‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 46 sur 225 · I.E PAYS DE L'OK · texte numérisé non relu

I.E PAYS DE L'OK

il leur raconta, comme exemple, qu'on avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant le Jonas, un navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient employée avec une aveuiile prodigalité. Cette note datait déjà de six semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts do soif et avaient soulTert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le capitaine ajout;i, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder le Jonas d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme à un chien.

ElTrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.

Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus qu'aupai avant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu familiariser son imagination avec la misère, il parlait coniinuellement de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage fiais; les bords magnifiques de l'Escaut, où Toa respirait l'air en été avec un véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à ce (jue sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide de la pompe de son père.

Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la fin du jour il avait r.ifraîchi Victor et son ami Jean en leur versant une gorgée de sa bouteille.

Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna celte explication, qui témoignait au moins d'une très grande puissance de volonté.

— Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il ;

mais, quand sa peau est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse la tt-te pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau, n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres? Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans discontinuer et je fais croire à mon estomac qu'il boit, jusqu'à ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée ; et je me nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.

YII

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