I.A TOMIlK UK I KU
— Dans les ivcils donl je veux vous parltT, dilil, rt'uiie iiiu' sorte di' siinplicilt' iiaivo, de douce sensilHlilé ol d'inébranlable es|tt rance : un sentiment sincère d'ailmiraliou de la nature de reconnaissance envers Dieu, et d'amour de riiumanité. Ces lectures m'ont souvent toucli»' vivement, mais elles ne me rali<i:uent pas; et (luand j'ai lini un de ces ouvraires, je me sens consolé, je suis plus croyant, pins aimant, et je me réjouis au fond du cieur en découvrant (]ue des cordes si tendres et si pures, qu'on croirait j)ropres aux seuls cnlants, vibrent et résonnent encore dans mon Ame.
Je béj,'ayai ([uebiues excuses et m'ciïorçai de faire avouer an vieillard qu'il louait mes ouvra},'es plus qu'ils ne le méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de sympatbie. Mais il repoussa celte excuse et reprit en forme de conclusion ;
— C'est vrai, cliar|ue lioinme sent d'une manière qui lui est propre, qui peut être innée en lui, mais (|ni jtrovient cepcmlimldessensalionsde sa jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas prétendre (jue cbacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrajres que la religion du souvenir el la foi dans un avenii' meilleur, cela aurait sul'd pour me les faire aimer. Il y a, en outre, des raisons (|ue je ne |)nis vous dire.
Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui venaient à notre rencontre sur la roule. Nous gardâmes le silence jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda :
— Vous ne ferez que traverser Dodegliem, pour aller ce soir loger à Benkelbout? Ce n'est donc pas un dessein |»arlicnlier qui vous amène dans notre petit village?
— Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, f|uelques renseignements sur une cliose qui m'a fié racontée; mais, puis(|uc vous êtes si bon el si serviable, pourcjuoi ne vous demanderais-je pas ce que je désire savoir? Il y a dans le cimetière de lîodegbem une lond)e de fer, n'est-ce pas?
— Il y a , en elfel, une tombe que les villageois naïfs appi'llenl la londie de fer, parce (ju'elle est entourée d'un giillage; mais, cette tombe n'offre rien de r»'inarqnable.
La voix du vieillard me p.irut aNoir tout à l'ait changé de ton ; elle était retenue el sèche cemme s'il avait voulu éloigner «m abréger la conversation.
— Il |)oiisse toujours des (leurs nouvelles sur celte tondie? demandai-jc.
— Il y pousse toujours des Meurs, repéla-t-il.
— Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc esl usé, [larce qu'un esprit, la dame blanche,vient s'y asseoir toutes les nuits depuis des ann'es?
— Un conie d'enfanl, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.
— Je sais bien, mosicur, (|ue ce ne peut être ((u'un conte; mais, du moins, il y a ({uel<|u'un ({ui soigne les Meurs sur la ton)be; car c'est sans doute une l'abli! (jue ces (leurs sortant d'elles-mêmes de terre?
Comme mon compagnon ne répondit pas immédiatement à ma question, je lui dis :
— Il y a (|uelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander conseil pour obtenir la glace de son fils, qui avait été condamné à une amende foite |)our un délit de chasse. Je la fis causeï'. — C'est ainsi (jne j'ai surpris toutes les liarticularités delà vie simple des paysans. — Elle m'a parlé de la tombe de fer, des (leurs (|iii se renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me dire ce (|n'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.
— La chose est tout simple, répondit imni conpagnon, l'homme (ju'on appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe d'une personne qui lui fut plus clière (pie la lumière de SOS yeux. Kn vivant ainsi, depuis la séparation fal;Ue, près d'un tombeau, et en concentrant loute son a(recli(m sur ce tombeau, il triomphe de la mort même; car qui jteul dire que l'épouse cjuc la tombe croyait lui ravir l'ait quitté réellement, quand il I» voit à clia(|ue instant, quand elle renaît cent fois par jour dans sa pensée?
Je regardai le vieillard avec étonnement : ses yeux brillaient d'un éclat étrange et son visage rayonnait d'enthousiasme.
Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton plus calme :
— Voilà noire petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous ponirioiis déjà apercevoir de loin la tombe de (er.
Je ne fis presfjiie pa^ allention à ce i|n il me iiioiilrail, el je demandai d'un air rêveur :
— Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée (|ui re|)ose sous la tombe de fer?
— Vint', vierge pure comme lo lis avant de se faner, murmiira-t-il.
— Mais mariée?
— Vierge et épouse, en e(Tet.
Je ne savais que penser du Ion solennel avec lequel le vieillard avait pnmoncé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une singulière émotion. Je m'imagniais (pie la tombe de fer devait cacher une histoire louchante, et ma curiosité éliil piquée an plus haut point.
