‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 38 sur 225 · XXXI I · texte numérisé non relu

XXXI I

Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à moi par les liens du mariage. Son père, (|ui eût fait volontiers les plus grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son vœu le plus cher donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter victorieusement contre sa cruelle maladie.

Chose étrange, pourtant ! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que l'état de Rose avait sensiblement empirée. Ses yeux avaient perdu leur éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des forces vitales.

C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois ! L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait rassemblé toutes les forces de son àme pour me rendre douce et familièrp l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi, à son mai iage.

Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une seule nuit la maladie avait repris toute sa riolence et se développait avec une rapidité nouvelle.

Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et d'une étonnante vivacité.

Assurément la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de pénible compassion. Elle lisait au fond de mon cœur. Dès '

qu'une vague pensée d'angoisse et de tristesse se glissait dans mon esprit, elle fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive en la vie éternelle de l'âme.

M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois qu'ils regarleur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.

Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en grande hâte.

M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour solennel, nous commencions à craindre (jue la mort ne vint la frapper à l'improviste, avant que son dernier vœu fut rempli.

Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui ornerait sa têle. Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais ; souvent une toux sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer ! il était visible que son corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche couronne de mariée !

Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient précéder notre mariage, que ses parents et moi nous étions convaincus, hélas ! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité !

En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son sommeil était sans cesse troublé par une sueur nocturne, ce terrible signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps !

Quelle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour solennel !

Rose mourrait-elle sans voir notre amour légi-

LA TOMBE DE FER

timé et sanctifié par la bénédiclion ilii prêtre? Devait-elle entreprendre réternel voyage accablt'e de tristi'sse cl de crainte?

Ah! si le ciel en avait dt-cidé ainsi, que son ajïonie serait terrible ! — Car l'imperturbable (|ui(''liide et l'admirable courafîe (lu'ellc avait montn'-s n'avaient leur source (|ue dans l'espoir que Dieu pardonnerait à l'épouse léj,Mlin>e la faiblesse de la pauvre jeune fdle. Elle exhalait son dernier souffle, son cœur ne battait pour ainsi ilire plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine...

Ces pensées, celte ani,'oisse, ce désespoir, passaient comme des spectres devant mes yeux lorriliés, tandis que, dans ma cruelle insomnie, j'étais assis à cùté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une terreur inexprimable. A chaque instant, je croyais entendre les pas d'un messager qui viendrait me dire : — Elle est morte!

Enfin, (juand le ciel s'éclaira des premières lueurs du malin, un domesti(|iie arriva.

J'épiais en tremblant les paroles sur les lèvres, car je ne doutais pas (|u"il ne vint me broyer le cœur par l'alVreuse nouvelle; mais, au contraire, je poussai un cri de joie insensé... Rose vivait encore; elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le soleil (|ui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle !

Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une foi ralTermie. Moi aussi, je devais être beau et parc comme un heureux époux. Rose l'avait voulu ainsi.

M fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.

l'eu après, j'élais en roule pour le château, suivi de mes parents, et je montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être célébrée.

Il V avait déjà beaucoup de persimiies présentes; le maire et son secrétaire, le pn'lreel son servant, les témoins et les amis.

Rose était assise dans un fauteuil à coussins. ,\ mon apparition, elle me souril avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Ilicu de lui avoir l'ail la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour; — mais, moi, quoi<|u'ellc voulut m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais parler, et tennis mon regard fixé sur elle, avec une admiration i>tupide...

Je ne sais pas ce (|ui se passa en miti. Celte robe de noces, d'une blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette couronne de mariée, bl.mche comme la neige, f|no

mon imagination nimbait de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues el si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternilé; la beauté mysli(|ue et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi, dans ce fauteuil; non, elle n'avait plu? rien de terrestre : c'était son âme, son âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une promesse chère !

Quel devait étn» l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de mes sens, el se réjouit de me voir si plein d'espoir el de foi. Tandis (|ue chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et (jue quelques-uns se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le bonheur el le ravissement...

La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha sur ses coussins el écoula, la poitrini^ haletante et les yeux presque éteints, la voix du maire...

Eiilin, lorsfju'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui fatal sortit encore clair et dislincl de ses lèvres... .Mais alors elle fer(na les yeux, el sa léte glissa, défaillante, sur l'appui du fauteuil...

Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes jaillirent de tous les yeux, et chacun se précipita au secours de la mourante. La garde-malade la prit dans ses bras el la cou. clia dans son lit... J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Ibdas! nous étions bien mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuscrait-il sa bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la tombe sans celle dernière el suprême satisfaction?...

Mon épouvante m'avait trompé : la position horizontale r|u'on venait de lui donner (il refluer vers le co'ur de la malade le peu de sang qui circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit au prêtre, |tar un signe, «ju'elle était prèle à faire entre ses mains le serment solennel.

Sans jierdre de lemps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur nous les )riércs de l'Eglise. Il unit nos mains, nous fit jurer une fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon cii'ur comme une voix descieux:

— Soyez bénis, dit-il: Dieu vmis a inséparablement unis!

Ln rri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'altira vers elle, me pressa dans ses bras, cl me dit dans re premier el dernier cmbra>semenl:

LA TOMIîE UE FEU.

— iMon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste la lumière de voire vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire ensemble à la source de l'amour éternel... Léon, Léon, adieu !

Elle parut prise d'une convulsion; je recalai, non pas de crainte, mais de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait s'accomplir.

Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucilix placé sur son cœur, le porta à ses lèvres, levaau ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi immobile. . .

Taudis que le prêtre murmurait les prières de l'Eglise sur la mourante, je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.

Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une couronne de mariée ! comme la béatitude rayonnait sur ses traits sourianis ! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son regard immobile !

Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration : la voix du prcire résonnait dans le silence de la chambre.

— Priez, dit-il tristement, priez mes enfants ; son âme est montée au ciel !

Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa bonté infinie.

COiNCLUSlON

J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.

Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.

Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les cendres...

Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la victime d'un amour chaste et infini...

Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de consolation et de force!

