de c(jnvenir. ami Clirisliaaus, que vous n'êtes pas le seul (jui ait de la chance. Tenez, je suis si content que, dans l'excès de ma joie, il me prend des envies d'embrasser les passants! Venez avec moi, ami Christiaans ; faites-moi le plaisir de venir boire un coup de vin avec moi à l'heureux retour de mon fds Jacques. J'offre une bouteille de tout ce (pi'il y a de meilleur, à votre choix.
En achevant ces mots, il prit le bras du docteur et remonta avec lui la rue dWrcnberir.
— Doire du vin? moi, boire du vin? soupira M. Christiaans avec une amère ironie. Non, laissez-moi rentrer chez moi...
— Avez-vous du chagrin, demanda M. MarcK étonné.
— Du chagrin? répéta le docteur. Mon cœur se serre d'in(|uictude dans ma poitrine. Ah ! mon ami Jean, vous m'avez dit un jour (juc j'étais riiomme le plus heureux de la lerre, et je n'ai pas nié que Dieu ne m'accordât ses plus douces faveurs. .Mais aujourd'hui, je ferais volontiers le sacrifice de tout le bonheur de ma vie, si je pouvais détourner par là l'horrible malheur qui me frappe.
— Un horrible malheur? Votre femme ?...
— Hélas! mon fils lîernard doit devenir soldat. Vous pouvez juger, par les douleurs que vous avez souffertes, ce que mon cœur paternel désespéré doit sonlTrir à son tour.
— Votre (ils doit partir? s'écria b' marchand de bestiaux ému. A la guerre? ô ciel, r|iii eût jamais pensé cela? Pauvre ami fdiristiaans, je comprends votre chagrin; celte terrible nouvelle me gâte toute ma joie.
— C'est ainsi que la chance tourne dans la vie, murmura le docteur. Un seul jour suffit pour plonger le plus heureux dans l'abîme du désespoir. Vous retrouvez le fils que vous croyiez perdu, et je perds mon pauvre Ilcriiard (|ue je croyais exempt du service... au moment même où son maria.:.'e avec Vérimiquc Woulers ètail décidé !
Maintenant je n'aurai plus de jours Iranciuilles; la douleur, les regrets, le dése.«poir, voilà tout ce qui me reste. — Et ma femme, ce coup de poignard (jui lui perce le cœur, ne latuera-t-il pas? Ils marchèrent un instant en silence. .M. Marck, se rappelant tout ce (|u'il avait soullerl lui-même, était ému d'une profonde pitié.
— C'est aiïrenx. dit-il, Bernard, votre lils, soldat ! J'ai peine à le croire. Quand doit-il pariir?
— H com|)araît demain devant le conseil de revision, el immédiatement aprôs il nous est enlevé.
— Demain, déjà ? xN'avez-vous donc pas pu trouver de remplaçant ?
— Ah ! je donnerais vinut mille francs; mais, hélas! il n'y a plus de remplaçauls.
— Ils sont rares, en ellet; mais qu'il n'y en ail plus du tout...
— Si vous saviez comme, dejjuis trois jours, j'ai couru et remué ciel et lerre pour en découvrir un ! Il n'y a presque pas une rue dans Bru.\elles (jue je n'aie parcourue deux ou trois fois, pas de bureaux de marchands dames auxquels je n'aie frappé ciiu} ou six fois. Tout a été inutile. Maintenant je retourne à la maison, convaincu que tout espoir est perdu. Mon pauvre fils, mon bon Bernard, voué ù la mort la plus affreuse! Oh! mon Dieu ! nous avez-vous donc abandonné ?
Le marchand de bestiaux garda un instant le silence, puis il reprit d'un ton consolant :
— Certes, voire malheur est grand, ami Christiaans; rélernclle crainte qu'endure un père tandis qu'il suit son fils en idée sur les champs do bataille est une souffrance indescriptible; mais pourquoi penser que tous les jeunes soldats sans exception doivent mourir ? Vous voyez bien que mon fils Jacques revient vivant et bien portant. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de votre Bernard ? C'est une loterie, et celui qui tire un bon numéro...
Le docteur secoua tristement la tèle et murmura :
— .Ml ! le bonheur m'a tourné le dos. l'ius d'espoir!
Ils arrivèrent au haut de la iiioiilagne, près du Parc.
