‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 62 sur 225 · LE DESERT · texte numérisé non relu

LE DESERT

Suivant l'usage, celui dont c'était le tour de faire la cuisine devait se lever une heure plus tôt que les autres pour préparer le déjeuner, et ce n'était que lorsque le repas était prêt qu'il pouvait éveiller ses camarades.

Il advint justement que c'était ce jour-là le tour du Bruxellois, Pardoes, avec toutes les précautions imaginables pour ne pas faire de bruit, alluma un grand feu et suspendit la marmite au-dessus. Il souriait à part lui et regardait de temps en temps du côté de la tente avec une expression narquoise, comme s'il avait quelque intention secrète. Lorsqu'il vit que le feu allait bien, il tira son couteau de sa ceinture et se dirigea vers le bois.

Arrivé près du cadavre de l'ours, il lui coupa les quatre pattes, les dépouilla à la hâte; puis il revint près du feu et suspendit les pattes du grizly au-dessus de la flamme, après les avoir bien saupoudrées de poivre et de sel, et attachées à une branche en guise de broche.

Il était joyeux, se frottait les mains et se léchait les lèvres en murmurant :

— Comme ils seront surpris à leur réveil ! Des pattes d'ours pour déjeuner! C'est un mets royal, succulent et tendre. Dans le désert, ils mangeront avec plus de plaisir qu'à la table du meilleur hôtel de Bruxelles.

Sous la surveillance assidue de Pardoes, les pattes d'ours furent bientôt cuites. II les troussa sur un plat de fer-blanc, qu'il avait posé sur une pierre sous la broche, pour y faire dégoutter la graisse et le jus. Et il fit encore quelques galettes pour remplacer le pain au déjeuner.

Alors il cria à l'ouverture de la tente :

— Levez-vous, levez-vous, mes amis, le couvert est mis ! J'ai un morceau de gibier qui vous fera vous lécher les doigts, soyez-en sûrs.

Tous se levèrent.

— Bonté du ciel ! Qu'est-ce qui sent si bon là 'dehors? grommela Kwik en se frottant les yeux. As-tu pris un lièvre, Pardoes?

— Oui, un lièvre si grand, qu'une de ses pattes suffirait pour te donner une indigestion.

— Ça doit être une fameuse bête! C'est égal, je raffole des lièvres, et mon estomac va faire une fête dont vous serez étonné. Vous, venez, messieurs ! l'eau m'en vient à la bouche, j'ai une faim canine...

Mais, lorsqu'il eut jeté les yeux sur le plat de fer-blanc, il recula avec dégoût et s'écria :

— Ce sont, pardieu, les pattes de l'ours, de l'horrible animal qui a voulu nous dévorer hier! Aïe ! aie! Pardoes, quelle mauvaise plaisanterie! Il est cruel de se moquer de nos pauvres estomacs; j'en ai la crampe.

Le Bruxellois essaya de convaincre ses amis qu'on ne pouvait trouve^ rien de plus délicieux que le mets qu'il leur avait préparé. Le baron, le matelot et Jean Creps commencèrent en efl'et à en manger et assurèrent que Pardoes n'avait pas exagéré la bonne qualité de la chair d'ours : le dessous des pattes surtout était merveilleusement tendre et succulent.

Victor, quoiqu'il éprouvât quelque dégoût, se laissa vaincre et accepta une demi-palte des mains de Creps; mais Donat lui prit le bras et voulut le retenir.

— Ah! monsieur Roozeman, supplia-t-il, je vous en prie, ne mangez pas de cet horrible animal, il a voula nous déchirer; il a peut-être déjà mangé d'autres personnes,

— Mais, Kwik, tu es vraiment naïf, dit Victor avec un sourire, viande est viande, et celle-ci a bon goût et n'est pas nuisible...

— Pas nuisible? répliqua Donat. Mangez-en, vous verrez. Sans le savoir, vous deviendrez méchant, et colérique, et cruel.

On éclata de rire.

— Ah çà ! dit ironiquement le Bruxellois, quelle idée absurde as-tu encore dans la cervelle? Le naturel des hommes changerait selon la nourriture qu'ils prennent? Nous qui ne mangeons depuis longtemps que du lard, nous devrions donc être sales et immondes comme les porcs?

