LA LOI DE LYNCH
Il était très tard dans la matinée, lorsque les chercheurs d'or flamands prirent le café, un long sommeil leur avait fait beaucoup de bien. Aussi étaient-ils très gais en déjeunant.
Au moment où ils allaient se mettre en route pour les stores, Donat alla chercher le mulet et dit qu'il voulait monter à cheval pour faire suer un peu la bête, afin de ne pas la déshabituer du travail. Les autres ne s'y opposèrent pas, et ils partirent ainsi à cinq, car le baron avait été désigné par le sort pour garder la tente.
Le mulet, qui s'était trouvé pendant cinq jours dans une bonne prairie, était vif et avait une sin-
gulière envie de galoper. Donat avait assez de peine à le retenir, et néanmoins il était toujours en avant de ses amis d'une couple de portées de flèche. Après qu'ils eurent marché pendant une demiheure, ils rejoignirent la route qui conduisait de difl'érents placers aux stores, et ils rencontrèrent beaucoup de chercheurs d'or qui suivaient la même direction ou qui retournaient déjà vers leurs tentes, chargés de[provisions. Ces gens-là semblaient inoffensifs et de bonne humeur. Cela enhardit Donat au point qu'il laissait parfois galoper le mulet pendant quelques minutes et qu'il se trouvait à un quart de lieue en avant de ses camarades.
Ce jeu devait avoir une conséquence inattendue. Le mulet, arrivé à un certain endroit, tourna la tète de lous côtés, comme s'il sentait ou entendait quelque chose d'e.\traordinaire. Puis il se mit à galoper, sans obéir à la bride ni à la voix de son cavalier. Malgré les efl'orts de Kwik, l'animal têtu
MfcMfnrriT'i-Tim »
LE CIlEMliN DE LA FORTUNE.
avanrail toujours avec une ia|ii(lil('' lein|H''rée, mais coiUiiiiiellc.
Au drtour d'uue rnontajiut', Douai vil les stores et la Jurande foule auiassôo liuvant les lentes des marchands et les di'bits de boisson. Il criait et la[ia- 1,'eait pour anèler le mulet; mais celui-ci, n'écoulant lien, le mena à travers la foule jusqu'au store d'un marchand de farine où il s'arrcta tout à coup.
— Ou'a doue cet animal slupide? grommela Kwik en s'cssuyant le Iront. Je comprends : il voudrait avoir un peu de nourriture sftclie, mais cela lui passera sous le nez : il n'aurait qu'à eu dévorer pour deux onces d'or!
Kn disant ces mots, il avait sauté en bas de son âne et voulait l'éloigner du stote; mais du fond de la tente surgit en ce moment une vilaine femme qui s'écria en anglais, les bras levés au ciel :
— (',)il in heavenf il is our old mule Jack! « Dieu du ciel! c'est notre vieux mulet Jack! » Voilà l'assassin de noire pauvre cousin William! L'animal reconnaîlson écurie; il a trahi le scélérat!
Et, pendant (jue Donat, qui ne comprenait rien à ces cris, la regardait d'un air étonné, elle cria et hurla si fort, qu'une foule d'hommes accoururent des autres stores.
La femme raconla, les larmes aux yeux, qu'il y avait une (juinzaine de jours, son cousin était paiti pour Sacramento avec d'autres muletiers, alin de chercher de la farine; qu'ils avaient été attaqués en route |>ar des brigands et qu'on avait traîtreusement assassiné son cousin William. Le nmlet de William était devant la porte et l'assassin sans doute aussi.
Un homme sauta sur Donal, le prit par le collet el le secoua rudement, tandis (ju'il disait en français à son oreille :
— Ah! cofiuin, j'ai été pour loi dans \:\ fosse aux lions sur le Jo)i(is ; maintenant, la dernière heure est venue!
El aussitôt il se mit à crier en anglais :
— La Lijncli hiic! Lijuili lair ! Une corde, une corde! A la potence, l'effronté meurtrier!
Kwik essaya de se justifier dans toutes les laogut's du monde.
— ('.'être mou b^tr! I fomid l'âne. (lehii-U) voleur, filou, sjiitshoi'f : uioi, hou ijurrou, (jood lioy, iloudri u l'ilrr, chrétien, luoi, Douât Kwik.
