‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 34 sur 225 · I.A TOMDE DE FEfl · texte numérisé non relu

I.A TOMDE DE FEfl

levai la tète avec fierté, ol il me seiiibla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, et, pendant (|ue la joie inondait mon oœnr, je promenai n)cs yeux avec assurance sur la foule des invilés, comme si ce simple sourire de llose m'avait lail [dus noble et plus riche (|u'eux tons.

Alors aussi je me trouvai assez de i'orce sur moimôme pour accomplir ce que je croyais mon devoir : je détournai mes yeux de llose et résolus «le no plus l'exposer au danj;er d'éveiller, d'une façon défavorable ppul-éire, l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait libre et léger d'esprit.

Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement à liavers le salon, sans vanité, mais amai sans trop irhumililé.

Dans un coin était assise, au milieu de |)lusieurs autres personnes, une vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art et de ma statue, comme elle disait.

Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais à me fatiguer d'être debout.

La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec une vive admiration des magni(i(|ues sculptures de l'Italie, des chefs-d'o'uvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles parties de ma statue, et exprima la conviction que j'étais appelé à un brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, se mêla à notre conversation, et me charma |»ar la poésie de son langage et par la séduisante douceur de sa voix. Celait la fille cadetlB de la vieille dame, et celleci mêla présenta comme une excellente musicienne.

J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliais, de même qu'elles, sans doute, la distance (|u'il y avait entre nos positions respectives dans le monde.

Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, saik» songer à autre chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers llose. Le cercle des jeunes ^lens «|ui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; niîiis il y avait, me semblaitil," quelque chose de triste et de douloureux dans

son regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.

Je me trompais probablement quant à l'expression (lue je croyais avoir lue sur les traits de Rose. Pouniuoi eût-elle été triste au milieu de cette fête joyeuse'/ Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces accès de mélancolie auxcjuels elle était sujette. (Jnoi (ju'il en soit, je n'eus pas le temps d'y soni^er plus longuement en cet instant, car les sons du piano se firent entendre, et peu api'ès la voix sonore d'une jeune chanteuse retentit dans le salon, et ca|)liva irrésistiblement mon attention par son expression pleine de sentiment <!t sa délicieuse harmonie.

Un jeune homme succéda à la chanleuso, et mérita également les sullrages de la compagnie.

Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, eni;agaient llose à se laisser conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il croyait que, si je voulais consentira exécuter le grand duo que nous étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus longtemps au désir général.

Je sui\is mon lU'olecleur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux miennes. Rose répcmdit qu'elle ne se sentait pas bien, (jue la chaleur du salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et (|u"elle saurait gré à la comjiagnie de vouloir bien l'excuser.

Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quebjuc chose d'amer et de découragé (|ui me fil croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, j'insistai encore, croyant que le chant dissifierait peut-être sa mélancolie.

Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une simlfrance |)lns vive :

— C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. .Mademoiselle Pauline Vanden Rerge est luie excellente musicienne. Ne le sa\c/-vous pas? Elle a une |)lus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui demandez-vous pa^ de chauler avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi en paix.

Je fus péniblement afl'ecté du ton douloureux das paroles de Rose; mais .M. Pa\elyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié du refus de Rose, il mi^conduisit directement vers la deniitiselle à côté de laquelle j'avais ité si longtemps <issis, et la supjdia de vouloir bien chanter avec moi le duo désigné.

LA TOMIîE DE l"li;

Beaucoup de jeunes gens s'empressèrent autour de Itose. (Page 45.)

J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance ; car je n'avais qu'une connaissance très superficielle de la musique, et je courais risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. A mon grand étonnement, le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression et de la pureté de ma voix.

Lorsijue j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. Elle me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de made-

moiselle Vanden Berge se mariait si bien à la mienne !

Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je m'efforçais de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son indisposition ne tarderait pas à se passer.

J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me caciia pas que le plus grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de cela et ne pas l'importuner davantage.

Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures d'une valse, et déjà quelques couples invités par ce prélude, s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens s'empressèrent autour de Rose, et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.

LA TOMBE DE FER

Jf lus ri'|MiusM', cl je ronilai à pas h'iils l'I htui |teiisir jiiscjirau loiul de la salle, junir ne |>as i:èiier les danseurs.

Liiie jjraïuie tristesse desceiulil peu à peu dans mon esprit.

Je ne nraniijîeais pas seuieuieut de savoir Rose indisposée et obIij;ée de se priver du plaisir de prendre pari à la danse, mais il y avait dans le ton des paroles qu'elle m'avait adressées (|uel(iue chose dont je clierrliais vainement à pénétrer la signification.

Je restai longtemps plongé dans mes réncxions, et javais presque oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et les quadrilles se succédaient sans relâche, sans que j'eusse pu diie combien de fois le piano avait inteirompu ses joyeux accords.

La vieille maiiame Vamlen I]eri,'e s'approdia de nïoi avec sa tille, et toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles massnrèrent (|u'elles s'étaient engagées âme faire danser bon gré mal gré. Ces cœurs généreux s'imaginaient <|ue mon humilité m'empêchait d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser el me chagriner. tVélait par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet embarras.

.l'eus beau m'en défendre, il n'y avait pais moyen de refuser. Il f.illnt faire danser la jolie mademoiselle Van^ien liei'ge : elle-même me le demandait, et il eut été impoli de décliner une aussi (laiteuse invitation. D'ailleurs, (iue!(ines jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou nnni niaMf|uo d'usage.

Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place on je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir llose sans tourner la tète avec affectation.

