‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 52 sur 225 · LES ARMES · texte numérisé non relu

LES ARMES

Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, l'effraya.

Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à bas du lit ; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles blessés, lui arracha un cri de douleurs

Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt :

— Hélas! mon bon Victor, tu caches les souffrances pour ne pas m'atirister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôle tout mon courage. Si j'avais reçu la blessure, moi..., mais toi? cela me brise le cœur! Ah! que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où lègnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité.

— Tu l'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me cause un peu de mal.

— Ce matin, un autre docteur examinf ra encore soigneusement la blessure, murmura Creps.

— C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens de payer le chirurgien.

— Kwik a encore assez d'argent.

En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tèie.

— Tiens ! où est-il passé? Le lit est vide ! s'écriat-il.

— Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé doucement pour ne pas nous réveiller.

— Ne lui as-tu pas demandé où il allait?

— Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.

— Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques centaines de francs ; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est la loi de la Californie : Chacun pour soi.

— Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat. Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant et son cœur est bon.

— Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosilé. La Californie est le pays du plus horrible égoisme; on respire ici ce sentiment odieux avec l'air.

— Ton amitié pour moi et ton iquiétude non fondée au sujet de ma blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne coirais pas ce pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté.

— Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de la Californienne soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en attendant?

— C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.

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— Sans (joule, Vicîor; pour moi, ce serait liieii lt> plus ."-iuipic. Mais toi, rouclii'i- par terri', travaiJior, te fatijjuer et ris(|uer irenllainiut'r la blessure! delà ne sera pas, me l'alliH-il lr;.viiller comme un esclave et nie nourrir de pain et deau! Coucher par terre, loi (jui es si sensilile !...

— .Mais, Jean, dit Udozeman avec un sourire de d^pit, lu te fais une fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un elfel de ta bonne amitié. Je suis sensible, en ellel, pour rerlaiues choses cpii louchent lesjtritel le cu'ur, mais pour ce <|ui concerne les tloideurs physiques ou les privations, sois sur (|ue je les supporte aussi bien i|ne n'importe (|ui. Allons, allons, pas de ehagrin; desceinlons |iour déjeuner.

— I)éjeuner? murmura Jean. Avec qnoï payerons-nous le (h'jenner?

— Douai [layera à son retour.

— Oui, Douai..., cours à sa poursuite! Non, Vielor, tti restes ici, tu prends un bon déjeuner : c'est nécessaire pour le rélablissement de les forces. Je sortirai et lâcherai de gaijner un salaire : je trouverai bien les moyens de l'héberger ici justin'à c«! <|ue ta blessure soit guérie. Attendre Kvvik serait une duperie...

— Eh! eh! voici Kwikl dit Donal hii-ménn- en ouvrant la porte...

Les Anversois reculèrent, étonnés. Donal était debout devant eux, avec une ceinlure rouge dans laquelle élaient pas.sés un couteau poignard long d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres couteaux moins longs et deux ceintares de laine rouge. 11 tenait la lêle en arriçre et s'elforçail de se ilonner un air guerrier.

— Ah ça! d'où viens-ln? Qu'est-ce que cela signifie".' murmura Creps.

— Ce (|ue cela signifn'? répondit Donal, tirant son long conleau catalan de sa ceinlure; cela veut (liie (jue le premier qui me regarde encore de travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la rue la moustache rousse du .Idnits et je l'ai bousculé; mais bien lui a pris de feindre de ne [las me voir, car autremenl, iiardieu! me lame entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.

— .Mais où as-ln trouvé ces armes?

— Trouvé? Il n'y a rien à trfuiver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers et ces couteaux ne coulent que la bagatelle de cent soixante-(|uin/e francs. Tour ce prix-là, j'achèterais toute um' b(Milii|ne d'armurier à Mnlines...

— Gaspiller tant «l'argent, dil Creps d'nn Ion de reproche, au moinonl où ce pauvre Kooseman est bles-é et a besoin de notre assistance !

— On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la principale chose dans ce pays,

comme chez nous. C'est un revolver qu'il faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suflit; les revolvers et les autres <outeaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon diner et d'un lit moelleux. J'ai songé à toul. Voici les ceinlures pour mettre les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera (juelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié.

