I»imiinilif de Franriicus on Françoi
L'ASSASSIN
Il monta sur une chaise à cùlé de l'Iiorlotre et brisa, avec une pince, trois ou (]uatre dents d'une roue.
Maintenant riiorioge ne marcherait plus et le réveil ne parlirait plus. Sus pourrait dormir tout son soûl, jusqu'à ce que le fermier s'éveillât de lui-même.
En effet, lorsque le fermier rentra et vit l'horloge arrêtée, il essaya à mainte reprise de la remettre en marche, mais il n'y put réussir.
L'horloge devait être portée le lendemain dans \m grand village qui était bien à trois lieues de la ferme.
Il se passerait au moins quinze jours avant qu'elle revînt.
Comme Sus dormirait tranquillement pendant tout ce temps!
Mais le paresseux avait compté sans son hôte, ou plutôt sans le coq. Et le guide des poules dans cette ferme était un coq comme il y en a peu : il avait une voix retentissante comme un vrai coq de combat, et il ne permettait pas qu'à un quart de lieue à la ronde un autre coq respirât librement. Il avait battu et chassé tous ses rivaux; les coqs des environs tremblaient rien qu'à entendre son cri.
A défaut d'horloge et de réveil, le fermier André résolut de se fier au chant de son fidèle coq.
Sus dormit cette nuit-là comme une souche et rêva qu'il ne devait plus jamais se lever; mais à peine les premières lueurs du matin parurent-elles à l'orient que le coq fit entendre son chant éclatant. Il était à peine deux heures! Une grosse voix brusque arracha le domestique à son sommeil, en lui criant d'un ton de menace :
— Eh ! Sus, paresseux, lève-toi ; le coq a chanté !
Sus entendit bientôt le fermier s'approcher de sa couche pour lui administrer les deux soufflets accoutumés, et bondit, tout ébahi, Lors de son lit.
Toute cette journée-là. Sus maugréa contre le coq et souhaita maintes fois qu'un grain d'orge s'arrêtât dans le gosier de l'oiseau crieur et l'étouffàt.
Le lendemain et les deux ou trois jours suivants, Sus dut se lever d'aussi bonne heure. Une haine si ardente contre le coq grandit dans son âme, qu'il eût volontiers tordu le cou au fier animal s'il eût pu le surprendre dans un coin.
Le soir du cinquième jour, Sus était allé se mettre au lit après le souper. A son grand chagrin il ne put dormir cette nuit-là, parce que, pour se venger de son maître et lui faire tort, il avait mangé beaucoup trop.
Tandis qu'il se tournait et se retournait, en faisant de pénibles efforts pour s'endormir, et qu'il souffrait à la pensée qu'eùt-il dormi ou pas dormi.
il lui faudrait se lever à deux heures, son sang s'alluma tout à coup et il résolut de tirer une vengeance terrible de celui qui jetait un (iel si amer dans la coupe de sa vie.
Il se leva, prit un couteau bien aiguisé, descendit l'escalier avec précaution et sur la pointe des pieds, franchit la porte de la maison et gagna la cour.
Cependant il tremblait quand il se glissa à travers la cour obscure, s'accroupit devant une petite porte et s'introduisit, en rampant, par une ouverture à lui connue, dans le poulailler.
Tout frémissant de haine et d'inquiétude, il s'approcha à pas de loup, saisit de la main gauche par le cou le coq endormi, le serra à l'étrangler, et de sa main droite lui plongea le couteau au travers du corps... Mais tout à coup une voix formidable vint frapper l'oreille du meurtrier et glacer le sang dans ses veines : c'était la cloche du village qui envoyait douze fois son glas lugubre vers la voûte paisible du ciel. Minuit! cette heure redoutable qui fait trembler tous les criminels, frappa aussi le vindicatif domestiqued'un inexprimable égarement.
Il arracha d'une main tremblante quelques plumes du corps de la victime, les répandit autour de lui, et s'enfuit du poulailler avec le cadavre, jusque bien loin derrière le jardin, où il s'arrêta dans les ténèbres et reprit haleine avec effort comme un homme accablé par la lassitude et la peur.
Peu à peu la conscience de la situation lui revint en partie; et, bien qu'il fût toujours pâle et tremblât en proie à une mortelle émotion, il alla cacher le cadavre dans un massif d'épaisses broussailles et laver dans le ruisseau le sang qui souillait ses mains.
Lelendemain, le fermier devait croire que le coq avait été pris par un renard et emporté par lui.
Sus regagna tout doucement la maison et se jeta sur son lit, brisé de fatigue et plein de remords.
La punition commençait déjà. Le ver rongeur de la conscience ne lui permit pas de fermer l'œil; chaque fois qu'il s'endormait de lassitude, une crise nerveuse le saisissait et il s'éveillait en sursaut tout tremblant.
Enfin un lourd sommeil, un douloureux assoupissement, pire que la fièvre, s'empara de lui.
Ce matin-là, il était déjà quatre heures et un silence de nuit régnait encore à la ferme. Le fermier s'éveilla le premier et s'étonna du grand jour qui pénétrait dans son lit.
Il courut au poulailler pour s'enquérir du coq
L'ASSASSIN
el tiiuiva le sol rouvert des plumes de son fidèle gardien.
Sus fut arraché de son lit et accusé de ce meurtre; il pâlit liieu et se prit à trembler, mais il nia obstinément le fait.
Le fermier le menaça de la prison el tic la justice, et lui signifia son congé.
Sus [tassa tout ce jonr-là dans l'allenle du ^arde clianipétre ou des gendarmes (|ui devaient venir l'arrêter; sur ces entrefaites, il re^ut de son maitre tant de coups et de bourrades (|u'il faillit en perdre tout à fait la léte.
Cependant ni garde champêtre ni gendarmes n'étaient venus, et, le soir, Sus fut autorisé, après force menaces, à passer encore la nuit à la ferme...
Il se jeta tout habillé sur son lit.
Après une longue insomnie et de rudes morsures de la conscience, il tomba dans un assou|)issemeiit in<{uiet.
Tout à coup il entendit à côté de son lit le coq chanter d'une voix aussi puissante et aussi éclatante que si vingt cofjs réunis s'étaient installés à son chevet.
Il bondit tout ellrayé, dans la crainte d'avoir dormi trop tard ; mais tout était encore noir comme la poi.K.
Sus, profondément troublé, se remit au lit et s'endormit enfin de nouveau... Mais à |)eine avait-il fermé les yeux (|u'il entendit encore la voix du coq (|ui par de tristes et lamentables crissend)lait déplorer son malheur.
Quand Sus ouvrit les yeux, ses cheveux se dressèrent d'épouvante; une sueur froide couvrit tout son corps et il recula, les mains étendues sur son lit.
Devant lui, an milieu d'un abime de flannnes, se trouvait l'innocent animal assassiné, le regardant le bec ouvert et les yeux llamboyants. Le couteau était encore dans la poitrine, el de la bles-
sure jaillissait un jet de sang qui éclaboussait la face du meurtrier et le couvrait comme d'une pluie vengeresse.
L'infortuné scélérat sentait chacjue goutte de sang (jui tombait sur lui pénétrera travers la couverture et venir lui brûler les chairs.
FMus mort (jue vif, il regardait fixement sa victime et vil enlin le spectre ouvrir ses serres et s'approcher de lui pour lui déchirer la poitrine.
Alors il lut saisi d'une inexprimable anxiété; il poussa un cri |)erçanl, et s'enfuil de sa chambie el (le la ferme dans les bois, avant que le fermier André eût eu le temps d'accourir pour s'assurer de ce qui se passait.
Sus fut absent {jcndant huit jours. Quand le garde champêtre, au bout de ce temps, le ramena à la ferme, on s'aperçut qu'il était fou. Il s'est passé douze ans depuis lors, et le malheureux Sus est toujours dans le même état.
Quand il entend chanter un co»|, il est saisi d'un indicible eiïroi et on ne le retiendrait pas, même en le garrottant avec des cordes.
C'est pour cela (|u'il habite dans la forêt, loin de tout lieu habité. Il ne fait de mal à personne, pas même aux enfants qui le tourmentent si cruellement.
Le seigneur du village en a fait par pitié le garde d'une partie de ses propriétés. H remplit cette charge avec vigilance et fidélité. 11 est d'ailleurs entretenu par le bureau de bienfaisance de la commune.
De cette histoire nous pouvons tirer deux utiles leçons :
La première, c'est (jue celui (jui verse le sang pour se venger ne doit s'atlendre à rien de bon, et la seconde (ju'une histoire ridicule peut néanmoins être vraie.
IN I» t I, ' A > > A N M >
Un siècle de terribles guerres avait passé sur le monde. La lutte gigantesque avait dévoré des populations entières; ce qu'épargna le glaive, la peste et la famine vinrent le moissonner.
François P% Charles V, Lulher, d'Albe, d'Orange étaient descendus dans la tombe.
Épuisée de haines et de forces, l'humanité laissa choir de ses mains défaillantes la torche des combats; et le Dieu du ciel, prenant en pitié ses coupables créatures, envoya sur terre l'ange de la réconciliation.
Maintenant la paix régnait partout, et l'insatiable mort même se reposait après son labeur séculaire.
Néanmoins, quoique l'homme eût reconquis la paix et la liberté, quoiqu'il ne regardât plus le
passé que comme le souvenir d'un lointain cauchemar, il y avait encore des provinces où la charrue n'avait pas repris son travail, — où le sol bouleversé des campagnes portait encore l'empreinte du pied des chevaux de guerre, — où des villes entières gisaient renversées en un monceau informe de ruines et de cendres.
Une contrée surtout resta longtemps solitaire et abandonnée. Son sol avait servi sans cesse de champ de bataille à des armées innombrables, et c'est pour cela qu'on l'appelle encore aujourd'hui le cimetière des peuples.
Là régnait le silence du désert, la désolation du néant, là vivaient pour seuls habitants les loups affamés et les corbeaux voraces, qui cher-
l NE INVENTION l»l' DIAULE.
chuieiit leur itAlinT sur les cadavres à (iciiii cnterrt's des soUlals toiiilx's sous le glaive; — car ce lieu inaiulit avait l)u le sanj,' de cent mille honiuies. (l'était une plaine immense, dont la surface aride et chauve élai^ entrecoupée par de félidés marécages où croupissait une eau boueuse, brune, presque rouge, comuie du saii;^.
Rien ne troublait la triste uniforniilé de ce lieu que des arbres morts, dont les branches desséchées, en montant veis le ciel, semblaient gémir sur une terrible calamité; — rien que les herbes jaunes, (jni de leur chaume incliné laissaient lomber goutte à gt)utle des larmes vis(|ueuses sur l'immense sépidcre; — rien (pie le feuillage terni el grisAlre des saules nains, (|iii courbaient leurs branches éplorées vers l'eau sanglante, comme siU pleuraient sur les cadavres enfouis sans sépulture sous la tourbe des marais.
A l'extrémilé de ce champ de destruction et de désolation s'élevait une chaîne de collines rocheuses. Dans le liane de la plus haute de ces collines s'ouvrait une large caverne, dont l'entrée obscure semblait menacer la plaine comme la 'Mieule béante de l'enfer.
Lieu d'horribles souvenirs !
In jour, les habitants de deux villages, chassés par le fer el le feu, cherchèrent un dernier refuge dan> celle caverne; — mais des soldats furieux, aiïamés de meurtre el de carnage, poursuivirent cette innocentç population jusque sons terre, et répandirent le sang du père avec celui du (ils, le sang de> mères avec celui des enfants...
Mai^, la nuit, lorsqu'une vie inconnue et mystérieuse pénétre toute la nature, ce lieu se remplissait d'horreur.