FIN DE LA TOMBE DE FER

TNE IDÉE DE FERMIER

UNE IDKi: DE FERMIER

La commune de Sichem, sur les confins de la Cam|iine Anversoise, est à clieval sur la voie ferrée qui mène de Louvain à Aix-la-Chapelle.

Lorsqu'on sort de la petite gare en briques roujics, pour se rendre au centre du villaiio, on apen;oilà gauche, dans le lointain, les vjistes hàlinienls de l'ahhaye d'Averhode, que surmonte un clocher poinlu d'une grande hauteur.

.\ droite s'ctend la roule pavée an bout de laquelle on rencontre, après trois (piarts d'heuie de marche, le riche village de Montaigu, célèbre dans tonte la contrée par son église, dont le dôme arrondi cl constellé détoiles d'or abrite une vier|,'e miraculeuse que visitent, tous les étés, d'innond^rables légions de pèlerins.

La rcmto se prolonge en ligne droite ju>qn'à la grand'place de Sichem, vaste parallélogramme planté d'arbres en quinconce, sur une des laces iluquel s'élève l'Eglise paroissiale.

A l'angle de cette place, une grande maison à volets verts étale an soleil sa façade blanche, tapissée de vignes. On y lit en lettres rouges « Au /?*'//os <//'.s- pi-h'i'ins, on donne à boire et à manger. »

lie iha(jue côté de la j)orte, une table et des bancs de bois, fichés en terre, invitent les passants à s'arrêter à cette maison hospitalière.

V:\r uncbidie matinéedu mois <le mai 180"), un dimanche, deux hommes étaient assissurnnde ces bancs de bois.

Le plus âgé des deux pouvait avoir une cinquantaine d'années.

Son compagnon était un jeune homme de vingtdeux à vingt-quatre ans, aux yeux vifs, aux joues rose>. anx ( heveux blonds et bouclés, et dont la phvsionomie ollrait avec celle du premier une si grande ressemblance, qu'ilétait facile de reconnaître en eux le père et le fils.

— Voilà onze heures i|ui sonnent. André, dit le père.

— Hlles-vousbien sur qu'elles viendront aujourd'hui, mon père?

— Comment, si j'en suis sur? Madame van lliervliel ne ma-t-elle pas écrit il y a quinze jours qu'elle viendrait recevoir ses fermages, le dimanche qui précède la Pentecôte?

— Oui ; iTiais il pourrait Ini être survenu des empêchements.

— Des empêchements, quand il s'agit de recevoir de l'argent?

— Vous la croyez donc avare?

— Avare?c'est ;\ dire qu'elle couperait un liard en quatre.

— Alors comment se fait-il qu'elle ait recueilli cette jeune demoiselle qui l'accompagne dans tous ses voyages ?

— Mademoiselle Véronique? C'est qu'en la recueillant, elle a fait l'économie d'une gouvernante et d'une femme de ménage, car la jeune (ille est tout cela ;\ la fois.

— Et croyez-vous (juc mademoiselle Veionique accompagnera sa maîtresse aujourd'hui?

— Assurément. D'abord la vieille dame ne marche plus assez bien pour se mettre en route sans être accompagnée, et puis elle a besoin de sa gouvernante pour compter l'argent de sa recette, car, malgré ses lunettes, elle ne se lie pas à la justesse de son coup d'œil.

— Ah! voilfi le train qui arrive ; j'entends le sifflet de la locomotive.

— Alors, dit le père, avant dix minutes nous les verrons passer sur la place.

— Pensez-vous (lu'elles iront ;\ pied, mon père? Ne prendront-elles pas l'omnibus?

— L'omnibus! Es-tu fou? crois tu donc cjue madame Van Biervliet est assez prodigue pour jeter aii.si des pièces de cinqunnte centimes, dont elle peut taire l'économie en marchant.

— Vous avez une bien mauvaise opinion de ^a générosité, mon père.

— J'ai de bonnes raisons pour cela.

— El les(|u elles?

— Il y a plus de trente ans, ton grand-père François Tneiiin( kx était locataire de la maison et des deux hectares que nous occupons encore aujourd'hui. S(M) propriétaire étailM. Grégoire Van Diervliet, fabricant de papiers peints à LoHvain; tant que M. Van llierviiet vécut, il n'augmenta jamais le fermage de m(tn père.

Aussitôt mr»rt, sa veuve, qu'il avait institué légataire universelle, me fit savoir qn'à r>\piration de

UNE IDEE DE EEl'.MIEli.

Les voilà, tous deux, la casquette à la main. (Page lU.)

ces cinq mois, je devais abandonner ma terre, et la maison où mon père était mort, oti mon fils était né, à moins que je consentisse à payer une augmentation d'un cinquième.

J'étais tout à fait à sa merci, je passai donc par ses conditions. Seulement, au lieu de me donner un. bail de douze ans, comme feu son mari avait coutume de le faire^elle ne m'accorda qu'un bail tle six ans, et à l'expiration de ce terme elle m'imposa une nouvelle augmentation. Il en fut de même àchaijue renouvellement, de sorte qu'aujourd'hui mon fermage sélève presque au double de ce qu'il était du vivant de M. Van Biervliel. A la Saint-André prochaine, notre bail expire de nouvau, et je suis siir que, si madame Van Biervliel arrive aujourd'hui comme elle nous l'a annoncé, elle ne manquera pas d'exiger de nous un nouvel accroissement de fermage.

En ce moment, les premiers voyageurs descendus

\ du train dont le jeune Tuerlinckx avait signalé l'approche, commençaient à déboucher sur la place.

André alla se placer à l'angle de la place, et regarda au loin sur la roule qui venait de la station.

— Mon père, s'écria-t-il au bout d'un instant, je crois que je les vois. Oui, oui, c'est bien elles : madame Van Biervliel et mademoiselle Véroni([ue. Les voilà qui passent sur le pont du Demer. Dans quelques instants elles seront ici.

— Alors n'oublie pas ce que je t'ai recommandé : sois poli et prévenant avec la vieille dame, et fais en sorte que mademoiselle Véronique devienne notre alliée, pour obtenir de sa maltresse qu'elle ne nous impose pas une nouvelle augmentalion de fermage.

