I.A T0M15K \)E M. II
Comllicii mon soihimimI fut t\'^'\\(' coite imit-lâ, Ceiil lois je rêvai (Hie, la rnaiii dans celle (It* Uose, je jouais dans un liean jaidin, liean rumine le paradis, (|ne ma mèic ni'a\ail souvent décril. Nous courions, nous dansions, nous sautions, cl nous nous amusions avec un plaisir et une béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paioles, et moi, malheureux! tians mon rêve, j'avais le don de la itarolc,et je lui lénniiiiiiais ma reconnaissance en un langage clair et plein de sentiment.
Puis la >cène cliangeail de nouveau; jN'iais assis aune grande table et je mangeais des mels si succulents et de si appétissantes friandises, que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la bonlifiuc du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil régal.
D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui (tccupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Hose m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être ce cadeau? 11 m'était impossible de faire une supposition probable. Je pensais bien à un grand cheval de bois, a une belle cravate, à un grand gâteau, et à beaucoup d'autres choses, mais ma raison me disait (pie je me trompais assurément.
Abusé par mon im|talience, je me levai au milieu delà nuit, croyant que c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortit de la commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une demi-journée à attendre. Je restai longtemps a^sis daii^ un coin de la chambre, l'ieil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère (pic l'horloge ét.'iit arrêtée et ({n'elle devait la faire marcher, elle me prit par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les pieds dans la maison avant que midi sonnAt au clocher.
J'errai dans les bois et «laiis les champs, je revins dans le village, je tournai autoiir de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le jiremier coup de midi retentit dans les airs et me lit pousser un cri de joie.
I.orsfpie je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma place accontnniée à coté de mon père; mais mon assiette resta virle, bien
entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en riant des mets succuleiils (|ne je goûterais ce jour-là; mes frères et mes sœurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical, l/épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que d'habitude, et |)lus d'une fois ils laissèrent retonilx'r la cuiller dans leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en plaisantant d'oiseaux roiis et de châteaux de massepains. P(Mir moi, je ne fais lis guère attention à ce qui se disait; ces descriptions alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire (|ui, sur l'aimable visage de Rose, rayonnail délicieusement vers moi.
Dès que le dincr fut liiii, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savo i, et mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps avant que ma toilette fût achevée, car jedevais être aussi beau que possible, quoi(|uc mon père |)réten(lit qu'il était absurde de me revêtir de mes babils de fête pour aller jouer.
Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un air grave et sévère commenl je devais me comporter an château, et ce ([ue j(> pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien : je devais soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne jxmvais pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait (|uelqnc chose, je ne devais pas manquer de me baiser la main, non seulement |)arce que cela était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.
l'iMî heure yoiinait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu, et «pie, frémissant dinipalience, je m'élançai hors de la maison.
Je courus t(ml d'une haleine à travers le village et raveiiiK* du château; mais, lors(jue j'approchai de la grille ouverte et ipie je n'aperçus persimne dans ce jardin, je fus |)ris d'une frayeur secrète. J'entrai cvpendant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, regardant de Ions côtés si je ne voyais personne. — Qu'elle était belle la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large |)eloiise. pareille à une prairie, s'étendait de tous côtés jiis(|u'an pied des grands arbres. Au milieu du ga/(m \erl coulait une eau claire que j'aurais pris |iour le même ruisseau <|ui passait à côté de notre maison ; mais elle était plus large et plus profcmde. I II j)niii arrondi comme un arc gigantesque sêlan-
LA TOMBE DE FEU
(■ait (rmi bord à l'autre. Ce pont était formé de branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je n'oserais jamais letraverser, de peur ([u'il ne se rompît sous mon poids.
Autour du jardin s'élevaient de i;rands arbres, serrés comme une forêt impénétrable; au pied de CCS grands arbres, les lilas croissaient en si grande abondance, que leurs fleurs empourprées entoulaienl tout lejardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la plus délicieuse. — Partout où je promenais mes regards, le long des sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs et des plantes qui m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes bizarres et leurs brillantes couleurs.
La solitude complète et le silence solennel qui y régnaient me firent peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon cœur battait dans ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une porle s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit en me grondant :
— Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est j pas bien à loi, Léon. Nous avons déjà commencé à ! dîner. Mon père pourrait être fâché.
Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.
— Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne faut pas avoir peur; sois gai. Ah ! comme nous allons tout à l'heure jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? quel dommage que tu ne saches point parler ! Mais, c'est égal, je te comprends bien.
Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien que Rose s'écriait en plaisantant :
— Mais, Léon, qu'as tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.
Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif; mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant laquelle il se tenait.
Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or. Les parents de Rose étaient assis autour d'une lable. Je restai debout sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.
Rose me conduisit à une chaise, près de la lable, et m'obligea à m'y asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et tremblant.
{'i^ domestique m'attacha une grande servioile blanche devant la poitrine, de faeon que je pouvais à peine remuer les bras.
Les parents de Rose, et même le domestique, sendjiaient s'amuser beaucoup de mon emb;)rras et riaient tout bas. La con)patissanle petite fille seule tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.
M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau de pain à côté de mon assiette.
J'élais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le cœur me battait si fort, que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais j'élais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un œil hébété.
Rose eut pilié de ma confusion et vint à mon secours. Elle avança sa chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite, grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes, je m'enhardis un peu. Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et une tendre sollicilude qui pénétrèrent mon ca^ur de reconnaissance.
Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son éclat. Une chose surtout excitait mon admiration et attirait irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes derrière la tête et des ailes à chaque pied; il tenait dans sa main droite deux serpents entrelacés.
Déjà Rose, voyant mon étonnemenl, m'avait dit (lue cette statue représentait le dieu Mercure; mais
LA iOMl'.E DE FEU.
comino ma mèro, en me faisant rrriter mon calt'chisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu sombhilile, IVxplication ne m'apprit rien, (le n'rtait pas, d'ailleurs, la si!;ni(ication de la statue (|ue mes yeux cherchaient dans celte leuvre d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la i)ierre, le corps et la li|:ure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car plus d'une lois j'avais baissé la tête en rrissonnaut, craiirnanl que ce dieu inconnu ne sauti\t sur moi. J'examinai avec une allentiitn curieuse comment la slalue était faite, et je m'efforçai d'en graver les formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eut été possible de tailler dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose (|ui y ressemblât.
Pendant le diner, ou avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en avait l'ait boire. La rouge iifjucur me |>arut acre et amère. L(»rs(|n'(»n servit le dessert, Rose me dit ([u'on allait ai)|)orter du vin doux qui me plairait bien. Tandis (ju'elle parlait encore, le domcsti(|ue s'approcha de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement ce qu'il allait faire avec une espèce de pince tju'il tenait à la main...
Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu; et, comme llose cachait sa (igure dans ses mains en poussant un grand cri, je crus fju'il lui était arrivé malheur.
Tremblant comme un roseau, je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur sortit de ma poitrine, et je criai distinctement :
— Rose ! Rose !