— N'as-iu donc |>lns d'argent? demanda Victor avecquebiue in(|niétn(le. Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.

— Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous déjeunerons...

— J'ai encore S(mgé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah! vous croyez (|ue ce pauvre Donat est aussi bêle qu'il en a l'air? Non, non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce (|ue j'ai lait.

Les deux amis se laissèrent tonilier surun banc, étonnés et anxieux.

— J'ai rêvé toute la nuit d lionimcs armés de revolvers et de couteaux, dit Donal, et, dans mon rêve, j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas d'arm<?s pour me défendre : car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous laisserions égorger comme des montons par les scélératsde Californie. Uu une se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque nn revolver, c'esl que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez que je n'ai pas pensé à l'étal de M. Roozeman? Avant de (|uilter l'hôiel. j'ai donné au Ikh's neuf dollars pour notre logement de celte nuil, et en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de .M. Victor pendant linil jours encore.

— .Merci, merci. Donat, lu as un bon cœur! s'écria Jean Creps en lui serrant la main avec émotion.

— Laissez-moi continuer, rejirit Donal. Kn Californie, on doit veiller soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vile et beaucoup. Je suis allé au port trouver le Druxellois. et je lui ai promis deux dollars pour tjracconij>agner et ni'e donner des conseils. J'ai appris de lui un tas de choses qui nous seront utiles : il connaît la Californie et San-Francisro sur le bout du doigt. Je lifi ai dit que notre dernier écu était destiné aux armes, et je lui ai dem.mdé «r qu'il y avait de mieux à faire

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pour ne pas mourir de faim. Sur le poit, il y a peu de chose à faire en ce moment; il y a trop de gens qui gàlenl le métier. La plupart de nos camarades du Jouas y flâneni pour gagner quelques dollars. Le gentilhomme de notre gamelle y porte (les planches de sapin sur le dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en faisant le métier de chiffonnier en gros, a déjà amassé des trésors. Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais pas trouvé un meilleur emploi, je deviendrais moi-même juif, c'est-à-dire chill'onnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît beaucoup de monde à San- Francisco, Il a couru de porte en porte avec moi, afiti de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de mieux : domestique chez un boucher...

— Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je m'attelle plutôt à une charrette comme le banquier allemand !

— En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents terribles. Je pensais que les bœufs avaient peut-être des poils aussi longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus, que les gens soient si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de paillasse dans une grande maison de jeu...

— Paillasse! qu'est-ce que cela signifie? Ah ça! Donat, il me semble que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.

— C'est ainsi : huit dollars par jour pour jouer comme compère avec l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, j'aurais bien accepté le poste.

— Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.

— Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans nourriture ni logement.

Jean Creps secoua la tète avec impatience.

— Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. Vous verrez dos compagnons de voyage, même de la première classe, qui font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars! Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à ce que M. Pioozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre,

— Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de bottes!

— Et n'as-tu rien trouvé pour moi? demanda Roozeman; Tu ne t'imagines cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous deux.

— Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat; vous en rirez peut-être : fille de boutique... je veux dire commis chez un fruitier.

En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis éclatèrent de rire.

— C'est sérieux, très sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, ou l'on vend des oranges, des citrons, et d'autres fruits. Le propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur Roozeman : c'est, du moins, un état propre et honorable.

— Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.

— Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant.

— Lécheur d'assiettes dans une sale gargote ! murmura Donat.

— Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir ! dit Victor en hochant la tête.

— Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié. J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Aiineken et à mes enfants...

— Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous laissons pas abattre. Notre ami Pioozeman paraît fort et de bonne humeur : c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs

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de ht ('.itlifonui-iiuv ariiveioiit-ils demain ou apri's-dfinaiii. Kii alloiuiaiit. je me rendrai tout à l'heure au j;raiid liolel [)our savoir (juaiid jf pourrai commencer mou service de cireur de hollcs.

— .le sortirai avec toi, dit Victor.

— Et ta blessure?... Tu dois le tenir IraïKiuiile.

