‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 5 sur 225 · I,KS SERFS UE FLAN DUE · texte numérisé non relu

I,KS SERFS UE FLAN DUE

neveu dans s;\ prison. Mais ses eiïorls avaient échoué. Le duc ne le recevrait que le lendemain matin, et personne ne pouvait pénétrer auprès du prisonnier, hormis Ks juges.

Le hanc des Eclievius (lait réuni au hourg et aUait prononcer son arrêt.

Tout à coup un frisson nerveux agila madame Van der Hameide, et elle s'écria tout efiVayée :

— 0 mon Dieu, si les échevins le condamnaient à mort !

— Madame, dit Adolphe en lui prenant Lrmain, ne vous tourmentez pas inuiilement. Et vous, ma belle Alcidis, séchez vos larmes. Ne savons-nous pas comment le banc des Échevins juge habituellement de semblables affaires? pourquoi serait-il plus sévère pour Gauthier que pour d'autres ?

— Vous avez raison, Adolphe; mais je suis mère : le danger que court mon fils me trouble l'esprit; des visions effrayantes se dressent devant mes yeux. Je vois réchafaud,le bourreau...

Alcidis poussa un cri d'effroi...

— Non, mon enfant, ne t'effraie pas; ce sont de vains rêves. Ton frère nous sera rendu. Nous allons recevoir la nouvelle dt; son acquittement. Mais l'incertitude seule est un supplice pour le cœur d'une mère.

— Ecoutez, on frappe à la porte. C'est le messager ! s'écria Adolphe.

Tous se levèrent pleins d'espoir.

Adolphe voulait courir au devant du messager, lorsque la porte s'ouvrit et livra passage à un vieillard tout vêtu de noir. L'expression de tristesse de son visage les fit trembler.

— Seigneur bailli, vousvenez vous-même ! Oh ! parlez, parlez, quelle nouvelle apportez-vous?

— Une triste nouvelle, madame ! le banc des Echevins a rendu son jugement !

— Dieu ait pitié de nous ! Et ce jugement, (juel est-il?

— Prenez courage, mes pauvres amis, tout espoir n'est pas encore perdu.

— Mais ce jugement, ce jugement ?

— Ce jugement, dit le vieillard d'une voix sourde et les yeux pleins de larmes, c'eA une condamnation à moil !

Un cri d'angoisse retentit, et madame Van der Hameide tomba évanouie dans les bras du prêtre, qui la déposa sur un fauteuil.

On s'empressa autour d'elle, et elle ne tarda pas à reprendre ses sens.

— Mon enfant, mon beau et fier Gauthier, gémit-elle. L'échafaud, le bourreau, la mort! 0 Dieu miséricordieux, c'en est trop, laissez-moi mourir.

Elle pleurait à chaudes larmes. Adol|)he, Alcidis èl le prêtre lui-même pleuraient aussi.

Le bailli attendit un uïoment pour laisser passer cette première ex|)losion de la douleur maternelle, puis il reprit :

— C'est un grand malheur, mes;imis; mais tout n'est pas perdu, il y a un moyen infaillible de sauver Gauthier.

— Un moyen de sauver mon tils ? oh ! je vous en supplie, indiquez-le moi, mon ami.

— Vous le connaissez, madame, se soumettre à la volonté du duc.

— Mon noble fils épouser une fille de basse extraction ? Oh ! jamais, jamais !

— Non, non, jamais cetle honte ! dit Alcidis.

— Alors, c'est son arrêt inévitable, madame.

— Mon malheureux ami a repoussé cetle union avec indignation, dit Adolphe, La crainte de la mort ne lui fera pas accepter ce qu'il a refusé à son prince irrité.

— Vous vous trompez sans doute, chevalier, dit le vieillard. Si vous aviez, comme moi, vu Gauthier au moment où on lui a lu sa condamnation, si vous aviez vu son désespoir et entendu ses plaintes? vous penseriez autrement.

— (Jue vous a dit mon pauvre fils? consentiraitil à ce mariage?

— Il ne m'a rien dit, madame, car je n'ai pu lui parler. A quoi bon vuus répéler ses plaintes? ce serait vous affliger inutilement. Il pouvait encore espérer en l'indulgence du duc. Maintenant il ne le peut plus. Je suis convaincu (ju'il se soumettra.

— Non, non, s'écria la noble dame qui se regimbait contre la cruelle nécessiié, tout n'est pas encore perdu. Nous échapperons à cetle mésalliance. Les duchesses m'ont promis d'intercéder pour Gauthier. Le duc ne pourra résister aux prières de sa mère et de sa fille.

— Il m'est douloureux de vous ôler cette espérance, dit le vieillard ; mais, dans la cruelle extrémité où vous êtes, je ne dois pas vous cacher la vérité. Je viens de chez le duc, à qui j'ai été chargé de porter le jugement. Les deux duchesses l'ont supplié devant moi : elles ont prié et pleuré. Rien n'y a fait; il n'y a plus d'espoir. Vous ne connaissez pas le duc : il est inébranlable comme un roc. Rien ne peut le faire changer, quand il a pris fermement un parti. Décidez-vous, madame, sauvez votre fils de la mort, les instants sont précieux, demain matin à cinq heures la sentence doit être exécutée.

— Mon fils sur l'échafaud, c'est impossible !

— Acceptez cette union, madame !

— Déshonorer pour jamais notre illustre maison, notre race sans tache.

— Mais, madame, si votre fils mourait par la main du bourreau, sa mort ne serait-elle pas pour vous une honte éternelle. Des deux côtés, c'est la

iO

LES SERFS DE FI.ANDUE

lionU'. Et une mère peut-elle hésiter quand il s'apit de la vie de sou fils ?

— Ma pauvie sii'ur, ilil le chan(»ine, il l'aut vous soumettre, si pénible que cela vous semble ; il laut accepter ce mariage. L'écliafaud est une honte que rien n'elTaee. Tout le momlf saura (|ue cette union avec une paysanne lui est imposée par linllexible Volonté du duc. Sauvez la vie de votre fils ; les nobles n'auront pour lui (|ue de la pitié.

Madame Van der llameide et sa lille luttèrent ([uelque temps encore, mais elles finirent par se rendre aux raisons qu'on leur donnait; vaincues et fondant en larmes, elles consentirent enfin. Mais comment ap[)rn(her de dautbier pour le décidera se soumettre aussi à la volonté du prince.

D'après le bailli, ce n'était pas la plus grande difficulté à surmonter. La jeune fille et son père avaient repoussé celle union avec éiieriiie. 11 fallait leur consentement |)our contenter le duc. Kt s'ils le refusaient ?

— Avec de l'argent nous obtiendrons tout de ces gens-là, dit madame Van der Hameide. Nous ne regarderons pas au cliilTre : il s'agit de la vie de mon fils.

— ,\h! madame, vous ne les connaissez pas, dit .\dolphe.

— .\ucun sacrifice ne me coûtera pour mon fils. Demain, je ferai chercher ces rustres, ou même j'irai les trouver, et je leur offrirai lanl d'argent qu'ils accepteront à deux genoux.

— Demain, il sera trop lard, madame.

— Mais comment les trouver encore aujourd'hui?

— Ils sont logés à l'Élépliaut (ior, au bout de la rue Saint-Jean. Je vais les chercher.

— Et s'ils refusent de venir?

— Ne suis-je pas le bailli de Bruges. Tout le monde n'est-il pas tenu de m'obéir? Attendez avec calme. Dans un quart d'heure je serai de retour. Je ne leur dirai pas ce (jue vous voulez leur proposer. Les prières d'une mère au désespoir auront plus de pouvoir sur eux que mes conseils.

Il sortit à ces riiols. Le chanoine s'elTorva de consoler et de rassurer les deux dames. Mais Adolphe, (|ui connaissait celte étrange race des Kerles, craignait leur obslinalion. 11 fut résolu (|ue le chanoine, que son caractère sacré devait faire écouler avec respect, serait chargé de prendre la parole.

