F.E PAYS DE I.'OH
Ils suivirent le jeu pendant (jnelques instnnts avant de risiiuiT leur argent; une tleiiii-titMire a|)rt'>s, ils reloiiriK'rent |»r<''s do Uoo/iMn.m. Jean riait d'un air trioNipli.ml, Donat se iiratlait la ttMe d'un air mécontent et gronimola (|u'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinc] (|uo Victor lui avait donnés à hord du Joiids.
Pour Creps, il avait été plus heureux : il avait même possédé un moment plus de trois niillL' francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à jouer sans in(|niétude.
Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit appoiter trois grogs chauds. En buvant, il engagea lioozeman à risquer aussi une couple de dollars, alin de savoir au moins si la fortune voulait lui être favorable ou non. 11 se moquait de l'horreur (|ue son ami paraissait éprouver pour le jeu, et le i»oursuivail de ses railleries. Victor, plus ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit :
— Kli bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition : je prends dix dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de plus.
— Oui, mais si tu gagnes?
— Je perdrai.
— Tu ne peux le savoir.
— .Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Koozeman avec douleur. Cette maison de jeu est un enter (jui m'elfraye. Soit! si je gagne, je mettrai jusrju'à (juatre fois, pas davantage, et, si tu refuses de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
— Allons, ne te fùche pas : nous acceptons ta condition.
Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se passa comme cela se voit souvent : le SJirt se déclara favorable à celui qui espérait intérieurement perdre. Hoozeman gagna à plusieurs reprises, et, comme il mettait des enjeux de p\ix^ en plus forts pour être débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque afiluèrent devant lui d'une façon surprenante. Celte richesse l'aveugla enfin, la passion (|u'il avait mise à lutter ctnilre le sort qui le laviirisait obstinément le domina au point (|u'il oublia la condition posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de ce (|uil faisait. Il arrivait bien quelquefois (jn'il perdit ; mais la bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le boidieur lui resta (idèle.
Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Greps perdait sans relAche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déj:\ un assez bon tas de dollars devant lui.
Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse constance pour Victor. 11 gagnait coup sur coup, et le banquier lui jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient (ixés avec envie sur les richesses (pi'il avait j,'agnées. Victor ne voyait rien de ce (jui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté de lui.
Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé profondément du regard égaré, de la pftieur et de la voix rauque de S(mi ami.
— Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar! — Vite, prête-moi une couple de cents fiancs, Victor.
Mais Hoozeman, revenant avec efTroi à la conscience de leur position, mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
— Préte-moi deux cents francs, te dis-je! répéta Jean avec une animation sini;nlière.
— Non, non, fuyons cette maison ! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu, Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, on je m'en vais seul!
En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de jeu.
Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la plupart d'entre eux, la table resia (juebpies instants sans amateurs, malgré l'appel provocant du bamjuier. Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les antres.
Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. 11 était très tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait prescpie plus de passants. Selon leur estimation, Hoozeman ne devait pas avoir g.igné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perle que Oeps avait sui)ie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de celte soirée. Maiulenant que Victor.se trouvait en plein air et loin di* la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue, (^omme Hoozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien commun et i|u'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en ce sens :
M-: l'AYs DE i/on.
— Eh ! Eh! voici Kwiiv. (Page S'j.)
— Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la Califoi-nienne arriveront à San- Fraticisco, nous n'aurons plus besoin de rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre, l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus vite dans notre patrie.
Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie :
— Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize mille six cents francs. Pardieu ! si cela continue ainsi, je ne sais pas pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une grande maison en ville ! Il fait bon ici ! c'est un vrai paradis terrestre !
Et, faisant quelques bonds e.vtiavaganis, il se mit à chanter :
Mêliez la soupe au fou, ni;iman; Voilà i'géatil ! voilà l'^cant !
Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide et glissa son argent dans ses bottes.
Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière. Tous deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de poche et entourés de voleurs et d'assassins qui menaçaient de leur percer le cœur de leur poignard au moindre mouvement.
Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre le tenaient c!oué par
LE PAYS 1»E I.'OIt.
terre; deux aulres fouillaient dans ses poches. Ileureuàeuient, il réussi! à dégaper ses membres, saiila debout et saisit un des volfurs; mais un fouleau que le pauvre jeune liomnie stMilit pénétrer dans ses côles lui (it lâcher prise; il lut renversé par la violence du coup, el les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour lui fermer la bouche.