— Ah! cette chère demoiselle! Je suis bien content de la revoir. Elle aimait tant à causer avec moi quand je suivais encore le cours de la classe

:tl

UNE IDÉE DE FERMIER

d'ailulles. Elle paraissait proiulrt' plaisir à m'expli- (juer les leçons que je n'avais pas bien comprises. Elle t'tait [loiir moi ccmme une sœur aînée, .\ussi j'ai eu beaucoup de rej^rels lorsqu'elles quilté l'école de l;i commune |)Our devenir la jrouvernanle de madame Van Hiervliel. El elle aussi en a eu de la peine, car elle a bien pleuré en s'éloignant du village pour aller habiler Loiivain.

— Ne devail-elle pas accepter avec empressement la position (jue madame Van Bierviiet lui offrait?

— C'est possible, mais je pense qu'elle l'a regretté plus d'une lois, car il parait (jiie madame Van Diervliel ne lui a pas (ait la vie très agréable.

— Eli bien, aujourd'hui, nous allons pouvoir en juger, car les voici justement (|ui approcbenl.

En effet, comme il achevait ses paroles, deux dames, une vieille et une jeune, tournaient le coin du liepos (les l'i-leriiis, et s'engageaient sous le quinconce des tilleuls.

La plus âgée paraissait près d'atteindre ses soixante-dix ans. Elle avait le visage sillonné de rides, le nez pincé, la lèvre inférieure proéminente, et, sous le faux tour de cheveux noirs qui couvraient en partie son front poli comme de l'ivoire jauni, ses petits yeux gris et clignotants brillaient encore d'un éclat singulier.

Dieu différent était l'aspect de sa compagne. C'était une jeune fille de vingt-deux à vingt-quatre ans, d'une taille moyenne, aux cheveux d'un blond Cl ndié, dont les grands yeux d'un bleu gris avaient un regard d'une douceur et d'une amabilité charmantes.

— Eh Lin, Véronique, dit la vieille dame d'un ton sec, est-ce cjue ces deux paysans ne sont pas encore en vue?

— Vous vous trompez, madame, car voici le père Tuerlinckx et son (ils André qui nous attendent tous les deux.

— Où ça?

— Ici, madame, au Ht'pos (Irs pèlerins.

— Eh bien, s'ils sont là tous les deux, pourquoi ne s'approchent-ils pas?

— ils n'osent pas, sans doute, madame, car les voilà tous deux, la casf|U('tte à la main, et la tête baissée, attendant probablemen' que vous leur adressiez la parole.

— Ils n'osoiit pas s'approcher! F!st-(e qu'ils s'imaginent que je \ais les manger? Me prennentils pour une ogresse?

— .Non, madame, mais des gens simples comme eux .-ont ordinairement timides, el ils ont besoin qu'on les encourage un peu.

— Eh bien, parlez-leur, vous, Véronique, puisque vous les connaissez de longue date. Ils n'auront pas peur de vous, je suppose .'

— Père Tuerlinckx . dit la jeune (iile au [dus âgé

des deux paysans, madame Van Bierviiet est bien aise de vous voir, et, quant à moi, est-il nécessaire (jue je vous dise le plaisir que j'éprouve en revoyant de vieux amis?

— Madame Van Bierviiet est bien honnête, mademoiselle Véronique, et, pour ce (jui est de vous, croyez bien que si ce n'était le respect que je vous dois, je vdus demandeiais la permission de vous endjrasser. N'est- il pas vrai. .André?

— Certainement, mon père, el j'en serais bien content si mademoiselle Véronique...

— C'est bon, c'est bon! interrompit madame Van Biervliel, a>sez de cérémonies comme ça. Nous ne sommes pas venues ici pour échanger des compliments. Parlons de choses sérieuses.

— Comme vous voudrez, madame Van Bierviiet, répondit le père Tuerlinckx.

— Avez-vous averti mes fermiers? demanda madame Van Bierviiet.

— Oui, madame.

— Et seront-ils tous présents aujourd'hui à la Licorne?

— Tous, c'est beaucoup dire, madame. Il en viendra certainement un grand nombre ; mais je crois cependant qu'il en manquera quelques-uns.

— Encore! Je vous avais dit cependant de les avertir que je n'entends plus accorder de délais pour le paiement des fermages, et (|ue je ferai poursuivre avec rigueur les retardataires. Vous ne les en avez donc pas informés?

— Oh ! si. madame!

— Eh bien, l'avertissement est donc resté sans elTet?

— Que voulez-vous, madame? Parmi les locataires de vos terres, il y en a quelques-uns qui ont eu vraiment du malheur, el ce n'est pas de leur faute s'ils sont un peu en relard.

— Oui, oui. je connais cette chanson : c'est tous les ans la même chose. Si on les écoutait, on ne toucherait jamais ses revenus.

— Pauvres gens! «lit Véroiiifjue d'un ton de compassion ; je les plains sincèrement.

— Eh bien, et moi? demanda madame Van Bierviiet, ne suis-je pas à plaindre aussi? J'avais cependant com|>té sur l'argent qu'ils devaient m'apporler aujourd'hui.

— Oh ! madame, répondit Véronique, vous êies riche, vous...

— C'est ça! interrompit madame Van Bierviiet! Dites tout de suite que je suis millionnaire, et que je dois renoncer à tirer un honnête revenu de mes terres ! Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bontés pour vous.

— Dieu me garde de dire rjuel(|nc chose qui puisse vous déplaire, madame, réplitpia liumble-

I ment Véronique. Je sais Irnp ce (|ue je vous dois.

U:NE IDEE DE FEUMIER

Mais je pensais que, sans vous manquer de respect, je pouvais bien exprimer la cominiséralion que j'éprouve pour ces braves i^ens que j'ai si bien connus quanti je vivais au milieu d'eux.

— Je ne vous empêche nullement d'avoir pitié d'eux, et de compatir à leurs malheurs, répondit la vieille dame. Mais ce que je trouve malséant, c'est que vous laissiez croire aux gens que je roule sur l'or, et que je n'ai pas besoin de mes revenus pour vivre.

— Mais, madame...

— En voila assez sur ce sujet. J'ai écrit à Jean Van Even que je serai à la Licorne avant onze heures. Nous n'avons donc pas de temps à perdre. Tuerlinckx, vous nous accompagnerez, et votre fils André portera mon panier.