Kwik examina ses compagnons, s'examina luimême de la tête aux pieds et répondit en groni. mêlant :

— Je ne sais pas au juste si cela vient du lard; mais il est certain qu'en Belgique on ne nous prendrait pas avec des pincettes. Je me suis miré hier dans le miroir de poche du baron. Le sauvage que j'y ai vu avait une vilaine barbe hérissée, et la poussière et la graisse étaient tellement amalgamées sur sa figure, que j'ai failli laisser choir la petite glace de dégoût. Si Anneken de Natten. Ilaesdonck rencontrait cet affreux personnage, elle s'enfuirait en criant au secours.

— Allons, allons, mange un peu de patte d'ours, dit Creps. C'est réellement très bon et très délicat.

LE CHEMIN UE LA FORTUNE

— Moi, manjîer d'un monstre ijui a égorgé mon pauvre mulet? J'aimerais mieux mourir de faim ! s'écria Douai.

Il prit la poule et lit frire à la liùte nu peu de lard, pendant que ses compagnons dévorait'ul, avec un élitnnanl appétit, les pattes du ijrizly jusiju'à l'os.

— Oui, oui, riez toujours, messieurs, continual-il tout en mangeant, vous verrez. Je ne m'étonnerais pas si vous vous arrachiez les yeux aujourd'hui même. Je ne me tie pas à des amis qui ont de la viamle d'ours dans le corps, mais je vous préviens : vous pouvez vous battre et vous disputer tant que vous voudrez, je ne m'en mêle pas. L'Ostendais n'a pas besoin de manger du monstre pour...

— Coquin, qu'oses-lu dire? hurla le matelot, qui bondit en arrière le couteau à la main.

— Voyez, messieurs, en voilà déjà un exemple!... soupira Kwik découragé. Il ne sait pas ce ((ue j'allais dire et il veut m'assassiner.

Tous éclatèrent de rire; car l'Ostendais avait évidennuent pris cette altitune menaçante pour se moquer du naïf Donat.

l'ardoes mit (in à cette plaisanterie en rappelant à ses camarades (|u'ils devaient reprendre leur roule pour ne |)as laisser |)asser la fraîcheur du malin. Le soleil s'était levé radieux dans un ciel bleu foncé, il était probable qu'il ferait très chaud vers midi.

Chacun prit une partie des instruments sur son dos. Le sort désigna Roozeman pour porter la claie ; mais Donat s'en chargea, et, malgré les instances de Victor, il ne voulut pas s'en dessaisir.

Ils reprirent donc leur voyage avec courage et restèrent presque pendant deux heures très gais d'esprit, causant et plaisantant de leur combat contre l'ours et de la délicatesse de ses pattes rôties. Le baron seul était silencieux et |)araissait plongé dans de tristes réflexions.

A la moindre partdf (|ui résonnait un peu plus haut (|ue les aut^e^, Donat regardait ses compagnons avec méfiance, comme s'il s'attendait à des luttes et à des querelles; mais, comme la bonne entent»; ne fut pa> troublée, il oublia sa crainte et se mêla sans inquiétude à la conversation.

Après avoir marché pendant trois heures, il furent peu à peu moins portés à causer et continuèrent bientôt leur marche en silence. La fatigue (ommenrait à peser lourdement sur leurs membres. Le baron marchait derrière, la tête basse, en poussant de temps à autre un sou|»ir étouiïi-.

Il n'était pas loin de midi, lorsqu'ils arrivèrent au pied d'une chaîne de montagnes escarpées qui coupait leur route aussi loin qu'ils pouvaient voir et qui .s'étentlait sans interru|ition dans la même

direction. Il n'y avait rien à y faire, il fallait gravir la hauteur. .\près s'être reposés pendant un (luarl d'heure, ils cherchèrent l'endniil le moins escarpé et grimpèrent sur les énormes roches jusqu'au sommet de la montagne où ils se laissèrent tomber enliii, haletants et tout couverts de sueur.

