‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 4 sur 225 · I.KS SEIll S HE FI.AMIIIE · texte numérisé non relu

I.KS SEIll S HE FI.AMIIIE

digtie d'allirer l'atleiition par sa beaulé artislique. r/t'lail une poiuliih' d'or el d';ir^ent, délicaleiiieiil étnailléi'. Kevanl le hiillaiil cadran se Imuvait la slaluelle d'un forgeron, les bras nus el un l(»urd marteau en mains, qui lialtail les heures sur son enclume.

De temps en temps, le duc jclait un re{,'ard sur celle horloi^e, comme si la marche lente des aij,'uilles l'impalieulail.

La porte s'ouvrit, et un serviteur parut.

— l':ii bien î Martin, demanda le prince, maître Antoine ne viendra-t-il pas bientôt ?

— Que Votre Altesse veuille l'excuser. Mailre Antoine cherche les livres (|ue Votre Altesse désire voir. 11 sera bientôt ici.

— C'est bien, donnez-moi ma robe el meltezmoi mon chaperon; il est di'jà huit heures et demie et l'ai à m'entretenir longtemps avec mailre Antoine...

Le serviteur obéit en silence.

— Dès que maître Antoine se montrera, vous me laisserez seul avec lui et vous veillerez devant la porte pour que personne ne nous dérange.

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un homme déjà vieux, aussi habillé tout de noir, les cheveux irris el la liirure maigre, p;^le et froide, se montra sur le seuil de la porte, il portait un livre el une grosse liasse de papiers sous les bras.

C'était maître Antoine Michel, jurisconsulte habile et conseiller intime du duc Charles, qui l'aimait pour son esprit austère et sa franchise sans bornes.

Antoine Michel était né de parents roturiers, mais par sa science profonde, il avait su .^'élever si haul dans la faveur du prince, que beaucoup de chevaliers regardaient son bonheur avec envie. On l'accusait d'insliguer le duc à enlever aux seigneurs féodaux des privilèges dont ils avaient joui sans contestation sous Philippe le lion.

— .Mailre, asseyez-vous prés de la table, en face de moi : j'ai quelque chose à vous demander.

Le vieillard s'assit à la place désignée.

— Dites-moi. quelle esl la punition légale d'un meurtre?

Antoine Michel regarda le duc aver un sourire (|ui -semblait vouloir dire :

— Votre .\llesse lésait bien.

-- Répondez-moi ! (trdonna le prince.

— La punition d'un meurtre, monseigneur ? La mort, murmura le jurisconsulte.

— Ainsi celui qui prend la vie d'un autre doit perdre la vie.

— Oui, monseigneur, re>l la bu do lalnui, (jui règne depui- des siècles chez la plupart des

peuples et qui est même annoncée dans les saintes Kcrilnres : dent pour dent, œil pour œil.

— Mais il y a des comtés ou des villes qui ont cru devoir tempérer par la loi l'application d'une peine si dure. (Ju'en dil, par exemple, le di'oit de Hruges?

.Maître Antoine feuilleta un instant un des livres manuscrits qu'il avait apportés. Ayant tiouvé le passage cherché, il répondit :

— Voici, seigneur, l'ordoimance accordée eu i lUO, par Philippe, comte de Flandre, à sa bonne ville de Bruges. Cette ordonnance est encore l'origine el le fondemenl du droit public dans cette partie de l'Ktat. Je lis à l'arlicle XVI, ce paragraphe .• Qid i ero occiderit homiuem, capi(t lira ((iiiilc (Idhit. Celui qui tuera un homme donnera tète pour tête.

— Comment se fait-il alors, maître Antoine, que quand un noble chevalier a tué un homme du peuple on ne le condamne, ici à Bruges el peutêtre dans toute la Flandre, qu'à une amende envers le seigneur et à une indemnité aux parents de la victime?

— C'est une lourde injustice, un abus, seigneur duc, provenant de la supériorité accablante et toujours croissante des seigneurs féodaux. Les écbevins des villes, les baillis el les drossaris à la campagne n'osent plus appliquer les lois. Le libertinage des mœurs, pendant le règne de feu monseigneur votre père, — pardonnez-moi ma hardiesse par anmiir de; la vérité, — le libertinage et l'arrogance des seigneurs féodaux et des chevaliers, ont obscurci l'idée de la justice, aussi bien chez ceux qui doivent haïr l'injustice, que chez ceux qui doivent eu souffrir.

— Le texte clair et juste de la loi défend donc, en matière de crimes, de faire une différence entre nobles el manants.

— Oui, monseigneur, p(uir des méfaits contre la vie de notre prochain, oui : (eil pour œil, dent pour dent. Dieu esl le père de tous les hommes sans disliueliou ; vous, prince redouté, — son représenlaul sur la terre, près de votre peuple — vous êtes le père de tous vos sujets, et vous devez rendre égale justice à celui d'entre eux qui, selon ses moyens, vil honnêtement el remplit ses devoirs.

— Ah! maître Antoine, s'écria le duc avec une colère contenue, je n'ai pas besoin d'une pareille leçon. Oui, je suis le père de tous mes sujets, et, si le ciel me laisse vivre encore assez longtemps, je montrerai an monde entier que je le suis.

Il resta un instant le regard lixé à lerre.

— Ainsi vie pour vie... et à cette règle il n'y a pa>; d'exception, absolument aucune?

Cette insistance inaccoutumée du prince étonna

LES SERFS DE FEANURE

iZ

maîlre Antoine au plus haut degré. Il tenta d'en approfondir les raisons et sembla s'absorber dans ses réflexions.

— Vous vous taisez? dit le duc. Eh bien?

— Avec votre permission, seigneur : il n'existe pas de règle sans exception.

— Ainsi, vous aussi, maître? grommela le duc en jetant un regard perçant dans les yeux du vieillard.

— Vie pour vie, en eiïet, comme le dit Voire Altesse, répondit maître Michel ; mais quand la loi condamne le meurtrier à mort, elle suppose qu'il a agi de plein gré et avec mauvaise intention. Si, par exemple, il commettait l'homicide pour défendre sa propre vie, ou involonlairement, ou par malheur, ou en guerre, ou comme bourreau sur l'ordre de son seigneur légitime, alors il ne serait pas punissable, car...

— Mais tout le monde sait cela, interrompit le duc. Il n'y a peut-être qu'une seule vraie exception, et vous l'oubliez, maître. Si le souverain fait grâce au meurtrier?

— Oh ! alors !

— Une pareille intervention du seigneur est-elle bien légale en principe?

— Oui, seigneur, parfaitement légale. Dieu a donné aux rois et aux princes, les chefs de ses peuples, le pouvoir de relever les coupables des peines édictées par les lois humaines. C'est, comme le dit Votre Altesse, la seule exception léelle.

— ^ Encore une question, maître, pour terminer cette consultation. Que dit la loi relativement au rapt de femmes?

Le conseiller ouvrit un autre livre et répondit :

— Voici la joyeuse entrée, que vous-même, notre seigneur et souverain redouté, avez fait promulguer à Bruxelles le 15 mars 1453. Le contenu de l'art. XXII parle comme suit : — Celui qui enlèvera une femme ou une jeune fille contre son gré, et ses complices perdront corps et biens à perpétuité...

Le forgeron frappa neuf coups sur son'enclume.

— Je vous remercie, maître Antoine. Suivezmoi dans la salle du trône. Après la réception officielle de l'ambassadeur d'Allemagne, nous nous rendrons dans la salle rouj^e où vous saurez pourquoi j'ai, désiré connaître ce que la justice exige de moi relativement à certains grands crimes.

Le duc se leva et entra dans un long corridor voûté.

Les cors et les trompettes annoncèrent son arrivée, et l'on vit au bout du corridor un mouvement alTairé de chevaliers et de serviteurs.

Un héraut d'armes annonça à haute voix :

, — Monseigneur le duc!

' Et le prince Charles traversa la fouie profondément courbée jusqu'à une grande salle dont les murs, les piliers et la voûte étaient garnis de somptueux tapis, de sculptures artistiques et d'ornements d'or.

Au fond s'élevait un trône de damas rouge et de drap d'or. Deux lions noirs, emblème des Flandre, soutenaient le pieii du trône; ils portaient au cou l'ordre de la Toison d'Or et sur la poitrine un écu avec la devise du duc : Je l'ai entrepris.

La duchesse mère, Isabelle de Portugal et la jeune Marie de Bourgogne avaient déjà pris place de chaque côté princier. Aux marches inférieures se trouvaient quelques pages et les principaux officiers du palais, ainsi que quelques dames d'honneur des duchesses.

Autour de la salle, le long des murailles et près de la porte d'entrée, se tenaient les gardes du corps avec leurs hallebardes, les serviteurs, les courtisans et beaucoup d'illustres chevaliers, vêtus avec un luxe extraordinaire.

Quand le duc eut gravi les marches du trône et se fut assis, il fit un signe de la main. Pendant que les cors et les trompettes lançaient encore une dernière fanfare, les ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne entrèrent dans la salle, suivis d'une cinquantaine de seigneurs d'Outre-Bhin.

Le duc Charles vint à leur rencontre jusqu'au pied du trône et leur souhaita gracieusement la bienvenue.

Le duc causa confidentiellement avec les ambassadeurs et se fit présenter les principaux seigneurs de leur suite. La liuchesse mère et la jeune Marie reçurent aussi les hommages des chevaliers étrangers et échangèrent avec eux quelques complimenls cérémonieux.

Enfin, quand l'audience eut duré environ une demi-heure, les ambassadeurs prirent congé du prince flamand et se retirèrent avec leur suite.

Les princesses et la plupart des seigneurs quittèrent également la salle, tandis que le duc, suivi de quelques chevaliers de sa cour, disparaissait par une porte latérale.

Il entra dans une salle plus petite, dans l'ornemenlation de laquelle le rouge sombre dominait.

Au centre, une table avec tout ce qu'il faut pour écrire. Au milieu de (juatre chaises moins riches, on remarquait un grand siège dont le dossier élevé était garni de drap d'or.

Le duc y prit place, et, sur son invitation, maître Antoine Michel, le prévôt du palais, le grandmaréchal et un greffier s'assirent à ses côtés.

Quand le duc eut promené son regard sur les serviteurs rangés contre la muraille, ainsi que sur

LES SEUIS DE l-LAMiUE.

ses gardes du corps qui, l'épée au clair, se tenaienl près de la porte d'entrée, il fil sijj'iu' à un huissier et lui dit :

— Voyez dans l'antichambre si le seigneur Van der llauieide est arrivé.

