‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 48 sur 225 · I.E l'AYS DE I/On · texte numérisé non relu

I.E l'AYS DE I/On

de Donal coururenf au bord du navire el rei^ardèrent dans la mer, unie el traii<|iarente coinine un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas deux, nriais six (111 huit poissons d'une ;:ran(leur extraordinaire; quoi qu'on leur jet;\t, du hois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et l'avalaient en un clin d'ieil.

Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en ricanant :

— Ak ! ah ! voilà les pleureurs d'enterrement ! Lu maïivais signe, messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons senleiil à cent lieues qu'un bonime va mourir en mer et ils font claquer leurs (lents et aj^'itent leurs (|ueues de joie, parce qu'ils attendent ici un diner friand. Heirarde/ bien au fond de leurs grandes gueules, pour (jue vous puissiez reconnaître le chemin : c'est par là que beaucoup d'entre vous s'en iront ml patres. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les mangeurs de fer ne m'auront pas encore.

.Vprès cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de l'effroyable certitude (|ue les corps de ceux qui succomberaient à la maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. Cette |»ensée horrible éteignit dans les cœurs la dernière rtiucelle de courage.

Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider, lieaucoup de passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de plus de vingt-cini) rations de genièvre; et il avait probablement brisé par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide.

Lorsque Donal Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un Ion de sincère compassion :

— Eh bien ! eh bien ! le docteur Ceiievcrneun est mort? Je lui |)ardoime de tout mon cœur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu miséiicordieux ail son àme! 11 n'avait pas prévu que les baleines étaient venues pour lui. .le penserai à lui dans mes prières, il en a besoin, le malheureux !

Sous la li^'ne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire, tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps les cadavres. Sur le Jouas surtout, où une maladie contagieuse semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du docteur.

Tout à coup la cloche tinta lentement, comme |)our un interrement; tous les passagers qui n'étaient pa- alités furent appelés sur le pont et réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le cadavre et se dirigèrent lenlement et .solennellement vers le côté où se tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa cou-

verture comme dans un sac, et l'on y avait mis une (juan'ilé de charbon pour le faire descendre au fond de la mer. .Vprès (jue les matelots eurent tout apprêté à bord du navire pour l'enterremenl, le capitaine ôta son chapeau et se mil à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les passagers s'étaient également découverts; la |tlupart frissonnaient à la pensée qu'on allait leur montrer l'effntyable chemin de l'éternité, (ju'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain.

La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots descendirent jus(iu'à la surface de la mer la planche sur la(|uelle reposait le corjts du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le calavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrenl par-dessus le bord el regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi : ils avaient vu les recjuins se jeter comme des liiires furieux sur le cadavie, déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un instant chacun un morceau de l'horrible festin.

Kt avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière terrible dans l'enlre-ponl.

Les passages étaient anéantis; quel(|ues-uns couraient sur le pont à pas in(|uicts, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté. D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir, et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous demeuraient muets el consternés, et cet affreux silence n'était interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie qu'on avait abandonnée si follement.

Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse, l'endant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat Kwik, causant tristement de l'heureuse Delgique, de la belle ville d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; peidant que Jean s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de ce dernier s'altéra tout à couj) d'une manière surprenante. Lue pâleur mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres se raidirent comme s'il eût été atteint dune attaque de nerfs. Celaient les signes de la maladie. Jean Creps, le bon cœur, l'ami fidèle, allait mourir; peut-^lre avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du Jouas, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre !

LE l'AVS DE 1/01!.

Il jura qu'il lui brûlerait la cervelle. (Page 23.)

Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade et l'arrosa de larmes silencieuses.

Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en criant d'une voix déchirante :

— De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau seule peut me guérir!

En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il se tordit convulsivement les mains, il offrit toute

une poignée de billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau. Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la vie de son propre ami.

Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de leurs couteaux, et, comme Victor, aveuglé, ne retirait morne pas sa poitrine sous la froiile impression de l'acier, ils sautèrent tous ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eu.x sur le pont.

Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman s'arrachait déjcà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demilitre, en échange de sa montre d'or.

M-: PAYS DK L'Oll.