Son baragouin bi/arrc; lit rire (iut'I(|U('s-uns des assistants; mais la femme vindicative apporta une corde, et, en un clin d'œil, la moustache rousse du Jouas avait jeté un nœud coulant au cou du pauvre diable.
- Approchez ce lonneau vide! s'écria-t-il. Nous le pendrons à ce montant de bois qui fait saillie au bout de la tente.
Kwik fut jet.- sur le tonneau; la moustache
rousse se tenait debout derrière lui et tâchait de nouer le bout de la corde à cette traverse.
Donat, qui voyait bien (jue c'était sérieux et (ju'il ne pourrait se défendre contre la foule furieuse, Luiuclle demandait sa nu)rt immédiate, se laissa tondjer à genoux sur le tonneau et se mil à [uier en levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes.
Loiscju'il sentit que le nœud coulant lui serrait la gorge, il murmura encore :
— U mon Seigneur, ayez pitié de ma pauvre petite âme! — Adieu, Anneken! adieu, jusque dans l'autre monde!
Cette attitude et la dévotion qu'on pouvait lire sur le visage abattu de Donat, inspirèrent de la pitié à (|uelques-uns des assistants. Cinq ou six s'avancèrent et crièrent à la moustache rousse :
— Arrêtez! arrêtez! ce n'est pas ainsi (|ue doit être appli(|uée la loi de Lynch! Donnez à ce malheureux le temps de se justifier.
— I*cndez-le! |)cndez-le! criaient d'autres voix. Mais ceux <|ui s'étai(iil opposés à la pendaison
immédiate tirèrent leurs revolvers et dirent :
— D'aj)rès la loi de Lynch, le peu|»le est le juge; nous sommes du peuple et nous voulons juger!
La moustache rousse, (|ui (raignail une balle, se tint coi, mais demeura sur le lonneau avec la corde à la main.
Donat fut interrogé en deux ou trois langues (liiïérentes par ses protecteurs, pour savoir de lui comment il avait le mulet eu «a possessimi; mais la seule chose (piils pouvaient comprendre de ses réponses, c'est qu'il avait trouvé le mulet. Le jeune bonnnc, terrifié, pleurait à chaudes larmes cl sanglotait tout haut, et son inintelligible langage n'y gagna certes pas en clarlé.
Tout à coup le frère du William assassiné accourut d'un store éloigné et exigea en termes furibonds la mort immédiate du coupable.
Ses protecteurs, convaincus ()u'on ne pouvait obtenir des éclaircissements satisfaisants de l'accusé, cessèrent de le défendre el se retirèrent.
Eu un instant, la moustache rousse eul lié la corde au bois, et il levait di'jâ le pied pour lancer sou innocenle viclimc dans l'éternité... quand, tout à coup, un triple cri d'horreur el de rage retentit derrière la foule des assistants. Un jeune homme avec des cheveux blonds, suivi de trois hommes taillés en hercules, sauta dans le cercle, tira, par un mouvemeul prompt comme l'éclair, un rouleau de sa ceinture, coupa la corde, et pressa dans ses bras l'assassin supposé avec les témoignages d'une affection inquiète.
— Ah ! ah! cria Jean Creps en dirigeant son revolver sur la moustache rousse, toi, lu voulais être le boureau de ce pauvre Donal! fait un geste, un
LE CHEMIN DE LA FOnXUNE.
seul, et je l'éleiuls par terre comme un cliicn que tu os!
11 se lit uu grand mouvement dans la foule : les uns voulaient voir exécuter la loi de Lynch; les autres prenaient le parti de Donal et de ses camarades. 11 était très probable que les couteaux et les pistolets allaient se mettre de la partie et qu'un combat sanglant allait se livrer.
Mais Uoozeman, qui tenait encore son ami embrassé, fut profondément ému du danger qui le menaçait. 11 s'avança au milieu du cercle et dit d'une voix douce et insinuante et en un anglais très pur :
— Gentlemen, je vous en prie, laissez-moi parler un instant. Accordez-moi cette grâce que j'implore à mains jointes. Vous m'en serez reconnaissants; car je vous épargnerai une injustice, que des hommes d'honneur comme vous ne voudraient jamais commettre de propos délibéré. Vous jugerez; nous nous soumettrons docilement à voire décision. Puis-je parler?
