K. BATS
» Rentier à W... »
L'écrivain stupéfait tenait les yeux fixés sur celte étrange lettre. Il la relut une seconde fois tout entière, liaussa les épaules et finit par se dire à lui-même :
— Qu'est-ce que cela signifie? Bats? Bats? Ce nom m'est tout à fait inconnu... Il a passé des moments agréables en ma compagnie? Il veut dire qu'il a lu mes récits villageois et que par cette lecture il est devenu mon ami. C'est de cette façon sans doute qu'il faul l'entendre, car je ne connais pas le pauvre malade... Il est probablement entouré et obsédé par des gens qui tâchent d'avoir une partie de son héritage. Lui donner ries conseils, lui dire comment il doit faire son testament ?Je ne suis pas un jurisconsulte. Quelle connaissance aije de cela? II est cependant difficile de repousser l'inslante prière d'un moribond.
Il regarda de nouveau l'écriture He la lettre en répétant :
— Bats? Bats? Il me semble, en effet, que j'ai déjà entendu ce nom-là quelque part. Mais où? Voilà le hic.
II posa son index sur son front et se mit à réfléchir; puis, au bout d'un instant, il s'écria tout à coup :
— Oui, oui, c'est cela, je me souviens : c'était à Schilde, chez le notaire; le vieux bourgeois au nez ronge! J'y suis : M. Bals, le rentier, qui chantait une chanson en l'honneur du vin, et qui buvait sec en dépit des avis de son médecin!... Et ce joyeux compagnon, ce bon vivant qui rayonnait de santé, serait mourant à l'heure qu'il est? Serailil possible? Ce que c'est que de nous, cependant, et comme la vie de l'homme tient à peu de chose!... Allons, il n'y a pas à hésiter, il faut que j'aille à W... La malle-poste de Tuinhout n'a pas encore passé; hâtons-nous; avant ce soir je suis de
retour, et peut- être pourrai-je encore Iravailler pendant qiiel(|ues heures à la lumière...
En achevant ces mots, il ouvrit la poite et descendit l'escalier en courant.
Il pouvail être onze heures du malin, lorsque le romancier descendit de la malle-poste à W... et prit à côté du village un sentier qui conduisait à l'habiiation de M. Bals, qu'un paysan lui avait indiquée à sa première demande.
Ce n'était pas sans une certaine inquiétude qu'il s'approchait de cette grande maison isolée où l'attendait un moribond pour le consulter sur la rédaction de son testament. Ce rôle de juge entre les intérêts opposés de personnes qu'il nn connaissait pas allait infailliblement lui faire d'irréconciliables ennemis d'une partie de ces personnes, Quelle singulière idée avait eue le malade de vouloir faire endosser unesemblable responsabililéàun homme qu'il n'avait vu que pendant quelques instants!... Mais il n'y avait rien à y faire, et si désagréable, si dangereuse même que fût cette mission, il ne pouvait faire autre chose que de l'accepter avec résignation. Il ferait tous ses efforts pour discerner ce qu'exigerait la plus rigoureuse justice et pour baser là-dessus son jugement. Cela le mettrait du moins en paix avec sa conscience.
Ses réflexions et son monologue venaient précisément d'aboutir à cette encourageante résolution au moment où il se disposait à tirer la sonnette de la grille aux piques dorées; mais il vit une vieille femme accourir précipitamment à travers le jardin, le visage ouvert et souriant comme si elle venait à la rencontre d'un vieil ami.
On avait donc épié son arrivée? probablement pour l'empêcher de troubler le malade ou de lui causerquelque saisissement en agitant la sonnette.
La servante, — car c'était Catherine, — ouvrit la grille et demanda, non sans quelque hésitation, tout en regardant avec beaucoup d'attention le visiteur :
— C'est bien monsieur qui a reçu une lettre de M. Bats, mon maître?
— Oui, ce matin même.
— Votre humble servante, monsieur, entrez, s'il vous plall. Que je suis contente de vous voir au moins une fois dans ma vie !
— Moi, ma bonne femme? répondit-il avec étonnement. Et pourquoi?
— J'ai luet relu vos beaux livres, vos récils émouvants, dit-elle joyeusement en traversant à raté de lui l'avant.-cour de la maison. Vous étiez toujours devant mes yeux... mais ne vous formalisez
LE GOUTTEUX
pas di' m;i (Vani-hise el de ma h inliesNe : je m'i-lais l'ail île voire |(i'r>oiiiie un; tout aulri! idt'e.
— ViaiiiitMit? Kl la(|uelle?
— Kli l):i'ii, je me lii,Mirais (|ui> vous t'iicz encore un jeune homme, avec de i,'ranils yeux lilcns, des joues pâles, des lèvres roses el des ciievcnv l)loiids. Vous êtes un homme d'environ (|uarantt' an-, votre chevelure est noire, el vos yeux...
— DilHS-le, femme; mes yeux sonl i^ris, n'estce pas, dil l'écrivain en plaisanlant.
— Non, monsieur, ils sont d'un l)run clair. Quelles drôles d'idées se formenl dans notre cervelle! Je me suis trompée, iiardonucz-le moi; cela ne diminue pas mon respect pour l'homme instruit qui...
