‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 37 sur 225 · I.A TOMnK DE KEU · texte numérisé non relu

I.A TOMnK DE KEU

Mnn attention et mes pensées étaient ailleurs. (Page G7.)

nous nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.

Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre h paix que j'avais perdue.

J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à Bodeghem. J'errais sans cesse

dans le château inhabité, dans les bois et dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil à une nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper le brouillard démon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me rongeait le cœur, je n'entendais que ces mots effroyables : « Le savez-vous ? Rose va se marier ! » ([ui me poursuivaient sans m'accorder un instant de réélit.

La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à fait évanouies en moi; je ne baissais et n'accnsais personne au monde, pas môme le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait aucun siïiue de colère ni de haine. Un chasiiin immense,

LA TOMHE DE FER

une résifrnation n'vouso, une sorte d'exallalion maladive ilaiis ma douleur, avaient remplacé en moi tous les mouvements viidents du cd'ur cœur. Convaincu dès lors (|ue je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, avec ces souvenirs, je me lis un monde imai;inaire, où mou âme trouva la seule source de paix et de consolation (jui pouvait encore s'ouvrir pour elle.

En me promenant dans le jardin du château, je m'arrêtais sur le pont et rej,Mrdais l'eau en tremblant ; |>nis, retournant à des pensées moins Iris'es, je contemplais |)eudanl des heures la pelouse (jui s'étendait à côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme un anjxe, et, à côté de cette charmante créature, un jjauvre petit garçon qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre n)Ot et an moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de recoruiaissancc et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visag>! de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit gardon; j'assistais à leur jeux quand ils travaicnl un parterre de fleurs dans le petit sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs paroles, je com[)lais lesbatltunenls de leurs co'ur, et je reconnaissais avec une cruelle satisfaction ((u'alors déjà une puissance fatale dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur cœur le i,^erme d'im amour infini. — J'interrogeais les arbres, les fleurs, les oiseaux, j)our faire revivre devant moi le souvenir du bordieur perdu, jusipi'à ce rpie le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.

D'autres fois, j'errais dans les bois, et j(; cherchais les arbres auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir briller encore dans l'herbe les larmes (jue j'y avais versées huit ans auparavant. — Dans ce lemps-là, je pleurais de bonheur; le soleil do res|ioir inondait mon ro-ur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus d'rspoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité; c'est pour cela que je n'avais pins de larme-;. Les lariricN >iont uin' |dainte el uiu* prière pour demander <lu secours ou de la jtitié. rmirciuoi me plaindrais-jp ou iiuplorerais-je la pilié, moi, à qui aucune puissance terrestre ne pouvait donner ce que mon cfpur désirait; m«»i, dont les < hagrius, par leur nature même, devaient être éternels'^

D'autres fois e!ic<»re. jr m'asseyais an bord de la prairii'où l'enOinl niucl avait travaillé jiendant des

semaines el des mois à taillei' des figures. — Clicrs trésors, avec les(|uels il voulait acheter un sourire! — Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une chose (|u'il ne comprenait |ias Ini-niéme. Les vaches qui broutaient dans la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me rappelait les souvenirs du passé el ma belle jeunesse, et me faisait oublier ma morne douleur eu montrant à mon imagination l'image d'un bonheur qui avait été, et qui i;e reviendrait |dns pour moi...

Il y avait déjà bmglernps que j'étais à Bodeghem ; ces rêveries que rien ne dérangeait, celte solitude complète, cette vie au milieu des souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence indépendante au moyeu de mon art. Quelques observations calmes, mais sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma position.

Un matin ([ue j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon père m'appela dans son atelier. 11 me déclara que ma conduite lui semblait blâmable el (raillant moins compréhensible, rjue je ne disais jamais un mot au sujet de mes intentions ponr l'avenir ; il me dit que j'étais un homme maintenanl et que je devais avoir assez de fierté pour ne vouloir |)as toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon |tère comprenait bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas m'empécher, croyait-il, de penser à mon av(Miir.

Je recimnus la sagesse de son avertissement, el je promis de suivre son conseil. Eu effet, dès que je fus hors du villajie, dans les champs, je me mis à réflécliirà ce (ju'il me restait à faire. Je ne voulais pas retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de Ilose. Elle se marierait et m'oublierait. Je S(uihailais sincèrement (|u'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi; mais, s'il ne m'était |)as donné de vivre en sa présence, je p(trlerais sa mémoire el s<ui image dans mon ccnnr jusqu'à ce qm^ la tombe se refermât sur mon serni et sur ma souflranre. Je ne franchirais donc plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouviis qu'aller à Bruxelles pour y rherclmr de l'ouvrajie chez l'un ou l'autre «cul pleur; mais que dirait M. l'avelyii d'une |)areille d<cisi(m? La lui faire connaître

LA TOMBE DE FEU

serait imprudent et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes succès et me prodiguer ses encouragenienis.

En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très loin dans les champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, legardant couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les facultés, de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau.

En ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me retournai : c'était ma sœur cadette qui me cherchait et qui accourait vers moi tenant ses sabots à la main.

— Frère, s'écria-t-elle, vile! tu dois aller au château. M. Pavclyn est à Bodeghem.

— M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame... et mademoiselle... sont-elles avec lui?

■ — Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture, et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée pour te chercher. Heureusement, le maréchalferrant a su me montrer par où tu étais sorti du village.

La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma sœur au village, répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il y avait plutôt lieu de s'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois semaines sans y paraître. Pourquoi, d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?

A l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il s'était dirigé de ce côté.

Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aper(,us mon protecteur dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre, la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions.

Craignant de le surprendre désagréablement, je fis du bruit pour annonc(;i- ma présence; mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'd leva la tête et tourna les yeux vers moi. Un doux et aiuiable sourire se dessina sur ses lèvres ; il me tendit la main sans se lever et me dit :

— Te voilà, mon bon Léon : je suis charmé de te voir. Comment vas-tu maintenant? Tu es encore très maigre; l'air de la campagne ne t'as pas encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.

Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus persuadé que son cœur était rempli en ce moment d'une profonde tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa pas le temps d'exprimer mon inquiétude.

— Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin n'est-ce pas? dit-il. Tu ne te trompes pas, Léon, mais je me sens très malheureux. Depuis quelques jours l'avenir me parait sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre père; tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens te demander.

Les larmes aux yeux, je l'assurai que je bénirais Dieu, s'il me permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.

— Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, mais'elle n'exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que, si tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c'en serait fait pour toujours de l'espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.

Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je m'assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi :

— Tu sais, Léon, que Rose n'a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si bien portante et si belle ! Mais notre joie devait être de courte durée. A peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu'elle devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte afl'reuse qui avait empoisonné une partie de notre vie. Je n'osais

LA TOMUE DE FEU

h' (lire à personne; mais une pensc'-o lionihlc inc 1 pciursuivaif. Je voyais conslaininenl devant mes yeux lomme un l'antôme (|ui menaçait mon enfant, l'implacable maladie (jue l'on ai)pelle la plitisii'.

Je pâlis, et un tri d'anjçoisse involontaire s'échappa de ma poitrine; mais M. l'avclvii, iloiinanl à mon (''motion son iiiterpri'lalion lapins nalnnUe, reprit sans s'arrêter :

— Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j'y ai consulté un médecin célèlire. ([ui a été jadis mon compa}inou d'études. F'oiir mieux ju.uer de létat de Rose, il est venu à Anvers : il a passé tonte iine après-dinée avec nous, en compagnie de Ilose, comme un vieil ami, (|ui ne voulait pas (|uitter Anvers sans venir me voir.

Avant (pi'il nous iiuillàf, je le conduisis dans mou cabinet jionr savoir si mon liorrihle crainte était fondée.

Il me déclara que Rose n'était pas pblisi(|ue.

Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.

— Ob ! merci, merci! m'écriai-jo élonnliment, c'eût été trop cruel.

— Tu m'interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. IMùt à Dieu que la déclaration du médecin se fût arrêtée là ! Mais non ; il me lit compremlre que Rose, sans être atteinte rl'nin' maladie des poumons, était cependant danjiereusement malade, et que probablement elle mourrait après avoir langui longtemps, si je ne me bâtais d'avoir recours au seid moyen qui pùl encore la sauver.

D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.

Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu mon baleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant écbapper un long soupir.

— Je comprends, dit mon ]trolectenr, (pie de pareilles cboses t'affectent péniblement, Léon, mais laisse-moi continuer, tu verras (|ne j'ai des raisons pour me croire (loublement niallieureux. Le docteur m'avait dit (|ue le mariage, en pla(;aiil ma fille dans d'autres conditions et dans un autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait roccu|»ation et les dislraclionsnécessaires p(nir la fortifier et pour calniei- ses nerfs. Je devais donc lui rbercber un époux. La tâcbe était difficile, parce «ju'eile devait être accom|die tout de suite. Dès l'enfance de Ro-^e, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa Inilnne. comme notre seule bérilière, et son éducalimi distinguée, sinon la beauté de son visage, nous don-

naient le droit de nourrir une semblable andjition pour noire uni(|ue enfant. Mais comment trouver en peu de temps un époux (|ui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé l'esprit pendant plusieurs seinaiiu's, et je connnen(;ais à désespérer. 11 y avait cependant un jeune homme (jue j'eusse accepté avec joie p(mr mon gendre; mais la fortune de ses parents était au moins (juatre fois plus grande (|ue la mienne, et je craignais un refus. Je fus au comble de la joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, déclara (|n'nn mariage entre son fils et ma fille lui serait très agréable, et (|u'il donnait d'avance son consentement si les jeunes gens se convenaient. Le même jour son fds avait accepté la projiosition avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes vœux. Un pareil maiiage ! Gelait une brillanle alliance (pii devait mêler le sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem. — C'est du jeune iM. de Somerghem que je parle; tu l'as vu lors(jue tu es venu nous annoncer ton départ pour Bodeghem ; lu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose un seul instant. C'est un jeune homme élégant et distingué. Hante noblesse, fortune colossale, éducation brillanle, beauté de visage, il a tout pour lui. Eh bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui disant (pfelle nous donnerait une grande preuve d'amour. — Elle refuse!

M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait, j'étais si ])iofon(lément plongé dans mes douloureuses réflexions; la révélalion de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel que, pour tonte réponse, je répétai les derniers mots de mon interlocuteur, et murmurai d'une voix â peine intelligible :

— Elle refuse !

— Oui, Lion, reprit .M. Pavely, elle refuse! Rien ne peut la faire ciianger de résolution, .le ne sais |tas comment cela se fait; mais ce mariage semble lui faire horreur. Com|iren(ls-tu ce qui m'afflige si profondément? Non seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les Somerghen d'un refus si ofTensanf? Ah!... comme père, je suis menacé d'un chagrin éternel, et, comme liomme, d'un insup|)orlab'e afTront! Toi seul, mon bon Léon, tu peux peutêtre détourner de moi ce terrible malheur. Rose a pour toi une amitié .«incère ; lu es jeune comme elle, tu es élo((uenl ; la par(de, jileine de sentiment, trouvera le chemin de son cœur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qii'elb? doit accepter ce mariage; c'est un service ina|»jiréciable que je

LA TOMBE DE FEU

te prie de me rendre. Oh ! puisscs-lu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que j'ai fait pour loi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.

Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somergliem... Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais lout à coup un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peutêtre, en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle. L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma reconnaissance. Oh ! il n'y avait pas à hésiter ; si je ne voulais pas passer à mes propres yeux pour un lâche, égoïste et méprisable, il fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi réparlis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.

— Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments possibles.

— Avant de partir, je prierai Dieu [lour qu'il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiezvous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur ! pourrais-je hésiter?

— C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis secrètement réjoai, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté !

M. Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodegem au moins jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture. Rose soupçonnerait que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il altacliait à

ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.

Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu'il redoutait. Mes paroles lui avait inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle se soumît à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance :

— A demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus phis besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérobèrent sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais lafillede mes bienfaiteurs; peut-être n'avaisje pas fait ce que j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination ; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore mon cœur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du cœur que j'avais perdue.

Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.

LA TOMliL: DE KKll.

Le leinicrnaiii, lors(|iie je descendis de la dili- };ence à la porte de la ville el que j'en Irai ilans la rue qui devait nie conduire iniini'diak'nienl à la maison de M. l'avelyn, il nie fallut lassenihlcr toute mon éner};ie pour ne point drlaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqti'alois, j't'tais parvenu à couiballre mon hrsitaiion et ma crainte; mais maintenant que cliaiiue pas me rapprochait du moment l'atal, je sentais ma force m'abandonner. .Mon cœur battait violemment, et de temps en temps un frisson j;lacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'Iu'siiasse dans ma n'-solution, ni que j'eusse (juelque regret d'avoir accepté la douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète (|ni luttait contre ma volonlr, et dont les elforts tumultueux augmentaient à chaque instant ma frayeur et mes soulTrances.

Apiès m'ètre arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment à la porte de .M. l'avelyn.