Assurément, le vieillard devina ipie j'allais
LA TOMBE DE FEIi.
insisler pour obtenir uncexplicalioii plus précise. Il me prit le i)loc d'albâtre avant que je pusse soupçonner son intention ; et, cornniejenfi'efforçais (le conlinuer à porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en disant :
— Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas près du mur de l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.
Je m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque qui m'apprit le nom de cette uiorte tant regrettée. Rien que des fleurs, mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable que l'ermite — si réellement un ermite veillait sur la tombe — devait être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à revenir de ma première idée.
— Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.
— Depuis quarante ans.
— C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y agenouillant pour prier?
— C'est l'ermite, répondit mon guide.
— Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. S'asseoir pendant quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, quel sentiment profond, immense, infini ! Le sacri. fice, le dévouement, la fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une àme qui habite uéjà le ciel! On pourrait appeler cela de l'idolâtrie, si cette aspiration vers le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte !
— Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.
— Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces fleurs?
— Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec un accent calme et profond; votre cœur m'a pourtant si bien compris! Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, j'entends sa voix; elle me crie au milieu de ses fleurs : « Le temps devient court : j'attends, j'attends! »
— Elle vous attend ! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez usé ainsi ce banc de bois?
— Nul autre que moi.
— L'ermite?...
— Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y taillera... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez-là derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que vous allez les savoir.
Je nie laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin faisant le vieillard reprit :
— Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les sentiments de mon cœur dans le sein de personne. Je vous aime parce que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé cajiable de comprendre une vie que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche à sa fin : un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt autrement que par le souvenir. Pœcevez la confidence de ce que j'ai espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle vaille la peine d'être écrite.
Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous entrions, le vieillard dit :
— Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.
La servante s'éloigna sans mot dire.
Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard et à sa vieille servante; mais il méprit la njain et nie conduisit au fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les pareils des centaines de fois.
— Jetez un ra[)ide coup d'œil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions fastidieuses.
Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient toute sorte de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de chevaux et d'autres animaux très grossièrement taillés au couteau dans du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois figures assez rares, à côté d'une de
LA TOMIJE DE FEU
ces boites d'(i|tale où It's loiiiines imiU'iil les |i;i.slilles (lemeiillie ou îles drajjres deciiruii. On yvoyail aussi un couteau à nianclie de nacre, et plusieurs médailles d'or et d'arjienl avec des rubans verts fanés.
En faisanl le tour île la chambre, je vis successivenitiil le lonj; îles murs toutes les ètuiles ordinaires de> jiMH's élèves de l'Académie d'Anvers : des nez, des oreilles, des main>, des télés, puis des figures entières; plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre {glaise séchéc, |)uis aussi en plâtre.
Je ne vis qu'une seule composition caracléristi(|ue, au bout de cette chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup île prix, car il l'avait enlermée dans une arnndre vitiée pour la liardcr de la poussière et de l'humidité. L'était un g:roupe en plaire représentant une jeune l'emme qui pose la main i:auche sur la télé d'un enfant, tandis que l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de lavenir. Dans le sourire |Motecteur de la femme, el dans l'expiession reconnaissante des traits de Tenfant, il y avait un sentiment profond et presque mystérieux ciui m'émut et me (il rêver.
Après avoir regardé (|u»;l(|iie temps en silence cette œuvre singulière, je dis à nmn liùle :
— Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit pas conçue non plus d'après les rèi,'les classi(|ues. La nature seule a été le modèle de l'artiste, N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?
— Elle a vécu, répondit le vieillard avec un soupir dont le son étrange me surprit.
— (hioi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?
— Qui repose sous la tombe de fer.
— Elle était donc belle?
— IJelle comme le rêve éternel des poêles.
Je me lus, craignant d'aftrister le vieillard par mes (juestions indiscrètes.
Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porte et dit :
— Jiis<|u';i présent vous n'avez vu (|ue les éludes de l'élève : souvenirs qui font ma vie, pourtant! Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. Ce serait une véritable joie pour lui si ses (euvres pouvaient lui assurer votre ap|)robati(m ou du moins votre sympathie.
La salle ou il me lit cnlrer était éclairée par le haut. I-e long des murs, sur des piéde>taux de bois, s'élevaient un grand nombre de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au premier coup d'u'il.