L(u-S()u'ils se relevèrent |)our continuer leur voyage, un frisson secret les prit. Ils voyaient devant eux une suite de montagnes de plusieurs lieues de largeur, doni le sol pierreux semblait biùlé par un feu souterrain ou parles rayons du soleil; car, aussi loin que pouvait porter la vue, on ne découvrait dans cet immense ilésert ni arbre ni plante.

— Sainte Vierge, qu'est-ce que cela? soupira Donat. J'ai peur; serions-nous arrivés au bout du monde?

— Pardoes, le chercheur d'or suisse ne vous a-t il pas parlé de ce désert? demanda Jean Creps.

— i\on.

— Alors nous sommes égarés! Une agréable nouvelle !

— Nous ne pouvons pas nous égarer ici, répondit le Hiuxellois. Aussi longtemps que nous avons à notre droite la gigantesque chaîne de montagnes ^de la Sierra-Nevada, nous restons dans la bonne

direction. En avan(;ant toujours, nous ne pouvons mamiuer le placer cherché. Il est situé près d'une large rivière qui descend de la Sierra-Nevada, et par conséquent elle doit se trouver également sur notre chemin. Si nous voulions l'éviter, nous ne pourrions y réussir. La vue de ce désert a quelque chose qui éveille la crainte, en effet, et il est probable que sous ce soleil ardent, inms aurons beaucoup à souffrir de la chaleur; mais, puisque nous sommes arrivés si loin, nous devons poursuivre sans nous détourner. l'eul-êlre trouverons-nous des ravins que nous ne pouvons apercevoir d'ici. Allons, camarades, ne perdez pas courage ; demain, nous atteindrons peut-être le but si longtemps désiré de nos rudes efforts.

Ils avancèrent, au commencement du moins, d'un pas rapide dans le désert nu et solitaire. Le soleil laissait tomber comme un feu ardent sur leurs tètes; ses rayons, rellétés sur le roc chauve, redoublaient de force et échangeaient l'air en une vapeur transparente (|ui épuisait les poumons haletants.

Après deux heures de marche, les voyageurs étaient presque à bout de forces; muets, sombres et découragés, ils avançaient lentement dans la plaine monotone et triste. Le baron |iaraissait |irès de succomber sous sou fardeau, et, absorbé dans ses tristes pensées, il s'oubliait quebjuefois luimême, et restait en arrière. Le matelot prenait un plaisir cruel à adresser des paroles moqueuses au

LE CHEMIN DE EA FORTUNE

Ils commencèrent à gratter et à fouiller. (Page 20.)

gentilhomme. Celui-ci n'avait encore répondu à ces railleries que par un regard de mépris; mais, quand le matelot lui cria en riant :

— Eh! baron, tu cours la tète penchée vers la terre. Il n'y a pas ici de dames qui aient perdu des épingles. Tu vois bien que les nobles ne valent pas grand'chose; une paire de larges pieds de vilain te servirait mieux en ce moment. Ne le croistu pas?

Le gentilhomme pcàlit soudain, jeta son havresac, prit son revolver et s'écria en frémissant :

— Arrêtez, messieurs, je le veux !

— Eh bien ! eh bien ! qu'arrive- t-il? que voulezvous faire? bégayèrent les autres, stupéfaits.

— Cet homme grossier se moque de mes souffrances; il croit qu'un gentilhomme, même dans la position où je me trouve, se laisse insulter impunément ? Cela n'est pas vrai ! Je pourrais le tuer d'une balle; pour cela, je n'aurais à faire qu'un

mouvement du doigt; mais je recule devant un meurtre... Je le défie; il se battra en duel avec moi ! Un de nous deux laissera ses os dans ce désert. Finissons-en, je le frappe au visage avec la crosse de mon revolver !

Tous les autres se jetèrent entre eux pour empêcher le duel ; mais le baron répéta plusieurs fois le mot lâche, et le matelot, retenu par Pardoes, jurait qu'il mettrait le gentilhomme en pièces.

— Pas de pistolets ! hurla l'Ostendais; un combat à mort avec les couteaux : c'est plus beau, cela dure plus longtemps, il coule plus de sang.