Lorsque le bailli ramena pAerland, sa fille et Lucas .Neliszone, madame Van der llameide et sa fille ne purent retenir un mouvement d'aversion.

Les trois Kerlc^ s'inclinèrent légèrement, mais sans timidité. On ne lisait dans leurs yeux que la défiance el l'hostilité. Le bailli avait dil invoquer son autorité pour les amener, et ils craignaient

qu'on ne leur lendit un piège. Ils n'avaient pas oublié non plus le regard de haine et de mépris (|ue leur avaient jeté la mère et la sieur de (lauthier dans l'anticbambre du duc.

— Messieurs, dit le vieux Thomas d'un ton très calme, on nous a contraints de venir ici. Que nous veut- on?

— Nous voulons vous faire une prière et une proposition, bonnes gens, dit le chanoine en s'avançant. Soyez bons et prenez pilié d'un pauvre chevalier; Il est coupable, et nous déplorons du fond du cœur ses torts envers vous. Dieu ne refusera pas de pardonner au pécheur. Serez-vous moins miséricordieux que lîii? Cdiassez île votre esprit le désir de la vengeance.

— Nous ne désirons point la veni^eance, mon révérend père, répondit Thomas. Peut-être seraitce notie devoir d'exiger la punition du meurtrier de mon pauvre fils, mais nous sommes chrétiens. Si l'on ne demande que notre pardon, nous le donnons au coupable. Est-ce tout? alors qu'on nous laisse retourner à notre auberge.

— Non, ce n'est pas tout. Kcoutez-moi patiemment et avec indulgence. Savez-vous que notre illustre prince a permis que le sire Van der llameide fut traduit devant le banc des Echevins?

— Nous le savons.

— Eh bien, le banc des Echevins l'a condamné à mort. Demain il doit monter sur l'échafaud.

— Nous le regrettons. Nous ne voulions pas sa mort, répondit froidement Thomas, La loi est cruelle; mais que pouvons-nous y faire?

— Ayez pitié du désespoir d'une mère. La perte de son enfanl serait pour elle le coup de la mort.

— Je le sais, dit le vieillard d'un air sombre; j'ai été frappé de ce coup-là, et mon cœur en saignera toujours.

— Vous seuls pouvez sauver le malheureux chevalier, vous seuls. Vous êtes chrétiens, ditesvous. Dieu vous voit et vous entend. Heslerez-vous insensibles?

— Nous sommes prêts à aider à le sauver, nion père. Qu'avons-nous à faire pour cela?

— Le duc a promis de lui (aire grâce à la condition qu'il épousera votre fille. Vous avez repoussé cette union.

— Certes, et nous la re[)oussons encore avec la même énergie! s'écria Thomas avec colère.

— Epouser le meurtrier de mon frère! Jamais! s'écria lîegga.

— Jamais, jan)ais! répéta Lucas.

— Ne prenez pas de résolution précipitée, bonnes gens, reprit le prêtre. Si vous restiez inllcxibles,

I le sang du chevalier retomberail sur vos têtes, et j Dieu vous demanderait compte de votre dureté. ' .Nous vous demandons un grand service, un sacrî-

LES SEUl'S DE l' LA i\ !)!!!•;.

Quelques personnes étaient assises autour de la table. (Page 47.)

fice pénible. Aussi nous sommes prêls à vous en récompenser généreusement et à vous donner autant d'argent que vous voudrez, pourvu que vous consentiez à ce mariage que nous impose à tous l'inébranlable volonté du duc. Sauvez le pauvre chevalier.

— De l'argent? ricana Thomas.

— Assez pour vous mettre à l'abri du besoin.

— Nous avons toujours gagné notre pain à la sueur de nos fronts, nous le gagnerons encore, répondit fièrement le vieillard. Je ne vends pas le sang de mon fils pour de l'argent!

Madame Van der Ilameido comprit qu'elle n'avait pas affaire à des gens aussi grossiers qu'elle se l'était imaginé. Elle surmonta son aversion, et d'une voix suppliante :

— Bonnes gens, ayez pitié de ma douleur. Consentez, je vous donnerai deux cents écus d'or.

— Je ne veux pas de votre argent, madame, grommela Thomas.

— Cinq cents?

— Non!

— Mille, deux mille?

— Pas pour tous les trésors du duc!

— Et vous, ma bonne fille, venez à mon aide, s'écria la mère de Gautier en tendant les mains à Begga. Vous êtes femme; votre cœur ne sera pas insensible à la prière d'une mère. Sauvez mon fils, je vous aimerai comme ma fille.

— Votre douleur m'arrache des larmes, madame, répondit Begga éinue; mais épouser le meurtrier de mon frère, c'est impossible, impossible!

Madame Van der Hameide se laissa tomber sur une chaise en poussant un cri désespéré.

— Mais vous êtes donc de pierre! s'écria le bailli avec indignation. Vous restez insensibles aux

LES SERFS DE FLANUHE

pricTos, aux lanncs de celle mère désespérée! Quel orgueil insensé vous aveugle? Vous oublie/, ([ui vous êtes et qui elle est, celle (jue vous laites pleurer sans pillé.

— Nous ne l'oulilions pas, ré[)li(iua le vieillard, et c'est pourcjuoi rien ne peut nous faire accepter ce mariage.

— Ne comprene/vous point que par votre refus vous signe/ l'arrêt île niorl du jeune i^eigneur, que vous devenez ses bourreaux, que c'est vous qui versez son sang? Allons, soyez mieux avisés. Renoncez à cette folle obstination que vous regretteriez toute voire vie. .Accepte/ le trésor qu'on vous offre volontairement et de bon co'ur.

— Ne nous parlez plus d'argent, dit le vieux Thomas. Le désespoir de cette n(d)le dame me désole. Nous sommes prêts à tout, excepté à ce mariage. Nous irons, s'il le faut, nous jeter aux pieds de notre gracieux duc, soit seuls, soit avec vous. Nous lui dirons que nous sommes satisfaits, que nous avons tout pardonné... Mais ce mariage! non, jamais!

.Mcidis s'approcha de Uegga qui pleurait et ne levait plus les yeux. Elle lui prit la main :

— Vous pleurez! vous avez pitié de notre affreux sort. .Mon frère est coupable; mais n'est-ce pas son amour |)0ur vous qui l'a égaré? Soyez miséricordieuse, sauvez-lui la vie! Acceptez sa main, devenez ma sœur!

Begga sangiolail tout haut, mais elle secoua la tète en signe de refus.

La jeune demoiselle, presque folle de désespoir, prit aussi la main de Lucas.

— Kt vous, jeune homme, s*écria-t-elle, vous paraissez bon et compatissant. l'ardonnez-nous la triste mort de votre frère; conjurez voire sœur de consentir.

— Noble demoiselle, répondit Neliszone en pleurant, je donnerais mon sang pour pouvoir vous satisfaire; mais je ne suis pas son frère; je suis son fiancé. (]e mariage serait ma mort.

.\lcidi> poussa un gémissement et se jeta en sanglotant au cou de sa mère.

Adolphe de son côté essaya de les fléchir, mais tout fut inutile.

Le chanoine qui, pendant quelque temps, était resté plongé dans ses réflexicms, se leva tout à coup et dil avec un sourire joyeux :

— .Mes amis, rien n'est perdu. Dieu, à qui j'ai adressé une fervente prière, vient déclairer mon esprit. .l'ai trouvé le moyen de sauver Gautier.

— Parle/, parle/!

— Kh bien ! le duc veut que Gantier épouse cette jeune fille. Il l'épousera en effet; mais ce ne sera (ju'un semblant de mariage. Ou plutôt, — jf m'e\prime mal, — le mariage sera réellement

célébré, sans aucune solennité cependant, mais aussitôt après, je partirai pour lîome avec mon neveu, et je me fais fort d'obtenir de notre Saint- Père qu'il casse cette union imposée par la force disproportionnée. Gautier n'aura pas vécu un seul insiant sous le même toit (jue sa fernnn', et il me sera facile de faire anéantir ce mariage incomplet. Les nouveaux époux en resteront donc unis en apparence que pendant quelques mois, puis chacun d'eux recouvrera sa pleine liberté. Et, si Begga veut donner sa main à ce jeune homme, son promis, rien ne pourra l'en empêcher. Mon neveu échappera ainsi à la honte et à la mort.