— Ah ! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, jjapa? Il a prononcé mon nom aussi bien et aussi distinctement (lu'une personne ([ui sait parler.
Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait semblant d'être effrayée. Pour calmer mon elTroi, elle me mit dans la main un verre de vin mousseux, cl me força de le vider pres(|ue entièrement.
fendant ce temps, ses |>arenls parlaieni de moi et de l'étrange phénomène dont ils vcnaieul d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, lorsque j'eus l'ail jjlnsieurs elTorts inutiles, (|u'il m'élnit devenu de nouveau lout à fait impossible d'articuler un sou déterminé parla seule force fie ma volonté.
— C'est sfuis l'impression de la Iriyeur ou d'une violente émotion que ce garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu
plusieurs fois que des gens iniiets depuis leur enfance avaient recouvré la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose pourrait arriver au (ils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui donner complètement et définitivement la i)arole?
Je ne comprenais pas bien ce (ju'il voulait dire; mais ses paroles me firent tomber dans de profondes rédexions, d'où je ne fus tiré (juc lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le donner.
La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra bientôt en montrant un objet (|ui était enveloppé d'un papier. Pendant qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de. son enveloppe, puis elle le mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait comme de l'argent, et le manche était l'ait d'une sorte de coquille où la lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement toutes les lames (ju'il portait, elle me (lit:
— Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu m'as laites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant que tu pourras lailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi moimême, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau avec une admiration mêlée de stupeur. .Ma mère voulait te donner un grand gAteau ; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus de plaisir. Je ne m? suis pas trompée, n'cst-il pas vrai ?
Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux parlaient sans doute en ce moment un langage bien exjjressif, car tous ceux qui me regardaient, même le domesliquc, furent profondément touchés de la reconnaissance qu'ils y lisaient.
Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et j'ouvrais alternativemeni les petits couteaux, la lime et la petite scie, et déjà je m'en servais en imagination, (juello richesse ! Des outils de tonte espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce prolectrice ! et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments choisis et donnés par elle !
LA TOMBE DE FEU
C'était une scène elTioyable. (Page 22.)
J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait :
— Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu retourneras à la maison, sinon, il le ferait oublier de jouer. Allez ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez. Le temps est doux et sain, nous prendrons le café dehors, en plein air, et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.
Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.
Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec Rose, la timidité, qui
pesait sur mon cœur comme un plomb, disparut, et je respirai à longs traits.
Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui élais fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.
A[)eine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos désirs.
Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courions sans le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de plaisir et d'ardeur.
LA TOMBE DE FEU
M. t'i in:nla!iic Pavclyn, assis devant le château sur iiiio li'irasse, inciialenl pari à iidtre joie et l)all;iieiil des mains ilia(|iie fois <|ne llose, par un bond lri;er, trahissait la (((ne et le plaisir de vivre.
Ënlin j';itlra|)|tai un des papillons blancs dans mon lilet. Ce lui une joie et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Uose courut vers ses parents, (|ui riaient de bon Cd'uide son émotion. On alla cherclicr une boite, el le papillon fut pi(|uc dedans.
M. Pavflvn dit (|u'il était très content, et que je pourrais venir jouer souvent si llose contiiniaità s'amuser de si bon cœur; mais la jeune lille n'eul pas la patienci» d'attendre que son père eût fini de parliir. Klle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant:
— Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vile! Vile!
Je pris encore (|nel(|ues-unes de ces jiauvres petites bétes. Chaque fois, nous les apportions à M. Pavelyn, ijui leignail de partager notre joie triomphante, et qui tenait la boîte prèle.
Enlin Uose parvint aussi à en («rendre un qui ouvrait et leruiail ses ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'éait un |)apilloii d'un ronge; foncé avec des taches d'ar.^enl cld'aznr.
Il est impossible de peindre l.i joie de Itose. Comme une biche échappée, elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, (jueje ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la resplendissante |)etite béte; il lui semblait que désormais aucun papillon iie pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de nouxean avec passion.
Nousconlinuàines pendant longtemps celle aniu- .sante chasse. M. et madame l'axfdyn él;iient rentrés après avoir pris le café.
IN-ndanl (jue je bondissais, le (ilet en l'air, devant le bon(|uel de seringats, Hose, en poursuivant un papillon dans une direction opposée, s'étaii éloign'-c de moi.
Tout à coup j'entends un violent cra(|uemenl... Je tourne les yeux vers l'endroit d'où ce bruii étrange élait parti! Ciel! quel horrible lableau! j'ap«'i((Ms Flosequi tombe par-dessus l'appui brisé du pont et (jui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse! — .Ma langue se déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec tonte la foret' qu'un muet peut dcmncr à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent de hkui gosier, des paroles claires et distinctes ;
— liose, |{o>e ! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...
Mon exclamation perçante retentit à tra\ers le jardin, jusque dans les appartements du château.
.le m'él.mce; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre... Du linui iIu pont, mes yeux égarés ne
voient plus rien (|u'un pan de la robe de ma bienfaitrice... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Uose, je prends sa tête entre mes deux mains, el je la soulève au-dessus de l'eau. Cet efTorl me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma poitrine par le ne/ el par la bouche, avec l'air <jue j'aspire; je suffoque, el je sens mes forces m'abandonner. .Mors descend en moi la certitude que je me noie, que je vais mourii'; mais ce n'est pas la crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême : non, c'est la douloureuse pensée que Uose aussi va nioniir. .Même (juand la dernière convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que le regret et la douleur du malheur de Uose...
Je ne sus naturellement (|ue plus laid ce (|u'il advint de nous.
Mon puissant cri de détresse avait reten'i jns(|ue dans le chiileau. M. et madame Pavelyn, ainsi (jue les domestiiiues el les servantes, étaient sortis toul effrayés, ot avaient regardé autour d'eux pour savoir ce (|ui élait arrivé. Pendant que l'tm nous cherchait devant el derrière le château, el qu'on appelait Uose à grands cris, un des domestiques s'approcha du pont et vil la robe blanche de sa jeune maîtresse (|ui (lotlail sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha Uose, qui était sans connaissance, el la porta sur la pelouse.
Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé el ruisselant de sa (ille, était tombée évanouie dans les bras de s(m mari, avec un cri de terreur mortelle; .M. Pavelvn la confia aux soins d'une servante, et se précipita, à demi moil d'inciuiélnde, vers sa fille.
Uose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau, el qui avait respiré aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la léte (hdiors, ne tarda pas à donner signe de vie el à rouvrir les yeux.
Le premier mot (|ue M. [*avelyn prononça, après avoir manifeste sa joie de voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique (|ui l'avait repêchée se rap[)ela avoir senliquobpie chose sous l'eau el avoir été obligé de déchirer le lahlier de Uose pour la dégager d'un objet (|ui semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva sans peine, el me déposa sur le gazon, mm loin de l'endroit où l'(m s'empressait pour faire revenir Uose à elle-même.