A la >urface du sol se condeiisaieiil les éniana-
li(ms délélères de la iionrrilore el de l'inreclion.
Sur l'eau lélide des marais voltigeaient des
llammes bleuâtres, âmes |)leurant sur des corps
sans sépulture.
Dans l'air passaient de- formes sondires et monstrueuses, oiseaux de unit ou es|)rils infernaux.
Dos plaintes confuses, des .soupirs duiiloiireu.x, des gémissements étouffés bruissaicnt sons terre, comme si des milliers de cadavres y Inllaieiit pour secouer de leurs épaules le linceul éternel. Kl ces liurlemfMits confus, ces sinistres lamentations croissaient en force et en nombre. jus(|n'à re<|u'eiiliii parut l'heure terrible de niinnil.
Alors le sol s'ouvrait en mille endroits, et une nuée de -pectres fantastiques surgissait de la terre.
Kn même temps, la gueule béante de la caverne
\omissail un torrent de squelettes el de fantômes.
Les uns et les autres étaient couverts de lin-
ceuls blancs, el néanmoins ils étincelaienl d'or de 1er el d'acier.
Ces essaims nuageux fouiinillaient nu inslant sur la plaine en un désordre confus. De leur sein s'élevait le roulement agaçant des tambours, le son cuivré des trompettes et les éclats sauvages de mille cris de guerre qui Ions se confondaient en un seul et formiilable cri : « La victoire ou la mort ! »
.Mais aussilôl retentit le tonnerre des canons et lies mousquets, le choc impétueux des années, les hurlements de vengeance des blessés, les cris de détresse des mouianis... Les uns Iriomphaieni, les antres tombaient, d'autres tentaient de fuir.
Et les armées lurieuses bondissaient à travers la plaine, et volaieni, et tournoyaient, rapides comme l'éclair, dans un cercle dont la rapidité vertigineuse faisait gémir l'air comme s'il était fouetlé par la tempête.
La caverne recelait dans ses profondeurs une salle où se tenaient, à celle heure sinistre île minuit, d'autres fantômes, silencieux et tranqui les, comme s'ils étaient étrangers à ce qui se passait au dehors.
Celte salle était haute et carrée, et la voûte se terminait en angle, comme les deux planches supérieures d'un cercueil.
Sept lampes sépulcrales pendaient le long de ses murs salpêtres. Leur lumière élait verdAlre et sulfureuse; ses reflets passaient de l'éclat de l'éineraude à la teinte livide des cadavres.
Il n'y avait d'autres meubles que des fauteuils et des bancs, taillés el sculptés avec un art admirable dans l'ivoire des ossements humains.
Cependant, tout contre la voûte, pendait une grande horloge, dont la pendule faisait enlendre à clia(|ue oscillalion une plainte mélalli(jue, donloiirense et déchirante comme le cri de (|uelqu'nii qui sent un poignard pénétrer dans son cœur.
Sui' le cadran couraient des aiguilles diverses dont les pointes indiquaient ainsi la marche du temps :
Anno 101 I. Janvier, dernier quartier de la lune, minuit, ."» minutes, |(> secondes.
Sous cet immense cadran et sur un fauteuil d'ossements, était assis un squelette de femme, ayant uim' couronne d'or sur la tète el un suaire de dentelles sur les é|»aules. Klle portait également sur ses membres polis des colliers el des bracelets d'or, de diamant, de saphir et de rubis.
A ses côtés gisait une (aux de moissonneur, et à ses pieds un sablier renversé.
ViWt tenait la tcle appuyée sur sa main; s(ni (cil hagard errait <lans l'espace, et elle paraissait plongée dans de douloureuses réilexions.
Pas de chair sur ses joues de marbre, pas de
UiNE INVENTION DU IJIMlLK
prunelles sous son front luisant; et cependant elle voyait, et un regard sinistre et pénétrant étincelail dans la profondeur des orbites de son crâne.
Ce squelette couronné était Sa Majesté la Mort.
A quelques pas plus loin se tenaient des messieurs et des dames, qui composaient probablement sa cour ou appartenaient à sa suite.
Parmi eux, il y avait d'abordla mère Peste, dame d'un air grave et lespectable; mais portant sur le visage et sur le cou des choses dont le nom seul inspirait l'horreur et le dégoût.
Elle tenait un nourrisson sur le bras. L'enfant avait les yeux verts et la chair bleue; ses membres semblaient tordus dans d'affreuses convulsions.
La mère Peste caressait et baisait le petit monstre avec tendresse, et l'appelait : « Mon cher petit Choléra! »
Près d'elle, et lui parlant, se trouvait un vieillard tout couvert de haillons déchirés. Il était excessivement maigre; la peau de ses joues paraissait tendue sur un crâne, et ses bras nus, d'un aspect terreux, jaunes et desséchés, ressemblaient aux branches noueuses d'un chêne mort de vieillesse.
Ce personnage décharné, qui suait le besoin et la misère, était le père Famine.
Il tenait par la main son fils Typhus, jeune
••homme pâle, faible et languissant, comme si la
phthsie eût dévoré ses poumons. Le pauvre garçon
avait perdu tous ses cheveux, et son visage portait
l'expression égarée du délire.
Un autre personnage, ayant les apparences d'un soldat, se dandinait sur ses hanches et fredonnait une marche guerrière. Il avait des boutons dorés à ses vêtements, des plumes sur son chapeau et un cimeterre traînant à la ceinture.
Certes, il était bel homme, et son aspect était fier; mais une large cicatrice lui sillonnait le front et la joue. Son œil était enflammé et menaçant; d',une main il tordait ses moustaches, de l'autre il serrait la poignée de son cimeterre et en faisait résonnerie fourreau d'acier sur le sol de la caverne.
Cette homme belliqueux était le chevalier la Guerre.
Ainsi, les trois plus grands fléaux de l'humanité, la Peste, la Famine et la Guerre étaient les gardesdu-corps de S. M. la Mort et les grands-officiers de sa cour.
Aussi les autres courtisans et dames d'honneur se tenaient-ils respectueusement cà quelque distance, assis sur des bancs d'ossements humains, et faisaient-ils silence parce que la reine était taciturne et triste. Il y avait entre eux certaine hiérarchie, car les plus dignes étaient placés en tête des bancs, et les autres suivaient, chacun selon son rang et sa qualité.
Tout en avant étaient assis la Lèpre et laSuette; à côté d'elles, la Fièvre jaune et la Variole, la Phthisie et l'IIydropisie, et, plus loin encore, quelques hommes et toute une phalange de dames, qui conversaient à demi-voix et s'appelaient par des noms doux et harmonieux, tels que Manie, Convulsion, Scrofule, Fièvre, Kpilepsie, Apoplexie, et bien d'autres encore.
La mère Peste avait dit sans doute quelques paroles blessantes pour le chevalier la Guerre, car celui-ci éleva la voix et s'écria :
— Madame Peste, vous m'ennuyez avec vos seize quartiers ! A vous entendre, l'on dirait que vous me croyez un gentilhomme d'hier !
— Pas tout à fait, répondit une voix sèche; mais, comparé à nous, vous êtes encore bien jeune, et au lieu de parler avec la légèreté d'une tête folle...
— Mille bombes ! grommela le chevalier en se contenant avec effort. Si vous n'étiez une femme!...
— Le devoir des jeunes gens est de se montrer respectueux à l'égard de ceux qui sont plus âgés qu'eux, observa le père Famine.
— Quelle sottise ! répliqua 1 1 Guerre. Je suis d'une race plus ancienne que vous tous, d'une race plus ancienne que la Mort même, — et qui le contesterait serait mon homme.
Un murmure d'indignation s'éleva parmi ses auditeurs.
— La Mort est née avec l'homme, ilit ie père Famine.
— Elle est du moiris née avec le Péché, rectifia la Peste,
— Allons donc ! Vous ne savez pas ce que vous dites ! interrompit le chevalier. Je vais vous convaincre de votre erreur en peu de mots. La Mort a été engendrée par le Péché; par conséquent le Péché est plus ancien que la Mort; mais, pour que la Mort existât en fait, il fallait qu'un homme mourût, et, pour qu'un homme mourût à côté du paradis terrestre, il fallait une victime et un bourreau. Or, moi, je vivais déjà. C'est moi qui ai allumé le flambeau de la haine et l'envie entre les fils d'un même père, et je tenais la main de Gain lorsqu'il brisa la tête à son frère Abel ; par conséquent, puisque c'est moi qui ai appelé la Mort à la vie, je suis d'un sang plus ancien et plus illustre que la Mort. Contestez, si vous l'osez?
Le chevalier la Guerre tourna sur ses talons, caressant ses moustaches, fit quelques pas cadencés, et, triomphant comme un co(i parmi les poules, il gC mit à fredonner un air belliqueux.
En ce moment un long soupir s'éleva de la poitrine de S. M. la Mort,
— Ah ça ! demanda le chevalier à la mère Peste ; la Mort serait-elle réellement malade, par hasard?
— Pauvre reine! dit la Peste; elle finira par
II NK INVENTION 1>L' DIAlU.K
succomber à son clia},'riri ! Elle n'est pas forte contre le inallieur; la dé|)loral)le situation de nos alFaires lui ôte tout courage.
— La peur vous fait exagérer le mal ; cet état de torpeur j^cncrale ne durera pas longtemps, je vous en donne ma |>arole d'honneur! s'écria le chevalier. Quand je devrais provoquer Satan et ses démons miMue, la .guerre éclatera bientôt, fiez-vouseuà moi !
— l'ius d'occupations, [dus deplaisiis, plus de revenus, soupira lanière Peste les larmes aux yeux. (Ju'allons nous devenir? Nous faudra-t-il tous ensemble mourir de besoin et de chaifrin?
— Je suis déjà à moitié mort d'épuisement! grommela le père Famine. Et quel espoir nous reste-t-il? La paix rè,i;ne partout : pliisdei;uerre. Les hommes, éprouvés et instruits [)ai' le malheur, vivent sombres, réservés: plus de maladies (jui moissonnent. Des peuples entiers sont tombés sur des cham[)s de bataille ; la terre est devenue trop grande pour ses habitants : plus de disette, plus de famine. Malheur ! malheur !
— Ayez couraife ; ça ira uiieux bientôt, dit la Guerre.
L'enfant de la mère Peste poussa un élraniie miaulement. Elle baisa son nourisson sur les deux joues et dit avec orgueil au chevalier :
— Ça ira mieux, en elfet, ((uand mon chei- Choléra sera grand. On lit dans ses |)etits yeux verts qu'il abattra les hommes comme le moissonneur abat les éjiis.
— Oui, ça ira mieux, ajouta Famine, quand mon fils Typhus aura atteint l'Age viril. Certes, il n'étonnera pas le monde par d'hoiribles massacres, mais il travaillera sans cesse, |»artout et toujours, et sa moisson sera, en définitive, plus abondante que celle de son cher cousin.
Pour la seconde fois un douloureux soupir souleva la poitrine de Sa Majesté.
— Approchons de la reine, dit le chevalier.
— Elle nous l'a défendu et veut rester seule... lui rcpondil-on.
.Mais, en ce moment, un léger bruit d'ossements se fit entendre, et les courtisans reniar«|uérent que la Mort s'était soulevée sur son raulcinl et semblait les appeler du regard.
Ils s'approchèrent donc letitcmenl et avec ii.sitation.
Le chevalier la Guerre, toujours aimable, mit lin genou en terre devant la reine, qui lui lendit la main. Il jiosa respectueusement les lèvres sur les doigts effilés de sa gracieuse souveraine.
— i'auvre princesse, ne vous sentez-vou.s pas mieux? demanda la mère Peste.
— Votre niai de télé n'a-t-il pas diininiK' un peu? ajouta le père Famine.