Les deux paysans se mirent en devoir d'accomgner madame Van Biervliet et mademoiselle Véronique jusqu'au village de Montaigu.

Chemin faisant, pendant que la vieille dame demandait à son fermier des renseignements sur les terres qu'il avait en location, Véronique se mit à causer familièrement avec André, et à l'interroger sur les gens du village.

— Est-ce qu'il ne s'est rien passé de nouveau dans la commune, André, depuis la dernière fois que nous y sommes venues? Voila plus de huit mois que je suis sans nouvelle de Montaigu.

— Du nouveau, mademoiselle Véronique? Non, il ne s'est rien passé.

— Et les filles de la mère Nihoul ne sont-elles pas encore mariées? L'année dernière, on disait que la cadette était sur le point d'épouser le fils Van Autemboer, qui a étudié à Gembloux pour être artiste vétérinaire. Est ce que ce mariage ne s'est pas fait?

— On prétend qu'au dernier moment, le fils Van Autemboer s'est retiré, par ce que la dot que la mère JNihoul voulait donnera sa fille ne lui paraissait pas assez grosse.

— Quoi! pour cela seulement? Le fils Van Autemboer n'aimait donc pas Eulalie Nilioul.

— On dit qu'il l'aimait beaucoup, au contraire.

— Je le crois bien ! Une si jolie fille, et d'un si aimable caractère ! Toujours de bonne humeur !

— Il est certain qu'Eulalie Nihoul est une des plus jolies filles de Montaigu et même des environs; mais on sait qu'elle est un peu coquette, qu'elle aime à se parer de belles robes et de beaux bonnets bien enrubannés, et dame ! on se dit qu'il faut gagner gros pour payer de pareils ajustements.

— Bon, ce sont là des craintes qui peuvent arrêter ceux qui n'ont pas le sou; mais le fils Van Autemboer est riche par lui même, et il a un oncle qui est prieur à l'abbaye d'Averbode et qui doit, à ce qu'on dit, lui laisser une grande partie de son bien.

— Oui, mademoiselle Véronique, cela est cer-

tain; mais il n'en est pas moins vrai que c'est pour une simple question d'argent que le mariage de Mathieu Van Autemboer avec Llulalie Nihoul a clé rompu.

— Alors, c'est qu'il ne l'aimait pas.

— Je le crois comme vous, mademoiselle, car moi, si j'étais fiancé avec quebju'un que j'aimerais, ce n'est pas quelques sacs d'écus de plus ou de moins qui m'empêcheraient de l'épouser.

— Au fait, André, vous voilà bientôt d'âge à vous établir à votre compte et à chercher une femme. Est-ce que vous n'y avez pas encore songé?

— Voilà que vous marchez sur vos vingtdeux ans; vous êtes grand et fort, vous connaissez à fond l'état de laboureur: il me paraît que vous êtes tout à fait bon à marier. Je puis bien vous en parler, moi qui suis de plusieurs années plus vieille que vous, et qui vous ai donné des leçons quand vous veniez à l'école du soir. Vous en souvenez-vous.

— S'il m'en souvient, mademoiselle Véronique; Je m'en souviendrai toute ma vie. Je n'oublierai jamais combien vous avez été bonne pour moi! avec quelle patience angélique vous m'avez appris et fait comprendre ce que ma dure tête avait tant de peine à contenir et à concevoir.

— Mon Dieu, André, je n'ai fait que ce que toute autre aurait fait à ma place.

— N'empêche, mademoiselle Véronique, que si je sais quelque chose aujourd'hui c'est à vous que je le dois. Sans vous, sans les peines que vous vous êtes données pour m'instruire, je serais encore, à l'heure qu'il est, un paysan ignorant et grossier, comme la plupart des jeunes gens de mon âge.

— Non, André, vous êtes injuste envers vousmême : vous aviez le désir d'apprendre, et si je n'avais pas été là, un autre vous aurait instruit tout aussi bien que moi.

— Oh! pour cela, non, mademoiselle, vous vous trompez. Pour venir à bout de mon ignorance et de ma timidité, il fallait une personne comme vous, douce, patiente et surtout aimable. Car je m'en suis bien aperçu : pour être un bon instituteur ou une bonne institutrice le tout n'est pas de bien donner ses leçons et ses explications; il faut savoir se faire aimer de ceux qu'on veut instruire. Alors on obtient d'eux tout ce que l'on veut.

— C'est vrai, cela, André.

— Et bien, mademoiselle Véroni(iue, ce talent là, vous le possédiez plus que personne. Aussi tous vos élèves se seraient jetés au feu pour vous. Et moi tout le premier.

— Vraiment?

— Oh! oui, vous pouvez m'en croire. Et pour

UNE IDÉE DE FERMIER

en rovenii'à ce (juo vous me clisie/ loiil à l'Iioiire, si je n'ai pas encore pense à me choisir une femme, c'est (|ue quand je mets toutes les lilles du villa^'e en com|tai'aison avec vous, je n'ew trouve pas une seule (jui soit senlenieni di^Mie de nouer les cordons de vos souliers.

— En comparaison avec moi, .\ndiv? Ouelle sin{;iilière idée est-ce là? Ce n'ist point parmi les fdies de mon âge que vous devez chcrciier une femme. J'ai vinut-sept ans, moi; et c'est dans les lilles de dix-huit ;i vini;l ans (jue vous devez faire un choix.

— Eh! bien, mademoiselle, je le répète : de toutes les filles bonnes à marier que je connais dans la commune et dans les communes voisines, il n'y en a aucune qui puisse vous être comparée.

— Quel drôle de garçon vous êtes. André, et quelle idée bizaire vous est venue là de me prendre pour modèle de la femme que vous voulez choisir pour l'épouser!

— l'as si bizarre que vous croyez, mademoiselle Véronique, car je sens bien que si j'en rencontrais une (jui vous ressemblerait, je l'aimerais tout de suite.