C'était une scène eiïroyable... Ici, une mère qui s'était évanouie devant l'horrible conviction qu'elle avait Vil le cadavre de son enfant noyée; là, un |ièrc au désesjioir, rappelant par ses baisers le sentiment et la vie dans le corps iuerte de sa fille;
LA TOMBE DE l'ET..
plus loin, celui d'un petit garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour toujours.
W. Pavelyn, malgré son émotion, n'avail point perdu sa présence d'esprit. Il avait envoyé immédiatement c'ie/ le docteur par un des jardiniers qui élaieiit accourus, en lui recommandant de fermer la grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait d'arriver. Puis il avait fait porter sa tille près de sa femme évanouie, afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temjis. 11 parvint à faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide des domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son enfant.
Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun signe de vie.
Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa fe/iime et couché sa fille dans un lit bien chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me soufller de la fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais sauté dans l'étang et soulevé sa têle au-dessus de l'eau pour l'empêcher de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il réussit enfin après de longs ellorts. Je commençai à faire quelques mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et, quoi que l'on pût dire à mon oreille, ou quelque signe que l'on me fît, je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.
Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de laine, m'emporta à la
maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne produisit un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes souffrances.
Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma mère et ma sœur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.
Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Piose, qui était assise à mon chevet et tenait ma main dans la sienne.
C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille : « Pauvre petit Léon! « m'avait réveillé tie mon long sommeil. D'un coup d'reil rapide, j'aperçus aussi mes parents, mes deux sœurs, la bonne de Rose et une voisine.
D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était ainsi assise près de mon lit.
— Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri;- mais nous ne jouerons plus jamais près de l'étang.
Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; un cri triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie étourdie :
— Rose! vous vivez?... Ce rêve...
— Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de mon lit, les bras levés.
Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel désenchantement.
Mon père m'embrassa avec émotion.
— Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.
Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi :
— Parler? Oui! Rose... Pas morte... Heureux, heureux!...
La petite fille frappa dans ses maivs avec joie; mes parents pleuraient et adressaient au ciel irurs
■Jl
LA TOMRE ItE FEU.
actions de pi*Hces. Pendant ce lemp.s, je prononçais, avec une voliil)iliU' liévroiise, nne foule de mots sans siiinilication et sans suite, uniciuenient pour entendre enrore le son de ma voix et m'assurer (|ue, cette fois, le don de la parole in'élait définitivement ac(|iiis. deux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins éloinK-s que moi du bahil embrouillé qui loinliait de mes lèvres, et tous me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle s'opérait devant leurs yeux.
Kniin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous avions été retirés de l'eau t<»us les deux, jiar un domestique.
Mes parents, après un piemier épancbcment de joi»'. ajoutèrent (|uelques explications au récit de Hose, et j'appris ainsi tout ce (jui s'était passé la veille.
J'avais ris(iuf ma vie pour sauver la vie â llose ! Elle m'aimait pour cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapjtrocbé de Kose... et, en outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si lier et si joyeux rpie mes yeux élincelaient d'orgueil.
J'avais encore un peu de peine à parler et souvent mon langage était confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des personnes; mais l'enchaînement et l.i construction des mots m'embarrassaient.
Ma maladie avait eu si peu de suites, que, <lès que le calme fut rentré dans mon esjirit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai une tartine. Ma mère m'app(»rta un |)eu de pain émietlé dans du lait, et il lalliil me contenter de cela, quoi(|uc j'eusse assez grandiaim, me semblait-il, |iour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon désesjjoir, im ne me permit pas non plus de me lever, parce que le docteur l'avait défendu.
Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations amicales, de me témoigner sa rec(mnaissance. Sitôt (|ue je serais tout à fait guéri, noua irions jouer encore tians le beau jardin du château; mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était déjà occupé à enloiirer l'étang d une palissaile à cl;iire-\oie el à construire sur le pont un nouveau garilr-((iii d'une solidité très rassurante.
L'aimable [»etile fille me (juilla au bout d'une bonne demi-heure, pour aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Kilo re. int dans ra|)rès-midi, el ni'apporla deux ou
' trois verres de gelée de framboi.se et de groseille, si rafraîchassanle et si douce, que je ne me rappelais pas avoii' jamais goûté rien de si bon.
Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, (jui (lit {|ue je pouvais me lever et commencer à manger peu à |ieu. D'après son opinion, j'étais (ont à fait guéri.
Je passai toute la soirée de ce jour-là assis
alternativement dans le giron de ma mère et sur
les genoux de mon père, et je lius parler-, parler
encore et toujours, pour les charmer par le son
I de ma voix.
Lorsque ma mère m'eut coui-bé dans mon lit
avec une croix au front et un dernier baiser sur
I les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les
songes les plus agréables, les plus heureux,
I bercèrent mon sommeil.
liC lendemain malin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je déjeunai avec mes frères et mes sieuis. Pendant toute la nuit, j'avais rêvé du beau couteau (|ue llose m'avait donné. Je me rappelai que M. I*avelyn me l'avait fait mettre de coté. Le couteau me trottait dans la tète, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si j'avais seulement osé risquer une pareil. e hardiesse.
Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la maison el je me promenai tout seul dans le chemin qui inenait au château.
Rienlùt je l'aperçus (|ui sortait avec sa bonne de la grille du château, et ipii me faisait dtî loin des signes d'une joie exiraordinaire. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit îivec des transports de plaisir :
— Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... .\h ! si tu savais ce que c'est, lu sauterais de bonheur, .Moi-même, j'en suis si contente pour loi, que je sens battre mon cœur. Sais-tu où nous allons? (liiez ton père et ta mère. Ils doivent venir au château jiour parler de loi.
— De moi? Mon père au chàleau? murmuraije étonné.
Klle lépondil avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa bonne ne devait pas nous entendre :
— Léon, tu n'es rprun enfant de paysan, n'eslil pas vrai? .Mon père le dit, du moins. Si tu restes toujours commetu es maintenant, tu deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit ipie tu méritais un meilleur .sort, parce que c'est foi qui m'as empêchée de me noyer. Il compte te faire instruire el te donner une bonne éducation. C'est ce qu'il veut dire lui-même à les parents.
I'ri)fondémenf agité, quni(|ue ne comprenant pas
LA TOMDE DE FER
bien toute l'importance de cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.
— N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu devrais pourtant te réjouir ! L'instruction est une richesse aussi; c'est par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme remarquable dans le monde... Et voistu, Léon, reprit-elle après une pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras plus un paysan, et tu seras liabillé convenablement; alors surtout, en ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons ensemble comme frère et sœur! n'est-ce pas beau?
Je serais son frère! Cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat et tout son bonheur.
— Oh ! c'est trop beau ! m'écriai-je. Rose, ma sœur ! C'est trop, c'est trop !
Nous fîmes quelques pas en silence ; puis elle me dit avec calme en me parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une tendre mère :
— Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je l'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles images : le Petit-Poucet, Pean- (Vâne, Gulliver dans la lune. Si tu n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! c'est alors que nous nous amuserons !
Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée,
— Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne vaut rien. Il veut faire de loi un sculpteur. Un sculpteur est un homme qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.
— Ah! devenir sculpteur, être votre frère!., m'écriai-je en levant les bras au ciel.
Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de son message. Mes pa-
rents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.
Depuis que Rose m'avait dit (jue son père voulait faire de moi un sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à liose, et elle me promit, en parlant, qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.
Lorsque mes parents revinrent du château, une Joie extraordinaire brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, et me prédit le plus beau destin.
M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire mon chemin dans le monde comme un homme. 11 voulait me récompenser par là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la vie à sa fille.
Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me rappeler qu'ils étaient mes bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application constante ; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.
Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, nie touchèren*; profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l'attristait.
Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les premières leçons de lecture et d'écriture.
M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour regagner le temps perdu.
Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne volonté.
LA TOMIJE DE FEU
Aussi, (lès ce moinenl, il iloinia aulaiil de soins à mon inslructioii que si j'eusse élé son propre (ils.
CIkkiuo après-midi, ilrs que la classe t'-tail finie, j'allais an château jtiuer avec Ilose. iJnrant une couple d'iienres, nous folàlrioiis à travers le jardin, parce ipie M. l'avelyn, dans rintériM île la sanlé de sa fille, nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au cliàlean jouer un nouveau jeu, où Uose trouvait |)lus de plaisir (|u'à tous les autres : je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leron de la journée. La bonne petite lille était ma maîtresse d'école. Klle me louait et me {grondait avec un sérieux ipii laisail souvent rire sa mère jus(|u'aiix laiincs; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et d'encouiageanle douceur, (|ueje ne quittais jamais le château le soir sans sentir |)Ius ardent en moi le désir d'apprerïdre.
('ir;\ce à ces encouragements, el avec l'aide de pareils moyens, joints à une promptitude il'espril naturelle, je fis en peu de temps des progrès étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue maternelle.
.M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à la ville, nous rapportait toute >orle de beaux livres avec des images, et nous nous en amusions si bien que. plus d'une fois, il fallut nous chasser hors de la maison |)onr nous faire prendre de l'exercice.
Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A celte époque, noire pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, cl c'élail seulement par la langue franraise que l'on pouvait de\enir (|U('l(iue chose dans le monde. Pendant (|ne nous jouions dans le jardin, ma petite protectrice feignait (juebjuefois de ne pas comprendre le llamand. Il y avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin ; car il me (it apprendre insensiblement une foule de mois el môme de phrases entières de la langue française, avant que le maître décide me jugeât asse< avancé en flamand pour m'apprendre les premières nolions d'une langue étrangère.
Hose ne m'enseignait pas seulement à lire el a comprendre le français; elle me reprenait chaque fois (jue je faisais un barbarisme, une faute grossière, ou que je couimettais une balourdise. Elle me disait comment on doil >.e comporter en bonne c<tm|tagnie, cl ce que perniel ou défend la bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me l'inculquait a\ec une douce pcrsistaiwe. Entre .-«es maiM>, le pauvre (ils de paysans ressemblait à un morceau de cire ({u'ellc pétrissait et façonnait de manière a en faire une créature r|ui fùl son égale par la distinclion des goûts, la pureté du langage et le développement de lintelligence.
Uose remplis>ait si (idèlement cl si sérieusement
son rôle de protectrice à mon égard, que madame l'avelyn l'appelait m\ iirlid' iiièrc. Il arrivait souvent, lorsipie nous étions occupés de nos livres, le soir, dans le château, et (|ue je me hasardais à demander (|uelquechoseà madame l'avelyn, qu'elle me lépondit en plaisantant :
— Votre pelile mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.
Alors Hose levait la tête, el une (ierté singulière brillait dans ses yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère el d'avoir un enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit el probablement du bonheur de sa vie I
Je savais alors parler très bien el iort distinclemenl, on vanlad même la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et mon humeur était fort li'anqnille. IVobahlemi-nt mes éludes assidues avaient contribué beaucoup à donner celle gravité l)récoce à mon esprit enfantin; mais les exhortations (juolidiennes de ma mère y avaient contribué plus que toute autre chose. Cha(|ue fois que je; sortais de la maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles :
— Léon, n'oublie jamais ce (jue tu es el ce que sont les bienfailcnirs. Uesle sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.
Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'aimée où Uose devait (|uilter le cliAleau avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que je n oubliasse point d'aj)prendre el d'étudier avec application. Si je remplissais convenablement ce vijeu, elle m'aimerait bien, et me donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.
Lors(]u'elle fut assise dans la voiture qui dev.iil l'cMiipoiler, el que je la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria enc(»re d'un ton moitié sérieux, moitié railleur :
— Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que la petite mère soit contente de loi à son relour. L'hiver ne dure pas longtemps; il faul le dé|)éclier cl apprendre bien le français, entends-tu?
Le maître d'école était her de nie> |»rogrés surprenants, dont il s'altribuail seul le nnrite. En effet, il ne pouvait savoir (|uelle part considérable Uose avait prise à nu»n instruction.
Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, c ne une preuve de son savoir et de
LA TOMRE DE FEK.
son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout particulier.
J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je lins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le professeur zélé de mes frères et do mes sœurs.
Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais, jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.
Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses Persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du beau jardin!
Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je fus trompé dans mon attente.
M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout bas avecle maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On me fit lire en français et en flamand ; on me fit faire une multiplication difficile ; on me fit montrer les villes et les rivières sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me tit écrire en français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.
Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup de bienveillance :
— Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de ton maître. Continue ainsi... Mais pourquoi me regardes-tu si singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivée au château? Je t'en parlerai tout à l'heure.
En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait me dire d'elle?
Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit :
— Viens, mon garçon, suis-moi : tu as congé pour ce matin.
Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter que madame Pavelyn avait
été très souffrante cet hiver, par suite d'une inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui faire du bien.
C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château, et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes frères et sœurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents; mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.
Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me dit :
— Va mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et studieux : je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien en ce monde.
Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.
La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me traînai jusqu'à la maison, et je racontai ;i mes parents, avec les signes d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'ai)pliquai avec plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue française.
M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me lit même dîner deux fois avec lui ; mais si bien qu'il me traitât, sa généreuse protection ne sut
I A TOMBE DE FEH.
poinl adoucir la douleur que me causait l'absence de Rose.
Un (liinaïu'lie après miili, je me pninnMiais sur la grande route à une denji-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres commonraiiMit à [lenlrc leur feuillage.
Depuis un mois, j'avais le cieur jrros comme si je ne devais plus revoir Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de cliagrin avait assombri mon esprit ; je ne pouvais plus étudier, et le maître d'école me reprocbail tous les jours mon inexplicable distraction.