— Soit, les couteaux ! répondit le baron, dont les joues étaient affreusement pâles et dont les yeux flamboyants paraissaient près de sortir de leurs orbites.

— - 0 mon Seigneur ! ô mon Dieu ! ils vont s'entre-dévorer dans cet affreux désert. Le baron, qui

LE CHEMIN DE I.A FOIITLNE

rUiit I;i palieiice iiirmi', pi'iil loiit à coiip ses ospiits et devient eiiraj;é. Je l'avais hieii prévu, voilà ce que c'est que de manger de la viaiiili; d'ours.

— Aux armes! cria l'ardoes. Voilà les sauvages californiens.

Cette terrible exclamation lit ouhlier la (|Merclle; chacun saisit itréripitainment son fusil et regarda avec une snr|irise mêlée d'inciuiélmle dans la direction que le nru\elloi>- leur montrait.

— Des sauvages! sécria Kwik, tremblant comme un roseau. Des sauvages ! Ah ! où allonsnous nous cacher? IMus d'autre aide (|ue le bon Dieu seul.

lin ellel, ils aperiiirenl, à |)lusieurs milles de là, sur leur droite, une dizaine d'hommes marchant dans les plis des mmitagnes, et l'ardoes dit qu'il reconnaissait les sauvages à leurs longs cheveux flottants et à leurs corps presque nus. Il donna à ses amis de longues explications et tâcha de leur persuader, avec une grande abondance de paroles, (|ue le voisinage de ces gens était un danger menaçant pour eux. Son intention était évidemment de détourner l'attention de ses compai;nons de la querelle; mais le baron s'en aperçut et s'écria :

— Ces sauvages sont à plus de deux lieues de maiclie de nous; ils ne nous (uit pas vus et ils ont dis|iaru derrière les montagnes. — Le couteau à la main, Ostendais !

— Ah ! vous voulez toujours vous massacrer, même en ce moment, quand nous sommes menacés d'une atla(|ne de sauvages calirorniens! Kh bien, nous verrons! dit le IJcuxellois avec une grande colère. — Iloozeman, Creps, Donat, êtesvous prêts à m'obéir pour garder notre vieVOui? Dirigez vos fusils sur le matelot; je tiendrai le baron sous le canon de mon arme...

Kn disant cela, il avança de quebiues |)as cl re[)rit :

— IJaron, tu as fait une association avec nous , tu n'es pas maître de toi-même; je te déclare rjue ce duel est une déloyauté, parce qu'il doit nous priver d'un de nos camarades, en ce moment où la vie de tous jieut dépendre du secours d'un seul. Le preuiier de vous (|ui défie encore l'autre, je le tue sans miséricorde. Ce sera toujours du moins, un moyen de ne pas jterdre ici plus longtemps des moments précieux.

Pardoes échangea à voix basse quelques paroles courroucées avec le matelot. Celui-ci parut se rendre, marcha vers le gentilhomme et dit :

— Kcoute, baron, je ne veux pas mettre mes amis en danger de mort. Pour le satisfaire, je reconnais (|ue j'ai eu tort, cl je le demande pardon de mes paroles légères.

Le gtntilhomnie ri'garda celle réparalion d'hiniiK'iir « omme une raillerie outrageanlf; l'ex-

pression lit; son visage était si méprisante, que l'Ostendais recommença à murmurer et serra son couteau dans son poing crispé. Mais Victor prit la main du baron et s'efforça de le calmer par des témoignages d'estime et d'amitié; Donat se joignit à lui, et tous deux le supplièrent si longtemps, que, vaincu enfin, il dit :

— Soil! n'en parlons plus. Cet homme grossier ne m'insultera plus...

— En avant donc, mes amis! cria le Druxellois.

— Je reste ici, dit le baron, en s'asseyant |)ar terre.

— Ah ça! deviens-tu fou? grommela Pardoes.

— ^on, répondit-il, je suis à bout de forces; mes i)ieds ne sont plus qu'une plaie : je dois me reposer. — Vous pouvez continuer votre chemin, messieurs; il m'est égal de mourir par les armes des sauvages californiens, ou de succomber comme une bêle de somme sous un fardeau que je ne puis porter plus longtemps.

