‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 44 sur 225 · I. l'<'iilo Anne · texte numérisé non relu

I. l'<'iilo Anne

raine, lit jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et infect, à fond de cale, (|u'oii nommait lix fosse aux lio)is. Les amis ^\es Condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et arbitraire; mais le capitaine leur jura ((u'il livrerait aux autorités du premiei' port où ils aborderaient tons ceux (jui oseraient lui résister, et qu'il les déban|uerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient |)as [teidre le prix de leur passage ni iiiterroinpre leur voyage en Californie n'avaient donc (|u'à se soumettre avec résignation.

Cet événement peu important lit une profonde impression sur les esprits. Chacun fut convaincu (|ne le capitaine était un homme iiillexible, qui n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité. Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul, avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager lui adressait la parole ou se plaignait de (|uelque chose, il ne ré[)ondail (|ue par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait, sans a|)pel, toute conversation.

Iloozeman etCrepsse promenaient des journées entières sur le pont et parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou bien encore ils rêvaient ensemble à l'or (|u ils allaient trouver, aux merveilles cju'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur joyeux rel()ur dans la chère patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent (ju'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le ban(|nier allemand était un homme bien élevé, qui haïssait également les farons grossières et les plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient spirituels li leur façon : mais on n'était pas obligé de les écouter plus longtemps (|u'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons était celui (|ui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du matin au soir d'énormes quantités de li(|ueurs fortes. Les (|uel(|ues bouteilles de cognac d(tnt se composait sa provision personnelle lurent bientôt vidies, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les jours une grande ({uantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et dans la salle commune, et emplovait toute sorte de stratagèmes pour faire croire à l'un ou à I autre des passagers (|u"il était malade »n (junne maladie le menaçait. A ceux (jiii le < royaienl, il disait :

— Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gar-

LE l'AYS DE L'Oi;.

dez-vous (le boire une seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre , et vous la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un et à l'autre, et bégayant :

— Pas boire de genièvre, vous comprenez! Mais vous devez néanmoins le recevoir, entendezvous?

C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être empoisonné, le salua du sobriquet de (J odeur geneverneusK Les Allemands d'en bas le traduisirent par docteur Schiiappnase. Donat Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie.

Tout se passa assez paisiblement sur le Jonas, et les jours se suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.

Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passageFS étaient assis autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât qu'on en était encore à une distance de vingl-cinq lieues.

Victor et ses amis montèrent sur le jront et dirigèrent leurs regards vers l'horizon, où les iles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au pied du

Page 1