‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 41 sur 225 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut, regardant d'un œil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était le Jonas, équipé par la société française la Califor7iienne : le premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement découvert.

Le pont du brick fourmillait di-jà de passagers qui agitaient à tout moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les Ilots leurs cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fêle à laquelle les hai)itants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la plupart des Français des départements du Nord, et que très peu de Belges se fussent laissé séduire par le brillant appât de la Californienne.

Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou fous.

En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le lieu où se trouvaient les barques.

— Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà le Jonas qui attend avec impatience.

— Que Dieu le protège ! dit en soupirant le vieux bourgeois.

— Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude ! au contraire, soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet : vous n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais où reste donc Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est arrivée?

— Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois.

— Vois, Jean, ils viennent là-bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer lorsqu'elle est seule.

— Tant mieux, mon frère.

— Comment cela?

— Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami Victor. Cela me réjouit pour lui.

Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se montrèrent bientôt au coin

LK PAYS DK L'on.

(le la rue. ('"étail une dame déjà vieille, (|ui iiiaicliail en parlant à cùlé d'un jeune homiiit' et lui pressait la main avec une lendiesse in(|uièle, pendant (jue lui (liri},'eait vers le 7o//^/.s\ |tavoist'' comme aux jours de ié\e, des yeux on brillait une joyeuse excitation.

Derrière eux venait nu homme avec des joues tannées et de larires favoris, (|ui donnait le bras à une très jeune fille au visage charmant et délicat, et s'elTorçail de lui faire comprendre, en rianl et en plaisantant, (|u'un voyai:e en mcrM'tlail pas plus dangereux (lu'une petite excursion à llruxellos par le chemin tlo fer.

— Victor, Victor, dépéclie-toi! on lève déjà l'ancre là-basî s'écria Jean, (|ui se tenait debout dans une barrjue. On nous annonce qu'il n'ya plus de temps à perdre.

Lorscjue la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui allait dans quelques minutes lui enlever, [>our toujours peut-ê!re, son fils bienaimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa eu san L:lotant dans ses bras. Ce tendre embrassementémutprofondément Victor, et il s'edor^-a de consoler et de tranquilliser sa mère afiligée par de douces paroles, et en lui promettant pins d'aisance l'I de bonheur pour ses vieux jours.

Il fut resté longtemps encore sur le cœur de sa mère, sourd à l'appel île son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté, criait plus fort que jamais (|uc la barque ne pouvait attendre plus lonj;temps.

Victor prit la main de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra par un long regard jusqu'au fond de son cœur; ses yeux demandaient : « .M'altendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas? » La demande et la réponse devaient être toutes les deux très émouvantes, car un torrent de larmes roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme s'illumina dune joie extrême.

Le marin prit Vi< lor par le bras et l'entraîna vers la bar(|ue. Le jeune homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus ardentes paroles d'amour.

— Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon lils; je prierai [lour loi tous les jours, toutes les heures. .Ne m'oublie pas! n'oublie pas la mère!

Victor descendit dans le canot : les rames plongèrent dans le fleuve... En ce moment. o:i vil accrmrir de loin un jeune homme qui agitait ses bras au-dessus de sa tête, avec des gesles inquiets, et (|ui criait :

— .Mtendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suisDonat Kvvik ; j'ai payé mon passage; il ra\itqne j'aille aussi au pays de l'or!

Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naif ou béte, el siirlinil ses grandes mains et ses membres robustes el trapus, indiquaient qu'd avait ([uitté les travaux des champs pour courir également apiès la fortune.

Son premier pas ne lui cependant |ias heureux. Dans sa crainte que le canot ne pailit sans lui, il sauta avec une piécipilalion aveugle sur le bord du léger es(|nilet culbutadans l'eau la lélelapremière.

Un malelol le saisit par les cheveux ; un second, aidé de .lean, le tira dans la bar(iue, au milieu des éclats (le rire el des applaudissements des bourgeois réunis sur le (|nai.

Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotla la lèle, rejeta une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait :

— Camarades, il y a, pardieu ! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux : je nage comme une anguille...

Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des rames, Donat Kwik tomba en arrière sui- un banc el se cramponna avec frayeur au bord de l'embarcation.

Cet incidenl avait à peine détourné du (piai lattenlion de Victor, l'endanlcjue la barcjue s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le regard dirigé vers l'endroit où sa mère el Lucie lui faisaient toute sorte de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, lésâmes aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles.

Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père el à son frère un dernier adieu retentissant, agita son chapeau el poussa un hourra triomphant (ju'on entendit jusque près des maisons du quai.

Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il saula debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras avec tant de force, queJean sentit l'eau monillersa poitrine. 11 éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, cl s'écria :

— Ah çà! mon gaillard, éles-vous fou ou gris?