Ses auditeurs furent touchés, moins encore de ce qu'il disait, que du ton expressif et attendrissant de sa voix.
— Parlez ! parlez ! criait-on de tous côtés. Alors Roozeman se mit à raconter brièvement,
avec une éloquence émouvante, comment ils avaient trouvé le mulet pendant leur voyage, ce qu'ils avaient fait pour sauver d'une mort certaine John Miller, et comment ils avaient vu en chemin, avec une bande de brigands, l'homme même qui était là sur un tonneau et qui voulait, par vengeance contre un innocent, remplir l'office de bourreau. II raconta également comme quoi John Miller leur avait déclaré que celui qui avait percé son pied d'une balle était un homme avec de longues moustaches rousses et des yeux extrêmement petits.
Cette plaidoirie, quoiqu'elle ne démontrât pas directement l'innocence de l'accusé, avait fait une impression favorable sur beaucoup d'assistants; mais alors un homme à moitié ivre prit la parole et fit entendre à la foule, avec un tas de plaisanteries qui soulevèrent le rire général, qu'il n'y avait rien à conclure des paroles du précédent orateur, sinon qu'on avait maintenant deux bandits à pendre au lieu d'un. La plupart des assistants l'applaudirent; des cris de mauvais augure s'élevaient de toutes parts et on paraissait très décidé à pendre Donat, ainsi que la moustache rousse.
Tout à coup, un homme, qu'à son costume on pouvait reconnaître pour un muletier, perça la foule et s'écria d'une voix qui dominait tout autre bruit :
— Gentlemen, écoutez le témoignage de la vérité. J'étais avec le pauvre William lorsque nous fûmes attaqués par les bandits. Celui qui frappa mon
pauvre ami d'un coup de feu dans la poilrine n'était autr(î que l'Iiornme aux longues mouslaches et aux petits yeux. Je le reconnais bien et je réponds sur ma vie de la vérité de mes paroles.
Une tempête de malédiclions vengeresses s'éleva du sein de la foule.
— Le bourreau au gibet! tuez la moustache rousse! A la corde, le bandit! cria-t-on de tous côtés.
Voyant que Jean Creps détournait les yeux de lui, la moustache rousse sauta à terre et s'enfuit entre les tentes; mais un grand nombre de chercheurs d'or le poursuivirent en hurlant, et, comme il allait atteindre le pied des rochers, il tomba sans vie, percé de dix balles...
La foule circula encore pendant un instani; mais elle s'éclaircit rapidement, et bientôt chacun passa son chemin, comme si rien ne s'était passé.
Donat était inconsolable; il avait, par une protection particulière du ciel, disait-il, conservé la vie; mais, en revanche, il avait perdu son cher mulet, puisque les propriétaires l'avaient emmené dans leur tente. Il voyait l'animal de loin, qui le regardait d'un air désolé.
Lorsque ses amis voulurent le reconduire pjus loin, vers les autres stores, il résista pendant quelque temps à leurs instances comme si ses pieds refusaient de s'éloigner de son fidèle compagnon de voyage. Les larmes jaillissaient de ses yeux et il murmurait un triste adieu.
— Ah çà, s'écria Victor, enchanté d'une idée qui lui vint, comment pourrons-nous, dans notre voyage vers le placer inconnu, porter des provisions pour tout un mois, sans le secours d'une bête de somme? Si nous demandions à acheter le mulet?
— Impossible; il coûterait trop cher, répliqua le Bruxellois.
Un homme frappa par derrière sur son épaule en disant :
— Gentleman, ma femme ne veut plus du mulet, il lui rappelle trop le pauvre William, qui a été assassiné si misérablement. Achetez-le; je vous le donne pour trente dollars.
— C'est fait, répondit le Bruxellois, en suivant l'homme à son store pour le payer.
Avant qu'ils eussent payé le marché, Donat accourut, en pleurant de joie, avec son ami retrouvé. Il lui parlait, le caressait et l'embrassait si gaiement, que le boutiquier ne put se retenir et éclata de rire.
Les Flamands achetèrent dans le même store des provisions pour huit jours et chargèrent les vivres sur le mulet, qui avait maintenant une meilleure bride. Ils burent aussi chacun un grog.