— Il est arrivé, seigneur duc.

— !nliudui>c/,-le.

Gautier Van der llaineide parut et s'ajprocha jusqu'à une certaine distance en s'inclinant à difléi entes reprises. Il paraissait de bonne hiinieur, car sa belle et niàle ligure trahissait une joyenst; espérance. Tous les chevaliers, ses amis, lui souriaient de loin ou le lélicilaient par signes, quoique la [)lupai t le vissent avec envie devenir l'uhjel de la faveur particulière du duc.

— Approchez, messire, dit le duc se levant. jN'ous avons une promesse à ii'uiplir envers vous. C est le devoir des princes, n'est-ce pas, de récompenser le bien et de punir le mal avec ponctualité. A notre chasse d'hier, vous avez abattu le cerf; teiidtz la main (pie j'y mette l'anneau (jue vous avez gagné par votre adresse.

Le jeune homme obéit; et lorsqu'il vil brillera son doigt la précieuse bague aux armes de l>ourgogne :

— Gracieux seigneur, balbutia-t-il, votre bonté pour votie humble et dévoué serviteur est sans bornes. Dieu vous bénisse! Ce témoignage de votre magnanimité sera conservé dans ma maison comme une relique, et mes (ils, si le ciel...

— .Mais, messire, inlerrom[)il le duc, si nous ne nous trompons pas, vous aviez auparavant un autre anneau à ce doigt?

— Oui, gracieux seigneur, répondit Gautier quelque pcu surpris de celte singulière question, quoquil ne soupçonnât rien, car le duc souriait gracieusement.

— La bague portail un signe armoriai, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur, trois faucons d'or sur champ d'azur.

— .Nous désirons voir la bague. Oii est-elle?

— Ilélasl je suis assez malheuieu.x pour ne pouvoir satisfaire en ce moment au désir de mon gracieux prince. J'ai perdu la bague depuis quelques jours.

— Où .'

— A la chasse, monseigneur.

— N'était-ce pas ilans les bois de Wardamme, près d'une maisonnette solitaire avec un puits devant la porte?

— h' crois que oui, gracieux seigneur.

— Dans cette maisonnette habitait une belle et charmante jeune lille, n'est-ce pas?

Un sourire parut sur les lèvres du jeune homme. Les chevaliers lendaient le cou et riaient aussi,

curieux d'apprendre une aventure intéressante et peut-être ilangereuse pour (iautier Van der llameide; mais un froid regard du ))rince lit disparaître immédiatement tonte trace de gaieté de leur visage.

— Mon gracieux seigneur a donc entendu parler de ma folle équipée, et il est assez bon pour s'intéresser à ce caprice.

— Un caprice? Ali' nous allons voir cela.

Kl le duc, dans les yeuxdu(|nel commençait à briller une profonde indignation, éleva la voix et dit:

— Messires, veuillez approcher et graver nos paroles dans votre mémoire; car ce (|ue vous allez entendre sera désormais la mesure de noire justice. Une action (jue beaucoup de vou , peutêtre, traitent comme ce jeune seigneur de caprice sans im|)orlance, a été commise dans ce comté de Flandre, mais (|ue nous, représentant de la justice de Dieu, nous voulons juger d'après l'esprit réel de la loi. Non loin d'ici, dans un bois, demeurait nn homme du peuple avec un lils laborieux et une jolie lille, aide et (onsolation de ses vieux jours. Vn chevalier a enlevé de force l'innocente jeune (ille. Le frère de celle-ci accourut au secours de sa sœur; mais le chevalier fra|)pa le pauvre garçon de son épée et le tua... Messire Va i der llameide, tenez-vous tran(juille; vous parlerez tantôt et vous vous défendrez, si vous pouvez... Messiies, le père des deux victimes a fait de vaines tentatives pour obtenir justice et il nous accuse, nous, votre souverain, d'ouldi de nos devoirs et de complaisance pour les puissants auteurs de crimes qui crient vengeance. Nous voulons vous prouver (|ue cet homme nous calomnie. Là où les juges ordinaires, par lâcheté ou par intérêt personnel, violent ou lais>ent violer la loi, nous, juge suprême de notre peuple, nous interviendrons el nous punirons les coupables sans exception de personne ou de rang... Vous, messire Van der llameide, seigneur de Condeit et de llers" berge, vous êtes l'auteur d'un double crime, vous êtes un ravisseur et un meurtrier et vous méritez la mort.

Quoique les paroles ilu duc troublassent profondément le jenm; seigneur, parce (|U*il y voyait au moins le dan,:;er de perdre la faveur lu prince, il ne put croire qu'elles étaient tout à fait sérieuses, c'était sans doute un accès passager de colère. Dans Ions les cas, au moyen d'une indemnité plus ou moins forte, il apaiserait le duc et le père de la jeune lille. Kn outre, il avait des excuses si fondées, qu'il ne doutait [tas (pie le duc, après avoir entendu ses explications, ne lui accordât non seulement son pardon et même ne lui conservât sa faveur.

LES SEUFS DK FLANDRE.

Elle fut bientôt dans les bras du vieillard. (Page 3-2.)

Parmi les chevaliers, les uns étaient pâles et | inquiets : c'étaient les amis du jeune homme. | D'autres avaient dans le regard un éclair de joie secrète : c'étaient ses envieux.

— Allons, justifiez-vous : qu'avez-vous à dire pour votre défense? dit le prince.

— Redouté prince, je reconnais que j'ai enlevé la jeune fille contre son gré; mais elle est l'enfant d'un homme sans naissance, d'un habitant de trou qui, légalement, n'appartient même pas à une seigneurie et ne peut prétendre à aucun droit. Ce qui atténue tout à fait la gravité de mon action envers elle — si elle a quelque importance — c'est la circonstance que je ne lui ai pas fait le moindre mal, que je n'ai pas même touché sa main depuis qu'elle est à mon château de Hersberge. Si Votre Altesse désire qu'elle soit rendue immédiatement à son père, je me hâterai de la mettre en liberté; et j'ose espérer, gracieux

seigneur, que tout étant réparé, vous daignerez, dans votre magnanimité, me pardonner cette légère faute...

— El le meurtre du malheureux frère?

— De ce second fait je puis, redouté seigneur, m'excuser avec moins de peine. Ce manant avait porté la main sur moi et voulait me désarçonner. Je tirai mon épée en état de légitime défense.

— En état de légitime défense ! répéta ironiquement le prince. Tout sentiment de justice est-il donc mort dans votre esprit? Ainsi, quand le propriétaire d'un bien volé veut reprendre sa propriété et que le voleur tue le propriétaire, vous appelez cela un cas de légitime défense? Mais continuez !

— Gracieux seigneur, si je m'étais laissé jeté à terre et frapper par un manant, quel est le chevalier qui ne m'aurait pas méprisé et fui comme un lâche? Dans ma honte, os'erais-je encore

LES SERFS DE FLANDRE

paiaitre devant Voire Altesse. Kt si l'audacieux rusliT a payé sou a},'ressiitu de sa vie — ce (jue j'ii;norais, croyant l'avoir seulement blessé — c'est un malheur, et je suis prêt à indemniser le père, comme c'est la coiitume en Flandre.

— (Iroyez-vous réellenienl (jue la loi permette cela ? i;r(mda le duc.

— Je ne connais pas les lois,irracieux seigneur, mais je dois le croire, puisque les jiii:es ont toujours décidé ainsi.

Se tournant vers Antoine Michel, le duc lui dit:

— .Miiitre, lisez à haute voix ce que la loi dispose quant au rapt et à l'homicide.

Le vieux conseiller lut lentement et d'une voix forte :

— Celui (|ui tue (luelqu'un. perd la vie. (lelui qui enlève une femme ou une jeune (ille contre son };ré, perd corps et biens à perpétuité.

Les chevaliers, amis de llaulier, tremblèrent d'effroi, ils n'osèrent parler, mais levèrent les mains vers le duc pour conjurer la fatale sentence qu'ils s'altendaient à voir sortir de sa bouche.

Le jeime coupable avait pâli subitement et sa tète pendait sur sa poitrine. La conviction était entrée dans son esprit altier, que le duc Charles

— [)arfois mairnanime. mais sdiivenl impitoyable

— j)ouvait le frapper dune terrible condamnation.

Le duc re|>rit d'un ton solennid :

— Vous avez entendu, mcssires,ce que la loi onlonne, — cette loi que depuis quelque temps on a l'habitude d'obscurcir et d'altérer en faveur de criminels [luissanls. Nous sommes le père de tous nos sujets, et dans la balance de notre justice nous ne faisons ["as de dilféience entre nos enfants. Le pauvre peu|)le ne criera pas plus longtemps vengeance contre son souverain et ne l'accusera plus d'oubli de ses devoirs... Vous. Gautier Van der llameide, vous avez commis deux crimes atroces, et vous avez osé espérer (jue votre illustre naissance vous assurerait riui|iuiiité. Servez d'exemple à d'autres. Nous vous comlamnoiis à mort!

Un cri général d'horreur retentit dans la salle; beaucoup de chevaliers tombèrent à genoux et s'écrièrent avec des larmes dans k voix :

— Grâce ! grâce !

Gautier aussi était lombc à genoux et implora l'indulgence du princf.

— 0 redouté >eigneiM! je reconnais m.i faute et je lève les mains tremblantes vers vous, l'ardon ! pardon!

Kt, voyant «pie !»• duc restait froid et inébranlable, il s'écria d'une voix tiésespérée.

— 0 prince miséricordieux ! si dans votre colère vous me croyez indigne de votre grâce, ayez pitié

de ma pauvre mère : votre condamnation la frappe d'un coup mortel ; elle y succombera. Ayez pitié d'elle !

Les chevaliers crurent remarquer que cette invocation touchait le duc, ils renouvelèrent leurs cris tie grâce.

Le prévôt de la cour et le maréchal (entèrent aussi de fléchir le prince ; ils parlèrent des grands services rendus par les ancêtres du jeune seigneur. Ils rappelèrent avec (juel courage le jeune Gautier s'était conduit à .Monlhléry.

Un moment le duc parut hésiter. Mais tout à coup il secoua négativement la tète et murmura:

— Non, nous sommc's esclaves de la loi et nous voulons lui obéir. C'est elle et non pas nous qui condamnons l'assassin.

