DONAT KWIK
Cliercheur d'or, dans un grand hôtel, à San-Francisco, Californie.
LE l'AYS UE L'OR.
On rit lie bon cœur de celle lettre menavanle, et Koozeman lArlia de faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'eu adoucir un peu les termes. Dunat ne voulut pas y changer un mot, et doi.na pour raison (|ue le };arde cliampôlre de Nalten-Ilaesdonck était un homme opiniâtre, don! personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
Cendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient l'adresse, Donat Kwik s'écria:
— Ah rà! messieurs, j'ai (juelque chose sur le cœur; je couche et je mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire de demander si le compte sera |)oivré et même au poivre d'E«spagne. Tout ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous toute sorte de noms baroques.
— Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
— C'est bien, je vous remercie ; mais je ne veux pas être une sani,'sue. Je chercherai cet aprèsdlnée une autre auberge, et, s'il me faut coucher par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me semble (jue l'écwnomie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs ; mais je crois (|ue vous ne feriez pas mal non [dus de chercher un hôtel plus modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins (jue vous ne vouliez porter les malles des voyageurs sur votre dos?
Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le garçon |)Our lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quf'l(|ues instants, celui-ci remit à Jean Oe|)s un papier où on lisait en anglais le compte suivant:
l'otage julienne, tiois portions..
Viande de b(euf aux choux rouges, id
Un gigot de mouton sauce aux câpres, id
Des côtelettes de veau, id. . .
{]ne bouteille de vin
Lo^'ement pour trois personnes àlroisdollar.ls
Total
:jd
ollars.
id.
id.
id.
id.
id.
-if, (1
ollars.
(ie'a faisait donc un total de 1 ln francs io centimes pour un souper et un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce t)'était pas mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni
regret chacun la moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets de banque. Ils avaient dormi très mal la nuit et se trouvaient maintenant dans la maison dont les gens étaient honnêtes et pidis. Qui sait quelles diflicnliés et (|uels désagréments ils rencontreraient dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec eux jusqu'au lendemain, [)uis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de la CaUfor- ///f'///<e sans crainte d'épuiser les ressources.
Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et sortirent le cœur léger et plein de conliance, pour commencer leur promenade.
i.A MA ISON 1)K JKU
Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux, s'arrétant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle surprenant de cette foule d'hommes au milieu des(juels ils vivaient. Quant à la ville même, elle n'olTrail rien de remarquable. Quoique, en ce moment, peut-être plus de ciu- (|iiante mille hommes de toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quel(|ues tentes et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la cam|)agne.
Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, (lans le courant de la journée, ils n'avaient rien rencontré de mer.açant ni de désagréable, ils finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé elFrayer, comme de vrais enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en tout cis. ils ne devaient pas s'inciuiéler. Leur boiine humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêler leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien bu, de sorte que l 'effet du vin ou du (jrn(j n'était pas étranger à leur joyeuse disposition d'espril, rpioiqu'ils eussent encore toute leur raison et (in'ils y vissent encore très clair.
LE PAYS DE L'OH
Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent devant une maison de jeu (|ui avait pour enseigne: la Verandah. Une Irillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un instant pour jeler un coup d'œil dans la salle; mais les gens à moitié ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
— Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
— Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
— Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
— Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison de jeu.
— Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table, une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. Cela donne toujours un avant-goût.
Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent leurs regards autour d'eux.
Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en entrant on était à demi sufToqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller (le larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix confuses, de cris de joie et de raalédic'ions, que dominaient parfois les sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se démenait
comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande de musiciens.
Au fond de la salle se trouvait une table très large, derrière laquelle le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le monte, jeu de hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à San-Franciso. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque las, il y avait un revolver à six coups.
Les joueurs se tenaient debout autour de la table, lis suivaient chaque carte le cœur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils commençaient chaque fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et le cœur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en maudissant le jeu.
S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient le mot paillasse, voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au bout de la salle comme -quoi cet individu avait commencé à jouer en ne risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille dollars en moins d'une heure.
Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction :
— Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Si j'osais seulement aller à la table...
— Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'etîroi.
— Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
— En effet, que nous font quelques dollars? remarqua Creps. Je veux voir comment va le jeu de la monte : d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de nous favoriser.
Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui s'approchaient à pas lents de la table.