Pour payer tout cela, Pardoes fut obligé d'ouvrir sa ceinture de cuir et d'y prendre quelques
IG
LE CHEMIN ME I. \ l(>i;TI NE.
pépilts; mais il les cacha autant que possible, car il enlenilait s'élever à toit- de lui des cris d'admiration, el il voyait tiois ou (|ualre li(»inmes dont les yeux se lixaifiil ;ivec envie sur ses mains. Il commanda p mr cIu'k un un second gro^', fil verser 'dans une hniteillc assez d'eau-de-vie pour donner une part t''f;ale au haron, puis ils s'éloignèrent du store.
— Camarades, dit Pardoes, nous ferions bien (if retourner immédiatement à notre placer. La moustache rousse peut avoir des amis et un roup de pistolet e.^t bientôt làclié; d'ailleurs, je ne sais, mais je remarque ici des visages (|ui ne me plaisent pas. Nous avons assez des stores pour aujourd'hui. Allons, parlons.
On suivit son conseil. A une demi-lieue de leur |»Iacer, il s'arrêta et dit tout bas :
— .Messienrs, je crois que ces trois hommes qui marchent là-bas derrière nous suivent nos traces.
— Ils ne sont «jue trois, observa Jean Cre|)S. Il seraient bien mal avisés s'ils osaient nous alta- (|uer en si petit nombre.
— S'ils nous suivent réellement, ce n'est pas là leur inleFition, dit Pariloes. Je crois reconnaître l'un d'eux, il était à côté de moi au moment où je payais mon compte dans le store. Ce qu'ils cherchent, c'est à savoir dans quel placer nous avons trouvé nos pé|iiles. S'ils réussissent dans ce projet, nous les aurons demain pour compagnons là-bas. Nous avons assez de temps, nous nous éloignerons de notre placer par (|nel(iues détours dans les montagnes et nous làtij^ueioiis probablement ainsi nos espions. I*ar ici.
LK GHIZLV
Le lendemain, pendant (|ue les cberclieurs d'or flamands étaient occupés à creuser un nouveau trou, ils virent tout à coup une trentaine d'hommes, avec le sac et les instruments sur le dos, descendre des rochers et s'avancer vers kur placer.
— Ne vous l'ai-je pas dit? grommela Pardoes. Voilà nos nouveaux compagnons. Les espions d'hier nous ont suivis, malgré nos eiïorts pour cacher nos traces. Il n'y a rien à faire.; ils sont dans leur droit. Nous ne pouvons revendiquer qu'un riniin de trente pieds de long.
La nouvelle bande, sans autres préparatifs, dressa ses tentes au pied des roches. Klle se composait de cinq ou six compagnies (|ui se choisirent ( harune un rlaim el ronimenrèrcnl immédiatement à creuser. Cela n'empérha |ias Pardoes et ses amis de continuer activement leur travail. Il faisait nuit avant (|u'ils eussent alteinl la terre
aurifère; mais, le lendemain, ils obtinrent un résultat assez favorable; le puits était un peu plus riche que le préeédenl, el ils tirèrent plus d'or que de la claie; enfin, le (inatrième jour, ils atteignirent le rocher, où ils trouvèrent, à leur grande joie, beaucoup de petites jiépites qui, réunies, avaient une valeur assez considérable.
Ce (jui les contrariait, c'était l'accroissement continuel du nombre de leurs compagnons dans les [dacers. Presque toutes les heures, une nouvelle bande descendait des rochers. Cela fut pis encore lorsque beaucoup de ces nouveaux venus eurent été le dimanche aux stores et révélé, sans doute avec exagération, la découverte de mines très favorables. Déjà, dès le lundi malin, la vallée fourmillait de chercheurs d'or, et on en voyait incessamment paraître de nouveaux sur les montagnes. Avant la tombée de la nuit, on fut obligé <le faire respecter, le revolver à la main, les limites de son daim. La vallée n'était pas étendue, et une grande parlie de sa surface était trop haute et trop pierreuse pour rendre possible l'extraction de l'or. Tonte la terre d'alluvion avait donc été envahie en toute hâte par cette grande afduence de gens. On entendait s'élever çà et là des querelles, on voyait i)riller des pistolets et des couteaux, car les derniers venus, ne trouvant plus de place, voulaient pénétrer dans les daims déjà occu[iés, et ils furent naturellement repoussés par les propriétaires légitimes.