Maître Antoine Michel s'approcha et dit à l'oreille du duc :

— Monseigneur, la loi vous reconnaît le droit de grâce...

— Pas de grâce ! Il faut un exem[de !

— Va (le commuer la peine, seigneur duc.

— Levez-vous tous ! Nous avons compassion de madame Van der llameide. Pauvre mère ! Elle est innocenle. Peut-éire trouverons-nous moyen de retenir le bras du bourreau ; mais il faut un exemple...

Les chevaliers et le jeune coupable tenaient les yeux fixés sur le prince qui semblait absorbé dans de profondes réflexions.

Il releva bientôt la tête et dit :

— Messire Van der llameide, par pitié pour votre mère, nous sommes disposés à vous laisser la vie et à vous infliger une autre punition.

— Oh ! ordonnez,inoiiseigneur! s'écria (lautier. Je me soumels avec humilité et avec reconnaissance à votre clémence.

— Votre orgueil de chevalier vous a fait mé- |)riser l'honneur d'une femme, la vie d'un homme et le désespoir d'un père ; cet orgueil fut la cause d'un double crime et c'est dans cet orgueil que nous voulons vous humilier et vous punir. Nous allons prononcer une nouvi Ile condamnation. Si vous ne vous y soumettez pas sans objeclion, votre tète tombera sur l'échafaud. .Messire Van der llalueiile, vous épouser»'z la jeune fille (|ne vous avez enlevée el vous la prendrez pour femme légitime.

Un cri d'étoimemenf et nn murmure d'indignation s'élevèrent parmi les clievalii'is. Les ennemis de (iautier aussi bien <|ue ses amis n'en pouvaient croire leurs oreilles. Klait-ce une grâce, cette afTreuse condition plu> cruelle (|u'une condamnation à mort !

— Eh bien ! messire Van der llameide ? demanda le prince.

LES SKf{FS DE F LAN DUE.

Gautier avail relevé la tétc et répoiidil avec calme :

— Moi, seigneur prince, le dernier rejeton d'une illustre maison, moi, mêler le sang de mes aïeux avec le sang de vils manants? Déshonorer ma race? Jamais, jamais, plutôt mille l'ois la mort!

— Soif; le bourreau fera son office. . . Messires, arrêtez ! Plus un mot en sa faveur. . . Prévôt, emmenez le condamné dans la prison du palais. Il peut revenir à de meilleurs sentiments. Nous lui accordons vingt-quatre heures de réflexion. Personne ne pourra le voir ni lui parler. Allez, messire prévôt, vous répondez de lui sur voire lête.

Sur l'ordre du prévôt, quelques gardes du corps emmenèrent le jeune seigneur, pendant que ses amis, qui n'osaient plus prononcer une parol§, témoignaient par leur tristesse combien son malheur les navrait.

Le duc, calme et immobile, suivit le condamné du regard jusqu'à ce que le triste cortège eût disparu. Il fit quelques pas vers une porte latérale pour quitter la salle.

Poussé parles regards suppliants des assistants, maître Antoine le suivit et lui dit à voix basse :

— Monseigneur, faites grâce de la vie à messire Van der Hameide; c'est votre droit de souverain . . .

— Soyez tranquille, maître, répondit le duc en s'arrêtant, le jeune seigneur acceptera n)a deuxième sentence et ne mourra pas.

— Luisesoumeltre,seigneur? Ah je necrois pas.

— Vous vous trompez, maître. Il compte sur l'intervention de ses puissants parents et amis ; mais il sera bientôt convaincu que son espoir est vain. Peut-être faudra-t-il faire briller le glaive d'un bourreau devant ses yeux. Dans tous les cas il finira par se soumettre,

— El s'il continue à refuser, seigneur?

— Son mariage avec la jeune fille enlevée s'accomplira ou la mort, irrévocablement la mort. . . Laissez-moi en paix maintenant, je ne veux plus rien entendre.

Maître Antoine retourna à sa place. D'un signe de la main, le duc ap()ela un capitaine qui se trouvait près de l'entrée de la salle et lui dit à voix basse :

— Conrad, je connais votre fidélité et votre discrétion. Je veux vous charger d'une mission urgente et — qui sait — peut être difficile, pour laquelle il faudra de l'habileté et du courage. Choisissez sans relard, p&rmi mes gardes du corps, douze des meilleurs et des plus vaillants cavaliers. Faites-les monter à cheval et s'apprêter pour une campagne de quelques heures. Puis revenez pour que je vous dise ce (lue j'attends de vous et de vos cavaliers.

Le capitaine salua et sortit pour aller exécuter les oi'dres du prince.

Le château de Ilersberge était situé à l'ouest du bois de Wanlame, à environ deux lieux de Bruges, très solitaire et éloigné de toute autre habitation; car les huttes ou maisons de paysans qui en dépendaient étaient disséminés à une certaine distance dans les bois épais.

Ce château faisait l'eflet d'une gigantesque ruine. Le mur de clôture était à certains endroits profondément rongé par le temps; des liserons en fleur et des plantes grimpantes cachaient la plupart des meuririères. Les créneaux morcelés au-dessus des tourelles n'existaient plus qu'en partie; l'eau de son fossé était couverte de verdure. . . Mais ce qui donnait à cette demeure seigneuriale une apparence de délabrement et d'abandon, c'était le silence de mon qui l'entourait; et on aurait cru que le château était inhabité depuis longtemps si, par sa présence sur l'une des tourelles, le sonneur de cor n'avait prouvé qu'on y veillait sur la sûreté d'un seigneur et maître.

Begga Evertand était enfermée dans une pièce écartée du château.

La pauvre fille était assise dans un coin, la figure tournée vers la muraille, comme pour détourner le regard de la porte.

Elle avait beaucoup pleuré; car ses yeux étaient rouges et enflammés.

Elle portait encore le bonnet blanc, le petit corsage rouge et le tablier bleu qu'elle portait habituellement dans la maison de son père pour faire son travail quotidien.

Au milieu de la chambre, à quelques pas d'elle, il y avait une large table chargée d'un côté de mets exquis et de friandises ainsi que gibiers et de volailles, des cerises, des fraises odorantes et des gâteaux au miel; de l'autre côté, des bijoux, des colliers, des bracelets et des boucles d'oreilles étaient placés de façon à séduire par leur éclat étincelant.

Plus loin, sur deux ou trois chaises, pendaient des étofl'es multicolores et de riches habits de damas, de satin et de drap d'or, assez somptueux pour une princesse.

Après être restée longtemps sans mouvement, le regard fixé dans l'espace, une sorte de spasme contracta les joues et les lèvres de la pauvre lît'gga, et, après une lutte violente contre elle-même, elle tourna la tète vers la lable.

Tremblant de tous ses membres et pâle comme 1 une morte, elle tenait le regard enilammé sur les

LES SEUFS DE FLANDIŒ.

iDtMs. Kllf haletait el luttait avec une force désesp»''rée; elle se leva même, (il un pas vers la table, vers la riouriture. . . mais un cri lui échappa tout à coup et, tremblant sur ses jambes, elle se recula el tomba extt'nuée sur sa chaise.

Elle leva les mains au ciel el s'ccria d'un ton suppliant :

— Dieu tout puissant, jetez un rej^ard >ur moi, misérable lille 1 soutenez mes l'orces jusiju'au bout; ne me laissez pas succomber dans la lutte! Ayez pillé de moi! A|tpelez-moi à vous, ù Seigneur, mais (jue je puisse paraître devant vous comme ma bienheureuse mère m'a. .

L'n bruit lie pas semblait s'approcher.

Hejjjia se lui subitement, se remit à trembler, se retourna vers la muraille avec un mouvcmeiil de terreur el mit ses mains devant ses yeux.

La porte s'ouvrit et un homme entra.

11 pouvait avoir une (juarantaine d'années. Ses joues rouges el pltùnes prouvaient (|u'il avait la vie facile et qu'il était amateur d'une table bien servie.

A son entrée, un aimable sourire errait sur ses grosses lèvres; mais lorsqu'il eul jeté un regard sur la table el (ju'il eut remarqué que les mets et les bijoux étaient intacts, son visage se contracta en une affreuse grimace.

Il se contraignit ce|)en(lant, sourit de nouveau et, s'approchant de la jeune fille, lui dit d'une voix douce :

— Pauvre Begga, n'ayez pas si peur : ce n'est pas lui, c'est moi, le majordome, qui ai pitié de vous, vous le savez bien.

Elle leva lentement la tête, jeta un regard craintif autour d'elle et, tranquillisée par cet examen, demanda :

— Vient-il, majordome?

— Vous ne le verrez plus aujourd'hui.

— I>ien sur?

— 11 est a Hruges, près du duc.

— (Ml! iJieu soit loué! Alors il arrivera trop lard !

— Trop tard, ponr(|uoi, l'egga?

Elle montra le ciel du doigt.

— Je serai là, dit-elle. Le tyran ne pourra pas me suivre dans le ciel près de ma mère. Là, dans le sein de Dieu, est la délivrance et la liberté!

— .Mai>i, pauvre enlanl, vous éles folle, grommela le majordome avec effroi. Mourir? vous voulez mourir? Vain espoir: mourir volontairement

} de taim est un horrible martyre, (|ni excède les forces humaines; et vous, faible jeune fille, comment IriornphiTiez-vons d ms celle lutte impossible? Longleuips avant de mourir votre volonté succombera.

— Oui, soupira la jtune fdle avec un sourire

amer, je sens le leu (|ui dévore mes entrailles; mais ces horribles sonilrances me disent cpie la délivrance approche! N'espérez pas que je renonce à la lutte. La mort est plus puissante que vous tous.

Un tremblement de fureur contenue [larcourut le corps du majordome; mais, radoucissant encore sa voix, il dit :

— Allons, Hegga, entendez-moi encore une fois sans parti pris et écoutez les conseils de votre ami: mon maîtie ne vous vent pas de m.d; au contraire, il vous porte une alfertion ardente et pure... Vous ne me croyez pas? Mon maîlre vous aime si sincèrement, (ju'il veut (aire de vous sa femme léj^itime.

— iMe prendre pour femme? Une vile roturière? dit Hegga avec ironie. Ah! vous me pensez assez naïve et so'te pour y croire...

— 11 l'a (lit à vous-même el me l'a lépété plus d'une fois. Mon mailre n'est pas un homme ordinaire; ce qu'il a décidé, il l'accomplit, sans s'occu|)er de lien.

