‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 33 sur 225 · I.A TO.MIti: HE FEU · texte numérisé non relu

I.A TO.MIti: HE FEU

La (lescriptiDii (|ii(> innitre Jean, mon liùlo, lit (le mes statues et de ce <|ii'('IIes représeiitaitMil, |)ii|iia tflli'meiil la curiosité de M. l'avclyii, (|u'il voulut apprendre de moi-môine à (|ii()i j'avais liavailli' si lon^'leinps en secret.

Je lui avouai la cliosc, telle (|u'elle était, en ajoulanl que je voulais oITrir à Kose ma première œuvre d'art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon (euvre obtenait son approbation, comme je l'espérais.

Mon protecteur fut charmé d'apprendre (|ue j'avais as>ez de conliance en mes forces pour exi-cuter seul une création à moi, sans consulter mes inaitrcsni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très impatient de jui;er-par ses propres yeux du succès de me> ellorts; il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il allaciiait tant de prix à ce premier produit de mon art, (ju'il n'y eût pas mis plus d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait travaillé de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt (jue mes statues seraient tout à l'ail sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière main.

0(iel(|ues jours plus tard, je conduisis M. l'avelyn dans ma chambre, et je lui n)ontrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en [)Iein par le jour de ma fenêtre.

Il regarda mon œuvie pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon co'ur commençait iléjà à se serrer à la pensée (|ue ce silence était peut-être un signe de désaj)probalion, — lorsque tout à coup M. Pavelyu me prit la main, la pressa avec force, el me dit avec l'accent d'une émotion sincère :

— Léon, tu n'as pas seulement créé une belle feuvre d'art, mais, ce (|ui vaut mieux, tu es un bon el brave garçon. Ah ! je ne me trompe pas sur le sens de la com|)Osition. L'ange de la [)rotection qui s'élève au-de>sus du groupe, c'est ma lille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, lu as reproduit les traits de son visage tels (ju'ils étaient à l'époque où nous avons acheté le chàlean de Bodeghem. Klle est parfaitement ressemblante; il me semble (jue toute celle époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon (|ui courbe la tèle, qui est-il? Léon, tu as trop d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c'esl un acte qui t'honore. Léon, je suis content de loi.

Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir dans mon <rnvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges; car d'après lui, j'avais pi»tdnil un chefd'œuvre.

Je rècoulais :i\ic nu joyeux battement de cirur et des larmes de bonheur dans les veux. Klle est

si douce el si séduisante la première approbation qu'un artiste reçoit comme le g;ige d'une future renommée! .Mon bienlaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.

J'étais donc bien véritablement un artiste, |ieulêlre encore hésitant et inhabile, mais un artiste cepemiant !

M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez reniarquable pour mériter d'être exposée pul)Ii(|uement, et il regrettait (|ue, dans le cours de cette année, il n'y eut point d'exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front toul à coup, el s'écria avec joie :

— Ah! l'iienreuse idée! J'y suis, écoule... J'ai l'iiilenlion de donner cet hiver une grande soirée |»our fêler le retour de ma (ille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourcjuoi ne la fixerais-je pas au jour de la naissance de Rose? L'aprèsdinée lu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche on l'on pourra placer ton œuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tùchai de laire comprendre à mon protecteur (|ue j'étais trop jeune el trop inexpérimenté pour me soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était anêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçai.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives ;\ l'exposition de ma statue, el lorsqu'il descendit l'escalier, il m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de celte faveur inespérée.

Je restai loni:lem|is en contemplation devant ma statue: je m'en ra|q)rochais, je m'en éloignais; je tournais à l'enlour, je bégayais des mots sans suite, je riais, je dansais... Dans mon ravissement je croyais en eiïet découvrir dans mon iruvre une Ibule de beautés qui m'avaierït échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même ailmiration que M. i'avelyii.

Enfin ma chambre devint lro|) étroite pour me permellre^le donner carrière aux élans de la joie qui débordait île mon aitiiv.

Je descendis l'escalier (juatre à quatre, el je m'élançai dans la rue. Ma poitrine était gonflée; je marchais la tête levée el l'éclat de la fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur

LA TOMBE DE FEU

chemin sans même jeter un rci^ard sur moi. Quoi (ju'il en fùl, je ressentais un bonheur ineffable, et je continuai à me promener avec ivresse, jus([u'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à l'Académie.

Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne répondais point à leurs questions.

J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en le révélant à qui que ce fût.

Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures et la brillante soirée allait commencer.

Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après mes indications.

M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de joie, et montrait une certaine impatience, parce que je l'empêchais d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que j'avais çà et là quelques corrections à faire à ma statue.

J'étais en proie à des transes mortelles : tout semblait trembler en moi; j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et, quoique je sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.

Moment solennel ! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux sur ma création.

Elle qui était et qui avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger !

Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cœur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels ?

Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s'élevait maintenant au fond du salon ! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était placée ! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés !

En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de transparent les en-

tourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au premier coup d'œil.

J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon œuvre sur llose serait favorable. Quelle récompense ! quel gage d'un glorieux avenir.

Tandis que je m'oubliais dans l'ailmiration naive de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers et il les suivit en me criant qu'il allait chercher sa femme et sa fille.

Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui allait être pror>oncé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si l'approbation de Rose manquait à mon talent?

J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon cœur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.

Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autres que ceux d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste distingué.

Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle regardait mon œuvre avec ses grands yeux blieus tout ouverts.

Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter à ses joues en nuages rosés...

— Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'œuvre. Rose? On dirait qu'il te frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?

Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de mon cœur s'arrêtèrent, Elle paraissait me demander quelque chose... mais quoi ?

— Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.

— Ah ! c'est trop beau, beaucoup trop beau ! balbutia-t-elle.

Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.

Due ce que j'éprouvais est impossible.

J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon cœur débordait de bonheur, et je voyais dans mes yeux troublés toute une moisson de lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.

LA TOMBE DE FKIl.

Je voyais l'avenir s'ouvrir el la foule enlhousiasle applaiiilir (le ses mille mains l'artiste ipie le suil'rajie (le llose, comme une parole magi(iue, avait rendu capable d'enfanter des merveilles.

Kniiii imtre émoliun se calma un peu, irràce aux ohsfrvatiims plaisantes de M. el madame l'avelyn.

Alors (tn |>arla avec pins de détails de ma composition, et, pttnr surcroît de lionlienr, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de Rose le témoij,Mia}îe de son admiration.

Klle ne me parlait f;urre cependani, et paraissait en proie à des pensées absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat siniiulier, et, chaque fois (jue son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jus(|u'aufondde l'âme par une sensation inconnue.

Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas remaniné (|ue la lumière du jour diminuait, el (pic le crépuscule commençait à tomhei'.

M. Pavelyn était joyeux et fier de mon onvrajre. Il parlait tout seul et es(iuissail avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. Il ne m'abaiidonneraii pas avaiit que j'eusse acquis la fortune et la renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêter dans leur carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gij:ner de l'argent : mais il débarrasserait mcm chemin de cette barrière, et me fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables œuvres d'art.

L'arrivée des ouvriers et des dompslifjnes (pii venaient éclairer les salons avertit M. l'avelyn qu'il était temps pour lui et ces*dames d'aller achever leur toilette: et il m'eni,'aifea à rentrer chez moi sur-le-champ, afin de iii'ap|irêter également pour la soirée.

Lorscpie je levins dans la maison de mon prolecteur, un grand nombre d'invités étaii-nt déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie, dentelles, or et pierreries.

J'aurais ccrtainemcnl hésité à me mêler à des personnes (jue leur fortune plaçait si fort audessus de moi; mais M. l'avelyn me |)ril |)ar la main, et, tout en m»- |)résentanl à lasociétéc<tmnie l'auteur de sa belle statue, il m'amena dcvatd mcm œuvre, qui était entourée (l'un ccrice de spectateurs.

Chacun m'ailressailes paroles d'enconiaL'euienl ; quelques perstmnes mcxprimcrcnl plus chaudement que les .iiitres leur admiration pour ce premier «lébul: toutes me lélicilérenl ci me prédirent une carrière brillanle. l'endanl assez

longtem|)S, je fus l'objet de l'attention générale.