— Bonne femme, voire simplicité me ferait rire, inlerrompil l'éciivain, .l'ai été jeune, mais je n'ai pu le rester toujours; ce n'est pas rna faute, car je n'aurais pis dt-mandé mieux. .Mais croyez-vous que l'on ne peut pas être sen>il)le aux heiutés de la naturt> ni aux soulTrances du oi^ur humain, à moins que l'on n'ait des cheveux hlonds el îles yeux bleus?
Ils étaient entrés dans la maison cl avaient pénétré dans une sorte de veslihnie.
La servante se disp'isait à le con luire en haut, mais il l'arrêta par le bras an h is de l'esca'ier pour lui demander :
— Esl-ce (j';e réellement ce pauvie M. Bals serait en darij,'er de mort?
Calhi'rine leva les épaules.
— Il le ju'ét'nd, répondit-elle. Le docti'ur prétend au contraire qu'il y a une j^randi- amilioration dans son état el que sa jiuérisou n'est [)as douteuse. Mais, quand il s'agit d'une malidii; de ce };enre, ou ne peut pas avoir une condaiici* ali>olue. La {goutte peut remonter subitemcnl au ((riir, et alors, hélas! tout est lini.
— Ah! c'est de la •routte (|u"il soulTre?... KsI-ce vous qui avez écrit la littie qui m'a été adressée par votre mailre?
— Oui, monsieur, c'est moi. .M.iis mon inailre me l'a diclée.
— Vous savez d' ni" nalurellemtMil sur quels points il veut me consulter et deinamler mon a;is. .M. Batsa-l-il des enfants?
La servante fit un si};ne aflirm itif.
— Sa femme v.t-elle encore?
Elle répondit |»ar un geste de déné;;aliou.
— Il esl donc veuf?
— Oui, monsieur.
-- Kl exisle-t-il encore d'auli'es personnes qui altend^'nl (|uel(|uc cho^e de sa succession, ou (|ui prélend>-nl y avoir droit?
— .Mou mailre m'a expressément défendu de
pailer de ces choses-là avec vous, monsieur et je ne voudrais pas lui désoliéit-.
Kionné de ces allures mystérieuses, lécrivain regarda la vieille scrvarde dans le hlaiu- des yeux d'un (eil scrul.ileur. (]omme elle ron^-issail el qu'elli' paraissait i'mharra>sée, il se dil en luiméiuf i|ue prooihlemenl la cause des doutes el des inceitiluiles de .M. B.its était devant ses yeux. Cela lui inspira un sentiment de méliance contre celte femme. Sans doute elle ne lui avait parlé de ses ouvrages avec tant d'enthousiasme (|ue pour le séduire parcelle llalterie el pour le rendre favorable à ses intéréls.
— Montrez-moi la chambre de votre maître, dit-il d'un ton très tioid. .le n'ai pas beaucoup de temps à lui donner.
— Veuillez me suivre, monsieur.
Klle le précéda dans l'escalier, ouvrit une porte el l'a in-mea.
— Oh ! mon généreux ami, que je suis heureux de vous voir. One vous êtes bon d'avoir bien voulu venir de si loin pour me rendre visite ! Mille fois merci! balbutia le malade en levant sur le visiteur des yeux à demi éteints, comme quebiu'un qui e^t prés de rendre l'âme.
— Pauvre monsieur Bats! dii le romancier avec l'acceat d'une profondiî cimmiséralion. Qui aurait pu penser (|iie moi ipii vous ai trouvé si bien portant lorsque j'ai en, tout récemment, le plaisir de faire votre connaissance, je vous reverrais dans un pareil étal! Ne désespérez pas, cependant; une longue et violenie allaque de goutte conduit parfois, en a|>parence, le malade aux portes du l<niibeau, et cependant ordinairement on en guérit fort bien.
— Ah! celte fois-ri, je n'en reviendrai pas. Je voudrais vous serrer la main; miis il m'est absoluim'iit im|iossilde de remuer le bras ou la nixin. Caiherine, ollrez un siège à monsieur, el allez chercher une bouleilli; de mon meilleur vin : du vin de l'Krmilage, von> savez bien, dans I • dernier caveau à coté du soupirail de la cave. .M'avez-vous compris?
La serv.inti! ne boii.:.ea pas plus (|ue si elle ne l'avait pas rnlendu.
— .Non, non, épargnez-vous celle |»eine, dit l'écrivain, je n'ai pas soif.
— Soif? Faut-il avoir soif pour i;oire un verre de vin de l'Knnitage? Vous venez de loin, et vous avez voyagé rapideuu'ul; cela vous remeltra. Catherine, oliéissez-moi, ou je vais me mellre dans une (dlere iernble !
Catherine ne bougea pas encore.
— .\lloii>, mou cher ami, insista .M. Bals, faitesmoi le plai'ir de boire un verre de mon excellent
' Ermilajje. Moi, je ne peux plus en jouir; inab
LF. GOUTTEUX.
donnez-moi du moins la satisfaction d'appréricr vons-même ses mérites. Voyons, consentez, ne me ri'l'uscz pas celle grâce.
— Si cela peut vous être agréable, je le veux Ijien, répondit l'écrivain.
— Vous entendez, Catherine? Seriez-vous assez impertinente pour refuser do verser un verre de vin à monsieur? Quoi, vous restez récalcitrante? Ah ! mon ami, vous êtes témoin du mauvais vouloir do cetle femme sans cœur. Elle me tourmente et me fait soufTrir comme une véritable despote. Je serais heureux de vous entendre apprécier le mérite de mon vieux vin de l'Krmilage, et cette petite consolation m'est refusée !