J'avais le c<r'ur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette lâcheuse ilisposition de mon esprit, et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement (|ne les autres.

Poussé par une irrésistible curiosité à comiaitre quel était le jeune homme qui, sans le savoir, m'avait fait au cn-ur une blessure prolmnle, je demaiulai à ma danseuse qui il était. Klle me dit qu'il s'app<'lait Cfuirad de Somerghem, et (|u'il était fds du riche banquier de la ru(; de rKnq)ercnr. Ces détails augmentèrent mon in.jnii tude, et me firent r.-douter je ne sais (juel danger.

•Aussitôt que la dernière note du piano m'eut

rendu ma liberté, et <|ue j'eus remercié mademoiselle Vanden Derge de l'honneur (in'elle m'avait accordé, je fis (|nelques pas dans le salon pour me rapprocher de Uose. La chaise où elle était assise était vide, el, lorsque, apiès avoir regardé anlcuir de moi, je demandai à .M. l'avelyn où était Kose, il nu' répondit avec un léger méconlentemenl :

— Klle s'est retirée dans sacliandn-e. Je ne i-ais pas ce (|u'elle a; c'est encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais comme si tu n'avais pas remar(|né la disparition de ma fille, sinon son absence nuirait à l'entrain de la fètc.

J'errai encore quel(|ne temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de tristesse et eu proie à une certaine in(|uiélude, comme si j'eusse été assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.

Enfin mon C(eur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, (|ue j'insistai à diveises reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me [lermit de partir, ce(|M'il finit par nraccorder.

Lorsipie je passai le seuil de la porte, et «lue je mis le pied dans la ine, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le |)as pour m'éloigner (lu bruit de la fête et pour être seul av(>c mes doulourenses pensées.

Lors(|U(> je me préxMitai 1(> lendemain chez mon bieiil'ailcur pour m'inlormer de la santé de sa lille, je rencontrai .M. Pavelyn sur le seuil de sa porte, prêt â sortir.

Il nn- dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites, comme il l'avait prévu d'ailleurs. Uose send)lait un peu triste et fatiguée; mais elle n'était |tas malade, ainsi je pouvais m'en convaincre en la voyant à son |)iano.

En achevant ces mots, il sortit.

J'ouvris la porte! et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où llosc et ses parents avaient l'habitude île se tenir. Les sons du |)iano frappèrent mon oreille, et me tirent nue impressi<m siprofonde (|ne je m'arrélai pour écouter, immobile...

Ce que Kose jouait sur le clavier n'élail autre chose (|ne la nn'dodie du grand duc (|ue nous avions chantée si souvent ensenible. (l'était une mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit el chassait la mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressendilail â la |dainle d'une ânir désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, frappées sans force, chantaient |daiutivem)M)t comme si la main d'un artiste plongé dans une tristesse profonde ciil parcouru lentement et tlis- Iraitement le clavier.

LA TOMItl-: DE VEW.

(]etlc înusique étrange me fit frissonner. Quel clmi^rin inconnu y avait-il dans le cœur de Rose, pour ([u'un cliaut joyeux se transformât sous ses doij^ts en une plainte touchante?

.l'ouvris la porte, et j'eatiai. Rose était toute seule.

Mon apparition lui causa une émotion sensible ; son front se couvrit d'une vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.

Mon entrée lui avait fait peur. 11 y avait un secret entre elle et moi. Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintiveuneémotion qu'elle voulait tenir cachée.

Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout à fait rétablie. Elle parut très embarrassée, et ne répondit que par des paroles confuses ; mais tout à coup elle se leva, et me priant de l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle tira le cordon de la sonnette.

Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante ; mais un instant après madame Pavelyu entra dans la chambre et demanda avec une visible inquiétude :

— Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?

— C'est que, maman, Je ne sais pas... J'ai un violent mal de tète, je me sens indisposée, répondit Rose.

— Va dans la chambre, mon enfant : le repos te remettra, dit madame Pavelyn.

— Non, non, mère ce n'est pas si grave, dit Rose ; mais je t'en prie, reste auprès de moi !

Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et i; la consoler, en lui disant que c'était une chose très ordinaire et (jui ne pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça quelques mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie contre moi. L'amertume étrange de sa voix chaque fois qu'elle m'appelait « monsieur Wolwenaer, » eût même pu me faire croire qu'elle voulait m'humilier ou me blesser.

Pour moi, je souflrais cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me conte-

I nir. Le respect et la conscience de ma vérilable

j position à l'égard de mes bienfaiteurs me firent

i supporter cette douloureuse épreuve sans donner

aucun signe de méconlenlement ou de fierté

blessée.

Je cherchai même un prétexte |)our m'en aller, et j'abrégeai ma visite autant que les convenances le permettaient.

Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir. Rose me salua en s'inclinant profondément, et, tandis que les nmts cérémonieux de « monsieur Wolvenaer » tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une haine é'ernelle.

Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de ce (|ui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui envahissaient mon cerveau.

Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la clarté qui, pareille à un fugitif éc'air, se faisait parfois dans mes idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.

J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté Rose pendant toute la durée de la fête.

Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.

Rose aimait! Ses bizarreries inexpliquables, sa mélancolie, sa sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son cœnr, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait vainement contre l'ardeur d'un premier amour.

C'était donc vrai! un homme avait touché le cœur de Rose, et ce penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le nouvel élu de son cœur, elle me refusait cette part pour donner son âme tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?

Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par le plus cruelle fatalité!

Cette soirée, où j'avais exposé ma première œuvre d'art; où j'avais, en présence de Rose, re-

Page 1