‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 66 sur 225 · I.E CIIK.MIN DE LA FOllTl NE · texte numérisé non relu

I.E CIIK.MIN DE LA FOllTl NE

si ce trou ne l'amMail cl ne l'engloutissail |ias. La preuve, c'est ipuMioiis avons trouva dans les fentes (lèses parois lézartlt-es pins de vinj;t livres de pépites. Si les quelques aspérités de ces parois ont sufli pour retenir tant d'or, combien ne doit-il pas en être toinhéan fond? Des milliers de livres peutêtre! Qui peut aflirmer(|ne, si nous pouvions loucher le fond de ce puits, nous ne trouverions |)as assez d'or pour enrichir la population dune ville entière ?

— Oui, oui, des millions et des millions! murmura le baron. Plus <|ue n'en possède la Ilan(|uc de France!

— 0 ciel! des milliers de livres! s'écria le maillot. Il nous les faut, ce trou fût-il l'entrée de l'enfer.

— C'est facile à dire, réplicjua l'ardoes, mais le désir et la volonté ne suffisent pas. Il faut tâcher lie savoir s'il est possible de s'emparer de ce merveilleux trésor.

— Nous viderons le trou, dit l'Ostendais qui frémissait et piétinait d'impatience.

— Non, cela ne peut réussir, la rivière s'y jette.

— Il sera vide, dussions-nous en boire le contenu! s'é( ria Kvvik. Avoir des milliers de livres d'or et ne pas les...

— Allons, pas de bêtises, interrompit l'ardoes. (loupons là-bas un long sapin; nous mesurerons la profondeur du trou, et nous verrons ainsi s'il n'y a pas moyen d'en atteindre le fond.

Après une demi-heure d'ouvrage, ils s'approchèrent du trou avec une très longue tige d'arbre, et l'enfoncèrent dans l'eau jusnu'à ce qu'ils sentis>enl le fond à environ trente pieds. Ils jetèrent un cri de joyeuse surprise, convaincus qu'à si |ieu de prolVmileur, il serait facile de s'emparer de l'or, par l'un ou l'antre moyen. Mais, lorsqu'ils s'interrogèrent les uns les autres sur ce moyen, personne n'eut une réponse satisfaisante à donner, et on débattit l'idée d'entourer le puits d'une digue et d'en tirer l'eau. Jean Crep> ril de ce projet insensé, et calcula qu'il faudrait au moins une année pour vider le puits, même si on réussissait à l'endiguer, chose qui lui paraissait tout à fait im|)ossil)l(>. Iteconnaissant le fondement de ccttf objection, les chercheurs d'or se tenaient, découragés et abattus, au bord du trou ; leurs yeux égarés rendilaient vouloir en sonder le fond, afin d'apercevoir l'or (jui faisait battre leur crenr de désir. Tous restaient silencieux et se grattaient le front pour demander à leur cerveau fatigué le moyen ipii lui échappait.

— Hall!... de ces longues réflexions il ne sortira rien, dit Kvvik. Les moyens les plus simples sont les meilleurs, l'hmgeons dans le puiis pour en extraire l'<»r avec la main.

— - En flTft. ,il(ii(na l'aidoes, on |iuuiiail pcut-

èlre monter ainsi des pépites pour une valeur de plusieurs millions. .Mais (|ui se ris<juera dans ce tourbillon?

— Qui? .Moi! s'écria Donat. Liez-moi le lasso autour du corps, laissez-moi descendre justpi'au fond et remontez-moi aussitôt (|ue j'imprimerai une forte secou.sse au lasso.

Victor Roozeman voulut le détourner de sa dangeieuse entreprise ; mais Kwik dit qu'il savait plonger et nager comme un rat, et que, même sans cela, il n'y avait rien à craindre du tourbillon, parce (ju'on pouvait toujours le remonter à l'aide de la corde; et qu'en outre, pour être riche à millions, on ne devait pas reculer devant un [)etit danger et un peu de peine.

Sa proposition fut adoptée et l'on décida de suite que, si cette première tentative réussissait, chacun devrait descendre dans le puits, et qu'on tirerait au sort; ([ue, pour ne pas se couper les pieds et les jambes contre les pointes du rocher, on garderail ses souliers et son pantalon, mais on ùlerait ses autres vêtements, pour pouvoir du moins se réchauffer la poitrine après le plongeon.

On lia sous les bras de Donat le lasso, allongé d'une grdsse corde (|u'on détacha de la claie. Lorsque tout fut prêt enfin pour la descente, Kwik jdongea son doigt dans l'eau et Ci[ le signe de la croix, comme on a coutume de faire en Brabant (piand on met le pied dans l'eau pour se baigner. Puis il dit en riant:

— Il part! Adieu, mes amis, au revoir! Je vous apporterai des nouvelles de l'autre...

Pendant qu'il disait cela, il était descendu à moitié de l'eau, et se retenait au bord avec les mains; sa voix se brisa; il haletait d'une manière étrange, et les yeux siMublaienl lui sortir de la tète.

— Kh bien, qu'as-tu donc? Descends! dit le Bruxellois.

— Ouf! camarades, bégaya-t-il, je suis gelé, je brûle de froid! In moment, laissez-moi me rafraîchir.. .Vllons, allons, tenez bien la corde, je descends...

Kn effet, il lâcha le bord et descendit perpendiculairement dans le puits.

Ses camarades tenaient les yeux fixés sur l'eau bouillonnante. Du résultat de celte tentative pouvaient di-pendre leur bonheur el leur fortune immédiate; aussi personne ne parlait, tous les cœurs battaient ; les mains étaient convulsivement serrées autour de la corde, pour remonter le jdongeur au moindre signal.