Toutes cps œuvres étaient évidemment rexpre>sion d'une même pensée reproduite sous des formes
diverses. Il n'y en avait aucune qui ne pailàl de la mort el de la résurrection à une vie meilleure. C'était un ange aux ailes déployées qui portail vers sa céleste pairie une jeune tille endormie; — c'était le génie de l'innuortalité ouvrant une londie et montrant à l'àine réveillée le ciiemin de la lumière; c'était celte même jeune tille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un; — c'était un jeune garçon agenouillé sur une pierre lunmlaire, el tenant embrassé une ancre symltoli(|ue; — c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille vieillie; — c'étaient enlin beaucoup de ligures représentant sous une forme saisissante l'image de la vie future après la mort.
Toutes ces compositions res|)iraient la sincérité |»rofon(le du sentiment de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur forme corporelle, mais par quebiue chose de plus élevé, par l'emprcinie de l'âme que l'artiste avaij imprimée dans loules les parties de son œuvre, en y versant un leflet de sa propre âme. Les formes des stalues étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble de ces créations une exf)iession de pensée si parfaite, i\es proportions si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les regardant je me sentis transpoilé dans un nmnde de pensées mystiques el pres(jue surhumaines.
— Une tout cela e>t beau ! m'écriai-je enthou' siasmé. Monsieur, vous ne devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'œuvre sublimes. Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un brillant fleuron à sa couronne artistique !
Il sourit à mon exclamation ; rim|>ression favorable que son talent avait produite sur moi, parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie ironi- (|ue brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.
— Je dis la vérité, croyez moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, el un cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins piasli(|iies; l'art se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus nobles asoirationsde l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande de si parfaits modèles.
Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en s(! parlant à lui-même :
— Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, Ions les battements de mon cirur? F'ermetlrc â la malveillance de soulever le voile de ma vie, et
LA TOMBE DE FER
aiipeler la raillerie sur lout ce qui e.sl sacré pour uioi?...
Eu ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et aiinou(,a que le dîner était servi.
— Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette interruption. La table de l'ermile ne vous offrira pas de mets rechercliés ; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un iiomme qui, comme vous, aime la vie de campagne.
Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois bons plats, auxquels je fis bonneur, d'autant plus que la présence de la servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.
Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui croissaient sur la tombe de fer.
Après avoir traversé cette serre, nous entrâmes dans un jardin délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en riant que bien des gens voudraient être ermite dans un pareil ermitage.
Mais le vieillard, sans répondre à ma plaisanterie, me conduisit sous un berceau de clématite et de chèvre-feuille, s'assit sur un banc, me montra une place à côté de lui et dit :
— Vuus logerez chez moi... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en dormirez pas plus mal qu'à V Aigle, où vous aviez l'intention de passer la nuit. C'est donc convenu ; vous serez l'hôte de l'ermite. Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seid. En un mot, souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.
A un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute petite ferme nommée la Maison (F eau et entourée de bois et de prairies.
Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de bois qu'il savait tailler. Son état lui procurait, à la sueur de son front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse famille ; car il
n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas âge.
Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la maison du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.
Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses enfants, il y en avait un, — un garçon de onze ans, — qui se faisait remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remar(|uable [)ureté. . . Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tète en avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre la mort, On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de paralysie ; car, quoiqu'il ne put articuler aucun son distinct, il entendait cependant fort bien.
Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'est autre que moi qui vous parle en ce moment.
Mon père m'aimait et me plaignait de tout son cœur. Souvent, quand je me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'àme D'ailleurs, comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême et mes moindres gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et sœurs me croyaient innocent, c'està-dire à peu près idiot; les enfants du village avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu île tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec qui j'eusse tant aimé jouer,
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LA TOMliE DE FEU.
se moqiiaii'iit de moi et nri'vilaicnl à cause île inoii iiilirmilt'! .le me senlais la force île prouver que je ne mérilais pas le nom île lou; J'avais soif iramilié, et môme d'eslime et peiil-êlrc y avail-il en moi une suie d'orgiieil ijui m'inspirait un désir maladif de me dislinj,Miei' par l'une ou l'aulre (|iialilé.
l'enl-èlre trouverail-on dans celte aspiration confuse de mon esprit la raison du travail sinj^u- 'ier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux de saule. Je m'appliiiiiais à y tailler avec mon couteau des images de hèles et de gens, et souveat je restais des journées entières absorbé dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mou idée, à tirer du bois une une ligure plus mi moins ressemblante, je sautais, je dansais et je riais comme si j'avais remporté (iuel(|ue victoire; mais si, malgré meseiïorts, aucune ligure reconiiaissable n'apparaissait sons mon couteau, je laissais tomber mon œuvre avec découragement, et je me l(»r(lais les bras de dépit et de cliagrin.
Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les é|)aules avec nue triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu une raison de |ilus pour douter de la clarté de mon intelligence.