Je ne |tensais plus (|u';i elle du malin au soir, et, même pondant mon sommeil, jo versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, (|ue les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incerliludo avait étouffé peu à peu ma dernière lueur de conliance. Elle ne viendrait plus cette année à Bodeghem, — et, même la reverrais-je jamais !
Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une es|)érance secrète, qui me poussait à aller me promener bleu loin sur la grande roule, comme si mon îime voulait s'élancer à sa rencontre.
Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais niachinalement les (leurs jaunes des chrysantètnes, lorstjue tout à C(J!up le roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un cri de joyeuse surprise. C'était bien lavoiture de M. Pavclyn qui arrivait dans le lointain. Mais Kose y élail-elle? Pourquoi y serait-elle cette fois-ci, puisque la môme voilure était si souvent venue sans elle à IJodegbftn.
Tandis que je demeurais immobile, llotlanl entre l'espoir et le doute, la voiture avait liasse. Je n'avais pas vu Uo.se!... Mais tout :i coup la glace de la voilure s'abaissa.
— Léon! Léon! cria sa voix douce.
El j'aperçus sa figure angéliquc (|ui me souriait, et sa main (|ui me désignait avec des signes de joie.
La voiture s'arrêta; je m'approchai lenlemenl et en chancelant, quoi(|ue le cocher me criât de me dépécher. Je tremblais, mon cœur battait violem-
ment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans la voiture, et ferma la portière.
Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec joie.
— Voici ta petite mère de retour!
Et je sentis ses mains presser les miennes...
Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de gratitude envers leur fille leur faisait plaisir.
Enfin les tendres paroles de Rose me rapjtelèrent à moi-même, et, à travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.
— Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à Bodeghem |>our te chercher.
Je la regardai avec stupeur.
— Oui, oui, pour te chercher : tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!
M. Pavelyn m'explicpia d'un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain malin. Il causerait avec mes paients et arrangerait tout pour (|U(' je vinsse demeuier en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie venaient de s'ouvrir et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année, sans commencer mes éludes d'artiste. Quand à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de lescontinuer en môme temps.
J'allais devenir artiste, sculpteur! j'élais si touché, si ému île cette certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à <lifTérentes reprises, et les arrosai de larmes d'amour et de recmi naissance.
Tandis qu'il me relirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant la grille du château.
Dès (jue nous fûmes au salon, Rose commença à in'inlerroger poursav<»ir jus(|u'â (|uel poinl j'élais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant <|ue je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle fut flattée cependant d'ôlrc beaucoup plus versée que moi dans la langue française; elle me fil lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle .se fit de nouveau l'angélifiue protectrice du pauvre fils de paysans, et moi (|ui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d'humilit'î qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose
LA TOMDE DE FER
A GUSMAM
La voiture s'éloigna. (Page 30.
me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers ' et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle qu'auparavant. Le hàle d'un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.
En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d'une musique enchanteresse.
Je fus très étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me
coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.
Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents leur désir dem'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l'idée que son enfant le plus cher — le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure etde ses grands yeux noirs — allait s'éloigner d'elle pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient sinquiéter en rien des frais
LA TOMBE DE FER
tir mon iMilreliiMi en villi', ni de mes yrtenienls, > ni lie mes menus plaisirs: M. l'avelyn pourvoirait à l(tul cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protéjjjerait et me soutienilrail jns(|u';i ce que je fusse en état de me fraverun chemin ilans le monde et de me créer uin> position indépendante.
Le lendemain malin, l()rs(iue ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux habits et eut lait un pa- (juil (lu restant de mes bardes, elle se mil à pleurer en silence et à me serrer sur sou cœur avec une tendresse iniiuiète. Mes sœurs el mes frères |tleuraienl également, el moi, bien (jubeureux entre tous, je soupirais et je sani,dotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l'adieu (|ue nous allions échanger devait être éternel. Mon péic seul résistait à son émotion, et t;\chait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. 11 n'v voyait qu'une faveur particulière du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, el il lui semblait qu'au lieu de pleurer, nous devions être joyeux cl remercier Dieu de sa bonté.
Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et (pie le moment fatal de la séparation fui arrivé, ma mère m'élreignit de nouveau sur son cœur en murmurant à mon oreille: — Léon, mon cher Léon, aime toujours la pauvre mère! que l'orgueil ne te lasse jamais oublier que tu n'es ([u'un pauvre enfant de paysans ; respecte tes bienfailcurs, aie Dieu devant les yeux... Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine haletanle.
Mes frères et mes sœurs vinrent tour à tour me donner le baiser d'adieu, et enfin mon père (il le signe de la croix sur mon front et me donna sa bénédiction avec une sim|)licitésolonnc'lle.
.Mors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un moment d'hésitation, .l'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa ligure; je lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon père cl le doniesti(|ne, pour abréger celte scène douloureuse, me [(ortèrent dans la voilure.
Le fouet claqua... et la voilure s'éloigna avec tant de rapidité, qu'en un clin d'ii-il notre maison et même le village natal avaient disparu à mes regards.
M. Pavelvn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été le magasinœr di- son père, h ouvrir nnr boutique d'épiceries. Cet homme
demeurait avec sa fennne dans la rue liante, non loin de la (irand'IMace, à Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup trop grande pour eux, et plus d'une chand)re restait inoccupée. M. l'avelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour mon usage, une chambre à coucher el une autre pour écrire et dessiner.
Tout ce dont je pouvais avoir besoin, babils, livres, papier, argent, ils étaient charges de me le donner ou de me le procurer à ma première demande, aussi longtem|is (ju'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de mon protecteur. Je mangeais à leur table, el, le soir, je m'asseyais avec eux à leur foyer.
Maître Jean et sa femme l'élronille élaient de braves gens qui me témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une scmpulense exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais ils ne prenaient pas à leur pensionnaire uninlérêl particulier.
Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique l'e M. l'avelyn m'avait conduit à l'.Vcadémie, où l'on avait gardé une place pour moi.
J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner des feuilles au trait. Mes journées se divisaient ainsi : Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, chargé par M. l'avelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner des ornements jnsi|u';i ce (jne la cloche de midi m'annonçât (|u'il était temps d'aller dîner. L'aprèsmidi, j'avais deux heures p<iur faire mes devoirs d'écriture etjioiir apprt;ndre mes leçons. Ensuite, j'allais à la maison de M. l'avelyn pour recevoir, en même temps que Hose, les leçons d'un professeur franc. lis. Nous passions le reste de la journée, jns(|n'à l'heure dncoui's de r.\ca(lémie, à jouer et à causer, el parfois nous nous amusions au |)iano. Uose, qui savait déjà un peu de musique, essayait de (n'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne chanlail pas v(dontiers, cela lui fatiguait la jioi Tint'; et d'ailleurs sa voix, quoi(]ue douce et pure, riait lre^ faible. Moi, au contraire, j'avais une forle <oix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, je chantasse faux (|uel()uefois, et que je traînasse le son comme les paysans ont coulumi' de le faire, |{nse se plaisait à entendre ma voix sonore... Ou |)eiil-élre ne me faisait-elle chanter si souvent (|ue pour apprendre à son protégé ce r|n'elle savait de nuisi(|ue? — Quoi (jiiil en soit, notre vii-, |)onr autant que nous pouvions être ensendde, était un paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.