— Non, mes bons anus, je souiïre toujours beaucoup ! soupira la Mort. Tout me fait mal : la tête, le cœur, les nerfs. Oh ! les nerfs sont le Iléau des femmes, et les reines sur le trône y échappent encore moins (|ne les autres.
— Consolez-vous, madame, dit le chevalier; je me charge de votre guérison. Avant deux lunes révolues, la torche des combats sèmera ses étincelles sur le monde.
— Je vous remercie, mes' fidèles et chers amis ! dit la reine d'une voix alVaiblie. Vous avez pitié de votre pauvre souveraine, et vous voudriez pouvoir me consoler. Irn|»ossiblc. Le Seigneur des cieux a jirononcé. Quebjue puissants (jue nous soyons, nous sommes ses serviteurs et ses sujets. Ce que les mortels apj)elleiit le mal est condamné à un long repos, à une longue inactivité. Malheur à moi, je frissonne d'effroi... Si le créateur allait rendre sa créature immortelle !
Tous les (léaux et toutes les maladies furent saisis d'angoisse.
— Si je n'étais la Mort j'aspirerais à la mort, soupira la reine. Plutôt mourir connue une créature terrestre (jue de devenir un être inutile, banni du domaine de la réalité, errer à l'état d'abstraction à travers le temps et l'espace jus- (ju'à la consommation des siècles.
— Pauvre reine! soupira la mère Peste.
— Malheureuse Majesté ! murmura le père Famine.
— Sur mon épée et mon honneur, ça ne se passera pas ainsi ! s'écria la Guerre. Et parbleu ! si le ciel...
Mais la Mort avait laissé retomber sa tète sur sa main.
Anxieux et affligés, les courtisans tenaient le regard fixé sui' elle.
Pendant (|uelques instants, il y eut un ni(»rne et lugubre silence.
Tout à coup, un vent impétueux s'engouffra dans la caverne. Les flammes des lampes sépulcrales s'inclinèrent, et le léger suaire de la Mort s'envola en l'air.
— Qu'esl-ct'Ia? s(»upira la reine effrayée.
— Oui nous arrive? gromnu'l.i le père Famine.
— Du m)uveau! s'écria le chevalier la Guerre. Toute m)uveanté ne peut être qu'heureuse pour nous... Ah ! ail ! voici mon digne ami le baron Asiarolh de la Grille !
Le personnage qui se montra à l'entrée de la caverne paraissait jeune encore : il était haut de stature, sa démarche était aisée et il souriait avec bi-aucoup il'allabililé. De plus, son costume était riche et élégant. Il portait un manteau vert d'or, un pdiirpoiiit d'argent livide et un Ixmnet d'un rouge éclatant... Mais son cou et sa poitrine riaient cou-
UNE INVENTION DU DIAHLE
vei'ls de poils noirs cl crépus, il avait une queue, , dont il portait le bout replié sous le bras; à travers son bonnet dardaient deux cornes recourbées; ses pieds étaient ronds et courts comme les sa!)ots d'un cheval.
A son entrée, la Mort s'était levée de son fauteuil, et, honteuse du désordre de sa toilette, elle s'était mise à arranger son suaire afin de paraître convenablement devant le visiteur inattendu.
Le baron Astaroth s'approcha de la reine et courba le genou devant elle.
Lorsqu'il eut reçu sa main à baiser, il se releva et dit :
— Votre Majesté sache que Sa Majesté mon maître m'a envoyé en avant pour prévenir Votre Majesté qu'il se propose de lui rendre visite cette nuit.
— Gomment, comment, mon cher cousin va venir me voir 1 s'écria la Mort avec grande joie. Ah! cette nouvelle me rend heureuse; car vraiment je n'étais pas sans inquiétude. Il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de voir mon bienaimé cousin.
— Oui, princesse, nous ne sommes plus venus ici depuis que les affaires souterraines vont si mal.
— Voyons, mon bon seigneur Astaroth, prenez un siège et mettez-vous à mon côté. Comment va donc ce cher cousin, votre roi? Il se porte toujours bien, n'est-ce pas?
Asiaroth secoua la tête en silence.
— Que voulez-vous dire? demanda la Mort étonnée. Lui serait-il arrivé un accident?
— Je ne sais qu'en penser, répondit l'ambassadeur du Diable.
— Un malheur? fit la Mort.
— Hélas! peut-être, peut-être ! soupira Astaroth.
— Vous êtes mystérieux. Votre mutisme m'agace les nerfs. Parlez clairement, baron, je le veux ! ordonna la reine.
Astaroth porta le doigt à son front et murmura assez bas pour que les courtisans ne pussent l'entendre :
— Savez-vous, madame, ce que l'on dit en Enfer? On dit que mon maître est en train de perdre la raison.
— Mon cousin Lucifer ? exclama la Mort. Il deviendrait fou ? Impossible !
— Je sais bien, madame, que c'est impossible, répondit l'ambassadeur : mais... mais sa conduite depuis nombre de lunes est si étrange, si incompréhensible, que tout l'Enfer...
— Voyons, dites-moi donc quelle est sa conduite et que fait-il de si surprenant? interrompit la Mort impatientée.
— Votre Majesté me le commande? Je me soumets à sa royale volonté, dit Astaroth. Voici la chose. Depuis quelques temps le roi Lucifer était devenu triste et taciturne. Presque chaque nuit nous le surprenions dans la solitude occupé à rêvasser et se grattant les cornes, comme pour détacher de son cerveau une pensée importune mais rebelle. Peu après il se mit à courir parmi les damnés à la recherche d'ombres qui, pendant leur vie terrestre, ont été célèbres comme sorciers, astrologues ou savants. Dans un des coins les plus éloignés de la Géhenne brûle un vieux radoteur d'Egypte qui parle un langage si étrange et si obscur, que nos diables chauffeurs eux-mêmes ne comprennent rien à son charabia. Notre souverain Lucifer s'est promené pendant des nuits à travers la Géhenne en compagnie de cette ombre, qui porte le nom d'Hermès-Tris-Magisle, afin d'obtenir d'elle la révélation de certains secrets de sorcellerie ou d'alchimie. Qu'a-t-il appris du vieux Egyptien? Je n'en sais rien. Mais depuis lors mon maître a commencé à rassembler toute sorte de creusets, de cornues et d'alambics dans un endroit solitaire et inaccessible qu'il nomme son laboratoire. Moi seul je pouvais l'aider, moi seul je pouvais voir de quoi il s'occupait. Voilà plusieurs lunes que nous n'avons fait autre chose que cuire et bouillir, mélanger et filtrer, pulvériser et tamiser, fondre et distiller ni plus ni moins que si S. M. Lucifer se fût mis dans la tête de devenir apothicaire et m'eût fait l'honneur de me prendre pour disciple. C'est inconcevable ce que nous avons moulu, fondu et bouilli ensemble : du sang ou des membres divers de dragons, de scorpions, de salamandres, de sirènes, de basilics, même un sabot du cheval Pégase et une énorme quantité d'herbes empoisonnées et d'animaux venimeux. Ce que mon maître Lucifer a dans la tête et ce qu'il poursuit, qui pourrait le dire?
— Mais, mon cher baron, interrompit la Mort avec une curiosité fébrile, vous qui êtes son confident vous devriez le savoir. Vous cache-t-il donc la raison de son étrange préoccupation ?
— Oui, madame. Depuis six nuits il m'a donné l'ordre de me tenir en dehors du laboratoire, et je ne puis plus voir ce qu'il fait. Je remarquai à son air sombre et à l'éclat inaccoutumé de son regard, que quelque chose d'important ou de terrible allait se passer. Je tremblais à la pensée que mon pauvre maître était peut-être déjà frappé d'une folie complète... Il y a une heure à peine, je me tenais à mon poste, à l'entrée du laboratoire, triste et découragé : je songeais au bonheur perdu ; je voyais encore mon prince Lucifer assis sur la marche la plus élevée du trône éternel à côté des archanges... El puis j'entendis éclater de
LNE INVENTION Dl DIAIlLE.
lormiil;il)les loniienes et jo vis s'élancer de l,i main dn Tout-Puissant les loiulres (|ui devaient nous éfiaser, nous, esprits révoltés, et nous précipiter à jamais dans le jionirre des Knfers... Lors* que tout à coup n)on maitre Lucifer, un rire convulsif sv.r les lèvres et les cheveux hérissés, parut à l'enlrée du lalioraloiro en faisant ijéniir l'espace s'jus une immense clameur de triomphe. Il me serra dans ses bras avec tant de violence que je crus en être étouffé; puis il cria avec un vérilahle transport :
— Il est ilécouverl, le merveilleu\ secret! riésnliic, rim()énétrable énij,MMel Trouvé, le nouvel arcane de la niorl et de l'enfer!
— Uh! reine, deux larmes de pitié coulèrent sur mes joues; je croyais (jue l'esprit de mon maitre s'était évaporé à la suite de toutes ces distillations; — mais lui, sans faire attention à mon trouble extrême, bondit en arrière et se mit à danser comme un enfant.
— .Mais, pour l'amour de l'Enfer! qu'avait donc trouvé votre maitre? interrompit la .Mort.
— J'osai le lui demander, madame; mais il me mit laijrilTe sur la bouche et murmura mystérieusement : « Silence! silence! Le moyen est découvert, mais l'œuvre n'est pas achevée! » Puis, comme si d'autres pensées suri,^is>aient dans son esprit, il s'écria : a Vile, Astaiolh, prends Ion essor à travers les espaces et va annoncer à ma royale cousine (|ue le souverain de l'Enfer veut lui rendre visite. J'ai encore à travailler ici pour préparer le j,Mand œuvre, .\vant une heure j'aurai donné le baise-main à ma chère cousine, va! » En prononçant ce dernier mot, mon maitre disparut dans le laboratoire, et moi je pris mon vol jionr remplir ma mission auprès de Votre Majesté.
La .Mort garda quelques instants le silence ; dans .son impatience et son dépit, elbî se mit à trépigner si vidleinment (|ne les os de ses jambes s'enlrechoq^ièrent avec bruit.
Ce qui occupait son esprit, ce n'était pas la crainte que son cousin fol devenu fou ; mais c'éliiil une impatience fébrile, un désir ardent de connaître la cause de l'étrange conduite de Lucifer. It'.nlleurs elle était femme.
Pendant qu'elle secouait la tête en ninriniu anl : « fju'esl-re (jiie cela peut être? » «m enlendii tout à coup retentir au dehors les sons lointains de <ors giganii'S(|ues.
Aslaroih niurnt ver< l'entrée de la caverne, el, levant la grille en l'air, il dit d'une voi\ solennelle :
— Kesperl, respect, voici b- roi des Enfers!
La Peste, la l'aminé et la (inerre s'a|tprochèrent de la reine; tous les autres Iléaux el maladies se rangèrent des deux côtés de la caverne pour rece-
voir 'e piii<;sanl monarijue av.'c tout le re>;pecl di'i à sa |iuissance.
.\ peine ces dispositions élaienl-elles prises que Lucifer parut.
Le roi du ténébreux empire était de lnulc >ialure en comparaison des démons de sa suite. Il avail de longues cornes à pointes dorées, des yeux connue des charbon> ardents, des dents énormes et une bouche horiiblement grande el large. Les ongles recourbés de ses grilles ressemblaient à des lames d'acier, et lorsque, souriant et saluant, il remuait les lèvres, des étincelles s'échappaient de ses dénis clia(|ue fois qu'elles s'enlrerlio(|uaient.
Le chevalier la Guerre, frappé d'élonnenient el d'admiration, murmurait fi part lui :
— Majesté sublime de l'horrible!