Le s^ig ne coula |)as, cependant; chacun chercha un espace libre, aussi longtem|)s qu'il y eut de la place; et les antres gravirent de nouveau les rochers, mécontents et furieux de leur déception.
Les Flamands se virent donc étroitement serrés, et, comme ils avaient déjà éprouvé (jue leur daim n'était productif qu'à une certaine distance de la rivière, ils étaient convaincus que dans peu de temps il serait épuisé. Ce qui les consolait, c'était la certitude (|ue, si le bonheur leur souriait, ils auraient bientôt réuni les ressources nécessaires pour entreprendre le voyage au jdacer inconnu.
Sons prétexte (jue leur mulet ne trouvait plus assez de fourrage dans la vallée, ils dressèrent leur tente sur la hauteur et hors de la vue des autres chercheurs d'or. Ils commencèrent à faire leurs provisions en cachette; tous les jours, l'un d'eux allait aux stores par des vallées détournées et ap|)ortait une charge de farine, de viande salée ou de lard.
Ces pré( autions étaient nécessaires pour cacher leurs intentions à leurs compagnons de placer; car, si l'on avait soupçonné qu'ils se préparassent à un long voyage dans l'intérieur du |'ays, beaucoup d'entre eux les eussent suivis. F!n effet, on savait que c'étaient eux qui avaient découvert les
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
premiers le placer, ils devaient donc avoir une grande expérience pour reconnaître les endroits favorables, ou posséder des renseignements pour guider leurs recherches. Il n'en fallait pas davantage pour décider un grand nombre d'hommes, qui aspiraient à une fortune rapide, à suivre leurs traces et leurs chances.
La dernière provision qui fut apportée à la lente était une grande quantité de sel et assez de poudre pour remplir les poires de chacun.
Le lendemain matin, une heure avant le jour, l'âne était tout ciiargé dans le bois; la voile fut ôtée de la tente et les Flamands commencèrent leur voyage tranquillement et sans bruit, jusqu'à ce qu'ils fussent assez loin pour ne pas craindre d'être surpris au moment du départ.
Pendant deux jours, ils tâchèrent de remonter autant que possible le cours du Yuba; alors ils passèrent l'eau à gué et marchèrent vers le nord pour se rapprocher de la rivière de la Plume. Il leur était très difficile de conserver une direction certaine, car leur route était très souvent interrompue par des montagnes de quelques milliers de pieds de hauteur, et par des chutes d'eau de quelques milliers de pieds de profondeur. Pour comble de disgrâce, toutes les chaînes de montagnes se dirigeaient vers la mer, et leurs cimes leur barraient le chemin. Le plus souvent, ils étaient obligés de perdre des heures entières à chercher un passage; quelquefois il fallait décharger l'âne pour lui faire descendre une pente dangereuse ou gravir des rochers escarpés.
Par suite de ces obstacles de toute nature, ils avançaient très lentement, et le septième jour de leur voyage, ils étaient convaincus qu'ils n'avaient pas fait quarante lieues depuis les stores du Yuba.
Le baron, qui était très fatigué, commençait à murmurer et à accuser Pardoes de témérité; mais le Bruxellois, se croyant sûr de son affaire, reçut ses observations avec ironie, et se flatta de l'amener à reconnaître qu'il avait eu toute raison d'entreprendre ce voyage.
Victor Roozeman et son ami Kwik montraient le plus de confiance et de courage. En effet, ils n'étaient pas venus en Californie pour y chercher plus ou moins d'or et le dissiper ensuite dans ces stores mêmes en des débauches effrénées. La Société la Californienne les avait attirés par l'appât d'une grande fortune. Cette fortune, le moyen de rendre heureuses des créatures chéries, était le seul but de leur voyage. Ils savaient déjà que, dans les placers ordinaires,^ on ne devient riche qu'après des années de travail et avec beaucoup de bonheur. L'endroit où Pardoes les conduisait pouvait réaliser leur espoir, et cette conviction leur donnait assez de confiance et de force pour lutter contre les
difficultés de la route avec une sorte de courage; fébrile. Ils étaient enchantés aussi de s'éloigner de cette foule de gens sauvages et grossiers dont le contact blessait leur âme simple et sensible et dans la compagnie desquels on n'entendait que malédictions, jurons et blasphèmes, presque toujours suivis de disputes sanglantes.