Le romancier jeta à la servante un regard de reproche.
— Qu'est-ce qui vous empêche de satisfaire la demande de votre maître? demanda-l-il. Ce n'est pas bien d'avoir si peu de complaisance pour un pauvre malade, femme, et vous devez savoir que, dans l'état où il est, rien n'est plus funeste que de se mettre en colère.
— Le médecin l'a rigoureusement défendu, monsieur.
— Quoi ! le métlecin vous aurait défendu il'offrir un verre de vin de l'Ermilage à ce bon monsieur qui vient me rendre visite ? ricana le malade. Mais vous avez donc perdu vntre pauvre cervelle, Catherine? Comprenez-vous cetle s!upide servante, mon ami? Elle s'imagine que vous me verserez le vin dans la bouche.
— Moi! s'écria le romancier avec indignation. Me prenez-vous donc pour un fou, femme?
— Je connais les instructions de M.Gabels, murmura la servante.
— Mais vous savez bien vous-même, répliqua M. Bals, que depuis deux jours je n .'i pu tirer la main de dessous mes couvertures, et à moins que monsieur ne me verse le vin dans la bouche, comme je le disais...
— Si c'est réellement cela que vous craignez, vous pouvez être parfaitement tranquille, fe-inme, ajouta l'écrivain.
Catherine sortit lentement de la chambre, évidemment à regret et non sans inquiétude.
M. Bats, en la voyant sortir, eut un sourire singulier. Le visiteur, qui surprit ce sourire, lui demanda avec hésitation :
— Mais, M. Bals, pardonnez-moi cetle (juestion, ne vous lro;iipez-vous point sur votre situation? Vous ne me paraissez, pas aussi malade que vous croyez Tèlre. Un h(>mme bien portai't ne pourrait pas s'exprimer d'une façon pi us claire cl plus énergique que vous. Votre poitrine est encore d'une solidité remarquable.
— Oii', pour la poitrine, cela va encore assez
bien, répondit M. Bats en respirant pi'ofondément ; mais le cœur, le cœur! si vous saviez quelle affreuse douleur j'y ressens... par aci'ès... Tenez, j'en sens venir un... Ah! Dieu, je p'use chaque fois que ma dernière heure a sonné. Aie! ait>! Un feu dévorant me brûle les entrailles !
Son visage se contracta et il grinça des dents pendant que, sous la couverture, ses membres étaient secoués et tordus par d'affreuses convulsions.
Le romancier frémit et épancha sa compassion en paroles consolantes.
Au bout d'un instant, le malade resta de nouveau en repos. Sa figure se détendit, et il soupira d'une voix affaiblie:
— Ah! quel martyre!... Grâce au ciel, l'accès est de nouveau passé; ce n'était pas encore la dernière attaque...
La servante rentra dans la chambre avec un plateau supportant une bouteille débouchée et un seul verre. Elle remplit le verre un peu plus qu'à moitié, et, tout en tenant les yeux fixes sur son maître d'un air très méfiant, elle présenta le verre à l'écrivain.
Celui-ci en but une gorgée et replaça le verre sur le plateau.
— Excellent vin, n'est-ce pas? murmura le malade dont les yeux éfincelèrent. Un véritable nectar?
— Très bon, exquis, pour autant que je m'y connaisse, répondit-il.
La vieille Catherine alla juscpi'à l'exlrémité la plus reculée de la chambre, y déposa le plateau sur une petite table, le plus loin possible de M. Bats, remplit de nouveau le verre, et se disposa à quitter la chambre.
— Eh! eh! que tenez-vous donc là caché sous voire tablier? s'écria le vieux rentier. La bouteille? vous voulez l'emporter avec vous? El si monsieur avait envie d'eu boire encore un verre? Vous êtes une malhonnête et une iuj|)erfinente. Vite, replacez celte bouteille sur la laide, et ne faites pas à monsieur l'injure de vouloir le mettre à la ralion, comme s'il était un domestique.
Catherine remit la bouteille sur le plateau en murmurant, mais elle resta debout à côté de la table, comme si elle avait l'inteulion de nmnter la garde auprès.
— Laissez-nous seuls maintenant et retournez à votre cuisine, lui dit son maître. Ce que j'ai à débrouiller avec monsieur est d'une nature (elle que personne ne doit assister en tiers à noire entretien, vous le savez bien. Allons, soyez rais innahle; mes dispositions à voire égard dépondent de voire bonne volonté.
Elle regarda le romancier e.i l'ace, d'un air in-
LE GOUTTEUX
terrogateur, pour lui domander ce (ju'clle devait faire, et comme elle lut dans ses yeux qu'elle devait obéir à son mailre, elle sorlit de la chambre à pas lenls, el non sans se retourner plus d'une fois.
— Pauvre monsieur lîals î dit l'écrivain eu poussant un soupir. N'avez-vous personne d'autre que cette femme peu sensible pour vous soifjner pendant votre cruelle malalie? Elle doit bien vous faire soulVrir.
— Ne viius trompez pas sur son compte, répondit l'autre. Elle a un bon c«i'ur, et elle m'est très dévouée.
— J'aurais cru tout à fail le fontraire, car il n'y paraît pas.
