I.\ TONinK DK FKl
l'iiiexplicîible mélancolit' ipii, depuis qiip|(|iio tciii[)s, avait assoiiiltri sou esprit, et iiicnarait mémo de tiiiiier sa santé. Ouativ lois depuis huit jouis, sa mère l'avait surprise, dans la solitude de sa clianiljre, avec les yeux pleins de larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et ([uoiijue donee et calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour savoir si elle dédirait ou souhaitait (|uel(|ue chose; mais elle prétendait n'avoir aucun désir, et croyait (ju'une indisposition nerveuse était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.
.M. l'avelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans sou adolescence, sa lille avait eu une santé très délicate, et que, même à présent, elle n'avait pas de forces à peidre. Il me dit qu'à la première occasion, il irait à lîruxelles consulter un médecin célèbre sur l'état de Ilose; mais il ne voidait rien en dire à celle-ci, ni amener chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'elTrayer, elle et sa mère.
Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fdle, si elles n'étaient pas rentrées à la iiuil tombante. Il me serra la main, et, en i;uise de salut, m'adressa encore i|uel(|ues paroles d'cncourairement afin de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le prochain concours de rAcadéiuie.
Depuis lors, la manière d'être de Hose envers moi ne chanjrea plus; elle demeura également froide, et saisit toutes les occasions de s'éloigner lorsque je me trouvais chez ses paicnts. Cependant elle n'oubliait jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la |w»lilesse ; je ne pouvais me irtunper sur le ^enlinii-nl désagréable qu'elle avait c(m(;u contre moi.
Klle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. .Si's parents qui lavaient toujours sous leurs yeux ne remarquaient peut-être pas (|ue ses joues commençaient à perdre de leur rondeur : mais moi (|ui ne rendais visite à S(»n père (ju'une frtis litns les quinze jours, |'ob•^ervais facilement les elTets de l'amour qui était né dans son co'ur le jour de celte fatale soirée, et (|ui avait empoisonné ma vie à venir.
Non, le sort n'c»t |tas juste, et il n'\ a pas.
comme on le dit, une compensaliou à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qud était heureux et grand, celui dont limage régnait ainsi dans l'âme de iJose! qu'il devait être heureux, rhomine choisi par elle, l'objet de son chaste mais ardent au)our! Pour être à sa place, j'aurais je crois, renoncé à ce que j'avais de plus cher au mo:ide, à toute autre espérance, même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, non seulement je la voyais dé|)érir d'amour pour un autre, mais, moi, humble créature que j'étais, je ne poi;vais pas même élever les yeux jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie (|ui me consumait était une passion ccmpable, et, quoique je fusse résolu à garder mon secret jusque dans la ton)be, (|uoique personne sur la terre ne connût la cruelle blessure (|ui saignait dans mon cœur, quoique sa liaine m'interdit toute espérance, cependant, dans le plus profond de m(m àtne, je ne pouvais éloulfer l'amour doat je conservais l'impênélrable .secret, et (|ue les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me commandaient d'arracher de mon cœur. Ma vie était devenue un all'reux combat, une lutte acharnée contre des pensées ennemies.
Je tombai bientôt dans une sombre incertitude ; il me semblait que je me délestais moi-même; et souvent, lor.'<iue j'éiais seul, songeant à mon impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour exercer une juste vengeance.
Ah! j'étais malheureux, malheureux p!us qu'on ne pourrait le concevoir. Ilose avait été le but uni(pu^ de ma vie. Perdre son affection, pour moi, c'était mourir.
Je croyais toutefois (|uc je finirais par triompher de ma faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de nu»n cœur. La lutte vaine épuisait mes forces : je maigrissais, et j'avais le pressentiment d'une maladie prochaine.
Chez mes protecteurs, j'explicjuais ma pâleur par la fatigue de mes éludes conslanles pour me préparer au concours de l'Académie, et je disais vrai en partie.
M. l'avelyn me conseilla de' modérer un peu cet enthousiasuu'. et Hose elle-même, peut-êlre par un reste de pitié, essaya aussi de me faire comprendre que je ne pouvais |)as compromettre ma santé.
Kniin les concouis de l'Académie s'ouvrirent ; dabord les concours inférieurs, tels que la composition, l'expression, la pers|»eclive et l'anatomie, auxi|ue|s je ne devais |dus |>reiidre part, parce que, l'année précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces différentes branches. La médaille d'or, la couronne dhon-
LA TOMHE DE FER
ni
neiir dans la classe de la sculpture élaient le prix (lu concours de modelage d'après nature, qui était le dernier et devait durer six jours.
L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de nnes ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le cœur comme un ver mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.
C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du soir; les concurrents cîevaiont consacrer six soirées de deux heures chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou v'ngt jours pour les trois épreuves prescrites.
Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes les chances de succès, j'étais assis de très bonne heure dans ma chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure analoinique, la musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de froid se répandit dans tous mes membres; J3 sentis un violent mal de tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait peut-être longtemps sur mon lit. Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement général, mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.
Je compris que je souffrais de la fièvre qui régnait alors assez fréquemment à Anvers. Ce n'était que la lièvre! Peut-être cette indisposition ne m'empècherait-elle pas de concourir pour le grand prix. Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.
La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerve.au, jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et sentis que l'accès était passé. En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était servi.
Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le feu. Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en paix.
Quelle que lût ma t'atigue, et bien que résistant à peine à mon envie de dormir, je me levai et je m'habillai, A mesure que la journée s'avançait, je
sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me semblait bien que mes yeux n'étaient pas très clairs, et que la fièvre avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau ; mais je surmontai cette gène à force de volonté, et lorsque les deux heures furent écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.
La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint presque à la même heure.
Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et à sa femme, et les [triai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne pas les inquiéter inutilement.
J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne m'empéchàt de prendre part au concours de l'Académie.
Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus sensiblement amaigri, tant par la maladie que par mon travail, maître Jean nie déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon élat à M. Pavelyn.
Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.
Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison de M. Pavelyn. Il poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes joues creuses ; Ptose me considéra d'abord avec un regard singulier, triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée d'une profonde émotion.
J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire, M. Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour m'engager à me retirer du concours. L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.
J'étais, croyait-e'le, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une carrière brillante sans le secours de ce succès. El, comme son père, et moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se fâcha 1res fort; une amerlume el
LA TOMBE DE FER
un dépit croissants se inoiilièi eiil dans ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant [tins résister à l'ai^ilation de ses nerfs, elle soilil de la salle, la (ij;nre cachée dans ses mains, pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.
J'étais tout à lait abattu et ne savais plus i|ue décider. Quuicjue Uose me donnAt des signes d'aversion et ne put décidément plus rien souffrir de moi, je lus péniblement frappé au c.eur en reconnaissant (|ue son système nerveux était atteint d'une sensibilité maladive.
J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse impatience, (juelqne chose de plaintif et de désespéré qui m'avait ellVayé.
M. l'avelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et l'humeur de Kose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que la suite de l'ai^itation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.
D'a|)rés mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins (jue je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais dt-jà comouru pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne jjouirais pas aller jus(|u'au bout.