Avec quelle folle joie Yiclor sacrifia le cadeau cht-ri de sa iiirre, pour prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il couriil tout joyeux vers Jean Cre|»s, lui poila la bouteille aux lèvres et lui versa le breuviii,'e rarraicliissaul dans la bouche, en riant d*uu rire nerveux.

Les forces semblèrent, ou effet, revenir au malade; il pria son ami do vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos.

I*endant celte nuit, Yiclor passa des heures d'une anxiété mortelle. Assis, avec Donat, |)rès tlu lit de son ami soulTranl, il entendait .sortir sans cesse de sa poitrine déchirée le cri : « De l'eau! (le l'eau! de l'eau! » sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu obtenir une goutte d'eau en échange do toute une fortune.

11 y eut un moment terrible : ce fut lors(|ue Jean, tombé en délire, ne criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, se tordait les membres cl paraissait devoir mourir dans un accès de fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurilé et dit d'une voix creuse et avec une sombre ironie :

— Ku Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu chercher là? De l'or? N'ya-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté? l'indépendance? Ou régnent ces bienfaits de la civilisation humaine autant (|ue dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un coup, sans travailler, violer la loi r|ue Diou a iriavée dans la conscience? Vat'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne trouveras que la misère, la honte et la mort..., la m<»rt et un horrible tombeau dans les entrailles de l'Océan!...

V.n achevant cette malédiction, il se laissa ret<iiMber sur son lit et resta étendu, immobile et muet.

Victor lioo/eman, courbé |tres(|uejnsqu';i terre, se sentit écrasé sous ces jiaroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle il ne doutait pas.

Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, «lans l'excès de son repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si cruellement la tète contre les poutres, que le sang coulait de

ses joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque :

— Tiens! tiens! animal que tu es! Ane! cela l'a|)prendra à aller en Californie... Tu seras mangé par les baleines : c'est très bien fait, tu l'as mérité, vilain et stupide imbécile!

Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le malade. 11 était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.

Donat s'était en dormi, le tête sur ses genoux, et rêvait tout haut de son village natal... Ce qu'il disait (levait émouvoir profondément Hoo/eman, qui veillait, car il écoulait en tremblant les paroles qui tombaient de la bouche de Donat :

— .\h! niesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger de cette herbe tendre? Prends-y garde, Dlesken! qui n'est pas content de ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as |)cut-é!re soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau : là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Dles, Bios, vois, là-bas, Anneken, la lille du garde champêtre! Elle nous regarde avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Blés, dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir les sauts que je ferai ! — Anneken ! chère Anneken ! à dimanche, n'est-ce pas? — Blés, as-tu entendu avec qu'elle voix douce et tendre elle m'a crié : «Oui, Donat, à dimanche! » Quelle vie, Bios! quel bonheur! si cela ne change pas, j'en deviendrai fou assurément.

V il I

LA nivISKI.I.ION

Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean vivait encore ; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la troisième classe.

La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles funérailles et la vue des requins affamés qui s'agil.iienl autour du navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir immense et d'une rage sombre. On entendait dans rentre-|)ont des cris menaçaiils contre le capitaine et l'on voyait «à et là des bonnnes ijui ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.

Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques instants la te npèle qui send)lait se préparer dans les esprits. Mais, vers midi, lors(|ue le soleil eut de nouveau changé le j)ontdu ./o//^/.s en une fournaise insupportable, une

LE PAYS DE L't)U.

agitation étrange parut émouvoir tout à coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une entreprise violente en criant :

— De l'eau! de l'eau ou la mort!

Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné leurs consolations.

Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que la chose commençait à devenir sérieuse, il appela d'un signe tous ses matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte :

— Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au Jouas le même sort qu'au navire portugais ? Vous demandez de l'eau ou la mort? De l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous ose s'approcher de nous à deux pas. Arriére, sur votre vie ! ou les balles vont faire justice de votre criminel aveuglement !

Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. 11 y en avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du Jonas allait se changer en une mare de sang.

En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria :

— Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!

— Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses hommes.

Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux deux extrémités du navire :

— Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau..., de l'eau ei du vent!

A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le

pont ; on pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette délivrance inespéne, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.

L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient s'éveillera une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! aspirer un air humide ! quelle jouissance ! quel bonheur!

Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes d'espérance et de joie coulaie:it sur ses joues pâles, pendant qu'il tenait le? yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la sanlé et l'apaisement.