— Hall! le doiteur lui a fail craindre que je ne voulusse boire du vin si j'en trouvais le moyen; autrefois, il n'y a même pas très loni-temps, cette sup|»osition pouvait être plus ou moins fondée, mais maintenant c'est une pure imaiçiiiatioii, une pure folie. Pour tout l'or du monde, je ne ferais point passer une ;;or{,'ée de vin |>ar mes lèvres; il me brûlerait tout à fait la gorjie (jui n'est déjà (pie trop enllammée... et d'ailleurs, depuis bien des jours je suis étendu ici sans mouvement, comme un morceau de bois, et incapable de reniuei la main ou le dolj^t.
L'écrivain prit une chaise, la rapprocha du lit, el dit à sou bute :
— Monsieur Bals, vous m'avez prié de venir ici pour me consulter sur la rédaction de l'acte (jui contiendra vos dernières volontés. Je suis prêt à vous écouter.
— Buvezd'abord encore un verre, avant que nous commencions.
— Je n'en ai réellement pas envie.
— Pas envie, pour un pareil vin? Comment cela est-il possible? Allons, mon ami, ayez de la complaisance pour un pauvre malade; cela me fera autant de plaisir ([ue si je buvais moi-même.
pour le satisfaire, le romancier alla jusqu'à la petite table et trempa ses lèvres dans le verie. Pendant Cf temps, il se disait à pai l lui (|ue ("était de bien sinf^ulières L'ens que les persoimes avec lesquelles il avait affaire là, et surtout un bien étrange malade.
En effet, il avait ras|iecl d'un tuoribond et ses membres étaient comme frappés d'ime paralysie complète à cause des -longues souffrances qu'il avait endurée^. Mais se»; yeux, bien que profondément enfoncés dans leur>< orbites, brillaieni «1 inlellipence et d'éner^sie ; sa voix était claire el sonore, et il paraissait n'éprouver au< une falij.'ue à parler longuement. Il était vrai néanmoins qu'une violente attaque de son mal pouvait le saisir au t-rrur el tarir les sources de la vie.
Cette dernière considération jusiiliait la hàle qu'il avait de rédiger son testament.
Lors(pu' i éciivaiFi revint auprès du Ml de .M. Hais, celui-ci lui dit :
— Veuillez vous asseoir, nous allons causer de la glande alTaire.
— Je vous écoute, monsieur Hats.
— Il faut savoir, mon ami, que je possède environ cent eiii(|uanle mille francs en biens fonds et en fonds publiés. C'est une fortune (|ui m'est en gramle partie |iersonnelIe, car elle m'est échue par héritage de|mis la mort de ma femme. J'ai un (ils el deux filles, (|ui sont tous mariés, et qui ont même des enfants. Ma vieille servante Catherine, (|ni a consacré toute sa vie à mon service, ne peut pas être oubliée par moi. J'ai, touchant 1*» paitage de ma fortune, des idées dont j'ai peur et (pii me font hésiter, car elles pourraient être injustes, et Dieu m'en demanderait comjtte.
— La chose me parait pourtant extrêmement simple, fil observer le romancier; si je ne m'abuse pas, le Code civil vous permet, étant donné que vous avez trois enfants, de disposer librement d'un quart de votre fortune.
— Oh! ce li'est pas si simple que vous le croyez, répliqua le malade. Si j(ï lègue à ma vieille Caiberine cinq ou six mille francs, il me restera encore plus de cent trente mille francs que je voudrais partager entre mou fils et mes filles, selon les besoins et les mérites de chacun d'eux.' C'est là que gît le n(pud de la difficulté, et c'est de là (jue vient mon embarras.
— Mais ils Sont tous les trois vos enfants. Ne feriez-vous donc pas bien de leur donner à tous la même somme?
— Impossible. Veuillez me prêter un moment d'attention. Mnu lils, après une jeunesse assez orageuse, a ou la chance d'épouser une femme avec beaucoup d'argent. Il est aujourd'hui négociant à Anvcr>, el sa fortune» si bien plus considérable que la mienne. Ah î si vous saviez combien ce gardon m'a causé de chagrins el quels douloureux sacritices il m'a arrachés! C'est lui qui m'a contraint de faire une vente publi.|ue de loul cp que je possédais alors, afin de pouvoir donner à chacun de mes enfants sa part de l'héritage maternel. Depuis qu'il est en veine de |)rospérité, il parait ne plus du tout se rappeler que j'existe, el vient à peine me faire visite une fois l'an. Une part plus ou moins grande de ma succession ne le rendrait pas plus riche; el d'ailleurs il ne mérite pas qu'on -oit bon pour lui... Si vous étiez à ma [dace. quelle dérision prendriez-vous à son égard?
LE GOUTTEUX
— Je lui pardonnerais généreusement tous ses torts, monsieur Bats. Peut-être même, aigri par ses erreurs de jeunesse, avez-vous été trop dur pour lui et l'avez-vous ainsi éloigné de vous.
— Je ne dis pas non, et vous pourriez bien avoir raison sur ce point, répondit le malade. Peut-être suivrai-je votre bon conseil en ce qui le concerne; mais il y a des circonstances plus graves. L'aînée de mes filles s'est mariée contre mon gré; elle a épousé un bellâtre dont la figure ressemble à celle de ces poupées de cire qu'on voit à l'étalage des coiffeurs, mais qui n'a ni cœur ni âme. ïmaginez-vous, mon ami, qu'en peu de temps il avait dissipé en grossières orgies l'héritage maternel de ma fille, et qu'actuellement, sans s'être amendé, sans vouloir travailler, il la laisserait mourir sous ses yeux de misère et de besoin avec ses deux malheureux enfants, si je ne venais pas à leur aide. Ce lâche coquin dit à qui veut l'entendre qu'il n'attend que ma mort pour recommencer à faire le joli cœur, et pour faire passer ma succession par son gosier... Et dire que je ne peux pas l'en empêcher sans deshériter ma fille!,.. Car la loi rend le mari maître des biens mobiliers de la femme, n'est-il pas vrai?