— Non, ne pensons pas à wva l)lessui*e; elle jruérira d'elle-mrme. Je suis curieux de voir mou magasin de IVuils.

— Ouaut à moi, reprit Kwik, cet après-midi, à deux heures, je tripoterai avec les bras nus dans une eau forasse, i|ue tela lera plaisir à voir.

— Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon cslomac vide ne me donne pas beaucoup df courage.

— J'ai payé le déjeuuiT avant de sortir ce malin, dit Douai.

— Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement en lui Happant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton compte, ami K\\ik.

— Possible, répondit Donal; mais si .M. Victor n'avait pas été malade, iJonal n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à ce (|ui lui restait à faire. Pour .M. Hoozeman, je serais capable de loiit : de passera travers le IVu, de me laisser couper un membre, et de gagner di; l'esprit aussi, parbleu!

Uoozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune paysan avait dit ces paroles avec une ex[)ression profonde, et l'Anversois savait que Douai lui était sincèrement dévoué depuis l'allaire de la fosse aux lions du Jouas.

— Eh bien, allons déjeuner alors! s'écria Jean.

— Non, pas ainsi, dit Kwik. Vous devez mettre les ceintures et y passer les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à voire ouvrage. C'est le Druxellois qui me l'a dit. En elfet, vous pouvez en avoir besoin même pendant votre sommeil. Kt à quoi serviraient-elles si vous ne les aviez pas sous la main au moment du danger?

— Pour aller déjeuner! nnirninra Victor qui paraissait avoir horreur de porter (es armes homicides.

Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en disant :

— Pour déjeuner? El si les vilains hommes d'hier soir étaient encore a.ssis à table et nous cherchaient (|uerelle?... (/est bien ainsi! Viennent les ribauds maintenant! Je «bjnnerai^ hnile une semaine de mon salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le lobe de mou oreille. 11 serait bien drôle avec nue tête comme une poule : sans apparence d'oreille.

— .Mais, mon bon Donaf, objecta Hoozeman, tu dois êlre prudent et ne pas t'attirer de mauvaises allaires par ton emportement. Tes paroles me (ont craindre que lu ne fasses un usage irréfléchi de ton etlroyable couteau.

— lîali! je ne suis pas si méchant (juej'en ai l'air, monsieur Victor, dit Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et je serai même tiés endurant; mais, mais, si quel- (lu'un. |>ardieu... !

— Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades hors de !a chandire.

LKS SA 1 V AGES

Quatre jours plus tard, Victor Uoozeman avait pris place derrière le comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, rineait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donal lavait la vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tenle.

Les trois amis se réunissaient habiluellement le soir très lard dans un café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, tout en riant beaucoup du |)osle que Kwik lui avait procuré, paraissait le moins satisfait et avouait (ju'il n'était pas rare (|ue le rouge de la honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. .Mais ce qui le consolait, c'est (ju'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur de bouteilles un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui était vraiment un homme très instruit, bien élevé et 1res honnête.

Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal ; ils gagnaient assez d'argent pour ne se laisser mau(|uer de rien, et même pour épargner tous les jours ()uel(|nes dollars. Kwik, ijui vivait dans une cuisine bien pourvue et qui ne regardait pas de très près si les morceaux avaient ou non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus restes.

Le Druxellois venait passer presque chacjue soirée avec Jean Creps et ses amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide, ce qu'il rat'ontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce récit renfermait bien des scènes d'aiïreuse uu''ehancetê, de violence el tie meurtre, et a^^urêment la langue du couleur n'était pas de

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naliire à en adoucir l'impression ; mais peu à peu les Aiiversois s'Iiahiluaient plus on moins aux clioses (le Californio, et croyaient, d'ailleurs, que leur nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de son courage et de son liahilelé. II leur parla très complaisamment des bandits et des saltcadores ou voleurs de grand chemin, qui attaquent et assassinent les voyageurs; des l'nqticros, c|iii prennent avec le lasso aussi bien un hom-.ne qu'un cheval sauvage et rendent toute défense impossible; du terrible grizly (ours gris), qui étouffe un homme dans une étreinte de ses bras velus ; et surtout des sauvages américains, qui savent arracher en un clin d'œil la chevelure et la peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement guerrier. Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à parler, leur donna l'explication suivante :

— Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il n'y avait un homme d'origine suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On trouva dans la terre qui avait été balayée par l'eau du moulin une grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe, d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexi(|ue et des côtes de la Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main ; mais, trop faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, il se jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et tueries troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso, s'appellent i-iaqticros: lorsqu'ils sont à pied salléailores. En ce qui concerne les bascliranger, ils sont étrangers; ils vivent du vol et préfèrent ravir \ l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le

chercher dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient encore avec plus de haine et de colère cette affluence de blancs dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de lieues de la côle; mais à certaines époques, ils descendent en nombre des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus do près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins quatre ou cinq.

Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fil si bien et d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le cœur oppressé et presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions lorsque Pardoes eut fini son récit.

Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les aurait pas quiltées si la saison des pluies n'avait reudu impossible le travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la Société la Californienne. Il devait donc se suffire à lui-même et amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers.

Les trois amis lui promirent de l'aidera atteindre son but, aussitôt que les directeurs de la Californienne seraient arrivés, parce qu'ils ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés.

De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus Peut-être la perte du lobe de son oreille était-elle la cause de celte crainte. Il revenait si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le Bruxellois à force de questions.

Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit :

— Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?

— Certes; c'est pour cela qu'on les appeMe Peaux-Rouges.

— Oui, mais rouge?

— llouge foncé, presque brHU.

— Et sont-ils laids?

— Horribles.

— Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées?

— On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un ycdra, ou lierre vénéneux.

LE PAYS DE L'OR

— Eti-ou|)eiit-ils vraiment aux lioiimicsla calolte (le leur lrl»\ avt'C les cheveux et la peau? Aie! aïe! quand j'y pense, je Irissoinie jusiiuà la moelle (le mes us.

— Alteuiis, (lit Pardot's, je satisiVrai ta curiosité et te montrerai comment les sauva^'e scalpent leur liomme; car c'est ainsi (|u'on nomme ce traitement (ramili»'. Tiens-toi trani|iiille, Kwik. et courlie la ti'tc. — Tiens, ils l'ont ainsi!

En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat et la lira comme s'il voulait l'arracher, pendant (|u'il traeait avec ron},'le du pouce droit un cercle autour de la tète du jeune homme ('>pouvaiit('>.

— (l'est fait, cria-t-il, lu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tc'le!

Dunat, (|ui craignait (jue ce ne lût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta dehout et regarda stupéfait et tremblant le Hruxellois (|ui feignait de cacher <iueli|ue chose derrière le dos.

Un long éclat de rire s'éleva et Douai partagea lui-même riiiiarilè générale, dès(|ue. en tàtant sa lèle, il se fui assuré (jua ce n'était qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée laissa cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de peine à lui faire comprendre (|ue les attaques des sauvages étaient un des nmindres danirers des chercheurs d'or.

LA rt A N Q r E R 0 D T K

Un matin, le cinqniètne jour après l'arriv^-e du Jnii'is, une grande foule courut sur le port avec de grandes dèmonstralions de joie. C'étaient les passagers du Jnmis et de deux autres navires (|ue la Société 1(1 Ciilifnniieniii' avait envoyés à San- F'raucisco. On avait signalé un Irois-màls avec pavillon français, et le bruit s'était répandu (jue les directeurs de In Californienne étaient là enfin avec les instrumenls cl tout ce (|u'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.

Lorsque enfin, après une longue altente, une chalou|)e atterrit dans I»î port, les arrivants furent enlourés et chacun voulul savoir des intiivelles de la France et de la Califoruivnue. Un cri de désespoir et de rage percourul la foule : la (laliforvif'nne avait fait hancpieroute et n'existait plus. Tout l'argenl payi- élail donc |ier(lu, et les actions que l'on avait mises en main des pa.ssagers ne valaient plus un centime. Klait-ce une gigantesi|ue esrro(juerie? La Société s'était-elle irompée dans <es calculs ou avait-elle eu des malheiir>! Quoi qu'il en fut, le-; quatre ou cinq cents inemltres à

San-Fiaiicisco poiivaieni chercher comment ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup d'entre eux, (|iii avaient été trop paresseux ou trop fiers pour travailler, avaient vécu jus(|n'alors très misérablement et couché à la belle éloile comme une poignée de mendiants. Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Hruxellois. et on ne parla natnrellemenl (juede la banqueroute de /(/ (lalifornivnniel de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les |)laçait.

