‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 26 sur 225 · I.A 1 AMI J. LE DU M A II IN · texte numérisé non relu

I.A 1 AMI J. LE DU M A II IN

et à Sou iii>ii... H riait |iaili drjà dt-piiis des liciircs, i|iu' j't'lais l'iii'urt' assise ià,iiniii t'iifaiit soiié cuiilic ma |n)iliiiie, le suivant dos ycuv...

— Kmore des larmes dans vus yeux ! s'écria la vieille femme.

— Non, c'est lini, Trinelltsje me m'Ms litMncou|i plus forte luaiiitcnanl. H'étail la v donlé de Dieu, et nous devons nous y soumettre.

— Il y a sept ans de cela aujnuid'liui, n'est-ce pas.

— Unit ans, clière Triuette; depuis 1S()(). 11 me semble i|ue c'était hier.

— Kl vous êtes sûre qu'il >'es| noyé?

— Tout à fait sure, Triuelte. Tons les journaux oui rapporté (|ue le trois-iuàts aniilais Milton a péri corjis et biens près d'une lie (|ui s'ai)pelle iJornéo.

— Quelle idée de voire mari d'a'Ier ainsi à travers la mer à l'autre bout du monde ! Je ne comprends pas cela, Annemie. Ktes-vous bien sure ([u'il vous aimail?

— Ah ! il n'y avait pas de meilleure âme, pas de meilleur co'ur à vingt lieues à la ronde ! Sa femme et ses enfants étaient toute sa joie et toute sa vie. C'est pour nous qu'il est parti sur mer, et j'en suis la cause innocente. Lors(pie notre famille s'accrul si rapidement, et que je commençais à m'aperccvoir ipie le salaire que gagnait mon mari comme charj)eulier de navires n'était pas sul'lisant pour subvenir à l'éducation de mes enfants, je souhaitai de louer une autre maison en ville, el d'y ouvrir une petite houtifjuo d'épiceiies et de légumes; mais, malgré tous nos efforts |)our mettre quelque chose de colé, nous désespérions d'amasser jamais

i assez d'argent |)(»ur mettre ce projet a exécution. Il arriva alors (juc mon mari dut travailler à la ' charpente d'un trois-màls anglais, et qu'il causa ' avec le capitaine; — car Ji-an Hools avait appris un peu il'anglais sur le chanlier. — Le capitaine, qui devait |)ariir immédiatement pour Londres, el prendre ensuite la mer pour plusieurs mois, pr(qio-a à mon mari de faire le voyage sur son navire en (|ualilé de maître charpentier. Le salaire (|uil lui promettait élail si élevé, (lu'avec la nnutif payée il'avance, mes enfants et mm', nous pouvions vivre i jusqu'à son retour, et l'autre moitié était suflisanle | pour nous permettre d'ouvrir la petite bouti(|ue 1 i|ui était notre rêve depuis si longtemps. (Irovcz- ' moi, Triuelle, j'ai fait tout ce que j'ai pu |)our le retenir; mais la conviction qu'il allait assurer le bonJK'ur de ses enfants le rendit inébranlable. Ah! mon pauvre .lean, mon cher mari; il a payé son amour de sa vie! Ne faites pa> alterition à mes pleurs... ("est fini.

— Et les journaux nul iaj)porlé (pic votre mari avait péri ? demanda la vieille femme.

— Oui, tous les joui iiiux. .Mathieu le pilote m'a lu une gazette, où il étail dit i|ue le navire s'était perdu corps et biens.

— l'.l vous ne doutez pas de sa unul ? niuiinura la vieille femme d'un ton singulier.

.Mais, ô ciel! Trinetle, pouripioi me demandez-vous cela si singulièrement ? s'écria la veuve étonnée.

— C'est incompréliensible. Annemie. Celle imit j'ai, pendant des heures, rêvé de votre mari, el je l'ai vu vivant devant mes yeux.

— Ab ! pauvre amie, vous ne l'avez jamais vu. Comment pourriez-vous le reconnaître.

— Oui, vous avez raison, Annemie, et ce|)endant je l'ai vu et lui ai parlé celte nuit.

— Ah ! Triuelle, ne riez jtas avec de pareilles choses.