— C'est une triste circonstance, en effet, répondit l'écrivain en courbant la tête d'un air pensif.
— Et malheureusement ce n'est pas encore là le plus grave, reprit le malade en soupirant. Mais je me sens un peu fatigué de parler. Levez-vous, mon ami, et buvez encore une gorgée de vin. Je vois bien que vous m'avez trompé, car votre verre est encore plein-, comme la servante vous l'a versé. Vous n'y avez pas touché. Le vin ne vous plairaitil pas, peut-être?
— Au contraire, monsieur Bals, il est très fort, et d'un goût très fin.
— Alors, videz votre verre; voyons, faites-le par complaisance pour moi. Que je puisse du moins voir un bon et sincère ami jouir d'un plaisir qui m'est, hélas! défendu.
— Eh bien, soit, pour vous être agréable, dit le romancier en se levant.
Il se contenta, cette fois encore, de boire une petite gorgée. Mais monsieur Bats, qui l'observait, s'écria avec l'accent d'une profonde indignation :
— Ciel, serait-il possible? Oui, oui, je comprends ce qui se passe. Ah ! monsieur, maintenant votre manque de soif ne m'étonne plus, Catherine, cette créature vindicative, vous a donné de mon plus mauvais bourgogne. C'est du vin que nous versons à ceux que nous voulons tenir éloignés de la maison, les fâcheux et les pique-assiette. L'impertinente! Je la chasserai ce soir même.
— Vous vous trompez sans doute, répondit le
romancier, car ce vin me paraît fort bon. Cependant je dois reconnaître que je suis très inexpérimenté dans la dégustation des vins.
— Soyez convaincu, mon cher ami, que Catherine nous a joués tous les deux. Regardez bien le bouchon. Dans le liège, sous la cire, il devrait y avoir une marque : une H que j'y ai brûlée moimême.
— Il n'y a pas de bouchon.
— Ah ! la fine mouche ! elle l'a escamoté. Mais cela ne fait rien. Quoique les bouteilles de mon vin de l'Ermitage ressemblent en apparence à toutes les autres bouteilles, je puis les distinguer à la vue comme si je les avais faites moi-même. Venez, montrez-moi la bouteille, ne fût-ce que de loin, je pourrai vous dire avec certitude si l'on s'est moqué de nous oui ou non. Un peu plus près, s'il vous plaît, je suis myope. Encore un peu... Bon; i maintenant je vois mieux. i
Pendant que le malade parlait ainsi, son interlocuteur s'approchait du lit sans méfiance, afin de lui permettre de bien examiner la bouteille; mais lorsque M. Bats crut que l'objet se trouvait bien à sa portée, il tira tout à coup les mains de dessous ses couvertures, les jeta comme deux griffes autour du col de la bouteille qu'il .arracha au romancier stupéfait, l'approcha de sa bouche avec un cri de triomphe, et commença à se verser le vin dans le gosier.
L'écrivain poussa un cri d'épouvante; il voulut arracher la bouteille des mains de M. Bats; mais il fut encore plus effrayé de l'invincible résistance qu'il rencontra; la bouteille semblait rivée aux lèvres du malade ; ses dents grini,aient sur le verre comme si elles allaient se briser. En même temps, ses yeux lançaient des éclairs et son visage exprimait la rage d'un tigre qui dévore sa proie et la joie d'un bienheureux qui voit le ciel s'entr'ouvrir devant lui.
Rendu muet par la crainte d'être la cause d'un malheur irréparable, le romancier frémissant regarda un moment le malade d'un air stupide et consterné. Puis il se précipita vers la porte qu'il ouvrit en criant de toutes ses forces :
— Catherine, Catherine, vite, du secours, du secours !
La vieille servante monta immédiatement à l'étage de toute la vitesse de ses jambes... Mais il était trop tard; M. Bats avait vidé la bouteille jusqu'au fond, et l'avait laissée tomber de sa main sur le tapis étendu devant son lit; elle roula jusque sous les pieds de la servante ébahie, qui re-
l.E (JOUTTEIX.
gardait altcrnaliveiiienl son inaîlre et le roiiianciiT.
M. liais ('lait encore assis sur son si-aiil, soulevé à demi sur son oreiller, el le visage éclairé par le même sourire de l)ier)-élre et de liéalitude.
— Mon ])ieu, monsieur, que s'est-il donc passé ici/ demanda Catherine à l'ami de son maître.
— Hélas! votre maître vient de boire du vin, répondit-il.
— A même la bouteille, ù ciel?
— Toute la bouteille.
La vieille bonne se laissa tomber sur une chaise et se mit à geindre avec un grand vacarme, essuyant du coin de son tablier ses yeux baii^nés de larmes, et marmottant de temps en temps un reproche acerbe contre celui qui serait probablement la cause de la mort de son maître.
Le romancier essaya de lui expliquer en peu de mois comment la chose s'était passée et comment il s'était lui-même Tort innocemment laissé duper par les ruses et les malices du malade, dont toute la di|tlomalie n'avait eu ((u'un seul but : s'emparer d'une bouteille de vin.