Le marchand de bestiaux, prenant la main du docteur pour lui dire adieu :
— Allons, ami Christiaans, fit-il, ne dé.sespérez pas tout à fait. (Jui sait si vous ne trouvi rcz pas encore un remplaçant avant l'heure du conseil de revision. Peut-être à la séance même du con>eil ? Vous avez toujours été si heureux ! Je ne puis croire que le ciel vous refuse tout à coup ses laveurs. Ayez confiance jnsfju'à ce que le sort de votre lils soit délinitiveinent décidé. Ah ! si je
LE REMPLAÇANT
pouvais apprendre (jue vous avez Iroiivé le moyen lie ,narder lîeriiard à la maison, il me semble que je danserais de joie ! Du courage, un peu de courage, mon ami. Au revoir.
Le docteur se détourna et continua lentement son chemin. Il n'avait puisé dans les paroles de son ami ni consolation ni encouragement. La cruelle réalité était toujours devant ses yeux. Dans la sombre prostration de son esprit, il se sentait envahir par un sentiment d'envie. Le fils du marchand de bestiaux allait revenir le samedi suivant, libre et sauf, et Bernard, son fils adoré, serait peut-être le même jour loin de ses parents, en route pour l'un ouTautro champ de carnage!
Mais il chassa bientôt ces mauvaises pensées, courba la tête sous le poids de sa douleur, et se traîna vers sa demeure d'un pas incertain.
Arrivé à la porte de Namur, il hésita un moment et s'arrêta épouvanté. Quelle nouvelle apportait-il à sa famille désolée? 11 entendait déjà les cris de désespoir de sa femme et de ses enfants ; il voyait couler leurs larmes; il voyait leurs mains suppliantes se tendre vers lui... et il n'avait à leur donner qu'une nouvelle qui devait anéantir leur dernière espérance.
Il n'y avait pourtant pas moyen d'échapper à cette fatale nécessité. M. Christiaans reprit le chemin de sa maison.
Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, la servante, qui épiait sans doute sa rentrée, ouvrit la porte et lui dit :
— Monsieur, depuis plusieurs heures, il y a là, au parloir, cinq ou six personnes malades qui vous attendent.
— Des malades, des malades? grommela le docteur avec impatience. J'ai bien la tête à ça aujourd'hui : je suis plus malade qu'eux !
— Ils ne veulent pas s'en aller, monsieur, répondit la servante.
— Eh bien, qu'ils attendent alors ! Tout à l'heure j'aurai peut-être la tête plus libre.
Et le docteur traversa le vestibule pour se rendre dans la pièce où sa famille se tenait d'habitude, et où se trouvaient réunis pour le moment, Bernard, sa mère, Véronique et la jeune sœur de cette dernière.
Tous se tenaient silencieux et pleuraient, la tigure cachée dans leur mouchoir.
A l'apparition du docteur tout le monde se leva, et, comme il l'avait prévu, toutes les mains se tendirent vers lui, implorant un mot qui mît un terme à leurs angoisses.
— Pleurez, pleurez, enfants, répondil-il avec un accent dcsesjjéré. Rien, rien. Tout est perdu, tout est fini !
Madame Christiaans retomba sur sa chaise en
poussant un cri perçant; Véronique courut d'un bouta l'autre de la chambre en poussant des gémissements, et Bernard se jeta au cou de son père en pleurant sur sa poitrine.
Durant quelques minutes, la chambre fut remplie d'un bruit confus de plaintes et de sanglots, à travers lesquels on distinguait les mots de « soldat, tyran, sang, mort ».
Mais petit à petit les devoirs de père de famille apparurent à l'esprit du docteur, et il s'efforça de rendre à sa famille éplorée l'espoir qu'il n'avait plus lui-même. Il leur apprit l'heureux retour du fils du marchand de bestiaux. C'était donc une exagération de croire que la plupart des conscrits ne devaient pas revoir leur pays natal.
D'ailleurs, il y avait encore dix à douze personnes en course pour chercher un remplaçant, et on ne pouvait pas savoir si l'une d'elles ne réussirait pas à en trouver un. Ce n'était qu'un faible espoir, à la vérité; mais aussi longtemps que l'arrêt définitif n'était pas prononcé, on ne devait pas désespérer de l'aide du ciel.
Ses paroles avaient-elles réellement fait descendre un rayon d'espérance dans l'esprit de sa famille, ou n'avaient-ils plus la force de gémir? Quoi qu'il en soit, ils s'étaient rassis et pleuraient en silence.
