‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 49 sur 225 · I.E PAYS DE LOU · texte numérisé non relu

I.E PAYS DE LOU

graiult's barbes on dt'sorcire, de longs couteaux et de ri'volvers à six coups.

Kniui, cédant à la fatigue, ils s'endoriiiirenl (ous les trois.

LKS I.KTTUKS

Lo [treinifr (|ui s't'veilla le hMideniain. assez tard dans la nialinée. lut l)onal Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété lui échappa et <in'il rentra sa tête sons la couverture comme s'il avait vu un fantôme.

L'honjme à la barbe en désordre et au loni,' couteau passé dans sa ceinture était debout au milieu de la chambre, et son regard était précisément fixé sur le pauvre ijarçon, lorsque celiii-d s'éveilla, à moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le co'ur battant d'effroi, Douât prit secrètement la main de Jean Creps i|ui ronflait à cùté de lui, le pin«;a t't le secoua si bien, (jue l'autre se mit à se frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction riionime gii;antes(|ue, (jui se lavait les nuiins et (|ui disait en anglais, en souriant :

— Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?

— Passablement, monsieur, ré|)ondil Jean, je vous remercie.

— Vous deviez être terriblement fatijrués, reprit l'autre en continuant à se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous étiez des comédiens en voyage.

Donat avait retiré sa tète de dessous sa couverture et regardait l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.

— Des comédiens en voyage? répéta Creps (|ui était descendu de son lit. Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la population de San- Francisco.

— C'est (|ue, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir peur de moi, a parlé, soupiré, crié, ets'est escrimé avec ses bras comme un C(mié(lien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous l'assassinait.

Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en le menaçant de couteaux et de revolvers.

— Les gentlemen sont de> nouveaux venus en Calilornie, dit l'autre. Je comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; mais, en attendant, je vous conseille do parler le moins |»ossible .ivec des étrangers, d'être toujours très brels dans vos paroles et même de veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de

ne vouloir aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.

Donat et Uoozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à s'habiller. Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques paroles amicales avec l'homme à la grande taille. 11 n'était pas si repoussant de ligure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru remar-iuer à la clarté douteuse de leur chandelle. .\u contraire, il avait l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble et respectable, son langage était aimable et très choisi. Il se tourna vers Jean et dit :

— Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son calendrier et a vu (|ue c'était dimanche.

— Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah 1 j'éprouve le besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu ! bien des raisons pour cela. — Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.

.\ celte demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un sourire amer :

— Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses tem|)les sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et l'égoïsme. Cela vous étonne ! Vous devieniirez comme les autres; alors, vous ne trouverez pas cel.i beau, mais naturel.

Kn achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la chambre.

Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et Victor se moquèrent de leur propre iii(|uiélu(le au sujet de leur compagnon de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à leur aise (jue lui et (|u"ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits, ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la maison de l'ogre. Ils convinrent tons qu'ils s'étaient trompés et qu'ils s'effrayaient trop légèrement des choses (ju'ils voyaient pour la première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible jiour eux à San-Francisco; mais la prenuère impression les avait trompés, et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.

D'ailleurs, ils y estaient maintenant, et il fallait accepter les choses comme elles se présentaient.

Victor rappela qu'on avait ïixé ce jour pour écrire aux parents et amis.

LE PAYS DE I/On.

Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le gar(,on quelques feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San- Francisco en Europe. 11 résulta de la réponse (|u'un pareil envoi était très facile : le maître de l'hôtel s'en chari;erait volontiers.

Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de son côté. 11 n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre ; Kwik était assis. par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les plumes raides de Californie et contre r.encre épaisse de San-Francisco, le silence le plus complet régnait dans la chambre.

Il y en avait long à raconter aux parents : aussi l'ouvrage dura-t-il plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.

Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.

— Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume sur notre voyage ; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.

— J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons soufferte.

— Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles requins ?

— Si certes ! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voil^, lis; tu verras si nos lettres s'accordent.

Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il hocha la tête en souriant et lut:

« Pendant ce long et triste voyage, ta chère mage s'est toujours trouvée devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: « Aie courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers ; car je ne 't'ai pas oublié, et ma prière veille sur toi. »

— C'est transparent, Victor, murmura Creps ; il faudrait qu'elles fussent aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le commencement de ta lettre veut le faire croire.

— Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille tromperie serait une autre cruauté.

— Soif, Victor ; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son aiïection pour Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu semblés avoir une intention !

— En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait pas bien écrire. La sœur de ma mère demeure à Boom, près de Natten-Haesdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir : ce que j'écris de lui lui sera peut-être utile dans l'avenir.

— Bah ! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux contester.

Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant :

— Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde champêtre.

— Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est passablement longue.

— Je le crois bien ; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.

Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix :

« Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me déteste pas et que, pauvre entant ! elle est devenue à moitié folle après que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château, que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

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