La servante se leva.
— Il ne peut pourtant pas resler ainsi, dit-elle d'un ton piteux. Il- en mourrait. Que l'aire maintenant?
— Il n'y a qu'un seul moyen .■ il l'aut envoyer chercher le médecin.
— Non, non, pas le médecin ! s'écria M. Bats en ricanant. Je ne sais pas trop ce qu'il me prescrirait : un seau d'eau. Je n'en ai pas besoin. Tenez, je suis guéri, voyez 1
Et tandis que les autres le regardaient avec inquiétude, il ajouta d'un ton de raillerie.
— l'arlez-moi des vins du lUione; le vieux vin de rErMiila.::e surtout est un remède divin. Il rendrait la vie à un mort et le (erail sortir de son tombeau. Ah ! tenez, j'ai envie de chanter.
Kt il entonna d'une voix sonore sa ( hanson favorite :
Laissons les l)u\riii >> dVau trembler ht In^tcniciil suivre leur route.
.\ii ilialilc Roucis et r'Iiagrin.
Mon bonheur est dans lu vin,
Huns le vin
Dans le vin...
Kt niuquons-nouK de la ((outtc.
Ile nouvelles larmes ruisselèrent des yeux de la vieille Catherine, et elle murmura à l'oreille de l'écrivain, avec un accent d'épouvante qui n'avait rien de joué.
— C'est aiïrenx, afireux ! mon pauvre maître est gris.
— Je le crois bien, ma bonne femme; tout une bouteille d'un vin aussi capiteux...
— One faire, (|ue laire?
— Ne dites plus rien, et courez thez le médecin.
— Pronietlez-vous de ne pas le quitter el de veiller sur lui?
— Oui, mais ne restez pas trop longtemps partie. Ce malheur m'a mis tout à fait hors de mon as.-iette. Je ne suis pas à mon aise.
— Soyez tran(|uille; si le docteur est à la maison, dans quinze minutes je serai de retour avec lui. /
Et elle descendit l'escalier en toute hâte.
— (Juelle rejîrettable iinpiiidence, monsieur Bats, dit l'écrivain en se rapprochant du lit. El vous sentez-vous réellement mieux?
— Mieux? Je n'ai lien du tout. Je suis guéri, et il me semble que j'ai envie de me lever.
— Ah ! ne faites pas cela, je vous en supplie.
— Non, je ne le ferai pas; je veux vous obéir, car c'est vous (|ui m'avez guéri. Je veux... je veux m'en souvenir toujours; j'éprouve une tentation de vous coucher sur mon testament, si je redeviens malade... .\h! je m'y suis pris adroitement pour n)e procurer le médicament sauveur, n'est-il pas vrai? Dix fois déjà j'avais inutilement joué une comédie du même genre pour eniiormir la vigilance de mon Argus aux cent yeux... Quelle bonne idée j'ai eue de vous appeler, vous pour qui elle avait un respect et une vénération incroyable, sans vous avoir jamais parlé, sans vous connaître !
— Ainsi, c'est avec préméditation (jue vous m'avez trompé? dit l'écrivain avec dépit.
— Vous me le pardonnerez avec joie, j'en suis certain. Vous n'en avez épiouvé aucun dommage, mon ami, et (|uant à moi, vous voyez...
- Ce testament sur lequel vous \ouliez me consulter n'élail donc qu'un prétexte?
— Bah ! mon testament est fait depuis longtemps. iMes enfants m'ont témoigné l'un un peu plus, l'autre un peu moins d'alTection; mais je leur laissée lous une part égale. Par conséquent j'ai suivi par avance votre sage conseil... Vous paraissez en avoir du dépit, nion ami. Pourquoi? N étes-vous pas conleiil de m'avoir guéri de ma maudite goutte, et de me voir bienlnl sur pied? Vous haussez les épaules, et vous doutez? C'est ainsi, pourtant, et ce miracle-là. ce n'est pas la Vierge de .Montaigu, c'est le vin de rErmila.L'e (|ui i'a opéré.
0 bon vin.
Jus divin, O bouteille Vermeille,
LE GOUTTEUX
Jus divin De la treille Du soleil de la....
Du soleil (le I;i France...
Ah bah ! j'ai oubié le reste, excepté le refrain :
Tralala, Tralala Ut ré nii la sol la !
Le malade continua à bavarder, à ricaner et à chanter ainsi jusqu'au moment où le docteur, suivi de Catherine, pénétra dans son appartement.
Sans doute il avait été mis au courant de tout par la vieille bonne, car il se borna à jeter sur le romancier un regard chargé de reproches, et alla directement au lit de M. Bats.
— Votre pouls! lui dit-il brusquement.
— Allez-vous en, docteur l'eau clair, lui répondit l'autre. Je n'ai plus besoin de vos soins, je suis radicalement guéri.
— Oui, oui, nous connaissons cela. On ajelé de l'huile sur le feu pour que le dernier tison fût plus vite consumé... 11 n'y a pas à hésiter, je vais vous préparer une potion. Très peu de chose.
— Non, non, je ne veux pas!
— Quelques gouttes d'alcali volatil.
— De l'ammoniac?
— Parfaitement.
— Ne m'approchez pas avec ce satané poison, ou je vous arrache les yeux.
— Vous le prendrez bon gré mal gré.
— Essayez seulement, bourreau!