Quant à moi, il me >unisait que ma mère sourit quelquefois à mon travail, que mes sueurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sut en faire autant.
Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusi|ue bien avant dans l'après-midi, à imiter la ligure de notre vieux curé. Lorsfiue je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait ronijir de honte si un souvenir |>récieux et sacré pour moi n'y était attaché. — Mais alors il me sembla si bien réussi, que j'en fus transpi.rté de joie et que, en ramenant les vaches à l'étable, je lirai au moins cent fois de ma poche l'informe figure pour l'admirer. Hue le corps et les vêtements ressemblassent de près ou (le loin à ceux ilu curé, ce n'était pas cela qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, du moins, était reconnaissable au premier coup d'oil.
De crainte que mes sieurs ne voulussent jouer avec ma [telite statuette, je la lins cachée et ne la montrai [las en rentrant au logis.
Je m'assis dans un coin de la chaudirc, la main ilans la poche, caressant mon cIk r-irnuvie, et plongé dans de douces pensées.
Mou |iire était allé â la ville pour lesallaires de sou coioMierc: ma mère, mes frères et mes sœurs
étaient à la maison et parlaient du proj)riélaire de notre ferme. Ils avaient appris (|u'il était rac(|uéreur du château de Hodeghem, et que ce jour même, il était venu au village dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle pr(q)riélé.
Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de l'innocent muet; car il ne savait que s(> l lire et rester immobile, ou crier comme un possédé.
Pendant ipie ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte s'ouvrit tout à couj), et um; dame richement velue entra dans notre demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une année de moins que moi.
Cette dame était la femme de noire propriétaire, et elle connaissait très bien ma mère, pour avoir Tcçn plusieurs fois de ses mains le prix de son fermage. .\ussi se mit-elle à lui parler familièrement de la maison de campagne que son mari venait d aciielei', ajoutant ipic désormais elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d aller voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, possédait dans les environs.
Mes frères et sœurs écoulaient curieusement ce que disait cette dame.
Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me ten;iis debout, comme frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. .Mes meud)res tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon cœur battait violemment, el, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait ne se manilcsta point par des cris sauvages.
L'apparition d'un ange, tel ipie je pouvais le concevoir d'après les descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un ange ne pouvait être plus beau (jue cet enfant ne l'était à mes yeux. Sou front et ses joues étaient blancs et |)olis comme l'albâtre. Ses petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel |)en(lant une claire journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses cheveux blonds, épais el soyeux, tombaient en boucles abondantes. Klle élait vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de rorail, des bracelets d'or, el ses petits pieds étaient chaussés de smiliers rouges.
Tout en elle ni'étonnait el me frappait d'une admiration croissante, ménie sa pâleur, sa délicatesse maladive, car celle délicatesse même la fit passer à mes yeux pour une créature supérieun-, d'une essence infiniment au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village
La petite fille me regarda pemiaul qucbjnes minutes avec ses yeux bleus profonds, comnnne pour me demander l'explication de ma singulière altitude. Piii> un >ourire Iraurjuille eldouxentr'ouvril
l.A TOMliE DE FER.
SCS lèvres. Ce sourire pénétra dans mon cœur comme un rayon de lumière et m'arracha un cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel comme si le sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fît perdre l'esprit. Mon cri étrange attira l'attention de la dame.
— Qu'a donc ce petit garçon ? demanda-l-elle à ma mère.
— C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit ({u'il fait, madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.
En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout mon bon sens, et que j'étais innocent.
Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables laits par mon père ou ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait toujours fait de la peine ; mais, en ce moment, devant la créature angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme si j'avais été frappé au cœur d'un coup de couteau. Aussi le son qui s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête et me mis à pleurer.
— Un sijoli petit garçon ! c'est bien malheureux vraiment, murmura la dame.
Et, se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta :
— Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant à parler ! Mais c'est parce qu'il ne le peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, Rose; une marque de pitié le consolera.
Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tèle. Je vis venir à moi la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si profondément ému.
Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouclie murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique céleste.
Je jetai sur mes frères et mes sœurs un regard de fierté; cette marque d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de leur dédain et avait rempli mon cœur de joie et de courage.
Assurément la compatissante enfant sut lire dans mon regard élincelant l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de tous mes membres :
— Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah ! quel dommage que vous ne sachiez point parler !
L étuolion m'arracha quelques cris confus.
— Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela
est laid. N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?
Je ne savais pas ce (jui se passait en moi, il me semblait qu'en ce moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un seui mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.
Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.
Epuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, et j'y restai étendu^ le bonheur et de l'extase sur la figure.
— Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé ! s'écria ma mère, les larmes aux yeux.
Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de longs efforts infructueux, que je serais plus capable d'une si violente tension de mes forces.
Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie demoiselle, et je joignais les mains devantelle pour faire entendre que c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma vie, et je la remerçai comme un ange envoyé de Dieu pour m'apporter l'espoir et la délivrance.
Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à son cœur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait pour un pauvre enfant comme moi.
Elle tira ma mère par son châle pour l'obligera se baisser, lui dit quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle approcha de moi.
Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boite d'une pierre blanche, transparanle et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en me disant :
— Tenez, Léon, ceci est pour vous. II y a dedans du sucre qui vous plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, et, quand vous le saurez,je vous donnerai de plus belles choses encore.
L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et ':omme une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une impression plus profonde qu'elle eût pu s'y attendre. Ses paroles tombèrent une à une une, comme une rosée bienfaisante, sur mon cœur
LA TOMBE DE FER
oppresse'', et se fri'avèivnt en trail-; iiicHaçahles dans mon sdiivciiir. J't'u lus si loiiclit'-, i|iu' je coiitiiiiiai à tourner et à retourner niarliiiialt'inrnt dims mes mains sa jolie boîte, et je ne riMnar(|nai même pas ipie ma nit-ie iiH' la prit pour railiiiirer à son tour.
.Mors je revins à moi. cl j'essayai de faire comprendre à la jidie demoiselle combien j'étais triste de nt' pouvoir rien laire pour la remercier de son cadeau, .le lirai de ma pocbe la (ip;nre du curé et la mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par •restes t|ue je l'avais laiMée moi-même et que je la lui donnais en «''cliange de sa boite.
La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. Ma mère m'excusa en disant que je nioccupais pendant des jours entiers à tailler de petites statuettes, et ([ue, naturellement, je croyais cpie cela valait quelque cliose. .Mes frères et nu's sn-urs se mirent à rin' de ma présomption.
Ilose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonbomme debout sur sa main, le retoni-nail et avait l'air de s'en amuser beaucoup.
(Jue m'importait que tout le monde se mocjuàt de mon ouvratre, si elle seule, qui s'était faite ma protectrice, lo jn;:eail dij,Mie de son attention? Aussi, un sentiment de joie inell'abic inonda mon cœur, lorsque Rose refusa de laisser prendre limage du curé par ma mère, et dit à la sienne :
— .Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit iiar(;on l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon jière, et je jouerai avec, ce soir.
— Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en baussanl les épaules. Donnez-leur des jouets et des pouj»ées (|ni ont conté beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'.-mnser d'une chose sans valeur ; puis, au bout de (juclqnes heures, le joujou est oublié et abandonné, et ils n'y pensent plus.
Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Uose si tel serait aussi le sort de mon humble pré><ent. Un sii:ne de télé me tranquillisa. Kilo m'avait compris, et son geste uie promettait qu'elle conserverait mon petit curé.
— I*ortez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. .M. l'avelyn nous aftendrait. l'eut-être la voilure est-elle déjà prèle. Vous cornprenez «jue, cette année, nous n'habiterons pas le château ; car il est tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera prêt qu'au printemps. .Mors je reviendrai vous voir, car j'aime }\ me Irouverau milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus rpie pour visiter le château... flo.'ie, nous purtons. Donne encore ta main
à ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès (le l(Mi père.
11 était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ précipité m'aflligeait. Rose me serra la main encore une fois, et nn' dit à l'oreille :
— Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vile à parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables ( gnres pour moi; j'en serai bien contente.
Je mis mes deux mains devant mes yeux |ionr ne |»as la voir partir.
Je restai si longtem|)S dans cette position. (|ue ma mère se mil à me gionder durement de mon impolitesse, el me menaça de faire connaître à mcm |ièrc ma cimiluite déi'aisonnable.
Il serait difficile «le vous dire la vive impression que la visite de la petite demoiselle avait faite sur mon espi'it. .Mes parents mêmes avaient jjcine à leronuaitre en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris une certaine gravité, et il était bien lare (piun de ces cris sans nom qui m'échappaient si S(mvenl autiefois, soitit de ma bonclie. (Jnand j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la ciiamltre, el j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche apparition qui me souriait, me serrait la main et mnrmnrail amicalement à mon oreille : <( Apprenez bien vile à parler, alors je reviendrai. »
Je ne jouais presque |)lus av«c mes frères et mes sreurs, je fuyais les autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de mon esj)ril, répéter sans cesse dans mon cceur ses douces paroles suffisait à ma "ie.
Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous parait assurément pas naturelle? Opendant vous (jui, plus (|ue tout antre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez avoir reconnu que le ccnir d'uti enfant se laisse loucher plus facilement et plus profomlénrent que celui d'une pers(mne chez qiri la raison et re\|)érience ont émoussé plus o.i moins la sensibilité. Il est vrai que les émotions de l'enfant sont ordinairement [dus fugitives; mais, moi, l'absence de la parole me plaçait dans une situatitui toute particulière en me réduisant à une méditation solitaire. Les nrèmes pensées se représptitaient cent fois à mou esprit, et, par cette réaction continuelle de
LA TOMBE DE FER
Je me laissai tomber sur une chaise. (Page 11.)
mon àme sur elle-même, mon sentiment acquit une profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de la parole.
Quoi qu'il en soit, les' témoignages de tendre pitié que m'avait donnés la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et — que ce fût Torgueuil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me troublât — toujours est-il que soir et malin, et même pendant la nuit, l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yenx, et tontes les forces démon âme semblaietrt s'être concentrées sur cette seule pensée.
Celle distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne doutaient pas que ma raison ne fût menacée tl'une faiblesse incurable.
Plus d'une fois, quand ils' exprimaient celle crainte, je m'efforçai de leur faire comprendre
qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en aversion mes inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.
Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qn'avant la visite de madame Pavelyn. Bientôt on s'occupa presque plus de moi , et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant des journées entières.
Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice m'avait dit deux choses : « Apprenezbien vite à parler, et faites-moi encore des figures. »
LA TUMUE l)K l'EU.
Ce (leinier vœu, j»i pouvais facilement l'acfiiMiplir; mais le |)remier! appiv'nilie à parler!
S(Mi (It'sir t'Iait iiiie loi tionl riiillt-xiliilitt' m'effrayait et à laquelle, |)ourlanl, jeNoulaisolM-ir, iliit ma gorge se lirdiirer sous mes elfoils.
l'eiitlaiit (Ifux longs mois, je iirenor(;ai constamnu'iil île rt-prler encore une fois son nom; je faisais toute sorte de grimaces, je coniraclais mes lèvres, je me remplissais la bouche de pelils morceaux de bois, je lirais rudement ma langue rebelle; mais(|uoique la sueur jierlàt. sur mon front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni distinctivement, ni plus ou moins mal articulé. I — Chose élonnanle, j'entemlais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix humaine que je fusse incapable d'exécuter (|uelf|ueri»is par hasard, aucune lellre que je ne pusse |ireuoncer. Mais on eût dit que les nerfs de l'appareil vocal s'était brouillés en moi, el ne pouvaient obéir à ma volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait d'autres sons au lèvres. Etcjuoiqueje me préparasse souvent pendant de.> heures entières avant de pousser un s(»n, avec la certitude (jue, celle lois, du moins, ma voix ne me tromperai pas mes elforts, chaque foisj'élait frappé de la même déception a mère.
Je n'exagère point en vous disant (|ue cent fois jai versé des larmes, ((ue je me suis arraché les cheveux, el que je me suis roulé convulsivement parterre avec un désespoir et une rage qui ressenblaient, en effet, à la folie la plus complète.
l'eu à peu, il me fallut reconnaître mou impuissance et perdre décidément tout espoinl'iqjprendre à parler. .Mors je devins triste, découragé el languissant. Le sentiment de fierté «ju'avait fait naître en moi la compassion de Uose m'avait fait croire un instant (jue j'aurais la force de me tirer de l'abaissement. (]elte consolante, cette radieuse perspective s'était refermée devant mes yeux, l'ii nuage sombre avait voilé l'étoile scintillante (pii éclairait mon avenir, .le resterais éternel bnieul le muet iiiur)cent, la malheureuse créature qui ne pouvait pas même exprimer sa reconnaissance à ceux (|ui la plaignaient.
Je restai près d'un mois ané.mii |)ar celle eiïroyable conviction. Knfin, lorsque la dernière étincelle d'espérance lut éteinte en moi,j';icc<q>tai mon tiisle >ort avec résignation, et un peu de paix ! rentra dans mon :'ime.
Alors je recommençait àlailbrdes figures do bois de saule, mais non plus par orgueil, ni avec l'espoir de me dislirjgucr en (pielque point des autres «Mifanls; non, je n'étais mù que par un sentiment passif de reconnaissance et de devoir. Je
savais (|ue n)on travail serait agréable à la charilabb^ petite demoiselle; c'était là le seul mobile démon activité.
Vax peu de temps, j'avais fabrirpié un ceitain nombre de staluelles. Il y avait des figurines (pie je désignais sous le nom de vaches, de chveaux, de moul(Uis el de porcs, (|uoi(prelles ressemblassent toutes singulièrenu-Mil les unes aux autres, il y avait aussi des maisons, des églises, des oiseaux el des hommes; mais ce (|ui me plaisait le mieux, ce que je regardais avec complaisance, c'était une? figure de garde champêtre, avec scm grand chapeau sur la tète et son sabre reluisant dans la main.