Le costume de Lucifer était simple, mais imposant.
Sur une Inniciue don vert phospboresienl il portail un manleau royal llambant, comme si l'étoile en eût élé tissée avec du feu; les refiels mobiles et capricieux de ce feu dessinaient sur le vêtenienl du roi une profusion d'ornements d'une inconcevable richesse et jetaient des clarlés fulgurantes jusque sur le visage blafard de la Mort.
Derrière Lucifer venaient de nombreux courtisans el serviteurs : les péchés, les lâchetés, les vices, les crimes, tous assez distingués el assez aimables au premier aspect; mais, après meilleur examen, si laids et si repoussants, qu'il fallait être diable, en vérité, pour ne pas fuir devant ces monstres attifés d'(nipenn\ trompeurs.
L'apparition du grand sultan avait fait trembler de terreur les Iléaux et les maladies; et, quoique Lucifer se montrât de bonne humeur el adressât à tous un alVeclucnx sourire, ils se tenaient ronrhés cl évitaient son regard flamboyant.
S. M. la Mort avail fait quelques pas pour aller à la rencontre de l'illustre visiteur; mais lui, en prince all'able, courut à elle, lui baisa les mains et demanda :
— Eh bien, ma chère cousine, ccMumenl ncnis portons-nous?
— Assez mal, mon honoré cnii^iii. reiinndii-rllc avec un soupir.
— En effet, dit le Diable, il y a environ dix nuits que le vent du .Nord, eu passant, m'a cri<' que vous étiez malade, Je n'ai pu croire à la nouvelle. La Mort malade! Ce sont des mots qui ne vont pas ensemble.
— Oh! j'étais malade, bien malade ! dit la reine d'un ton de reproche. Vous le saviez, cousin? Et vous êtes resté si lonlemps sans venir me voir!
— C'est vrai, madame, répondit Lucifer; il faut me le pardonner. J'ilais tellement absorbé dans mes recherches el j'avais la tète si remplie d'un
UNE INVENTION I) L' DlAItLE.
vaste projet, que je ne pouvais penser qu'à la découverte de riinpénétrablc secret. Je m'occupais d'une invention nouvelle...
— Une invention nouvelle? répéta la reine.
— Certainement; une invention qui doit guérir Votre [Majesté de sa malatlie ou plutôt de ses chagrins; mais c'est un secret.
— Ah! ce bon cousin ; un secret! s'écria la Mort. Dites-moi, je vous prie, en quoi consiste ce merveilleux secret?
Lucifer promena les yeux aulour de lui et dit aux gens de sa suite qui, roides et muets, se tenaient derrière leur maître :
— Allez, mes enfants, je suis de bonne humeur aujourd'hui; soyez tous libres dans le palais de la Mort. Montrez que vous êtes de parfaits cavaliers et faites votre cour à ces aimables maladies ; causez avec mes bons amis les fléaux et amusez-vous tandis que je m'entretiens avec ma royale cousine.
A ce moment seulement, il aperçut le chevalier la Guerre, qui tenait la main à la garde de son grand sabre et s'elîorçait d'attirer l'attention du monarque infernal par des mines et des poses belliqueuses.
Lucifer lui mit la main sur l'épaule et lui dit :
— Ah! vous voilà, mon brave chevalier la Guerre. J'ai quelque chose d'agréable à vous annoncer. Depuis le commencement du monde et surtout pendant le siècle qui vient de finir, vous avez été le' grand pourvoyeur de l'Enfer. Des millions d'âmes sont descendues dans mes domaines par vos bons soins. Vos services signalés méritent une récompense. J'ai résolu d'instituer un cidre de chevalerie sous l'emblème de la Salamandre flamboyante. Eh bien, seigneur la Guerre, je vous nomme grand-cordon de mon ordre. Allez en paix et continuez à servir l'Enfer et la Mort avec un zèle toujours croissant.
Le chevalier se dressa sur les talons et renversa la tète en arrière; il traversa la foule des fléaux et des démons en se pavanant et toisant toute la société comme des gens indignes de nouer les lacets de ses brodequins.
— A nous deux, maintenant, chère cousine! dit Lucifer à la reine. Je vais prendre un fauteuil. Vous allez savoir ce que je puis, pour le moment, vous dire de l'invention nouvelle. La mère Peste est une femme sensée et discrète ; elle peut assister à notre entretien, si elle le désire.
— J'écoule, mon bon cousin, dit la Mort.
— Eh bien, voici la chose, commença le Diable. Les affaires vont très mal pour la Mort et pour l'Enfer; et si nous ne parvenions à découvrir le moyen de porter remède à une si triste situation, de puissants potentats que nous sommes aujourd'hui, nous pourrions bien descendre au rang des
serviteurs infimes de Jéhova. Vous en êtes devenue malade, ma cousine; rjuant à moi, les soucis et la crainte me pesaient sur les épaules comme un manteau de plomb. Je me suis mis dans la lête qu'il n'était pas impossible de trouver le moyen d'assuler le triomphe de la Mort sur l'Iiumanilé et d'ouvrir pour l'Enfer une source intarissable de prospérités croissantes. Ce qui était nécessaire pour cela, je vais vous le dire. Il fallait inventer un poison, un venin, qui, par son goût et ses eft"ets, pût charmer et séduire l'homme au point que celui-ci dévorât le met fatal comme une source de bonheur, de courage, de force et de vie. Ce venin ne devait pas seulement assassiner l'homme corporellement, car alors la Mort seule eût eu tous les avantages de l'invention et l'Enfer n'en eût aucunement profité. Non : le poison devait également tuer l'homme moralement, le charger de péchés, de lâchetés et de crimes, et, par conséquent, le vouer à la malédiction du Juge suprême et le plonger dans les abîmes éternels. Vous comprenez, ma cousine?
— Je comprends, cousin; continuez, je vous prie, murmura la Mort.
— Ce que je vais vous dire maintenant, reprit le Diable, pourrait être obscur pour vous, madame. Vous me le pardonnerez; je suis devenu alchimiste. Cependant j'éviterai les mots techniques, plus sonores qu'intelligibles, et je m'efforcerai d'être clair. Ecoutez bien, je vais d'abord vous dire ce qu'il faut pour la composition du merveilleux poison. Ma cousine, il y a dans l'eau un esprit qui peut brûler et se consumer. Dans l'air qui entoure la terre flotte un autre esprit qui est le feu lui-même, et tellement dévorant que ni le rocher, ni le fer, ni le diamant ne résistent à sa puissance, surtout lorsqu'il est associé à l'esprit de l'eau. Considérez maintenant que le feu ne brûle qu'autant qu'il ait quelque chose à consumer. Eh bien, il y a dans le bois, mais surtout dans le charbon, un troisième esprit qui est le véritable aliment du feu. Pour composer mon venin, le nouvel arcane de la Mort et de l'Enfer, je prends six parties de l'esprit de l'eau, deux parties de l'esprit de l'air, et quatre parties de l'esprit de charbon. Tout cela, je le savais exactemeiil; mais la difftculté consistait à trouver le moyen de combiner ces trois esprits de manière à les forcer de rester associés en un corps homogène et consistant. Voilà le secret que j"ai longtemps et laborieusement cherché sans réussir.
— Cela me semble cependant très facile, observa la Mort.
— Vous vous trompez, ma cousine, repartit Lucifer. Ça se comprend, du reste, l'alchimie étant lettre morte pour vous. Ces coquins d'esprits! J'avais beau les saisir et les mélanger de mille ma-
UNE INVENTION DU DIABLE
nitTos dans un môme vase, ils ne s'alliaient jamais con)plt'temenl et formaient entre eux des combinaisons séparées dont je n'avais que faire. C'est pour cela que, i)endant quelcpies lunes, on m'a vu la tt-le sur la poitrine, luurmiiranl et rêvassant comme un homme frappé de manie.
— Votre Majesté ilaignerail-elle me permettre de dire un mot? demanda la mère l'esté.
— Parlez, ma cher dame, (it le Diable.
— Avec votre gracieuse permission, sire, murmura la l'esté, vous avez dans votre royaume beaucoup (l'ombres qui. I endanl leur vie terrestre, s'entendaient à la sorcellerie ou étaient célèbres par 'eur profonde science. Si Votre Majesté avait jugé bon de consulter ces âmes fameuses?
— Bah ! je les ai toutes consultées, répondit Lucifer. J'ai interrogé Hermès, Gebert, Adfard, Avicenne et même Tubalcain et Zoroa^tre, quoi(|ue le premier n'ait été (ju'un lorgeron ingénieux et le second un rêveur sublime. Un tas de gens, mesdames, qui, ayant trouvé des mots étranges et ronflants, crurent avoir découvert des principes. Par mes cornes! ces gaillards-là en savent moins (|ue le plus niais de mes diablotins. Figurez-vous, ma cousine, que ces savants et ces magiciens terrestres, quand je leur demandais le moyen d'unir mes trois esprits, me parlaient dans un langage ampoulé et obscur d'or potable, de pierre philosopbale, (le métal mère et d'élixir de longue vie; qu'au lieu de répondre à ce que je désirais savoir, ils voulaient m'apprendre à faire du diamant avec de la poussière d'étoiles filantes, de l'or avec de la fiente de cheval et de l'argent avec les larmes de la vigne. Il m'a été impossible d'ariacher à ces illustres sorciers et alchimistes le moindre mot raisonnable. Livré à moi-même, je m'aperçus bientôt que je m'étais engagé dans une fausse voie et qu'avec toutes ces grifles de dragons, cervelles de crapauds et dards de scorpions je perdais mon temps. Le moyen était beaucoup plus facile et même d'une étonnante simplicité.
— C'est pour cela qu'il était si difficile à découvrir, murmura la Peste.
— .Mais vous l'avez trouvé, n'est-ce pas, cousin?
— .le l'ai trouvé, affirma le Diable.
— Et ce poison serait assez puissant pour rendre à nos affaires toute la prospérité perdue? demanda la reine; assez puissant pour assurer le triomphe de l'Knfer et de la Mort sur l'humanité?
— J'en suis certain comme de ma damnation éternelle, répondit Lucifer.
— Je vous en prie, mon digne cousin, montrezmoi un [)cu de ce venin. Je ne puis résister à la curiof-ilé. Vous comprenez, une femme!...
La voix de la gigantesque horloge retentit et an-
nonça que le temps avait atteint une heure après n)inuit.
— Schiddaphon ! grommela le Diable en se levant, votre agréable société, madame, me ferait oublier le grand œuvre. Je ne puis vous montrer le venin maintenant: il n'est pas encore né; mais, dans une heure, la nature possédera un corps nouveau, et mon triomphe sera consommé. Je prends congé de vous, ma cousine, jusqu'à la nuit prochaine.
— Vous me quittez? dit la Mort, et je ne saurai encore rien !
— A moins que ma royale cousine ne veuille assister à ma victoire? murmura Lucifer en s'inclinant.
— Oh ! votre laboratoire est trop loin d'ici, sans doute? fit la reine qui voulait se faire prier.
— Passablement loin d'ici, en eiïel, répondit le Diable ! mais que signifie la distance pour des esprits ? Allons, c'est dit, ma chère cousine m'accompagne !
Et, remplissaient la caverne de sa voix puissante, il s'écria :
— Alerte! esprits infernaux, que l'on prenne ces messieurs et ces dames sur les épaules, nous partons pour un glorieux sabbat.
Et, se courbant sur ses grilles devant la .Mort, il dit:
— Si madame veut prendre place, le cheval est prêt.
A travers l'atmosphère frissonnante glissait, avec la ra]tidité de la foudre, une longue nuée noire, comme si le ciel eût été obscurci par le passage d'une armée d'oiseaux nocturnes.