— J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le Hruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de reconnaître votre amitié, .\urez-vous du courage? Donat nest pas un héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; mais Hoozeman, quoique assez robuste, ne me parait pas fait pour la vie des mines. 11 y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait décourager et deviendiait une charge pour les autres.

— Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. M. Victor a plus de couMge que nous tous |teut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage, comme moi, lu pailerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus profondes, ami Fardoes.

— Pourquoi nous (jueslionnes-tu donc? murmura Victor, qui se sentait blessé intérieuremeot.

— Si j'étais à ta place, Uoozeman, répondit le Bruxellois, je resterais Iramiuillemcnt chez mon fruitier el laisserais aller mes amis aux placers; car il faut autant de force d'esprit (jue de force physique pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les attaques d'un tas de pillards.

— Ce que tu dis peut être vrai, Fardoes, répli(|ua Victor avec calme; mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul el y ent-il cent fois plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi lu me regardes comme un être faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler grossièrement ?

— C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois ; je veux faire (|ueli|ue chose pour vous. Écoutez avec atteiitioii ce (jueje vais dire. Il y a deux chemins pour aller aux mines : l'un est au sud, le long de la rivière San-Joaquim; le second, au nord, le long delà rivière qnc l'on nomme Sacramento. J'ai iléjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup moins d'or (juau nord,el d'ailleurs c'est en même temps la contrée où les sauvages se montrent le plus souvent. .Notre ami Kwik n'irait donc pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long el plus difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches cl plus étendus. Ce «jui

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— Là-bas, là-bas, entre les arbres ! s'écria le matelot. (l*age 16.)

me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades, et écoutez bien. Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré, parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route et je défendis sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce Suisse portait sous ses vêtements une ceinture eu cuir pleine de pépites et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à

les ramasser avec la main, sans aucun travail. Cette place est située très haut vers la Sierra-Nevada, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de la rivière de la Plume ; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué tant de points de repère que moi, qui connais bien la nature du pays, je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour vous montrer que je suis niconnaissant de votre amitié, je vous propose de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines. Acceptez-vous cette proposition?

— Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.

— C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons solides; car nous devons être six, pour pouvoir travailler convenablement là-bas : deux pour creuser la terre, deux pour la porter à la rivière et deux pour en laver l'or.

— 0 Pardoes ! cher Pardoes! parlons demain! s'écria Donat.

-ii9

LE PAYS DE L'OR

— Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne sommes pas prêts.

— Kwilv a raison, dit Victor. roiii(|noi perdre ici inulilciiicnl tant de temps? Poiiniuc»! reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, pourvu (lue nous atteifinions les mines d'or? Nous ne souffrirons lertaineintMit [tas autant que sur le Jouas.

— Tu crois? dit le l5ru\ellois dun air railleur. Je souhaite que tu ne te trompes pas.

— Mais ne le sais-tu diuic pas, Pardoes? Près de deux cents des aciionuaires dupés par la Californienne partiront demain, tant vers le nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.

— Laissez-les aller, laissez-les, répondit le Bruxellois avec un sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ali! vous croyez qu'on va aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience. Si la saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore notre voyage, et voici pourquoi : dans peu de jours, trois ou quatre cents actionnaires de la Californienne partiront pour les placers, sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort pren<l au plus faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me meltrai-je pas en voyage cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil : les revolvers sont bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est attaqué quelquefois de très loin par des balles, les fusils sont im moyen de défense indispensable contre tout danger. Kn attendant, je m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai la plupart des objets d'occasion, ainsi il nous coûteront moins cher de moitié. Nous avons besoin de beaucoui) de choses : des haches, desl)è( hes, des pioches, des p'ats, dfs tamis, des marmites, des couvertures pour dormir, une voile pour rouvrir notre lente, une claie pour laver la terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.

— Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kv^ik mécontent.

— Aussitôt que le temps sera meilleur cl que nous aurons assez d'argent pour nous pro< urer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner grand'chose, je crois.

— J ai (|uaraiite-huit drdlars! s'écria Kwik en frap()aiit sur sa poche.

— Ou',mais Crepset Roozeman? demanda le Bruxellois.

— Moi trente. — Moi vingt-quatre, lui réponditon.

— Vous êtes plus riches que je ne le crovais. 11 y a un bon moyen d'augmenter vos dollars. Koo/eman aune malle qui est probablement bien fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une chemise de Oanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour (|ue je puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.

Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit :

— C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est rien, je le donnerai demain.

— Ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. Ou doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les dollars, n'est-ce pas''

— Tout est possible en Californie, lu le dis toimême, bégaya Kwik; mais sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.

Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent distinctement.

— Tiens ! tiens ! je les ai tout de même sur moi ! Prends, voilà les dix dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées pendant ton sommeil.

— Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du but de notre voyage, ni de (pielque autre chose (|ue vous auriez a|»|irise de moi. Si Ion venait à savoir que nous nous rendons à de riches placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'tm nous disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a beaucoup de chances pour (|ue nous revenions dos mines avec une bonne charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre prochain voyage.

Cette nuit-là, Creps et Boozemuian eurent des rêves d'or. Victor retourna en esprit dans sa patrie, i rendant sa mère riche et heureuse, et se voyant 1 lui-même lepoux de la douce Lucie Morello.

LE PAYS UE L'OR

Doiiat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il nomnnail son chenil, eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il jetait aux pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or (|u'il en avait presque aux genoux ; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait son Auneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents elTroyables; puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute voix : « Arrêtez le voleur ! arrêtez le voleur ! »

Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont ils avaient pu jouir à San- Francisco.

LES CHERCHEURS d'OR

Par une chaude ma inée du mois de juin, six voyageurs harassés marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de long, destinée à laver la terre aurifère.

Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoullée, on eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce jour-là.

L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada, dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.

Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la grande vallée pour gravir du côté de l'est un tiétilé enire deux collines. 11 avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol

détrempé était encore boueux et glissant, et l'essouflement des voyageurs épuisés redoublait avec les difficultés de leur marche.

Les hommes dont se composait celte troupe n'étaient autres que le Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de Pardoes, était un Ostendais qui avait faii presque tout le tour du monde sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui eu dernier lieu de Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans aucun sentiment de générosité ni de morale. 11 devait être querelleur de sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante des mines. — Le second était un gentilhomme français d'environ quarante ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet homme était évidemment d'une grande naissance ; il y avait dans sa démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant; il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et encore ses [laroles étaient amères et trahissaient l'iiidilférence ou l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à luimême, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement détachée.

La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent était suflisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.

Victur était le seul qui, par sympathie et par cor" tain sentiment Je compassion, témoignât quelque amitié au genlilhonime ; l'Ostendais était le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il portât sur son dos la grande claie et qu'il lut chargé outre mesure, il faisait souvent éclaier les autres de rire, par ses cabrioles comiques et par ses saillies boulTonnes.

LE PAYS DE LOR

l'eiHliiiil i|n ils ^'r:iviss:ii(>iit ainsi la pt'iitc d'un vallon, le Hni\olloi<, (]iii allait toujonrs en avant, tournait la léte df tous cùtt's comnu' s'il craijtnait une rt'H contre; tantôt il exiiininail l«' sol et paraissait suivre les traces inilistincles de pieds; mais les autres n'y tirent pas attention, car Pardoes avait ajii ainsi du premier jour et avait par!»' comme si, à clia(|Ut' [»as, un nouveau danfîor devait s'élever sons leurs pieds.

Eu ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia prorondément sous son fardeau.