La mère et les parents de Gautier applaudirent vivement ; mais le vieux paysan secoua la tête d'un air sombre et désapprobateur.

— Quoi! vous refusez? s'écria le bailli irrité. C'est donc par vengeance que voulez faire monter le jeune gentilhomme sur l'écliafaud?

— Seigneur bailli, vos amères paroles ne m'épouvantent pas, dit Thomas Evertand. Je suis père, et connais mon devoir.

— Que craignez-vous donc? Croyez-vous que ce res[)ectal)le prêtre soit capable de vous tromper?

— Je crois à votre sincérité, seigneur, mais je crains un mécompte que vous n'auriez pas le pouvoir de redresser. Si ma fille devait rester unie au chevalier, nous en mourrions de désespoir, elle et moi.

— Et moi aussi, sanglola Luca<.

— Vous n'avez donc j)as compris M. le chanoine?

Parfaitement; mais si le pape refusait de rompre le mariage?

— Soyez sûr qu'il ne refusera pas, dit le chanoine. Un mariage im;osé par la force, subi des deux côtés comme une nécessité inévitable, n'est même pas légal et ne peut être maintenu.

— C'est égal, je re^'use.

— 0 ciel! vous resteriez impitoyable? gémit madame Van der llameide. Quoi! vous seriez le bourreau de mon pauvre enfant? Oh! laissez-vous fléchir, voyez mes larmes, ayez pitié de moi. Vous recevrez deux cents écus d'or. Plus encore si vous l'exigez.

— Acceptez, acceptez, souffla Neliszone à l'oreille de sa [tromise; nous nous marierons plus tard, et nous serons riches, très riches.

La jeune Alcid s saisit les mains de Pegga et la supplia de se laisser fléchir. Ilegga vaincue, joignit ses prières à celles de madame Van der llameiile et de sa (ille; Lucas se mil également de la partie, si bien (\n'ii la (in Thomas Evertand, après une longue et énergique résistance, céda aux suj)plications de sa fille et de Lucas, et se déclara prêt a faire tout ce que lui dirait le bailli. Cette

LES SEUFS DE FLANDRE

victoire remplit de joie toute la famille de Gautier. Au moment où le vieux Kerle allait se retirer avec sa fille et Lucas, le bailli les retint en disant :

— Encore un mot : personne ne peut rien savoir de ce qui a été projeté et arrêté ici, car si le duc venait à l'apprendre, il serait impitoyable, et messire Gautier monterait sur l'échafaud. Que chacun croie que nous nous soumettons simplement à la sentence.

— Nous comprenons cela fort bien ; soyez tranquille à ce sujet, seigneur bailli.

— A demain donc, un peu avant neuf heures. Je viendrai vous chercher, et nous irons tous ensemble chez le duc.

Le lendemain matin, lorsque madame Van der Hameide et sa fille, ainsi que les trois pauvres habitants de Winghene entrèrent dans l'antichambre du palais, ils furent frappés de surprise et d'angoisse en voyant désertes et silencieuses les salles ordinairement remplies de la foule brillante des courtisans et des pages. Qu'est-ce que cela signifiait? Que pouvait-il être arrivé?

Un page apprit à madame Van der Hameide atterrée que le duc était parti de bon matin pour rÉcluse, afin de veiller aux apprêts de la réception de sa royale fiancée, et qu'il reviendrait on ne savait quand, peut-être le soir.

La mère de Gautier faillit s'évanouir.

— Madame, lui dit le bailli, vous avez tort de vous désespérer. Partez à l'instant pour l'Écluse. Vous y serez en moins de deux heures.

— Oui, oui, partons à l'instant; ne perdons pas une minute, mes amis.

— Attendez un moment, ma sœur, dit le chanoine. Peut-être pourrai-je maintenant voir mon neveu ; si je vous apportais son consentement, son salut serait certain.

Grâce à son habit religieux, le chanoine parvint à pénétrer jusqu'auprès du commandant de la garde qui veillait sur le prisonnier.

— Mon bon Conrad, lui dit-il, ne repoussez pas ma prière. La vie de mon pauvre neveu peut dépendre de votre bon vouloir. Je viens lui conseiller de se soumettre à la volonté du prince, et d'accepter ce mariage.

— Ce serait inutile, mon révérend, le jeune homme ne veut pas en entendre parler.

— J'ai à lui dire des choses qui le décideront;

— Je regrette de devoir vous refuser, mais personne ne peut communiquer avec le prisonnier. Il y va de ma tête.

— Mais je suis prêtre; on ne peut pas refuser à un condamné les secours de la religion.

— Il est déjà venu un prêtre dans la prison. Le jeune chevalier est préparé à l'éternel voyage.

— 0 ciel, le duc aurail-il avancé l'heure de l'exécution?

— Non, mon révérend, c'est pour aujourd'hui à cinq heures.

— Et quel est le prêtre qui a préparé mon neveu à la mort?

— Je ne puis vous le dire.

— Quel excès de précautions cruelles ! Et rien ne peut me donner accès auprès de mon neveu?

— Rien, mon révérend, aussi je vous supplie de quitter le palais sans retard.

Le chanoine retourna auprès de madame Van der Hameide et lui fit part de son insuccès. On se décida donc à partir sur le champ pour l'Écluse. Une voiture fut attelée où prirent place la noble dame et sa fille. Thomas Evertand et sa fille montèrent à cheval, et l'on partit ventre à terre.

Lorsque la pauvre mère éplorée arriva à l'Écluse, vers midi, le sire de Ghistelles qu'elle rencontra lui apprit que le duc était arrivé le matin, en effet, mais qu'il était allé faire une excursion sur la Zwen, et delà dans la mer du Nord. Il fallait donc attendre son retour. Contretemps fâcheux qui mit la patience de la noble dame à une rude épreuve.

Enfin, au bout d'une heure et demie, on aperçut de loin l'embarcation du duc qui rentrait au port.

Le duc Charles, en rentrant en ville, aperçut de loin la vieille dame, et lui fit dire par un de ses officiers qu'il était prêt à lui donner audience.

Elle s'empressa de se rendre à l'invitation et trouva le prince entouré dune dizaine de chevaliers et de conseillers. Il souriait et paraissait de joyeuse humeur.

La mère de Gautier et ses compagnons s'agenouillèrent devant lui el attendirent dans cette humble posture qu'il daignât leur adresser la parole.

— Levez-vous, madame, et vous aussi, bonnes gens, dit le duc avec un sourire aimable. Vous nous apportez sans doute une nouvelle qui doit nous réjouir. Confirmez notre espérance, parlez, madame.

— Redouté seigneur, répondit madame Van der Hameide, Votre Altesse a daigné promettre à mon fils de lui faire grâce s'il consentait à épouser cette jeune fille. D'abord une pareille mésalliance

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nous ellVayait lous, même ces braves gens. Mais depuis, mieux avisés, nous venons implorer votre pardon el vous diro que nous nous soumettons à viilre voloiilr soiivfraim'.

— Ainsi, brave homme, vous avez consenti à ce mariafie? demanda le duc avec mcliance,

— Oui. monseigneur.

— Ile votre plein i:ré ?

— De mon plein i:cé.

— El vous, ma Mlle, |)ersonne ne vous a contrainte?

— Personne, gracieux sei.i^neur.

— Cela nous étonne. Hier encore vous disiez (}ue celte union vous ferait mourir de clia.^-rin lous les deux. Croyez-vcms mainlenani (ju'elle peut vous remire heureux?

