‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 57 sur 225 · LE BLESSE · texte numérisé non relu

LE BLESSE

Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le j lendemain matin et qu'ils regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toute sorte de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un rhume de cerveau qui le faisait étei nuer sans cesse. Le baron l'observait avec méliance; mais le naïf garçon avait une mine si innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.

Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se frottant les mains :

— Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien dormi, n'est-c<! pas, Kwik?

— Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute ta nuit j'ai été tiraillé en tout sens par quatre ou cinq fantômes.

— H faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continue-ra à veiller sur nous.

— Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept tètes, le diable en personne ou une douzaine d'anthopophages?

— Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est làbas près de ce sapin!

Quelques minutes après, ils étaient en roule. Donat voulait absolument porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus hautain et une froide raillerie.

Kwik eût bien voiilu rendre au baron, par d'autres services, les trois quarts .d'heures qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié découragé.

Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de Natten-Haesdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, de ses grasses p-rairies et du repos de la paix dont on y jouissait, sans avoir à craindre ni assassins ni sauvages, que le mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que Natten-Haesdonk était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken... Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.

Donat devait avoir la tète très dure, car, avant que les autres eussent eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait repris sa place à côté du mulet.

Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand celui-ci le traite avec douceur.

Il était précisément en train de citer, pour ser-

Page 1