Henreuscm'nt pour Véronique, madame Van Dicrvlict l'appela prés d'elle en ce moment pour lui demander nn renseignement an sujet de si>s terres, car la conversation avait pris un tour (|ni commençait à l'embarrasser, et la naïveté du jeune Tuerlinckx lui révélait, sans qu'il s'en doutât, des sympathies (ju'il fallait |teut-étre désigner d'un autre nom.

Il y eut un moment de silence, et nos voyageurs ne tardèrent pas à arrivera un endroit où la roule, faisant brusquement un coude, met à découvert le mamelon au faite duquel s'élève l'église de Montaigu, dont le vaste dôme couvert en ardoises est constellé d'étoiles d'or qui brillent au soleil.

Lorsque madame Van Biervliel déboucha sur celte espèce de place ronde, avec sa suite, la cloche de 1 église sonnait les derniers coups pour annoncer la grand'messe, et les nombreux pèlerins (jui faisaient le chemin de. la croix autour des chapelles extérieure-. <(• pressaient en foule sous le ponhe pour pénétrer dans lintérieur de la basiliqin'. On apercevait du dehors le maître autel illuminé d'une profusion tie cierges formant une triple rangie, et, sous leur lumière éclatante, la >tahie de la Vierge, revêtue, ainsi que celle de l'enfant Jésus, d'une robe de drap d'argent, et couverte de pierreries d'un prix im^timable, brillait d'un éclat radieux.

— Tuerlinclix, dit madame Van llicrvlict, en s'adrcssant à son fermier, je vais aller faire mes dévotions à l'église avec Véronique. Quant à vous, vous avez sans doulc entendu la première messe; vous irez m'attendre avec votre fils à la Licorne;

1 et vous (lirez à \ an Evcii qu'il nous prépare une collation pour la sortie de la grand'messc ; qucl- (|ues (l'ufs frais, du pain, du beurre, et une pinte de lait. Vous pourrez boire un verre de bière à mes frais, et vous engagerez les fermiers (|ui seront présents à compter d'avance leurs écus, aliii (pie je n'aie (|u'à les encaisser et à leur délivrer les (|nitlances (jue Véroni(|ue a préparées d'avance. Vous m'avez bien compris?

— Parfaitement bien, madame, répondit le père Tuerlinckx. D'ailleurs, c'est tous les ans la même chose, n'est-ce pas, et il y a, Dieu merci, assez longtemps que je vous aide à faire votre recette pour que je sache comment je dois m'y prendre.

— C'est bien, alors. Je compte (jne vous suivrez ponctuellement mes instructions.

— De point en point, .Madame.

— Venez, Véronique.

Les deux femmes entrèrent à l'église, et le fermier Tuerlinckx se dirigea, suivi de son fils, vers le cabaret de la Licorne, un des moins considérables de la grand'place, où madame Van Dierviiet avait l'habilnde, depuis de longues années, de venir recevoir les loyers et les réclamations de ses fermiers. Les loyers, elle les recevait toujours avec le pins vif empressement; mais les réclamations étaient beaucoup moins bien accueillies: la bonne dame n'était jamais à court de prétextes pour refuser d'y faire droit, ou tout an moins pour ajourner indéliniinent l'exécution des engagements qu'elle était parfois obligée de prendre, quand les demandes étaient trop manifestement fondées.

— A quoi penses-tu donc, André, demanda le père Tuerlinckx à son fils (|ni le suivait sans rien dire.

— A rien, mon père.

— Comment, à rien? Alors ponr(iuoi restes-tu muet comme un poisson?

— (]*est que je rélléchis, mon père.

— Ah ! tu rénéchis?

— Oui, mon père,

— Tu réfléchis donc sans penser?

— Sans penser?

— Mais oui, puisque tu viens de me répondre que tu ne pensais à rien,

— Mai< vous savez bien ce que je voulais dire.

— Si je le savais, je ne l'aurais pas demandé. André garda le silence.

Mais le père insista :

— Dcmc, tu rélléchis.

— Oui.

— El à quoi réfléchis-lu.^

— (.a, c'est difficile à dire.

— Difficile? Pourquoi donc?

UNE lUKE ItE FEI{MIEI{.

— Parce que je ne vous en ai jamais parlé jusqu'à présent.

— Ah! Ah! Eh bien, raison de plus pour commencer tout de suite. Va donc, et ne te laisse pas arracher les paroles une à une, comme si c'étaient des pièces de cinq francs.

— Eh bien, puisque vous voulez que je vous le répèle, je pensais à ce que m'a dit tout à l'heure, mademoiselle Véronique.

— Ah! et qu'est-ce qu'elle t'a dit tout à l'heure, mademoiselle Véronique?

— Elle m'a dit que j'étais en âge de me marier.

— Elle t'a dit cela?

— Oui.

— Eh bien, elle a parfaitement raison, et cela prouve qu'elle est une fdle de sens. Mais il y a une chose qui m'étonne.

— Laquelle?

— C'est que tu aies eu besoin de l'avis de mademoiselle Véronique pour t'apercevoir de cela. Moi, quand j'avais ton âge j'y avais pensé depuis longtemps.

— C'est que vous aviez sans doute rencontré une jeune fille qui vous plaisait, et que vous auriez été content d'épouser.

— Tu l'as deviné, mon garçon : j'avais rencontré ta mère, la fille au père Van Schepdael, et je l'ai conduite à l'autel quatre mois après. Mais revenons à toi. A quelle occasion mademoiselle Véronique t'a-t-elle parlé de cela? Lui avais-tu dis que tu n'avais pas encore songé à te choisir une femme?

— Non, mon père, cela est venu comme cela tout seul, dans la conversation, par hasard.

— Comment, par hasard?

— Mais oui: mademoiselle Véronique s'informait de toutes les personnes qu'elle a connues à Montaigu, quand elle était sous-maîtresse à l'école du village; elle me parlait des filles de la veuve Nioul, du mariage manqué d'Eulalie avec le fils Van Antemboer, et comme je lui disais que moi, si j'aimais une jeune fille, je ne renoncerais pas à l'épouser parce qu'elle aurait quelques écus de plus ou de moins, Véronique m'a demandé si je pensais à me marier aussi, et si je n'avais pas encore trouvé une femme à ma convenance. Puis nous en sommes venus à parler des leçons qu'elle m'a données quand je suivais l'école d'adultes, de mon application à l'écouter et à profiter de ce qu'elle m'enseignait, du plaisir qu'elle prenait à «l'instruire, et d'un tas d'autres choses encore.

