‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 59 sur 225 · I.K PAYS DE I/On · texte numérisé non relu

I.K PAYS DE I/On

reiiioiilt's sur nos mulets ol |trêls à (Ioiiikt le signal (lu ilt'|iarl, que |llu^i^urs lioniiiics parurent sur une nionta|:ne au-dessus de nous et nous envo\èrent (juaire ou iïni\ balles. Ndus nous mîmes sur la tlélensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une di/aine de brigands fondirent sur nous du liant de la montage, avant (jue nous eussions eu le temps de reiliarger nos armes. Un des nôtres cria : « Fuyez! Iiiyez ! » et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et chercher leur salut dans la rapidité de leurs moulures. Je voulus faire comme eux ; mais le mêuïe homme au.x moustaches rous^es et aux petits yeux nj'ajusta et me tira une balle à travers le pied. .Mon mulet fit un écart, me désarçoona et suivit les autres. Les voleurs i»oursuivireiit mes camarades ; j'entendis longtemps encore les coups de fusils (|ui retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut inattendus.

Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rô!e que la mouslache rousse du Jonas avait joué dans cette histoire, et Jean Crep» assura qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première lois qu'il le rencontrerait.

Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient |)asser la nuit.

Pendant (|u'oii j»réjiarait le souper, Victor ôta les langes du pied du jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure; enflammée et enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains do Iloozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.

LES VAOIKHOS

La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils |ioursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien qui fùl de nature à les ini|uiéter.

On se mocjua de la |)eur que Donat avait eue pendant la route, et on s'elforra de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencnniré jusque-là beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de leur voyaire sans avoir souiferl dr duinmage réel. Kwik h«»chail la léle en signe de doute et répondait <\n'on ne peut vendre la peau de l'ours avant de l'avoir pris, cl (pi'on ne peut pas fêler la moisson avant que le grain soit dans la grange.

l»ans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine el rej^ardèrent sans y faire beaucoup d'at- Icnlion (juelques rochers isolés au milieu de la vallée el paraissant sortir de terre.

Lors(iu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois s'arrêta tout à coup el dit d'une voix étouffée :

— Arrêtez, mes amis ;il y a une embûche derrière ces montagnes !

El, étendant le doigt, il ajouta :

— Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux (jui se remuent. Ces chapeaux sont des sombreros mexicains. Ceux qui sont derrière; les rochers pour nous atta(|uer à notre passage et qui se croient bien cachés, sont sans doute des snltcadores. Tenez-vous prêts, messieurs, el faites feu à la première apparition des voleurs !

Pendant qu'il |)ailait encore, les chapeaux s'élevèrent el trois balles sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à coté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval (|ui, pour ne pas laisser aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux au grand galop de leurs chevaux avec des cris de Iriomfihe.

— Les revolvers! cria le IJruxcllois. Ce sont des /v/^Mr/os .'jeteurs de nœuds coulants ! Prenezganle au hisso!

Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif :

— 0 bon Dieu ! prenez ma petite àme en pitié !

Mais il n'eut pas le temps d'achever celte courte prière. Des lassos fendirent l'air en sifllanl et les coups de revolver répélés avec rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparées chacun dans une direction difîérente.

Un lasso cingla Uoozeman par la taille et lui serrra les bras coiilie le corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible nœud coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand et le traîna sur le sol dans sa course rapide.

Donat Kwik, i|ui lirait de manière à vendre chèrement sa vie, lut le seul à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de désespoir et courut avec une vite.^sc étonnante au secours de son ami. Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau catalan de sa ceinture el alleignit le .Mexicain juste au moment où celui-ci allait s'élancer d'une hauteur el bri>er infailliblement la lêle de sa victime... Kuik enfonça si vi<demment son couteau d.uis le flanc du cheval, nie le pauvre animal, frappé mortelle-

I,E PAYS DE L'on.

ment, s'abaltil. Le vaquera, qui avait sauté de si selle et était tombé sur ses genoux, lira un poignard, en porta un coup à Donal et le blessa malbeureusement ; mais le Flamand, exaspéré, prit le raqucro par les cheveux, le renversa en arriére et lui plongea son couteau jusqu'au mancbe dans la poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le lasso, et courut sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui coulait de la (igure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa têle.

Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la direction des roches solitaires.

Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui coulait sur li joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa : le vaqnero avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais l'arme détournée, avait seulement touché le crâne de Doiiat et lui avait fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.

Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme ému, repoussa ces éloges et dit :

— Bah? je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en danger de mort, cela m'a rendu fou ; je ne savais plus ce que je faisais.

— Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant...

— Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de fureur. 11 a voulu assassiner M. Victor: il peut revenir tant qu'il voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.

Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était arrivée. Le Français avait été pris également par le lasso et entraîné à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un de ses ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades.

— C'est moi, s'écria le matelot qui ait envoyé une balle dans la poitrine du gredin!

— Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la lutte? demanda Creps.

— Et nous non plus, affirmèrent les autres.

— Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le

lasso, j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et loucher avec certitude ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le vaquera emporte dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit nous serions peut-être tous moits en ce moment.

— Tieiis, ce n'est pas une mauvaise idée, dit K\vil\ en riant. Dès que nous serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet.

Profondément humilié par celte raillerie,le matelot fit un bon en arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet à le broyer :

— Sur ta vie, ne touche pas à ua cheveu de sa tète! Encore un mouvement, et je te brûle la cervelle.

Pardoesel Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparant il voulait égorger.

On examina les blessures de Donat et du baron ; car ce dernier, pendant qu'on le traînait parterre, avait eu la peau toute écorchée. Il se trouva que personne n'était gravement bles>é et qu'on pouvait se remettre immédiatement en route.

Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda :

— 11 y a une chose que je ne comprends pas : nous avons vu premièrement quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers qui nous attaquaient étaient nu-tête.. Où sont donc restés les hommes à chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir encore d'autres dangers.

— Tu le trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai souvent entendu parler dans les placers. Ces vaqueras se fient plus à leujs lassos qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien ajustée a trop de prise sur eux et sui- leurs chevaux. Ils nous avaient vus arriver, sans doute. Ils ont placé sur des bâtons leur sombreras ou chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont faits mouvoir à nos regards: en outre, ils ont lires deux trois coups de pistolet, et nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur nos ennemis supposés. 11 n'y a pas autre chose sous l'apparition des sombreras.

En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route; Victor s'était placé de l'autre côté

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LE PAYS DE L'on.

(lu mulet el causait avec John Miller, dont le pied sétail considérabienienl di't;onllé et dont les douleurs étaient beaucoup allégées par les soins fraternels de son |»rotecteur. L'Anglais témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un jour l'occasion de payer les bienfaits revus.

Jean Creps et le Hruxellois parlaient des mines qu'ils allaient atteitidre probablement le surlendemain, el de leurs plans pour conuneiicer leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.

Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient des amis ou des ennemis devant eux.

— Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent un provision de farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme rangée à côtés des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.

Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin, prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent que celaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.

John Miller reconnut le chef des muteliers, qui avait transporté plus d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois el lui avaient donné leur unique bète de somme pour le sauver.

Là-dessus, les Flamands furent invilésà passer la nuit dans cet endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de vofino ou eau-de-vie de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de grog, qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur versa une nouvelle ardeur dans les veines.

Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le lendemain, dans l'aprèsmidi, les premiers placers du Yuba. On décida que John Millier resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la charge de le transporter en peu (le jours à la rivière de la jdume. Il voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent, il leur lit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé. Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence des chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leuis nouveaux amis; cependant, ils ne jugèrent pas à propos, vu que les mulets, pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très lentement. Le bruxellois ne voulut pas entendre parler de retards ; il lut donc convenu qu'il partirait avec ses compagnons au lever du soleil.

Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs, et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous la tente et dormirent d'un sommeil tranquille '.

1. L'i'pisode <nii termine Le Pays île l'Or a pour titre : Le Chemin de la Fortune.

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