— Vous en rirez peut-être vous-même, Annemie; votre mari était roi chez les hommes noirs, dans une île, et il portail une couronne d'or; à ses bras et à ses jambes éliucelaient de larges anneaux également en or, ei sur sa poitrine nue jiendail une grande rivière de diamants... Mais les autres l'avaiiMit noirci comme eux, pour (ju'il ne fit pas trop contraste avec ses sujets. Lorsfju'il me vit, — comment il me connaissait, je n'en sais rien, — il me dit : « Trinelli; Spas, quand vous verrez mon Annemie, dites-lui (|u'ellc doit prendre patience encore nu peu, cai-, avant que l'année ne soit écoulée, je serai à la maison... )> Ne Irouvez-vons pas C(da merveilleux?

La veuve regarda un instant la vieille femme avec des yeux écarquillés; puis elle hocha la léle en souriant Iristemeut, et répondit :

— Mais, Trinetle, vous êtes encore plus superstitieuse que moi. Ne remaniuez-vous pas «jue votre rêve n'est pas autre chose (|ue le coule que notre Jean a raconté hier à ses petites sceurs en voire présence? Il y avait aussi là-dedans un matelot que les hommes noirs avaient fait roi de leur île.

— Tiens, liens ! En eiïel, ji' l'avais oublié, soupira Trinetle à demi confuse. L'infirmité de l'Age. Tout s'use par le temps; l'homme comme le reslo, el je sens bien, Annemie, que Triuelle Spas est déjà fort u^ée; maiscju'y faire? Il n'y a rien d'éleinel «lue Dieu seul... Maiideuanl, je moule bien vile; la nuit tombe; je vais allumer ma pclile Ianq»e el continuer ma dentelle. Ayez bon courage; les choses iront encore mieux que nous ne pensons.

D(Mijour, ma chère Trinetle, bonjour mon b<m ange ganlien ! cria la veuve à la vieille femme qui s'éloignait.

Puis elle prit un autre sac et continua ^on ouvrage.

.\unernie se sentait fortiliée, non pas seulement par In nourriture r|u'ellc avait prise, mais plus

LA FAMII-I>E DU RIAIUN.

encore parles poisj)eclives rassurâmes que la vieille Trinelte avait ouvertes devant elle.

Durant sa grave maladie, son tendre cœur de mère avait saigné souvent à l'idée pleine d'angoisse que sa mort prochaine allait laisser ses pauvres eniants sans secours et dans la plus profonde misère. Oui, dans le délire de la lièvre, elles les avait vus errer comme des agneaux égarés, et tendre leurs petites mains pour demander un morceau de pain. Maintenant du moins, croyait-elle, Dieu, dans sa miséricorde, avait éloigné de ses lèvres ce calice d'amertume. Ses forces revenaient : Trinette allait emprunter pour elle trois florins... Elle pourrait donc, comme auparavant, colporter des crevettes et gagner de quoi vivre pénihlemenl avec ses enfants!

En ce moment, deux petites lilles entrèrent dans la chambre en se tenant par la main et coururent vers la veuve les bras ouverts.

— Ah ! vous voilà, petites gamines ! s'écria-t-elle joyeusement. Vous vous êtes sans doute écarqnillé les yeux à regarder les belles choses qui se trouvent sur le Calvaire?

— Non, chère mère, répondit la plus âgée des deux; neus sommes restées agenouillées devant le saint sépulcre.

— Oui, et devant les âmes (|ui brûlent là dans le purgatoire, ajouta la [)lus jeune avec un soupir de commisération.

— Et avez-vous bien prié, mes enfants?

— Oui, mère, cent pater au moins.

— Oh! chère petite mère, donnez-moi une tartine, dit la plus petite; j'ai bien faim !

— Mais, Rosette, pourquoi restes-tu si longtemps dehors, aussi? Je le crois bien, que tu as faim! Asseyez-vous, mes enfants, vous allez avoir votre souper.

Elle entra dans la chambre voisine et rcvin bientôt avec un pain de seigle et un petit pot vert.

Tandis que les deux enfants levaient vers elle des regards avides et des mains impatientes, elle coupa deux tranches épaisses, y étendit un peu de graisse fondue, y répandit quelques grains de sel, et les donna à ses enfants.

Celles-ci mordirent à belles dents dans le pain noir, les yeux brillants de plaisir. Elles semblaient avoir oublié le monde entier, et mangeaient avec une telle avidité, qu'elles n'écoutaient pas leur mère qui leur disait :

— Mes enfants, vous allez vous étrangler en mangeant si vite.

Ce n'est que lorsque leur faim fut un peu apaisée qu'elles mangèrent plus lentement.