On n'allemlil pas lon;;lem|'s; une seconde ou deux après que Donat était descendu dans l'eau, le lasso reçut deux ou trois secousses violentes. Kwik fut remonté et ramené sur le bord.

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

— Eh bien, eh bien, as-tu louché le fond? lui demanda-t-on.

Mais Donat ne paraissait ni voir nicMitendrc; ses dents claquaient, ses membres frissonnaient; il chancelait sur ses jambes comme un homme ivre, et il béi^aya en soufflant:

— Maudit or, pour lequel un homme doit exposer sa vie ! 0 mon Dieu, je ne sais plus où je suis ; mon cœur n'est pas plus gros qu'une lentille. Je crois, pardieu, que mon àme est gelée dans mon corps...

— Mais de l'or! As-tu trouvé de l'or? demandèrent les autres.

— Une pierre, ou de l'or, ou un morceau de glace, je n'en sais rien, murmura-t-il. Tenez, voyez, cela m'est égal... Je cours au feu pour me dégeler.

A ces mots il ouvrit sa main, laissa tomber quelque chose aux pieds de ses amis et courut à pas chancelants vers la tente.

— Incroyable! s'écria Pardoes, qui s'était jeté sur l'objet tombé et le montrait avec une joie folle. Incroyable! Une pépite d'or pur de... oui, de six livres au moins! Quels merveilleux trésors ce puits doit contenir! Un seul bloc, six livres! Il y a peutêtre des milliers de morceaux pareils, entassés par les siècles dans ce trou! Oh! le sort! le sort!

Il rompit rapidement cinq brins d'herbe de longueur différente et les présenta aux autres pour tirer au sorl. Il était visible qu'un plongeon dans le puits froid comme une glace les effrayait; car ils hésitèrent à prendre un des brins d'iierbe et se disputèrent même à qui tirerait le premier.

Le sort décida que le matelot descendrait d'abord, puis Creps, Pardoes, le baron et enfin Victor; après quoi, l'on reprendrait le tour en commençant par Kwick.

Sans hésiter, le matelot se laissa descendre dans l'eau; mais il agita aussi très vite le lasso, el, lorsqu'on le hissa, il se mit à jurer, souhaitant que l'or fut au fond de l'enfer, quoiqu'il eût rapporté trois ou quatre pépites pesant ensemble une livre environ. Il jeta l'or à terre sans dire mot et courut en maugréant à la tente, où Donat était en train de faire un feu à cuire un bomf.

Creps descendit courageusement dans le puits mais ne trouva pas d'or. Pardoes fut plus heureux : il apporta au moins deux livres et demie de pépites. Tous deux coururent cependant vers le feu en claquant des dents et en frissonnant violemment, de sorte que Roozeman et le baron restèrent seuls près du puits.

Le gentilhomme semblait singulièrement ému, pendant que Victor lui liait le lasso sous les bras; il tremblait visiblement.

— Allons, baron, ne craignez rien. Il doit faire horiblement froid là-dedans; mais ce n'est qu'un

moment désagréable, je vous remonterai le plus vite possible.

Le baron fit un pas en arrière, et murmura avec anxiété :

— J'ai peur, je ne sais pas nager; ce puits me fait l'effet de la gueule béante du néant.

— Il faut bien respirer d'avance, s'emplir d'air la poitrine, el puis tenir la bouche fermée. Il n'y a pas de danger, ayez bon courage.

— Courage?... répéta le gentilhomme. Avanthier encore, j'eusse vu approcher la mort avec plaisir. Maintenant que le sort me rend la fortune el la puissance perdues, lavie me semble infiniment précieuse. Et si cet abîme était pour moi la porte de l'éternité?

Le matelot criait de loin qu'on devait continuer loyalement le travail convenu, et, comme il vit qu'on ne faisait pas attention à ses cris, il accourut, arracha la corde des mains de Victor et grommela pendant que ses dents claquaient distinctement :

— Tu trembles, baron? pas de bêtises ! chacun doit prendre sa part de la peine comme du profit. C'est un bain infernal, il est vrai; mais Fillustre baron d'Alteroche peut avoir peur tant qu'il voudra... ses nobles os...

Le gentilhomme poussa un cri étouffé, jeta un regard amer sur celui qui l'insultait el sauta si précipitamment dans l'eau, que la corde faillit échapper des mains de l'Oslendais.

Après quelques moments, Victor s'écria en prenant la corde :

— Tire, tire, il ne sait pas nager, il se noyera !

— Il n'a pas encore donné le signal, laisse-le faire, dit le matelot en s'opposant aux efforts de Roozeman.

Il y eut une sorte de lutte au bord du trou, jusqu'à ce que TOstendais eut reconnu lui-même que le gentilhomme restait sous l'eau plus longtemps que les autres sans agiter le lasso.

Ils tirèrent alors la corde; le baron y était suspendu les yeux fermés, les membres inertes et privé de sentiment comme un cadavre.

Ils le hissèrent en toute hâte sur le bord du puits et le matelot se mit à le rouler par terre; mais Victor saisit le noyé par les épaules et dit :

— Vile, prends-le par les jambes; portons-le près du feu; il reviendra peut-être encore. Pauvre baron, mourir ain^i d'une mort etïroyable, dans le désert, loin de sa patrie !

— Bah! cela ne vaut pas la peine de faire tant d'embarras, dit le matelot, pendant qu'ils avançaient avec le corps inanimé. Aujourd'hui ou demain, cet homme eût laissé ses os en Califoinie. C'est un fardeau de moins pour nous... H a bu un

' bouillon, vois, l'oau lui sort par la bouche...

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