Les astronomes veillant à l'observatoire de Londres s evir ent tout à coup plongés dans la plus complète obscurité. Honteux de leur méprise, ils annotèrent que, durant cette nuit, était survenue une éclipse de lune qu'aucun almanach n'avait prédite.
Pendant ce temps, le cortège infernal fendait l'espace d'une course plus impétueuse que le tourbillon et passait an-dcssns de la Grande Bretagne, des Orcades, des îles Féroé et de l'océan boréal... jusqu'à ce que Lucifer, apercevant une lie immense toute blanche de neiges éternelles, donna à ses gens l'ordre de descendre vers la terre.
— Mon cousin, (|uel est donc ce pays ? demanda la Mort.
— L'Islande et son volcan Hécla, répondit le Diable.
— Horrible ! soupira la reine. Quelle elTroyable désolation !
Et, et) cffel, elle apcrrevaif sous <e^ pieils une étendue immense de motilagnes bouleversées, de gigantesques rochers dnni les flancs calcinés sur-
UNE INVENTION UU DIAIILE
Un homme danse en chancelant. (Page 11.
gissaient du sein de la neige comme des murs cyclopéens. Elle voyait aussi de nombreux volcans vomissanl vers le ciel des torrents de feu, de cendres et de granit liquéfié ; elle voyait encore des plaines de soufre couvertes de flammes bleuâtres comme des murs de phosphore liquide. Et, dans les profondeurs des montagnes, elle entendit retentir de formidables tonnerres, des rochers se fendre et éclater, des métaux bouillonner et jaillir en hurlant à travers les crevasses du monde en travail.
— Ma cousine, regardez là-bas, dit le Diable, ce point noir derrière le Aeuve de lave ardente qui coule vers l'orient. C'est un volcan éteint /lepuis des siècles : au sein de ce cratère se trouve mon laboratoire.
A peine avait-il achevé ces paroles, que le cortège infernal atteignit le bord extérieur du gouflre.
Lucifer prit la main de sa cousine pour guider sa marche; car une obscurité complète régnait
dans ce lieu, et le sol y était couvert d'éclats de rochers et de laves refroidies.
Le roi des Enfers se dirigea vers le coté septentrional du cratère, où la montagne, lézardée par d'anciennes convulsions, élevait vers les deux son flanc abrupt et déchiré.
Il s'arrêta devant l'entrée d'une caverne et dit à la reine :
— Yeuillez attendre un instant, madame, je vais prendre de la lumière.
Presque immédiatement il reparut, tenant une torche allumée au bout de laquelle brillaient cinq flammes allongées, comme si la torche eût représenté les cim[ doigts d'une main.
— Singulier flambeau que vous tenez l;'i, observa la Morî en riant. On dirait un bras d'homme! Cela éclaire assez bien, mais l'odeur n'est pas des plus agréables.
— Vous savez, ma cousine, que je suis un peu
vui.
;/JS
INE INVENTION DU DIAliLE.
amaleur (l'ol)jets curieux et rares, dit le Diahle en eiilraiit dans la caverne. Depuis que je m'occupe (l'aUliiniie, ce poùl est devenu une passion. Je me fais une collection des merveilles de la nature el d'antiquités. Vous verrez tout cela dans (|uei(|ues instants.
— Votre torche est peut-être iu)e de vos antiquités? dcmaiida la Mort.
— Cerlaineineut, une autiquilé des plus précieuses, affirma Lucifer, cl je me serais bien gardé de mettre le feu à un objet d'une rareté extraordinaire si ce n'eut été pour honorer ma royale cousine. Comme vous l'avez deviné, madame, le llauibeau qui éclaire vos pas est un bras d'homme. Vous n'iixuore/ [las (jue les anciens Kgyptiens embaumaient les corps des morts el les pénétraient si complètement de matières résineuses, de bitume et d'asphalte, qu'ils pouvaient se conserver pendant des siècles. Lors de ma dernière course en Kjîypte j'ai découvert le tombeau du plus illustre des Pharaons et j ai apporté sa momie dans ma collection. CoH'^idérez ce que je fais à votre honneur, madame : ce llambeau est le bras droit du grand Sésostris.
L;i .Moit l)al!)u!ia quelques remerciements, quoiqu'au fund elle ne IVit [)as très sensible à ce témoignage de respect.
D'ailleurs, son attention était vivement excitée |)ar l'aspect surprenant du lieu où elle venait de mettre le pied.
C'était une immense caverne toute couverte de stalactites el de végétations pierreuses, ici blanches et neigeuses comme l'écume, là transpari^nies et irisées coinmn le cristal, plus loin étincelantes el flamboyantes comme le diamant. Des pétrifications semblables descendaient de l'énorme voûte en guirlandes el eu festons capricieux; sur l»s parois el au pied de la roche, elles prenaient, au contraire, les formes de tentures et de tapisserie arlisteinent drapées, ou l'apparence lointaine de statues et de meubles d'une merveilleuse riiliesse.
La Mort promena des regards étonnés sur ces mystérieuses manifestations de la vie minérale, et suivit pendant quelques instants les mille reflets colorés (jue le llambeau dardait sur toutes les mailles de cette dentelle siliceuse.
Mais bientôt elle se retourna vers son guide et lui dit avec une certaine impatience :
— Je vous félicite, seigneur roi; magnifique, imposant! mais... ce n'est pas cela ce (pie vous vouliez me montrer?
- Non, certes, répondit le Diable, ce salon est trop vaste pour s'y livrer à l'étude; m.e telle splendeur et un si grand espace empêchent la pensée de se concentrer. .Mon lalutratoire e-t làbas, dans l'espèce île porte (;ue \ous voyez à côté
de cette forél de stalagmites. Si sa voûte et ses parois ne montrent que le rocher dans sa nudité primitive, il y a cependant des richesses d'un autre genre qui ne laisseront pas d'éveiller votre curiosité. Venez, ma chère cousine, dépêchonsnous; car l'heure de la consommation du grand oeuvre ap|iroche.
Suivi pai' tous les esjirits infernaux, par les fléaux, les maladies, les vices et les crimes, Lucifer el sa royale compagne s'engagèrent sous la porte itiiii(|Mie et mirent le pied dans le terrible laboratoire du Diable.
Lucifer planta sa torche dans la gueule béante d'un crocodile empaillé et ordonna à Astaroth de faire éclairer la caverne |iarquel(iue lumière moins extraordinaire.
Il se dirigea vers une grande cuve de bois, dans laquelle fermentait certain mélange d'ingrédients divers.
Pendant quelque temps il tint l'oreille appliquée au bord de la cuve el écoula le bouillonnement de la matière en travail.
Puis il revint vers la reine en grommelant à voix basse :
— Ce n'est pas encore mur; encore (|uelques minutes.
11 se tenait depuis quelques instants derrière la Mort sans (ju'elle remarquât sa |)résence.
Les parois du laboratoire étaient couvertes d'animaux empaillés, de polypiers fantastiques, d'ossements fossilles, de bocau\ fermés et d'une collection innombrable d'objets anli(|ues, rares, étranges ou merveilleux, dont l'c'sprit ne pouvait deviner ni l'origint; ni le but.
La curieuse princesse était tellement absorbée dans la contem (dation de ces curiosités, (|u'elle parut sortir d'un rêve lors(|ue le diable lui dit en riant :
— Si je ne me trompe, madame, mes collections vous inspirent beaucoup d'inlé:èt?
— Oui, oui, infiniment d'inlérél! s'écria la Mort. Il faut me dire, seigneur, ce (|ue tout cela signifie. Par exemple, qu'est-ce donc que celle chose singulière que je liens à la main? cela a l'air d'une grande perruque.
— C'est une perruque, en effet, ma cousine, réjiondit le Diable.
— Votre .Majesté porterait-elle?... fit la Mort avec une grimace de dégoût.
— Mais no;i, je ne suis pas chauve, bien s'en faut, ma cousine. Il y a bien des siècles (|ue vivait sur terre un gaillard célèbre pour sa force musculaire, nommé Sanison, et certaine demoiselle Dalila, qui lui coupa traîtreusement sa longue chevelure, secret de .«a puissance. \'A\ bien, il est venu un Phili-lin (jui, ayant ramassé les cheveux de
UNE INVENTION DU DIAliLE.
Saiiison, s'en est (ait une j)eri'U(iuo dans l'espoir que celle fausse crinière le tlolerait d'une force gigantesque. Cet objet est une reli(|ue préciiuise; car il représente l'origine d'une mode (jui depuis s'est répandue et conservée parmi les hommes.
— K[ qu'est-ce ceci? Et cela? El cela? demanda la reine avec curiosité.
— Venez, ma chère cousine, dit Lucifer; promenons-nous devant les collections. Je vous montrerai les objets les plus intéressants el vous en expli(|uerai l'origine et la nature. — Voyez-vous là-haut ce bloc d'ivoire brut? C'est une tient maxillaire du Léviathan qui avala le prophète Jonas. Le lien auquel il est suspendu et qui a l'apparence d'un bout de câble tors est la queue d'un habitant de la lune.
— Ah fi! le vilain gros serpent que voilà! exclama la Mort en reculant de frayeur.
— Ce serpent? C'est moi-même, dit le Diable.
— Comment ! Vous voulez vous moquer de moi, mon consin?
— Du tout, ma chère cousine; écoutez et vous comprendrez.
» Du temps que le premier couple humain, innocent et ignorant le mal, vivait dans le paradis terrestre, je me suis caché dans celte peau de ser^ pent, afin de tenter la femme el de l'engager à manger du fruit défendu. iMon stratagème, comme vous le savez, réussit au delà de mon attente. Pour conserver le souvenir de ce glorieux triomphe, j'ai fait empailler ma précieuse peau de serpent.
— Et que signifie ce gros cailloux raboteux ? demanda la reine.
— C'est la célèbre pierre Ahadir, répondit le Diable. Dans des siècles déjà loin de nous il y avait un Dieu grec du nom de Chronos ou plutôt de Saturne. Il était affligé d'un si terrible appétit qu'il dévorait tous ses enfants le jour même de leur naissance; mais lorsque sa femme Ilhéa prévit que le fameux Jupiter allait venir au monde, elle prit une grosse pierre et fit accroire à son mari que c'était là l'enfant qui lui était né. Le glouton Saturne avala le caillou sans se douter de rien ; mais il ne put le digérer... naturellement, et c'est ce qui explique la présence de l'Abadir au milieu de mes collections.
— Que contient ce vase bizarre sur lequel une main capricieuse a peint de laids bonshommes et des monstres fantastiques? demanda la reine.
— Là se trouve recueilli et enfermé le dernier soupir du célèbre philosophe chinois Confucius, répondit le diable... Mais ne m'interrogez plus, madame; il nous faudrait plusieurs lunes avant d'atteindre la fin. Laissez-moi, sansm'interrompre, vous expliquer ce que vous voyez.
Et le complaisant monarque, en montrant suc-
cessivement dilférents objets, dil à sa compagne :
— Le joli meuble antique que vous voyez posé sur le dos de la grosse tortue marine, est la boite de Pandore, vide de maux et de vices, mais contenant de l'or fondu trouvé dans les cendres de Sodomu et de Gomorrhe.
» Appendues à la voûte, deux défenses énormes du mammouth, monstre (jui vit sous les glaces éternelles du pôle boréal.
» La I oupée infirme, couchée à côté de ces racines de mandragore vénéneuse, est le fameux homunculus, qu'un alchimiste avait modelé avec de la soi-disant terre-mère, pénétrée d'esprits générateurs, dans le dessein d'animer la matière et de créer de toutes pièces un homme vivant sans l'intervention de l'unique Créateur.
» Voilà gisant dans ce Qoin un rocher que les volcans de l'astre Sirius ont vomi jusque sur la terre...