Comme il faisait déjà presque nuit, la veuve alluma une petite lampe à pétrole et reprit son

liavail, en jelaiil de temps en lem|)s un regard de salisiaelion sur ses enfants.

Mariette, rainée, élait blonde comme sa mèn:. Pioscîtte avait une chevelure noire et bouclée comme son père. La misère avait été impuissante à mettre son empreinte sur leurs jolis visages; ils étaient frais et roses, et un sang généreux colorait leurs petites lèvi'es du corail de la santé.

A peine les enfants eurent-elles fini de souper, ({ue Mariette alla chercher dans un coin un bout de corde qu'elle se mit à effilocher, pour servir aux calfats. Cela pouvait rapporter aussi quelques cents par semaine.

Rosette l'aidait dans son travail; mais de temps en temps elle ramassait quelque chose qui ressemblait à une poupée informe, et lui déposait un baiser sur le front, en murmurant tout bas quelques mots bien tendres.

Tout à COU]) une discussion s'éleva entre les enfants, mais, comme elles parlaient très bas, la mère ne comprenait pas quelle était la cause de leur différent.

— Eh bien, eh bien, qu'est-ce que cela signifie? Allez-vous vous fâcher l'une contre l'autre? Des petites sœurs doivent toujours bien s'aimer.

— Ce n'est pas vrai, mère! s'écria Rosette avec indignation.

— Qu'est-ce qui n'est pas vrai, mon enfant?

— Mère, Mariette dit que notre ])ère pourrait être dans le purgatoire- Les gens qui brûlent làdedans d'une si vilaine façon ont fait du mal... et notre père n'a jamais fait de mal, n'est-ce pas, mère ?

— Du mal ? répéta la veuve en haussant les épaules. Tous les hommes pèchent quelquefois. Dieu seul le sait, mon enfant.

— Oui, mère; mais vous ue pouvez pas parler ainsi, s'écria Rosette irritée. Notre père est au ciel. "Vous l'avez dit vous-même plus de cent fois.

— Certainement, je le crois aussi, mon enfant; car il avait si bon cœur, et il nous aimait tous comme la prunelle de ses yeux; mais...

— Ah! voilà notre Jean; je l'entends! interrompit Mariette.

— Ah ! il va encoj'e nous raconter des histoires, répondit Rosette toute joyeuse; l'histoire de la montagne des farfadets, et celle du vaisseau enchanté. On entendit résonner dans le vestibule le refrain d'une chanson populaire, et presque aussitôt un jeune garçon d'environ quinze ans, passablement fort pour son âge, entra gaiement dans la chambre. Il portait un bonnet écossais, une veste bleue à boutons de cuivre, et un pantalon en toile à voile plein de taches de goudron et de poix, ce qui lui donnait tout à fait l'exlérieur d'un jeune matelot.

LA FAMILLE DU MARIN

— Moro, mt'ie, vito une larliuo, rria-l-il, car si vous savif/ coiuino j'ai faim! uu vrai I(mi|». Je mordrais dans les pavés, nom de nom !

— Fi! Jean, qu'esl-ce que c'est ([iie v^i'-' Voilà «|ue tu jures! dit Li veuve eu lui passant le pain.

— Non, mère, ce n'est pas jurer; c'est un mot que je dis comme cela pour dire (juchiuc chose.

— Non, non, je ne veux pas entendre de ces vilains inols-là. Il faut te dclaire de celle mauvaise habitude , Jean.

— Eh Itien, chère mère, si c(da peut voiis faire plaisir, vous le s.ivez hien, n'est-ce pa<? Cela suffit.

I! reriit >a laitine de j)ain nnii-el la rei;arda d'un air à moitié triste.

— .Mère, mère, },Mommela-t-il, vous avez encore une fois frotté ma tartine contre l'exlérieni- du pot à ;:raisse, n'est-ce pas?... Mais vous ne les manj^ez pas grasses non plus. Je fermerai les yeux, et je penserai (ju'il y a un pouce de beurre dessus.

— Jean, mon garçon, encore un pou de |)ati('nce. Dans qnelfiues jours, je recommencerai ma ronde avec des moules cl des crevettes.

— Tiens, tiens, j'allais presque oublier ceci, dit Jean en tirant quchpie chose de la poche de sa veste. J'ai été chargé de porter une corde de sonde à bord du vapeur nngluis, et le maître d'hôlel, le cuisinier, vous savez bien, Adrien du Kauwenberi,' m'a donné un biscuit de mei'. Voyez donc comme il est blanc! Du pur fntiiieiit... Oh! c'est si bon, mère !