Il ôta un de ses souliers, le sang coulait réellement de son pied.

— Kli bien, reste là! grommela Pardoes courroucé.

— Je ne pars pas d'ici sans notre compagnon! dit Victor, qui avait compassion de l'étal du genlilliomme. Ainsi, si toi on moi, ou un autre, tombait malade, on ne pouvait plus marcher, nous l'abandonnerions et nous le livrerions à une mort certaine, comme des hommes sans àme?

— Je ne |)ars pas non plus! s'écria Donat.

— Nous resterons donc ici à quatre, dit à son tour Jean Creps.

— Eh bien, reposons-nous un jien, murmura le Bruxellois très mécontent. Avant de venir en Californie, on devrait bien savoir si on a des jambes à l'épreuve du voyag(>...

— Puisque cela va ainsi, interonipit Donat, je ne porte plus la claie! Hier soir, nous avons décidé que chacun de nous ne la porterait que pendant nnedemi-junrnée; le jour de. M. Iloozeman est passé. Je n'aurais pas rappelé pour cela; car Dieu m'a créé avec de bonnes jambes el de larges épaules : mais chacun pour soi, c'est la règle (|ue vous suivez. Le mail-lot n'a qu'à pn-ndre la claie; pour ce qui me regarde, je porterai le bagage du baron; alors il pourra probablement nous suivre.

Pendaiil que Donat parlait ainsi, Victor était occulté à laver le pied du gentilhomme et à l'envelopper d'un morceau de linge.

Enfin, le baron déclara que, grâce au secours de ses bienveillants amis, il espérait pouvoir jioursuivre sa route. Tous reprirent leurs sais el s'avancèrcnl dans le désert.

— Voilà ce r|ue c'est de manger de la viande d'ours, dit Dnnal en marchant à côté de son ami

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

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Hoo/eman. Ce n'est pas encore fini, je parie qu'avant une demi-heure, Creps et Pardoes seront enface l'un de l'autre avec le pistolet à la main. Lorsque nous avons déclaré que nous voulions rester avec le baron, j'ai vu que le IJruxellois prenait son couteau et que ses yeux commençaient à flamboyer.

— Non, mon ami Kwik, tu te trompes, répondit Victor. L'alFaire est simple : le baron souffrait beaucoup et le matelot se moquait cruellement de ses douleurs... Mais qu'aperçois-tu, Donat, que tu regardes continuellement autour de toi?

— Je n'aperçois heureusement rien. — Dites, monsieur Hoozeman, croyez-vous que c'étaient des sauvages que nous avons vus passer là-bas.

— Certainement, c'étaient des sauvages.

— Aie ! aïe ! il me semble que je les sens déjà occupés à m'écorcher la tête!

— Bah! Donat, il ne nous ont pas vus; d'ailleurs, pour venir à nous du sein de ces montagnes lointaines, il leur faudrait peut-être une demijournée.

— Oui ; mais Pardoes a dit qu'il couraient comme (les chevaux sauvages.

— C'est vrai, ils courent avec une rapidité étonnante.

— Eh bien, que le bon Dieu nous protège alors ! soupira Donat en faisant le signe de la croix.

— Tu as donc bien peur des sauvages califoniens? dit Victor en riant.

— Peur? Plus que peur : quand j'y pense, mes jambes tremblent et le souffle me manque. J'ai déjà vu beaucoup de vilaines choses depuis que nous sommes arrivés dans cette prétendue terre promise; mais des sauvages? pouah! Je me battrais plutôt avec des revenants... Non, non, des revenants non plus. Mais des sauvages qui arrachent à un homme la peau de la tête avec les cheveux et le reste, pour en faire des houppes! Ils doivent, pardieu, être possédés du diable pour inventer pareille chose !...

Kwik continua quelque temps encore ses dissertations sur la férocité des naturels de Californie, et il arriva à cette conclusion, qu'ils étaient sans doute habitués à manger beaucoup de viande d'ours; mais Victor, accablé par cette insupportable chaleur, ne répondait plus à ses paroles et paraissait même ne plus l'écouler.