11 fut interrompu par le bouillonnement de la cuve en fermentation, à la surface de laquelle de nombreuses bulles de gaz venaient d'éclater.
— Shiddaphon ! s'écria le Diable effrayé, encore un peu j'allais oublier le grand œuvre ! suspendons notre promenade, ma cousine. Venez, vous allez voir naître le merveilleux poison, l'arcane de la Mort et de l'Enfer.
Et, suivi de la reine, il s'approcha de la cuve.
— Le mixture est mûre, dit-il; je commence. Prêtez toute votre attention à ce que je ferai, ma cousine ; pendant ce temps, je vous donnerai les explications nécessaires. Comme vous êtes curieuse de votre nature, ce vous sera une belle et utile leçon d'alchimie.
Se tournant vers Astarolh, il ordonna :
— Apportez l'alambic el arrangez tout comme il convient... Aidez-moi à verser le mélange dans la chaudière... Bien; faites maintenant un grand feu sous la chaudière.
Aussitôt que ses ordres furent exécutés à son entière satisfaction et qu'il vit le foyer darder des flammes vives, il se tourna vers la reine et dit :
— Pendant que la mixture emprunte au feu la chaleur nécessaire, je vous expliquerai, madame, ce qui va se passer dans la chaudière et dans ce tuyau en spirale qui semble se tordre el s'enrouler comme un serpent.
» Ah ! j'oubliais quelque chose, un petit détail qui a son importance cependant.
Et, plongeant la griffe dans une espèce de cofl're, il en tira une poignée de baies noires qu'il laissa tomber dans la chaudière.
— Comment ! c'est donc là ce merveilleux secret? s'écria la Mort. Ce que vous jetez dans votre bassin n'est autre chose que la noix indienne, le poison
UNE INVENTION DU DIABLE
slrychnos. Kt vous appelez cela uno invcMitioii nouvelle !
— Du l;»iit, VOUS n'y ("'les pas, rousino, dil le Diable. Ces j,'rains noirs sont loul siuiplenienl des liaii'Sile},'(>névrieret ne iloiveut scrviiMiu'à (loiiner ("t'iMain arôuie au poison... Kcoulez inaiiilenanl la levon (ralchiniie. Presque tous les corps végétaux rontiennent les Irois esprits ardents (|ue j'ai à i-onibiiur et à unir, c'est à dire l'esprit de l'eau, l'esprit de l'air et l'esprit du cliarlion. I»;tns queli|ues-uns de ces corps, surtout dans les j;i;tiiies (|ui servent de nourriture à riioinnie, les trois esprits se trouvent exister dans des proportions exactement semhlaliles à celles qui sont nécessaires à la formation de mon venin. Si je voulais les en retirer l'un après l'autie |K)ur les réunir ensuite, ils se refuseraient olotinémenl à toute combinaison intime. Mais, (|uand les principes constitutifs de la e:raine ont été séparés par le travail mystérieux de la fermentation et que les esprits se rencontrent à l'instant de leur délivrance, ils s'unissent et forment un corps li(iui(ie d'une nature particulière.
— C'est juste à l'étal naissant, comme disent les alchimistes, observa le chevalier la (iuerre qui écoutait les explications du royal professeur.
— Ce corps li(|uide, juscju'ici inconnu des humains, reprit le diable, est le poison (|ue je cherche. C'est l'arcane merveilleux qui doit assurer à la Mort et à l'Knfer la [iiiissance et la i;loire... Sachez île plus, ma cousine, (|ue la chulcur volatilise les corps les plus léifers avant tous les autres. Par conséquent, les premières vapeurs qui s'élèveront de la chaudière ne peuvent étie que la combinaison de mes trois esprits ardents. Les choses se passent, en effet, de celte manière. La vapeur blanche qui monte dans le tuyau de verre et (|ue vous voyez plus loin se condenser en un liquide cristallin, n'est autre chose que la combinaison des trois esprits, autrement dit mon poison.
— Ce lifjuide incolore, voire poison! lit la .Mort avec un sourire d'incrédulité.
— Certainement, ma cousine.
— Im[»ossible, cousin, vous aurez manqué votre but. — C'est de l'eau pure que vous avez fabriquée.
— Voyons, vous allez en juger par vous-même, dit Lucifer. Le flacon est presque remfdi. C'est plus qu'il n'en faut pour aujourd'hui; et, du reste, par une plus longue distillation, mon poison perdrait de sa force. Kteignez le feu, Aslarolh, et mettez l'alambic a sa place.
Il saisit le llacou de cristal et le jtorta sous le nez (le la reine, eu disant :
— Flairez, madame, si c'est bien de l'eau clair, comme vous le croyez.
La Mort èlertma violemment et s'écria en repoussgnl le riarrin :
— Fi, quelle odeur désagréable!
— Ce n'est (pie la première impression, ma cousine, dil Lucifer. .Mettez-vous quelque peu de poison sur la lani;ue; son goùl vous plaira, fen suis sur. Vous hésitez? La Mort aurait-elle jieui- de mourir?
La reine, pour satisfaire son cousin, porta le (lacon à ses lèvres et but (|u( bines gouttes. Son visage de marbre sembla se contiacter de dégoût ou de douleur.
— Pouah, l'infernale boisson (|ui nie brûle les mâchoires! s'écria-t-elle.
La mère Peste et le père Famine, après avoir goûté du poison, témoignèrent également de leur aversion. Le chevalier la Guerre trouva le goût du nouveau lirpiide excellent et son elfet sur le cerveau merveilleux.
Il expiima même l'opinion que cette boisson magi(|ue pourrait peut-être, dans de certaines circonstances, servir à donner du courage et de l'intrépidité aux gens de guerre.
niant et ricanant en elle-même, la Mort secoua la tête d'un air moqueur (jui blessa plus ou moins le Diable dans son amour-propre d'inventeur.
— Ah çà! ma cousine, quel motif avez-vous donc de railler et rire ainsi? demaiula-t-il.
— Tenez, cousin, dit la reine qui subissait probablement la première induence du poison, vous vous fâcherez peut-être un peu, mais, sur ma parole, m'est avis que vous avez perdu vos peines à un pitoyable jeu d'enfant.
— Que voulez-vous dire? grommela le Diable.
— Je vous croyais plus malin, mon bon Lucifer, répondit la Mort. Votre poison est une tisaneirioffensive; et eût-il même les vertus que vous lui attribuez, de quelle utilité pourrait-il être, juiisque riiomme, averti par l'odeur désagréable, repoussera invinciblement ime boisson corrosive et brûlante.
— llaca! vous ne savez pas ce (|ue vous di»e>, riposta le Diable avec dépit. L'homme repoussera mon venin? Abî ah! combien vous êtes dans l'erreur! L'homme en boira, il en boira encore et toujours, jusqu'à ce que les dernières forces de son corps et les dernières facultés dft^son âme soient éteintes. Des grains que le Tout-Puissant lui accorde pour se nourrir, il en prendra des millions de boisseaux et les transformera en des tlots de pois(m, an risque d'alfamer le monde. Uuicoiwpu' boira de mon poison en deviendra l'esclave. Le malheureux en boira pour se consoler, l'heureux pour se r(''jouir, le poltron p'»ur se doimer du courage, le courageux pour devenir intrépide, le laible pour se sentir fort, le fort pour doubler sa puissance. VA ainsi les hommes ainier'mt et admireront mon poison comme le remède oniversel
UNE INVENTION DU DIABLE
contre tout chagrin, toute souffrance et toute faiblesse; et ils en seront tellement avides, qu'ils sacrifieront fortune, raison et honneur pour se rassasier de la boisson meurtrière. Vous ne croirez pas ce que je vais vous dire. Des ennpereurs, des rois, des États puissants encourageront la distillation du poison de toutes leurs forces; ils y chercheront la source d'abondants revenus, et en frappant chaque mesure d'un seul denier ils feront affluer d'innombrables millions dans leur trésor.
La Mort prit le flacon de cristal, que Lucifer avait posé sur une table de pierre.
Elle goûta de nouveau le liquide, comme pour se convaincre qu'il était réellement répugnant; et, faisant une grimace, elle dit d'un ton moqueur :
— Illusions d'inventeur que tout cela, mon cousin ! Les démons de l'enfer eux-mêmes repousseraient votre détestable breuvage avec dégoût. Non, jamais l'homme, cette créature sensuelle et délicate, ne mettra volontairement les lèvres à ce feu liquide. Pauvre cousin, voilà donc le fruit de vos études et de vos labeurs? C'est pour aboutir à une pareille déception que vous avez couru risque de perdre l'esprit? Je vous plains, en vérité.
— Ah çà! madame, vous m'étonnez! dit le diable avec un dépit mal contenu. Je ne sais ce qui vous arrive. Vous semblez vouloir vous moquer de moi? Je dis la vérité ; et vous me croirez !
— Bah, je suis reine et je puis librement exprimer mon opinion, sans en demander la permission à qui que ce soit. Vous croire, mon cher cousin? je ne m'y refuse pas; mais il faut me convaincre par d'autres arguments que par des paroles sonores, mais creuses...
— Arrhabo ! s'écria le roi des Enfers, un tel langage à moi! Cela dépasse toutes les bornes, madame. Mais, soit, je veux vous prouver combien vous êtes injuste.
Vous regretterez votre légèreté, j'en suis certain; et si vous en étiez capable, madame, vous rougiriez d'un pareil oubli des égards que l'on se doit entre souverains...
— Voyons, voyons, pas tant de mots, interrompit la Mort; arrivez avec vos moyens de conviction, car la leçon de bienséance dont vous me gratifiez, ne prouve pas que votre poison soit autre chose qu'une détestable tisane.
— Un instant! grommela le diable en grinçant des dents, vous ne raillerez pas longtemps, madame. Ehl Aslarothlva.mechercher\&chambre obscure..
— Une antiquité? fit la Mort.
— Non, la chambre obscure de l'avenir. Vous y verrez les destinées de mon venin et vous pourrez en constater les résultats dans les siècles futures.
— Une optique? Que ce sera beau et amusant! dit la mère Peste.
I — Une lanterne magique! Ah, ah! s'écria le jeune Typhus, en battant des mains.
— Si Sa Majesté daignait nous montrer la plus sanglante bataille des siècles à venir? supplia le chevalier la Guerre.
Cependant Astarotli, aidé de deux autres démons, avait apporté devant Lucifer une longue caisse ayant la forme d'un grand cercueil. Sur l'un des côtés de la caisse, il y avait une vingtaine de trous ronds, fermés par des lentilles de cristal.
Le roi des Enfers, pressé de confondre la vanité de sa cousine, se redressa, étendit sa griffe en avant, et dit d'un ton solennel :
— Faites attention, car cela en vaut la peine. Ce que vous allez voir est la représentation exacte des choses qui, dans le cours des siècles, arriveront, non une seule fois, mais des milliers de fois. Et, afin que vous ne perdiez rien du merveilleux spectacle, et que vous ne m'interrompiez inutilement, je vous ordonne de vous taire et d'écouter mes explications dans le plus profond silence.
— En voilà bien d'une autre! exclama la Mort avec un éclat de rire. Me taire, moi? Et si je veux parler?
• — Soit, grommela le diable, vous êtes femme ; mais, si vous ne pouvez absolument pas vous taire, parlez du moins aussi peu que possible... Attention! regardez tous, je commence!
Premier tableau!
