‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 40 sur 225 · I.K PAYS DE L'on · texte numérisé non relu

I.K PAYS DE L'on

Uti soupir s'écliappide la poitrine du commis, et il leva vers le tiel un repar.l cliajrrin.

Quelcju'un ouvrit la porte ilu bureau. C'était un jeune homme assez solidement bâti, aux joues rouvres, aux yeux noirs et élincelanls; sur son visat;e ouvert brillaient la santé et la bonne humeur.

— .lean, mo:\ ami, tu seras {grondé, dit l'autre. Mon-^ieur est déjfi venu au bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence.

— Hall! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton Iri nnpliant. C'est décidé : je dis adieu au métier de gratle-papier et à cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de mi vie. Hourra! je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne reconnaissant plus d autre maître que Dieu et le sort!

— Oue veux-tu dire? demanda son camaratle stupéfait.

— Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche. Voici le prospectus d'une société française, la (jiUfQvnifniw: elle a fait faire toute sorte d'instruments pour exploiter les meilleures mines d'or en Californie. Là on l'on peut ramasser avec les mains le métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des oulils excellents et des procédés perfectionnés, l'eut devenir actionnaire c|ui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde cla>se, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de l'or recueilli. Là-bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la société procure à ses membres une bonne nouiriture et des maisons de bois confortable-:. Comme passager de troisième classe, on ne verse (|ue douze ci-nts francs; mais on ne reçoit alors (|u'une seule action. Mon père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire de la dalifoniicniic! Le navire h' Jouas est équi|)é par la ditlifornirnui': dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre autres un du llavre-de-Crâce, avec les oulils et les directeurs, qui doivent déjà être en mer pour recevoir là-bas les actionnaires.

Victor regarda son camarade avec des yeux élincelanls. Ce qu'il entendait le frap|tait de stupeur, car un sourire d'admiration illuniinail son visage rayonnant.

— Tu pars pour le pa\s de l'or! lu va> en Californie! murmura-t-il.

— I)ans deux semaines.

— Toi, toi, Jean! La soif de l'or l'a-l-idlo pris ainsi tout à coup?

— Oli! non: toi-même, Victor, lu m'as mis la tête à l'i nv.is en me parlant sans cesse du pays

extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je vois dans ce voya;.;e un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie du bureau; l'or n'estqu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon |)ère... Ah! ah! demain, je suis libre : ilemain, je deviens actionnaire de la Calil'uruienni': demain, je retiens ma place sur le navire le Jouas !

— Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. .Mon l)ieu, (|ue ne donnepais-je pas pour pouvoir être Ion compagnon de voyage !

— Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle . c Lucie n'a-t-il pas délaré vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais entreprendre un voyage en Californie?

— Kl ma mère, Jean?

— Oui, la mère... mais tu dois considérer que les parents sont tous les mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, ils nous tiendraient sousieurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux commencent à grisonner sur notre tète...

— Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, parle beaucoup de voyages lointains qu'il a faits en qualité de capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Kllem'a toujours aimé si tendrement! je n' peux pas lui enfoncer le poignard dans le cœur.

— Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen devoir s'accomplir le vccu de Ion cœur. Le capitaine et un rude gaillard, il n'a pas beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage (jue, si tu oses aller en Californii;, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce.

— Il m'a promis son consentement aussitôt que mes a|ti)ointenients atteindront deux mille francs.

— Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit av.int-liier qu'il serait obligé de réduire nos appoinlenienis?

Victor tint les yeux baissés sans rien dire.

— Tu as peut-être peur «lu long voyage? demanda l'autre.

— l'eur ! moi ?... s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois, je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage. Non seulement la Californie me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les contrées lointaines l'étoile d un meilleur avenir. Juge, Jean : ma ujère s'est iiriposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour po ivoir me donner une bonne éducation. Sa hoiiliqiie et mes appointements subviennent à peine à noire entretien. L'instant e>l |inuilaiit veau on le fruit de mon Ira-

LE PAYS DE L'OR

vail devrait rapporter quelque cliose pour donner un peu d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie ? Qui est-ce qui soupire plus ardemment que moi après celte terre promise? Le bien-être de ma môre et mon propre bonheur ne sont-ils pas h\? Et n'ai-je pas des raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au milieu de l'adversité et de la souffrance !

— Mais (ente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu le condamnes loi-même à rester toute ta vie à pâlir devant cet éternel pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de l'homme; voir le monde, contem pler chaque jour de nouvelles merveilles, se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!... Et alors, après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or pour enrichir tous ceux que nous aimons !

— Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...

— Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne idée! nous partagerions là-bas, comme ici, le bien et le mal...

— Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends monsieur qui vient au bureau.

— Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.

— Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait.

Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail.

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