— Ce (\m nous rendra heureux, monseigneur, répondit le vieillard d'une voix ferme, c'est l'idée que nous rendrons le bien pour le mal, et que nous conserverons ainsi à cette noble dame son fils unique.

— C'est très beau de voire jiart. \'ous des de braves cœurs. Nous souhaitons ardemment de pouvoir faire grâce au chevalier... Votre fils, madame, est donc décidé à se soumettre à noire volonté? sans rélicence et en pleine sincérité, n'est-ce pas?

— .Mon fils, monsei.Lrneur? balbutia madame Van der llameide en hochant la télé. Personne n'a pu l'approcher, et m li-niéme je l'ai tenté sans succès.

Une expression de dépit assondtril le visage du duc.

— Kn effet, dit-il, nous n'y pensions pas. Jusqu'à ce ma'in, le jeune homme a obstinément refuse. Si vous n'avez pas à m'annoncer son consentement, que venez-vous faire ici, madame?

— J'espérais obtenir de votre bon coeur la gr;\ce de mon pauvre enfant, dit la mère de (lautier dune voix Iremblanle, mais je sens mainlenani, à mon grand chagrin, que je dois attendre encore. Que Votre .Mlesse me permette de parler à mon fils : je le déciderai bien à se soumettre liumblemenl à la volonté de son stmverain.

— El vous croyez réussir, madame? Tout est possible, mais nous n'y comptons pas. Vous semblez ne pas douter du succès? I*ossèderiez-vous donc no loosen suprême de convaincre volrc fils?

— Oui, MiMiix'iguueur, un moyen infaillible.

— Et df (pielle n.ilure est-il ce ino\en ' Madame Van der llameide frémit et pAlit.

— Vous ne répondez pas?

» ^ ous vous Iromjif'z vous-même, madame. Votre fils a déclaré baulenient, à plusieurs reprises, qu'il ne pliera pas.

— Grâce! grâce! prince magnanime! bégaya la pauvre mère en pleurant. Ce que j'ai à dire à mon (ils est le plus cher secret de mon cœur déchiié. Je vous en su|.plie. peiniellez-inoi de le garder.

— Soii, madame, vous désirez voir votre fils pour lui donner de bons conseils, n'est-ce pas? C'est bien, nmis vous le permetlons. .Mais ne négligez rien pour triom|)her de son obstination, car nous vous le déclaions : s'il ne se soumet pas, le bourreau exécutera la sentence du banc i\es Echevins, el la ville de l{rn,i:es apprendra, par cet exemple, (jue dans nos Etals il ne suffit pas d'élre noble et d'une famille illustre pour jouir de l'impniiilé. Vous allez recevoir sur-le-champ noire aiilorisatioii écrite, car vous n'avez pas de temj)s à [lerdre, si vous ne voulez pas arrivei' trop tard.

11 allait s'éloigner, mais madame Van der llameide se jela à ses pieds en s'écriant :

— Ah! monseigneur, ayez pitié de moi. Si mon fils se soumet, qui retiendra la main du bourreau en votre absence? Uonnez-moi du moins un de vos chevaliers pour m"accomj)agner et faire relarder...

— Inutile, interrompit le prince. Nous parlons nous-mème dans (|uel(jues inslants. et nous serons à Bruges avant vous. Allez, madame, hàlez-vous Nous souhaitons de tout cœur que vous réussissiez, sans cependant l'espérer. Adieu.

Le prince fit signe à son conseiller Antoine Michel, et sortit avec lui. Ce dernier revint bientôt avec un parchemin scellé qu'il remil à la noble da'ne. Celle-ci, sans perdre une minute, salua les chevaliers et s'éloigna avec sa suite.

Au moment où madame Van der llameide el ses compagnons, dans leur course précipitée, approcbaienl de Damme, ils entendirent derrière eux un galo|> furieux de chevaux. Ils se retournèrent et virent arriver à fond de train, dans un nuage de poussière, le duc Charles et ses chevaliers dont le soleil faisait élinceler les armures d'acier.

La mère de dautier et ses compagnons se rangèrent sur les accotements de la roule, et le duc, en passant au galop, leur lit un léger salut plein d'encouragement.

En traversant Damme, madame Van der llameide entendit, non sans elfroi, l'horloge de la ville sonner quatre coups. Il ne lui restait |dus qu'une heure pour sauver son fils.

Adolphe Van Eerneghem et Lucas Neli.szone, tous deux à cheval, les attendaient sur la route aux portes de la ville. Sans laisser au fiancé de sa fille le tcm[ts de linterroger, la noble dame lui dit sans ralentir sa cour>e :

— \ ite, Adolphe, suivez- nous, nous n'avons pas une niinule à perdre. Le duc nous a permis

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de voir Gautier dans sa prison. En avant, en avant.

Ils n'avaient pas échangé vingt paroles lorsqu'ils rentrèrent à Bruges. A mesure qu'ils approi-haient du centre de la ville, ils furent contraints de uiodérer leur allure; car il y avait tant de uionde sur pied que, malgré leurs appels, ils ne pouvaient avancerlibrement sans risquer d'écraser les femmes et les enfants.

La vue de cette foule descendant vers le marché comme un torrent, leur inspirait une terreur mortelle et les faisait haleter d'inquiétude. Ils comprenaient à quel sanglant spectacle la curiosité poussait le peuple de Bruges... Mais, Dieu merci, il n'était pas trop tard. Madame Van der Hameide serrait sur sa poitrine la grâce de son fils; le bourreau n'accomplirait pas cette sanglante besogne.

Lorsqu'elle descendit devant le palais, elle trouva un héraut d'armes chargé par le duc de la conduire auprès de son fils avec sa suite.

Sur l'ordre du capitaine Conrad, le geôlier ouvrit la porte de la prison qui cria sur ses gonds; un cri de joie retentit, et Gautier tomba dans les bras de sa mère.

Mais, lorsqu'il aperçu Begga, son père et Neliszone, son visage se couvrit de confusion d'abord, puis il recula de deux pas et leur jeta un regard hautain comme pour leur demander ce qu'ils venaient faire là.

— Ma mère, ma mère, soupira-t-il, je vais mourir; mais pourquoi ces gens?...

— Mourir? interrompit la noble dame en serrant convulsivement son fils dans ses bras pour étouffer ces affreuses paroles sur ses lèvres, mourir! Non, non, mon Gautier, tu vivras, nous t'apportons la délivrance avec la liberté.

— La liberté ? Ah ! si c'était vrai ! Le duc m'at-il donc fait grâce ?

— Pas encore, mon fils, mais il te la fera.

— Sans conditions ?

— Ses conditions, il te les a fait connaître luimême, mon fils.

Gautier pâlit ; un éclair d'indignation brilla dans ses yeux.

— Quoi, ma mère, dit-il d'un air sombre, et vous, ma sœur, vous avez pu espérer que je courberais la tête devant l'injustice du duc? Moi, prendre cette fille pour femme? Jamais, jamais. La mort sur l'échafaud est moins ignominieuse.

— 0 Gautier, mon enfant, tais-toi. Tu consentiras, c'est certain.

Un sourire amer fut la seule réponse de Gautier. Sa mère lui prit la main, et, pour ne pas être entendue des gardes et du geôfier qui attendaient à la porte, elle l'entraîna dans un coin de la prison

oii elle lui parla longuement à l'oreille, pour lui faire part du projet adopté.

Tous les assistants les regardai»mt en frémissant d'effroi, car le jeune homme ne cessait de secouer la tête d'un air mécontent, et de se mordre les lèvres.

— Ah ! venez tous à mon aide, il refuse d'écouler mes supplications! s'écria tout à coup la pauvre mère, qui se jeta en sanglotant au cou de sa fille.