— K\\ bien, In disais que In mourais de faim; pourquoi ne l'as-tu pas manj^é ce biscuit?

— Moi ? halte-là ! j'étais heureux comme un roi, quand je le reçus, parci^ que je savais, mère, que t(»i qui es malade... Tenez, prenez-le; niani,'ezen un morceau, et mettez le reste di* côté pour demain.

— .\h! mère, donnez-moi un morceau, dirent les denv petites filles d'une voix sn|»plianle.

La veuve, les yeux mouillés de larmes (rattendrissement, rompit le biscuit en quatre p.iris, en tendit une à chacune des petites filles, et rn tendit une antre à Jean. Mais celui-ci refusa absolument.

— Ces avale-lmit ! grommela-t-il en reirardant ses sœurs avec colère; cela est ronge cmnme des cerises, et cela premirail les nn)rcean\ de biscuit dans la Ixmche de sa mère!

— Non, Jean, dil la veuve, n'accuse pas tes innocentes pelilcs sœurs. De t(uile la journée elles n'ont eu qu'un peu de pain de seigle. M,i maladie nous a terriblement ajqiauvris; mais les choses vont aller mieux, dès que je .serai assez Inrie p(nir traîner n)a charge de nmules.

— l'ne charge de unniles? Ah! um'-cc, vcnis pouvez à peine vous tenir debout. l'onrqnoi ne me laissez-vous \>.i< aller -«nr le bate.iu à vajienr ? Je

gaj,MUMais an moins (|uatre fois autant que comme apprenti coidier.

— Sur mer? Toi. Jean, sur mer? Oh ! mon enfant, mon enfant, ne me parle j)lns de cela.

— C'est seulement d'ici jusqu'à Lomires.

— Non, tais-loi, tu me fais trembler.

— Oui, mère, je le comprends bien : c'est parce qu'il est arrivé malheur sur mer à mon père. .Mais savez-vous ce que le cuisinier du steanuT répond ;\ cela? Il dit qu'on devrait avoir bien plus peur de coucher dans un lit, attendu qu'il y a beaucoup plus de i:ens(|ni meurent dans leur lit que stir mer. Adrien m'a encfue demandé aujourd'hui si je veux être aide-cuisinier à bord de son bâtiment. Il m'aime beaucon|); il a été le meilleur ami de mon père. Outre de beaux aj)pointemenls, il y a, dit-il, beaucoui» de pourboires e! de temfis en temps les resles de la table, que je pourrais rap|><wler l)our vous et pour mes sœurs. Cela serait beau tout de même, mère... Et puis, sur mer, on a une si belle vie !

— Jean, mon enfant, lu me fais venir les lai mes aux yeux, réj)ondit la veuve d'une voix plaintive. La seule idée que tu pourrais jamais partir sur un navire me fait frémir et n)e rend malade. Ah! taistoi pour l'amour de Dieu, ne me paiie pins de ces terribles choses !

— Si cela |)eut vous faire plaisir, mère, vous savez bien que cela me suffit... Je n'en parle |)lns... Mais que j'aie penr de IVan. ne le croyez ))as. Moi, |teur, mille sabords!

— Fi! encore CCS vilains mots!

— Ah! cela m'a écha|q)é ; ce n'est pas ma faute... mère, Tiste Snock. mon camarade d'atelier, dit (|ue la chanson du quartier des bateliers est très lonij:ue. Quand feu mon |)ère me faisait chevaucher sur son genou, n'en chantait-il pas |dus long que je n'en sais?

-- Oh! si, mon fils; mais je n'en ai pas retenu davantage non plus.

— Viens, Jean, assieds-loi ici près de rntns, et raconte-nous l'hisloire liu vaisseau enchanté, demaiula .Marietle.

— Oui, cher Jean, ou l'histoire du revenant de la rue des Crabes. Je l'aimerai tant! s'écria Josette.

— A prnj)os d'histoires, rép(mdil Jean, il faut savoir, mère, (|u'il y a un nouvel (uivriei- dans notre atelier. Il s'appelle Jacob IVKbrock', ei il a été si loin en mer sur un Irois-màls américain, qu'il a vu le bout du monde. Il sait raconter de telles histoires, que vous l'écouteriez des heures durant la bouche'béante. Il a été. avec ses camarades, dans le pays des hommes noirs, sur une

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