M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, (jui décideiait, dans tons les cas, si ma participation au concours [louvail en effet m'étre fatale.
Je retournai chez moi la tète remplie de pensées tristes, mais fermement résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur luimême dùt-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon protecteur une lécompense de ses bienfaits; quand mon nom serait proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux avenir était |>romis, alors le (ils ihi sabotier pourrait peut-être sortir un |)eu de son humble infériorité. Folle pensée (|ui me troublait! Mais il était riche et considéré dans le monde, celui (jui m'avait ravi la lumière de ma vie.
Je n'étais |)asde|)uis plus dune iieuic dans ma chaiid)re, lorsque le docteur se présenta.
Après quel(|ues (piestions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y avait beaucoup de lièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fut pas la saison de> lièvres. Néanmoins, il rrui pouvoir me prédire que mon indisposition aurait disparu dans une dizaine de jour^. Il me prescrivit un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta
comme presque infaillible contre la fièvre des l»olders anversols. Il me promit de revenir, ([uoi- (ju'il le jugeât inutile; mais c élaiî le tiésir de M. l'avelyn, (|ui l'avait chaigé de ma guérison.
Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la femme de maitre Jean monta et descendit l'escalier sous toute; sorte de prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, me demanda avec une tendre pilié si je me sentais bien, et me témoigna tant d'intérêt, (|ue je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes souffrances (ju'une mère <|ui veille au chevet de son lils malade.
Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont m'entourait dame l'étronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne semblait assez bon pour moi; le jiarquet que je foulais était trop rude pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le plancher de mon atelier dt; tons les morceaux île tapis qu'elle avait pu rassembler. Pendant toute la joeinée, elle venait voir si j'entretenais bien soigneusement le feu dans le poêle, et, si elle voyait la moindre petite fente tlans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait berméticiuemenl, pour me préserver des courants d'air.
A foice d'insister pour connaitre les raisons de cette sollicitmle peu commune, je finis par ilécider Pétronille à parler.
Uose, Uose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son amour pour un autre, son cœur avait gardé une place à la pilié pour les souffrances de son ami d'enfance !
Cette pensée me combla de joie et me fit soulire pendant toute untî demi-journée; mais insensiblement je nie roidis contre l'espérance insensée qui m'agitait, et je me persuadai i\ne le rêve bienheureux où s'égarait mon Ame n'était (|u'une vaine illusion.
Que Uose eût |titié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? Avais-jejamais douté de sa bcmlé innée et de la générosité de son cœur? Mais pouvaisje espérer (lu'illui fut possible de me rendre scm affection, maintenant (ju'un autre, un autre (ju'elle aimait, était venu se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts [lour me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme me laissa une douce incertitude et une grande consolation.
Les remèdes <iue le docteur m'avait iirescrits
LA TOMDE DE FKIi.
Deux de mes camarades me prirent sous les bras, (l'âge .")'(..
n'arrêtèrent pas la fièvre. Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'elîet des médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.
J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je me regardais dans un miroir.
Je n'osai pas cacher plus longtemps mon indis-
position à mes parents, et d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.
Je lui écrivis, en des termes très rassurants, que j'avais un peu de fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant devenir me voir le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très reconnaissant de cette marque d'amour.
J'écrivis cette lettre le vendredi ; elle devait donc la recevoir le lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à venir en ville le dimanche.
Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. A cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, tra-
TA
LA TOMBE DE FER
vaille!' sans relAolit' pour achevci' une troisième composition.
Celait mon jour de lièvre; cela nrin(iuiétail, car je savais par expérienee qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi nette ni r«'S|)ril aussi clair (jue d'IiabiUiile.
A mon grand étonnement, jo ne sentis pas de fièvre de toute la journée, et, (|uand vint le soir, comme je m'ap|>rèlais à aller à rAcadémie, je sautai de joie, dans la conviction (|ue je pourrais mettre la dernière main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens...
Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail pour me laver les mains et le visaije, que je fus pris d'im frisson qui me parcourut l'épine dorsale comme un filet tl'eau j,Hacée.
Je compris! La (iévre élail là. Kn ce moment!
Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manisfesia immédiatement dans loute sa force.
Je sentais déjà trembler mes lèvres. — me laisserais-je abattre par la maladie, renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? Succomberaisje au momer.t même où ma main semblait |)rès de toucher la couronne de laurier? Oh! non, non; il allait continuer la lutte, dut la mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!
Agité comme im insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis l'escalier encourant cl je m'élançai dans la rue. Il faisait prcs(jue noir, heureusement !
Je pouvais donc échapper a l'attention des passants. Comme ils eussent été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur delà mort sur les joues, cla<iuant des dents, chancelant sur sesjambes comme un homme ivre, se crampo:mant avec ses mains tremblantes aux barreaux des fenOtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il allait tomber dans une faiblesse morlelle.
Je parvins cependant à rAcadémie au moment où mes concurrents prenaient place autour du modèle vivant. .Mon étal leur ins|tira une pnd'onde compassion. Tons m'entourèrent et m'engagèrent vivementà retourner chez moi; ils voulaient même, disaient-ils, sijrner tous ensemble une supplique afin lie prier les juges du concours du juger mon (puvre inachevée comme si elle était tfiut à (ail terminée.
Je fus extrêmement recftnnaissant de celte marque de générosité, et d'alTection vraie; mais je repoussais tous ces conseils, même ceux des professeurs,et je me mis à ma place pour commencer mon travail, (|uoi(|ue mes mains eusseni peine à tenir l'ébauchoir.
La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant d'efTints sur moi-mèfne, que je '
domptai les frissons de la lièvre, et, malgré mon étourdissement et lacoiilusion de mon esprit, mon travail avança si bien, (ju'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie, soimani huit heures, vint annoncer (|ue le concours était clos. Mais alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'a|q)uyai sur un banc et je faillis tomber par terre, sans force.
Deux de mes camarades me prirent sous les bras, el, suivis de cinq ou six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion, ils me conduisire dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus couché.
Dame Pétronille veilla auprès de mon lit juscju'à ce (jue l'accès fût tout à fait passé; alors, a|»rès l'avoir rassurée sur mon étal, j'exigeai qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée que par une mince cloison : si j'avais besoin de qui'l(|ue chose, je frapperais |)our l'avertir.
A peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui (ut troublé toute la nuit |)ar mille rêves eiVrayants.
Je me vis d'abord dans un temple magnifique letenlissanl du chant des prêtres et des accords de la plus douce mnsi(|ue; des nuages d'encens remplissaient le saint lieu.
Je souffrais un ci uel martyre, el je pleurais à chaudes larmes; car devant l'autel élail agenouillée une jeune femme dont la lêle élail ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en marié.
Comme mon cœur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui falal tomba des lèvres de Kose, el que la bénédiction du prête l'enchalna pour toujours à l'ennemi de mon bonheur!
Ce|)eii(lanl, lors(|ii'el|e r|uilla l'aulel el passa devant moi au bras de son époux, je levai sur elle des regards plaintifs : mon âme implora un peu de pitié p(»nr ma soulfrauce morbdie; mais {{ose me jeta un coup d'ieil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris tr omphant.
Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le temple... el je m'éveillai, le Iront trempé d'une sueur froide.
Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je nie trouvai dans la maison de .M. Pavelyn. (]'élaif le jour où les juges du concours devaient s'assembler, el nous attendions leur .sentence avec confiance. Tout à coup l'ajjparileur de l'Académie se présente; de joyeuses acclamations le saluent el devancent l'annonce démon
LA TOMliE I)K FER.
triom|)he; mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que je n'ai obtenu que la dixième place.
Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présonq)tion; il me relire sa protection. Ilose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun entre elle et un homme qui n'a ni assez décourage ni assez de génie pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le cœur brisé, et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: a Vous n'êtes pas un artiste ! » retentit derrière moi comme une malédiction...
11 me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible qne celte vision m'avait faite. Cependant je finis par m'endormir de nouveau; alors mon imagination se transporta dans mon village natal. Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon cœur, je n'en sais rien; mais je voyais le regard de mon père entlammé de colère et le visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude. J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et manqué ainsi le but des bienfaits reçus... Dieu m'avait puni en me ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait de sa malédiction...
Quelle nuit, hélas ! remplie de visions épouvantables et me présageant des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein jour.
Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenii' mes yeux ouverts ; mais, après une longue lutte, je sentais défaillir mes forces ; je succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur l'oreiller.
Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus troublé ni interrompu par des songes ; et, lorsque je fus éveillé, très tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.
Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait quitté son village à la pointe du jour, entra dan^ ma chambre.
Les larmes jaillirent de ses yeux ; olle me serra dans ses bras avec un cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour me reprocher de ne pas lui avoir donné |)lus tôt connaissance de ma maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tète |)Our me regarder.
Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli depuis longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.
Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à causer plus librement de diil'érentes choses : de l'espérance que j'avais de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes sœurs, de M. Pavelyn et de Rose.
A mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon cœur et frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui cacher quelque chose d'important.
Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.
Je n'osai pas lui avouer que mon cœur était dévoré d'un amour secret; car j'avais honte de cette passion coupable, et que je savais que le moindre soupçon d'un pareil égarement eut désespéré ma mère; mais je lui rappelai en fermes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu malade.
I A TO.MflE HE F EH.
Ma lionne mi're srcoua la lèle avec iiicrédulilt', et sourit même en enttMulaiit mon explication; elle traita n)a douleur do nhc absurde et sans fondement ; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Hose quehjues raisons d'un dépit passa}!;er, niais ma mère prélendail avoir des preuves iuconlesfaldes i|ue mademoiselle Pavelyn me portait toujours la UMMue allection (|u"au|»aravant. Il n'y avait pas cinq semaines (jue Kose, par un jour de riair soleil, était allée à Uodepliem avec sa mère.
.le savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle l'avelyn ne m avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule m'avait ap|toi1é les bons soubaits de mes [larents.
Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux entbou-^iasme que Hose, au lieu de proliter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès d'elle, et lui avait lémoi|,'né plus d'amitié et d'aflertion que jamais; que cent lois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonbeur qu'elle éprouvait à songer (jnelle avait contribué en quelque chose à m'assurer un sort heureux en ce monde. Oui, Hose avait avoué que tous les soirs elle adressait an ciel une l'ervente prière pour qu'ih m'accordât la palmt> dans le coneouiN de l'Académie
J'écoutais av«'c étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comun; une jnusi(|ue enchanteresse, et mou cdMir battait avec force en entendant son récit; — mais ce n'était qu'une illusion passajrère; car, dès qu'elle cessait de parler, rima}j;e d'un (ier et beau jeune bomme se dressait devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.
•Je confiai à nia mère que, depuis peu de temps, une vive inclination s'était déclarée dans le cœur de Kose pour un jeune homme d'une haute naissance et d'une irrande lorlinje, que l'amour avait étouffé en elle l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me liair depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant ^'étnil emparé de son cœur, j'onr confirmer ma confidence, je racontai tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, Rose me parlait aver aiirreur et dépit, ( omment elle me blessait avec inlenlinn et saisis- .sait tous les prétextes pour sortir de chez elle chaque fois que je m'y trouvais.
.le racontai tout cela dim ton si désolé et en insistant «^i fort sur les détails qtii prouvaient l'aversion «le Hose pour moi, que ma mère en vint à douter de ce qu'elle devait croire. Klle su|)posa même que ma crainte pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer que
1 état maladif de Hose était peut-être la seule cause du peu d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui jiaraissail à peu près certaine, puisque, d'après mon explication, .M. et madame l'avelyn se plaignaient également lie la mélancolie de leur fille; en outre, elle me rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir entre mademoiselle l'avelyn et moi la même confiance (|ue lorsque nous étions t(»us les deux de candides enfants.
.•\près (|ue ma mère eût passé (pielques heures auprès de mon lit, elle se leva et me dit (ju'elle ne pouvait pas retourner à Hodciibem avant d'avoir été rendre ses devoirs à .M. et madame l'avelyn. Elle pouvait rester encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait (jue, si elle pouvait voir Hose et lui parler, elle apprendrait d'elle <|uc les torts dont je me plaijjnais étaient purement imaginaires, sinon pour le tout, du moins en j)arlie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait encore causer quelque temps avec moi.
Dès que ma mère fut partie, des idées étranges s'emparèrent de mon esprit. Hose, lors de sa dernière visite à Hodegbem, avait comblé ma mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, et ajouté ()ue tous les soirs elle priait Dieu pour (|u"il nie lit sortir vainqueur du concours.
Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Hodegbem, aussi lorïgtemps (\ue ma mère était restée près de moi, je m'étais efTorcé de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Hose contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, qije j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon lit avec un «-ri de joyeuse inceililude. Ne m'élais-je pas trompé? Cela était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? An moment où Hose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive alTerlion et u\\ intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée était passée ! Que fallaitil croire? L'amour avait-il laissé dans son cœur une large place à raniilié? Mon chagrin nélail-il réellement qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa comluite envers moi ? (Ih ! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon cn-urà cet espoir dérevant. .N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Hose s'animer contre moi du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adres.sail à moi ne trahissait-elle pas l'amertunie, le dépit, et jieutèire iiiriiie le di'dain? et cependant jKiunjiioi, elle,
LA TOMBE DE FER
la franchise et la bonté même, eût-elle été tromper inutilement ma pauvre mère?
Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.
Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son regard morne qu'elle était profondément affligée.
— N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue (\ue Rose me hait.
Elle secoua négativement la tète et poussa un douloureux soupir.
Je lui pris la main, et tâchai de dissiper sa tristesse, en l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, quelque pénible qu'il soit, et moi aussi, je finirais par me consoler peu à peu.
Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larines roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.
— C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'estce pas? dis-je. Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de surmonter mon chagrin. Nous avons, du moins, cette consolation que je n'ai rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.
Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse :
— Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!
Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant l'explication de ces étonnantes paroles.
Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que je me mis à trembler sous son regard.
Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses larmes :
— Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te haït! Mon cœur maternel ne serait pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur. Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas ! Et cependant, c'est mon devoir de te montrer le danger qui te menace.
— Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère? m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur!
Ma mère poussa un soupir étoufl^é; elle luttant visiblement contre le désir de me faire la confidence que je demandais.
Enfin elle a|)procha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans cesser de pleurer :
— Léon, mon pauvre fils, un grand malheur le menace ! tu crois que Rose te hait depuis ((ue &on cœur s'est ouvert à l'amour?
Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine intelligible :
— S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un homme, ce n'est assurément personne, personne que...
— Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir.
— Personne que toi, mon malheureux enfant ! On eût dit que celte révélation avait suspendu la
vie en moi pendant un instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.
Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure dans ses mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'àme et fis un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion.
— Ma mère, ma chère mère ! dis-je, vous vous êtes assurément trompée... Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose ?
— J'ai passé une demi-heure seule avec elle.
— Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses?
— Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable.
— Vous voyez bien , ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans doute très aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir m'est une douce consolation dans mon chagrin . , .
Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en effet, celleci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement d>u cœur de Rose tout aliment et toute
l,A TOMHE DE FEU.
occasiiiii (le se dt-velopper, s'il élail vrai ijne sou amilii' pour moi se lui tlianjîée en un autre senliiiiciit. D'apti's elle, je devais reudre mes visites chez .M. l'avelyu aussi rares ijuc le peruielliaieut la plus slricte politesse et les limites extrêmes des couveuauces. Et, dussê-je courir le risque d'irriter Rose contre moi, il fallait me montrer Iroid et |M'u t'vpansif avec elle.
l'endanl (jue ma mère, avec une tendresse touchante, s'elTorvait ainsi de m'armer contre le dan- }:er i|ui me nn'iiavait, j'eus plusieurs fuis envie de la laisser lire dans mon e(eur, de lui demander des forces contre ma jjropre faiblesse; mais, chaque fois, je reculai avec terreur di-vanl (elte rév«'>Ialion, qui eut sans doute cninhlé ma mère d'infjuiétude et de dotileur. D'ailleurs, mon |)ère eut appris par elle que je m'étais laissé entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre sourct> qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et dans sa loyauté d'honnête honnue, il se serait certainement cru obligé d'avertir iinniédiatenient M. Pavelyn, et de venir lui dire (|ue j'étais devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du malheur, aussi bien |>(iur mes prolecleuis que punr moi. Mon secret devait rester enseveli au fond de mon cd-ur, et, si je pouvais le garder jusque sur mon lit de mort, (|uel autre que moi seul en aurait à souffrir.
.le ne dis donc rien à ma mère tpii put lui faire soupronner le moins du monde mon amour pour |{ose, et je promis de suivre en tout son conseil, comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la^ fatale soirée.
Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la lin de la semaine; elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant (|ue le concours était passé, elle m'enveirait mon père |ionr délibérer avec moi si je ne ferais pas mieux d'aller à liodeghem jiis(|u'à mon enlière guérison.
Klle m'endiiassa encore un»; lois, me parla avec une confiance qu'elle n'avait pas elle-même, et me quiila enfin en se retournant vini:t fuis pour me dire adieu.
.\|Mès son départ, j'oubliai le niondf nitirr pour me plongt-r dans la contemplation de mon bonheur.
Je m'étais ilonc trompé ! ce n'était pas le fils du riche banrpiier, ce n'était pa*; M. (Iruirad de Somergbem (|ui possédait l'ainour de liusc ; non, noii, moi, moi seul j'étais aimé !
Klle était coupable peut-être, la joic (|ui m égarait jusqu'à la folie, qui me faisait rire et (|ui faisait battre mon C(rur comme si le ciel se fut ouvert pour m*' recevoir; mais j'étais devenu aveugle.
Je ne voyais que son amour; je n'enti'udais que la voix de ma mère qui me répétait:
— S'il y a un homme sur la terre (|ui soit aimé de Hosc, ce n'esl |»,i> un autre (pie toi, mon (ils, Léon Wolvenaer!
Ma poli'ine se gonllait d'orgueil, mon Cd-ur sautait de joie; quebjue chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma maladie. Alors, mon sang circula avec une birce inconnue dans mes veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvemeiil et d'espace.
l'n moment, mon esprit fut traversé par la pensée (|ue je me préparais au plus amer désenchantement, (lue nuunère s'était trompée, et que, à ma première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait comme un vain rêve; mais cela n'ainoindril pas ma joie, car ce doute même était déjà un bonheur inexprimable!
Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais laissé aller à cette idée enchanteresse, (jue Rose aurait jamais pu in'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en moi contre ma propre érnolion. Mon esprit, si ardent (ju'il eut été à espérer le retour de l'aHection de Rose, se mit à invoquer les unes après les autres toutes les raisons qui |)ouvaienl me prouver (|ue ma mère avait pu se tromper; et, à la fin. je tombai dans un doute affligeant qui m'était |)lus péni'de rpie la certitude même de la haine de liose.
Assailli et pourchassé par mes pensées in(juiètes, je sortis de ma ilemeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour de la \ilie, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant el gesliculani, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à un compagnon invisible.
J'errai aiii^i Iroi»; ou quatre jours, ne songeant à rien au monde (pian [tarli (|ue j'avaisà prendre, et dont la délibération laborieuse absorbait toutes les forces de mon âme. — La fièvre m'avait quitté.
Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même an risque de déplaire à M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement poussé à manquer à cette promesse. Qu'est ce qui pouvait jeter un peu de lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître mon devctir, si ji' ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon bieiilaileiir, s'il y avait réellement un changement dans les dispo- .sitioiis df no>^e à mon égard?
.le résfdus de céder encore une fois au désir de mon co'ur; après cela, je ne inapprocherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.
LA TOMBE DE FER
Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'ctait pas tout à l'ait justifiée à mes propres yeux; puis je me |iréseiitai, tremblant d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.
Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se comporta absolument comme si elle ne se fut pas aperçue que j'étais là.
Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant. L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères d'une indisposition nerveuse ; mais la complète indifférence qu'elle me témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et d'aversion?
Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais affreusement triste. Mon cœur n'était agité cependant d'aucun mouvement violent; au contraire, je courbais la tète avec résignation sous le poids du désenchanlement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.
Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et sans but.
J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de ma mère; non seulement, pendant quinze jours, je ne me montrai pas chez M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais risque de rencontrer quelqu'un de la famille, et j'inventai une excuse pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ces rêveries importunes qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort au cœur, quoique, depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oublié.
Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne
doutait pas que je fusse proclamé vaiiH|iioiir.
Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il me décrivit, avec gaieté, l'honneur insigne qui allait m'êlre décerné: on me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers de spectateurs ; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou une médaille d'or , le préfet — c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur dans ce temps-là — conduirait les lauréats des classes supérieures dans sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux notables de la ville.
Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, non seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes dispositions. Il me montra les souverains me comblant de faveurs, et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation comme une des gloires de la patrie.
Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me firent envisager l'avenir avec confiance et et même avec orgueil.
Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je m'écriai avec un geste énergique :
— Eh bien, puisque celle pour qui mon cœur bat depuis mon enfance n'a pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour sur cette autre idole de mon àme ; sur l'art!
Depuis lors, je me sentis fort et consolé ; et, bien que, de temps en temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le cœur comme un ver cruel.
Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le lendemain malin, je pris, pour la première fois depuis le commencement du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.
Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution d'un petit groupe dont la
LA TOMBE DE KEH
composition nie souriait, parce qu'il était iexprossiiin de ui.i .situation prôsiMile. C'était un jeune homme entre l'Amour et l'Art, et (|ui, iittiré et séduit par tous deux, (iiiil par repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de laurier de l'Art.
Pendant que je travaillais en sileme, pour donner à ce {,'roupe les l'ormis propres à l'expression linale de ma pensée, la porte de ma cliamlire s'ouvrit hrusquenuMit, «il avant (|ne j'eusse pu l'aire un [tas pour voir (|ui venait me dérai)j;er si mal à propos el avec si peu de pêne, .M. Pavelyn me serra dans ses bras en me l'élicitant joyenscmenl de ma victoire. Il n'y avait pas une demi-lit'urc que les juges du concours d'après nature avaient lait connaître leur décision. Mou jrénéreux |)rotecleur, (jui depuis longtemps, avait promis â l'appariteur de l'Académie une bonne ré(om|>ensc afin d'apprendre le premier l'Iieurense nouvelle, avait reçu immédialemiMit avis île la décision solennelle, et il était accouru tout d'une baleine pour saluer l'beureux vainqueur, l'artiste qui lui devait son talent et «on succès.
Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon ti iompbe, (jue d'émotion à cause de la tendre amitié de .M. Pavelyn. Il était plus content que moi; une lierté rayonnante élincelait dans ses yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il avait obtenu luimême la couroruie de laurier.
Après le premier épancbement de sa joie, il ilit qu'il avait c'-soln depuis longtemps de me l'aire un cadeau si j'obtenais le grand prix de rAcadcmie. Ce cid'MU, il me l'ollrit sur-Ie-cbamp. C'était une montre d'or, avec une cbaîne d'orel une cleCdans laquelle était enchâssée une pierre précieuse.
Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement louché de la généreusi- délicates.se avec laquelle il ni'était oiïert, emporté par un mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon bienlaiteur el je l'embrassai en [)leurant avec la même tendresse «|uo s'il eût été mon père.
C'était la première fois dt; ma vie (|ue je me laissais aller à un pareil mouvement. .\ peine eusje serré .M. Pavelyn contre ma piiitrine (jue je reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur ; mais il me considérait avec des yeux humides, el paraissait ému à ne pouvoir parler.
Après un instant de silence, il me prit la main et dit:
— Léon, tu as un noble creur; je donnerais la moitié de ma fortune pour que Dieu ment accordé un (ils avec un cœur comme le tien. .Mais il m'a permis du moins de le proléger comme un père,
d'assurer ton JKuiheur en ce monde. Je me tiens pour snflisammeni récom|)ensé par ta reconnaissanc'C et pai- l'espoir d'avoir donné à ma [latrie un artiste distingué. Je vais le «juitter, mon lils; de pareilles émotions ne me f(mt pas de bien; et, d'ailleurs, lu dois écrire immédiatement à tes parents pour leni' annoncer Ion triomphe. Viens, cet après-midi, à trois heures, après latin de la Bourse; alors nous seioiis plus calmes. J'ai donné l'oidre d'ap})rèter la table commi> pour un festin. Hose parait maintenant un peu |ilns courageuse et plus gaie; la nouvelle de Ion succès l'a rendue joyeuse. Allons, à cet après-midi ; nous boirons un bon veiTC à ton premier prix, et nous passerons gaiement (|nel(|iies heures.
[l me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.
Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chaudire, le front dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour de ma chambre, c(nnme un insensé (|ui ne sait plus ce (|u'il fait. Ce ((ni me rendait fou de joie, ce n'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; mais, malgré maraisou et malgré ma volonté, mou pauvre cœur était si avide tie tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes les raisons ([ue j'avais d'être heureux, il n'appréciait (|ue celle qui |)ouvait jeter un rayon de lumière dans son morne (b'sespoir.
M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune pour (jue Dieu lui eût accordé un fils tel que moi ? Ktianges et mystérieuses paroles! Hose s'était réjouie de mon triomphe ! Dieu, dans sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus de bonheur (|ne n'en peut supporter un faible mortel ?
Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de dame Pélronille, qui avaient appris de .M. Pavelyn que je venais de renq)orter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres pour boiri^ à la santé du pli mus.
Avant que la bouteille fût vidi-e, l'apparitenr de l'Acadcmic vint m'apporler ra>i» ofliciel de la décision des juges; immédiatement après trois ou (juatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement m'apporler leurs félicitations. A peine, au
LA TOMliE DE F Kl;
Gl
Le préfet posa la couronne de lauriers sur ma tète. (Page 63.)
milieu de toutes ces allées et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et, lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer quelques minutes à ma toilette.
Je sortis de ma chambre le cœur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres yeux; ce que M. Pavelyn m'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au lit; cette fois, il
n'était pas question d'une indisposition imaginaire ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.
Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.
M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée
LA TOMHK ItK lEIl.
(If me IV'liciter? (Jiioi (ju'il t'ii lïil ol (juchiue ilircclion (jiie je donnasse à mes rHlexiuiis, de tous (("ilés je ne voyais qne des motifs de cliaj,^i-iii et d'angoisse.
Aussi, lorsi|uo je (|uillai mon protecteur, j'avais le cœur plus serré et l'esprit plus abattu (|ue si le prix de l'Académie m'eut échappe.
Wll
Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon Ilote, que l'indisposition de llose ne devait pas avoir eu de suites, puis qu'il l'avait vue revenir de réi;lise avec la femme de cliamhre.
J'avais donc des raisons de croire (ju'elle n'avait feint cette maladie que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.
Cette idée me blessa vivement, elje pris la résolution de ne plus faire un pas de lonj^tcmps j)our voir Hose. .Mais, après avoir lutté contre moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis chez son père. Hose était partie pour IJodeghem avec sa mère; M. Pavelyn devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient proliahlcmeut ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie.
.Mou protecteur nm demanda si je voulais l'accompagner à liodeghem.
J'en mourais d'envie, el le co'ur me ballail rien que d'y songer; mais je réfléchis (|ue Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt qu'elle me verrait paraître à Bodeghem.
Je l'obligerais donc à quitter le chûleau; et, d'ailleurs, priverais-je ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de lîosc?
Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir seul pour Bodeghcm.
La famille de mes bienfaiteurs resta très longtemps au château sans d(mncr aucun avis de son retour.
J'avais parfois la crainte que Hose ne trouvât un motif pour ne pas assister a la distribution des prix. .Mais, alor-, je réfléchissais que, pouf in«n au monde, .M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir couronner son protégé devant îles milliers de personnes, et je conservai l'espoir qu'il ne permettrait pas à Hose de manquer à celte solennité.