.Mais tout à coup, trois nu quatre personnes qui parlaient à haute voix sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brifjnnils donna un si;;nal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.
Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle anxiété :
— Oli ! mon Dieu, Victor, In es blessé?
— Légèrement, ce ne sera rien, répondit Viilor.
— Où ? on ?
— Dans le côté : un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue poor demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encoie assez fort et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce uiétait pas loin, el, avec la main sur la bhîssure pour empêcher l'hémorrhagie, il y arriverait sans peine, croyait-il.
Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il l'ut soutenu par tous deux.
Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait des paroles de vengeance, telles (|ue : « Les assassins ! les scélérats ! ils me payeront mon oreille! >>
Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.
Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean lit asseoir son ami blessé el demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
In garron dit (ju'il y avait nn chirurgien à deux pas de là, et (|n'il allait l'aiipeler immédi.itement.
— Dépêchez-vous, dépérhez-vous, cin(| dollars pour votre peine ! s'écria Creps.
Le garçon ne se le fit pas dire deux foi-; el sortit en courant.
Victor perdait beaucoup de sang |)ar sa blessure, il y en avait déjà une petite mare au pied de sa chaise : rependiiiit il riait el làchail de faire comprendre à SCS amis (|u'ils avaient tort de s'alarmer et d'ôlre si conslernés, parce qu'il sentait bien que sa blessuie n'était [las dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il ini demanda avec inquiétude :
— Kl loi, mon pauvre ami, tti ne te plains pas
et tu ne l'occupes que de mon sort ! Oui sait si tu n'es pas plus malheureux (|ue moi?... Une blessure à la télé; cela peut être dangereux 1
— Non, non, répoiulil Donal, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne i>ourrai plus |)oiter de boucles d'oreilles... voilà tout.
Le chirurgien parut dans la chambre et se mil à déshabiller le blessé en silence elavec des mouvemenh brusf|ues. 11 lui découvrit le liane, tàla la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus, aida le malade à se rhabiller, jinis lendit la main vers Jean en disant d'un Ion très bref :
— Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Ine visite de nuit, une once d'or, seize do lars.
— Seize dollars ! soit ; mais dites-nous au moins ce que nous avons à craindre ou à espérer.
— 11 n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-po;ice plus avant, el le jeune gentleman serait déjà d.ins l'autre monde; mais le couteau a touché une côte el a glissé entre la peau el la chair. C'est une blessure très simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait pas perdu lanl de sang, il ne serait pas plus malade (jue d'une entaille à la main... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de temps à perdre et je veux aller me coucher !
Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et billets de banque. Jean, tout confus, sn|)plia le chirurgien de leur donner du temps, par |>itié pour leur malheur.
— IMlié? répéta l'autre ou riant. D'où venezvous? Pitié, en Californie ? Quelle plaisanterie ! Allons, allons, payez-moi vile; encore dix minutes et j'exige double salaire.
— Mais nous ne possédons pins rien; on nous a tout volé !
— Vous avez probablement une montre? f^aissez voir, nous la taxerons.
Cre[is chercha sa montre : elle avait également disparu.
Donat Kwik avait écoulé silencieusement cette conversation en clignant de \'(v\\, el s'était évertué' à saisir autant que possible les sens des mots anglais. Lors(|n'il vit (| le le chirurgien frappait du pied avec fureur, el surtnul lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier dérlaiait ne plus vouloir loger des gens sans argent el allait les mettre immédiatement à la porle, Douai s'avança el dit :
— / hiiif iiiiiticy, I pdij. (Je payerai.)
Il se baissa, lira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize dcdiais exig('-.
L'hôtelier s'excusa el redevint aussitôt d'une politesse et d'une amabilité extrénu's.
LE PAYS DE L'OR
— Ali çà! Donat, murimira Jean à inoilié fâché, pourquoi nous laisses-tu si longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui se passait?
— Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans argent, nous auiions encore les seize dollars que nous n'avons plus maintenant.
Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat d'avancer encore les cinq dollars.
Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.
— Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher. Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans appui.
En chemin, Donat grommela encore :
— Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans le même lit que ses camarades... Mais ils la payeront plus cher que du jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats ! les assassins!