M. Christiaans, épuisé, éprouvait l'irrésistible besoin de recueillir ses esprits et de prendre un instant de repos dans la solitude.
— Mes enfants, dit-il, il y a plusieurs malades qui m'attendent. Je ne puis pas me dispenser de leur donner mes soins ou mes conseils. Comprimez votre douleur tant que vous le pourrez. Peutêtre y a-t-il encore de l'espoir. Jusqu'à tout à l'heure.
Il retraversa le vestibule, ouvrit la porte de son cabinet, et sonna la servante, à laquelle il donna ordre d'introduire les malades l'un après l'autre.
Ce fut avec une impatience et une préoccupation visibles qu'il écouta leurs plaintes et leurs explications. Il écrivit à la hâte ses ordonnances, et congédia ses clients.
Alors, seul et délivré de ses devoirs professionnels, il s'assit devant sa table, laissa tomber sa tête dans ses mains, et s'absorba tout entier dans la contemplation de son malheur. Dans sa rêverie sombre, il vit son mallieureux fils, la poitrine trouée, tomber sur le champ de bataille au milieu de monceaux de cadavres sanglants, et cherchant, de sa main crispée, à arrêter son sang qui coulait à flots. Il entendit retentir son cri de détresse.... mais les détonations de l'artillerie, les hennissements des chevaux et les mille bruits de la bataille étouffèrent sa voix. Personne ne vint.... et lui, le père, il assistait de loin, impuissant et navré, à
LE UEMPLAÇANT.
l'a},'onie de son lils, f\()iranl sans secdurs au milieu d'une mare de san^' !
M. Chrisliaans avait beau cheitlier à chasser cette elFroyable vision, elle revenait l'assaillir uialirrt' lui, et lui faisait diesser les cheveux comme s'il assistait réellement à cet épouvaulahle spectacle.
La servante cuira, et lui dit :
— Monsieur le docteur, il y a dans l'antichambre un monsieur <|ui veut absolument vous parler. C'est très [iressé, à ce qu'il prétend,
)L Christiaans la rei^arda pendant (|U(d(|ues secondes d'un air é^jaré, comme s'il n'avail pas compris.
Elle répéta sa [)hrase.
— Ou'on me laisse tranquille, grommela-l-il ; que ce monsieur choisisse mieux ïon temps. Je n'y suis pour personne.
Au bout d'un instant la servante rentra. Et, comme le docteur se lâchait, elle lui dit (|ue le visiteur importun voulait parler au docteur d'un remplaçant pour son lils.
A peine eut-elle cessé de j)arler (|ue M. Christiaans s'écria avec une joie soudaine :
— Oh ! Thérèse, Tliérèse, intntduis-le vile, vite! — Mes yeux ne me trompent-ils pas? balbutia-t-il avec étuniiement, lorsipie le visiteur entra dans son cabinet. Vous, Ijuillaume lloofs, vous m'apportez des nouvelles d'un remplaçant i)oiir mon lils?
— Oui, monsieur le docteur, répondit le jeune lionmie. il n'y a i|u'une couple d'heures que j'ai appris dans (juelles circonstances vous vous trouviez.
— Et alors, vous souvenant (|ue je vous (is un jour quehjue bien, vous vous êtes mis en course pour me chercher un remplaçant? Vous en avez trouvé un? Vous souriez? Dieu, dans sa honlé, se serait-il servi de vous pour la libération de mon fds? Quelle récompense ce serait là!
— Que voire co;ur se léjouisse, monsieur le docteur; c'est ainsi : votre fils ne deviendra pas soldat. Un autre partira à sa place pour la {,'uerre.
— Est-ce un jeune homme sans infirmités?
— Sans la moindre infiimité. Il s'est déjà fait visiter et accepter par un nu'decin ndlitaire.
— Quel est cet hotnme envoyé par le ciel? Où demeure-l-il ?
— il est devant vos yeux, docteur.
M. Christians lit deux pas en arrière, tellement étaient grandes sa surprise et son incrédulité.
— Vous, vous, Guillaume lloofs, vous deviendriez soldat à la place de mon lils ! Impossible... vous rendriez donc la vie el le bonheur à toute une famille ?
— Pourquoi pas, monsieur le docteur?
— Vous ave/ une mère?
— En ellet, une mère chérie.