Le jour de la distrihutiim des prix arriva enfin. Tnc vaste salle, (|ue l'on appelai; la Sndnlité, était disposée et décorée avec beaucoup de luxe pour celle cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de velours ronge, relevées de distance en distance par des aigles i?npérlales dr)nt le- serres étendues tenaient des branches de laurier, cmnie
si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur |)uissant souverain. Dans chacjue coin s'élevait une gigantes(|ue statue de la Henommée, la trompette à la bouche, pioclam:int le nom de ceux p(Uir (|ui la carrière des aits allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au fond de la salle, sur une estrade, se tiouvaient les autorités du département et de la ville : le préfet et le sous-jtrélet, le maire, le j)résident delà cour impériale, une foule de généraux et de fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, (juc la vue de cette richesse éblouissait les yeux el faisait battie le cœur d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une nombreuse musique militaire (|ni, déjà avant le commencement de la cé"cmonie, f.iisait letentir la salle du sou bellicjueux des fanfares et des roulements des tambours. Tout<> la salle était remplie de spectateurs de tous les états : eu avant, sur des fauteuils et des banciuettes de velours, étaient assis les membres des principales familles d'.Vnvers; la noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et |)lus loin encore, la classe ouvrière, (jue l'on |)ouvail reconnaître aux blouses bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.
Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une joyeuse attente el une vive animation; on eut pu croire que chacun des spectateurs était venu là pour ap|)lau(lir au triomphe d'un fils chéri; car tel est le peuple à Anvers : le moindre ouvrier comprend et aime les arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.
Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui (levaient être appelés tour à tour pour aller recevoir leurs méd lilles des mains du préfet, étaient assis sur des bancs à pari, au côté gauche de la salle.
De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon banc pour |>romener mes regards impatients sur le public. Tant f|ue l'aflliience des sp(!Otateurs avait duré sans i^nterruption, j'avais nourri res|)oir de voir l)ient("»t paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que la musique avait di'jà commencé l'ouverture (|ui devait précéder la distribuiion des prix, mon c(purse serrait el je me sentais pâlir; ils n'étaient pas encore venus! Kn me levant, je pouvais voir que les sièges qu'on avait léservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient toujours vides.
Ainsi, ni M. Pavelyn. ni sa femme, ni sa fille n'assi>teraient à mon triomphe ! Uuelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, (|ui
LA TOMBE DE VEW
lu'av 'il l'ail arliste, ne les enleiulaiciit [)as? Ilélas ! l'iose avail refusé de venir à la distribulion des prix : ma crainle s'était donc réalisée !
Les derniers accords de la musique s'éteignirent... Un long soupir souleva ma poitrine, comme si mon cœur était soulagé d'un poids écrasant.
Je voyais Al. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon pressentiment m'avait trompé !
Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle des fêles se remplit pour moi de tous les rayons que mon àme ravie répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.
Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. 11 me sembla bientôt qu'un courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous mettre en communication secrète; je croyais entendre son cœur battre k l'unisson du mien...
Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça un discours éloquent sur la noble et uLjle mission des arts dans la société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les classes supérieures des trois branches principales que les piix avaient une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, on devait distribuer les prix du concours d'archileclure, puis ceux de la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôluier la cérémonie.
Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et recevaient leurs prix au milieu des félicilalions générales et des accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, et, lorsque le premier prix
d'archileclure fut délivré, je crus distinguer, à travers le bruit de mille exclamations, sa voix douce (jui criait avec enthousiasme :
— Bravo ! bravo ! bravo !
D'abord, je fus enchanté de voir (jue Rose prenait si franchement part à l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas ses applaudissements. Etre applaudi par Rose, entendre son cri de joie retentir à mes oreilles ! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à un pareil suffrage?
Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon cœur; si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si longtemps et l'on couronnait tant de lauréats, que je commençais à compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation fût un vol qui m'était fait. Eniin, mon nom fui appelé, et je montai l'escalier, le cœur palpitant, jusque devant M. le préfet qui m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution.
Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon œil fixe ne quittait pas la place où Rose était assise : je voulais voir quelle impression mon triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux. Rose tenait le front baissé ; elle avait laissé retomber le voile de dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si libéralement prodigués aux autres !
Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai presque insensible à ce qui se passait autour de riioi. Le maire de la ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet posa la couronne de lauriers sur ma tête et donna le signal des applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations dix fois répétées remplirent la salle... Mais Rose ne bougeait pas !
La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la main, et, par un mouvement joyeux, m'entraîna auprès de sa femme. Là, il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
Oî
i\ TOMiiE i»K ri: il.
Madamo l'avolyn ino pressa los mains, et tous deux me ooiiiMrreiit des maniues les plus vives de leur iiitrrrt et de leur alTection.
— Allons, llose, dit le pt'-re à sa lilie, i|iii n'avait pas encore levé les yeux sur nmi. niaitiisc ton émotion, mon enfant. Léon pourrait liien cnore que tu restes inst-nsilde à sun beau triom|die; donne-lui au moins la main pnur loi prouver (|ue, (lu fond du rd'ur, tu prends p irt à son succès.
En (lisant ces mois, il leva le voili' de dentelles qui cachait le visa{:e de Uose!... Ciel ! elle pleurait!...
J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les autres vain<|ueurs; mon trionjplie faisait couler des larmes d'atlendrissement sur ses joues !
Elle se leva lentement et jeta un seul rei^ard dans mes yeux, mais un long regard où loule son fune semblait se répandre, une plainte, une prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le sang dans mes veines et me lit venir plus pâle qu'un cadavre.
Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses nerfs et celte main, quoique froide comme glace, me brûla les doij;tset me fit frissonner au contact d'un courant magnéli(|ue qui s'établit entre elle et moi.
0 mon Dieu! j'avais lu dans son cœur comme dans un livre ouvert! il n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez clairement; ma mère ne s'était donc pas tr<nnpée : aimé de celle qui éinit la source de ma foi el le but de ma vie !
Jus(pje-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les larmes de Rose comm ■ uni'. suite naturelle de l'émotion que nous avait causé mon couronnement solennel; mais (|ni sait si nous n"eu>^sions point trahi pour tout le numde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard (|ue je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eut gardés de cette disgi;"ire ?
Les autorités et les notables avaient (|uitlé leur place, la musique avait cessé déjouer, et la salle é:ail presque tout à fait vide. Deux on iniis professeurs vinrent m'annoncer (|uc le préfet venait i\c m^mter dans sa voiture, e'. qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le chef du dé|iartement. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, et, me laissant à peine le temps dem'excuser près de mes bienlaileurs, ils m'entrainèrenl vers la sortie de la salle. Chemin faisant je retournai la léte encore une fois : mes yeux rencontrèrent ceux de Rose : je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus heureux de la terre !