Comme je me |>n''sentai à l'heure convenue, .M. Pavelyn épiait mnn arrivée. Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa tille était assise auprès d'une table, tenant une broderie à la main.

— Vois, flose! s'écria-l-il gaiement, voici Léon (lui vient nous voir.

Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner sur moi un reganl plein ifamour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait heureuse... Pauvre victime d'un penchant défendu!

L'effet (jue cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, produisit sur moi fut si profond, que je dus faire effort pour retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée inattendue avait surprise, se rendit immédiati-menl maîtresse de son émotion. Après avoir balhuiié un aimable salut elle avait repris tout >on calme, et, dans ses réponses à ce que son père et moi nous lui disions, il n'y avait plus rien qui put faire soupçonner une |>rofonde émytion. iNous causâmes pendatil quelque temps de choses presque indifférentes; puis M. l'avelyn jiorla la conversation sur le mariage. 11 lit comme si je ne savais rien de Rose, énuméia brièvement toutes les raisons qui devaient décider sa fille à accepter cette biillmte alliaiue, cl me demanda ensuite directennnt (|uclle était mon opinion sur celte affaire.

— 11 ne peut y avoir de doute, af(irmai-je : mademoiselle Rose doit donner son consentement ; car un pareil mariage...

In C(»up d'œil de Rose (it expirer la parole sur mes lèvres. Elle me considérait avec étonnemenl, avec reproche et avec effroi; un pénible sourireerrail sur ses lèvres, sourire pres(iue inijierceptii)le, mais convulsif comme celui d'une personne (|ni a l'eçu une blessure mortelle et (|ui ne veut pas >e plaindre.

M. l'avelyn, remar(juant mon hésitation, \int à mon secours et dit (juclques mois pour m'engager à continuer ma tâche.

Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec patience, sinon avec indifférence. D'abord je fis valoir la grande foitune de Conrad de Somergbeni, sa hante noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invo(|uer la rai.>-on principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, lorseue .M. l'avelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivit son père des yeux et me considéra avec un regaril (jui me fil frémir et me frappa de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair !

Rose n'avait |)oint parlé, et cependant j'avais compris mot pour mol ce qu'elle m'avait dit. Ilélas! elle m"ac( usait il'avoir conspiré avec son père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait celte; ruse cruelle et la blessure dont je venais vohMitairement de déchirer son cœur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quel(|ues mots d'excuse; mais elle, avec un calme <|ui me dominait, me dit doucement :

— C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; je vous écouterai jus- ({u'au bout.

Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux ; mmi cceur était serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alois, la crainte me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la conscience du devoir et toute l'énergie de m:\ volonté. Je repris d'une voix trendjlante :

— Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah ! délivrez-les de l'angoisse qui abiégerail leurs jours. Ils vous ont donné la vie; toutes leurs espérances soiil concentrées sur vous. Si la consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils mourraient de dés( spoir. Si c'est un sacrifice, un jiénible sacrifice ummiic que l'im exige de vous, accc|)tez-le, je vous en su|)plie, par |ulié, par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!

LA TOMBE DE EET

Je croyais avoir fait quoique impression sur l'esprit de Rose ; mais, voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.

— Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, j)ourquoi retourner ainsi le poignard dans votre cœur et dans le mien? La consomption, ditesvous? Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon cœur un sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de consomption ! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure !

Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son cœur; ces affreuses paroles : consomption, mort, tombe, m'inspirèrent u»ne telle frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.

— Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?

Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une voix entrecoupée par les sanglots :

— Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh ! Rose, écoutez-moi ! Ce mariage doit briser un cœur dont chaque battement était un soupir pour vous, il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité ; mais il doit aussi vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les bienfaits de votre père, et ne m'ùtez pas l'espérance que vous resterez sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah ! voyez. Rose ! voyez, je vous en supplie à genoux... Ecoutez, exaucez ma prière !

Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de stupeur s'était passé en elle : une joie excessive brillait sur sa physionomie. Les bienheureux qui voient s'entr'ouvrir le ciel n'ont pas un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière

avec plus d'ardeui', elle me tendit la main et me dit :

— Ah! j'en étais sûre, et cependant je n'osais pas y croire tout à fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon ! Si Dieu a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir !

Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout eu tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa fdle ! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût surpris le secret de mon amour pour sa fille.

Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort régnait dans le salon ; Rose tenait ses yeux baissés ; j'étais plus mort que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier sur mes jambes chancelantes.

Une servante parut.

— Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de venir auprès d'elle surle-champ.

Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:

— Venez, suivez-moi ; je dois être seul avec vous^ Comme, dans mon trouble et ma défaillance, je

ne m'empressais pas de lui obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la porte, je retournai la tête dans un mouvement involontaire: c'était mon âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'àme qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme une prophétesse; ses traits étaient illuminés ; l'espérance et la foi rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.

M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre retirée dont il referma la porte derrière lui.

Ecrasé sous le poids de la honte, et presque insensible, je demeurai immobile k la place même où mon bienfaiteur m'avait conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je m.e laissai tomber sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes hirmes.

— Ainsi, voilà ma roconipense! s\'criaM. Pa-

LA TOMBE DE IKR

velyi) (111111' vctix alltTt'o. Cet onfaiit que j'ai lin' do la |»;ui\ie(i', i|ue j'ai aimô comme un (ils, t|iie j'ai cuiiildi' (If hiciilails, cet (Mil'aiil («lait iiii seipeiit ijui s'est jrlissé dans ma lamillc pour empoisonner nia vie! Le fils du sahotier, non conlenl d'oser lever les yeux sur riicrilii're de ma forluuc et de mou nom, voudrait entraîner ma lille unicpie à partager son eoiipalile amour î Insenstl'! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans votre cœur |)0ur éloulTer une pareille inclination? Ne prcvoyiez-vous pas cjue vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous os('' croire? (lu'avez-vous os»'- espi''rer? Ali! c'est une mah'diclion de Dieu.

J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les niains de d(''sespoir, je tendais les bras vers .M. l'avelyn en Ix'irayant des par(des confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon désespoir sans bornes éveil b'rent <|U('lque compassion dans le cdîur de mon bienfaiteur; car ce l'ut avec moins de colère ({u'il reprit :

— Non, ne répétez pas l'aveu de votre coii|)alile égarement; j'ai tout entendu. Hélas ! puisse le ciel vous le |»ardonner! Tandis que je vous piodiguais ni(»M amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, vous parliez à mon enfant d'un amour (]ui devait abréger notre vie à tous, et couvrir noti'e tombe d'une honte ineffaçable.

