LE PAYS DE 1/0 II
vir d'exempl»', foutes les lionnes qualités de Jean ,Mul de Nalten-llaesdonck, lorsiiue le nruxelluis s'arrêta tout à coup et cria :
— Apprêtez les rn>ils ! Iteauoup d'iKunnies devant nous !
— Nous y voilà encore! sou|tiia Douai; je ne donnerais pas une pipe di- tabac de n(»tre vie.
Tous s'arrrli'ienl, le lusil l(ra(|ué; ils virent arriver un jrrand nombre diioinmes; mais on ne pouvait voir à une aussi i:rande distance quels boinmes c'étaitul.
Aussitôt que celte troupe aperçut la compagnie de P;irdoes, elle s arrêta également et apprêta les fusils.
— Ab rà ! camarad s, murmura Douai, si nous ne pouvons faire autrement, battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt làbas, et il y a à cùlé de nous une forêl pour fuir. Qui aime le danger y périra, dit le curé de Natten- Haesdoncb.
— Tais-toi, imbécile ! interrompit l'ardoes. Si je ne me trompe, il n'y a rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font des signes d'amilié.
En eiïel, les deux groupes se rapproclièreii lentement, et, dès qu'ils furent assurés de part et d'autre que c'étaient de sinijdes voyageurs qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour saluer. Pourtanl chacun se linl sur ses gardes.
Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une cou|»le de minutes, pendant que ses camarades échangeaient quebjues paroles avec les autres chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignemenls sur l'état des |)lacers. On ne leur dit pas praud'ohose, car ces liommes paraissaient très méfiants; et, lorsque Douât demanda à l'un d'eux, dans son mauvais français : — (j'csl pour lOfis hi'introiij) (jnntd de l'or ihins cette saef — ils semblèrent tous lâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.
lif's premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le lîruxellois serra la main au Français 8t lui dit adit'ii.
l'ardoes s'ap[)rorba de .sf> amis, (pii reprirent égab-meiii li-iu voyage. Ils le regardèrent, esjxTaiit qu'il leur communiquerait quel(|Ut' chose de ce rpi'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible et resta muet.
— .\s-tu de mauvaises nouvelles, l'ardoes, que tu as l'air si sérieux? demanda Jean Oeps.
— De mauvaises nouvelles, répondit-ii.
— Oui '? encore (|uelqne chose de nouveau ? murmura Douai. .Nous n'avons pas encore eu de sauvages.
— Et ce sont de-; sauvages (|ue nous pourrions avoir, dit Pardoes.
— Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je donne, pardieu ! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je ne voudrais [las arriver à Nalten-liiesdonk avec ma tête nue et chauve comme une gamelle.
— Tais-toi donc, Douât, et écoule si tu veux. Voici, messieurs, ce que le Français m'a dit. Entre nous et les placcrs du Yuba, une nombreuse bande de sauvages calilbrniens s'est montrée. On a reçu la nouvelle, dans les stores, qu'elle a attaijué, il y a (iiialre jours, une compagnie de voyageurs. Les hommes (|ui viennent de passer ont vu les Californiens de très loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une heure ou deux vers l'ouest pour éviter la rencontre des sauvages. Nous coininencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. F'aites attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.
Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le Bruxellois reprit :
— Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui sont plus riches que ceux qu'on a découverts jus(|u'ici. Le Français, à qui j'ai rendu (|uelques services l'année passée, m'a donné des explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre roule, je suis d'avis (\\ic nous ferions bien d'y tenter la fortune pendant quel(|ues jours. Il y a des stores à quelques milles de là; vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temiis le métier de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un chercheur d'or.
Donat n'écoulait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets, tourmenlé qu'il était par la crainte de voir ap|iaraître des sauvages. Il était évident pour lui r|ue, dans ce pays maudit de Californie, on doit toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de reffioyalde réalité. De temps en temps, il portail la main à sa tête et se lirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore chauve.
Tout à coup un cri aigu lui écbappa et il dit en pâlissant :
— 0 mon Dieu ! les voilà ! les voilà !
Un bruil étrange s'était fait entendre au loin
LE PAYS DE L'OR
dans les broussailles, et les compagnons, également surpris, s'arrètèrenl, l'oreille au guet.
C'était une voix qui se lamentait et a^)pelait du secours; d'abord ils ne distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot God! {Dieu l)
Guidés par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits.
11 raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de racines dans l'attente d'une mort afl"reuse. 11 suppliait les étrangers à mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le désert. Son père tenait un grand store ou boutique dans les placers de la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.
"Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'àne ; mais le matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de cet Anglais.
Comme le débat s'échaufl"ait entre Roozeman et rOstendais, le Bruxellois dit :
— Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez importante pour être discutée.
Quand on l'eût suivi à une vingtaine de pas, il reprit :
— Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira : « Je vous remercie et bonjour. »
— Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je puis.
— Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de rien.
— Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
— Certes; une pareille insensibilité est horrible.
— Et loi, Donat?
— Moi, pour sauver la vie à un homme, je porterai la claie et les haches jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et peutêtre, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.
— Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
— Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa générosité.
Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui était arrivé :
— Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision (!e farine pour mon père. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes, au pied de la montagne qui dominait notre Toute, un homme accroupi et courbé, comme quelqu'un qui est très fatigué. Comme il était seul et n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches rousses et les yeux singulièrement petits. . .
— Était-ce un Français? demanda Victor étonné.
— Oui, c'était un Français, il y en avait deux parmi nous qui savaient causer avec lui.
— La moustache rousse du Jouas t murmura Victor; Donat ne s'est pas trompé!
— Je n'aurais pas regardé si exactenient son visage, continua le blessé, mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tète aux pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son chemin; nous avions, après mi avoir montré la bonne route, repris notre marche dans une direction opposée. A peine fûmes-nous