— Eli ! cil ! Ihiniii' cria Doiiat, r'i'trc pas fj(ni avec cel fiarre-sac sur son dos. 1*1 ks hou à l'mis dans lu voilure, n'est-ce pas:'

Mais le liaron n'eut p:\^ l'air d'entendre les paroles de Monal.

— Il me semble, pardieu! que mon français est assez compréhensible, murmura celui-ci en luimême. Ces gefililsIioniMies ne peuvent jamais oublier ce ([u'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en Californie. Monsieur du liant- Mont, avec une marmite sur le dos!

Ht, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victoi' et dit:

— Monsieur noozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porli-r voire bacbe et votre couverture".' Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous vouliez vous décharger un peu sur mon dos.

— Tais-loi, iJonat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà cbaigé comme un mulet. Ce ijrand panier le fait ressemblera un navire sans voile. Je te regarde; car demain t'est mon lourde porler les paniers.

— Vous ne les aurez pas.

— l'as de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne volonté à mon égaid; mais je ferai comme les antres. N'en parle (\ni\r |)lns: c'est inutile... Qu'a retnanjué Pardoes pour regarder si alteniivemenl de tous c<Més?

— (Juaurail-il remarqué? llien du tout. Le IJruvellois n'est pas mort de son |)remier menson};e, depuis que nous sommes en route. Avec ses éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours ft de sauvages, je craignais i|u'an bout de trois

, jours nous n'eussions été tous ensemble dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu

I de créature vivante (|ne çà et là un lièvre, et dans If lointain deux ou Imis pelils ctris avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être effrayé !

I Savez-vous quoi, monsieur Hoozeman? Le llruxellois veul se faire valoir; il marche en avant, nous conduit, non» commande comme un général, il fait de rembaria>, il se vante pour paraître nécessaire. Je veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! rpi'a donc trouvé l'ardoes?

Ils s'approchèrent du Drnxellois, qui >'étail ar-

rêté et regardait la terre sans boujier en di>ant à voix basse:

— Chut ! il y a nn danger (|ui nous menace.

— Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et des llenis jaunes.

— Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.

— Je me tais, je nie tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?

Le Bruxellois leur fil signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas, toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il dit:

— Prenez vos fusils en main à tout hasard.

— Eh bien! eh bien! que va-l-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins (jui nous mangeion t?

— Pas de bêtises, Kwik ; c'est très sérieux. Ne remarquez-vous pas, messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur celle place humide, ces traces de pas ?

— J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, mur(nura Kwik.

— Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient, et mêm(; (|uelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est [)as aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous. Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent pas. Ce sont des saltéadores ou voleurs de grand chemin.

— Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les gens (]ui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.

— Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? gromincda Donat. Qui sait si ces sal... sal... ces brigands ne sont pas déjà à San- Francisco?

— Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont faites, répliqua le Bruxellois très sérieusemenl, d'une voix ^rave. Et, comme je ne les ai pas reinarijnées plus lot, les saltcadores doivent être grimpés quelque part sur les collines. Quoi f|u'il en soit, tenez vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche, derrière et devant vous. Du .Nilence ! surtout du silence !

La solennité de cet ordir lit (luebjue eiïi I, du moins sur Douai, (|uoiqn'il làcliàl de le dissiinnler. Il se tenait mainteiianl [ues du l{iu\cllois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on lui avait dit (pie les brigands étaient derrn''re eux.

Us avaient marché pendant prè.s d'une demi-

LE PAYS DE I/OIL

heure sans entendre le moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de nouveau dans un défilé assez étioil.

Le Bruxellois s'arrêta et dit:

— Reposons-nous ici pendant qup|((ues minutes. Je vous conjure, camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée, entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il y a des saltéadores ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense, surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois, comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore...

Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière avec un cri d'angoisse.

— Qu'y a-t-il ? que vois-tu ? s'écrièrent les autres.

— Là! là! répondit Kwik, tout une bande de brigands !

Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs fusils.

— Eh bien ! que ferons-nous? murmura Creps, JNous ne pouvons pas rester ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.

— Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, ils rient.