Depuis cinq jours, ils n'avaient vu d'autre personnes que leurs camarades; ils étaient assurément dans un désert qui n'avait pointencore été exploité parla foule des chercheurs d'or, car ils n'avaient remarqué aucune trace que celle d'animaux sauvages. Le seul bruit qui eût effrayé un peu Donat au commencement était le hurlement des coi/otcs, espèce de chiens sauvages, qui, la nuit, faisaient retentir au loin les vallées de leurs aboiements plaintifs. Mais le Bruxellois lui avait expliqué que ces animaux poltrons n'osent jamais attaquer l'homme et encore moins s'approcher du feu, même à une grande dislance. D'ailleurs, Donat, qui, comme il le disait lui-même, avait passé, grâce à une faveur spéciale de Dieu, par le trou d'une aiguille, était plusaguerri contre le moindre danger et ne s'effrayait plus si légèrement.
Ils continuèrent ainsi leur voyage, épuisés, soufflant, suant, les pieds en lambeaux, jusqu'au dixième jour, où ils dressèrent leur tente, une heure avant la tombée du jour, dans une grande vallée, sur la lisière d'une épaisse forêt, pour que le mulet pût y chercher pendant la nuit une nourriture abondante.
Ce n'était pas seulement le baron qui murmurait contre Pardoes eti'accusait tout au moins d'étourderie : Jean Creps et le matelot s'étaient joints à lui et exprimaient leur mécontentement en paroles amères. D'après ce que le Bruxellois leur avait dit ils devaient arriver au placer après huit jours ; il y en avait dix qu'ils marchaient sans relâche et il n'y avait pas d'apparence de toucher au but de leur voyage ; peut-être même ne trouveraient-ils jamais l'endroit désigné.
Pardoes s'excusa en disant qu'on ne pouvait pas déterminer ainsi, à deux ou trois jours près, par monts et par vaux, la longeur d'un voyage ; qu'il était bien certainement dans la bonne direction, et qu'on pouvait en juger avec précision par la distance de la gigantesque Sierra Nevada, qui bornait leur horizon du côté de l'est, quand ils se plaçaient sur une haule montagne. On devait, avant de se laisser décourager ainsi, attendre encore trois ou quatre jours le résultat de l'entreprise.
En ce qui concernait la diminution de leurs provisions, ils n'avaient rien à craindre, parce qu'en cas de nécessité, ils pourraient suffire à leur nourriture par la chasse, dans ce pays giboyeux. Jusqu'à ce moment, il avait détendu à ses"'compa-
is
LK CHEMIN DE LA FORTUNE
gmuis lie lirer, pour m* pas trahir leur présence. Uti ii'élail jamais sûr qu'il n'y eut pas d'ennemis dans les environs, soit des raijiieros, soit des bandits, soil di's sauvajies californiens; mais si la néeessilé s'en faisait sentir, ils liieraienl des oiseaux, des lièvres ou des chevreuils, et épari;neraient ainsi leurs |)rovisi()ns.
Pendant (pi'ilsse disfulaierit sur leur position, il s'éleva tout à coup dans la iorèt, à uni'cini|uanliiine de pas, nu hurlement si formidable, que toute la valU'e semblait trenibler. C'était un liro^'iiemeiii creux, sourd et proloni^é, pareil à un roulement de tonnerre lointain.
Tons [>àlirent, sautèrent debout et rei^ardèrent le bruxellois, comme pour savoir de sa bouche quel elTroyable danger qui les menaçait de nouveau.
— 0 mon Dieu ! bé.uaya Donat, ce sont .les lions!
— Non, c'est un ////j/// (l'ours gris de Californie) qui attaque notre mulet et (jui est peut-être déjà eu train île le dévorer.
— Allons! allons! s'écria Kwik. Ours ou non, je ne laisserai pas égorger ainsi la pauvre bête!
Mais le Bruxellois le prit par l'épaule, le retint violeniment et grommela :
— Tiens-loi tram|nille ! tais-toi. imprudent!
— Tout cela est bel et bon, remarqua Victor; mais dis-nous, du moins, ce que nous devons faire.
— Ce que nous devons faire? j'avoue que je ne le sais pas, moi-ménu'. C'est un dangereux animal ; il reste parfois en vie elconcerve ses forces avec dix balles dans le corps. Tenez-vous aussi tran(|uilles que possible, ukîs amis; le monstre aura assez du mulet pour se rassasier, et il retournera peut-être à sa lanière apiès s'être repu.