Mais le jeune homme ne leur en laissa pas le temps : il fit un pas vers eux, et dit d'un ton calme et solennel :

— Ma mère, pardonnez-moi l'affreuse douleur que je vous cause. Mon amour pour vous, mon respect pour le nom de mon père m'obligent à repousser votre conseil. Si je meurs sur l'échafaud, la postérité saura que j'ai été victime d'une cruelle justice. Notre écusson n'en sera pas terni, et les chroniques ne raconteront pas que votre fils, dernier rejeton d'une race illustre, n'a pas eu le courage de préférer la mort à la honte.

Madame Van der Hameide et tous ses compagnons étaient tombés à genoux, et levaient leurs mains suppliantes vers le chevalier.

— Épouser cette fille? racheter ma vie au prix d'une lâcheté, déshonorer mon nom et la chevalerie tout entière? Non, ma mère, plus tard vous me mépriseriez ; maintenant au contraice, vous honorererez et vous bénirez ma mémoire, car vous pourrez dire avec orgueil : j'avais un fils qui fut digne du nom de son père et de mon amour.

Puis, se tournant vers Begga, il ajouta :

— Et vous, jeune fille, vous, gens de Winghene, vous avez pitié de mon sort, je vous en remercie et vous demande pardon de tout le mal que je vous ai fait. Je déplore mon égarement, mais, ni mes regrets, ni les larmes de ma mère, ni la crainte de la mort, rien ne peut me faire oublier que je suis chevalier...

Un tintement de cloche retentit.

— Malheur, malheur! Cinq heures sonnent, gémit madame Van der Hameide. Vite, vite, Gautier, sinon, il est trop tard.

— Il est toujours trop tôt pour devenir un lâche, ma mère, répondit l'inflexible jeune homme.

— Écoute, écoute, on vient te chercher... Pitié, pitié, mon enfant!

Et elle se traîna à genoux à ses pieds.

En ce moment, le duc parut avec une garde nombreuse. Le bourreau l'accompagnait, le glaive nu.

— Eh bien, messire Van der Hameide, demanda-l-il, est-ce notre volonté ou la vôtre qui prévaudra? Que choisissez-vous? notre grâce ou la mort?

■iG

LES SKIU S I)K FLANDRE.

<iaiiti( r s'avan(;a la lélc liautf.

— Seigneur duc, tlil-il d'une voix ferme, vous êtes mon souverain et je vous ai lonjjlemps aimé et respeclé comme c'était mon devoir. Mais à présent, devant le },'laive du bourreau, qu'il me soit permis de vous dire toute la vérité sans crainte. Je suis coupable, très coupable; mais vous, au lieu de proportionner la peine à mon crime, vous voulez couvrir mon nom de boute, et vous me condamnez à l'échafaud. Votre but est d'bumilier la cbevaierie pour ("aire plaisir aux gens du peuple; mais NOUS n'y réussirez pas, monseigneur, b'autres encore sauront mourir comme moi pour protester contre votre injustice, (le (|ui trioiii|)liera ici, monseigneur, ce n'estni votre volonté ni la mienne, c'est riionneurdela chevalerie.

— Assez, téméraire, assez ! s'ocria le duc, les yeux enllammés de colère ! Poiinjuoi avez-vous oublié alors que vous portiez un nom illustre ? Vous êtes un ravisseur et un meurtrier...

Tous les assistants se traînaient aux pieds du prince irrité en criant grAce, madame Van der llameide embrassait ses genoux.

— Paix ! s'écria-l-il, silence sur votre vie ! Et, se tournant vers Gautier, il demanda :

— Vous refusez donc notre grAce? C'est bien la mort ijue vous choisissez?

— La vie à ce prix serait une lâcheté : je préfère la mort ! répondit (laulier (|ue sa mère et sa sœur essayaient en vain de retenir.

— Ainsi soit-il! dit le duc en faisant un signe de la main. Gardes, qu'on le conduise à l'échafaud. Bourreau, que votre glaive atteste devant le peuple mon inexorable justice !

Le jeune gentilhomme fut entraîné hors de la prison.

Un cri terrible résonna sous les voûtes, et madame Van der llameide tomba sans mouvement à l'endroit même où elle avait serré son fils sur son cceur pour la dernièie fois.

n.-» DKS SERFS DK F I. A fi D H K

LE (lOUTTKIlX.

LE GOUTTEUX

Cela se passait il y a vingt-cinq ans au moins. Si nous ne nous trompons pas, c'était en l'année

Dans ce temps-là, parmi les hommes de lettres anversois, — la plupart jeunes gens spirituels et aimant à bien vivre, — la coutume s'était introduite de faire de temps en temps une petite excursion dans les bruyères et les sapinières profondes de la Campine, pour s'y rafraîchir l'imagination par le spectacle de cette nature primitive, et pour recueillir des impressions poétiques.

Un de ces écrivains flamands, en revenant d'une excursion de ce genre, sonna, en passant à Sckildes, à la porte du notaire de l'endroit qui était une de ses bonnes connaissances.

Il ne voulait que lui dire bonjour et lui serrer la main en passant; mais le notaire l'accueillit avec une explosion de joie, le prit par le bras et le conduisit, sans autres explications, dans sa salle à manger.

Quelques personnes étaient assises autour de la table, chargée de fruits et de sucreries, restes d'un festin qui tirait à sa fin. On y vovait en outre de nombreuses bouteilles et une armée de verres de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Ces joyeux convives connaissaient probablement le nouveau venu au moins par son nom, car lorsque le notaire le présenta et l'invita à prendre place, tous, sauf un, se levèrent de leur chaise le verre à la main, le remercièrent du plaisir qu'il leur faisait, et burent à la santé de l'auteur de tant de jolis ouvrages sur la Campine, qu'ils étaient heureux de voir au milieu d'eux.

Le nouveau convive les remercia en quelques mots. Puis tout le monde se rassit, et la conversation reprit son cours joyeux. L'éloge du noble vin de Bourgogne y jouait un rôle considérable.

L'écrivain avait beau regarder tous les hôtes du notaire, il ne se souvenait pas d'en avoir jamais rencontré un seul quelque part. D'après ce que le notaire lui apprit par la suite, il y avait là un brasseur, un bourgmestre, un tanneur, un vété-

rinaire, un médecin et un propriétaire rentier, dont la plupart demeuraient dans les villages environnants. Les deux derniers attirèrent particulièrement son attention.

Le premier, c'est-à-dire le médecin, qui s'était contenté de faire une simple inclination de tête pour saluer l'entrée de l'écrivain, était un homme déjà vieux, d'une grande taille qui semblait exagérer encore la maigreur de ses membres et la pâleur de son visage aux joues creuses.

Tandis que ses compagnons parlaient souvent tous à la fois et ne pouvaient modérer les épanchements de leur gaieté bruyante, il les regardait avec un sourire froid, comme si ce qu'il voyait et entendait autour de cette table ne lui inspirait que pitié et dégoût.

La fumée bleuâtre qui se dégageait en spirales des cigares de la Havane remplissait la chambre comme d'un brouillard. Le docteur seul ne fumait pas; et, comme pour braver et railler les autres, il ne buvait que de l'eau claire.

Le rentier, quoiqu'il fût son concitoyen et son bon ami, se moquait bruyamment de cette sobriété exagérée; mais le docteur lui répondait avec le plus grand calme :

— Dites ce que vous voulez, mes amis; moquezvous de ma sobriété; riez de ma maigreur; je n'ai jamais été malade.

— Oui, mais en revanche, vous n'êtes jamais bien portant, dit le rentier avec un gros rire. Une belle vie, en effet; j'aimerais autant être couché au cimetière.

— Pauvre ami Bats ! répliqua le docteur, puissiez-vous ne jamais regretter d'avoir si imprudemment repoussé mes conseils ! Mes joues ne sont certainement pas fleuries; vous, au contraire, vous avez l'aspect rubicond d'un chou rouge. Les vieilles gens comme nous meurent plutôt d'une surabondance que d'un manque de sang. Moquez-vous de moi tout à votre aise, et riez tant qu'il vous plaira. Rira bien qui rira le derniei'.