— Au milieu de la scène une mère désespérée, entourée d'enfants en pleurs. Leurs vêtements portent encore les traces d'une aisance perdue; mais maintenant ,ils sont sales et convertis en repoussantes guenilles. Sur les joues creuses et jaunies de cette misérable famille, se lisent l'humiliation, la honte et la faim. Les enfants élèvent leurs bras amaigris vers la mère et crient: 0 mère, mère, du pain, du pain! et la femme infortunée, en jetant un cri de terreur et de désespoir, presse ses enfants sur son sein et les inonde de ses larmes impuissantes. Dans le coin du tableau, un homme danse en chancelant; il chante; il se croit heureux. C'est l'époux de cette femme brisée par la douleur, c'est le père de ces enfants affamés.
» Regardez, il aperçoitun jeune seigneur qui offre des pièces d'or à sa fille; il voit l'innocente créature reculer d'épouvante' devant cet horrible argent. Mais lui, père coupable et maudit, il semble ne pas comprendre, et rit d'un air stupide et sauvage, comme un animal sans raison. Non seulement il se voue lui-même au feu éternel; mais il livre sa famille entière au mal triomphant. Cet homme est un esclave de mon poison.
— Bravo, bravo! murmurèrent les spectateurs émerveillés.
La table qui portait le flacon de cristal, se trou-
UNE INVENTION U\ DlAliLK.
\.!il à ptti (lo distance de la chambre obscure. Pt-mlaiil que Luciler l'arlait, et sans qu'il reùt iiMiianiUf, la Mort, ctendanl le bras, avait saisi la buiileille vi en avait avalé toute une Knrj^ée.
Le poison ne devait pas être sans elTet sur elle; car elle s'écria d'un ton assez grossier :
— Allons donc, taisez-vous, vous autres! Vous m'ennuyez avec vos bravos. Voilà une demi-lieure que Vil dure, et nous avons déjà gagné un homme! C'est un misérable enfantilla},'e. Je ne donne pas (b'ux deniers de celle belle invention.
— Vous radotez, madame, grommela le diable blessé. Attendez, vous finirez par reconnaître voire tort. Je continue malgré votre ricanement.
i) Deuxième tableau!
— Ce que vous voyez ici est une maison de fous. Lieu terrible pour les habitants du monde! Des groupes d'hommes errent là comme des spectres, dans un jardin lugubre et silencieux; leur œil est terne et iiagard, leurs lèvres sont pendantes, leurs che\eux hérissés. Semblables à des animaux slupides, ils n'ont plus ni sentiment, ni raison; ils vivent et sont morts, ils portent un nom d'iiomme et ne le sont plus. Parmi eux vous en remarquez beauioup dont la tête vacille, dont les mains tremblent, dont le visage a pris les traits du sin^e. Ce (jui les fait ainsi chanceler et trembler est le mal qu'on appelle ih'lirinm Irrnicns. Pourriez-vous lo croire, mes amis? La [ilupart de ces êtres nusérables furent un jour puissants par le génie. Plusieurs d'entre eux étaient destinés à faire rayonner le flambeau de la science avec une splendeur nouvelle, quelques-uns à cbarmcr les peuples par des chants harmonieux, d'autres à conduire les phalanges de guerre et défendre glorieusement la patrie et la liberté. Que sont-ils à présent? Des blocs de chair insensible, des mollusques sans cervelle, des végétaux à forme humaine. Ah! ah! ils ont mêlé des herbes vertes à mon poison et lui ont donné lenomd'absinthe suisse. Par cemélange, ils ont double sa force sur l'Ame, sans amointirir ses effets sur le cor|)S. Merveilleux génie de l'homme! Le poison infernal ne tuait pas assez \ile; c'est p<mrquoi ils ont cherché et trouvé le moyen de mourir vivanis, et de s'ensevelir dans celte antichambre du sé|)ulcre qui s'appelle la maison des aliénés!
— Dravo ! bravo! s'écrièrent les speelateurs.
— Vétilles, misérables vétilles que toutes ces hlMoircs à effrayer les enfants ! dii la Mort. Om-lle ridicule comédie! La mère Pesie, qui rit sous cape, sait bien qu'en une heure elle nous amènerait plus d'hommes que votre poison n'en adonné jusqu'ici. Cet arcane, donl vous exaltez la puissance, ne >éduirail pas même un écolier.
— Sur mes cornes! je crois que ma cousine
devient folle ! grommela le diable en maîtrisant sa colère avec effort; mais, patience, elle sera convaincue et avouera son toit, (ju'elle le veuille ou non !
En élevant de nouveau la voix, il annonça.
— Troisième tableau !
» Voyez un navire ballotté sur les vagues de l'Océan. Le ciel se voile de nuages noirs qui portent l'ouragan dans leur sein. La voix du tonnerre retentit, la foudre sillonne dans l'espace... Le navire est rempli d'hommes : des marchands, des voyageurs, des femmes, des enfants, qui, ignorants ou téméraires, ont confié leur vie à ce frêle morceau de bois... L'ouiagan éclate, la mer roule des vagues furieuses, le vent emporte le navire, déchire ses agrès et fait horriblement craquer ses membres, 'Ions les voyageurs ont la Mort devant les yeux; ils sont à genoux, ils lèvent leurs bras suppliants vers le ciel et invoquent le secours du Maître des mers et de la tem|)êle. Que font pendant ce temps timoniers et matelots? Ils luttent avec énergie contre les éléments en fureur, mais pour se donner plus de courage et de force, ils boivent et boivent encore de ujon poison, jusqu'à ce que leur vue se trouble et que leur intelligence s'obscuicisse.
» Ils crient, huilent et se démènent, sans plus s'écouter ni se comprendre. Ils oublient le lieu où ils se trouvent, ils se méprennent dans la reconnaissance des phares, et dirigent le malheureux navire vers les rochers qui doivent le briser... Un formidable cra(|uemeiit se mêle à la voix du tonnerre, et l'Océan éteint dans ses abîmes les cris de détresse de cent mortels, victimes de mon merveilleux poison !
— Dravo! bravo ! s'écrièrent les speelateurs.
— Mais, ma cousine, (|ue faites-vous donc? demanda le diable. Laissez-là ce flacon et n'y touchez plus. Vous riez? Si vous en buviez une certaine quantité, il pourrait vous en cuire, croyez-moi.
— Soyez sans inquiétude, mon cousin, répondit la Mort avec une expression malicieuse, je n'ai nulle envie, vraimcMit, de goiiter encore de votre détestable boisson...
— Attention donc, cria Lucifer, voici le quatrième tableau !
— J'ouvre devant vos regards une vaste prison, et vous montre successivement qnehjues-uns des malheureux qui y passent leur misérable vie. Cet homme, commis chez un banquier, jeune, a contrefait la signature de son maître jiour satisfaire la soif qu'il avait de mon poison. Sa condamnation infamante a déshonoré sa famille et fait mourir sa inèr«!. — Voici un époux <iui, dans l'èjjarement de l'ivresse, a, d'un coup de hache, fendu la têle de sa pau.re femme... de sa femme qui l'aimait et
UNE INVENTION DU DIABLE
qui lui était chère ! — Là, vous voyez un homme bien élevé, un fils de fainilie, qui, au moment où le poison lui avait endammé le sani,^, a frappé lie mort son meilleur ami, pour un seul mot d'innocentii raillerie !
— Bravo ! bravo ! s'écrièrent les spectateurs.
— Ah çà ! n'est-ce pas encore fini? dit la Mort. Je commence à m'ennuyer terriblement, et je bâille à me démettre les mâchoires. Aussi, mon cousin, pourquoi parlez-vous si fort du nez?
— Madame, vous devenez insupportable ! répondit le démon avec colère. Tout à l'heure nous nous parlerons. C'est la dernière fois qu'il vous sera donné de m'outrager chez moi. Si j'allais interrompre la représentation, vous croiriez que j'attache de l'importance à vos sottises; c'est un plaisir que vous n'aurez pas; je continue :
y> Cinquième tableau !
» Au milieu de la scène, vous voyez passer une génération entière de mortels, de l'espèce que sur la terre on appelle des ouvriers. Ce sont des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants. Le long usage de mon poison a, de père en fils, rendu héréditaires ses funestes effets. C'est une race abâtardie et qui semble courbée sous le poids d'une malédiction. Tous sont jaunes, hâves; leurs yeux sont ternes et leurs membres amaigris. Les uns sont bossus, d'autres boiteux; quelques-uns ont des membres tordus, plusieurs des yeux rouges et larmoyants; mais tous sont sans forces et sans couleurs : le sang qui coule lentement dans leurs veines est blanc comme celui des insectes. Mon poison a engendré les fantômes avides que vous voyez les accompagner dans leur marche, comme les taons qui poursuivent un troupeau de bœufs; ce sont les maladies que l'on nomme : Scrofule, Rachitisme, Anconia, Asciter, Atrophia, Cachexia, Cacochimia...
— Pouah ! c'est inconvenant devant des dames ! exclama la Mort en reculant avec une griamce de dégoût. Quel ignoble langage ! Je vous déclare, moi, que j'en ai plus qu'assez de ces inots malsonnants et de ces ennuyeuses histoires. Je me sens de bonne bumeu" et je veux avoir du plaisir, moi... Voyons, chevalier la Guerre, je vous invite à donner un pas du joyeux magbarah !
— La danse macabre, veut dire Vjlre Majesté? Sans doute c'est trop d'honneur... mais, par respect pour le roi...
La Mort, sans lui laisser le temps d'achever, le saisit par la main et se mit à sauter et à gigoter en faisant les gambades les plus étranges et les plus désordonnées; — ■ mais Lucifer, qui n'avait pas terminé sjn explication, quitta la chambre obscure, saisit la Mort pu* le bras et lui dit avec indignation :
— Madame, vous perdez le respect de vousmême ! Ne donnez pas de si mauvais exemples à mes sujets. Vous ne m'écoutez pa.i? Par la Géhenne, tenez-vous tranquille ou je me verrai forcé de vous mettre hors de chez moi !
— Ah! bien oui, s'écria la Mort en se plaçant les mains sur les hanches, j'irai vous demander la permission de remuer les pieds?
— Fi! vous êtes ivre, madame! dit le Diable.
— Ivre, moi ! répéta la Mort en éclatant de rire, de votre tisane? J'en boirais un tonneau sans en ressentir le moindre effet. Tenez, vous allez voir !
Et, avant que Lucifer eût le temps de lui arracher la bouteille, elle avait avalé les trois quarts de la fatale liqueur.
Cette fois la griffe du démon courroucé avait étreint le bras de la reine avec violence; car, jetant un cri de douleur et de rage, elle recula de quelques pas, saisit sa faux et lança le terrible instrument à travers les collections de Lucifer.
Le crocodile empaillé fut coupé en deux, et une vingtaine de bocaux et de flacons furent mis en éclats.
A la vue de la perte irréparable de tant d'objets précieux et rares, le Diable eut un accès d'irrésistible fureur. Il bondit vers la reine, courba la tête devant elle et lui porta entre les côtes un si formidable coup de cornes, que la pauvre Mort, lancée en l'air, alla retomber sur le dos au fond de la caverne, comme un squelette sans vie.
Un effroyable vacarme de cris de douleur et de hurlements de venijeance remplit le laboratoire du Diable... Mais, la Mort, revenant de son étourdissement, se releva d'un bond, arracha au chevalier la Guerre son terrible glaive, et, brandissant cette arme avec frénésie, elle s'élança vers Lucifer pour lui fendre le crâne... Mais à cet instant elle sembla prise d'un vertige subit; ses mains se mirent à trembler, ses jambes à chanceler. Comme atteinte d'un coup invisible, elle s'affaissa sur elle-même et, poussant un soupir étouffé, elle tomba sans mouvement sur le sol de la caverne.
Lucifer contemplait avec une mine piteuse son crocodile éventré et les éclats de ses bocaux brisés.