— Venez, avançons, dit Roozeman ; reculer est impossible. Si ces hommes veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.

— As-tu peur, Pardoes ? demanda Jean Creps. — Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez

pas le pays. Mais il n'y a pas d'autre moyen. En, avant donc... et au moindre mouvement hostile faisons feu !

Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête au salut qui leur fut adressé.

A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une

demi-portée de fusil, que Donat s'écria avec étonnement.

— Bonté du ciel ! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache rousse du Jonas.

— Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.

— Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin ? Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.

— Bah ! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant ; vous le voyez bien, ce sont des gens qui se reposent.

— Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à leur costume.

— En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en reviennent pas, donc ergo, comme dit le clerc de Nallen-Haesdonck, ce sont des voleurs.

— Va-t'en au diable avec tes sottises ! grommela le Bruxellois en le poussant en arrière.

» Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs ; et les singuliers personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui reviennent des mines. Dans tous les cas, croyezmoi, la présence de ces hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez constamment l'œil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de guerre, et, si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, messieurs !

Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.

J.K PAYS DE L'OR

I, KS ItA.MUTS

lue heure avant la lornbée de la miil , les chercheurs d'or llamands s'avanraienl loujoiirs; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils paraissaient à Itout de forces. Ils avaient lait une pénible journée de tnardie et expriiu" plus d'une fois le désir de planter leur tente et de se n poser jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce (|ue leur roule était trop dominée par les collines et des rochers d'où l'on pouvait tomber sur eux facilt-ment et à l'improvisle.

Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart des lieux qu'ils avaient déjà traversés, élaient couverts de sénevés sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très loin de toute pari, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de broussailles et de sapin». Au milieu de la vallée, murmurait un clair ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme ils n'avaient rien rencontré en roule, leur inquiétude s'était dissipée insensiblement, et, à l'exception du Hruxellois, personne ne pensait plus au danger.

Les havre-sacs lurent olés, et, pendant que Jean Creps et le baron restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire.

Ouelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta eu terre deux grosses branches fourchues; une branche droite lut placée horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la terre humide était dressée.

Kn même temps, Douai, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait allumé un grand {e^i tl suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière (|ue la toiture rudinientaire de la tente.

Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose diflicile. Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces élait la même nourriture r|u'ils prenaient depuis lenr départ de San- Franrisro, et qu'ils devaiPiit manger désormais pendant leur trajet et dans les mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre des chercheurs d'or, et tenait à ce (|ii'on ne

déviât pas de cette règle établie par l'expérience. Premièrement on fait du café : cette boisson ne maïKjue jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement les grains de café entre deux pierres ou dune autre matière, puis on les fait bouillir. Enlin, on jelte dans la marmite bouillante un peu d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe quehiues morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle. Troisièmement, on mélange un [)eu de farine de froment avec de l'eau et avec la graisse du lard on en fait quelque gâteaux. Hors les cas extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres plats.

Pendant que Douai s'occupait près du feu avec activité, les autres s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa couverture de laine, et la tête appuyée sur son havre-sac. Le Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Franeais semblait déjà endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses gestes bouffons et de ses facéties.

La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter joyeusement.

Puis il releva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à ceux (|ui élaient couchés sous la tente, il s'écria :

— Messieurs, je suis du pays des crêpes. Hegardez-donc ! Qui en fera une si brune, si grasse et si...?

Mais un coup de pistolet se ht entendre à (|uelques pas de la tente ; une balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris.

Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la tente pour se défendre contre l'atlaque que le coup de pistolet leur annonvail. Ils n'aperçurent rien cependant quoique le crépuscule leur permis de voit très loin encore au delà du cercle de lumière tracé |)ar les nainmes du feu.

— Là bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les aibres, un homme qui fuit !

— Heste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant que, suivi jiar les autres, il courait vers le bois pour tenir les tuyards à la portée de son fusil.

K\>ik, encore tout étourdi, était deboul devanl le feu, le fusil à la main, sans avoir conscience de luimême. La tète lui tournait cl il inurmurait entre les dents avec dépit :

— Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à Nalleu-llaesdonck !

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