Tons les<|uin/e jours, j'allais à lîodrgliem pnsser le dimanche et une |)arlie du lundi avec mes
LA TOMBE DE FEU
parents. Ma mère, qui voyait bien que je la chéris- -^ sais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.
Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.
Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon cœur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre mes protecteurs et moi. — Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.
Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient 1res agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa protection le fils d'un paysan, — une pauvre créature ignorante, — et il voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des œuvres sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait ouvrir pour moi.
En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant jouissait de ma présence et en était heureuse.
Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de lamer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.
A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle et elle commençait aussi à tousser de temps en temps...
Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille et y resterait auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait également, croyaitil. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille.
Une fois que celte décision fut bien arrêtée dans l'esprit de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en
revenir. Rose et moi, nous pleurfimes beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation ; mais c'était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la lumière de ma vie.
Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé «t la force pour elle.
J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations très vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus là, pour oublier un peu du bonheur qui me manquait chaque jour, je passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; mais ce n'était pas le seul mobile .qui me poussât à orner mon esprit de toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, reviendrait très instruite dans toutes les brandies dont se compose l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant qui n'avait pas su profiler de la généreuse protection de son père pour devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du cœur du fils du sabotier un désir secret de devenir son égal, du moins moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même lorsque l'âge auraitapprofondi l'abîme que la naissance creusait entre elle et lui.
A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.
Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. Pavelyn, et je devais porter
LA TOMIIK I)K VFA\.
avec moi mes dessins achevés, pour doiinor des preuves de mes progrès. Mon prolecteur t'Iail content de moi et m'encouraj;eail sans cesse par les témoignajîcs de sa bienveillance et de sa générosit»'.
Ainsi le mois de septenilire approclia insensiblement : Rose allait revenir.
Tous les jours j'allais sonner à la porte de ( M. Pavelyn pour demander h la femme de chambre j s'il n'était pas arrivé de lettre.
Un après-midi, M. l'avelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon maître S( ulpteur, et me lit dfre de |)asser chez lui.
Lorsque je p.iriis en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. Madame Pavelyn écrivait (pi'elle ne se sentait pas encore bien guérie de sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à l'entrée de riiiver. Son mal empilerait infailliblement, croyaitelle. Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printem|ts chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Uose, puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et devenait ( lia(|uc jour i)lus forte et mieux portante. Si cette longue absence l'aisail trop de peine à .M. Pavelyn, et qu'il désirAt vivement de revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour toutes deux un bonheur dont elles lui seraient reconnaissantes toute leur vie,
M. Pavelvn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il se soumit à la nécessité : il résolut d'écrire à sa femme que son commerce ne lui permettait pas de quitter .\nv(>rs en ce moment mais qu'il irait à .Marseille au conimeneement du mois de mai pour chercher Rose et sa mère.
Je quittai la maison de mon protecteur le cœui' plein de tristesse; ainsi, sept à linit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût donné de revoir Hose ! un siècle de vains désirs et de muets dé(onra:'ementsl
Il n'y avait rien a faire, qu'à me résignera la volonté du ciel. Ce qui contribuait un peu à rassénérer mon esprit et à distraire mes pensées, c'est qnr j'étais passé dans la classe de modelage, et que je commençais à façonner des formes humaines avec de largile. J'étais donc entré dans la carrière de la sculpture. Non seulement j'éprouvais un grand [ilaisirà satisfaire ainsi son |ieiicliant naturel, mais, dans cette classe, je travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon creur.
A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn iiartil pour
.Marseille, Je comptai avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son père, je l'entendais demander :
— Kt coniuKMit se porte Léon!
Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et merveille... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!
Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment même où la chaise de |)oste s'arrêta devant la porte. Mon cieur battait violemment ; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides tâchaient de voir à travers les parois de la voilure. .M. et madame Pavelyn descendirent... Ils étaient seuls!
J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pAleur, m'expliqua (jue Rose était restée à .Marseille pour y terminer son éducation. Le séjour de celte belle contrée devait probablement améliorer et fortifier sa sanlé. D'ailleurs, elle était fille unique de parents très riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se jiréparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.
Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement la suivre à Anvers, ne fiit-ce que pour me voir une fois, mais (ju'on n'avait pu accéder à ce désir, i)arce que son père ou sa mère eût été obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle jtasserait six semaines de vacances dans sa ville natale.
Ces ex|)lications me furent données à la hàle, car mes protecteurs étaient fatigués du long Irîijet qu'ils venaient de faire en chaise de poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se débarrasser de leurs habits de voyage.
Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit \\w sur[)rit la tète couchée sur ma table, abimé dans la douleur, et maudissant la cruauté du sort.
Pendant plusieurs jours, j'eus le co'ur gros et l'esprit assombri; mais peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, et je concentrai toutes mes forces sur mes éludes. J'étais déjà dans la classe des antiques; |tas assez avancé toutefois pour travailler d'après ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et jtlein de foi de mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je comprenais mainte-
LA TOMBE DE FEI!
liant que l'art est un moyen d'acquérir de laj^loirc et de la réputation dans le inonde. Je tremblais d'émotion à l'idée ([ue, si Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je pourrais devenir presque l'égal de Rose... Une pareille pensée me pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration d'un coupable orgueil.
Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.
A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir celle année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres exposée au danger d'être atteinte du fléau.
Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmanle image et le sourire amical, étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup plus âgés que moi, avait également contT'ibué, pour une large part, à transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus juste de la vie.
Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité blesserait les convenances du monde et nuirait peutêtre à sa considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés ensemble dans notre heureuse enfance.
Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon cœur se refusât à renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose était toujours
présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.
Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysan, dont l'entretien et l'éducation étaient payés par son père... Et la Rose de la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements de mon cœur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?
Cependant je m'etfrayai et m'aftligeai extrêmement lorsque je remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois... Ma crainte se réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non plus ; mais, l'automne suivant, on pourait regarder son éducation comme tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des remèdes plus efficaces.
Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins^ et je m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de l'art et la lecture de bons ouvrages.
A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre administration. Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.
Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme ^i l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.
M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à s'user, il le faisait immédiatement rem-
LA TOMUE DE l"EI5.
placer. Ajoiilez à rela la rô{,'ulariU'; île mes traits et vous (iiiii|)rLMi(lri'z (|ue je ressemblais plutôt à un lilsde iioiiiie laiiiille (ju'à un entant de paysans, qui ne possédait rien au monde que la générosité de ses prolecteurs.