En effet, la figure du rentier Bats était aussi rouge et aussi enflammée que s'il s'était tenu pendant de longues heures devant le four incandescent d'un souffleur de verre; et de plus son nez était

LE GOUTTEUX

luaibri- (lo taches cramoisies el violettes (|ui laisaieiil songera la palette d'un peintre.

Assurément les antres convives élaienl à ce mt)ment-l;\ tout autre chose (|ue pâles; mais pour l'iTlalanl»' coloration du front el îles joues, le rtMr lier avait incontestablement la palme. Il clait en mcme temps le plus jovial, le plus plaisant et le plus animé tic tous; il avait constamment le verre à la main, et de temps en temps il chantait ([uelques vers d'une chanson à boire.

Lai-sons les buveurs tl'cau tienibler Kl tiislcriicnl suivre leur roule; Au diable snucis et chagrin !

.Mon boulirur est d.iusle vin.

Dans le vin.

Dans le >iu.

Le docteur fredonna à demi-voi.x sur le même

air :

El puis arrive la f;i>ulle, La goutte, la goutte, Quelle en sera la lin !

— Taisez-vous, docteur l'eau claire, taisez-vous! s'écria le rentier. Vous chantez toujours faux. On ne devrait jamais vous appeler que (|uand on est à l'ngonie. Que me parlez-vous de goutte et que m'imi orte? Une kermesse vaut bien une mortification; plutôt une joie courte (|u'un long cha.i:rin... Haut les verres! Ce vieux Bourgogne est un vrai nectar.

La conversation roula encore quelques instants sur le même sujet.

Puis le brasseur se mit à parler d'un des récits villageois de l'écrivain, qui avait paru depuis peu, et qui, à ce qu'il disait, l'avait profondément impressionné. Il passa en revue dilTérents autres de ses livres et les apprécia, sinon avec un sentiment artistique très juste, du moins avec intelligence, et surtout avec beaucoup d'indulgence.

De celle conversation résulta la preuve que, des six personnes présentes, il n'y en avait r|ue deux (|ui eu-sent lu quebjue chose des œuvres de l'écrivain. Le docteur exprima l'avis que de pareils ouvrages peuvent être bons |)Our des enfants et de jeunes demoiselles, (|ui ne savent à quoi occuper leurs cerveaux Ivinplialiques, pour détourner leurs pensées d'objets plus dangereux; mais qu'ils ne sont pas dignes d'attirer l'attention des gens sérieux.

(ie jugement défavorable blessa sans doute très profondément l'écrivain; mais, par politesse, il cacha son rlé|iit sous un dédaigneux sourire.

Quant au rentier, il [)rit contre son insensible ami la défense de l'art el des écrivains en général. Il loua plusieurs des ouvrages du dernier venu, et parla, en homme qui a l'air de s'y connaître, des

événements qui s'y passent et des personnages (|u'on y rencontre. Il vanta tellemtMit le nuM'ite de ses descriptions de la (lampine et des mœurs de ses habitants, qu'il le lit rougir de joie el d'orgueil. .Mais combien la satisfaction du romancier fut de courte durée, et comme; il fut blessé dans son amour-propre, lors(|ue le rentier répondit à une quest on du brasseur :

— Non, je n'ai pas lu moi-même ces livres. Mais ma servante Catherine les lit, et elle s'y intéresse lellement, que souvent je suis obligé d'aller lui arracher des mains, dans sa cuisine, les livres de notre ami, si je ne veux pas voir brûler mon lôti. Elle est là à pleurer près de son ouvrage. Si jo la gronde, elle m'explique, pour se justifier, ce (|ui la fait larmoyer ainsi. Voilà comment il se fait (jiie j'ai aussi retenu (juelque chose de ces curieuses histoires... Mais lire des livres, moi? jamais. Ma bibliolhè(|ue, c'est ma cave. Il y a des livres de tous les formats et de tous les genres, même de dorés sur tranche, et j'en lis journellement deux ou trois jusqu'au bout. Cela fait du sang et rend le cccur sain.

Hientôt l'écrivain ne se sentit plus à son aise au milieu de ces gens qui, dans leurs aspirations positives et matérielles, faisaient si peu de cas de ses livres et des œuvres d'art. D'ailleurs, il était dans des dispositions d'esprit toutes différentes, et il voyait bien que sa présence finirait par leur être désagréable.

Comme l'heure approchait où la malle-poste d'Anvers allait passer sur la chaussée, il saisit ce prétexte pour prendre congé, et après avoir échangé une cordiale poignée de main avec tous les convives, même avec le docteur maigre, il leur dit adieu, et quitta la maison du notaire.

Près de l'entrée d'un village de la Campine anversoise, au milieu d'un vaste jardin, s'élevait une grande maison entourée d'une haie de branches de liêlre entrecroisées (|ui formaient un treillis impénétrable. Une grille en fer à |ii(jues dorées donnait accès à l'avant-rour, précédée elle-même d'un jardin dont les chemins à angles droits étaient bordés d'un ourlet (le buis. Des ifs taillés en forme de quilles étaient plantés çà et là dans le jardin, et leur feuillage sombre donnait à cette demeure isolée un aspect peu souriant. On se serait facilemwit cru dans le presbytère du village, si une écurie nouvellement construite et une remise abritant un tilbury n'avaient écarté cette supposition.

Il y régnait un silence si saisissant que l'on eut

LE GOUTTEUX

M. Bats avait vidé la bouteille jusqu'au fond. (Page'57.

dit que la maison était inhabitée. Il n'en était pas ainsi pourtant.

Dans une cliambre du premier étage, il y avait un lit dont les rideaux étaient ouverts : sur ce lit, un homme était couché sur le côté gauche; son regard fixe était dirigé sur une table oii l'on voyait une grande carafe d'eau et une fiole contenant un médicament. De temps en temps, la douleur lui faisait faire une grimace, et il grinçait des dents en grommelant une plainte, mais sans détourner les yeux et sans remuer les membres.

Cet homme devait être gravement malade, et souffrir depuis longtemps, car ses yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, et la peau de ses joues semblait soulevée par les os du faciès. Comme dernières traces de la santé dont il avait joui précédemment, on voyait sur chaque côté de son nez de petites veines bleuâtres dont

la fièvre n'avait pas encore épuisé le sang.

Si affaibli que parût le malade, les éclairs fugitifs de ses yeux et les contractions rapides de ses lèvres attestaient que son esprit n'avait point perdu de son activité.

Après un nouvel accès de souffrances, il était resté longtemps tranquille, et un sourire de contentement illuminait son visage, comme si ses pensées l'avaient conduit à quelque consolante découverte. Par un effort pénible, il éleva la main droite au-dessus de la couverture et saisit en tremblant un cordon de sonnette qui pendait à côté de lui. Un tintement se fit entendre au rez-dechaussée de la maison.

Une vieille femme — la servante probablement — ouvrit la porte.

— Ah! ma chère Catherine, donnez-moi donc à boire, soupira le malade. Je meurs de soif... Fi! fi! encore cet infernal poison! grommela-t-il en

Vîil.

LE GOUTTEUX

repoussant la iiiillei' (|iie la scrvaiito approchait de ses lèvres.

— .Mais, monsieur, répondit-elle avec un a<'cent de reproche, comme cela, vous ne {guérirez jamais. Le docteur espère heaucoiip de ce médicament.

— [.•' docteur ' dites plutôt le bourreau, lassassin. Ce (ju'il veut me faire boire est amer comme du liel, et au lieu d'étancher ma soi!" ardente, m'endamme le gosier, comme un feu dèvoiant.

— M llabels dit pourtant ([ue cela n'est pas désaj-réable à prendre.

— Il vous trompe, le menteur!

— Alors, monsieur, buvez une gor','ée de ce verre, c'est de l'eau fraîche,

— De l'eau?... .Vie! aie! mon jjenou ! s'écria le malale avec un mouve:nent d'horreur (|ui lui arrarlia des cris de douleur. Ue l'eau? Kloijinezvous avec cela! Plutôt mourir ilc soif.