Les autres chercheurs d'or étaient égalemen fatigués et silencieux. Ils n'ouvraient la bouche que pour se plaindre du manque d'eau ; car la plupart avaient déjà vidé les gourdes en cuir qui pendaient à leur côté, et ce qui restait aux autres n'équivalait pas à un quart de litre. 11 arriva un monieni, dans l'après-midi, où il ne leur restait plus une goutte d'eau, et un soleil brûlant conti-

nuait à darder dans le ciel avec la môme ardeui', et l'air, chargé de toute la chaleur concentrée de la journée, était suffocant comme une atmosphère mortelle. Le désert s'était de plus en plus élargi devant les voyageurs et paraissait se confondre, dans la direction qu'ils suivaient, avec l'horizon lointain. S'ils avaient du moins vu des arbres, des montagnes ou des vallées, ils auraient pu espérer renconlrer quelque part un ruisseau, un lac, mais le sol ne présentait autour d'eux aucune trace qui pût les consoler en leur donnant de l'espoir.

Ils s'arrêtaient souvent et se laissaient tomber par terre pour se reposer. Alors on murmurait hautement contre Pardoes. Il advint que Jean Creps blessa profondément le Bruxellois par ses reproches et que quelques paroles aigres furent échangées. Donat poussa Roozeman du coude et murmura à son oreille :

— Monsieur Victor, apprêtez votre revolver!

— Pourquoi? demanda celui-ci.

— Pour défendre votre ami Creps : la viande d'ours fait son effet sur Pardoes.

Mais les choses n'allèrent pas comme Kwik le craignait. La troupe reprit les sacs et continua son chemin dans le désert en murmurant et grommelant.

Vers le soir, la fatigue et l'amertume augmentèrent encore ;la chaleur avait bien diminué, mais les voyageurs souffraient terriblement de la soif; et, ne voyant pas de limites à ce désert, ils craignaient d'être obligés de passer la nuit sur ce plateau sans pouvoir se désaltérer. Le lendemain, il faudrait donc recommencer ce mortel voyage, sous une chaleur torride et sans une goutte d'eau. Qui pouvait savoir s'ils ne mourraient pas tous de soif dans ce désert?

Lorsque le soir arriva, en effet, le matelot, le baronet Jean Creps refusèrent d'avancer plus loin, ils voulaient passer la nuit à la belle étoile, — car, à trouver du bois pour dresser la tente ou pour faire du feu, il ne fallait pas y penser.

Pardoes prétendit qu'ils ne pouvaient pas être loin d'un ruisseau ou d'une rivière; le sol commençait à montrer plus de mouvements et présentait une pente sensible; en outre, en calculant la direction des montagnes qui bornaient de tous côtés leur horizon, il pouvait prédire que dans une couple d'heures, ils trouveraient sans doute de l'eau.

En faisant briller cet espoir aux yeux de ses compagnons, il obtint d'eux qu'ils se remettraient en route après un repos plus ou moins long. Ce qu'il leur disait n'était qu'une invention pour les encourager, car il ne savait pas lui-même où il était, et, s'il marchait en avant, c'était parce que, de cette manière, il y avait plus de chances de

LE CHEMIN DE LA FOHTUNE

trouver de l'eau (ju'en lestaiil louclié au milieu du (lési-rl.

Après qu'ils euroul luanhé oucore péiiiblenienl pendant une demi-lieure, l'ardoes se laissa lout à couj) tomber par terre en poussant un cri. Les autres s'élancèrenl vers lui, croyant (|u"il était frappé d'un coup de sani:; mais il dit d'une voix tremblante :

— Silence! silence! mes amis, laissez-moi écouler!

A|)rès avoir appliqué son oreille contre terre pendant (|ueli|ues instants, il se leva d'un bond et s'écria avec des transports de joie :

— Hourra! hourra!... De l'eau! de l'eau!

— Où? par où? bégayèrent les autres, qui ne comprenaient |)as ce (|ue Panloes voulait dire.

— Là-bas! devant nous, une chute d'eau! je l'entenils tomber de la montagne.

Douât s'était déjà couché la tète contre terre.

— C'est vrai! c'est vrai! Oii! le l)on Dieu soit loué!