Je montai en voit-ire iVun pied léger. .M. le
préfet me lit, en riant, d'aimables leprodies, me dit (le m'asseoir à C("»téde lui, et donna le signal du départ. La voitureélaitune calèchede gala, traînée par (|ualre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux la(|uais galonnés, en grande livrée, el, derrière la voilure, deux chasseurs avec des jdumets vei ts à leur chapeau. 11 y avait dans la voiture, outre M. le préfet, les trois lauréats des classes supérieures d'archilecture, de dessin elde peinture mais, comme il avait plu à monsieur le préfet île me faire asseoir à C('ilé de lui, j'avais l'air d'être quel(|ue chose de |tlus (|ue mes camarades. Nous avions gardé la conrmme de laurier sur la tète, comme c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre |)oilrine.
Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous apjdandir; les acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule avec un immense orgueil. Je me sentais si si grand, qu'un roi qui passe au milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment i>lns intime que moi en ce uKonent. Cenx(|ui me voyaient devaient croire que me triomphe m'avait aveuiilé et rendu orgueilleux... Mais comme ils se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomidiateursuperbe, c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, ces acclamations de la foule enthousiaste était bien suffisants peur faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte de la couronne de roses de l'Amour.
Lesap|)lauilissements de l'universentiern'étaient rien auprès du seul regard (|ui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!
Anssil(")t que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous primes place au ban(|uet avec les personnes les pi us considérablesd II déparlement. Un de mes camarades était assis à c(')té du maire de la ville; un autre à côté du gén/'ral eu chef; moi, je me trouvais à la droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, et qui disait t(uit haut (|iie je lui plaisais beaucoup parce (]ue j'étais un jenne homme d'un caractère gai.
Et. en effet, |)endant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engaiier à avoir confiance dans l'avenir ; je lui avais répondu avec tant d'animation, avec tant de foi et de gaeité, que le brave Imnnne, (jui ne connaissait pas la source de celte exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste du plus heureux naturel.
Je ne com|)rends pas (juelle force le regard de Rose m'avait donnée, et comment la certitude
LA TOMlîE DE FER.
d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la réplique à Tenvi pour m'engager ù continuer. Et, grâce à moi, ce banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très bon cœur.
Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. le préfet, m'encourageaient et semblait me remercier de la gaieté que je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de victoire, un toast à M. le préfet, protecteur des arts dans le département de l'Escaut.
J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux de tout les auditeurs, et que chacun vient me serrer la main avec attendrissement.
Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter ; je ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour titre : le Bonheur d^ètre aimé. Inutile d'ajouter que je ravis tout le monde, car tout mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur bienveillance.
Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le cerveat, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de Champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel : le monde était changé pour moi en un paradis resplendissant!
Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer qu'au fond il restait beaucoup de fiel!... Et cependant, ô mon Dieu, si triste
' que soit le sort qui m'était réservé, soyezbénipour celte demi-journée de félicité!
Comme laforcedc l'homme pourjouir est bornée! comme elle est immense pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa blessure ne cessera pas de saigner ; mais qu'il voie ses souhaits les plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, età l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination naturelle.
La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, les applaudissements de mille adorateurs: les louanges, l'envie de tous... la révélation de l'amour de Ilose, tout cela réuni ne suffisait-il pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines d'inquiétude !
Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de moi.
J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule ; je voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins d'amour de Kose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes eiforts pour retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon siège, et je jetai avec terreur un regard au dedans de moi- même pour y chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché d'étouffer... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.
Hélas ! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. Affreuse vérité !
Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn, Tout ce que je possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits ! Et, non content des dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma roule, j'osais, au mépris
LA TOMltE DU FEU.
lie son Ixiiilieur, nniirrir un |um)cIi;iiiI dmilla seule révélation le fiaiiperait de li(»nle el (l'eiïroi, lui et loiite sa laMiille! Le (ils liu saltotier s'élail senti heureux parce qu'il était aimé de Ilose! Dans un si fol aveu-jlenient, (jiiels ponvaient être les désirs secrels de son cœur? Horreur ! Kiitraîiier la (ille de son bien'"aiteur à une mésalliance el lui préparer, à elle el à ses |)arenls, une existence empoisonnée à jamais par le clia.nrin d'une paieille liumiliation. Ces reproches de ma conscience, malgré mes edorts pour les repousser, [lésèrent peu à peu si lourdement sur mon espiil, (jue je me sentis bientôt écrasé sous celte donlourense mais évidente vérité.
Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.
J'étais inca|)al)le de commellre une làciielé, et je frémissais à la seule idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma [lauvre àme de bien pénibles elîorts pour jiarvenir à élouller l'espérance sans cesse renaissante.
Lorsfiu'enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement paSîif. Il me disait qu'il ne sudisait pas d'arracher de mon cœur jusqu'à la dernière racine de cet amour cou[)able, mais que je devais tuer moi-même dans le sein de Ilose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme... Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, iiiipérieuN', inexorable, me montrant d'un côté la rt'connaissaiice rt le respect; de l'autre, la honte l't la lâcheté.
Enfin mon parti fut pris.
Je m'éloigni'rais de mes bii-nfaiteurs; j'ôterais tout aliuM'iit à rinclinaticm de Hose; |)ar une absence prolongée, je lui laisserais croire non seulement que j'étais insensible à son amour, mais enntre que sa jtrésence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec intention, (irnelle résolution ! Si lio>e .limait coninM» moi, (|uel calice amer j'allais lui faire vider jns(|irà la lie! Mais, quoique ma pitié pour cequ'ellr» allait soulfiir me mil les l.iMiies aux yeux, il n'y avait rien à y faire, il fallait courber la tête sous la verge de la fatalité.
(Juittertout à coup la ville ou le pays, c'es! ce que je n'osais pas faire; mais j'avais résolu de |);iiiir iminéiliatenient pour Hodeghem, de rester longtemps, très longtemps aujirès de mes pareni-^, afin d'habituer peu à peu mes bienfaiteurs à mon ab>ence. Là, je |téserais mûrement <lans la xditude, ce qu'il me lestait à faire, et, si je le jugeais
à propos, je partirais de Ijodeghem pour Ih'iixelles, afin de voir si je ne |)ourrais pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre scnl|)leur, afin de subvenir à mes besoins.
Ce que je crignais, c'était de manquer de courage poni- acconqdii- mon pénible devoii'.
Je remplis mes malles à la bâte de mon linge, de mes habits el de tout ce (|ui m'appartenait, comme un homme qm fait ses prépaiatils [tour un long voyage.
Je ferais chercher ces malles dans quelques jours |)ar le messager de notre village, el j'écrirais à M. l'avelyn pour excuser mon dé|)art subit en lui disant (|ue je me sentais indis|)osé et fatigué, el (jue j'étais parti pour nodegln.'in afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer im>s forces.
l'our arriver à la porte de la ville, je devais liaverserla |)lace de Meirel passer devant la demeure de M. Pavelyn ; mais je ne voulais pas m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui on par Rose; car je me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le nmindre événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc le paili de passer par la rue des Uennes, de ti'averser le cimetière Vert el de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai encore un long regard dans celte petite chambic qui m'avait vu devenir un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, el je m'arrachai avec violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache du bras d'un ami <|u"il ne reverra peut-être jamais.