— Je ne puis rien y faire : les instructions du docteur sont formelles, et je veux lui obéir : votre précieuse vio en dépend.

— Ci(d! mon i,'en(iu, ma hanche! je mourrai de dituleur. Catherine, la };outte remonte de plus en plus haut, .le ciois que je ne durerai plus longtemps.

— .Allons, monsieur, restez calme et ne vous remue/ pas, c'est encore ce qu'il y a de mieux pour vous, l'i-eiiez patience, M. Cabris viendra avant midi.

— Le docteur, •rrommela le patient entre ses dents. .\li! puisse l'impitoyable bourreau se noyer dans son eau claire!

Et, déçu dans respérance dont il s'était bercé un moment, il rentra la moin droite snus la couvertuie et se tint traii(|uille, ne donnant plus d'auties signes de soulfrance que queli|ues grimaces et grincements de dents.

\jH servante, sans ajouter un seul mot, prit place sur une chaise à côté de la table, tiia un livre de la po'die de son tablier, et se mit à lire avec une priifonde attention.

Pendant ce temps, le malade tenait les yeux (ixés sur elle et |)aiaissnit abseibé pai' de piofondes réllexinns.

— Catherine, dit-il enfin, mitiez (bmc ce livre de côte.

— Ab! monsieur, il est si beau! répondit la vieille servante. Je ne comprends pas bien tout ce (piil dit. mais c'est si beau pourtant !

— Oui, c'evt bon, je vous imis. mds je dois...

— Ali! monsieur, rii'tmme (|ui a cent ce livre-là parait tout cfniniitre. Il n'y a pas be.incmip d- si gramls esprits.

— Hall! enciiii iiiii' lii-loire à laiic iilt'i:n r les ftines sensibles?

— Non, c'est sur la naiiiic, sur fes plantes et sur les animaux.

— Allons, Catherine, (initiiez pour un instant ce que vous venez de lire, et écoulez atteiitiveiiient ce (|ne j'ai à sous (lire, .l'ai à vous parler de choses de la plus haute inipoilance... Aie! aie!!! c'est comme si on me fouillait les membres avec un fer rouge !

— Tenez-vous tranquille, monsieur.

— Non ! je dompterai ma souffrance. Approchezvous de moi.

La servante porta sa chaise près du lit.

— J'écoute, monsieuc, dit-elle.

— (Catherine, ma bonne Catherine, (iil le patient d'un ton (bdent, je sens bien que ma fin approche. Je vous ai caché jusqu'à présent cette désolante coinicliou; mais à (pioi bon nous dissimuler la triste vérité?

— Le docteur affirme pourfatil que vous allez beaucoup mieux, interrompit la servante.

— Il ne veut pas nous ell'rayer.

— Ali! monsieur, chassez ces vilaines idées. Depuis |)lus de quinze ans, vous avez bien souvent passé des semaines et même des mois entiers sur votre lit avec la goutte, et cliaciue fois vous vous en êtes |iarfaitement guéri. Pourquoi n'en serait-il pas de même celte fois-ci?

— 11 faut bien (ju'uiie fois soit la dernière, Catherine. Soyez-en siire, (|uoi que puisse dire le médecin pour nous abuser et nous consoler, c'est cette fois-ci (pii est la dernière. U(''jà le mal est monté jusqu'à mes entrailles et à mon estomac. S'il atteint le cœur — et il n'en est |)lus loin, ■ — on me trouvera mort subitement dans mon lit... Ne pleurez pas pour cela, Calheiine; nous devons tous sauter le pas à initre tour; les uns un peu plus tôt, les autres un peu plus tard.

— .Monsieur, monsieur, vous êtes sans pitié, dit la seivante d'un ton plaintif. Vous ne dites cela que |)our me faire de la peine.

— Vous vous trompez absolument, Catherine. J'aurais beaucoup mieux aimé me taire encore sur le (lan:.;er (|ui menace ma vie; mais je veux vous faire comprendre les raisons pour lesquelles je suis décidé à faire mon tesiament, et vous consulter sur cette importante allaire.

— Oh! non, monsieur, non, ne parlez pas de votre testament ; vous nu; laites trembler d'in(|uiétude.

— .Mais, innocente (jue vous éies, c'est surtout par intérêt pour vous ipieje dois y penser. Ne vous ai-je [).i>^ dit précédemment que je vous laisserai un legs de ((uatre mille francs?

- Oui, monsieur, et je vous suis profondément reconnaissante de votre générosité.

Kli bien, si je mourai-- à l'improviste, sans

LE GOUTTEUX

ni

avoir fait mon testament, vous n'auriez rien du tout, Catherine.

La vieille servante le regarda avec elTroi.

— Ne cra gnez rien, (jallierine, j'ai réfléchi toute la nuit à la chose et je me suis convaincu plus intimement encore que je ne puis pas descendre au tombeau sans avoir rempli mon devoir de gratitude envers vous. Ne m'avez vous pas servi depuis la mort de feu ma femme avec une fidélité qui ne s'est jamais démentie? N'avez-vous pas élevé mes enfants comme une véritable mère? Ne m'avezvous pas, dans toutes mes attaques de goutte, soigné et veillé avec une sollicitude rare? Toute votre vie, pour ainsi dire, ne s'est-elle point passée à mon service?... Et vous croyez que quatre mille francs suffisent pour vous récompenser d'un si long dévouement".'' Non, non, je vou'irais vous donner beaucoup plus.

— Ah! monsieur, tant de bonté, tant de sympatiiie pour voire vieille servante Catherine! s'écria-t-elle en levant les mains. Que Dieu vous bénisse pour votre généreuse intention.

— Je regretterais, Catherine, d'avoir à craindre que vous soyez obligée de servir mcore d'autres personnes après ma mort. Si je vous donnais par mon testament, non pas quatre mille, mais huit mille francs, vous pourriez en retirer un intérêt annuel de quatre cents francs et, dans notre village, qua're cents francs par an suffisent à une femme seule pour vivre à son aise, sans aller travailler. Donc, par cette libéralité, je remplirais ce que je considère comme mon devoir envers vous.

La vieille femme versait des larmes d'attendrissement et de joie, et exprima sa reconnaissance par des paroles profondément senties, tout en soutenant qu'elle était convaincue que son maître guérirait cette fois-ci comme les autres, et elle ajouta que son plus cher désir, à elle, était de mourir au service de son bon M. Bats.

Un sourire entrou rit les lèvres du malade; il réprima un nouvel assaut de la douleur, et dit à Catherine :

— Ah! Catherine, vous diies que vous me souhaitez une longue vie. Pourquoi aidez-vous donc aussi à me faire mourir promptement?

— Moi, ô ciel! exclama la vieille servante avec un geste d'horreur.

— Oui, vous, Catherine. Probablement, sans le vouloir, sans le savoir même, vous avancez l'heure de ma mort.

— Mais, monsieur, on avez-vous donc l'esprit? Moi (jui dduneiais volomieis mon sang pour...

— Je n'ai (^ue faire de votre sang, et je ne vous le demaiiile pas. La seule cho^e que je vous demande, c'est de comprendre clairement la gra-

vité de mon état et de montrer un peu de coinplaisaïue et de bonne volonté pour votre malheureux maître. Vous me regarrlez avec inquiétude, et vous pensez que je deviens fou? Non, non; écoutez sans l)révention. L'estomac et les nerfs de riiomme, une fois qu'ils ont l'habitude d'être excités par une nourriture forte, se paralysent et s'atroi hieni, dès qu'ils sont privés pendant trop longtemps de cette excitation. Mes entrailles, mon estomac, mon cœur sont déjà à moitié morts... Il faut cependant si peu de chose pour leur rendre une vie nouvelle et une vitalité plus |)uissante. 0 Catherine, donnezmoi une autre preuve de dévouement que de vaines [laroles! Tous mes membres se contractent, il fait nuit dans mon esprit ; je hais le peu de vie qui me reste; je soulïre comme un damné. Vous, Catherine, vous pouvez me tirer du d'Sespoir, de la rage et du tombeau, où j'ai déjà un pied. Sauvezmoi, je vous en supplie.