La blessure sanglante que me lit cette accusation me rendit la parole; j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que je ji'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi i)ar un signe la malheureuse passion que j'avais pour Ftose. Je lui dis combien j'avais lutté et soulVert; comment j'étais retourné à iJodeghcm avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, I et comment mon amaigrissement et ma fièvre n'éj taient que la conséciuence du combat désespéré I que j'avais livré contre moi-même. — Enfin, je me j jetai aux pieds de mon bienfaiteur, et j'implorai sa pilié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fùl-ce au bout de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit : j — Malheureux, je vous ai tant aimé, que, main-

I tenant encore, je puis croire à votre innocence. Je ne vous ferai donc plus de reproches inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre (t)l amour pour llose, ni de sa faiblesse... (^est un grand bonheur, oui, oui; car, si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irai-je cacher ma honte? (Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et Conrad de Somerghem, qui se saurait repoussé pour un... Non, je >urniiinte ma cob re, mon indignation; c'est une

conso lalion pour moi (|ue, maintenant du moins vous sentiez ce (|u'un devoir inexorable exige de vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret ; vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement cette maison. Partez, allez loin, très loin ; (|ue [)ersonne de nous n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout |)uisse oublier jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si vous êtes recoimaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne volonté et avec conscience à cette nécessité... On a besoin d'argent pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.

A ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains (jue j'arrosai de mes larmes en m'écrianl :

— Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde ses bénédictions! Adieu! aye? pitié de l'infortuné dont le dernier soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh ! mon Dieu... Adieu, noble cœur, généreux protecteur, adieu !

En achevant ces mots, jo m'enfuis. Je me |)récipitai dans la rue comme un aveugle, et, |»oursiiivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi, je poussai un cri de joie, et je redoublai de vitesse, comme si cha(iue pas qui m'éloignait de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et l'horreur de mon crime.

Le premier jour de ma luile je tombai d'épuisemenl |>rès d'un village non loin de Hruxelles. nuoi(pie j'eusse refusé le secours (jue m'avait offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois napoléons d'or et quatre ou cin(| francs en menue monnaie. Après (|uel(|ues moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. Le lendemain, au |)oint du jour, je repris mon voyage dans la direction de la France, car je croyais (|ue, dans ce grand pa\s dont je connaissais bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher et de sout(!nir ma vie amère sans qu'cm en apprit jamais rien à Anvers.

Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai enlin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux environs

LA TOMDE DE FER

M. P;ivelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa fille. (Page 75,)

de Compiègiie. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une distante de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre que Ton pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas de ma singulière taciturnité.

Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus complète solitude avec leurs tristes pensées.

C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, les yeux fixés sur un même point et les bras croisés

sur ma poitrine; ou bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du soir me rappelât au village.

Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu : je sentais les remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du dépérissement de leur enfant ; j'entendais une malédiction sortir de leur bouche contre l'ingrat dont l'orgeuil insensé était la cause du malheur de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions i[ui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon àine malade assez de force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt le ciel, comme

LA TOMBE DE FER

elle m'élait a|>paruo lors de notre lal;il cl tlcrnel , adieu, h'autrcs fois, j'écoulais une voix plaintive j et je voyais à travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierjîi' anj,M'li(|ue. C/élail l'àme de Rose qui venait me lépéler l'aven de son amour. « Plutôt mourir! plntùt mourir! > mnimnrailt-elle à mon oreille d'une voix solennelle et touchante. Kt alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la forêt solitaire, comme un pauvre fou (|ui a iierdu la conscience <le lui-nn'-me.

Mal.u'ré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première semaine de mon départ combien je resterais de jours à .Anvers; mais enfin elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elbî point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité, car je voulais accomjdir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulail pas sortir de ma plnmi;.

Après une lutte qui dura (juatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations d'amour, et en implorant mon pardon, qne je voulais entreprendre un voyage en France, en Allemagne et en Italie, |)our compléter mon éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire ailieu, de crainte que mes parents ou .M. l'avelyn ne me détournassent de l'exécution d'un projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être in(|nièle de moi, que je lui donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle avec amour et (jue je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme v(dorité d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.

Pour ne pas laisser deviner à mes |iarents le lieu de mon séjour ou le lieu de ma fuite, je pris la voiture de |)osle qui passait sur la chaussée voisine, et je me lis conduire jusf|n'à lleims où je jetai ma lettre à la poste. Le soir, j'étais révenu dans le village.

Celte lettre a ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, mainlenanl (|u'(dle était |)arlie et rpie je pouvais es|)érer que mes parents .seraient du moins rassurés sur mon exi^leiirc, je sentais mon cœur déchargé d'un poids élouiïanl, et mon esprit tout à fait libre de se livrer, dans un oubli complet, à ses conlinuclles rêveries.

Je n'aurais point, de longtemps, songé à (initier mon village scditaire, car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux ; mais je m'aperçus bientôt (jue mes finances étaient presque épuisées. D'aiileurs, mes singulières allures commençaient à être remarriuêes dans le village, et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il fallait donc prendre un |)arti et m'en aller. Paris était le seul endroit où je pusse n)e rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la misère qui me menaçait.

Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un |)etil hôtel garni; mais alors, raj)pelé à l'économie |)ar la vue de ma dernière pièce de cirn] Irancs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. I>e là, mes yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard |)ouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans l'iii- (ini. \ mes pieds grondaient le roulement de milliers de voilures; au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; j'entendais même, dans la maison (|ui me servait d'asile, le chant de gens joveux, le cri des enfants et les appels des personnes i|ui montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je me sentais plus loin du monde et plus isolé ([ue dans le petit village perdu près de Compiège.

Dès la première heure de mon séjour dans celle petite chambre, elle me devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour une âme attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui était elle-même un petit inonde, mais avec un horizon sans limites, où mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?

Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que j'aurais jiassé toute ma vie la tète penchée hors de ma petite fenélre. Mais il n'y avait pas moyen d'oublier (jue la [)auvreté se (cnail à mes côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je ilesceiidis dans la rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.

Ce jour-là, je devais être jdus heureux. Je m'adressai à un sculpteur très estimé, (|ui demeurait dans une maison de la lue de Seine, en loi disant que j'étais un jeune artiste, un premier

LA TOMIIE DE FER

prix de l'yVcadémic d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé do chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira sans doute de la confiance, car il n'en demanda pas davantage, et me conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce. — Il a[)pela le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se tournant vers moi :

— On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. A l'œuvre donc, et bon courage!

On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tète de l'ange jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On nie procura en même temps tout ce qu'il me rne fallait : un établi, des outils, et même une blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.