Lorsque je me trouvai au grand air et ([ue j'entrai dans la rue des Uennes, il pouvait être dix lieuues du matin. Ce triste adieu pesait lourdement sur mon cœur; un voile noir était suspendu devant mes yeux ; je n(^ faisais aucune attention aux passants, et je marchais abimé dans de douloureuses rêveries...
Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai la léte avec surprise el je reculai au milieu do la rue en pitussant un cr» plaintif, je me trouvais devant la porte de; ,M. Pavelyn! Comment étais-je arrive là? Ah! pendant que je me désolais, j»endant que je m'abandonnais au cour.> de rues rêverie-, l'âme de Ilose, par une puissanci! myslérieus.», avait attiré nnm àme comme l'aimant attire le fer!
Je voulus m'éloigiier; mais voilà que je vois la servante (|ui me faisait signe de la lenélre qu'elle va m'ouvrir la porte.
Je n'ose pas fuir. (Jue |tenserail-on d'une c(mduite aussi inexplicable? Peut-être ferais-je mieux d'inlormer en quelques mots .M. Pavelyn de mon
LA TOMBE DE FER
départ. Pour cela je ne dois qu'entrer et sortir... La porto s'ouvrit, et j'entrai avec l'intention d'abréi^er mes adieux. La servante me conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.
Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce que je ne comprends pas encore. Peut-être un découragement complet comprimait-il les mouvements tumultueux de mon cœur et les rendait-il moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout près d'elle, Conrad de Somergliem!...
Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait êlre le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages étaient les mêmes.
M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'œil furtif la scène que j'avais devant moi. A mon apparition, il se leva tout joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de inon avenir d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, courageux et plein de gratitude.
M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très animés, et je supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le plus souvent euxmêmes, sans me laisser le temps de placer un mot — heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage radieux de bonheur. Il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui disait à l'oreille des mots queje ne pouvais entendre, mais qui trouvaient un douloureux écho dans mon cœur. 11 y avait dans sa joie et dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me faisait frémir d'indignation et meblessait comme s'il insultait celle que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.
Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour ses souffrances.
Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de Somerghem ses yeux humides de larmes d'allendrissement?
Une crainte affreuse m'agitait; mon cœur ballail à se rompre; je sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir et où mon terribU; secret allait m'échap|)cr. Je me levai et dis eu bégayant à M. Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Rodeghem et de passer quelque temps chez mes pai-ents, pour me remettre des suites fie la fièvre et de la fatigue des concours.
Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.
Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.
M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon séjour à Rodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le monde, et je sortis du salon.
Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup par une voix de femmequi parlait toutJ}as à mon oreille.
Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas comprises, s'écria en riant :
— Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous voilà blanc de peur, conmie si vous aviez cru voir apparaître un spectre derrière vous !
C'était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait beaucoup d'affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue m'avait fait de la peine, etje la regardai avec amertume.
— Allons, allons, dit-elle d'un ton léger, ne soyez pas si fâché parce que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, mais vous le savez déjà, n'est-ce pas?
— La grande nouvelle! Nsn? N'avez-vous pas vu ce beau jeune homme là-dedans? 11 est riche à millions et noble de naissance...
— Eh bien? eh bien? m'écriai-je, frémissant de crainte et d'impatience.
— Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé...
Cette nouvelle me déchira si cruellement le cœur, et il me fallut faire tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors delà porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je courais.
os
LA iO.MBK DK I EU.
Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me demandant avec élonnenienl ce que j'y venais faire, l'onriimii m'cloii,MU'i-. pouiquoi (|nilter la ville, peut-être le pays, maintenant que Uose allait se marier, et (|u'nne barrière infranchissable allait se dresseï- entre elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma chambre, ce n'était ({lie l'habitude.
A ces murailles, j'avais conlié tous mes secrets, tous les battements de mon rieur; le besoin d'un épanchemcnl solitaire m'avait ramené là; et, cette l'ois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.
Insensiblement nmn san^; commeiira à bouillir, et bientôt une imlescriptible rage sécha mes yeux. Je l'nr.nai le projet d'attendre Conrad de Somerghem en [)lein jour dans la rue, de le traiter de Jàeho, de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et (|ue, s'il n'était pas un igntdde poltron, il consentirait à ce (|ue l'épée ou le pistolet décidât entre nous Mais, alors, un sourire ironi(iue contractâmes lèvres, car je reconnus (jue j'étais d'une tnq) basse extraction pour pouvoir espérer (jue iM. do Somerizliem accueiller.iit mon lartei autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison comme un fou dangereux; — et, d'ailleurs, cette agression violente ne ferait-elle pasilu secret de mon amour un scandale public? Et mes bienfaiteurs, et, ma mère?
Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tète brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une ptîrsonne (|ni montai! rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame l'élronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'ccriant avec joie :
— Monsieur Léon, grandi; nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà? liose va se marier.
Je la regardai avec des yeux hagards.
— Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et \uu> agite, je le conçois, dit elle. Elle m'a lait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari, qui revient à rin>tant de son ouvrage me l'a a|»prise.
* Si j'étais à votre place, je courrais chez M. l'avelyii ptmr féliciter liose. Cela leur fera beauroup df plai>ir, car c'est un très beau mariage, et il.» sont fort ccmtents...
Elle parlait encore, pcmiant (|ue je de>cendais l'escalier en courant pour lui échapper.
.Maître .lean fumait sa i)ipe sur la porte; il se retourna an bruit «le mes pas et dit en riant, p(>ndant i|u'il s'écartait pour me laisser pa>ser :
— Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.
Mais moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je in'élan(.ai dans la ine avec une jtrécipitation furieuse.
Les passants et les maisons, tout me criait : « Le save/-vons déjà? liose va se marier. » Et, lorsipie j'atteignis eiiliii la porto de la ville, et vis devant moi la rase campagne et le chemin (|ui devait me conduire à Bodeghem, il me sembla (|ue la ville avait réuni tontes ses voix pour crier encore derrière moi :
— Le savez-vous déjà? Rose va se marier!
J'élais à Rodeghein. Mes paienls crojaieni, comme M. l*avelyn, (jue j'étais revenu dans mon viliai^e natal pour me rétablir de ma maladie et me reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et la maigreur de mon visage donnaient une a|)parence de vérité à cette supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison paternelle dans l'étal de démence -où j'avais (|nillé la ville, chacun, et surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose d'extraordinaiie, et (|n'une douleur morlidle m'avait brisé le cœur; mais, ajnès ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à [leii. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de nouveau il'enfermer dans mon cœur le secret de ma douleur et de le garder jns(|n'aii tombeau. Maintenant <|ue Rose allait se marier, la moindre conddence de mon amour, le moindre signe même (|ui pouvait trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père (inirait >ans doute par en savoir (piel(|ne chose, et, dans son honnêteté inflexible, il m'accablerait de re|»roches dont mes frères et su'urs pourraient deviner la cause.
Je n'avais donc laisse soupçonner à personne la véritable cause de mon retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le iiKMide que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma faiblesse physique.
Ma inèr.- m'a\ait bien parlé du danger (|n'e||e m'avait montré lors de ^on dernier voyage à Anvers; mais je l'avais i assurée en lui disant que