La vieille servante le regardait en tremblant et d'un air de doute.

— Je puis vous sauver, moi? murinura-t-elle. Et que devrais je faire?

— Du vin, donnez-moi un verre de vin ! s'écria-t-il. C'est pour moi l'intelligence, l'espoir, le courage, la santé, la vie.

Catherine secoua la tête.

— Non pas cela, monsieur. Le docteur l'a strictement défendu, répondit-elle.

— Par pitié, ma bonne Catherine; il n'en saura rien.

— Impossible, M. Gabels dit que ce serait vous tuer.

— Rien qu'un petit verre, Catherine; pas de bourgogne; du bordeaux, de Linuffensif bordeaux.

— Mais vous sav-^z bien, monsieur, que je ne puis y consentir et que je n'y consentirai pas. Voilà au moins la dixième fois que vous essayez de m'entraîner par toute sorte de détours ou d'artifices à commettre cette fatale imprudence. Mais c'est bien inutile, je vous en avertis. Je ne veux pas me rendre coupable de contribuer à amener prematuréme it votre mort.

— Mais, imbécile que vous êtes, si le vin pouvait réellement me faire du mal, vous n'en hériteriez que plus tôt.

— Fi! monsieur, quelles paroles! Prêter à la vieille Catherine des sentiments si bas, d'aussi vilaines idées! Mus vous ne le croyez pas; vous vo liez me faire peur pour vaincre ma résistance; mais vous n'y parviendrez pas; si vous voulez du vin, demandez l'autorisation du docteur.

— Quoi! vous osez vous moquer de mon malheur! Le docteur se laisserait .irracher l'àme plutôt que de maccorder une goutte de vin, vous le savez bien... 0 Catherine, Cillierine, je vous

LE GOUTTEUX

en conjure, \ile, iloniiéz-inoi uit aeul NOiie de vin... Vous èles sans pitié! Vous avez le cœur de me laisser crever comme un chien, sans espérance, sans con>ol;(lionV Allons, ma chère Calheiiiie, soyez mieux inspirée. Voyez, je vnus en supplie les larmes aux jeux. Ah! IVinme sans entrailles, vous feij;nez d'avoir d»* la sympathie el tlu dévouement pour moi".' Tout cela n'est (|ue fausseté; votre cœur est dur comme une pierre. l'J je vous coucherais sur mon testament, je vous récompenserais pour une pareille cruauté? Non, je vous déshérite : vous n'aurez rien, rien!

La servante avait les yeux pleins de larmes et paraissait fort elVrayée, mais elle demeura muette.

— Entêtée que vous êles, vous aimeriez encore mieux me laisser mourir cpie de plier, grommela le malade dont les veux lançaient des éclairs. Je suis \otre mailre, c'est à moi seul (|ue vous devez obéissance... Allons, voyons, Caiherine, ma honne Catherine, aile/ me chercher un verre de vin : j'ouhlie tout, et nous redevenons bons amis... Vous vous taise/'? vous vous obstinez dans voire relus? Eh bien, je ne veux plus vous voir. Sortez de ma chambre. Éloignez-vous de mes yeux, vous dis-je. M'avez-vous compris?... ou avez-vous l'intention de me mettre en colère au point de me donner une attaque d'apoplexie?

Catherine se dirigea lentement vers la porte.

— Si vous osez repaiailre ici sans m'appoiler du vin, je vous ferai déménager aujourd'hui même! s'écria son mailre.

Kl le ne répondit pas.

— .Mais n'avez-vous donc pas compassion de mes souiïrances? ajouia-t-il d'un ton plus amical. Tenez, si vous revenez avec un verre de bordeaux, je vous rends mon affection et votre lei;s.

— Vous m'offririez tout ce que vous possédez, que je ne vous donnerais pas encore de vin, vous le savez bien, monsieur.

Et, secouant tristement la tête, elle sortit de la chambre de M. ISats.

Dans une chambre du second étage d'une [letite maison située dans un îles iauhourgs di' la ville d'Anvers, était assis un homme entre les «leux âges, devant une table couverte pêle-mêle délivres et de papiers.

La plume était tombée de ses doips. Son r.gard fixe se perdait dans le vide, comme relui duoe per>onne .lont l'esprit est entièrement absorbé par une pensée unique. Ue temps eu temps une étincelle s'allumait dans ses yeux, et une expression de colère pinçait ses lèvres.

Tout à coup il se leva el se mil à se piomener de long en large avec agitation. Au bout d'un instant, il s'arrêta au milieu de la chambre et, étendant le poing par un ne&le violent, il dit avec l'accent exalté et théâtral d'un comédien qui récite son rôle :

— L'indépendance? Dépouiller de sa langue, (le ses lois, de ses usages, de ses rno-urs, parce qu'elle est petite et impuis^allle, une nation qui depuis des siècles était libre et indépendante; lui voler ses trésors, la persécuter el loftprimer; lui marchei' sur la léle el la réduire eu servitude comme un vil troupeau d'esclaves...; voilà la liberté (|ue v(ms nous apportez!... Fraternité? Ce sentiment a-t-il...

Il se tut et tourna ses regards irrités vers la porte qui venait de s'ouvrir.

— Pour(|Uoi venez-vous me déranj^ei? grommela-t-il. Ne vous avais-ie pas dit que je voulais travailler et qu'on ne pouvait même pas m'appeler pour le dîner?

— Oui, monsieur, répondit la servante, mais voici une lettre (|ui parait très pressée; du moins c'est écrit sur l'enveloppe.

— Bien, donnez, el laissez-moi seul.

La servante sortit en haussant les épaules.

Il jeta la lettre sur la table et se remit dans la même posture qu'avant l'entrée de la bonne, comme s'il allait continuer son discours interrompu. Mais il n'y réussit pas; le iil de son inspiration était coupé.

— C'est à vous donner la fièvre, murmura-t-il. J'étais plein de mon sujet; cela allait fout seul, cela coulait de source. Dieu sait si toute ma matinée ne sera pas encore une fois perdue.

Il reprit la lettre avec un mouvement d'impatience, regarda un instant le mol UKjrute écrit en grandes lettres sur l'enveloppe, l'ouvrit et lut lentement, avec une surprise croissante, les liL'ues suivantes tracées d'une écriture tremblée :

« Mon estimable ami,

» Depuis qui! me fut donné de passer quelques moments agréables en votre aimable compagnie, une longue maladie a épuisé me-^ dernières forces; la mort peut me surprendre à l'improviste Je sens qu'il est de mou devoir de ne pas tarder à faire mon testament; mais l'ignorance où je suis de la façon dont je dni- le faire pour paraître devant Dieu sans que mon âme soit rliaigéedune coupable injustice, celle igiuuance et ce doute me tourmeiit-nt plus que je ne puis le dire. Je me méfie de^ ci.nseils (h' parents • t d'amis (|iii |teuvent avoir intérêt à m'induirt; eu erreur. Vos ouvrajjes, mon

LE GOUTTEUX

unique consolation durant ma pénible maladie, — m'ont donné la conviction que votre jugement est plus sain, et qu'il y a au fond de votre cœur un profond sentiment de justice. Ma confiance en vous est sans bornes. Exaucez la prière que vous adresse un ami sur le bord de la tombe. Venez à W..., favorisez-moi un moment de votreprécieuse présence; permettez-moi de vous exposer la situation de mes alîaires, et conseillez-moi. Je suivrai voire conseil, et j'attendrai alors avec une conscience tranquille (|ue Dieu me rappelle à lui. Vous viendrez, n'estce pas, car vous êtes bon et généreux. Je vous en supplie, accordez-moi cette dernière consolation ! »

{]n peu plus bas il était écrit :

« Dicté par moi à ma servante, mais signé de ma main tremblante :

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