Les passagers continuaient à regarder d'un œil étincelant et avide. Leurs cœurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se déployait avec une merveilleuse rapidité audessus de l'horizon. Au premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de l'air et grandissait à vue d'œil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme un mur sombre toute la partie sud du ciel.

Pendant que l'attention générale était fixée sur ce seul point, que tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la pente naturelle devait conduire l'eau.

A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et qui devint de plus en plus opaque ; le soleil était pâle et sa lumière verdâtre; bientôt on se trouva dans une complète obscurité.

Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'enlr'oavrirent et des torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du Jouas.

LE PAYS lu: i.oi;.

Quelle joie! (lufilo a.^ilalioii ! Comiiit' li's pau- \re.-> passa;,'iMS pouvaieiil boire tiiaiiiU'iiaiit, se lalrairliir, seiilir couler sur leurs corps embrasés Peau Iraiclie, pareille à un baume bienfaisant ï

Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embras>ait ses deux amis el s'écriait avec enlliousiasme :

— Ideu soit loué! je me sens revivre! je ne mourrai pas!

La tempête dura deux beures. Le tonnerre i;rondail ellVoyablemenl et taisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient le Jouas d'une lumière aveujjlanle; parfois, les vents décbalnés faisaient tourner le navire sur lui-même comme une toupie et le menavaienl de le faire sombrer; mais tout < ela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air bumide et frais. Les peureux mêmes riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et des éclairs.

Lorsque la temj)éle s'apaisa enfin, le vent continua à souiller avec une force sullisante, et, par bonbeur, il avait pris une direction favorable au voya^'e des cberebeurs d'or. Le capitaine fil ajouter autant de voiles (jue possiiile ; le .lunas se pencha sur le côté et s'élança en avant comme une (léclie, au brnil des Imniras joyeux de tous les passagers.

L auuivee:

Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcba avec une telle rapidité, (|ue <|uelques jours pins tard, il se trouvait à la bauleur du Hrésil. Deux malades succombèrent encore, les autres guérirent rapidement ou lurent bientôt hors de tout dan;;er.

Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce (ju'on en ferait après le retour an pays natal.

Jean Crcps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de sa maladie. 11 ne savait pas, sans tloute, quel jugement sévère il avait profioncé pendant son délire contre ce voyage, car la vie qui lui était revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance sans bornes l'avenir (lui s'ouvrait devant lui. Son ami lîoozeman avait également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait miroiter devant ses yeux la fortune «ju'il espérait recueillir ^

bientoi. 11 se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en abondance; il retournait dans sa patiie; il assurait le bonbeur de sa tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, el il entendait la voix du prêtie qui disait : a Soyez unis au nom du Seigneur! »

lionat Kuik avait repris sa |)remière dispositi(»n d'esprit. Il se |)romenait îles journées entières sur le |)ont, ou tenait compagnie aux deux amis et les amusait par ses reparties boniïonnes el par son insouciance. D'autres lois, il llànait dans l'entrepont, et y baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde : on n'en comprenait qu'un mol par-ci par-là, el il faisait rire cbacun par ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse el les Allemands Ildiisirurst] il répondait à ces noms, dont la signification lui était inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa naissance.

Le Jouas devait encore subir une rude épreuve : les i)assagers devaient voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de l'or; — et. celle fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux qui étaient à bord du Jouas allaient implorer la miséricorde céleste à deux genoux el les mains levées au ciel. Au cap llorn, ce point exlrémtî de la (juatrième partie du monde, ils lurent assaillis par de longues et terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obcu. rité |)ar de formidables montagnes de glace, el les marins eux-mêmes, renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à Hot les chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. Kn vérité le destin semblait avoir décidé la perte du Jouas: mais, soil (jue le Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sangfroid du capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau (|ni s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'Océan Pacifique, entre Valparaiso etTaiti.

Il s'était écoulé près de cin(| mois de|)uis le jours où ils avaient quitté Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une (juarantaine de jours favorables, et ils allaient mettre le pied sur le rivage du nn'rv>'illeu\ pays, but suprême de leur désir et récompense de tous les maux souiïerts. Après un si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où ils arrivèrent près du cap llorn, et avait jeté peu à peu lapathie et le découragement dans les cœurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les |)oitrines se dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent d'espoir et d'impatience.

l'cmlanltettedernière partie du voyage, le repos

LE PAYS HE L'OU

ne fut trouble que par un seul événement, lin matin, de très bonne lieure, Donat Kwik accourut en burlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il répondit :

— Le capitaine ! vite ! vite ! le capitaine ! Volé ! argent moi, my moinnjf Spitaboef ! Donder natter ! moi volé! Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre argent !...

Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.

Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs poches et ôler leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fît pour découvrir l'auteur de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.

Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par retrouver ses billets de banque ; et comme cela ne faisait pas d'effet sur le paysan découragé, ils lui tirent comprendre qu'en Californie il n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de la société la Californienne, pour leur procurer une bonne nourriture, des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur entretien.

Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. Roozeman, que le vieux capitaine Morelo n'avait pas laissé partir sans argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa poire pour la soif. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie sur le pont: il espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous les mouvements des passagers, et il était évident qu'il ne regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si

forte partie, qu'il ne paraissait plus jamais sur le pont du navire sans avoir un œil poché ou le nez écoiché.

C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait sans cesse. Donat s'était mis entête que son premier oppresseur était aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son compatriote ; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux jours au cachot. Depuis ce moment la moustache rousse nourrit une haine furieuse contre Kwik et lui suscila, par ses camarades, toute sorte de tourments.

Cependant le Jonas poursuivait sa route avec un vent très favorable. On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de l'impatience gagna tous les passagers.

Un après-midi que le ciel était très nébuleux, les deux amis étaient assis avec Donat dans l'entre-pontde la seconde classe ets'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage et de leur débarquement dans le pays de l'or.

— Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées coloniales, et je donne à chacune de mes sœurs une dot de cinquante mille francs !

— Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?

— Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais toujours revenir en Californie.

— Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors, j'achète un château aux environs de Natten-Haesdonck, et je vais y demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de bon : de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture..., oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse; et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, et

LE PAYS DE L^OR

je serai joyeux, et je causerai el je saiitorai avec, i mon Ainieken du matin au soir. Le l<aron de notre village est aussi riche (|ue la mer est profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais Dotiat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quanil on a un sac d"or dans sa cave.

— Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement de trouver en (lalifornie les moyens d'obtenir la main (!•• Lucie .Morrelo et d'assurer à elle et à ma mère un sort aj^réahle, je bénirai éternellement son saini nom, dussé-je travailler encore rudement toute ma vie pour augmenter leur bonheur.

Tout à coup, la conversation des amis ("ni iiiterrom|)ue par un hourra joyeux qui retentit sur le pont du Jouas. Ils montèrent en courant. Là, ils entendirent le cri triomphant de « Terre! terre! Californie! San-Francisco !... Hourra! iKMirra ' » Kn ell'et, le brouillard s'était dissipé et les eûtes de la Californie se déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit (|ui leur fut désigné comme étant la l'orle (Vov, ou l'entrée de la baie de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une immense chaîne de montagnes doit la crou|)e verte s'étendait comme une ligne sombre el se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux. Devant eux, le wonti' Diavolo, ou montagne du Diable, élevait vers le ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille jjieds de hauteur, de cèdres gigantesques. Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare (|ui marf|uait la fin de leur voyage, le ./fj//^rs atteignit la Porte d'or et entra dans la haie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'Iles et assez grande pour contenir toutes les Hottes de guerre du inonde.

Le ./owa.s jeta l'ancre entre une cenlaino de navires de toutes les formes el île toutes les nations; el les passagers, pleurant de joie et pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui faisait face au rivage, connnc si une lutte allait s'élever pour savoir celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.

s AN- KHAN CI SCO

Plusieurs chaloupes allèrent et revinrenl du Jniiiis an rivage pour déi)ar(|uer les passagers.

Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur !e port, avec leurs coffres et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les emplovés de la société la Cnlifornirnm' ne se montraient pas

pour transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons de bois que l'on avait préparées pour les actioimaires.