Vers le soir, j'avais presque enlièrement terminé la tête d'ange. J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était derrière moi, et regardait ce que je faisais.

Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable :

— Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle ! C'est égal, j'aime cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis satisfait ; vous travaillerez pour moi ; et, pour vous faire voir que je veux du bien à déjeunes artistes comme vous, je vous donnerai le salaire d'un premier ouvrier.

Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à cette circonstance que je devais mon admission immédiate.

Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma discrétion et ma réserve ; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur haine. — Cette disposition hostile de mes camarades m'aflligea ; je fis tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être agréable;

mais j'eus beau me faire violence, je n.e parvins pas à chasser les images qui, même pendant (|ue je travaillais avec ardeur, étaient sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des iilécs tristes... Ilose, toujours Hose! qui me montrait le ciel comme la patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille : « Plutôt mourir! plutôt mourir ! »

Lorsque la fin des heures de Iravail me rendait ma liberté, je prenais mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne Sainte- Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite fenêtre, et je regardais d'un œil vague les reflets dorés du soir, et je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu ; ou bien je pensais à sa maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.

Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à l'achèvement du grand autel.

Un jour, le sculpteur me fil appeler dans son atelier particulier. Il me montra un modèle de plâtre — qu'à son ancre symbolique on pouvait reconnaître pour une personnification de l'Espéi-ance, — et me dit de l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.

— Eh bien! demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de cette statue?

— Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, répondis-je d'un ton craintif.

— Telle qu'elle est comprise? répéta-l-il. Il y a donc une restriction? Voyons, parlez franchement ; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir vos éloges. Il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez trouver ce que c'est, vous me rendrez service ; car cela commence à m'ennuyer terriblement.

— Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une si belle œuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû l'entreprendre moimême, mon imagination me l'eût fait concevoir moins bien sans doute, mais autrement.

— Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux savoir, s'écria mon maître avec impatience.

Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs ont recherchée répondait sans doute à leurs mœurs et à leur religion: que le christianisme, regardant le corps comme pous-

JO

LA TOMBE DE FÏA\

sière, avait plutôt |)our but, dans l'art, de traduire les r'molions de l'àiiio immorlellc. L't'bauche de la statue di' rKspéranie, si elle (-tait mon ouvraj^e, ne ressemblerait donc pas tant à une divinité f:roc(|ue; je la IVrais plus humaino, trop humaine |iri)bablement.

Mon maître paraissait écouter mes |)aroles avec plaisir. H m'arracha encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je tâchai de lui l'aire comprendre, avec la jtlus irrande réserve, ([ue je trouvais l'expression trop calme, trop froide, et mainiuant d'élan vers celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon cœur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je rc[)résenlai res|)érance comme l'unique source de toute loi, de toute reli.uion, de toute joie; — car, si le Créateur n'avait pas mis au C(eur de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrilices, les douleurs et le travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?

Mon maitie fui vivement louché do mon langage enthousiaste, et, tout en me disant que je me laissais peut-être axalter jusfju'à l'exagération, il me serra la main avec une satisfaction sincère.

Il m'expliqua pourf|uoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magniliqne cabinet d'objets (l'art, lui avait romma.idé la slatue de marbre de l'Kspérance, pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'œuvre de sculpture. Ce banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très religieux. 11 avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. Plusieurs fois déjà, il élait venu voir le modèle ébauché, el, chaque fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses modifications (|ue mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu près les mêmes iilées (jue moi sur les exigences de ce que nous a|>pelons l'art chrétien, et cela étonnait grandemeiil mon maître. Ouoi qu'il en soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me pria in»lammenl de lui dire d'une façon |)lus précise tl plus délaillée comment je croyais (|ue la pose, l'expression et les formes de la «tatue devaient être pour répondre au vœn du banciuier.

Je parlai si longtemps et je conseillai lant de changements, qu'à la fin aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, rependanl comme je parlais avec beaucoup de respect, roa franchise ne blessa pas le sculpteur. Il secoua la tète d'un air jiensif, et dit :

— Vous autres, hommes du Nord, vous compre-

nez l'art autrement que nous le comprenons en France aujourd'hui. (}ui a tort? qui a raison? Nous laisserons la (jneslioii pendante. En tons cas, je me fais vieux, et ce n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. 11 m'est impossible de satisfaire le banquier, et cependant je serais profondémenl désolé si je devais perdre (|ueh[ue chose de son estime et de sa haute protection. Il y eut un moment de silence.

— Mais, mon brave gaiçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous priais de faire une maquette d'après vos idées, y metlriez-vous le cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?

— J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et inexpérimenté.

— Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel aclfevé. Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. 11 y a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille (jnelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous ferez votre ébauche. Il y aune sonnette; l'apiuenti vieiulra à votre appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable... .\insi c'est dit, n'esl-ce pas, demain vous vous mettrez à l'œuvre? Et vous me ferez une Espérance chrétienne.

Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.

Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étai> si exalté et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux, (pie je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans mon travail.

Ouellc serait ma statue? Uù Irouverais-je mon in>piration? .Mais (pii, sur la terre, avait, connue moi, vu l'Espérance incarnée en une créature humaine? HoNCÎ Ilose avec son doigt tendu vers le ciel, avec tonte son Ame dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé |)ar la foi en une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance! — (Jh! j'étais encore artiste! Tonte la vivacité de mon esprit m'était revenue; je ne |ieiisais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile (|ue je pétrissais sous mes doigta fiévreux. Et comment en eùt-il été autrement? Ce (|ne je taisais, c'était l'incarnation de

LA TOMBE DE FER

mon amour, de ma croyance, démon espoir! Rose était là, devant moi, comme l'ange inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus pi'ès d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par enchantement entre ses mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas pu travailler plus vite!

Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère propre, mais encore grossièrement ébauché, une difticullé que j'avais vainement essayé d'écarter, m'effraya. Non seulement ma statue avait l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement sa figure, que ma main avait involontairement imprimé sur ses traits et dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc trop grêle de formes et trop maigre.

Je luttai longtemps pour corriger ce défaut ; enfin je réussis en partie, et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui ôter son apparence maladive.

Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le huitième jour à contempler mon œuvre avec ravissement, ne voyant plus aucune correction à y faire.

Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans l'escalier, et j'attendis, le cœur palpitant, qu'il ouvrît la porte de ma chambre.

Quel serait son jugement ?

Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit :

— Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? "Voyons comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.

A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en se parlant à lui-même. — Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la serra avec force, et "dit d'une voix émue :

— Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous faire connaître... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai

mon expérience, et vous, l'enthousiasme de votre cœur jeune et chaud. Nous y gagnerons tous les deux.

Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux ; mais il ne me laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.

— Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il vienne a l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content, cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit pas assez de lumière.

A ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en proie à une émotion d'orgueil et de joie.

Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en faisant semblant de dessiner.

J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon maître :

— C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu ! Oui, oui ! c'est ainsi qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens...

— Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue? répliqua mon maître.

— Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.

— J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner à cette table.

Et, se tournant vers moi, il me cria :

— Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous appartiennent légitimement.

J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer chaleureusement et à vanter mon œuvre. Ému et confus, je tenais les yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et s'écria :

— Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a le droit de le faire.

Le banquier se gratta le front en murmurant :

— M. Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu ici. — Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi. Excusez mon indicrétion, ^e

LA 10 MUE DK F Kit,

vous prie. Ouelle est volrc patrie? quelle ville habitent vos |)areiits? quel est votre nom de raiiiille?

Je rt'pomlis à ses ([uestions avec riancliise.

— C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais |)eul-rtre jamais tiouvr. Cependant il y a (juinze jours ijuc je vous fais chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. .Mais ([ui se fût imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très pressée. Elle est d'un riche négociant d'.Vnvers. Mais vous devez le connaître : .M. Pavelyn est son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas perdre un instant pour vous reinellre .^a lettre, si je vous découvre. Je lui ai promis de ne rien néiiliirer pour satisfaire son ardent désir. Je vais envoyer immédiatement mon tlomcstique, (|ui m attend en bas, demaiuler la lettre à mon premier commis. H ira en voiture, et sera de retour en un instant.

11 descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans l'atelier. II regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art paien, de l'art Lrothi(|ue et de l'art moderne, et me promit sa puissante protection.

Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une lettre cachetée, qu'il me remit immédialemenl.

C'était bien .M. Pavelyn (|ui avait écrit mon nom sur renvelop|)e. J'étais tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre... Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.

.Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mou front. .Mais je n'étais |)as tout à fait évanoui, et je fis signe (ju'on me laissât respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit (|ui gisait tout ouvert à mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les ndrcuses paroles qui m avaient fait succombera ma douleur et à mon épouvante :

« Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la mort. Un seul espoir nous reste : votre présence peut encore, peut-être, lui sauver la vie. Venez ! ma pauvre Hose vous a|)pellc jo ir et nuit ! »

Je n'en lus pas davantage. .\vec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse grise, et je saisis mes vétcmeni^.

— Mais (ju'avfz-voiis ? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, fff'i^é rie la \iolf'uce de mes mouveir.enls.

— Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle ! Adieu !

— Klle meurt? Oiiiï demanda-t-on.

— Là-bas ! elle ! l'Kspérancc... ma statue ! hurlai-je comme un fou.

Mon mailre se plaça devant la poite et me barra le passage.

— Pauvre garçon ! dit-il ; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre cerveau est dérangé.

Je lui dis d'un ton su|)pliaiU et les mains jointes :

— Oli ! non, non, vous vous trompez : je ne suis pas fou. Jugez, jugez vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un artiste. Devenue femme, elle a aimé son |)rotégé avec tant de passion, (ju'elle paye de sa vie ce malheureux amour ! Peut-être en ce moment est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver, pour lui fermer les yeux... El je ne volerais pas à son appel de détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!

— Je comprends, répondit mon mnitre les yeux mouillés de larmes; mais vous ne retournerez pas (lu moins à .\nvers à pied ; avez-vous de l'argent?

— De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans ma chambre... trop peu, peut être.

Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa dans la main et dit :

— Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite possible; nous compterons après.

A peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans l'escalier en poussant ini cri de joie, et je m'élançai dans la rue...

Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste (jui devait me ramener en Uelgique.

.Après un voyage rapide, (|uoi(|ue terriblement lent au gré de ma fiévreuse impatience, j'arrivai à Anvers clans l'après-midi. Je m'élançai hors de la chaise de p(isl<^ avant (|u'elle fût complètement arrêtée, et courus tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'ajijiris par un domesti(|ue (|ue, depuis une dizaine de jours, toute lafamille s'était rendue au château de llodegheni, dans resjwdr (|ue l'air de la campagne fortifierait un peu la malade.

Sans perdre un instnal, je courus chez un loueur di; voitures et fis atteler «leux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double salaire...

LA TOMnE DE FEH.

el, un quart d'Iieure après, nous brûlions le pavé sur la grande roule de Bodeghem avec la rapidilc du vent.

Je fis arrêter la voilure devant la grille du château, je jetai une pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. A la porte du château, un domestique me salua avec un cri de joie : il me conduisit dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte d'une chambre et s'écria :

— Voici M. Léon !

Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon apparition... Mais Piose ! hélas ! comme la maladie l'avait changée ! Ces joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues ! Il était donc vrai que la mort avait marqué sa victime; je ji'étais venu que pour la voir mourir 1

A celte affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis mes jambes se dérober sous moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que j'étais redevenu muet.

Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche... Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur une chaise, anéanti et sans force, la tète cachée dans mes mains appuyées sur le bord de la table.

J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me faire lever la tête pour un tendre baiser, M. Pavelyn me serrait le main et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière :

— Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre mère. Vous lui déchirez cruellement le cœur! Pour l'amour de moi, montrez-vous courageux et rassure sur mon sort.

Ces paroles me rappelèrent un peuâ moi-même; je fis un effort pour surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive émolion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme... Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me montrant une chaise à côté d'elle :

— Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis |)as causer avec vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.

Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, el plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et le bonheur éclairaient son pâle visage; mais celle quiétude, celte joie, sur ses traits Hétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je penchai la tête sur ma poitrine.

— Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon cœur bat plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance ; nous évoquerons nos plus doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a lui pour moi.

Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage trahit le doux espoir qui était descendu dans mon cœur.

Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exallée, jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres détails comment j'avais vécu pendant ma longue absence, el ce qui m'était arrivé.

Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.

M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il était visible qu'ils s'aban-

Si

LA TOMBE DE FER

(loiiiiaieiil plus encore que moi à celte douce espt'raiice.

Mon l)ienfaiteui- prit part ;i la conversation; il fut extrêmement allVctueux et me montra à- ililTérenles reprises que, mal};ré son cliaj^rin, il n'avait cessé (le m'aimer.

Comme j'étais arrivé à Bodei;hem très tard dans l'après-midi, le crépuscule du snir commenvait déjà à obscurcir la clarté du jour, pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une conversation pleine de charme et de consolation. Hose nous étonnait par sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs IVaiclies couleurs par la circulation d'un saui,' plus chaud ; ses yeux hrillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant de liberié d'esprit et tant de force, «lu'il ne restait plus en elle d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joiies et de ses membres.