— Votre mailre peut être ce (|u'il vent; il m'a enlevée de force de la maison paternelle; c'est un tyran, un lâche; je le hais et je le haïrai jusqu'au tombeau! Assez, majordome, vos paroles ne me trompent pas.

— Soit, Uegga; mais vous série/ bien heureuse, n'est-ce pas, si vous pouviez retourner près de votre père?

— 0 mon Dieu! si je pouvais serrer mon père vivant dans mes bras ! s'écria la jeune fille les yeux éliiicelanls de joie.

— Il n'y a aucun motif pour ne pas l'espérer, Begga. Vous voyez bien (|u'au fond, mou maître est un homme généreux; car vous êtes en son pouvoir, L'I il ne vous fait aucun mal. Si vous vouliez vous montrer plus aimable, ne fût-ce qu'en apparence, an bout de (juebpics jours, par compassion pour vous, il vous remettrait certainement en liberté.

— Moi, lui témoigner de l'amitié? Donner dans le piège que vous essayez de me tendre? Je ne suis (|u'nne en'ant, une jeune fille ignorante; mais je compr(>nds le but de votre iiiaitrt;. Je ne puis lui échapper (|ue par la mort. Tout ce que vous faites est inutile.

Le niajordcdiie se leva, son visage était animé de colère. D'une voix diiie qu'il n'essayait plus d'adoucir il rlit :

— Tontes mes tentalives amicales pour v(»us ramener à la raison ont éié vaines! Vous me forcez d'avoir recours à d'auTes moyens Je le fais malgré moi, croye».-le; mais je suis un servileiir, je dois nbéir. Mon maître m'a ordonne de vous faire mangt-r, de gré on de force. Je lui ai promis

LES SERFS DE FLANDUE

d'exécuter ses ordres. Pour la dernière fois, voulez-vous prendre cette nourriture?

Elle secoua négalivement la tète.

— Par pitié, je vous supplie, Begga, mangez seulement quelques bouchées.

— Jamais! jamais! répondit la jeune fille avec force.

— Eh bien ! écoutez : je vous donne une demiheure de réflexions. Si vous n'êtes pas venue à de meilleurs sentiments, nos hommes d'armes, au milieu de la cour, vous flagelleront jusqu'au sang et vous craiheront au visage... Ah ! vous tremblez? C'est horrible, en elfet, car les hommes d'armes sont des gens grossiers et impitoyables. Vous pouvez éviter celte honte : voici un gâteau au miel, mangez-en.

— Arrière! arrière! je veux mourir! s'écria Begga avec horreur.

— Ainsi vous acceptez de plein gré la flagellation publique?

— Dieu saura que je suis une victime innocente.

— Ce n'est pas le tout, malheureuse. Si la flagellation ne |ieut pas vaincre votre entêtement, la torture, et après la torture l'emprisonnement perpétuel dans un caveau infect, au milieu de rats et de la vermine. Oh ! nous briserons votre fol orgueil!

— Essayez , majordome , répondit-elle avec calme. Que me font toutes ces tortures, si je puis monter vers Dieu innocente et pure?

Le majordome fit quelques pas dans la cliambre.

— Singulière race! grommela-t-il en lui-même. Leur tète est plus dure qu'une pierre. Elle se laisserait vraiment mourir de faim... Essayons un autre moyen.

Il alla s'asseoir près de la jeun«^> fille et lui dit :

— Allons, Begga, pardonnez-moi ces menaces; elles n'étaient pas sincères. Mon maître ne souffrirait pas qu'il vous fût fait le moindre mal. J'ai tâché de vous tromper par pitié, dans l'espoir de vous décider à manger. Je suis un serviteur... Qu'entends-je? Le cor sonne sur la tour au-dessus de la porte? Quelqu'un vient.

— 11 est là... ô mon Dieu ! ne m'abandonnez pas ! dit Begga en levant les bras au ciel.

Le majordome se hâta de (|uitter la chambre dont il ferma la porte à l'extérieur. 11 descendit les escaliers et se rendit dans la cour d'où il vit entrer un cavalier.

Le cheval était couvert dépoussière; le cavalier épongait la sueur de son front.

— Que signifie ceci, ami Thierry? ïu parais exténué! Quelle nouvelle apportes-tu à llesberge? demanda le majordome.

— Un message pressé de mon maître, messire

Adolphe d'Eerneghem. Je dois te parler seul.

— J'écoute; personne ne peut nous entendre.

— 11 y a ici une jeune lille. Elle vaquitter 11ersberge. Mon maître viendra la chercher, à la demande de ton seigneur. Qu'elle soit prèle à paitir. Tu feras atteler le chariot couvert. Quatre hommes d'armes accompagneront mon maître.

Ces instructions étonnèrent le majordome au plus haut degré.

— Va-t-on mettre la jeune fille en liberté?

— Probablement. Quelle autre intention auraiton?

— Et la ramener à son père?

— Je ne sais pas. On ne m'a rien dit de plus que ce que je viens de te communiquer... Mais tu dois te hâter, car mon maître me suit de près. . . Je cours à la cuisine : je suffoque de soif et je me suis fait mal en tombant.

Le majordome appela les serviteursetles hommes d'armes, leur donna ses ordres pour que le chariot couvert fût attelé sans retard; et rentra alors dans le château.

— Begga, ma chère enfant, s'écria-l-il joyeusement lorsqu'il eut ouvert la porte, si vous saviez quelle bonne nouvelle je vous apporte. Que votre cœur batte de bonheur, vous êtes libre, tout à fait libre!

— Vous me trompez encore? Quelle cruelle raillerie! dilla pauvre fille avec un sourire incrédule.

— Non, non, pas maintenant. Pourquoi le feraisje? Jen'exgige plus rien de vous. Je neveux même plus vous conseiller démanger. C'estinutile. Tantôt vous mangerez de plein gré, dès que vous serez en liberté. Cela suffit; si vous ne mourez pas de faim, je suis content.

Sa figure montrait une joie si sincère, que Begga se mit à douter et le regarda avec des yeux étincelants.

— Je dis la vérité. Un messager m'apporte l'ordre d'apprêter le chariot couvert pour vous conduire chez votre père. Vous partez cet après-midi, peut-être dans une demi-heure. Un chevalier vient vous chercher...

— Un chevalier! ô ciel! soupira-t-elle. Qui?

— Pas mon maître, Begga. Vous avez tort de continuer à le haïr; car voyez comme il s'inquiète de vous et comme il vous protège. Un de ses amis, un gentilhomme doux et bon, messire Adolphe d'Eerneghem, viendrapour veiller sur vous et pour vous conduire dans les bras de votre père.

— Mais je rêve! Est-ce possible? s'écria Begga toute joyeuse.

— Entendez-vous le son du cor? c'est messire d'Eerneghem .. approchez vite de cette tènèlre... Voyez, le chariot couvert est déjà dans la cour, on y attelle les chevaux. Regardez, on ouvre la porte,

LES SKIIFS DE KLANDUK.

vous allez \oir le ilicvalier (|iii \ ifiil vousdélivrer... Kh bien! vous in.s|iiie-l-il aus.^i de la fiayeiii? Il est fiancé ii la siriir ili' mon niaili e ; il est renonnné pour la bonté de son (u-ur.

Ht'f^ga jeta un regard par la renr-trc. un ('•clair de joie brilla dans ses yeux.

— Lui, mon sauveur, mon libérateur! comme sa fijîure est douce'.' Non, non, je n'ai pas peur de lui.

— Vous devriez manger avant de partir, IW'gga. Je cours à la rencontre de messire d'Eernegliem, et je ne fermerai même plus cette cbambre : c'est tout à fait inutile.

A ces mots, il se dirigea vers la porte et disparut dans l'escalier.

Degga resta un instant les yeux fixés au ciel et les mains jointes; mais une force secrète, une violente souffrance pbysique l'attirait vers la table sans (|u'elle en eût conscience. Là, ses regards lombèrenl sur les mets appétissants. Elle étendit la main pour en prendre, mais elle trembla et resta immobile, luttant encore contre la tentation, l'our- (|uoi continuera lutter contre la faim? n'allait-elle pas être délivrée?

Celte réilexion jointe an cri de ses entrailles la lit succomber. Ses yeux commentaient à s'enflammer, ses mains tremblaient fiévreusement; elle se jeta avec un cri sauvage sur les victuailles, et en quelques minutes elle dévora trois gâteaux de miel el une volaille.

Tout à coup elle entendit une voix douce (jui lui dit :

— Jeune fille, je viens vous cbercber. Suivez-moi sans crainte ; je veillerai sur vous et vous défemirai comme si vous étiez ma sieur.

liegga se retourna, tomba à genoux devant le clievalier et s'écria en baisant ses mains :

— Merci, merci, généreux seigneur! Je prierai toute ma vie pour vous. Dieu vous a envoyé; vous êtes son bon ange, vous qui m'apportez la liberté et qui allez me conduire dans les bras de mon père. LaiNsez-moi vous b<'nir à genoux !

Adolphe d'Kernegbem regarda d'abord la jeune fille en silence. Ces yen\ noir.-, élincelant sur ce visage blanc comme l'albàlre le toucliaient profondément ; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se méprenait sur la mission qu'il venait remplir ici. Il lui prit la main et la força de se lever.

— (ialmez-vous, pauvre enfant, dit-il. Qui vous a dit que je suis venu pour vous ramener à votre père ?

— Lui ! répondit-elle en montrant le m ijordome qui se trouvait près de la porte.

— Vous avez mal compris ses paroles. Je suis venu pour vous conduire à mon cb;iteau d'Kernegbem. Je ne veux pas vous tromper. Vous serez

remise en liberté, probablement dans quebjues semaines, pas encore maintenant .

Begga poussa un cri de désespoir el tomba sur une chaise, les mains devant les yeux. Sa figure était inondée de larmes brillantes.

— Qu'est-ce que cela signifie, majordome ? Pourquoi trom|)iez-vous celte malheureuse fille f

— Elle refusait toute nourriture, messire. Elle voulait se laisser nionrir de faim. iMon maître m'avait commandé de la faire manger. J'ai obéi à ses ordres. lOlle a mangé et elle ne mourra pas.