Un cri de joie irénéral s'éleva, et, si épuisés qu'ils fussent, les chercheurs d'or, transportés, coururent avec des forces nouvelles dans la direction indiquée.

Kwik, qui était en avant, recula lout à coup avec un cri d'angoisse et tomba lourdement sur le dos; mais le danger qui pouvait mejiacer son ami Victor le lit se relever, et il courut à la rencontre de ses camarades, les bras ouverts et en criant pour les retenir.

— Qu'y a-t-il donc? (Ju'as-tu vu? demandèrent les autres ellrayés.

— Ah! mes amis, dit-il en bégayant, je viens encore de passer par le trou d'une aiguille! Un précipice! un abînu»! c«»mme la gueule de l'enter! J'avais déjà une jambe dedans. Si mon ange gardien ne m'avait |)as retenu, je serais peul-èlre étendu à six cents pieds de profondeur, avec les membres brisés et aplati comme une nèfle. Prenez garde! prenez garde! (^ela descend perpendiculairement comme le mur dune église.

Ils arrivèrent, en effet, devant un précipice effrayant qui était dt; niveau avec le S(d du désert. A une cin<|uantaini- de |ias d'eux, la chute d'eau sortait d'une crevasse du rocher et tombait en écumant et en grondant dans l'étroite vallée, d'où remontaient des sons pareils à de sourds roulements de tonnerre. Cepemiant, les v(»yageurs stupélails éclataient en transports di; joie et de bonheur; car, tr.algré l'obscurité (pii enveloppait la vallée, il> virent briller un large rnis>t'aau (jui sortait de la cascade comme un ruban d'argmi.

— Ne serait-ce pas le placer du chercheur d'or suisse? demanda le matelot.

— Non, répondit i'ardoes, notre placer est situé

dans une large vallée et il n'y a pas de chute d'eau aux alentours. Donc, ce ruisseau est un signe i\\x*nous ap|irochons de notre placer. En effet, il se jette sans doute dans une rivière, et c'est probablement au bord de celte rivière que iu)us devons être. Dans tons les cas, mes amis, là-bas il y a de l'eau. En ce moment, elle a plus de valeur pour nous que l'or. Le |dus dilhcile est de trouver un chemin pour descendre au fond de cet innuense précipice... Venez, je (Tois l'avoir trouvé. Là-bas, près de ces arbres (lui montent sur le flanc des rochers, je prévois que nous trouverons un (tassage.

Ils se dirigèrent de ce côté, i'ardoes ne s'était pas trompé. A l'endroit qu'il avait désigné, une partie considirabh; de la montagne s'était écroulée dans la vallée depuis îles >iècles peut-être, et avait formé contre les rochers à pic un talus par lequel on pouvait tenter une descente.

L'obscurité lendaii cette tentative très dangereuse; à peine les chercheurs d'or eurent-ils fait quel(|ues pas, (|ue le matelot glissa sur la roche, et il serait probablement tombé dans l'abune si Jean Creps ne l'eût letenu à temps par les habits. Le baron courut le même danger; mais il fut sauvé par Donal. Malgré ces difticullés, ils continuèrent à descendre, tantôt se retenant aux broussailles et aux arbres, tantôt rampant sur le ventre ou se suspendant aux pointes des rochers pour atteindre un appui avec les pieds, ou même se cramponnant à la claie renversée et se laissant ainsi glisser.

Enfin, ils atteignirent le tond du ravin et coururent tout d'une haleine an ruisseau, i|ui coulait à une centaine de jtas de là avec un doux murmure sur un lit de cailloux.

Après avoir assouvi, avec trop d'ardeur, peutêtre, leur soif à l'eau froide des montagnes, ils dressèrent eu toute hâte leur tente au pied d'une haute roche, firent le café et prirent leur souper habituel.

On recommanda à Kwik, (huit c'était le lendemain le tour de cuisine, de ne pas se lever de bonne heure; car ils étaient ipuisés et harassés et ils voulaient se reposer un peu plus longtem|)S.

Victor nnmta la première garde; les autres se couchèrent et oublièrent bientôt leurs souffrances et leur misère dans un profond sommeil, bercé par le grondement de la chute d'eau.

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