Pendant ce temps, les deux amis, el surtout Donat Kwik, ouvraient de grands yeux en regardant les singulières gens (pii passaient par groupes ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pns les .Mexicains avec leurs costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la (Californie. Ce (pii les étonnait el leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des Européens, (|ui axaient probablement (piitlé comme eux leur pairie pour venir assouvir ici leur soif d'or. La plupait étaient sab s et déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec (les souliers crevés aux pieds el des haillons autonr du corps. Cependant, si misérable <|ue fol leur air, ils portaient tons à leur ' eintnre un revolver ou un couteau-poignard étincclant et marchaient la tête levée, jetant à d;-oile et n gauche des regards fiers où paraissait briller le senlinienl d'une indépendance absolue. On voyait se promener également des personnes dont le costume el la physionomie indiqnaienl une position aiséiï cl une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied d'égalité parfaite avec des gens sur le visage descjuels la bassesse el la crapule av.iient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même des hommes (|u'on eut pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser brutalement, le pistolet an poing, ceux qui avaient l'andace de les tonclier seulement en passant.

— Dieu! quell' s mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!

— La télé m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble (|u'il serait préférable pour ces hommes qu'on put y ramasser des culottes et des souliers neufs. Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!

— Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez to\it en noir. 11 va de soi que ce ne sont pas Ions millionnaires (|ui viennent en Californie. Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme nous. Ils n'ont pas encore eu le lem|)s ni l'occasion d'aller aux mines d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit à leur eulretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez cependant bien que l'espoir on l.i certitude d'èirrî liienlùl riches

LE PAYS DE L'on.

leur gonfle le cœur el les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est la réalité du rêve que les plus nobles cœurs caressent en Europe ; la fraternité, l'égalilé entre tous les liomnries et toutes les nations, sans tlislinclion de sang ni de rang.

— Oui, mais la fraternilé avec tous ces pistolets el ces longs couteaux, répliqua Donat, m'inspire peu (le confiance. Si ces deux gaillards là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement, sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma famille seul dans un bois!

— Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais entendu dire que, dans les Etats-Unis d'Amérique, personne ne sort de chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance individuelle el de la liberté la plus large. Vous en aurez l'expérience...

Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière, s'approcha de Creps et s'olTiit pour porter leurs bagages à la ville. Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. Roozeman lui demanda très poliment comment il se faisait qu'un gentleman comme luise vît forcé de faire un travail d'esclave pour gagner quelques schellings.

— Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et quelquefois douze.

— Que dil-il là? s'écria Donat, qui avait appris sur le Junas assez de trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! le charmant pays! Pour porter des paquets, ou n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois en sus de la nourriture.

Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la misère l'avait rendu fou de joie.

L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la main à son couteau, jela un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit en s'éloignant :

Go to hell, you damn\l idiot! (Va en enfer, idiot damné!)

— ^ Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik entre ses dents. Encore

un peu, et il allait me saigner comme un porc. Dites ce (pje vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous voler ou vous assassiner.

En disant cela, il ramassa son sac de voyage el le serra avec force, comme s'il craignait d'être volé.

— Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. Depuis la perle de tes billets de banque, tu ne vois plus que des voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé?

\\ fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employésde la Californienne à San-Francisco; le Jonas était le deuxième navire de la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette supposition, personne ne savait que dire de la Californienne, et il ne resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain, help yourself, que Donat traduisit par : Tache de te tirer du pétrin.

Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il fallait chercher un logis où l'on obtint au moins un abri. l\ pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.

Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor, qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières. Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore un pas pour se rapprocher.

— Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion.

— C'est un être insuportable, dit le vainqueur en français, pendant qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura... Où veulent aller ces messieurs?

— Eh bien, eh bien, où est allée ma malle?

îl

LE 1»AYS DE L'OR

s'écria Jean Creps tout a coup. Elle élail ici à coti'de moi.

— Tiens! vous parlez le llamaiid? ileiiiaiida le porteur. D'après votre lanpajre, vous devez être d'Anvers. Je suis l!ru\ollois...

— Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude. Où peut-elle être?

— Kilo est probaltioiiieiit volée, répondit le Bruxellois d'un air traiii|uillc.

— Kt que faire?

— Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.

— Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les gendarmes, s'écria Douât.

— Il n'y a pas de police ici, observa le lîruxellois. Chacun e>l libre et il peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.

— Et si ce furieux de tout à leur vous avait percé de son couteau, il n'y aurait pas eu do justice pour venger ce meurtre?

— Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre mol, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le cœur cruel et impitoyable, .le suis arrivé en Californie, bon et doux comme un naïf Drabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les mines m'ont appris (|u'uu agneau, pour i)Ouvoir vivre parmi les loups, doit devenir loup lui-même. En Delgifiuo, je n'aurais pas osé coucher un lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les moustiques qui cherchent à me piquer.

Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle...

— Peine inutile, camarade, lui cria le lîruxellois. Sa malle est partie et reste partie. Avancez, 8in(»n vous me payerez double. Vous me faites perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.

— Ainsi, demanda Creps en s'approchanf, vous me dites qu'il n'exi>te pas de justice dans ce pays?

— C'est-à-dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle, personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre nu pilier venu par les assistants, par vou«;, par moi ou par n'importe qui, sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la f,i/nrh hiii (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à ronnaitre cette singulière

justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, San-Francisco est un bourbier.

— C'est lini, dit Creps on soupirant, tous mes gémissements ne me rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que j'aie mis mes billets de ban(|ue en poche.

— Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura le bruxellois.

— Comment! pourquoi?

— Vous no le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous i)ercer le cn-ur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de banque?

— Vous? crièrent les trois amis en même temps.

— Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon conseil (|ue je vous donne. Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par personne: oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une voile. Parlez, (|ue choisissez- vous?

— Cinq francs i)our coucher par terre sous une voile! murmurèrent les Flamands.

— l'^tes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Itrnxollois.

— Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.

— C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je comprends que vous avez de l'argent. Le mieux (jue vous ayez à faire, c'est de ilonner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ cinciuante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges sont pleines; mais je connais un hùtel écarté où il y a encore quatre ou cinq places libres.

En chemin, Donat Kwik demanda au porteur :

— Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or, n'est-ce pas? N'avezvous donc pas trouvé de l'or?

— Certes, beaucoup d'or.

— Je necomjtrends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé beaucoup d'or; en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?

— Parce (|ue je n'ai plus d'or.

— On vous l'a volé?

— Non.

— Vous l'avez perdu?

— Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je

I,E PAYS DE l/Oli.

L'autre sauta sur lui et le renversa en arrière. (Page "id.)

voulus doubler mon trésor, et le sort me reprit tout. Je vais retourner aux miaes; cette fois, je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse, deux dollars pour mes peines,

— Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?

— Deux dollars, vous dis-je!

— Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?

— Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau.

— Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.

— Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries dangeureuses : deux dollars!

Roozeman, qui craignait que son camarade ne

se fît une mauvaise querelle avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé.

— Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce que vous demanderez ou achèterez, dit très sérieusement le Bruxellois en entrant dans l'hôtel.

Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour leur coucher; et s'éloii,^na en disant encore aux amis stupéfaits :

— Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.

Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits.

— Ces messieurs souperonl-ils? demanda un des garçons.

Malgré leur étonnementde ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis résolurent de bien souper

ÏG

LE PAYS DE L'OR

el in«'iiie île Ixiiro une bouleille de vin pour ouhlier rcleiiii'lle viandt' salée du navire. Sur leur rt'[)oiise allirnialive, le j,Mrvon les invita à descendre dans la salle à mander. Leur souper serait servi iminétiiateinent. La table devant Iai|uelle ils s'assirent était très longue. A l'une des exlcriniti'S se trouvaient quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupe, s'étaient mises à jouer aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Klainands et parlaient en français des placers ou mines d'or, et du plus ou moins de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée.

Donat Kwilv avait, à son entrée dans la salle, remarciuéune cliose (|ui l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorscjue le gardon eut déposé devant lui un morceau do rosbif fumant, il oublia de manjier et son regard étincehint restait tourné vers le bout de la table; il voyait de l'or de l'or de Californie! .lusqu'à ce mtunent, par une méfiance naturelle, il avait craint t|ue lui et tous ses camarades du Jonas ne fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. .Maintenant il devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu [tlus de valeur (jue les noisettes ou les amandes ilu marcliand d'oubliés de Natlen-Haesdonck. Il suivait les mouvements des joueurs et regardait avec ttonnemenl comment, tout en prolérant mille interpellations passionnées, ils pesaient la poutre d'or ( t les grains dans une petite balance el se déliaient ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces petits las qu'ils nommaient une once.