J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un tiroir de notre commode. J'y i serrai mes petits chefs-d'œuvre, pour ne les en i retirer qu'au moment ou Uose reviendrait à Bode- | ghem. Personne ne pouvait voir ces produits de ! uKui art. Elle seule, pour (|ui je les avais faits, | devait les recevoir de mes mains avant (pie per- | sonne les eût touchés. j
Ainsi les mois se |)assèrent, ainsi vint l'hiier [ qui devait précéder son retour. i
Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le tenue échu de notre fermage. A force de [irières et de supplications, je la décidai à |)rendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me promettre qu'elle la donnerait à la petite fille (It! ii(»tre propriétaire.
Durant rab^ence de ma mèie, je fus éliangemcnl agité : je courais autour de la maison et dans les chain|)s, |)0ussé par une grande i:i(|iiiéludo. Que dirait Hose de mon ouvrage? Sourirait-elle, el serait-elle contente de mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son c(Mé, elle dirait (|ucl(|ue chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon attente anxieuse, que j'en tendais Uose prononcer mon nom ; — car ce ne pouvait être une autre voix (|uela sienne, ce timbre argentin (|ui résonnait au tond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix compatissante : « Pauvre petit Léon! »
Dans laprès-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de notre demeure, pour voir si ma mère ikî revenait pas encore. Dès que je laperions, je couru>à sa renconire, el lui demandai, les bras tendus et les yeux étincelants, commenl ou avait re(;u là-cas mon petit garde champéire.
M. Tavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de bon c(eur; Uose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de mon cadeau; elle avait ajouté (ju'au printemps prochain, elle viendrait au château avec ses [.arents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup de ces petites figures pour s'en amuser.
LA TOMBE DE FER
Ma joie ("tait inexpriinal)le-, emporté par mon cinofion, je me misa sauter et à crier, comme je le faisais autrefois.
Quelques paroles de ma mère me calmèrent subit(Miient, et firent tomber toute ma joie. Ilose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore parler. Cette question me rappela au sentiment de mou impuissance et à la conscience de mon malheur.
Hélas! la bonne Rose m'avait dit : « Vous devez apprendre à parler ; » et moi, pauvre déshérité de ce monde, j'élais toujours aussi muet que lors de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de lui offrir cette preuve de ma gratitude.
Je courbai la tète, et marchait silencieusement dans le sentier sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.
Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.
Dans mon impatience je me promenais tous les matins par les bois et les chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, gage de leur confiance dans le retour du beau temps.
Après beaucoup de nuit froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du midi : les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de pâquerettes tirent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche atmosphère du mois de mai.
Le moment si longtemps attendu n'était donc
plus loin; chaque jour. Rose pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un temps doux et un clair soleil qui invitait irrésistiblement à s'allei' promener aux champs.
Pauvre insensé que j'élais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète descendre dans mon cœur, à mesure que le moment désiré approchait.
Elle me demanderait : « Ne savez-vous pas encore parler? » et, moi, le rouge de la honte au front, le cœur plein de dépit et de cliagiin, il me faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Una fois que celte idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon espiit agité faisait surgir devant mes yeux l'image de la petile Rose, je tremblais en entendant tomber de ses lèvres la fatale question : « Ne savez-vous pas encore parler? »
Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.
Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des figurines. Gomme mon tiroir était plein depuis longtemps, j'avais donné les moins réussies à mes sœurs et j'en avais fait de nouvelles, et de meilleures, à mon avis.
Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais plus ni le courage ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y toucher.
Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant le lundi du marché, nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret me travaillait les nerfs. 11 m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt fois en une heure sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma singulière agitation ; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude pouvait me délivrer de celte terrible question : « Ne savez-vous par encore parler? » qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me poursuivait comme une accusation.
Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin qu'elle
LA TOMBE DE FEU
(Ii'vail suivre pour vonirà notre ferme. Il esl bien vrai iju'après (|Ut'l<jues inslanls je m'enfuyais, mais chaque fois, je revenais à la même place, pres(|ue sans en avoir conscience.
Un certain j(mr — c'était le -li) mai de l'année iSOfi — j'avais erré dans les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du château. Après avoir longtemps reirardé les bâtiments, derrière les bosquets de serini;ats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête contre un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de dnulnureuses réllexinris.
Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé tout à coup par le son argentin d'une voix (|ui criait de loin avec un accent de joie :
— Léon ! Léon !
