Nez de genièvre
gigantesque pic. Ce pic de Ténérid'e est un volcan qui s'élève si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, fjui est couveit d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au ciel.
A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de longues moustaches rousses et des yeux fort petits.
Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant comme un àne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus dune plainte.
Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, tandis (jue celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un seul mot :
— Paix !
Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la même gamelle que l'enragé Flamand.
— A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la viande et les fèves toutes brûlantes, et quand nous l'engageons à laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mol, il donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les marques de la méchanceté de cette brute.
El l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le sang coulait réellement le long de son tibia.
Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne pas mourir de faim ; qu'il
LE PAYS l)K loi:.
apprendrait bien à ce Fran«;ais qu'un Klainaiid ne se laisse pas opprimer ci railler inipuni'incnl. 11 menaçait si violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatienté et irrité, mit lin au débat par ces mois :
— Ici, matelots! (Ju'on jette cet enrafié dans la lusse aux lions pour trois jours!
Cet ordre parut frapper Donal dune terreur inexprimable. Peut-être croyail-il (|u'il y avait réellement des lions au fond du navire ; il regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots, il se mil à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.
Les deux amis s'efforcèrent de (léchir le juge sévère. Victor Uoozeman, encore pAle d'indignalion, prétendait (ju'on allait commelire une criante injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine (|u'on avait tourmenté et opprimé dès le premier jour le jiauvre gardon. Jean Creps, au contraire, s'efforrait de |irésenter l'alfaire comme insignifiante, et demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donal qui ne lui en montrait aucune reconnaissance, parce (ju'il le faisait passer pour un imbécile et un grand lourdaud.
Soit que leurs paroles fissent qu.diiue effet sur l'humeur brutale du capitaine, soit que l'altitude humble de Uonal l'eût apaisé, il dit aux matelots :
— Laissez-le aller.
Le jeune |iaysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la main, la baisa, el dit avec une larme dans les yeux :
— Monsieur Uoozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour vous je me jetterais au feu.
Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entrepont, le (•hanj;ea de gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit 1res durement en s'en allant :
— Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou tu t'en repentiras.
L'k OUATE ni
f.f' Jfiitds était en mer depuis quatre semaines et approchait avec rapidité de ré(|uateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus vivement ses rayons. L'éternelle vianile salée commenrait à dégoûter les passagers; tontes les provisions
' étaient épuisées. Il y avait de pauvres diables (jui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à chacun devint insulli^ant pour un grand nombre de passagers, à cause de la grande chaleur et de la ration, qui se coin[)osail exclusivement de salaison el de biscuits sers; il y en eut qui échangèrenl des objets de prix contre une simple ciiopine d'eau.
On arriva enfin sous léiiualeur. Là, le Jonns fut arrêté par un de ces calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans que la moindre brise vînt agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement tout ce (jue frap|iaient ses rayons, (|u'il fallait arroser sans cesse le pont du Jouas avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre et le goudron de foiulie, et pour permettre aux passagers de poser le pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les voiles pendaient flasques le long des mâts, et le vaisseau restait immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.
Les |)assagers allaient et venaient, désespérés, sulfoqut'S, sans haleine ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, el cherchant vainement sur le pont el dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se reposer; mais partout ralinos|)hére était également brûlante et l'air étouflant. Ce qui rendait leur sorl encore plus pénible, c'était le maiHiue d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât directe. nenl sur leurs lêles, et passaient alors le reste de la journée à lutter doulouriMisement contre la soif. Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; (lu'eût-ce été s'ils avaient dû rester slationnaires pendant |)lusieurs semaines an milieu de cette fournaise el de cette atmosphère énervante ! Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la provision d eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un demi-lilrc d'eau par jour. Une terreur générale cl des plaintes amèrcs accueillirent cet ordre ellroyable; mais le capitaine s'eff(»r<;a de leur faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, cl (|n'il devait épargner l'eau, afi:i de ne pas inellrc l'équipage en danger de morl. Pour les convaincre,