Adolphe s'approcha d'elle et dit :

— Le majordome vous a trompée par compassion, pardonnez-lui. Moi, je ne vous tromperai pas. Je vous conduis à mon cliàteau d'Eerneghein. Vous y resterez beaucoup de jours, des semaines, peut-être, sans avoir rien à craindre. Personne ne viendra vous voir...

— Et lui? balbutia Begga avec une crainte nouvelle.

— Lui? Qui?

— Lui! Le lyran qui m'a enlevé !

— Messire (iautier Van der Ilameide? Lui non plus. .Nul autre que moi ne s'approchera de vous, uniquement pour m'assurer qu'on ne vous fait aucun mal. Dans tons les cas vous serez plus tranquille dans mon château qu'ici.

— Oui, oui, c'est vrai. Vous êtes bon, messire, et je vous crois.

— Eh bien! séchez vos larmes et descendons; un chariot couvert nous attend en bas.

La jeune fille le suivit sans mol dire; elle pleurait encore cependant. L'espoir de délivrance lui avait été enlevé si subitement (jiie son.cieiii en saignait.

.Vrrivée dans la cour elle monta dans le chariot.

Adol|)lie s'assura (joelie y avait une place convenable pour s'asseoir et donna Tordre du départ... Le chariot, escorté de quatre hommes d'armes, après avoir traversé le pont-levis, entra dans un large chemin de terre (jui se dirigeait vers l'ouest à travers les bois.

La bâche de toile du chariot était tout â fait ouverte devant, liegga pouvait regarder. La vue de la verte nature, la lumière éclatante du soleil, la verdure des arbres, le chant des oiseaux, faisaient descendre en elle un sentiment de consolation; maisinsensiblemeni elle était redeveiiue mélanroli.jue et liiste. Elle se dem.indait (jiiel serait son sort maintenant. Ne la trompait-on pas? Etait-ce bien â Eerrieghem (|u'on la condnisail? Y seraitelle en si'jreié et combien de temps y resterail-elle? Son vieux père n'élait-il pas tombé malade de chagrin?

A ce moment elle lui interrompue dans sa triste

LES SEUKS DE TLANURE.

rêverie par la voix du chevalier, qui criait au con- (iucteiii' et aux hommes d'armes.

— Arrêtez ! Rangez le chariot sur l'accotement du chemin. Les épées hors du fourreau! Attention, un danger nous menace peut-être. Ce que j'aperçois là-has, derrière nous, est tout à fait inusité dans cette contrée.

Ils virent au bout du chemin, dans la direction de Hersberge et dans un nuage de poussière, une troupe de cavaliers qui paraissaient arriver au grand galop. C'étaient assurément des chevaliers et des soldats, leur uniforme bigarré et leurs armures étincelantes ne laissaient aucun doute à ce sujet.

Adolphe fit quelques pas à leur rencontre. Bientôt il put distinguer les cavaliers. Ils étaient au nombre de dix ou douze ayant à leur tête un capitaine des gardes du corps du prince.

Le capitaine fit arrêter ses hommes et s'avança seul.

— Quelle sur|)rise de vous rencontrer ici, messire Conrad? Notre gracieux duc est-il à la chasse?

— C'est une affaire bien plus sérieuse qui m'amène ici. Je viens de Hersberge. Vous avez quitté le château depuis un (|uart d'heure. Heureusement je vous rejoins à temps... Mais retirons-nous de côté. Nos hommes n'ont pas besoin de savoir ce (jue j'ai à vous dire.

Lorsqu'ils se furent éloignés jusqu'aux premiers arbres du bois , le capitaine dit :

— Messire d'Eernogheiu, il y a une femme, une jeune fille du peuple dans ce chariot, n'est-ce pas?

— En effet.

— Eh bien! Vous devez me remettre immédiatement cette jeune fille.

— Vous remettre cette jeune fille? répéta Adolphe avec ironie. Jamais! J'ai promis de la garder et au besoin de la défendre. Un chevalier fait honneur à sa parole, quoi qu'il advienne !

— Laissons là ces vains propos, dit froidement le capitaine. Ma mission m'a été imposée par monseigneur le duc lui-même et il m'a commandé de tuer impitoyablement quiconque oserait résistera ses ordres. D'ailleurs votre promesse est devenue inutile. Si votre malheureux ami pouvait vous faire connaître sa volonté, il vous supplierait de remettre immédiatement la jeune fille en liberté. Vous ne savez probablement pas ce qui est arrivé ce malin. Messire Gautier Van der Hameide est en prison ; le duc l'a condamné à mort...

Cette terrible nouvelle fit pâlir Adolphe.

— Comment! Ai-je bien compris! Gautier, mon ami Gautier, condamné à mort à cause de cette fille sans naissance?

— Hélas! oui, tout le monde le plaint.

— Mais, Conrad, celte condamnation est une criante injustice et ne peut être sérieuse

— Elle est très sérieuse, messire; le duc parait très courroucé.

— Ainsi, il veut que messire Van der Hameide meure? Il n'y aurait pas d'espoir de grâce? C'est horrible et cela crie vengeance à Dieu !

— Le duc veut faire grâce au chevalier condamné à une condition.

— Ah! voyez-vous bien, capitaine, que vous m'avez effrayé à tort? s'écria gaiement Adolphe. Gautier acceptera la condition.

— Vous-même, peut-être moins fier que votre ami, messire d'Eerneghem, vous repousseriez la condition. Jugez-en : Gautier Van der Hameide aura la vie sauve s'il consent à prendre pour femme légitime cette fille de basse extraction. Ne doit-on pas en conclure que, jusqu'ici du moins, notre redouté seigneur duc est fermement décidé à faire mourir le malheureux chevalier.

Deux larmes brillèrent dans les yeux d'Adolphe.

— C'est horrible! murmura-t-il. Cette jeune fille, sa femme légitime ! Ah ! oui, il est condamné, le duc sait bien que pareil mariage déshonorerait éternellement toute sa race. Pauvre Gautier! pauvre Gautier !

— Vous comprenez, messire, que vous n'avez rien de mieux à faire que d'aller immédiatement à Bruges consoler la mère et la sœur de votre ami. Tout espoir n'est peut-être pas perdu. Messire Van der Hameide a des parents et des amis puissants qui ne négligeront rien pour obtenir sa grâce. Votre présence peut y être nécessaire.

— Vous avez raison, Conrad, je partirai après avoir instruit la jeune fille de son sort...

— Non, messire, ne lui aiiressez plus la parole, dit le capitaine en le retenant. Le duc m'a recommandé la plus grande discrétion. Je lui dirai moi-même ce qu'elle doit savoir. Commandez à vos hommes de m'obéir en tout.

Adolphe s'approcha des hommes d'armes et leur dit :

— Gens d'Hersberge, au nom de monseigneur le duc, voilà votre chef, exécutez ses ordres avec respect et avec zèle.

Il serra la main du capitaine, donna de l'éperon à son cheval et disparut bientôt derrière les arbres.

L'attention de Begga avait été éveillée par les premiers commandements d'Adolphe; inquiète, elle avait regardé à travers la toile du chariot la troupe de cavaliers dont les lourds chevaux haletaient à quelques pas de là.

Ces hommes de haute taille, à la figure anguleuse et brunie, l'elfrayaient profondément. Elle ne doutait pas que ce ne fussent des gens que messire Van der Hameide avait envoyés pour la ramener à Hersberge. Qu'est-ce qui l'attendait dans

LES SEUFS DE FLAMiKE.

celte affreuse prison ? Klh' Iremblaii, son cdMir j battait violeiiitnent.

Le capitaine coinmaiitia a haute voix :

— (ioniliirleur, suivez-iimis. Quant à vous, gens iFllersberj^e, retournez imniriliatornent au rhAteau, je n'ai pas besoin de vous... Kn avant !

Il suivit pendant (|uel(|ut> temps les hommes (Fllersljerpe du lej^ard, descendit de cheval, s'approcha du chariot et souleva un coin de la toile.

Un cri d'ellVoi l'accueillit, et il \il la jeune hlle reculera son approche comme si elle craijinail un grand danger.

— Allons, allons, mon enfant, désorm:iis |)lus de crainte, plus de chaj,rin, dit-il en modérani la voix pour ne pas être entendu des cavaliers. Ecoulez-moi avec ealme; je n'ai pas le temps de parler beaucoup. D'ailleurs c'est inutile. Votre père a trouvé occasion de faire connaître votre infortune à notre redouté seigneur le duc. Dans sa mai^nanimilé notre prince m'a ordonné devons délivrer. Nous partons pour W injjhene. Vous me montrerez le chemin de la maison de votre père; car, par ordre du tinc, je vous ramène dans ses bras. C'est sa propre jçarde qui veille sur vous.

Deg}:a ne pouvait en croire ses oreilles. Klle croyait rêver; mais le ton du capitaine et le riche équipement des cavaliers ne lui laissèrent pas de doute. Klle tomba à genoux, leva les bras au ciel et s'écria :

— 0 Dieu miséricordieux ! Votre saint nom soit béni! que le nom de notre juste prince soit béni mille fois! Comme mon pauvre père et mon bon frère prieront...

— Taisez-vous! dit sévèrement le capitaine; si vous voulez être reconnaissante, tenez-vous tranquille et ne faites pas de bruit. Je vous conduis près de votre père. Vous pourrez y rester environ une heure pendant que mes cavaliers se reposeront. Puis vous devez me suivre à lîrugcs avec votre père et un jeune homme qui s'appelle Lucas. Monseigneur le duc veut vous voir. Dites-le à votre père et ne rrai},'tiez plus rien. Le princ(! luimême vous protège. Calmez-vous; nous partons.

A ces mots, il remonta à cheval, commanda à ses hommes de marcher dejrière le rhariot et onlonna au conducteur de hâter sa marche.

Le cortège se remit en route.

Pendant cette course r.ipide, llegga se tint tranquille, bien qu'elle sentit le besoin de répandre sa joie: la marche du chariot était tro|> lente à son ^Tf'\ elle aurait voulu courir sous le ciel libre pour tr(>(PpRr son impatience; mais elle voulait obéir au ca'HfUJJ'if^. sou sauveur, et au |irinre généreux dont il étajIJ'inlerprète. Klle dompta donc sa ' joie et se mil à r&'^er au bonheur qui l'atlendaiL I

Elle voyait son père, son frère et Neliszone venir à sa rencontre avec des cris d'amour et de joie; elle était dans leurs bras, elle entendait leurs voix; ses vaches, son coq et ses pigeons lui apparurent, et il lui semblait voir et entendre les innocences bêles se réjouir de son retour.