Néanmoins, après avoir ramasse quelques débris et s'être assuré qu'il n'avait perdu aucune pièce de grande valeur, son courroux s'apaisa sensiblement. Son amour-propre d'inventeur finit même par Tempoiler entièrement sur son indignation de souverain blessé.
Il se calma donc à la pensée flatteuse que le délire de sa cousine était une preuve irrécusable de l'excellence de son poison, puisque la Mort même n'avait pu résister à la séduction et â la puissance de la merveilleuse liqueur.
UNE INVENTION DU ItlAlîl.E.
Alui's seulement il préla quelque attention aux lamentations jui remplissaient son laboratoire.
— 0 princesse infortunée, lumière de mes yeux, s'écriait le chevalier la Guerre, mon bras vous vengera! Des milliers de sujets succomberont pour payer la lirulalili' de leur souverain. L'Enler sera inondé de sang pendant des siècles. Un seul vœu peut désormais faire battre mon cœur : vaincre vos ennemis ou mourir.
— Malheur! malheur! (|ue deviendrons-nous? soupira le père Famine. La raison et le but de notre existence perdus pour toujours !
— Hélas, quel événement ellVoyable ! gémissait la mère Teste. La .Mort est morte et avec elle descendent dans le néant les fléaux, les maladies tt les douleurs!
Lucifer s'approcha tenant entre les duigs une petite liole et dit :
— Allons, mes amis, cessez ces vaines lamentations. La Mort ne peut mourir tant que le Toul- Puissant permettra au monde d'exister. Vous allez voir que, si le roi des Enfers est habile à distiller du poison, il n'est pas moins expert dans la compo.sition lies contre-poisons. Ce que je tiens ici est une combinaison de l'esprit du vinaigre avec l'esprit qui s'exhale des cadavres d'animaux. Si l'homnie trouve jamais le secret de cette mixture, il l'appellera acide aimiioniaqu(;. Uegardc/, je verse ([uebiues gouttes dans la bouche de ma cousine... elle va se réveiller et sera guérie.
Les Iléauxet les maladies tenaient les yeux (ixés sur la reine et épiaient dans un silence anxieux l'elfet de l'antidote. La |)rédiclion du iJiable se vérilia. Au boni d'une minute, la Mort se leva sur son siant et regarda les assistants d'un œil hagard et interrogateur.
— Uestez calme, ma cousine, dit Lucifer avec amabilité. Dans «juelques instants vous serez entièrement rétablie, et, quant à moi, j'oublierai ce qui s'est passé.
La .Mort ne comprit (xtint d'abord et se frotta le front (le ses doigts osseux... mais tout à coup la mémoire et l'intelligence lui revinrent complètement.
Elle se leva d'un bond, saisit la griffe du Dialde, et s'écria avec enthousiasme et admiration ;
— Vivat! vivat pour vous, roi des Enfers, puissant alchimiste, seigneur et sauveur de l'empire souterrain! (Juelle merveilleuse invention! Trois esprits ardents, le feu lui-même, transformés en une liqueur qui séduit, qui charme, qui rend stupide, lâche et méchant, et qui dévoie le corps de celui (jui accepte ses astucieuses caresses ! 0 seigneur, permettez-moi d'être la marraine de votre inappréciable invention ! — Quel nom donnerons-nous au nouvel arcane?
— Je n'en sais trop rien, répondit Lucifer. Les hommes lui donneront des noms divers. Par exemple : Alcool, (Cognac, Schiedam, Gcnièrrc, Kirsch, Rhum, liHtev, Absiuthc, Whisky, Arack et bien d'autres encore; mais ces noms n'ont aucune signidcalion. Nous devrions trouver un mot qui caractérisât plus ou moins ses vertus.
— Eh bien, dit la reine, puisque la liqueur est destinée à faire mourir des générations entières, appelons-la lîlau- de-mort.
— Innocente, repirtit le Diable, ce serait avertir l'homme du danger qui le menace. Non, le mot devrait être doux et trom|)eur.
— Avec votre permission, seigneur, dit lanière Peste, que pensez-vous de l'antiphrase, Kau-de-vie?
— Dravo, c'est cela. Eau-de-vie! s'écria le Diable en applaudissant.
— Saint, salul â i"l'.au-de-vie, le nouvel arcane de la Mort et de l'Iùifer ! acclamèrent les démons, les fléaux ei les maladies.
Les orbites de la reine étincelaient d'enthousiasme et de joie.
— 0 roi de l'empire ténébreux, s'écria-t-elle, votre œuvre sublime est au-dessus de tout éloge. Si le Tout-Puissant a racheté de la .Mort sa créature, vous, Lucifer, avez trouvé pour l'homme une mort nouvelle et une malédiction infinie. Ah ! je me sens transportée d'admiration et d'allégresse. Uue je vous embrasse pour ce bienfait suprême !
A ces mots, la reine se jeta dans les bras du roi, et la Mort et l'Enfer, par un horrible baiser, scellèrent le malheur de la faible humanité.
Le laboratoire du Diable retentit d'un tonnerre d'applaudissements et de cris de victoire.
Et an dehors le ciel voila sa face, et un linceul immense descendit sur la terre.
ri:( b'CME IMVEMIO> l)V blAliLi: L7 bl TOMK IICITICME
Au revoir, ma noble et bonne amie. (Page 7.)
LA MAISON BLEUE
J'ai bien connu la petite maison bleue, dans le Coin vert, et je sais encore, comme si c'était d'hier, que le plus beau cerf-volant que j'aie jamais possédé alla se crever contre l'angle de sa haute cheminée.
Elle était située près de la rue Haute, hors la porte de Borgerhout, à Anvers.
De chaque côté de sa porte grimpait une vigne dont les rameaux entrelacés entouraient les fenêtres de festons, et couvraient si complètement la façade peinte en bleu et les tuiles rouges du toit, qu'on eût cru voir un berceau de verdure.
Lorsque, dans l'arrière saison, les deux vignes montraient leurs raisins blancs et bleus à travers le feuillage d'un vert éclatant, nous nous arrêtions, tout enfant, sur le chemin de l'école, devant la jolie maisonnette. Nous restions là, bouche béante, remuant les lèvres avec gourmandise, et dévorant du regard les grappes appétissantes pleines d'un jus sucré.
Maintenant la maisonnette, et même le chemin qui nous menait à l'école, ont depuis longtemps disparu. Le célèbre Jardin zoologique et la vaste station du chemin de fer ont absorbé tout le terrain sur lequel nous vivions dans notre enfance; ils ont tout détruit ou transformé.
Néanmoins l'image de la verdoyante demeure
LA MAISON BLEUK.
s'élève encore souveiil dans mou esprit, ol avec elle se réveille If souvenir d'une liisloire iiu'ou me racontait souvent alors, comme je vais vous la raconter à mon tour aujourd'hui.
('/('lait un vendredi du mois de juillet ISO-2. une heure à peu prt's après le point du jour.
Les oiseaux gazouillaient à l'envi leur chanson matinale autour de la jolie maisonnette; sur les feuilles des deux viijnes étincelaient de larges gouttes de rosée, et les petits raisins encore verts se montraient comme des perles et desémeraudes entre le feuillage.
Dans rintt'rieur de la maisonnette régnait un silence ahsolu. Tout y dormait encore. Seul le tictac de la pendule, dans sa grande caisse de hois, marquait les pas incessants du Temps dans l'éternité.
Le mohilier était modeste, mais très propre : quatre chaises de paille et deux tahles de hois hianc, une armoire, un petit pupitre, quehiues estampes aux murailles hlanchies à la chaux, et au-dt ssus de la haute cheminée un crncidx entre deux perrof|uets en plAtre peints de couleurs voyantes.
•Malgré le silence et la sulilude, il y avait dans la maisonnette comme un air de gaieté et de mouvement. Le clair soleil du matin se tenait devant la fenêtre ;ses rayons pénétraient, en partie lihrement, en partie tamisés par les feuilles de la vigne, jusqu'à l'autre hout de la chamhre et la remplissaient d'une trainée lumineuse, à laquelle les couleurs du prisme, se jouant l'une parmi l'autre, semhiaient donner la vie...
Enfin l'escalier craqua sous le poids d'un pas prudent, et un jeune homme entra dans la chamhre.
S'ell'orçant de faire aussi peu de hruit que possihie, il prit la hoîle à mèches dans la petite niche de la cheminée, et se mit à haltre le hriquel pour faire du feu.
(Juaiid le feu eut pris, il alluma le tas de hois pré|)ari'' dans l'àtre, alla chercher de leau au puits, et revint avac une houilloire pleine qu'il suspendit au-dessus de la flamme.
Puis il remit du hois dans le foyer pnnr faire bouillir l'eau plus vite.
Ce jeune homme avait une hlouse hleue, maïs les traits de son visage avaient (|uel(|ue chose de fin et de distingué. Son cou avait cette teinte ambrée, hrune comme le café, que l'on reganle à Anvers comme le signe du mélange du sang espagnol avec le sing damand.
<.Mioi qu'il en soit, le jeune homme était d'une taille élancée, un peu maigre, mais pourtant robuste, et sa physionomie sérieuse indi(|nait la sensibilité en même lempsquc le courage et l'énergie.
Dès qu'il vit le feu hnder ardemment et qu'il entendit chanter l'eau dans la houilloire, il s'approcha de la grande tahle près de la l'enêtre, et, pour ne |ias perdre de temps, se mit à trier avec soin les giains d'un petit las de café avarié.
Il y avait prés d'une demi-heure que celle besogne l'occupait, lorsqu'une jietite voix douce retentit derrière lui, et lui dit avec un accent joyeux :
— Bonjour, Simon. As-tu bien dormi?
— Oui, chère petite .\nnelte, répondit-il en se retournant. Comment se porte la mère?
— bien, très bien, fière; elle n'a pas remué de toute la nuit.
L'enfant était une |)elite fdle d'environ onze ans. Le jeune homme lui prit la main, et, la regardant avec attention :
— Annelte, t'es-tu lavée avec soin ?
— Oui, Simon.
— As-tu récité tes prières du matin ?
— Certainement. Kl encore un Pater pour notre mère.
— Tu es une brave enfant. .Maintenant va à Ion pupitre, apprendre ta leçon, ou recopier encore tes lettres d'hier. Le temps est notre bien le plus précieux. (Juand noire mère sera tout à lait guérie, ou plutôt (piand nos affaires iront un peu mieux, tu pourras retouiner à l'école. Apprends donc avec zèle, .\nnette. Tout à Pheure je te ferai réciter ta leçon et je corrigerai ton écriture. Ne fais pas de bruit. Plus notre mère pourra dormjr en paix, plus sa santé s'améliorera.
L'enfant se dirigea vers le pupitre.
Simon reprit son ouvrage et le continua Jusqu'à ce que la vapeur, s'élançant par le goulot de la bouilloire, vint lui annoticer qu'il étail temps de verser l'eau sur le café.
Mais un bruit imperceptible fra|>pa son oreille, et il dit à sa srnur :
— Annelle, tu es plongée dans ton livre. N'entends-tu ;»as (|ue notre mère t'ap|)elle pour l'aider à s'habiller? Mets-lui les bas propres (|ue j'ai posés sur la chaise, et prends bien garde de lui faire mal.
Ajirès avoir versé l'eau >ur le café, il lira des tasses et des soucoupes de l'armoire, tailla des tartines et prépara tout sur la table pour le déjeuner.
Il venait d'aehever cette tâche lor.<;que sa petite sœur revint.
— Ma mère est habillée, dit l'enfant. Elle veut se lever, et elle t'appelle.
Simon dis[)arut <lans la chambre voisine.
Quelques instants après, il reparut, tenant sur ses deux bras nue vieille femme avec aulanl d'aisance que s'il portait un enfant.