— .Mais qui de nous pourra dormir avec un si terrible voisin?
L'n hurlement nouveau et plus terrible s'éleva dans la forêt, comme si l'ours se rapprochait de la tente.
— Attendez, dit l'ardoes, un moyen ! Je marcherai en avant, je grimperai sur un arbre, et, de !à, je tâcherait de toucher le (/rizlii ; il viendra à moi et se mettra debout contre l'arbre p(mr me saisir. En ce moment, vous tirerez tous ensemble en visant à la tête, puis votis |)rendrez vos couteaux, et, s'il \v. faut, vous enfoncerez votre arme jusqu'à la garde dans la poitrine ou dans le ventre de l'ours. Suivezmoi à une dizaine de pas, ne tirez pas trop vile et ne reculez pas d'une semelle, sinon il y aura deux ou trois morts.
11 se glissa dans le bois, tàch.i de juger do la disUince par les hurlements et grimpa alors à une certaine hauteur sur un sa[)in. Ses camarades étaient cachés à >ix pas de là dans les broussailles, et tenaient le doigt sur la détente de leurs arme?.
Bientôt un coup de l"u>il retentit; la balle devait avoir atteint son but, car un hurlement de douleur et de rage fil résonner la forêt, et, immédiatement après, les broussailles s'écarlèient, connue brisées par la course furieuse d'un animal giganles(pie.
Kn effet, le 'jrizhi avait découvert sou ennemi, (jui, poui' éveiller son attention, agitait son chapeau en l'air.
Kn un seul bond, l'oiirs se trouva debout contre l'arbro, leva ses grilles en |)onssant un grognement et se mil à lécher de son allreuse langue rouge l'écorce de l'arbre, comme s'il (lairail déjà une autre proie.
lue forte détonation se (il entendre et cinq balles atteignirent le monstre, qui tomba en arrière de douleur et de surprise; mais il se releva sur-le-cbam|), jeta un regard (lamboyant sur ses nouveaux ennemis et se rua vers eux en hurlant. Le matelot, sur lequel l'ours se dirigeait visiblement, pris d'une violente frayeur, s'enfuit pour se réfugier sur un arbre. L'animal furieux, tout couvert de sang, semblait craindre les couteaux êlincelanls et courut derrière le matelot.
Il l'atteignit juste au pied de l'arbre et le prit entre ses pattes pour l'élouirer, avec des hurlements horribles... par bonheur, au même instant, cinq couteaux s'enfoncèrent à la fois dans ses flancs, et sans doute Douai avait touché le cœur avec son long couteau calalati ; car le ifvizlij se retourna, comme s'il voulait encore le saisir; mais il tomba par terre et demeura étendu dans les convulsions de la mort, en poussant des rugissements rau([ues. Quebiues coups de pistolet abrégèrent son agonie et bientôt il ne fut plus qu'un cadavre d'une formidable grandeur.
Donat courut vers l'endroit où l'on avait entendu les premiers grognements de l'ours et trouva le mulet à demi déchiré et sans vie dans une grande mare de sang. Il versa des larmes sur le cadavre du pauvre animal, et revint près de ses compagnons, aux(|uels il raconta, avec des plaintes amères, la fin malheureuse de son fidèle com|)agnon de voyage.
Tous étaient très émus, dans la conviction qu'ils avaient couru un grand danger; la perle du mulet les affligea vivement. A travers ce désert, peutêtre à cent milles d'un lieu habité, épuisés, à bout de forces, ils devaient donc désormais porter les instruments et les provisions sur leur dos. Ce voyage si dillicile et si triste auparavant, comme il allait devenir pénible et décourageant!
Une heure après, tous étaient roulés dans leurs couvertures sous leur lenle. Le Bruxellois était en sentinelle et entretenait avec soin le feu Hamboyanl pour éloigner les animaux sauvages, s il y
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
en avait encore dans les environs. 11 jeta un regard dans la tente, pour s'assurer que ses camarades dormaient; il vit à la lueur du feu que les joues de Donat étaient humides et brillaient.
— Naïf garçon, murmura-t-il, (jui pleure en dormant la mort d'un animal ! Encore si c'était de crainte d'avoir la claie sur le dos; mais non, c'est par pure affection.