Il lui faisait bien un |ieu de peine de voir sur la table, à enté de cba(iue tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il avait rêvée était une réalité et non un leurre. Celle conviilion rem|)lit son cœur de courage et de confiance. En outre, les hommes (|ui maniaient 1 or comme si c'eut été une substance sans valeur n'avaient pas l'air plus riche (|iic les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le (juaijà Sati-Francisco; ils étaient égalemefit sales et déguenillés, et, à part leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel ou reconnaît en Europe, au premier coup d'd'il, l'homme qui souffre de la faim et de la misère. Kwik ne romprenait pas comment cela »e [lonvait; ce n'était donc pas des pauvres gens (|u'il avait vus en si grand nombre ? La hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient explicpiées : ces hominps en haillons avaient leurs poches pleines dor, c'est ;i ranse de cela qu'ils étaient fiers et (ju'ils exigeaient dix francs pour porter une malle i (|nel(|ues centaines de pa^.

lloo7.eman et Cre|)S dirigeaient aussi |iar moments leurs regards vers les joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, el ils n'étaient pas moins satisfaits d'avoir \\\\ avant-goiit de la fortune (|u'ils allaient amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent avec plaisir. Ce qui auginentait encore le seniiment de joie et d'enthousiasme qui leur gondail le cu'ur, c'était la conversation des deux messieurs, leurs voisins, (|ui avaient fini de souper. Ceux-ci se racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient Français; le rhum qu'ils buvaient par grands veires avait assurément monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, el parlaient de mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour (juelqiies centaines de mille francs d'or.

Victor et ses amis s'étaient fait seivir une bouteille de vin d'Espagne. La li(|ueur spirilueuse échauffa peu à peu leurs cœurs, et leur montra un avenir en rose... Tout souci les quilta, et ils parlèrent gaiement de leur prochain voyage aux placers des richesses, (|u'ils en rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de ce qu'ils écriraient le lenlemain à leurs parents et amis, |)Our annoncer leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne paileraient pas beaucoup des maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer tout en beau, pour réjouir les amis, à .\nvers.

Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avac une fureur croissante; mais les Flamands ne comprirent |)as ce qu'ils disaient. Tout à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage (jue lécume lui sortait de la bouche.

— Ilends ! rends ! rugissait l'autre.

El, comme il ne rerut pour réponse de son adversaire (|u'uiie insulte grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long couteau et l'apiMiyn, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine de son ennemi.

Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la prévision d'un nieiirln\ Donat K\Mk. btrsrpi'il vit la |)oiiite du rouleau sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un

LE PAYS DE L-On.

'il

senliineiit de compassion; un cri d'anxiété lui échappa et il coi rut au secours de la victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir; mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et tomba sur le dos aux pieds de ses amis.

Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais :

— Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la loi de non-intervenlion. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce sont nos affaires.

L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance brûlait dans son cœur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se disposait à quitter lu maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un violent coup de couteau et s'enfuit vers la porte de la salle. Deux coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte enlr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent dans la rue revinrent en grommelant.

Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la salle. On était occupé à soigner le blessé. H avait reçu un coup de couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait une balle dans la tète.

A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la maison avec ses compagnons, en rugissant.

Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.

Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus :

— Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes ariivés à San-Francisco que depuis cet après-midi, n'est-ce pas ? Vous apprendrez

à voir le sang avec moins d'étnotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?

Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à rester dans celte chambre qui fumait encore du sang humain, et ils exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à coucher.

Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne nuit.

Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y euf-il jeté les yeux qu'il recula en poussant un cri étoufl"é et en montrant à un de ses camarades quelque chose qui l'efl'rayait.

Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe en désordre ; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa ceinture. 11 ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les carreaux de vitres.

Le Anversois se mirent à rire de l'efl'roi de Donat et s'efforcèrent de le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme eux, un hôle de la maison.

— Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps ! murmurait Donat. Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah ! quel pays! Trois dollars pour nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, dormez en repos, camarades. Oh ! que ne suis-jeà Natten-Haesdonck, dans notre grenier à foin !

Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits. Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent J'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix bas?e de leur singulière position.

Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse cria en anglais :

— Paix-là!.. . éteignez la chandelle !

Tremblant d'elTroi, Donat éteignit la chandelle

et bégaya :

— Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève.

Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeillA bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage, par la rude-se et la grossièreté des habitants delà Californie, et il resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de

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