— Vous ne pouvez pas l'abandonner. La loi défend à tous ceux (jui sont exempts comme eidants uniques, lie devenir soldats sans le consentement écrit de leurs i)arenls.
— Ma mère m'a donné son consentement.
— Kt elle vous aime ? flomment cela se peut-il ? Cuillaume lloofs allajus<iu'à la porte, s'assura
qu'elle était bien fermée, el dit à demi-voix, d'un ton solennel :
— Voyez-vous, monsieur le docteur, lorsque j'appris voire malheur et votre chagrin, je me souvins de la bouté surhumaine avec laquelle vous m'avez sauvé, moi <jui n'étais pour vous qu'un inconnu; bien plus, moi (|ui avais voulu attenter à vos jours en dirigeant un couteau contre votre poitrine. Alors Dieu m'inspira l'idée de saisir cette occasion uui(|ue de vous payer, non |)as ma dette d'argent, mais ma dttle morale. Je savais bien (|ue ma mère, en serait effrayée el désolée, mais je connais son cœur. Je lui ai raconté, sans rien lui caclier, monsieur le docteur, tout ce qui s'est passé entre nous, toute la reconnaissance que je vous (lois, à vous qui avez sauvé l'honneur du fils, après avoir sauvé la vie de la mère. Elle a pleuré longtemps et amèrement.
— Elle a pleuré, la pauvre mère?
— Oui, elle a pleuré; mais cependant à travers ses larmes, elle s'est écriée : « Va, Guillaume, fais ton devoir envers notre bienfaiteur; va, mon enfant, je prierai pour toi, et Dieu te protégera! »
Le docteur avait envie de sauter au cou du jeune homme, mais il se retint.
— Ah ! les nombreuses déceptions que j'ai éprouvées depuis trois jours m'ont rendu défiant. Guillaume, n'est-ce pas une résolution précipitée? N'iiésilerez-vous pas? Savez-vous bien ce que vous faites ?
— Oh ! très bien, monsieur. Si vous refusiez mon offre, j'en serais très malheureux.
— Et ([uelles conditions y mellez-vous?
— Aucune, absolument aucune.
— Comment? Je ne vous comprends |>eiil être pas bien. J'ai ollerl quinze mille francs pour un remplaçant. Je vous donnerai également cette somme, et, en outre, je vous donnerai quittance de ce <jue vous me devez.
Une expression de tristesse assond)rit le vi.sape du jeune homne, qui secoua la lète en signe de refus.
— Ce n'est peut-être pas assez ? demanda le docteur. Dites-le, je suis prêt aux plus grands sacrifices.
— Vos paroles m'attristent, dit Guillaume lloofs eu soupirant. <Juel mérite mon action aurait-elle
LE REMPLAÇANT
[1 eut beau prier, supplier... (Page 21.)
aux yeux de Dieu et aux vôtres, si j'en acceptais le payement en argent? Ah ! je vous en supplie, ne me parlez pas d'une récompense matérielle. Vendrais-je ma vie pour de l'argent ? Non, je la rends à qui je la dois. Laissez-moi sauver votre fils, et penser que je puis faire le bonheur de mon bienfaiteur. Estimez- moi assez pour accepter mon offre, et je vous en serai reconnaissant comme d'un nouveau bienfait.
Le docteur ne sut plus contenir sa joie et son admiration. Il sauta au cou du jeune homme et le pressa sur son cœur en versant des larmes d'attendrissement. En même temps, il levait les yeux au ciel et bénissait Dieu qui, par des voies mystérieuses et détournées, lui avait permis de guérir une femme malade et de tirer son fils d'une situation désespérée, pour lui préparer ensuite l'inexprimable bonheur qui venait de lui échoir.
Après cette étreinte fiévreuse, il prit la main du jeune Hoofs, et s'écria :
— Allons, allons, courons apprendre cette bonne nouvelle à ma femme et à mes enfants. Comme ils vont sauter de joie !
Mais Guillaume Hx)ofs le retint en disant :
— Monsieur le docteur, accordez-moi encore quelques instants, et écoutez-moi patiemment. Je ne vous pose pas de conditions, mais j'ai cependant une prière à vous adresser : ma mère va rester toute seule maintenant...
— Ah! j'ai déjà pensé àvotrj mère! interrompit M. Christiaans. Vous ne voulez pas d'argent, mais...
— Elle aussi le refusera, du moins si vous le lui oITrez comme la rémunération de ce que je fais en ce moment.