— Et toi, qu'est-ce que tu lui as répondu quand elle t'a dit que tu étais d'âge à prendre femme?

— Ce que je lui ai répondu ?

— Oui.

André ouvrit la bouche et la referma sans prononcer une parole.

— Eh bien? demanda le pèreTuerlinckx.

André hésita.

— Tu lui as donc répondu quelque sottise, pour ne pas oser le répéter?

— Non.

— Parle donc, alors.

— Eh bien, reprit André prenant son courage à deux mains, je lui ai dit que si, parmi les filles de Montaigu, de Sichem, ou des villages circonvoisins, il y en avait une seule qui pouvait lui être comparée, mon choix serait tout de suite fait, et que je la demanderais en mariage.

— Bah ! s'écria le père, au comble de la surprise, c'est là ce que tu lui as dit ?

— Oui, mon père.

— C'est drôle. El mademoiselle Véronique, qu'est-ce qu'elle t'a répondu?

— Elle n'a pas eu le temps de me répondre grand'chose, car c'est justement à ce moment-là que madame Biervliet l'a appelée pour lui parler de ses fermiers. C'était au tournant de la route.

— Ainsi si tu rencontrais dans la commune une fille qui ressemblerait à mademoiselle Véronique, tu voudrais te marier avec elle?

— Qui lui ressemblerait, oui, et qui serait douce, bonne, aimable et instruite comme elle.

— Ah ! ah ! mon gaillard, ce n'est pas une paysanne que tu veux; et il te faut une demoiselle, instruite, bien élevée, avec de belles robes et des chapeaux à plumes. Tu n'es pas mal bâti, c'est vrai, et ta figure est de celles dont les femmes peuvent se contenter quand elles ne sont pas trop difficiles. Mais après? es-tu un monsieur? Y a-t-il quelque chose qui te distingue des autres paysans du village? Es-tu riche? sauf un petit sac d'écus que j'ai mis pour toi en réserve, et qui était destiné à te racheter de la conscription si tu avais tiré un mauvais numéro, tu ne possèdes rien de rien : tu n'as que tes deux bras pour travailler la terre. . .

— Eh bien, interrompit André, mes deux bras, cela ne suffit-il pas? Ne suis-je pas courageux aussi, et ferme à la besogne, et piochant dur, et jamais fatigué? Est-ce que ça compte pour rien?

— Je ne dis pas cela.

— Vous-même, mon père, quand vous vous êtes marié, aviez vous autre chose que votre activité tt votre ardeur au travail? Ma mère elle-même étaitelle riche? Non n'est-ce pas? Vous n'en avez pas moins fait honneur à vos affaires, et bien élevé vos enfants. Eh bien, je ferai comme vous.

— C'est parfait, et je n'ai pas grand'chose à répondre à tout cela. Il ne te reste donc plus qu'à trouver la jeune fille jolie, bonne, douce aimable et instruite, taillée sur le patron de mademoiselle Véronique.

l NE IDËE DE FEUMIER.

André soupir.».

— (la ne x'ia pas facih', je le crains, conliiuia le père Tuerlinckx avec une niiaïue de nio(|uerie linandc, car les Jeunes lilles taillées sur ce patrunlà ne se trouvent cerlaineinent pas dans le pas d'un cheval. Mais cnlin. avec le temps peut-èlre qu'en cherchant i)ieo. un finirait....

x\n(lré secdua la trie.

— Non? tu cr(ds qu'on n'en liouverait pas! Au fait, c'est possilile. Alors, lu cours le ris(|ue de rester garçon t*j Me la vie.

— Vous vous moquez de nmi. mon père.

— Moi! Pas du tout; au coniraire. J'ahonde dans ton sens; et je nie ileniamle si je ne connaîtrais pas (|uelqne part une fdle à marier qui aurait quelque ressemldauce avec le modèle (|ue tu préfères. Mais non. malheureusemenl, je ne connais personne : à moins que....

— Quoi donc?

— M;iis oui, c'esl cela; c'est simple comme bonjour. (Comment n'y ai-je pas songé plus lût? Seulenu'nt il y a un obslacle.

— Une voulez-vous dire, mon père? demanda André qui r.e savait plus si son père plaisantait ou s'il parlait sérieusemen', et qu'ahurissaient toutes les |)hra<es éiiigmaliques du fernuer Tuerlinckx. De ([uel olistadft parlez-vous?

— De quel obslalde? De l'âge d'abord : pour faire des époux assortis, il convient que le mari soit plus âgé que sa l'enime, tandis (ju'ici ce serait le coniraire. Et puis il y a aussi la question du consentement, car le tien seul ne suffit pas, il faut encore celui de...

— Mais, au nom du cifd, de qui parlez-vous, mon père? s'écria André avec impalience, on dirait f|uo vous cherchez à me tourmenter à ]dai- .vir.

— Eh! nigaud f|ue lu es, ne comprends-tu pas que je te parle de inademoisellc Véroni(|ue ellemême? Puisqu'elle te plall laiit, puisque tu la trouves si parfaite el (pi'il te seud)le (|u'aucune aiitre femme ne peut lui élrc comparée, je me demande s'il n'y aurait aucun moyen de te faire épouser cette merveille uui(|ue, el si les trois ou quatre ans (|u'elle a de |ilus que lui ne >oiit pas un premier el sérieux obstacle?

— Quoi mon père, vous j-eriez assez bon...?

— Pour le donner mademoiselle \ éronicjue pour femme si elle y consentail? PourijiKÙ pas? Elle est un peu plus âgée que loi, mais elle est plus jeune en ajqtarence que les paysannes de vingt ans qui se sont à moitié u>ées dans les Iravaux de la campagne : je rends autant que; toi justice n ses qualités et à la bonlé de son caractère. Tu vois (|ue, de mon côté, cela va tout seul.

— Ah ! mon (lier père, que vous êtes l)on !