— Ah! vous croyez que nous autres médecins nous ne connaissons pas de moyens pour réduire les malades récalcitrants ! Eh bien, vous allez voir.
Il s'approcha de la table, versa de l'eau dans un verre, y laissa tomber un certain nombre de gouttes d'un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche, puis il demanda au malade:
— Voulez-vous prendre cela, oui ou non?
— Jamais, jamais !
— C'est bien : Catherine, tenez-le par son bras droit. Vous, monsieur, saisissez-le par sa main gauche, et empêchez-le de faire le moindre mouvement. Pas d'hésitatoons, pas de faiblesse, il s'agit ici de la vie d'un homme mise en péril par une fatale imprudence. Ne faites pas attention à ses clameurs, et domptez seulement sa résistance; qu'il ne puisse pas bouger. Ètes-vous prêts? Allons!
il porta le verre à la bouche de M. Bats qui serrait les dents avec rage, et dont les yeux enflammés de colère accusaient le docteur de cruauté et le menaçaient d'une cruelle vengeance.
Mais le médecin saisit entre le pouce et l'index le nez du malade récalcitrant, et lui pinça les les narines de façon à lui couper complètement la respiration. M. Bats eut beau se démener et op|)oser de la résistance, il fut contraint d'ouvrir la bouche pour ne pas suffoquer... et le médecin profita de ce moment pour lui verser le médicament dans le gosier.
Lorsqu'il fut bien certain que le malade avait ingurgité tout le contenu du verre, il s'éloigna de son lit.
M. Bats éclata contre lui en reproches sanglant?, en injures grossières, en imprécations furibondes; le docteur laissa passer le plus fort de cet orage, puis il lui dit d'une voix calme, mais sévère.
— Cela suffira, si vous vous tenez tranquille; mais, si je m'aperçois à votre agitation que la potion n'a pas agi suffisamment, alors je vous en administre encore deux fois autant. Donc, si vous ne voulez pas que je vous ressaisisse par le nez, restez calme et ne bougez plus.
Cette menace devait inspirer au malade une profonde terreur, car il ferma les veux et demeura si tranquille en apparence qu'on eùtpu croire qu'il était endormi.
Le docteur, pour consoler la vieille Catherine qui ne cessait pas de pleurer,lui dit que, suivant son avis, on avait pas à craindre d'aggravation dans l'état de M. Bats, comme il lui avait administré un contre-poison énergique immédiatement après l'accident, il était à croire qu'il n'y aurait qu'un léger retard dans son, complet rétablissement.
Là-dessus le romancier exprima le désir de retourner à Anvers, à moins que sa présence ne pût être encore de quelque utilité pour aider à combattre les suites fâcheuses de son imprudence.
Le docteur lui répondit qu'il veillerait lui-même auprès du lit de son vieil ami Bals aussi longtemps que cela pourrait être nécessaire ; qu'il n'avait donc plus à s'inquiéter de rien et qu'il pouvait s'en retourner à Anvers.
L'accent avec lequel ces paroles furent dites leur prêtait un sens que l'écrivain crut traduire fidèlement ainsi : « Et vous auriez mieux fait d'y rester, au lieu de venir ici. »
Il sortit donc de la maison de M. Bats et quitta le village, triste et abattu, en se disant à luimême :
— Hélas ! serait-il possible que je fusse la cause de la mort d'un homme ? Linocent ou non, le souvenir m'en poursuivrait pendant toute ma vie, comme un alîreux cauchemar... Heureusement le docteur dit que ce ne sera rien.
LE GOUTTEUX
Huit jours aprrs, au moment (u'i il ne pensait plus à cette aventuie, l'écrivain re^nt uno lettre liorlant le lirnlire de W...
— Ail! ah! se dit-il, sans doute des nouvelles de M. Uats.
Il rompit le cachet avec une vive curi(tsilé, et déplia la lettre. .Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il poussa un cri sourd, s'aiïaissa sur une chaise, et cacha sa figure dans ses mains...
Celait une lettre de faire oart de la mort de M. liais.
y IN I) r <; 0 c T T e; c X
Le couteau était encore dans la poitrine. (Page 5.)
L'ASSASSIN
Mes amis m'ont souvent demandé pourquoi je préférais l'humble Campine à tous les autres lieux.
Si j'aime tant la Campine, c'est qu'on .n'est pas obligé d'y suivre des chemins frayés, et qu'on peut y courir à l'aventure et s'y perdre à plaisir.
Ainsi m'était-il arrivé une fois. Je me hâtais autant que possible, et courais en ligne droite devant moi, pour sortir enfin de la sombre et interminable forêt de sapins dans laquelle je m'étais perdu.
Tout à coup j'aperçus, à quelques pas de moi, un sentier presque invisible, c'est-à-dire une raie sur le sol de la forêt où les aiguilles des sapins semblaient foulées et où ne se montrait ni un brin d'herbe ni une mousse.
A peine avais-je fait quelques centaines de pas dans cette nouvelle direction, que je m'arrêtai tout saisi, et fi.xai les yeux, avec une stupéfaction qui n'était pas sans angoisse, sur un être vivant — homme ou animal — que j'apercevais un peu plus loin au bord du sentier.
Un mouvement de cet objet me fit reconnaître distinctement des formes humaines. Riant de ma propre sottise, je marchai en avant, ne doutant pas que ce ne fût quebiue pauvre homme qui, après avoir ramassé du bois dans la forêt, s'était assis sur son fagot pour se reposer.