— Elle refusera ! répéta le docteur étonné. Quelles gens étes-vous donc? Elle est pauvre, n'est-il pas vrai ? De quo4 vivra-t-elle ?
LE REMPLAÇANT
— J'avais, à lorce d'économies el de travaux extraordinaires, épargné trois cents Irano |)i)ur payer ma dette. — Non, je vous en prie, monsieur, laissez-moi parler et ne m'interrompe/ pas. — Cet argent, que je n'ose plus vous oITrir, la mettra pour quelques temps à l'abri du besoin. Elle peut encore travailler un peu. Ma prière tend à un autre but : ma mère va penser à moi jour et nuit maintenant. (Je triste isolement m'épouvante pour elle. Ce que je vous demande, et je connais assez la bonté de votre cœur pour être sûr que vous exaucerez ma prière, c'est d'aller de temps en temps, tous les jours si c'est possible, lui faire visite, la consoler, lui donner du courage et lui parler de moi, jusqu'à ce (|ue je revienne.
— Continuez, continuez, murmura le docteur en souriant d'un sourire étrange. Est-ce tout?
— Assurez-moi, monsieur, que vous veillerez sur ma bonne mère... Et si ses forces étaient insulfisanles pour lui permettre de gagner son pain quotidien, soyez son prolecteur. Faites-moi cette promesse, et je pars heureux et tranquille.
— Ali ! ah ! s'écria M. Christiuans, c'est là tout ce que le sauveur de son (ils ose demander au bon docteur d'Ixelles? Non, voire mère ne sera pas seule, elle ne travaillera pas, elle n'aura pas à redouter le besoin. Il y a donc une lutte de généro- .silé entre nous? Je dois plier pour vous je le reconnais; mais pourtant je dois résister autant que possible. Dès aujourd'hui, votre mère devient pour moi une sœur ehérie; elle fera partie de ma famille, elle demeurera avec nous, et nous l'entourerons de soins, de reconuaissance et d'amour. Èles-vous content ?
Guillaume lloofs prit la mair) du docteur, la porta à ses lèvres et l'arrosa de ses larmes. ,M. Christiaan> s'élança vers la porte.
— Venez à présent, dit-il, vous devez voir le bonheur qui est votre œuvre,
— Mon secret ! mon secret ! murmura le jeune homme avec angoisse.
— Ne craignez rien, l'as un mol là-dessus. Et il entraîna Guillaume IIool's jusque dans la
chambre on toute sa famille se livrait encore à une douleur muette.
— Louez Dieu ! s'écria-l-il ; Bernard est sauvé. II ne doit pln> être soldat. Voici son reniplaranl. Ne doute/ pa^ ; la latalilé a cessé di- s'appesantir sur nous. .\u lieu de pleurer Ion départ, IJernanl, nous célébrerons bienlôl ion beiin-ux mariagf.
(>elte nouvelle fut accueillie par les manifestaî lions de la joie la plus vive. Tous les visages s'illuminèrent comme par enchantement. Mais en même temp^ la surprise s'y peignit, à i'aspefl de ce jeune monsieur à la mise convenable, »|ui ne |)araissail
pas appartenir à la classe des gens (|ui sont capables de se vendre.
— Je comprends voire élonnemenf, mes enfants, dit le docteur, M. lloofs n'est pas un reinplaçanl ordinaire. Un jour, j'ai en le bonheur de sauver la vie à sa mère, et de leur faire à tous les deux un peu de bien. C'est par pure reconnaissance qu^l prend ta place, hernard. Il ne veut même pas une rémunération pécuniaire. Hénissez-le pour sa générosité et pour son inappréciable bienfait.
Mernard sauta au cou du jeune lloofs et l'embrassa avec eiïusion. Il l'appela son libérateur, son bienfaiteur, son frère, et le serra à dilférenles reprises sur son cœur reconnaissant. Véronique, puis les autres, eurent leur part de ces étreintes. Bientôt des actions de grâces s'élevèrent vers le ciel et (les larmes de bonheur coulèrent de tous les yeux. Madame Christiaans .«anglolait d'altendrisseinenl. Catherine dansait de joie.
— Ecoulez, enfants, s'écria enfin le docteur. Notre gratitude ne doit pas se borner à des paroles. Il est bien vrai que le bon duiliauiue lloofs refuse toute récompense, mais nous avons un moyen de lui payer une faible partie de noire dette. II a une vieille mère, une noble et vertueuse femme, et ce qui lui fait le plus de peine, c'est que celle bonne mère va rester toute seule et languir dans sa solitude désolée. Je lui ai promis que ?a mère viendra demeurer avec nous, et que nous la chérirons coiiinu; si elle était de la famille.