C'était la voix de Ilose, la même voix qui me parlait toujours dans mes rêves. Aussi, je ne m'empressai pas de tourner la tête, car je croyais à une nouvelle illusion de mes sens.
Je fus saisi d'un tremblement vinjenl. Je vis Ilose, Ilose elle-même, qui, entre un beau monsieur el une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait du jardin du château et entrait lians l'avenue.
Elle lirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut i)lus qu'à (|natre ou cinq pas do moi; alors il ne put contenir plus loni;temps l'impatience de sa fille. — Elle boiulit en avant, et saisit ma main tremblante; j'étais blême, el je voyais déjà avec inquiétude sortir de ses lèvres la ([ueslion si redoutée.
En effet, ses premiers mots furent :
— Eh bien, Léon, savez-vous parler?
Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses lui apprirent que j'étais muet comme au|>aravant.
— l'auvre Léon ! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour cela... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon nom. Vous apprendrez à parler petit à pelil.
Dans l'intervalle, ses parentss'étaient rapprochés de nous, .^oii père mil sa main sur ma tcte et me fon;a, par un doux mouvement, à lever les yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance :
— C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes : c'est un jidi enfant. — El lu ne sais pas parler du tout! me ilemanda-t-il. Un garçon adroit et leste comme toi serait muet et roterait muet? Ce serait rerlainement ungraml malheur... Et pour(|uoi plcure.>lu, petit? Quelqu'un t'a-l-il lait du mal?
— Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la petite demoiselle en soupirant.
— Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit |)as lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner un peu de peine... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la parole.
En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toute sorte de gestes et de cris inaiticulés, de démontrer au |)ère de Ilose que la bonne volonlé ne m'avait pas manqué, et, que, pendant de^^ mois, j'avais fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore le Jiom de sa fille.
11 me regarda avec étonnemenl, mais avec une bienveillance évidente; mes yeux étincelaienl; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et j'expli(juai, par des signes intellii,Mblcs, (|ue je me laisserais volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me prit les mains, comprima mes gestes el m'obligea à me tenir traii- (luille; i)uis je le l'enlendis (jui disait à la dame :
— Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien intéressant ! El la femme Wolvcnaer prétend (ju'il y a (}uelque chose de dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esjMit net et éveillé.
Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant monsieur en fut profondément touché.
Je me sentais tout à lait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour elle.
Je comptais rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et je tournais ma clef sous se^ yeux, |)our lui faire comprendre (jue j'en avais sculpté beaucoup, tout un tas, cl ({u'clles étaient à la maison dans une armoire.
Rose, en proie à une vivccuriositi-, jiria instamment ses parents de se hâter, pour qu'elle |>ùl voir plus tôt les petites figures.
Ses parents cédèrent à son désir; queli|ues instants après, .M. l'avelyn entrait avec ^a famille dans noire humble demeure.
Sans faire attention aux saints el aux cérémonies de mes parents, je m'élançai vers la commode ; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail de six mois, elje me mis à étaler touîes mes figurines sur notre grande table.
Je les arrangeai les unes à la suite des autres.
LA TOiMBE DE FER.
processioniiellement, comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus de place pour mes petites maisons et mes églises.
Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul cou|) d'œil toute cette richesse et que je lui lis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit à battre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes efTorts.
J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.
Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon cœur. Mes parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères et sœurs écoulaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés que de nous ; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes jeux...
La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux soldats en leur faisant pousser' leurs grands sabres l'un contre l'autre. Je jouai sans doute cette scène d'une manière très vive et très compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres et de maisons, nous poussâmes tous deux un l®ng éclat de rire, et Rose dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.
Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de Rose avec mon père. Us nous regardèrent un instant avec satisfaction et parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et rougissait de plaisir.
Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus singulières ou peut-être
des meilleurs petites figures, les examina avec bienveillance et hocha la tète d'un air content; puis il Mie frappa sur l'épaule en disant :
— As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes pas très beau; mais il y a quelque chose, il y a un certain esprit dans ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bétes?
Je montrai du doigt sa fille.
— Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah ! comme je vais pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment il doivent marcher les uns derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.
— Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de tous ses joujoux?
Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai mes figurines et je le tendis à Rose. ELe hésitait à accepter mon cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M. et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes œuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri de triomphe.
JNotre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse, c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs lui ferait du bien.
Us exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose, qui ordinairemeni montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon cœur et avec tant d'animation.
Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton fort aimable :
— Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château, vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi. Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.
— Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain! Oh! comme nous nous amuserons!
Je tombai tout tremblant sur une chaise. — Quoi! je dînerais au château, à la même table que Rose ! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré entre mes frères et sœurs? — Demain ! demain !