‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 63 sur 225 · I. Kl. nun.vuu · texte numérisé non relu

I. Kl. nun.vuu

Lorsque le malelol revint dans la tente après avoir monté la dernière garde, il tira Kwik parles

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

jambes, l'éveilla et lui dit à l'oreille de se lever pour préparer le déjeuner, parce qu'il faisait jour depuis une heure.

Quoique le crépuscule qui semblait encore régner autour de la tente fit croire à Donat que rOstendais le trompait, il sortit cependant et prit une hache, afin de couper le bois nécessaire pour faire un bon feu. Il fit quelques pas en se frottant les yeux, comme un homme (jui est étourdi et qui croit rêver; mais alors, il s'arrêta et laissa errer son regard étonné sur le spectacle grandiose et admirable qui l'enlourait.

L'endroit où il se trouvait était une étroite vallée, pareille à un bassin entouré de tous côtés de murailles de rocher de plusieurs mille pieds de hauteur, fracassées, minées, écroulées comme un escalier escarpé montant vers la plaine, d'où il étaient descendus la veille avec tant de peines. Dans les anfractuosités de ses rochers poussaient des arbres de toute espèce, des sapins, des cèdres, des cyprès dont la verdure sombre grimpait sur la montagne en lignes ontluleuses pour se grouper en bois dans la plaine, puis se disperser de nouveau et rejoindre, par de capricieux détours, le bord supérieur du précipice. Au fond du ravin coulait un large ruisseau ou plutôt une petite rivière sur un lit de pierres rocheuses qui formait, dans sa course rapide, des milliers de petits bouillons écumants et roulant les uns derrière les autres, pareils à de petits flocons d'une neige argentée.

Ce n'était cependant pas là ce qui avait frappé Donat de stupeur. 11 tournait les yeux vers l'est du bassin. Là, le rocher s'élevait d'aplomb comme un mur, aune telle hauteur, qu'il dominait comme une gigantesque citadelle toutes les autres montagnes. Une crevasse lézardait cette immense muraille jusque dans ses fondements, et de cette ouverture jaillissait d'un seul bond, de plus de quatre cents pieds de hauteur, une cataracte large comme une rivière, et qui tombait en mugissant, en hurlant et en grondant au fond de l'abîme. Là luttaient les vagues furieuses, là l'écume bouillonnait, là les pointes de roches étaient fouettées et réduites en poussière, là s'élevaient toute sorte de bruits et de plaintes mystérieuses, comme si la terre elle-même eût gémi de la cruauté de la chute d'eau qui lui déchirait les entrailles.

Donat fut tellement stupéfait des dimensions gigantesques de tout ce qu'il voyait et des bruits épouvantables qui s'élevaient de l'abîme, qu'il demeura longtemps immobile et tremblant.

— Dieu du ciel! où sommes-nous ici?... murmura-t-il. On jugerait que plusieurs douzaines de diables sont en train de se baigner dans cet abîme... Et comme c'est haut! Si un homme tombait de là-

haut, il n'en resterait plus une fibre avant qu'il fût en bas...

Il regarda un moment de tous côtés autour de lui et sembla calculer la hauteur des immenses murailles de rocher. Puis, se tâtant de la tète aux pieds, il dit avec un élonnement naïf :

— Est-ce que je rêve ou suis-je éveillé? C'est drôle, il me semble que je ne suis pas plus grand qu'une fourmi! 0 mon bon Seigneur! ce que je vois ici est votre ouvrage : tous les hommes du monde réunis ne peuvent faire des choses pareilles.

A ces mots, scouant la tête d'un air pensif, il alla an pied des rochers et y coupa lentement un gros fagot de bois.

Il alluma le feu en faisant le moins de bruit possible, pour ne pas éveiller ses compagnons endormis. De temps en temps, il interrompait son travail pour regarder la cataracte mugissante ou la muraille de rocher gigantesque, et frappait ses mains l'une contre l'autre avec admiration.

Enfin, il prit la marmite et voulut marcher directement vers le ruisseau ; mais il alla tout rêveur du côté de la cascade dont le bruit paraissait l'attirer. Il arriva ainsi à un endroit où la montagne s'avançait obliquement dans le lit de la rivière et le forçait de faire un détour. L'eau battait avec violence contre cette obstacle et le tournait avec la rapidité d'un éclair. A l'extrémité de ce roc obliquement incliné, le courant furieux avait creusé un gouffre.