Klle l'ut interrompue dans son beau révc par le capitaine (|ui, arrivé à un carrefour, avait fait arrêter le chariot pour lui demander :

— Ne re''onnaissez-vous pas encore votre chemin? Voyez là-bas, une croix de pierre. Un malheur doit y être airivé jadis, N'avez-vous jamais vu cette croix ! Nous ne pouvons cependant pas êlre loin de Wiughene.

La jeune tille souleva la toile du chariot et s'écria joyeusement :

— Oui, messire, c'est la croix de feu Jean, le meunier; il fut trouvé mort là. Nous sommes encore à un ([unrt de lieue de la maison de mon père, par ce chemin à gauche.

— Dieu, mon enfant, encore un peu de patience; bientôt voire père vous serrera dans ses bras.

Le chariot se remit en uiarche. Begga reconnaissait maintenant tous les objets (|u'elle voyait. Ici, au bord du chemin, elle avait joué; là, elle avait découvert un nid d'oiseaux; plus loin, elle avait cueilli des mures sauvages ou avait joué avec son frère et Lucas (juand ils étaient encore enfants. Son cœur ballait avec violence et son esprit volait vers l'humble maison où elle avait été bercée et qu'elle avait désespéré de jamais revoir.

Tout à coup, au tournant du chemin, un cri de joie lui échappa. Là-bas, à une portée de (lèche, elle voyait son vieux père près du puits, un seau à la main.

Elle ne put plus contenir son impatience et sauta du chariot en poussant des cris de joie. Elle bondit comme une biche en criant :

— .Mon |ière! mon cher père!

Elle fut bientôt dans les bras du vieillard <\ni, muet de bonheur, la pressai! contre son coeur avec des larmes de joie; mais la vue de tant de soldats l'effraya et, sans lâcher sa fille, il l'entraîna dans la maison.

Là, après les premières effusions, le vieillard retrouva la force de parler.

— Oh! ma pauvre Hegga! innocente enfant' nue t'ont fait les méchants tyrans?

— Rien, rien, mon père, répondit-elle avec fierté, Dieu m'a [irolégée; il m'a donné la force; je n'ai pas oublié que j'étais votre fille. Donc plus de chagrin, mon père. Oublions les tristes journées de mon absence. Si nous pensons encore au danger qui m'a menacée, que ce soit pour remercier le ciel et notre gracieux duc, mon sauveur...

— Monseigneur le duc ton sauveur?

LES SEl\rS DE KI>AiNI)I;E

Le bailli, iiâle et tremblant, sortit à reculons. (Page iJ8.)

— Oui, mon père ; il a envoyé sa garde pour m'arracher des mains du seigneur de Hersberge. Les hommes d'armes qui sont là dehors sont les gardes du corps de notre gracieux seigneur. N'estce pas, mon père, vous lui avez fait part de nos malheurs à lui-même?

— Que son nom soit béni ! il a tenu parole. Et moi qui osais l'accuser!

— Mais où est mon frère? Si Neliszone était ici maintenant! s'écria-t-elle. Qu'ils seront contents de me voir!

— Neliszone est allé aux champs chercher de l'herbe pour les vaches, dit le vieillard d'une voix dont la tristesse subite étonna la jeune fille. Tiens, voilà Neliszone qui vient.

— Lucas, dépêche-toi! cria-t-il : Begga est ici! Lucas vola au cou de sa fiancée avec un cri de

joie. Des larmes de bonheur tombèrent de leurs yeux. Une foule de questions furent échangées.

Enfin Lucas dit au vieillard d'un ton triomphant :

— Eh bien, père Evertand, vous voyez bien que je ne me trompais pas dans mon espoir? Il me semble que, si je connaissais celui qui a eu notre Begga en son pouvoir et qui ne lui a fait aucun mal, je lui baiserais les mains par reconnaissance.

— Lucas, Lucas, tu es fou, grommela le vieux Thomas. Oublies-tu donc notre pauvre Jacques?

— Avec quelle tristesse vous dites cela, mon père? demanda la jeune fille inquiète. Pauvre Jacques! Qu'est-il arrivé à mon frère?

— Je ne puis te cacher plus longtemps cette triste nouvelle, dit le vieillard en lui prenant les mains. Arme-toi de courage... Lorsque le méchant clievalier t'emportait sur son cheval, ton frère courut à ton secours et tenta de le délivrer; mais le ravisseur lui donna un coup d'épée en pleine

Mil.

LKS SEllFS DE FLANIlIlK.

puilriii!.'. Jai i;iiuené ici l( n frère |ioiir panser sa blessure...

— (l|i tit'l! (|u'alk-;-\i)iis nie diie? s'rcria la jeui.e lille. El niaintenanl, niainlenanl, on t'sl mon frère?

le vieiilaid nionira solennellenienl le ciel et deux lannc-i (omiiiTenl de ses yeux.

— Notre pauvre Jacques esl là-liaul avec ta mère, dans le sein de Dieu.

Un cri peiranl relenlit dans la cliambre, Uegjra se jeta dans les hras de son père.

La jeune lille ne s'évanouit pas; dans sa tlouleur muette, elle versait dahondantes larmes.

Lf vieux Thomas el .Neiiszone pleuraient aussi en silence.

Bejîga, tourmentée par l'idée que son frère avait payé (le sa vie son alfection pour elle, repoussa toute consolalion et ne lépondait même pas aux douces |)aroles de son père.

Seulement, lorsque Neiiszone voulut lui prendre la main, elle le repoussa et dit avec indiiination :

— Oh! vous voudriez baiser les mains du lâche assassin, les mains teintes du sani: de mon Irère? Arriére! vous me faites horreur!

(Ml! pard(»nnez-moi, j'élais fou ! lamenta le jeune homme. La joie, l'amour m'a fait (livai,Mier! Le capitaine rentra et demanda :

— Eh bien! Kies-vons piêts à partir? Il fera nuit avant (jue nous alleignioiis iJruges. Dépéchezvous, je ne puis ailendre plus lonjrtemps.

— Partir? A Bruges? murmura le vieillard 4tonné.

— Votre lille ne vous l'a donc pas dit? Notre redoulé seigneur duc veut vous vnir, vous, votre nile el un jeune liDUime nommé Lucas.

— Moi? le duc veut me voir? s'écria Neiiszone pâlissant. 0 Dieu, (jue va-t-il nous arriver?

-- llien de mauvais. Vous n'avez certainement pas à vous |ilaindri; du grand intérêt (|ue monseigneur le duc daigne vous témoigner'. Dans tous les cas, ses ordres sont formels, il n'y a pas à résister : vous devez obéir. Préparez-vous donc à partir.

Le ca|ntainc s'éloigna.

— Allons, Begga, aie courage, dit le vieillard. Nous devons nous soumettre.

A sa grande surprise, sa (ille se lova el essuya ses larmes avec énergie.

— Oui, mon père, dit elle, parton>, nous devons obéir à l'ordre de noire prince. Partons.

— .Mais (|ui soignera no*^ he>tiaiix? murmura Thomas i[iquiel. Si Neli-zone pouvait rester

— Impossilde, mon père; le dur Ini-méine la nommé et a dit qu'il devait nous accompagner.

— .l'ai trouvé! s'écria Lucas. Puis(|ne nous pas^'Ons prés de chez moi, je prierai, en pa^>an!.

mon frère <le venir coucher ici et de veiller à tout jus(|n'à notre retour.

— Bien, dit le vieillard, l'aisons vite un paipiet de nos habits de dimanche; car nous ne pouvons pas paraître devant le duc dans celle lenue-ii.

Qneb|ues ifisimits après, le vieux Thomas el sa fille, un paquet à la main, ipiitlaient leur demeure suivis de Neiiszone.

Le capitaine les fit moiitei' dans le chariot et donna l'ordre du départ.

Le lendemain du jour on le duc ;ivait prononcé sa sévère sentence, il y avait une grande léunioa de parents el d'amisdans la maison de madame Van der llameide.

Plus de vingt chevaliers des maisons les pln> illuslres de Flandre y étaient présents.

Après maintes tentatives, la mère de tlauiier avait obtenu audience du duc; et, suivant la coutume de l'époque, elle allait, accompagnée des membres de sa famille, se prosterner devant le prince et implorer sa grâce.

Hélait visilde (ju'elle el sa lille avaient pleuré; mais en ce moment elles ne paraissaient pas découragées. Les paroles encviurageantes des chevaliers leur avaient inspiré de la confiance.

L'opinion de rliacun était (pie le duc ne pouvait pas êlre décidé à exécuter la condamnation. La lin de tout cela serait le paiement d'une indemnité peut-être considérable. Ce qui démontrait clairement que le prince avait en seulement pour but d'effrayer messire Van der llameide, élail cette circonstance qu'il avait exigé le mariage de Gautier avec une nlle du peuple. Le duc savait, comn)e tout le inonde, que celte union était tout h fait impobsilde; et Ini-niême reiiipêcherail si un gentilhomme déshonorait et linmiliail â ce point lui et toute la chevalerie.

.Mais ce (jui leur avait inspiré le plus de confiance était rinteivenlioii du vieux sire de Varsenare, oncle maternel et parrain de Gantier. Il avait blanchi au service des princes, el par sa bravoure à la guerre et par ses sages c<'nseils, il avait aci|uis beaucoup d'influence. D'ajtrès lui, il fallait faire valoir toutes les raisons |)our amener le duc à retirer son arrêt. Si ces tentatives érhoiiaieiil, alors lui, seigneur de Varseii;ire, s'élèverait hardiment contre la piéleiilion illei;ale du prince et en appellerait an droit de Bruges pour faire juger |);)rle banc des échexins (iautier (|ui était biMirgeois de Bruges. Le due n'oserait pas (luverleinenl si- mettre au-dessus de la loi; et (piel serait l'airêl du banc des érhevins? On pou-

LES SEIIKS IIK FLANDUE.

vail lo prévoir : un pèlerinage el une indemnité.

Lor.<(|uc l'heure de l'audience du duc fui proclie, madame Van der Ilameide se rendit au palais, suivie de ses parents et de ses amis.

Dans l'antichambre elle rencontra beaucoup de chevaliers, même de la cour du prince, qui l'encouragèrent et exprimèrent la conviction que le duc, qui avait ses idées noires hier, serait plus conciliant aujourd'hui et ne parlerait certainement plus du mariage monstrueux de messire (lautier avec une fdle sans naissance.