Depuis six nioisj'étais passé de la classe des antiques dans la classe d'après luiture, (jui était alors If plus haut dej'ié de l'enseiiinenjent à l'Académie d' AnviTs. Kncore une année, et mes éludes artistiques allaient élre terminées.
l'eu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude de ma chambre ma force créatrice. Cent lois déjà j'avais ébauché en terre }:laise les inspirations de ma lantaisie; mais ce n'était qu'un travail futile, destiné à être pétri de n(»uveau pour le model.ifje d'aulres rii,Mires.
Celte l'ois, je voulais l'aire une (l'uvre consciencieuse, lenlement, en y appliquant toutes les forces de mon intelligrnce, et avec la perfection que mon savoir me penuellait dy donner.
Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvraiçe informe d'un pauvre enfant, et allumé ainsi dans son co'ur le leu sacré de l'amour des arts.
Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
\ <|ni la première (envre de l'artiste pouvaitelle être destinée, sinon à celle qui était la cause unique et la source de son existence intellectuelle, de son.ifénie et de son espoir?
Comme cette pensée me souriait ! Elle m'aveu- {îlait à ce point que, qudiijue mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne parvinsse à produire un chef-d'œuvre, et ce chefd'œuvre dont les formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je I admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et une foi profonde.
Ilose devait revenir dans di ux mois; je ne pouvais avoir achevé mon œuvre en si j)eu de temps; mais l'anniversairi' de sa naissanc*' t(»mbail à la fin du mois df janvier.
C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de nu's travaux, et ainsi j'aurais assez de l»;mps pour réaliser mon projet avec le; soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant 1 1ns ^'rande si je pouvais les surprendre à rimprovi>le |iar une Lflb- iruvre d'art bien réussie.
Après avoir longtemps rêvé et rélléchi, après avoir examiné cin(|uante sujets, et en .noir ébauché presque auiant en it-rre glaise, je me décidai
enlin pour un },'roupe (jui devait représenter In Protection, et je parvins, non sans une longue étude, à arrêter une composition définitive.
Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, agenouillé, la tête courbée, et dont la posture d'une créature humble et qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau endormi, et sa houletle était à ses pieds.
A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre enfant, — une petite fille, — dont la main droite était posée en signe de protection, sur la tête du petit garçon, tandis (|ue sa main gauche s'éteuilail dans l'espace comme si elle voulait dire :
— Prends courage! là-bas resplendit l'éloile de ton avenir.
J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des iuiages qui \ivaienl dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. 11 y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, aii(]uel on donne à tort l'épi- Ihèlc d'art gothi(|ue.
A mesure que mon œuvre avançait et que les têtes des statues que j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois (les heures eulières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoirà la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.
H me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.
l'ne pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, v(»us devez savoir par expérience (jue l'espril de l'artiste s'envole parfois si loin, qu'il Iranchil les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire (|ui ray(»nnait du visage de la petite fille sur le pauvre |ietil garçon, quelque chose de si louchant et si prolondément sympalhi(jue, que je tremblais cha(|ue lois que je rei;ardais le sourire de ma statue.
Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même expression (|ui avail illunnné le visage de Rose lorsqu'elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de |)aysans.
LA TOMIIE UK VEÏ\.
El (aut-il ajouler (luc les Iraits du visoi^c de ma slaliie n'était'iit aulres (|iicce!i\ île raiig'éli(]ue et (lélicalc lii"ure(|uis"clail i,M"avt'c (''tfriielleineiil dans mon cœur? Oh! les années avaient sans doiile bien cliaiiiic Rose! je ne la reverrais plus Jamais telle (|u'elle était sans cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère création, la taisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.
Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle Pavelyn, et il ajoutait qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans retard.
Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, comme un enfant. Rose était donc revenue ! Après une si longue absence, j'allais la revoir, enfin! Encore quehjues minutes, et je serais devant elle! Cette fois, ce n'était pas un vain espoir, une illusion : c'était l'heureuse réalité!
Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. Il n'eût pasélépolide faire attendre Rose et de paraître indifférent. Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me poussait en avant, elj'avais envie de courir à toutes jambes; mais je me contins, et me forçai au contraire à marcher très lentement.
Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au res[)ect et à la conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une j)olilesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son accueil, me
donnât le droit d'épancher librenienl la joi»; que son heureux retour faisait déborder en mon ci'ur.
Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon cfcur battait violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur sur mon front.
Un domestique attendait sui- le seuil de la porte. 11 m'introduisit au salon... et là, je me trouvai tout à (oup en présence de Rose, qui fil un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut :
— Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand ! Je ne vous reconnais plus, maintenant.
— Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je remercie Dieu du fond du cu'ur de ce qu'il vous permet de rentrer saine et sauve dans votre patrie.
Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues pâles et des yeux hagards ; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un certain élonnement causé par le changement de ma taille et de mes traits.
Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle alTeclion? — celle demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un premier coup dœil, je n'osais plus lever le regard sur elle?
A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En effet, je ne m'étais pas trompé : la Rose dont l'image avait vécu jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon àme s'était évanouie pour jamais.
M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.
— - Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore un petit garçon ; vous êtes un homme maintenant !... Venez, asseyons-nous. Racontez -moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien ?
J'acceptai le siège qu'elle m'olTrait. Sa voix était toujours aussi douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma pro-
:jl
LA TOMBE DE FEH
fonde émolion, me parut une inaniue d'indilTérence. Cette froideur me rappela à la conscience de nia situation. Je ri'pondis à ses (piestions avec rt'serve et avec respect; parfois aussi avi-c une chaleur mal ctuitenue, surtout lorscpie je trouvais l'occasion de lui exprimer ma rcciuinaissance, et de lui ra|)peler (jue je lui devais le hmilieur de ma vie; — (|ue si jamais je pouvais (thtenir (jueUiues succès dans la carrière des aris, acquérir (juelque renommée et honorer ma pairie, je n'oublierais point (jue sa jîénéieuse bonté avait décidé de nmn sort en ce monde.
Mademoiselle l'avelyn paraissait écouter avec plaisii-, non seulement les téniolynaj^es de ma gratitude, mais encore tout ce que je «lisais. Il me fallut lui parler de mes éludes à l'.Vcadémie, des livres que j'avais lus, et des connaissances doni j'avais acquis par moi-même les principes.
Elle se montra franchement satisfaite des pro- {rrès de mon instruction, et me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, avec l'assurance de n'v être jamais déplacé pour tout ce qui concernait l'esprit et les usages.
Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée entre elle et moi. Klle, qui me parlait et m'interrogeail, c'était mademoiselle l'avelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait |)as, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement avait fait dans mon cœur une blessure saignante. Aus.si tout ce que je disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse (pii provoqua plus d'une remanjue de la part de mademoiselle l'avelyn, mais qui résista cependant à ses encouragetnents.
Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me l'aire le réril de son séjour dans le beau jiays des oliviers. Klle me décrivit cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire avec elle sur les côles de la mer bleue.
Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouler ses paroles enchanteresses. J'éprouvai une joie exIrAme, lorsque, par bonté sans donle. elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau jardin, les papillons, le pont sur l'étang,
et même les peliles figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces tem|)s bénis, et il me paiaissait que le visai;e angéli(|ue de la petite Uose me souriait encore sous les traits plus sérieux île mademoiselle Pavelyn. C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commenra à briller dans mon Cienr. Peut-être m'étais-je trompé ! peut-être la petite Rose, ce rêve de mon âme, n'étail-elle que voilée sous une forme plus parfaite !
Mais celte pensée consolante fut bientôt étoulTée en moi par l'arrivée de deux dames — une mère et sa fille qui avaient appris le retour de mademoiselle l'avelyn, et n'avaient pas pu atlenilie plus longtemps pour lui présenter leurs souhaits de boidieur.
Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après avoir échangé un premier salut avec Rose et sa mère, les deux dames me saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment sur ma personne et mes relations avec M. l'avelyn. Pendant que Rose parlait de son séjour à Marseille, pour sali>faire la curiosité de ces dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la tête avec une vive apjjrobation.
Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.
— Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.
— Amateur? demanda la dame.
— Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler pour la gloire de sa patrie.
La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnemenl mêlée de regret :
— Je me >uis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.
Sa (iile s'écria avec un sourire légèrement lailleur :
— Ah! incmsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la ^oirée de M. Dccock, il y en avait bien cinq ou six !
Mademoiselle l'avelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon visage, que les paroles des
LA TO.MnE DE FER.
M. Pavclyn me prit la main. (Page 40.)
deux dames ne m'étaient pas agréables, car elle répondit avec intention :
— Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux arts.
— Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame ; vous vous méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur présence serait désirable partout; mais, vouis savez...
Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de s'élever dans le monde par ses
propres forces; et il termina, comme d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, quoique je fusse le fds d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.
Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un mouvement nerveux ; je me sentais blessé et humilié.
Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son amour-propre à faire du fds d'un paysan un homme bien élevé et un artiste distingué.
Pourquoi donc mon cœur saignait-il maintenant à la révélation de la profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil amour-propre, et je fis un elTorl violent pour surmonter mon dépit.
ilG
LA TOMBE DE FEU
Los |t;ii-()Ii's lit- >L l'avclyn ne liriMit |ioiul sur l'esprit (les deux dames l'ellVl (|u'il iii allt'iulait. Dès qu'elles surent «lue je n'étais (|ue son |irotéi;é, leur visajje exprima soudain l'indillérence, ou (juelque chose de plus désoltlii^eant encore, et elles s'empressèrent de porter la conversation sur un autre sujet, sans me re},'arder davantaj^e, abso- Innicnt comme si je n'avais pas été présent.
.Mon San},' Ixtnillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de cliai,'rin et (riiiimiliation. Hue neussé-je pas donné pour être en ce moment à cent lieues de Uose ! .le luttais ilésespérémeni en moi-même contre les révoltes de mon orgueil l)lessé, qui s'iniliiînail contre mes bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne trahis lien de ce (jui se passait en moi.
Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, cl les mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais suhir une seconde fois la même humiliation me ht trembler. Sous prétexte cpie je dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et (jue j'étais attendu ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.
La permission me fût accordée inimédiatemcnl, car j'étais de trop, en effet; mais Kose même me dit de ne pas revenir le lendemain, parce qu'tdie devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis et à des connaissances.
Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.
Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la polie. Sans doute, j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la politesse de Uose était si cérémonieuse, et son salut : « Au revoir, monsieur Wolvenaer! » sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de la maison, le cerveau étourdi et le cœur brisé.
Un (lot de pt;nsées me traversa le cerveau, je sentis l'impérieuse nécessité d'être seul poiii' me recueillir et débrouiller mes idées. .Ma douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peiiu' à comprimer les larmes (|ui gonllaieiit mon cieur oppressé, et je n'eus pa> plus loi ouvert la j)orte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise et me pris à pleurer à chaudes larmes.
.le demeurai lonj.'lemps immobile, écrasé' sous le poids lie pénibles réflexions. Kniiii, l'epanchement de la douleur rendit un peu de lucidité à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inex|dicable égarement et à m'accuser moi-même de folie.
Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Uose n'avail-tdie pas été aimable avec moi? Quel droit avais-je (rtxi<:er ou de souhaiter (lavanta,i:e? La
prolessiou de mon |)ère m'avait fait rouj;ir comme un all'rontîmon cœur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc mon orgueil qui avait été dé^'u ! un amoui-propre coupable avait donc chassé de mon cn'ur la i-econiiaissance 1 les exhortations de ma mère n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je lesavais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé ci'oire que l'éi^alité et la familiaiilé continueraient à exister entre le pauvre protégé et la bile lie ses riches protecteurs. Insensé que j'étais ! je ne le comprenais (pie trop maintenant : entre elle et moi, il n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienlait, tout un monde de distance!
Sons le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption qu(> je croyais avoir découvei'le en moi me semblait horrible; et si des larmes jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une sorte de rage aveugle contre moimême.
Celte agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus profond respect et la plus sincère reconnaissance i)Our mes bienfaiteurs? Me sentais-je capable de manipier jamais par un mot, ou seidement par une pensée, à ce cpieje leur devais? Et je m'écriai triomphant, avec une entière conviclion :
— Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, |iar orgeuil on par ingratitude, les bienfaits re(;us. Jamais, jaujais !...
Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon émotion pouvait bien avoir une antre cause ; (|u'un sentiment plus égoïste (|ue la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Uose, et m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mol, vous supposez (|ne j'aimais U(»se, non pas seulement parce (pi'elle était femiTie et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment était dans un (\e>=' replis les plus secrets de mon cirnr, comme les événements futurs le déumnlreronl, h cette époque, il y dormait encore ignoré de moimême, et son existence influait si peu ^ur mes idées, que, ilurant ce douloureux examende mon cœur on j'avais essayé de sonder tons les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni rédouté la présence d'un semblable sentiment.
Enfin, j'envisageai ma position avec |dus de calme, et je finis par me moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naif qui s'était créé un mondi' d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment .son heureuse enfance, sans voir (|uc
LA TOMUE DE VVA\.
le temps avait, de tous côtés, fait surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.
Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; mais le coup ne pouvait se répéter : le bandeau était tombé maintenant, et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un adolescent qui allait devenir un homme.
A la suite de ces rétlexions, je résolus, avec une remarquable tranquillité d'es|)rit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur générosité.
Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
L'amitié (jue Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de monsieur. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
La conséquence de notre position respective fut que je ne me senlais plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma sœur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le diinamhe, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaileurs.
Après trois ir.ois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement
dans la manière d'être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et jjaraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents dem'imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.
Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il fût précédé du mot monsieur ;m2X&, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu parla stricte politesse.
Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi, avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'im souvenir qui me troublait...
Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cetle supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre^ envie de quitter de nouveau sa ville natale.
Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de lîose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.
Lorque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l'ébauclioir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, machambreet l'escalier de la maison où j'étais logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois j'avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et ({n'en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.