C'est dans ce large trou (jne Donat voulut enfoncer sa marmile... Mais tout à coup un cri perçant lui échappa et il se pencha au-dessus du trou, immobile et comme pétrifié, la marmite à la main. Il tremblait, il respirait péniblement, ses jambes vacillaient sous lui; et cependant son visage, quoique très pâle, était illuminé d'un sourire aussi joyeux que s'il eût vu s'ouvrir le ciel devant ses yeux. Ses lèvres remuaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche : l'émotion lui avait ôté le mouvement et la parole.

Enfin ses nerfs se détendirent, il se laissa tomber par terre, leva les bras au ciel, se releva, fit des gambades et des culbutes, se roula par terre, dansa, rit, parla d'Anneken et se démena comme un malheureux frappé de folie complète.

Cependant, au bout de quelques minutes, la conscience lui revint. Il se mit à crier et fil retentir la vallée des sons de sa voix, pendant qu'il courait comme une flèche vers la tente.

Avant qu'il y fût arrivé, ses amis, elfrayés, s'étaient levés et se tenaient sur la défensive, le fusil en main, prêts à repousser l'attaque que les cris de Donat leur avaient fait craindre.

— Qu'y a-t-il? Que vois-tu? Où?... lui crièrentils.

LE CHEMIN DE LA FOIITU.NE

.Mais lui, sans ri'poïKlre, sauta an cou de son ami Houzenian i>t br^^aya des paroles confuses, taiulis que les larmes lomhaiout de ses yeux; il embrassa aussi Jean Creps, le Bruxellois et le baron, el allait même jeter les bras sur les ('•pailles du matelot; mais celui-ci, jurant qu'il était devenu fou, le secoua violemment pour lui faire dire ce (|ue signifiaient ces ridicules cxlravaj,'ances.

— Venez, venez, murmura Donat d'une voix altcrée par l'êmoliuii, venez! des cliàleaux, des trésors! AnneKen, Lucie, du bonheur, la victoiie... Ma lèt('e>l à rciivers, jai perdu l'usprit... Venez, venez !

A ces mots, il prit Victor par la main el l'entraîna vers l'endroit où il avait laissé tomber la marmite. Les autres les suivirent.

— Voyez voyez! s'écria Donat, iiioiitianl du doigt le trou creusé |)ar l'eau.

— 0 ciel! de l'or! beaucoup d'or! fut lecri i;énérai.

Ils se jetèrent par terre au bord du trou, plonj;èrenl les bras profondément dans l'eau, et, là, criant, hurlant et tremblant, ils commencèrent à },'ratler et à fouiller avec la même impatience (|ue les tiicres alfamés qui jettent leurs «rrilles sur une proie loniitemps attendue.

Alors, retirant hors de l'eau leurs mains pleines d'or, ils se mirent à sauter, à danser et à chanter tous ensemble. Ils se montraient les uns aux autres les morceaux d'orcpii brillaitMit entre leurs doij;ls, ils s'embrassaient cl pai'laient du bonheur (jui les attendait, de leurs |)rojels pour l'avenir et de It'ur retour triomphant dans leur patrie. Leurs yeux étincelaient, leurs mainô tremblaient, leur voix était rauque; ils parlaient tous en même temps avec une volubilité fiévreuse el paraissaient en proie à une folie soudaine.

Le baron n'était pas moins surexcité (|ue les autres : un changement singulier s'était opéré en lui; un sourire lnmin(>ux rayonnait sur sa physionomie; la herlé brillait dans son regard; ses mouvements étaient puissants et rapides, comme s'il eût retrouvé tout à coup une nouvelle vie. Il parlait tout bas du joui<-».'«nces, d'honneurs, de grandeurs, et [laraissait à moitié fou; mais les amis étaient eux-mêmes trop transportés |>ar la joie pour faire attention à lui, et ils se précipitèrent (le nouveau dans le trou avec une impatience croissante.

Maintes fois encore, ils plongèrent le bras dans l'eau froide comme la glace, el ce ne fut (|ue Ltrsqu'ila succombèrent à la fatigue et à l'émotion, et (ju'ils eurent les mains pleines d'or el de l'or plein leurs poches, qu'ils se laissèrent tombr-r à terre, haletants, épuisés et riant d'un rire insensé.