Ilose s'était aussi approchée de ma slatue. Klle paiaissail recueillir avec plus de satisfaction que moi-même les louanges (|ui tombaient des lèvies des assistants, et chaque fois (jue l'un d'eux s'écriait: « C'est magniliijue! c'est parfait! » la joie éclatait dans ses yeu\, et un doux sourire illuminait s(m visage.

Que llose était belle ce jour-là 1 Dans la couronne de ses boucles blondes s'épanouissaient des roses blanches dans le calice des((uelles resplendissaient des étincelles de dianjants Autoui- de son cou serpentait u\\ collier de perles d'Orient aux rellets nacrés; une robe de salin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière elle en plis oiulnleux. Un Ilot de dentelles transparentes l'envelopitait comme d'une vapeur de neige ; mais ce (|u'il y avait de plus séduisant el di; plus beau en elle, c'('laienl ses grands yeux bleus, l'aimable sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, el l'élégance de sa taille de reine.

Chaijue fois que je la regardais, un frisson d'admiration el de respect parcouiail mes veines. Elle faisait sur mon esprit le mémo elTel (|u'un(î créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, (|ui serait apparue à mes yeux. Aussi, j'osaisà peine jeter sur elle un regard fnrtil", même pendant (|u'elle prenait une pari si sincère à mon boiiheui', en causant de ma slaluc avec les invités.

La plupart des personnes piésenics m'avaient déjà vu dans la maison de M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé.

Je ne souffrais donc pas de le voir raconter cl répéter avec mille détails, à tous ceux (jui voulaient l'entendre, comment il avait découvert en moi d'heureuses dispositions; el comment, grâce à sa seule pers[)icacité, la Belgique complerail bientôl un émiruM)! sculpteur de plus.

Près (l(! mon reuvre, je me sentais assez grand pour ne pas délirer une plus noble origine: el même, «inainl M. l'avelyn, dans l'enlhousiasme de son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabolier, celle révélation ne me blessa point.

Mlle fil cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémil en enten<lanl prononcer le mot fatal, et la rongeur du dépit o!i de la honte colora son Iront.

L'elTet ne fut pas moins défavorable sur la la société, car un silence embarrassant succéda à l'animalion de la conversation. lUen des lèvres se pincèrent dèdaigneusemeni, et j'entendis derrière moi la voix d'une demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin :

— l'n sabolier? un jeune homme si habile ? C'e>t vraiment donmiage :

LA TOMBE DE FEli.

Insensiblement, rallention des invités se déloiiiiia de ma slatue, et l'on commença à se répandre dans l(;s salons.

Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent place sur des sièges rangés le long des murs.

Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon œuvre et de l'art en général. L'un d'eux était un Jiomme d'un goût délicat et d'une science profonde ; il ne faisait pas comme les deux autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par Icnr insupporlable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être en garde contre la prétention d'une perfection impossible.

Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait mon amour de l'art.

Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle il. s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.

Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle que Rose Pavelyn.

D'autres que moi devaient être pénétrés de cette idée; car, tandis qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était un hommage rendu à sa beauté.

Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction de ses traits, par l'élégance de ses vêtements et par la grâce de ses

manières, ([iii, plus ([uo les autres, s'efforçait de captiver l'attention de Rose.

Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau jeune homme m'avait elfrayé. \]ne tristesse morne assombrit mon esprit. Mon cœur s'élança vers Rose avec violence : j'aurais voulu me trouver parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries ; il me semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses adorateurs charmés.

Mais tous ces jeunes gens étaient les fils des plus riches maisons d'Anvers, et chacun d'eux peutêtre ne possédait pas moins d'un million. Qu'étaisje, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un sabotier, — M. Payelyn venait de le dire, — et, pour toute fortune, je ne possédais qu'un cœur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque espérance d'un avenir glorieux.

Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me défendait sévèrement de de m'y donner la moindre importance.

Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa conversation.

Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se trouvait; peut-être eût-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se passait en moi; et celle attention de ma part n'eùt-elle point semblé une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?

Celle crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur mon ànie, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle éloit assise.

Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens, qui se pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un sourire d'une douceur inelfable, une expression de joie et d'amitié rayonna vers moi ; elle me fit de la main un signe si amical et si charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le cercle se referma.

11 se passa en moi quelque chose d'étrange ; je

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