Aprè-î quelques minutes d'antichambre, un héraut d'armes vint les inviter à le suivre.

Ils entrèrent tous ensemble dans la grande salle d'audience et s'arrêtèrent près de la porte.

Le duc était assis sur ron trône. Ce jour-là il n'avait probablement pas d'ambassadeur à recevoir, car on avait déployé peu de luxe et les coui'tisans et les serviteurs étaient peu noinbreux.

Le duc promena un instant son regard froid sur la mère de Gautier et sur les chevaliers de sa suite. II regarda avec une certaine bienveillance la vieille dame dont la figure imposante et encore belle et le port majestueux lui donnaiiml l'air d'une reine; mais il ne manqua pas de remarquer que son visage exprimait plutôt un sentiment de révolte ou au moins de fierté blessée que de crainte. La présence d'Adolphe d'Eerneghem sembla lui déplaire; car, lorsqu'il remarqua ce jeune chevalier, un sourire d'amère ironie courut sur ses lèvres.

Il se leva lentement, descendit jusqu'au pied du trône et (It signe qu'il était prêt à entendre ce qu'on voulait lui dire.

— Approchez ! commanda-t-il.

Madame Van der Hameide et tous ceux qui l'accompagnaient s'avancèrent, s'agenouillèrent et s'écrièrent les mains levées :

— Grâce ! Grcâce !

Ils attendirent en silence la réponse du prince.

— Levez-vous tous... Madame Va:i der Hameide, parlez, nous vous écoutons ! dit Le duc,

Les chevaliers obéirent. La mère de Gautier se rapprocha du trône et dit sans montrer beaucoup d'émotion :

— Redouté seigneur, c'est une mère aflligée qui vient implorer votre grâce pour son fils, le dernier rejeton d'une famille illustre dont les annales mentionnent à chaque page un acte de dévouement et de sacrifice envers ses souverains. Oui, mon pauvre fils, entraîné par une folle passion, s'est rendu coupable d'une faute condamnable; mais, gracieux seigneur, la vie d'un homme du peuple qui ose porter ses mains viles sur un chevalier — l'honneur non souillé d'une fille sans nom poseront-ils dans la balance de

votre justice autant (jue la vie de mon noble fils, l'honneur et l'avenir d'unfi illustre maison dont l'arbre généalogique est enraciné dans la nuit des temps ? — En apprenant votre sentence sévère, redouté seigneur, mon cœur de mère fut frappé d'anxiété et de frayeur; mais la raison me fit bientôt comprendre que cet arrêt ne pouvait être irrévocable dans la volonté du prince. Voire Altesse est le chef et le protectour de la chevalerie. Dieu vous a confié une mission paternelle : celle de nous délendrc contre tonte injustice, insulte ou humiliation; comme à nous cfUe de verser notre meilleur sang pour votre honneur. Que Votre Altesse me pardonn-î ces paroles. Je reconnais que mon fils est coupable et qu'il doit expier son imprudente faute. Nous sommes prêts à nous soumettre huirdjlement à votre décision suprême et nous indemniserons, selon votre haute volonté, les gens qui ont été lésés. Ce n'est donc pas notre droit que j'invoque, mais votre grâce, redouté seigneur, que j'implore le cœur humilié et les mains jointes... Grâce, grâce !

— Grâce, grâce ! répétèrent les assistants.

— Quelqu'un de vous a-l-il encore quelque chose à dire peur la défense du condamné ? demanda le duc, sans répondre â la prière de la mère de Gautier.

Un chevalier d'âge mùr — messire Van Halewyn — s'avança et dit :

— 0 seigneur clément ! permettez à un de vos plus fidèles serviteurs de faire une tentative pour fléchir votre condamnation, si sévère, que toute la chevalerie doit craindre pour l'avenir. Dorénavant il ne serait plus fait de distinction entre les nobles de race illustre et les vilains qui n'ont pu sortir de l'esclavage que grâce à notre condescendance? Ah! prince redouté, telle ne peut pas être votre intention. Tout ce qui est noble, tous ceux qui, comme nous, vous implorent en ce moment et qui ont risqué leur vie au service de leurs princes sur plus d'un champ de bataille, lèvent les mains vers vous. Ils vous supplient d'épargner à la chevalerie celte sanglante insulte. Oh ! soyez miséricordieux pour messire Van der Hameide et pour nous tous ! Grâce, grâce !

Les assistants répétèrent encore cette invocation.

Le prince ne répondit pas encore.

Adolphe d'Eerneghem s'avança. H voulait faire valoir les services personnels de son ami Gautier; mais à peine avait-il prononcé quelques paroles que le prince l'interrompit avec colère et dit :

— Assez... Comment est-il possible, messire d'Eerneghem, que vous osiez vous présenter devant nous pour cette afl'aire? Si vraiment nous voulions être sévère et tout à fait juste, nous devrions vous faire jeter en prison et vous con-

LES SEllFS I»K lUNDIlt:.

damner aussi, m^'ine à mort. Ne savez-vous pas que la loi |iuiiil les complices d'un crime de la mémo peine (jne l'auteur liu crime ? Nous connaissons le rôle que vous avez rempli dans celle trisle affaire; mais, comme vous avez témoit,Mié de la compassion pour la viclime. nous voulons en conclure (|ue l'allenlal n'avail pas toute votre approbation. N'oulilioz jamais le dan^rer (jue vous avez couru par voire imprudence. Nous vous pardonnons la tentative (|ue vovis ave/ osé risquer pour la dclense de votre malheureux ami ; mais il ne convient pas que vous nous parliez de cette affaire.

.\dolplie, tout déconcerté et prolondément allligé. recula en silence.

Le duc jeta un regard sur les chevaliers pour voir s'il y en avait encore (|ui eut (|uelt|ue chose à taire valoir en laveur du chevalier condamné.

Puis il prit la parole et dit avec un accent solennel :

— La loi (jui. en cas de crimes aussi ijiaves, ne lait pas de distinction entre nobles et manants, ordonne la peine de mort contre les assassins et les ravisseurs de fenunes. Messire VanderHameide a donc lieux lois mérité de perdre la vie. .\ notre avènement au trône nous avons, dans toutes les villes, pris Dieu à témoin que nous respecterions et ferions respecter la loi. Nous voulons tenir parole. Nous savons bien que, pendant le lonjî rè{,Mie de feu notre père, beaucoup d'abus et une frran le lé,uèreté de micurs se sont introduits. Nous savons que, chez certains membres de la chevalerie c'est devenu une habitude de n'estimer les gens du peuple que comme un vil bétail. Nous savons aussi que ces victimes du bon plaisir nous dénoncent à Dieu et crient vengeance contre nous. Cela doit cesser, messires, et le seul moyen est ë'a|q)li(|uer la loi sans distinction de |)ersonnes. Nous n'oublions pas (pie vous avez tons rendu de grands services à nos prédécesseurs, et (jue vous êtes encore prêts à donner vos biens et à verser votre sang pour le trône et pour le prince. Ouant à messirv» Van der llanieide. chacun a pn remarquer que nous avions l'intention de le combler de notre faveur particulière. Mais, si nous sommes |)nMs à récompenser tous les mérites, la jn>tice exige de nous que nous punissions les méfail> avec la même équité, .Messire Van der Hameide esldou. blement coupable. Il faut un exemple. Un sentitimenl de compassion pour sa pauvre mère n<ms a poussé — malgré nous cependant — à faire usage de notre droit de grAce et de lui accorder la vie, à condition iju'il prenne pour femme la jeune (ille enlevée...

Malgré le respect dû au prince, 1rs chevaliers montraient par leurs gestes et par leurs murmures

la |)rolonde indignation que cette sentence leur inspirait.

— Oh ! nous savons, messires, reprit le duc, que la mort vous ellrayc moins (|u'un mariage aussi humiliant. Si messire Van der Hameide doit mourir pour e.xpier son crime, tous ceux qui ne sont pas ses parents auront bientôt oublié sa disparition; mais ce mariage par leiiuel un chevalier aurait à payer l'honneur d'une jeune lille du peuple de l'honneur de sa race, serait un exemple qui survivrait éternellement dans la mémoire de nos descendants. C'est pourquoi nous maintenons irrévocablement notre sentence. .Messire Van der liameiile se mariera avec la fille du peuple ou il |)aiera son double crime de sa léte.

Alcidis désespérée mil les mains devant ses yeux pour cacher ses larmes.

Le vieux chevalier de \ arsenare s'avança à son tour et dit après s'être incliné prol(tndéinent :

— Seigneur duc, ma fidélité, mon dévouement vons sont connus. Toute ma vie est là pour témoigner que i)ersonne n'a pins de lespect et d'amour pour iios princes. Si je me vois forcé dans cette cette circonstance fatale, ô gracieux seigneui-, de vous parler avec une franchise (|ni touche « la témérité, j'ose es|)érer (jue vous ne vous en courroucerez pas, car ma vénération |»our mon prince est sans bornes.

— Soyez sans crainte, seigneur de Varsenare. Prenez la défense de votre neveu en toute liberté.

— Prince ledouté, dit le vieillard, vous déclarez (jue vous voulez exécuter et voir exécuter par d'autres les lois que vous avez jurées. Celte fidélité au devoir doit être agréable à Dieu; elle est en même temps notre dernier et ferme espoir. Monseigneur le duc, la loi de Bruges, que vousavez aussi juré solennellement d'observer, dit clairement (ju'aucuu bourgeois de cette ville ne pourra être distrait de ses juges naturels. D'après ce privilège séculaire, aucun bourgeois — chevalier ou manant — ne pourra être renvoyé devant un antre tribunal (pie le banc des échevins. Nous supplions Votre Altesse d'ordonner (jue messire Van der llan.eide, (lui est bourgeois de Druges, soit renvoyé devant le banc des Echevins, pour (|iie celui-ci juge et se prononce >nr l'accnsalion i|ui pèse sur lui.

Un sourire amer contracta les lèvres du duc, surpris et visiblement méc(mtent.

— Notre prince, sage et clément, ne voudra pas se mettre au-dessus des lois dont il a juré luimême devant Dieu d'assurer la fidèle exécution, ajouta le vieux seigneur de Varsenare.

— Nous vous comprenons, murmura le duc Charles courroucé, vous croyez que le banc des

LES SKUFS DE FLANDRE

Kchevins acquittera le coupable et ne le condamnera qu'à l'amende?