En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remaniua sur la physionomie de Uose, et il secoua la tête en souriant.

Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comino à une vieille connaissance, il s'approcha de la malade et lui tàta le pouls pendant quelques minutes.

l'uis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude :

— Oiielle agitation dans le sani;! (>ette force nouvelle est étonnante. Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle llose est très fatiguée, (juoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut (|u'ellc prenne du repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, quittez-la maintenant. Va vous, mademoiselle, remettez à demain le plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, renlretien que mon devoir m'oblige à (aire cesser.

Nous avir.ns tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil très sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne |»ouvions méconnaître que Hose fut dans un état d'agitation

extrême.

Ma mère prit pour prétexte <iue mon père, qui était aJlé dans un village voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps m Ml retour.

Ilose me supplia à mains jointes de revenir In voir le lendemain de très bonne heure. Ses yeux

bleus faisaient rayonner sur moi un sourire d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai consolé et presque heureux, a côté de ma mère, vers notre demeure.

Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et d'in(iniétntle, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif (juc fût mon désir d'être auprès de Ilose, je restai avec mes parents pour leur parler de ma fuite et de ma position.

Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Hose avait été tiès fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si nécessaire par une visite trop matinale.

Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers le château.

En entrant dans le jardin, je vis de loin llose assise avec sa mère sous l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux que je poussai un cri de triomphe.

Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Hose me fit signe de m'asseoir à côté d'elle.

Madame l'avelyn, après avoir échangé (jnebiues paroles avec nous, se leva et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher (juelque chose dans la maison.

Dès qu'elle eut disparu, Rose nie dit :

— Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai pas pu vous causer librement; parlons un peu à cœur ouvert. Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup pensé à moi?

— 0 Rose, soupirai-je, en (|uoi peut consister ma vie, sinon à pensera vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine...

— Non, non, soyez lrani|uille, Léon, réjdiquat-elle en souriant. J'ai loi t de nous demander cela, car je sais ce que vous avez souiïerl, et à quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon iiine vous a accompagné dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image que se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour compter les battements de votre co-ur, si loin que vous fussiez, je n'avais (ju'à poser la main sur mon propre cœur, et je SUIS certaine que ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux exislem es n'en font qu'une.

Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des par(des d'ardente reconnaissance.

LA TOMliR DE F 1:1!

Priez, mes enfants! (Page 91.)

La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon cœur palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.

Il devait y avoir dans l'esprit de Rose .des idées qu'elle ne disait pas; car, au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup :

— Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?

— Oli! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette crainte sans iondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.

— J'ai eu dernièrement un rêve étrange, ditelle, un rêve qui n'a pas duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte... Non, ne vous agitez pas, Léon : ce n'était qu'une vision dans mon sommeil... Moi aussi, j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la terre. Comme je m'étais trompée ! Du sein de Dieu, le regard de mon âme s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher Bodeghem, que mon àme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la petite église. J'y voyais quelqu'un, r(uelqu'un que j'avais peut-être trop aimé sur la terre.

«li

LA TOMIti: I)K IKIL

semer les fleurs tlu souvenir sur mes restes ii;oitels, el je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. Souvent je me tenais à cùfé de lui; je n'entendais pas seulement ce ([iTil disait, mais je j)ercevais les moindres émotions de son cœur aussi distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant ([u'il souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le consider, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux âmes, il répomiait à mon inspiration secrète comme si des lèvres matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé l'âme déjà bienlienrense de l'àme encore soutirante 1

J'étais pâle et frémissant en écoulant les paroles de Rose. Je sentais les larmes monter de mon cœur serré à uhîs yeux; mais sa voix était d'un calme si solennel el si émouvant, (jue je surmontai ma douleur, et fixai un regard plein d'un respect mêlé d'ellVoi sur ses yeux étincelanls. Il était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation alTreuse.

— Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon visage amaigri. Vous avez vu l'imagi,' de la mort à mes cotés, n'est-ce pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, les âmes (jui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie éternelle?

Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je me mis à pleurer en silence.

— Pardonnt'Z-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis voire cn-ur de tristesse, c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vou> consoler; car, Léon, cjuand vous dites (|iie je ^'iiérirai, vous ex|)rimez votre espoir, n'est-ce pas, el non votre conviction? Vous me croyez criirllc et im[iitoyahle! Si ce n était point par coni|iassion pour vous, ce serait par cgoisme que je parlerais ain-i. J'acrpptc le f.iilde espoir de guérison que l'on s'eiïorce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux, s'il plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans ma foi, joyeuse et Iriomph.mte dans rim|)uissante mort! Vous pleiir< z <lc tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre crainte devait se réaliser, mon rôve deviendrait une vérité; promettez-moi de veiller sur ma tomlie, de conserver vivant le -ouvenir de Ilose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon àme emporter l'espoir '|ue le

cruel oubli ne brisera jamais le lien (\m l'attachait à votre àme. Dites-moi que ma mort, si je devais sucomber, ne vous affligera pas; ({ue la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami (|ui vous précède dans un beau voyage.

J'étais écrasé sous le poids de ma douleur, et je luttais avec désespoir contre l'idée que Uose voulait me faire admettre; cl pourtant je sentais (|ue, malgré moi, l'idée de la mort pénéli;tit victorieusement dans mon âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait cette afl'rense conviction me faisait trembler : je n'osais point jiarler.

Uose implora d'une voix douce et plaintive un mol d'assentiment, el me dit (ju'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues soufl"rances, pour sa lutte mortelle contre son amour, jiour son dépérissement, que la promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.

Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse (ju'elle souhaitail, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je ne pourrais vivre autrement que par son souvenii'. Je parlai avec tant de chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupii' serait encore un élan vers elle.

Elle me prit la main et dit avec une joie extrême :

— Croyons mainlenant (jne je puis encore guérir. Je serai tranquille, et j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir : la mort ne nous séparera jtas.

Dès ce moment. Uose prêta l'ctreille, avec une attention surprenante, à tout ce que je lui disais pour l'encourager el pour chasser de son esprit l'idée de sa fin prochaine. .Nous causâmes longtemps de notre heureuse enfance et de tout ce (jui nous avait souri dans le cours de notre vie.

Lor(iue madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire reniar(|uer que le soleil était déjà très haut cl que la chaleur pourrait être nuisible à Uose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Uose i)ar des paroles où respirait une confiance profondément sentie.

Nous rentrâmes dans la maison.

Je restai tctute la journée au château à causer avec Uose et avec ses parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour eux, el diminuer ou dissiper leurs craintes.

Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Uose. Chaque fois, elle s'e(ïo:ça d'affimer en mon cœur sa loi illimitée dans l'impuissance de la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande iulluence, car, lorsque le soir fut veau ei

LA TOMBE DE FEU

que Rose, qui se sentait très fatiguée, alla se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.

Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me communiquer son étrange amour de la mort.

Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, l'idée, qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie qu'elle doit à son essence divine.

Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon cœur, elle serait avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.

Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre contre la crainte innée de son anéantissement.

Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler pondant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.

Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais lors même que Rose se fût trompce, sa puissance sur moi était si absolue, (|u'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui ne peuvent exister. Et quel art, quelle élo(juence irrésistible n'employait-elle pas pour étoulTer tous

les doutes qui s'élevaient en moi ! .le n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner moi-même (|uelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.

Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà indissolublement unies dans la patrie éternelle.

Un jour, cependant. Rose parut rêveuse et taciturne.

Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de gaieté disparaissait immédiatement de son visage ; elle semblait distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que la veille.

Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la poursuivait, et je tachai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire croire que sa mélancolie était U suite d'une agitation nerveuse et maladive.

Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ai leurs, et qu'elle m'écoutait avec distraction.

— Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc des secrets pour moi? 11 y a quelque chose qui vous afflige, et vous me refusez ma part de voire douleur?

— Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la paix du cœur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours s'est élevée en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?

Je l'assurai que rien ne me coûterait pour sat!sfiire ses moindres souhaits, et j'attendis a\ec

LA TU. MUE DE I Kl».

uni' (orlaine an.xiété la confidence annoncée. — Léon, dit-elle, depuis trois jour.s et trois nuits une allreuse pensée se dresse comme un 'anlôine de\anl mes yeux. .Notre inclination l'un I OUI- lanlre est née dans notre cœur à notre insu. Nous l'avons combattue, nous avons lutté sans |)ouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. I .Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes , nos forces, jusi|u'à la dernière ? Kl s'il était vrai i|ue, tout en luttant, nous eussions pourtant nourri et caressé en nous-méme ce sentiment d'amour, nous serions coupables; le lien (|ui unit nos fîmes iieserail qu'une faiblesse indiirne, un loléj^arement. 0 Léon, je vais bientôt paraître devant iJieu !

J'essayai de la trani|uilliser en lui montrant la cbasteté et la pureté de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète ((u'un |)areil sentiment, dègajié de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout contre le vœu de noire cd-ur, Dieu, tiaiis sa souveraine justice, ne ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.

Sans me répondre, elle reprit le lil tie m's pensées.

— 11 y a autrecliose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de nejamais cesser de |ienser à moi après ma mort; mais, si les nécessités matérielles de la vie vous fmcent à travailler, si vous devez cherclier loin d'ici vos moyens d'existence, (|ue notre bnmble Hodegliem ne peut pas vous offrir, comme 11 iponrrcz-vons rester fidèle à mon sou venir? comment veillerez-vous sur ma tombe? Et mon àme, du liautdu ciel, ne vous verra-t-elle pas errer sur la terre avec un CM-nr refroidi, d'où les soins de la vie auront effacé le souvenir?

11 n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre victorieusement ces doutes.

Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon cœur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à elle dans !♦• sein île Dieu.

Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:

— Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme...

Ces mots nie firt-nt frissonner el p;ilir. Était-ce la surprise, la crainte ou la joie?

Je ne sai<, mais j'étais extrêmement imu, el je m'écriai, en levant les bras au «ici :

— Dieu ! Hose, que dites-vous ? .Ma femme, vous ! sur la terre?...

— Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, ^i la loi nous avait unis, et quf la bénédiction du prêtre eut sanctifié notre amour, notre alTection n»- serait pas seulement lépilimé aux veux du inonde, mais aussi devant Di)>n, au nom

ducjuel nous serions indissolublement unis. Alors je jiourrais paraître sans crainte ilevant son tribunal redoutable, je jiourrais vous aimer ilans la patrie des âmes ; et vous, vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je veillerais sur mon époux, el vous penseriez à riiyinen (|ue le ciel même aurait béni.

Mon cieur battait d'enthousiasme el d'admiration. Hose serait ma l'einine ! nos âmes recevraient le sceau inelfa<;al)le de l'union des âmes !

— Et d'ailleurs, poursuivit llose, ce mariage me permettrait de préserver ma mémoire de toute faiblesse dans Votre cœur; car, Léon, je veux vivre dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins matériels. Si je devenais votre femme, vous ccuisentiriez, n'est-ce pas, à recevoir de mes mains la dot (|ui vous donnerait les moyens d'être toujours fidèle à ma mémoire jus(|u'au jour où sonnera l'heure de votre délivrance?

Je balbuliai (|uel;|ues mots de gratitude et de bonheur; mais je lui objectai (|ue ses parents n'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange et triste désir.

ELe me rr|)(»iidit (iii'elle en avait ilê|;"i parlé à sa mère, et (|u'elle était convaincue (jue son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me forcer, ccpemiaiit, et essaya de me démontrer (jue c'était un grand sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre hésitation ou entrevoyait la plus légère obje<li<m, je ne devais point accepter sa proposition, m'enchainer pour jamais à une femme t|ui reposerai! peut-être bientôt sons la froide terre du cimetière; mais (|ue, si ma tendresse élail assez profonde el assez dévouée pour consacrer ma vie à une morte, elle me demandait iiioii (onsentement comme la plus grande preuve d'amonr que je pusse lui donner.

I^inu jiis(|u'aux larmes, je l'assurai <jue je n'avais jamais osé espérer tant de bonheur, et que la bénédiclioii (lu prêtre, en sanctifiant notre amour, m'apporterait une félicité inexprimable.

Elle iiM' regarda jusiju'au fond des yeux avec l'éclat lie l'e\allatioii sur le visage, et reprit :

— Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de chagrin. J'allemlrai avec une je yeuse espérance le moment solennel de notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors rim|Miissanle innri ! Elle ne pourra ni m'eflrajer ni m'atlrister. car elle ne brisera rien, elle n'allaiblira rien, elle ne séparera rien... Venez, Léon, rentrons maintenant. .Après le dîner, quand vous .serez parti, je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel ! quel bonheur, ipiille joie ! .Marcher au bras de mon fiancé, me sentir soutenue par celui <jui sera mon époux avant peu !...

LA TOMBE DE FEU

Nous rentrâmes. M. et madame I^avelyn virent avec élonnement le changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue subitement.

A midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, Rose m'adressa encore un clin d'œil pour me promettre que son vœu s'accomplirait infailliblement.

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