— Sans doute, je suis bon? n'est-ce pas la meilleure manière d'aimer b's gens, (|ue d'être bon pour eux? Mais la question est de savoir si Véroni(|ue voudra de toi pour mari, el si elle n'a p is déjà rencontré à Louvaiii quel(|ue jeune bourgeois dont elle se sérail éjirise.

— Ce serait un bien grand malheur! répondit André d'un Ion navré.

— liai) ! bah ! Tu auras lout le temps de te désoler, si lu apprends qu'il y a là autre chose qu'une simple sup|iosi!ion de ma pari. D'ailleurs, le consenlemenl de Véronique n'est pas le seul dont nous avons besoin : il nous faut encore et surtout le consentement de madame Van IJiervliel, el, celuilà, je crains bien qu'il ne soit difficile à extirper. Jamais elle ne consentira à seséparer de Véronique.

— Hélas ! non ! dit André avec un gros soupir.

— Cesse donc de pousser des soupirs comme cela; on croirait (jue lu as envie de faire tourner le moulin du voisin Comme; tu sais cependant bien qu'il ne moud pas le dimanche.

— Mon père...

— Tâche plutôt de trouver le moyen d'obtenir le consentement de madame Diervliet. Ne me parle plus maintenant; je vais y réfiéchir sérieusement, et lu sais que (juand j(! veux réiléchir, j'ai besoin (ju'on ne me trouble |ias les idées.

Malgré sa simplicité apparente, le père Tuerlinckx était un homme de beaucoup de sens et d'une grande finesse. Il avait compris tout de suite, aux premiers mots d'André, (|ue la jeune gouvernante de madame Van Biervliet avait fait sur l'esprit de son fils une impression qui ne datait pas d'hier, et il s'était dit que l'impression des deux jeunes gens, malgré leur différence d'âge, serait pour son fils un bonheur inespéré, parce (|ue mademoiselle Véronique ne manquerait pas de faire d'André un homme au-dessus du commun des paysans. I*eut-ôlre même qui sait? réussiraitelle à le faire parvenir dans une brillante [tosition. Tandis (jue si André épousait la lille lie quelque laboureur, il resterait lui-même un paysan toute sa vie, bêchant le sol comme son |>ère et sou grand-père, courbé sur la glèbe, et toujours à la merci d'une mauvaise récolte ou d'un nuage chargé de grêle.

.Mais comment faire réussir le projet d'une pareille union? Par quel artifice de diplomatie amener madame Van Ili.Tvliet à se séparer de Véronique.

Tuerlinckx avait beau se creu>er la cervelle, il ne trouvait rien. Sous l'rffort d»- la pensée en travail, son front se creusait de nombreuses rides et des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux.

UNE IDEE DE FERMIER

Il s'essuya le visage en poussant un profond soupir.

Tout à coup sa physionomie s'(5claira. Une idée qui lui parut lumineuse parut jaillir de son cerveau en fermentation, et il dit à son fils en lui tapant amicalement sur l'épaule.

— Garçon, je crois que j'ai trouvé.

— Quoi donc, mon père ?

— Tu ne devines pas? Le moyen d'obtenir le consentement de madame Van Biervliet.

— Vraiment ! et quel est-il ?

— Tu es trop pressé; tu sauras (;a tout à l'heure : je dois y réfléchir encore afin de m'assurer qu'il est bon. Et s'il est bon, comme je le crois, il ne restera plus qu'à décider mademoiselle Véronique. Ça, c'est ton affaire.

— Ah ! dit André d'un air découragé, je n'oserai jamais lui en parler.

— Pourquoi donc cela, nigaud ? elle ne te mangera pas, sois tranquille.

— Oh ! non, je le sais bien : elle ne se fâchera même pas : elle est si bonne et elle m'a toujours montré tant d'amitié.

— Eh bien, alors?

— Oui, mais, songez donc, mon père, un lourd paysan comme moi épouser une belle demoiselle comme elle, si instruite, si élégante et qui parle si bien.

— Cette belle demoiselle n'est-elle pas ellemême la fille d'un simple paysan comme moi? D'ailleurs, n'est-ce pas elle-même, ce matin, qui t'a dit que tu étais en âge de te marier, et qui t'a donné l'idée de prendre femme? Tu ramèneras la conversation sur le même sujet; tu lui rappelleras encore une fois les leçons et les bons conqu'elle t'a donnés, et ainsi, tout naturellement, tu seras amené à lui faire connaître tous les sentiments que tu éprouves pour elle.

» Il me semble que dans tout cela il n'y a rien qui puisse la blesser.

— Non, mon père, mais c'est égal, je ne puis pas à mon aise, et rien qu'en y pensant, j'ai la gorge aussi sèche que si j'avais fait six lieues de chemin dans un tourbillon de poussière.

— Dans tous les cas, prépare toi, car voici la grand'messe qui finit : la foule se répand déjà sur le cimetière; ces dames ne vont pas tarder à sortir de l'église.

En effet, au bout de quelques minutes, madame Van Biervliet et mademoiselle Véronique sortirent de l'église, et se dirigèrent vers l'auberge de la Licorne où les attendaient les fermiers qui venaient payer leurs fermages à la vieille dame.

Tuerlinckx et son fils qui avaient attendu la fin des offices assis sur un banc dans le cimetière, se levèrent à l'approche des deux femmes et entrèrent

à leur suite dans la salle basse de la Licorne

Cette salle, qui servait do cabaret, était remplie d'une trentaine de villageois vêtus de blouses b'eues et coiffés de casquettes de drap.

Ils étaient assis autour de tables chargées de verres de bière, et presque tous fumaient de courtes pipes de terre qui répandaient dans le cabaret une fumée tellement acre et opaque qu'il fallait y être depuis quelque temps avant de parvenir à discerner les objets, et que les nouveaux arrivants se sentaient pris d'une irrésistible envie de tousser.

