‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 35 sur 225 · I. A TU.MUE DE FER · texte numérisé non relu

I. A TU.MUE DE FER

cueilli les éloges les plus llatteurs; ([ui devait être pour uioi le |)oinl de dépari df uia lépulaliou future, — telle soirée allait, au eonlraire, être la eause du malheur de ma vie; elle allait ui'oter tout mon courage et toute uia foi, faire peser sur moi la haine de Hose comme une malédielion, étouller tous mes souvenirs, et séparer violemincnl et pour toujours mon passé et mon avenir.

C'est avec de pareilles réilexions ipie je » royais me tromper moi-même sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion extraordinaire.

Je croyais n'être i|ne triste et découraicé; mes yeux en étaient re>lés secs.

Je sentais sur mon Iront le lioid d'une j)àleur mortelle; mes dents étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais les poings par une contraction si nerveuse, (jue je faisais craquer les phalanges de mes doigts.

Si j'avais pu repousser pins longtemps la clarté i|ui descendait peu à peu dans mon esprit, et (|ni linit par dissiper entièrement les lénélires de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyahie, m'arrachait le handeau et me forçait de i cgarder an fond de mon propre C(eur :

l'n cri d'iiorn u!' et de désespoir sortit de ma poitrine; je cacliai mon visage dans mes mains, et nn torrent de larmes lirùlantes ruissela à travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doule |iossihle.

J'aimais la fille de mes hicnfaiteurs!

Je laimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un amour sans hornes. Cet amour né dans nmn enfance, avait vécu et grandi avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon ambition, de ma foi dans l'avenir... •Ma pauvre mère! elle avait prévu (|ne son fils se rendrait coupahie et malheureux par son orgeuil insensé ! Ouellc ingratifmle ! In enfant de jtaysans, le (ils d'un sabotier, tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le monde enmme artiste... El lui, pnur récompense d'une pareille bonté, il outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jus(jue sur leur lille, jusque sur leur unique enfant!

(les |»eiisées me tirent frémir et m'arrachèrent d abondantes larmes. Lue fois même, jo levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.

Quel était mon devoir en cette conjoncture ?Que devais-jc faire'.' Aller finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais comment expliquer celle disparition à mes parcnls et à M. l'avtdyn? Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche ingiatilude,

et emporter leur malédielion? H'ailleurs, les concours de rAcatlêmie allaient bientôt commencer. .M. Pavelyn, mes parents, mes condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obstinsse les premiers prix. Celle victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup d'obstacles de mon chemin.

Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment (|ui me dominait complètement et me faisait cruellement souIVrir, l'amour de l'ait et le désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez vivaces en moi j»onr n'être point étouffés par la crainte d'un malheur imminent.

Je parvins enfin à envisager ma position avec plus de calme.

J'aimais Uosc, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi longtemps que les batlements de mon c(cur; mais je pouvais le tenir caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne laisserait soupv(miier l'existence. 11 n'y aurait donc alors ni ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne an monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de mon Ame.

Je frémissais bien à l'idée (lu'eii |)résence de Uosc je ne resterais pas mailre de moi, el (|ue je trahirais pent-élie invcdoiilairement les mouvements de mon cœur. .Mais alors je me disais (jue Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais réservé, prudent cl simplement poli, el j'éviterais ainsi tontes les occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose on de n'importe qui.

Si je pouvais accomplir fidèlement celte réscdulionil n'y avait pas grand danger dans le sentiment (|ui s'étail révêlé en moi... Kl peut-être puiseraisje dans l'énergie de ma v(donlê el dans .son aversion pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant qnel(|ues instants, je souris à celle idée, à demi cons(dé; mais insensiblement je relimibai dans une douleur mnelleet sans bornes. Le voile magique (jui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était déchiré en lambeaux ! Rose me baissait !

Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans la inaiscm de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus irune fois (jue Rose n'était pas malade.

LA TOMF!E DE VEW.

Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer au danger d'explicpier mon absence, puiscjue le dimanche où je devais aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.

Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où Ton avait coutume de se mettre à table.

Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était très mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas m'adresser la parole. Elle évitait ostensiblement de causer avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa mère. A part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois mon nom; mais la formule cérémonieuse de ((monsieur Wolvenaer » ne sonna pas avec la même amertume que la ilernière fois que je l'avais entendu sortir de sa bouche.

11 va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai ; mais chaque fois, mes pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable mélancolie.

M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison d'être triste ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une conversation animée.

Dès que le dîner fut (ini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose, sous prétexte que rien n'égayé l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter— bien à contre-cœur, — Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, disaitelle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.

Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la table à jeu, en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement assez tard dans la soirée. A peine avions-nous commencé à jouer, que

madame Pavelyn nous annonça (|u'à la prière de sa fille, elle et llose allaient se promener un peu, pour prendre l'air. En passant, elles iraient peutêtre faire une visite chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de souhaiter le bonjour ta son amie Emilie. Il était donc bien possible (ju'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les envoyer chercher.

Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une {)artie de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi, qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas témoigner plus clairement sa haine!...

Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain pour concentrer toute mon attention sur le jeu.

Par bonheur, je gagnai la première partie ; mais je perdis la deuxième et la troisième .

Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la chambre.

M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de choses et d'autres.

Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix d'honneur pouvait difficilement m'échapper ; néanmoins, il croyait que je ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte ; il me pria de lui procurer celte satisfaction comme une marque de ma reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour moi depuis mon enfance.

Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, dussé-je pour cela tenter l'impossible.

Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de

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