Jean Creps, qui n'était pas tout à fait é;:aré ]»ar celte merveilleuse trouvaille, commen»;ait à craindre (|u'un all'reux malheur n'eût frappé ses camarades au moment où ils touchaient au terme de toutes leurs soulfrances el de toutes leurs misères. 11 avait déjà entendu dire à San-Francisco, el pendant la roule, de la bouche du Itruxellois, qu'il arrive souvent (pie les chercheurs d'or sont frappés, à un bonheur inattendu, d'une folie incurable. Ce qu'il voyait en ce moment était bien fait pour l'elfrayer, car ses amis extravaguaienl sous ses yeux, chantant, criant, palpant l'or, le baisant, riant et pleurant tout à la fois.

— Ah (;à, mes amis, dit-il, nous avons trouvé un vrai trésor; c'est certainement une bonne affaire dont il y a lieu de nous r(''jouir; mais, si vous no lâchez pas de maîtriser votre émotion, vous pertlrez l'esprit. Et en ([uoi l'or peul-il servir à un fou?

— Laissez-voir, laissez-voir. donnez-moi l'or ! s'écria Pardoes, je le pèserai; nous saurons comiiien nous possédons dé'jà.

On jeta tous les morceaux d'or dans la marmile (le fer-blanc; le Bruxellois les prit dans sa main les uns après les autres pour les soupeser, puis s'écria, les yeux brillants d'enthousiasme:

— Neuf livres! neuf livres d'or! Plus de onze mille francs en dix minutes. Ah ! le monde est à nous ! Nous serons riches à millions ! riches à millions !

Uoozemau tenait les mains de Donat dans les siennes et bégayait :

— 0 mon ami, que Dieu est bon pour nous ! Le boidn^ur de ma mère, le bonheur de ma douce amie, la paix de ma vie, l'accomidissement de ses vœux, la richesse, Lucie, Anneken, la Providence nous d(»nne tout en im clin d'ieil !... Merci, merci, souverain arbitre du sort de llKunnu*, merci pour nos souffrances, merci |)our votre faveur!

Et, levant ses mains tremblantes, il envoya au ciel ses ardentes actions de grâces.

— DebonI, compagnons! Allons, à l'ouvrage! Peut-être serons-nous riches h trésors avant le soir! s'écria h; matelot.

— Oui, oui, à l'ouvrage, sans relâche ! De l'or ! de l'or ! crièreni les autres en se levant d'un bond.

On n'éconla |>as le conseil de Jean Creps, Celuici, méconleni et murmurant, avait croisé les bras sur sa poitrine, pendant (jue ses camarades, penchés sur le trou, conlinuaienl à ramasser de l'or, maigre L-froiii i:lacial de l'can (|ui raidissait leurs bras el engiturdissait leurs muscles. Il fut obligé, comme les autres, de fouiller avec les mains dans le trou, car Pardoes et le malelot jninient, en menaçant (lu pisbdel, que quicon<|ue refuserait de

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

•il

travailler n'aurait |)oinl sa part de l'or et serait exclu de la société.

La cavité, d'où ils tiraient ainsi presque sans peine une multitude de pépites, avait été probablement creusée en cet endroit pendant la saison des pluies, quand le torrent jïrossi descend de la montagne avec une force décuple ; car elle était évidemment trop profonde et trop large pour avoir été creusée par le ruisseau tel qu'il était maintenant. Probablement, à l'époque des grandes eaux, on n'aurait pas pu approcher de ses bords, car la vallée portait les traces d'une inondation annuelle. Mais, en ce moment, on pouvait faire le tour du trou, excepté à l'endroit où l'eau descendait de la roche inclinée, parce que le courant était assez rapide pour renverser un homme et l'entraîner dans l'abîme.

Le roc miné était de nature schisteuse, formé de couches de pierres crevassées, perpendiculaires à la surface du sol, et, dans le trou creusé par la violence des eaux, les chercheurs d'or voyaient en certains endroits briller, à deux ou trois pieds de profondeur, les pépites étincelantes.

Heureusement pour eux, leur moisson diminuait à mesure que les plus gros morceaux d'or étaient extraits d'entre les fentes des rochers, sinon ils auraient probablement continué leur travail fébrile pendant toute la journée ; mais la crainte que celte merveilleuse mine ne fût bientôt épuisée les fit revenir peu à peu à la raison. Ils commencèrent à écouter le conseil de Creps, et décidèrent de cesser le travail pendant une heure pour déjeuner et rendre un peu de chaleur et de force à leur bras raidis.