Cependant, à mesure que j'approchais peu à peu avec plus de précautions de l'inconnu, une sérieuse inquiétude s'empara de moi, et je m'arrêtai à
vin.
L'ASSASSIN
(|uelqiies pas tii (ivaiil imperlurbahlemeni les yeux sur lui.
il me parut ("Ire un homiTie d'environ cinquante ans, corpulent et rohiiste, au cou ramassé et aux membres fortement musclés. Son front fuyant était presque entièrement caché par des cheveux roux; mais ses sourcils faisaient une forte saillie sous son front et formaient deux sombres cavités au fond desquelles de petits yeux gris scintillaient comme des charbons ardents. Ses lèvres minces étaient pressées lurtement l'une contre l'autre; on eût dit qu'une mauvaise pensée lui faisait serrer les dents, .\insi ramassé on lui-même sur un tas de terre, la tète dans les mains et S(m re.^ard perçant fixé sur le sol, il était l'image du méchant qui médite un crime, ou du remords d'un forfait commis.
Le sol s'élevait derrière lui et formait une petite éminence de sable; je crus reniarquer qu'une sorte de cavité y était creusée.
C'était peut-être une caverne (|ni lui servait de demeure !
— C'est un assassin ! me dit mon âme émue, et, plein d'une véritable terreur, je voulais rebrousser cliciiiiii et m'éloigner à pas de loup de cet endroit; mais l'inconnu m'aperçut et se leva.
Il me regarda d'un œil curieux, mais rassurant, et me sourit même d'un air si humble et si inoffensif que je fis encore deux ou trois pas vers lui et lui demandai de loin le chemin qui pouvait me conduire à Overgoor.
— Je vais vous le montrer, monsieur, dit l'homme en s'avançant vers moi. Ce n'est pas loin, mais vous ne le trouveriez cependant pas sans guide; venez avec moi, je vous mettrai dans la bonne route.
L'inconnu me conduisit hors de la forêt; chemin faisant, il jiarla de la chaleur de l'été et de la sécheresse qui régnait dans les champs, t\o la moisson et de njaint autre sujet qui préoccupent le plus le laboureur.
Tout en conversant ainsi sur une chose et l'autre, nous alteignimes enfin le grand chemin qui conduisait au village. Mon guide me montra le clocher qui se dressait au loin an- dessus de jeunes sapins. Je n'avais plus besoin de lui; mais le brave homme trouvait probablement plaisir à ma conversation, car il continua de m'accompagner, et même Justine tout près du village.
Comme nous tournions l'angle d'une Iwiie de chênes, nous rencontrftmes en cet endroit une dizaine d'enfants qui, leurs ardoises et leurs livres sous le bra«, s'en revenaient de l'école.
Mon guide à cette vue ne parut pas à son aise et baissa silencieusement la tête; je remarquai r|ue, déjà à une certaine dislance, les enfants se
mirent à rire et à témoigner leur joie à la vue de mon compagnon.
— Fou, S//.s/' Fou, Sus! criaient les petites filles.
Il ne sembla pas faire alleiilioii à cette apostrophe.
— Assassin! crièrent les petits garçons.
Il pencha la tête encore davantage, mais ne témoigna pas autrement son mé<'ontcntement.
Les enfants, comme s'ils se préparaient à une démonstration sérieuse, coururent iiuehiues pas en arrière, puis se retournèrent et, portant leurs mains à la bouche, se mirent à imiter tous ensemble le chant du coq.
Mon guide bondit en arrière, tout en tremblant. Ce mouvement me surprit. Je le vis frissonner et pâlir, et ses cheveux roux se dressèrent sur sa tête. Mais il ne me laissa pas le temps de lui demander la cause de sa singulière émotion; à peine s'en fut-il rendu maître qu'il s'enfuit dans le chemin, rapiJe comme une (lèche, et disparut à mes yeux derrière la haie de chênes.
Arrivé au village, et après avoir restauré mes forces, je cherchai à obtenir des renseignements sur riiabitanl de la forêt; depuis lorij, je l'y ai rencontré lui-même plusieurs fois et me suis entretenu avec lui.
C'est son histoire (|ue je vais vous raconter. File n'est pas longue, mais elle est cependant assez étrange, et elle prouve les tristes conséquences (|n'nne seule mauvaise action peut entraîner à sa suite.
Non loin dn village d'Overgoor se trouve une ferme (|ui, il y a dix ou douze ans, était occupée par le fermier André Vanden-lbmI.
Dans sa ferme se trouvait un domestique qui aimait beancoiipplns à dormir «in'à travailler, et qui trouvait le plus grand plaisir à bâiller et à s'étirer dès que le fermier s'écartait de trois pas de lui.
Fn été surtout, la vie du pauvre domesti(|ue Sus était intolérable. Quand, les mendtres harassés, il était étendu dans son lit, et ((u'à trois heures du matin il rêvait encore de tonte sorte de belles choses, le réveil de l'horloge |)arlait et remplissait toute la maison de son odieux carillon. Sus ne se levait cepen lant pas et faisait comme s'il n'eût pas entendu le signal; mais le père André était bientôt près de son lit, et, grâce à uni^ paire de bons soulHets, à une bordée d'injeres, il lui faisait oublier bien vite de bâiller et de s'étirer.
Un certain dimanche où Sus était seul à la maison, il exécuta un projet qim depuis longtemps il avait en tête.