— Nous l'espérons, i^racieiix seigneur; la justice est la justice, et vous ne sauriez nous en vouloir si, pour sauver un malheureux chevalier de la mort et du déshonneur, nous invoquons une loi qui jusqu'ici a été respectée par tous nos souverains.

— Messire de Varsenare, vous êtes un avocat habile, dit leduc.Vous pourriez cependant étredéçu dans votre attente. Quoi qu'il en soit, la justice est la justice, en elîet, et nous donnerons les ordres nécessaires pour faire conduire messire Van der Hameide devant le banc des Échevins à Bruges. Quelle que soit sa sentence, elle sera exécutée. Allez en paix maintenant.

— Monseigneur, dit madame Van der Hameide, il m'est pénible de ne pas pouvoir consoler mon pauvre fils. Je vous en supplie, accordez-moi l'autorisation de le visiter dans sa prison!

— Avez-vous l'intention de lui conseiller d'épouser sa victime? Non, n'est-ce pas? Vous vous taisez, madame? Vous lui donneriez de mauvais conseils?... Personne ne peut approcher du condamné.

Madame Van der Hameide et sa suite se retirèrent en s'inclinant; un nouvel espoir brillait sur tous les visages et une étincelle de triomphe éclatait dans tous les yeux. Le duc les regarda partir avec un amer sourire et murmura :

— Hs croient m'avoir pris au piège. Hs osent espérer que le coupable échappera à la mort et en même temps au mariage tant redouté... Ah! ah! nous verrons comment se dénouera cette tragédie.

H fit signe à un héraut d'armes et lui dit :

— Allez chez le bailli de Bruges. Dites-lui de venir immédiatement à la cour.

Lorsque la mère de Gautier entra dans l'antichambre, Adolphe lui dit assez haut pour être entendu par quelques-uns des assistants :

— Madame, voyez là-bas, près de la porte d'entrée, celte jeune fille à côté du vieux paysan. C'est elle...

— C'est elle que mon fils devrait épouser?

— Oui, la jeune fille de Winghene.

En effet, le vieil Evertand, sa fille et Neliszone étaient là.

Deux serviteurs du palais étaient près d'eux pour indiquer qu'ils étaient sous la protection du duc.

L'apparition des nobles dames avait éveillé leur attention, et ils les regardaient avec curiosité. Ils étaient péniblement surpris de voir avec quel mépris les nobles dames et les chevaliers les examinaient; ils crurent même entendre qu'on leur lançait des insultes. Begga, honteuse, baissa les yeux; le vieux Thomas restait calme et impassible en apparence. Lucas tremblait visiblement.

Depuis plus (l'un quart d'heure, le vieil T^verland et surtout sa lille étaient l'objet des railleries des courtisans et des écuyers. Ils les voyaient rire et ricaner d'un air de mépris; par moments, leurs oreilles étaient frappées par des paroles ironiques faisant allusion à la folie de messire Van der Hameide, qui avait expose son honneur et sa vie pour une fille de si basse extraction.

Hs furent tirés de cette douloureuse situation par un héraut d'armes qui vint les chercher pour les conduire devant le duc.

A leur entrée dans la grande salle, la vue du prince debout devant son trône, entouré de ses gardes-du-corps, l'épée nue, les fit frémir de crainte et de respect. Lucas tout tremblant essayait de se cacher derrière le vieux Thomas.

— Ne craignez rien, braves gens, et approchezvous, dit le duc. Je veux réparer, autant qu'il est en moi, le mal que vous avez souffert. Approchez donc.

Hs obéirent et tombèrent à genoux.

■ — Gracieux prince, pardonnoz-moi, dit le vieux Kerle. J'ai eu la témérité d'accuesr mes souverains; mais mon repentir est sans bornes. Soyez béni, monseigneur, mille fois béni! Vous m'avez rendu ma fille.

— Vous êtes pardonné, brave homme. Levezvous et approchez encore; vous aussi, jeune homme, ne tremblez pas et écoutez ce que je vais vous dire. Votre fils est mort; rien ne peut vous le rendre. L'honneur de votre fille a été flétri...

— Non, non, monseigneur. Dieu l'a protégée.

— Oui, mais le monde ne le croira pas. Vous devez être dédommagés. Si Ton vous offrait beaucoup d'argent, vous déclareriez-vous satisfaits?

— De l'argent pour prix de la vie de mon fils? s'écria le vieillard indigné. Chaque pièce d'or me paraîtrait tâchée de sang et me brûlerait les doigts. Non, non, je ne veux pas d'argent, je ne demande que justice.

— Justice? je vous l'ai faite en condamnant le coupable à l'échafaud. Mais quel avantage en retirerez-vous? J'ai trouvé un autre moyen de faire un exemple et de vous donner réparation. J'ai décidé irrévocablement que messire Van der Hameide prendra votre fille pour femme.

Hs ne pouvaient en croire leurs oreilles, et regardaient le duc avec une stupeur mêlée de crainte.

— Qu'en dites-vous, jeune fille? demanda-t-il, vous seriez châtelaine et femme d'un seigneur.

La jeune fille refoula ses larmes. L'indignation et la haine de son ravisseur lui donnaient des forces, et elle répondit d'une voix claire :

— Seigneur duc, pardonnez-moi d'oser résister à votre volonté!... Moi, la sœur du pauvre Jacques,

LES SEUFS I»E KLAMIHE.

devenir la l'eiiime de sitii iiicurlritT".' .1»^ ne suis i|irune faillie l'emine, mais aiicime puissance au monde ne saurait m'y contraindre.

Ses yeux liriliaieiit lièrenient el ses gestes avaient une énergie pleine de dignité.

Sa hardiesse surprit le duc. l'ourlaiil il li regardait avec bienveillance. Elle clait vraiment belle el touoliante ainsi.

— Et vous, brave homme, (juel est votre sentiment".'

— Ma lille a raison, monseigneur. Ne fût-il pas le meurtrier de mon lils, ce noble gentilhomme ne verrait en Hegga nue la cause de son ni.ilheur et de sa honte, et ce mariage ne serait pour elle qu'un long martyre.

— Ce mariage ou réchalaud. Il n'v a pas d'autre alternative pour messire Van der Hameide. Vous voulez donc sa mort?

Thomas Evertand baissa la lèle el se tut.

— Sa vie est dans vos mains : décidez. Lucas murmura à l'oreille du vieillard :

— Mon père, ayez pilié de lui. Dites une bonne parole. 11 n'a pas fait de mal à lîegga.

— Non, monseigneur, nous ne voulons pas de mort. Mais si, pour sauver le meurtrier de mon fils, je dois sacrifier ma fille, eh bien, qu'il subisse la juste peine de son forfait.

— Tous résistent à ma volonti' avec la môme obstination, grommela le duc Charles. Mais le dernier mot n'est |>as encoie dit dans celte affaire... lletirez-vous, braves gens; mes gardes vous reconduiront à votre auberge. Attendez-y jusqu'à demain.

Il se retira, suivi de trois ou quatre serviteurs, dans son cabinet de travail, et ordonna d'introduire le bailli ; puis il fil signe qu'on les laissât seuls.

— Seigneur bailli, dit-il, vous connaissez le jugement que j'ai rendu contre messire \aii der Hameide. Il invoque son droit de bourgeois de Bruges. Je ne veux pas, même en apjiarence, me mettre au-des=us de la loi. J'ai donc décidé (|u il sera jugé par le banc des Échevins de la vi'Ie. Vous les convoquerez anjourdhui même : le con[)al)le comparaîtra devant fux, et vous veillerez à ci; qu'il ne puisse communifjuer «|u'avec ses juges.

— Vos ordres seront exécutés, monseigneur, dit le bailli en se levant.

— l'n mot encore; un double crime a été commis : un meurtre et un rapt. Le coupable est en aveu. Quelle condamnation pensez-vous r|uc le banc des Echevins prononcera?

— Les juges seront libres, monseigneur : je ne puis prévoir leur sentence, répondit le bailli avec embarras.

— l'as de détours inutiles, dil le duc d'un ion

sévère. Vous savez 1res bien comment on a coutume de rendre la justice, on plutôt l'injustice, en lie pareilles causes. Parlez franchement, je vous l'ordonne.

— Redouté seigneur, dit le bailli, on ne peut pas négliger d^' prendre en consid -ralion l'état des personnes. L'accusé est un chevalier de naissance illustre...

— El, un de vos parents, n'est-ce pas?

— nii! très éloigné, monseigneur... Le plaignant est un homme sans naissance...

— E'. à cause de cela, bs juges ne condamneront le coiipible (|u';i une amende el à une réparation pécuniaire à |>ayer aux victimes, n'est-ce pas?

— Je le crois, monseigneur.

— Mais la loi ne l'ait pas ces distinctions.

— (î'est un usage depuis longtemps établi, monseigneur.

— Eh bien, je veux que cet usage disparaisse. Ouoi! pour assurer l'impunité à un ravisseur, à un meurtrier, on ose invoquer la loi contre le prince lui-même, et les échevins de la ville s'arrogeraient le droit de tourner et de violer la loi à leur gré au profit des riches et des puissants? Il faut que cela finisse, vous dis-je. La loi régnera sur tous. Je prévois bien que je rencontrerai des résistances, mais je les briserai, dussé-je faire verser le sang des juges eux-mêmes. Vous m'entendez, seigneur bailli, dussé-je faire monter sur l'échalauil les juges prévaricateurs! Allez maintenant; faites votre devoir; si les juges résistent, metlez-leur la loi sous les yeux. Ne les laissez pas oublier et n'oubliez pas vous-même que le souverain est institué jiar Dieu pour être le juge des juges.

Le bailli, pâle et tremblant, sortit à reculons pour exécuter les ordres du duc Charles.

La soirée était proche. Madame Van der Hameide élait assise à coté de sa fille. Adolphe Van Eerneghem élait debout prés de la cheminée, regardant le fo\er sans feu.

Dans un coin du salon, agenouillé sur un prie Dieu, priait un chanoine de Saint-Pierre, à Thourout, qui, à la nouvelle de la terrible situation de son neveu (iaulbier, élait accouru pour consoler madame Van der Hameide et travaillait an salut de son fils.

Tout en blAmant sévèrement le double méfait de Gautier, il trouvait la sentence trop rigoureuse, et dès son arrivée, il avait tenté d'être admis auprès (In duc, ou doblenir l'autorisation de voir son

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