Ils se rendirent à la tente, en marchant le long du bord de la rivière, les yeux fixés sur l'eau, espérant qu'ils verraient peut-être briller de l'or entre les pierres. Pardoes frappa tout à coup ses mains l'une contre l'autre et s'écria :

— Voyez, mes amis, hà-bas, dans ces crevasses, des lueurs... C'est de l'or! La fortune ne nous a pas trompés ; en traversant l'eau, nous pouvons atteindre ces crevasses. Il y a de l'or dans tout le lit de la rivière. Un champ assez vaste peut-être pour enrichir mille hommes ! Déjeunons en toute hâte. Nous ne connaissons probablement pas toute l'étendue de notre bonheur.

La joie, l'enthousiasme leur arracha de brillants cris de triomphe, et ils coururent avec rapidité vers la tente pour déjeuner en toute hàle.

Les yeux du baron étincelaient ; il paraissait très surexcité, quoiqu'il n'eût jusqu'alors parlé qu'à lui-même; mais tout à coup il prit Pardoes par les mains, et dit d'une voix qui tremblait d'émotion :

— Mes amis, vous ne me connaissez pas. Je porte un nom qui brille dans l'histoire de ma

. patrie. Saluez en moi l'héritier de l'illustre maison d'AIteroche! Je ne vous ai pas dit qui j'étais, parce que je me croyais coupable envers mes ancêtres. Ils me laissèrent une grande fortune ;j'étais, beau, instruit et fort ; tous les dons du corps et de l'esprit m'était échus en partage. Aucun de mes souhaits, aucun de mes désirs ne devait rester inaccompli. J'ai vécu dans un tourbillon de luxe, de délices et de grandeurs, jusqu'à l'heure où la ruine, l'épuisement et le d-égoût me jetèrent dans un abîme d'impuissance et d'abaissement. Je croyais mon nom déshonoré, mon esprit désenchanté, mon corps énervé. Ah! ah! ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! Je sens encore un sang jeune et fort dans mes veines, la fortune perdue m'est doublement rendue... et avec l'or, l'honneur de mon nom et l'estime du monde! Ah ! ah! ne voyez-vous pas là, dans les Champs-Elysées, à Paris, cette brillante voiture attelée de quatre chevaux pur sang, avec des laquais vert et or? Voyez-vous le peuple jeter des cris d'admiration? Voyez-vous les plus riches le saluer jusqu'à terre ? Voyez- vous toutes les dames lui sourire à lui lancer des œillades? Voyez-vous l'admiration et l'envii dans tous les yeux ? Cet homme heureux et puissant, c'est moi, moi dont l'étoile avait un peu pâli pour reparaître avec plus d'éclat dans le ciel de Paris ! Arrière, place, place, respect et honneur à M. le baron d'AIteroche.

A ces mots, le matelot poussa un long éclat de rire ; les autres regardèrent le gentilhomme avec étonnement, comme s'ils le croyaient frappé d'une folie soudaine. Le baron, rappelé à lui-même par l'expression de leurs visages, jeta un regard de mépris sur l'Ostendais et dit avec fierté :

— Pardonnez-moi, messieurs ; je voyais l'avenir devant mes yeux. C'est une illusion, en effet, mais cette illusion deviendra une réalité.

— Venez, venez! s'écria Pardoes, chaque heure nous vaut peut-être trente mille francs ! A l'ouvrage ! à l'ouvrage !

Ils le suivirent à la rivière; tous retroussèrent leurs pantalons jusqu'aux genoux, et entrèrent dans l'eau pour pouvoir juger de près de la quantité d'or disséminée. Il leur échappa bien un cri, et ils frissonnèrent sous l'impression de froid glacial du torrent; mais leur soif d'or était si forte, qu'ils bravèrent celte pénible sensation, et il marchèrent dans l'eau en tous sens, ramassant çà et là une petite pépite entre les pierres. Cela ne dura pas longtemps, car des douleurs cuisantes dans les jambes les firent sortir de l'eau les uns après les autres, et tous affirmèrent que l'homme le plus fort ne saurait demeurer plus de quelques minutes dans le courant. Et, en effet, cette eau n'était que de la neige fondue qui descendait de la sierra Ne-

Page 1