— Oui, oui, c'est ça, répondit-on en chœur. Nous nous évertuerons à lui rendre la vie douce.
— Elle sera une sœur ]>our moi, dit madame Christiaans.
— Je l'aimerai comme une seconde mère, ajouta (Catherine.
— Laissez-la venir demeurer avec nous dans la villa de iJoendale, s'écria Véroni<|ue.
— Non pas, dit le docteur. Elle a besoin d'une compagne de son âge. .Ma bonne femme causera avec elle, ira se promener avec elle, ne la quittera jamais et la protégera contre le moindre chagrin. Là-haut, du côté du levant, vers le jardin, est noire plus belle chambre, la plus gaie et la mieux aérée, (^e sera celle de la mère de notre sauveur. Qu'elle soit toujours honorée et aimée de nous tous plus <|ne tout autre membre de la famille.
Iliiiilanme lloofs était dcboiil au milieu de l'appartement, pleurant de joie et d'attendrissement. Ouoi ! il pensait ne remplir qu'un devoir, et son action allait assurer l'avenir et le lionheur de sa mère.
Il comprima ses larmes, maîtrisa son ém(»tion, et dit :
— Il faut que je sorte pour aller chercher mes papiers à l'holel de ville. Soyez bien c(mvaincus
LE HEMPLACAiNT.
que demain, à l'heure fixée, je serai au conseil de revision pour me présenter comme le remplaçant de IJcrnard Cliristiaans. A demain, monsieur le docteur !
Tout le monde lui souhaita le honjour en l'accahlant de nouveaux témoignai;es de reconnaissance.
— Ah ! vous attachez trop de prix à mon sacrifice, répondit-il. Le plus heureux de nous tous, c'est moi.
Madame Christiaans lui cria :
— Monsieur Guillaume, dites à votre bonne mère que j'irai la chercher tout à l'heure dans la voiture du docteur. Elle passera la soirée avec nous, pour faire connaissance avec ses nouveaux amis et avec sa nouvelle demeure.
— Merci, merci ! à demain ! murmura le jeune homme, en s'éloignant rapidement.
Le h^ndemain, il comparut devant le conseil de revision, fut accepté et partit pour l'armée. Il resta de longues années au service, devint officier, et obtint même la croix d'honneur pour sa bravoure sur le champ de bataille.
Que Dieu récompense les nobles actions et accorde une longue vie aux bons cœurs : c'est ce «lue prouve le commencement de notre récit, où nous avons vu Guillaume lloofs, toujours dévoué et charitable, donnant le bras au nonagénaire docteur Christiaans.
Et maintenant nous savons que le lien qui unissait si étroitement les deux vieux amis n'était pas autre chose que le doux et saint lien de la reconnaissance.
f;n du remplaçant
LA lAMlLLK IM MAKIN.
LA FAMILLE DU MARIN
Dans une clianibrc au icz-df-rliaus^t'c d'une peljte maison de la rue de la l)uuti(|ue, à Anvers, était assise Auuemie', la pauvre \euve du Jean lioots le uaulragé, occupée à racconiiuoder et à rapiécer des sacs à grain endommagés.
Le tiisle vide de la |)elite clianibre attestait la misère des habitants. Tout le mobilier se composait d'une couple de chaises boiteuses, d'un banc de bois et d'une table. Dans un coin, il y avait une alcove close de rideaux de calicot bleu rayé. nueb|ue> vêtements usés et passés, pendus çà et là à la muraille, semblaient indiijuir (|ne cette alcùve servait de chambre à couchera des enfants.
Annemie avait été malade pendant siv semaines. Elle avait repiis à peine as>ez de forces pour se tetiir sur ses jambes, et la Iransparence de ses joues creuses, l'éclat vitreux de ses yeux profondément enfoncés sous l'orbite, pouvaient faire craindre (|ue la mon ne la menaçât encore.