— Je crois, en elfet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, réjiondit l'antre. II y a de la lionne bière à .\nvers, de lafoite bière...

— Ne voyez-vous pasrjue vous me mouillez et <jnc vous abîmez mes vêlements?

— Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Dali! camarade, nous pourrons acheter là-bas autant d'habils (joe nous voudrons. De l'or par bronelles!

— De (|uel |tays èles vous?.\ voire langag(>, on dirait que vous venez de .Malines? demanda Jean.

— Vous l'avez {ircsquc deviné. Je suis Donat

LE PAYS DE L'OR

Kwik, un fils de paysan de Naltent-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit l'autre en bredouillant très vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais pas assez, à mon goût. J(î vais chercher de l'or. A mon retour, je me marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or, tant, tant, (juc je pourrai acheter tout le village!

Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde affection pour lui.

Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un morceau de papier imprimé :

— Camarades, voyez un peu ceci..., dit-il.

— Vous devenez ennuyeux avec vos camarades ! murmura Jean d'un ton courroucé.

— Eh bien, je dirai messieurs, puisque vous le voulez absolument, quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en main.

— C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit Victor.

— Oui, mais en francs?

— Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.

— J'avais peur, pardieu ! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier.

— En avez-vous beaucoup de cette espèce? demanda Victor en souriant.

Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à l'oreille des deux amis :

— J'en ai quatre : le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village; mais on ne peut savoir ce qui arrivera là- bas; la prudence est la mère de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or? Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier : il a une poire pour la soif, il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup trop malin quelquefois !

La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une salve d'applaudissements. Le Jonas avait déjà levé l'ancre et tendu ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une fraîche brise.

Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers; les canons du tort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris de triomphe, les quais retentissaient des sou-

haits de bonheur de la foule; et le Jouas glissa magestueusement en avant, au bruit du canon qui grondait et des gigantesques acclamaiions des milliers de spectateurs.

Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche comme un insensé, les bras levés et criait : « Hourra! houria! » d'une voix si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres passagers, pareils au braiment d'un àne. Comme il heurtait tout le monde, il recevait parci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à perdre haleine.

H remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux que comme une tache noire confuse. Donat passa la tète entre eux et dit grossièrement :

— Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire : Messieurs, avons-nous du chagrin?

— Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je te casse le cou, entendstu, Donat Kwik?

— Mais il n'y a pas là-dessous, dans la troisième classe, âme qui vive pour me comprendre! répondit Donat. Hs sont aussi stupides que des veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent même pas un mot de flamand.

— C'est égal, va-t'en, te dis-je !

Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes et grommela en lui-même :

— Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la bouche? Allons, allons, vive lajoie!... Hourra! hourra! vive la Californie !

Et, tournant sur lui-même comme une toupie, et balançant ses bras comme un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.

En ce moment, le Jouas tourna derrière la Tètede-Flandre, et la ville d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées.

— Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère.

— Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est commencé. Hourra! buvons un coup là-dessus! L'avenir nous appartient.

Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de

LE l'AVS DE l/On.

leurs espiTaiices en buvaiil un verre «laii^ l'eiilio- })oiit. \r Jiitiiis ilescendait le cours de l'Iisca'il jiis- <|u°à la hauteur de Callou, uù on laissa tuinbcr lancre pour attendre la marée du lendemain.

Le capitaine. inalj,'ré son air dur et sévère, se munirait Ibrl aimable envers les passai,M'rs. Il semblait les encourager à passer encore la dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main aux uns. oiïrail aux autres d'excellents ci};ares. et fit même monter quelques bonteilles de rhum, pour en verser un verr»; à ceux ([ui le désiraient, l'n murmure a|)probaleur s'élevait sur son passage, et le cri de : u Vive noire brave capitaine! » relenlissail autour de lui.

Pendant ce temp-, les matelots échangeaient entre eux des reitards mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine cachaient un secret.

Le capitaine laissa les [)assagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir; mais alors il leur (il comprendre, avec bonté, que chacun devait aller se coucher dans la cabine (pii lui était dési-^née. On ai !a les g' ns falii^ués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin sur le pont.

Vtrs niinuil, les barques (juittèrenl silencieusement le l»àlin)ent cl se dirigèrent vers la côte Hamande de l'Kscaut, puis revinrent aussi myslériensemenl avec de nouveaux passagers. Innnédiatemenl après, les marins, s'éclairant an moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des planches île sapin, et se mireni à clouer et marleler si l'orl. que le pont en lut ébraidé. Ce travail nocturne avail pour but, d'ajuster, au moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent guère de ce vacarnn', car on avait eu la précaution de les avertir (pie. pendant la nuil, on construirait, pour leur l'acililé, une nouvelle cuisine.

Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui déterminent le nombre de voyageurs (ju'un bâtiment peut prendre en raison de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ, compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans l'enlrc-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer que les personnes qui s'embarquent ne manqne- ! ront ni d'espace ni de la nourriture snl(i.>ante. .Sur le Jnntis, on avail trouvé assez d'espace, des provisions plus qu il n'en fallait el ttml était en règle pour cent hommes, sans compter les malelols. Mais, pendant que la commi>3ion inspectrice achevait sa vigile par les mots sacramentels: .1// riglit ! le dernier convoi du chemin de fer de Flandre amena eueore une cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille el de Douai, (|ni

furent conduits à Calloo |)ar des gens apostés à cet elîet, pour s'enibanjuer secrètement à minuit sur le JoiKis. Le résultat de cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs pour celui en faveur duquel elle avait été piatiquée, car on recevait le prix du voyage de ciin|uante passagers que, d'après les dispositions île la loi, l'on ne pouvait |)as prendre à bord.

L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de giande gène; mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. 11 répondit à une remarque de son jii'ote :

— Cela ira, Cm'neille. Il y a assez de provisions ; on diminuera la ration, si c'est nécessaire.

— Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour tant de monde!

— Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place ; nous renouvellerons notre provision dans le premier port d AnM''rique.

— Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de nouveaux compagnons...

— Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes juscju'à ce que nous soyons sortis d(! l'Kscaut... Une fois en j)leine mer, je saurai bien leur fermer le museau. — Dis à Jacques, le cuisinier en chef, d'allumer le feu tout à ! heure (>t (le faire cuire des bifl(>cks pour tons. 0\ leur donnera à leur (l(''jeniiei' nu bon verre de rhum. Tu verras. Corneille, la venue de ces nouveaux c )mpagnons ne fera que les réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant (jue les passagers aient (luilté I iirs cabines.

Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant el chantonnait entre ses dents :

Plus on est di; fous, plus on lit!

Plus 1)11 ot. ..

Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit la chanson en criant:

— Tais ton bec !

— Oui, capitaine.

Srn L ESCAl'T

Lorsque la pinpail des voyageurs (larurent sur le pont, le Joinis avait d<''jà fait deux ou trois lieues de chemin. (Jnelques-nns témoignèrent bien leur étonnement a la vue de tant de nouveaux compagnons, el plusieurs même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur lit croire que c'étaient des voyageurs attardés compris dans

LE PAYS DE L'Olk

l'équipage, qui uvaient manqué le convoi el étaient ainsi arrivés trop tard. Les succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chania, comme avait fait le pilote :

l'iuî! on est (le fous, plus on rit!

La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau.

Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un coin, la tète dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce qu'il avait,

— Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval, de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de capiiaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là dedans trois ou quatre hommes occupés à ballre le blé. Que ne suis-je en ce moment dans notre grenier à foin de Natten-HaesdoncU! Car en bas, dans cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand comme une meule... Ce maudit genièvre du capitaine! Aie! aie! ma poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie!

— C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, vous devez le cuver avec patience.

Victor, qui était très compatissant, lui prit la main et le consola en lui promettant que son mal guérirait bien vite.

— Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler? demanda Donat.

— Je me nomme Victor Roozeman,

— El ce monsieur-là?

— C'est mon ami Jean Creps.

— Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon cœur de votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas? Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai guéri, permettezmoi d'échanger de temps en temps une parole avec vous. Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez éloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tête, ma tè!e brûle!

Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et continuèrent leur promenade.

Pendant ce temps, le Jouas, poussé par un vent frais, descendait majestueusement TEscaut.

' L'essaim des passagers était encore plus agité fjMie la veille. On avait dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et appétissant : du rosbif et des légumes frais pour tous, et même quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes. Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs fortes, el, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient moulés à un degré d'excitation extraordinaire.

Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais on reçut ses avis et ses ordres on se moquant de lui, en riant et en dansant. Il alla, tout conrroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaielé. Il répondit à la plainte du pilote :

— Laisse-les fairi% Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que le Jouas commencera à danser, ce sera fini de tout ce vacarme.

En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle el défait, vers Jean et Victor, qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant.

— Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je vais mourir, je suis empoisonné...

Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était arrivé.

— Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! monsieur Creps, je n'étais pas bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en bas; ils se moquent de moi et rieni de ma souffrance. Il y a quelqu'un qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demilitre de cette exécrable eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Es,)agae, je connais cela, ça sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis empoisonné, soyez-en sûr, luon àme va quitter mon corps. A l'aide! à Taide!

— Bah ! ne vo yez-vouspas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer? dit un Allemand en passant.

Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils sî disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait d'ellemême; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac, porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se cacher.

Comme le capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau commença

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