Il en fut ainsi de madame Van Biervliet et de sa compagne. L'odeur du tabac les saisit à la gorge, et elles se mirent à tousser si fort, surtout la vieille dame, que l'aubergiste leur offrit de passer immédiatement dans l'arrière-salie qui servait de salle à manger aux pèlerins de distinction lorsque par hasard il s'en présentait à la Licorne, ce qui n'arrivait pas souvent, il faut le dire, car la Licorne n'était qu'une auberge de troisième classe, qu'une voyageuse moins avare que madame Van Biervliet n'aurait certainement pas choisie pour y tenir ses séances. Mais elle trouvait son compte à ce choix, et elle se disait que ses fermiers, en la voyant descendre dans une auberge de si peu d'apparence, ne la croiraient certainement pas aussi riche qu'elle ne l'était réellement, et qu'ils mettraient moins d'insistance dans leurs réclamations.

Madame Van Biervliet s'installa donc avec mademoiselle Véronique et les deux Turiinckx dans celte arrière-salle. La vieille dame, sa gouvernante et André prirent place autour de la table sur laquelle on étala le livre des fermages, les quittances de loyer préparées d'avance, du papier blanc pour prendre des notes et inscrire les réclamations reconnues fondées, une petite sacoche de cuir, et des sacs de toile bise destinés à contenir les écus.

Le père Tuerlinckx se tenait à la porte et faisait l'appel des fermiers qui entraient l'un après l'autre, comptaient lentement leur argent sur la table, et regardaient minutieusement la quittance que leur remettait mademoiselle Véronique, bien que la plupart d'entre eux eussent été fort embarrassés de lire ce qu'elle contenait.

André recomptait l'argent et le remettait en piles, puis madame Van Biervliet le faisait disparaître dans les profondeurs de ses sacs de toile, pendant que Véronique pointait sur le registre les noms de ceux qui avaient payé.

Le défilé des fermiers et les opérations de la recette durèrent à peu près deux heures. Quatre fermiers seulement avait manqué à l'appel : mais comme madame Van Biervliet avait été prévenue, et, que tous ceux qui étaient présents avaient payé

JliU

UiNE IDEE DE KERMlEll.

rubis sur l'ongle, elle était à la lin de la séance d'une liuineur cliarnianle, et elU' invita ::;ènie Tuerlinckx l'i Sun lils à paitajjer le inoileste rejias ([u'elle s'était l'ail préparer, ce que le malin paysan n'accepta (|u'après toute sorte do laçons et de cérémonies.

Ouand le lepas lut achevé, comme il restait prés de deux heures avant le moment de se mettre en route pour reprendre le train, madame Van Hiervliet donna à sa gouvernante la permission d'aller rendre visite à ses anciennes amies, Tuerlinckx donna à son fils l'ordre de servir de guide à mademoiselle Véroni(|ue. Il voulait rester seul avec la vieille dame pour discuter avec elle l'exécution d'un plan i|u'il avait conçu.

Comme il s'y attendait, elle ne manqua pas de lui jiarler de la prochaine expiration de son hall et de l'impérieuse nécessité où elle se trouvait d'augmenter ses locataires, à cause de l'augmentation toujours croissante de ses charges.

Tuerlinckx commença par jeter les hauts cris. 11 lit valoir, avec une adresse digne d'un avocat consommée, toutes les raisons excellentes pour lesquelles il luisemblaitexorbitanl. injuste, inhumain, impossible, que madame Van Uiervliet exigeât de lui une nouvelle augmentation de loyer après toutes les dépenses (ju'il avait faites el tout le mal qu'ils s'était donné, son lils Antiré et lui, pour donner à la terre de sa propriétaire une plus value <jue d'autres n'y eussent certainement pas donnée.

A la lin ce|)endant il laiblit dans sa résistance, et, teignant d'être vaincu par l'opiniâtreté de la vieille femme, il déclara qu'il était prêt à subir les nouvelles exigences, mais à la condition expresse «ju'elle lui accordât une faveur qu'il allait lui demander.

— Quelle faveur demanda madame Van r.iervliet, laquelle?

— Voici, madame. .Mon lils André connaît parfaitement tous les travaux de la culture : il est certainement un des meilleurs cultivateurs de la

comnmne, Mais il y a une chose qu'il ne connaît pas bien, et (|u'il brille du désir d'apprendre.

— (juoi donc ?

— L'arboriculture, madame, et la sylviculture. .Mon lils me répèle tous les jours (|ue s'il connaissait ''art du pépiniériste, la culture îles arbres à fruits et la culture forestière, il n'aurait pas son rival dans tout le canton, et qu'il serait bientôt un des premiers cullivaleurset fermiers de la contrée.

— Eh bieji?

— Eh bien, madame, toutes ces choses là, il ne peut pas les apprendre tout seul, et ici il n'y a personne pour les lui enseigner. Mais à Louvain, il y a des pépinières, un jardin botanique (|ne je suis allé voir un jour, et tout ce qu'il faut pour apl>rendre l'agriculture. Et voici ce (lueje vous propose : vous donnerez à mon fils une petite chambre chez vous ; votre maison est si grande i|ue cela ne ne vous gênera pas du tout Vous lui donneriez également la nourrituie, et en échange il serait votre jardinier, il aiderait mademoiselle Véroni(iue à tenir ses comptes; vous lui laisseriez assez de temps libre pour suivre les leçons de linstitul agricole, et moi, en revanche, je vous payerais l'augmentaiion (jue vous me demandez. Qu'est-ce que vous pensez de ma proposition?

L'idée ne déplut pas à la vieille dame. Mais naturellement elle ne l'accepta pas tout d'abord. Elle discuta, dipusta, ergola, mais, bref, elle finit par consentir, à la grande joie de Tuerlinckx, qui ne lui dit pas un mol de ses espérances secrètes.

Et (juand André revint avec mademoiselle Véroni(iue on leur fit part de ce (|ui avait été convenu.

L'arrangement ne déplut pas à la pauvre tille, quant à .Vndré, il fut au comble de la joie. On décida que quinze jours plus lard il irait s'installer à Louvain chez madame Van Biervliet.

Je vous raconterai un jour ce qu'il advint du séjour du jeune paysan de .Monlaigu chez la vieille bourgeoise de Louvain, et de quelle manière les projets du père Tuerlinckx reçurent leur exécution.

FIN 1) ' r > K IDEE 1) K ï E II M I E II

Jean prit la main de la jeune Lucie, (l'âge 4.)

LE PAYS DE L'OR

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