Elle devait être plonj^ée dans des pensées lointaines, car tout en travaillant, elle secouait souvent la lète et poussait un profond soupir. Parfois son œil se mouillait de laiines contenues à grand' peine; parfois aussi une étincelle d'amour etd'enthou>iasrne s'allumait ilans son rciiard. Mais ce qui semblait la surprendr»- elle-rnéine, c'était une agitation nerveuse (jui lui f.iisail (|nel(|ner<)is tourner la léte et regarder avec elVarenienl autour de la chambre, comme si elle crovail enlendre «juelqu'un.
Cour la troisième fois, elle fut troublée dans sa rêverie par des sons mystérieux qui s'élevaient sans doute de son propre cœur.
Elle porta les deux mains à ses tempes et murmura avec effroi :
— Sa voix ! Mon nom ! Chère Annetle! Ah ! c'est ainsi qu'il m'appelait quand il était gai... Et il l'était presque toujours, le bon... Dieu miséricordieux, protégez-moi; ma tête est encore >i mala.i.- :
La même émoi ion la saisit pour la quatrième fois.
— Encore ! murnuira-l-elle a\e( une angoisse
l. AbDJviatioii «le Atm •->! nii.- i.
crois.>ante. a Priez pour mon àme ! » soupire sa voix. Son esprit serait-il invisible à côté de moi'/ Oui sait? en ce jour-ci !
Elle se leva, se diriiiea lentement et en chancelant vers un des coins de la pièce, et ouvrit la porte qui donnait accès à une seconde chambre encore plus |»etile.
Là aussi, il y avait une espèce d'alcôve. Andessus (l'un prie-Dieu, un crucilix en bois noir était (ixé à la nmraille, et à côté, près du lit, un chapeau de matelot en loile i:oudronnée, nommé sudouest, était suspendu à un clou.
La leumie se laissa tomber sur le petit banc, éleva les mains vers le crucifix, remua les lèvres et pria à voix basse en tournant vers le ciel ses yeux suppliants.
Ainsi élevée vers Dieu, et le rei:ard brillant du l'eu de l'enlhousiasme. la pauvre veuve semblait encore être belle. Le soleil à son déclin, pénétrant à travers la fenêtre, frappait ses joues pâlies de ses rayons roni;issant>, et les parait de cette teinte rosée i|ue le printem|>sde la vie donne aux jeunes lilles. La délicatesse de ses membres, la légèreté de ses vêtements, sa taille élancée, tout en elle contribuait à lui rendre l'aspect de la jeunesse et les attraits qu'elle avait perdus. Uni, certes, Annemie devait avoir été autrefois une joVw lille.
Pendant (ju'elle était absorb(''e dans sa |)rière, i|uebiu'un parut sur le seuil de la porte de la petite chambre, et secoua la tête eu la regardant avec pitié, mais sans la troubler dans sa prière.
C'était une toute petite vieille, tout à fait de travers, et avec une épaule plus haute (jue l'autre. Mais ses yeux étaient encore pleins de vie, et un sourire d'une bonté rare était comme stéréotypé sur ses lèvres. Elle avait les bras passés dans l'anse d'un f;rand panier.
La veuve avait achevé sa prière, car elle fit le siL'ne de la croix, >e leva et se retourna. Ses veux étaient pleins de larmes.
- Aimemie, Annemie, vous ne laites pa> bien, dit la petite vieille d'un ton de reproche. Vous aile/ là, touli' seule, vous lamenter devant le crucilix. Sans doute, mon enlaiit, prier est salutaire; mais vous ne pouvez |)as supporter de pareilles
LA FAMILLE DU MAP.I.N
émotions. Voulez-vous redevenir malade?... mourir peut-être? Pensez du moins à vos pauvres enfants.
— Ah! ma chère Trinetto, ne soyez pas fâchée contre moi, répondit la veuve en rentrant dans la première cliamhre. Je n'y puis rien, il se passe on moi quelque chose d'incompréhensihle. A chaque instant, j'entends sa voix qui m'appelle par mon nom; tout à l'heure encore il me suppliait de prier pour sa pauvre âme.
— Taisez-vous donc, Annemie, avec vos superslilions, car, tandis que vous parlez ainsi, tout frémit dans votre corps. Ce sont les nerfs, parce que vous êtes encore si faible à cause de cette vilaine fièvre. Mais asseyez-vous. J'ai ici quelque chose pour vous qui vous fortifiera beaucoup.
Elle tira un petit pot de grès de son panier, et le posa sur la table.
— Voyez, cela calmera vos nerfs, continuât-elle. De la soupe chaude avec un morceau de viande dedans. J'ai eu cela chez M. Joris, le marchand ; mais vous devinez bien, Annemie, pour qui je l'ai demandé.
— Bien, bien, ma bonne Triuette ; comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés? soupira la veuve. Sans vous, sans votre assistance, il y a des semaines que je serais morte et enterrée.
— Bah, bah! pas tant de paroles. Voici une cuiller, commencez bien vite à manger.
La veuve prit une partie du bouillon; elle haletait, elle souriait de plaisir, et la couleur revenait à ses joues, comme si réellement cette nourriture bienfaisante lui donnait de nouvelles forces.
Tout à coup elle cessa de manger et dit :
— J'en ai assez, Trinette; laissez-moi maintenant mettre le petit pot de côté jusqu'à ce soir.
— Non, non! s'écria la vieille femme. Pas comme cela. Vous voulez encore me tromper, et garder la soupe pour vos enfants. Ils n'en ont pas besoin; ils sont bien portants, et leur estomac peut supporter une nourriture plus pesante.
— Oh! s'il vous plaît, Trinette! notre pauvre Mariette devient toute pâle, et Rosette est à demi morte de faim.
— Sornettes que tout cela, Annemie ! Vos enfants sont rouges comme des pommes d'api. Prétendez-vous me faire croire que vous êtes rassasiée avec cinq ou six cuillerées de soupe? Vous la mangerez tout entière jusqu'à la dernière goutte, ou je me fâche et je l'emporte. Allez-vous manger, oui ou non ?
— Puisque vous l'exigez ! soupira la veuve en reprenant sa cuiller.
Lorsqu'elle eut tout avalé, ses yeux devinrent brillants, et elle dit en passant sa main sur son estomac :
— Ciel ! Trinette, c'est bon tout de même,
cette soupe fortifiante. Il me semble que je serais capable de sortir tout de suite et de brouetter une pleine charge de moules. Merci, merci; Dieu vous bénira, chère Trinette, Maintenant je me remets bien vite à raccommoder mes sacs; je n'y gagne que quelque cents par jour; mais tout fait farine au moulin, n'est-ce pas ? Asseyez-vous encore un petit moment. Votre présence seule me rend heureuse.
— Vous parlez de moules, Annemie, s'écria la vieielle femme en riant. Eh bien, j'ai de bonnes nouvelles pour vous. Mademoiselle Booms m'a promis de m'avancer trois florins sur la dentelle que j'ai commencée la semaine dernière sur mon carreau. Dès que vous pourrez sortir, j'irai chercher les trois florins, et avec cela vous pourrez encore acheter des moules et des crevettes, et gagner de l'argent pour vous et vos enfants, comme auparavant. Nelis, le charron, vous prêtera une brouette pour cinq cents par jour.
— Ah ! bon ange; si vous étiez ma propre mère, vous ne pourriez pas me témoigner plus d'affection. Comment ai-je mérité cela?
— Ta, ta, ta ! ne sommes-nous pas tous des chrétiens, Annemie? et ne faut-il pas s'aider les uns les autres? Quand pensez-vous être assez forte pour aller chercher des crevettes, ne fût-ce que le soir?
— Dans cinq ou six jours, peut-être. Si le propriétaire veut me donner encore une ou deux semaines de délai; sans cela, cela finira mal.
— Il attendra, maintenant qu'il voit que vous guérissez; soyez-en sûre.
— Il est lui-même bien pauvre, Trinelte. Il en a grand besoin aussi, et vous savez bien que samedi dernier il a menacé de nous mettre par force à la porte. Si du moins j'avais encore quelque chose à vendre ou à engager ; mais tout ce qui avait quelque valeur est parti.
— J'irai parler demain à baas Nasselman. Soyez tranquille, de ce côté vous n'avez rien à craindre... Mais, dites-moi, Annemie, où sont vos enfants ?
— Notre Jean est à sa boutique, chez M. Joos, le cordier, vous le savez bien...
— Oui, mais Mariette et Rosette?
— J'ai envoyé les enfants à l'église des Dominicains, afin qu'ils y prient pour le Saint-Sépulcre. Trinette, c'est aujourd'hui le 15 avril; l'anniversaire de son départ. Tenez, sur le seuil de celte porte, il me donna le baiser d'adieu, et il me serra si étroitement et si fiévreusement dans ses bras, qu'il semblait avoir déjà le pressentiment que cet adieuserait éternel, hélas !...Je le suivis en sileiue