‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 68 sur 225 · F. (IIKMIN DE I.A 10 HT UNE · texte numérisé non relu

F. (IIKMIN DE I.A 10 HT UNE

droit où ils se trouvaient, la rivit-re passait entre deux rochers où elle n'i'tait pas j^m'-able, ils résolureiil de louriuM- la montajine pour suivre le cours de l'eau, l'endatil co petit voja^ie, ils lâcheraient de savoir jusqu'où ou pouvait chasser dans cette contrce pour se procurer la nourriture quotidienne ; car il ne lallail pas oublier que leur provision de lard serait épuisée dans (juatre jours.

\\< prirent tous deux leurs fusils, montèrent entre les plis des rochers et disparurent bientôt hors de la vue de leurs can)arades.

Jean (Ireps, muet et morne, regardait lour à tour le gentilhomme endormi et son ami Victor. L'idée que celui-ci, en plongeant dans le |)uits, avait été atteint d'une maladie dangereuse, peutêtre mortelle, le remplissait de chagrin et de regret. Il maudissait tout has le moment où il avait résolu de venir en Californie.

Enfin, il éclata en paroles passionnées et voulut l'aire comprendre à ses camarades (pie la soif de l'or avait fait d'eux des fous stupides et inhumains. C'était, à ses yeux, une folie téméraire d'avoir quille sa belle patrie et dit adieu à ses parents et à ses amis, pour venir sacrifier, dans des pays étrangers, sa santé, son salut et sa vie en échange d'un peu d'or. Ouavaient-ils trouvé au bout de tant de péril-, mainiciiani f|u'ils avaient réellement atteint un riche IChlorndo:' Un puits dont on ne pouvait extraire l'or qu'en l'arrachant à la mort même; un ahime qui exigeait dix ans de la vie dun homme m échange de chaque poignée d'or. Kt cette liberté, dont la perspective les avait poussés à entreprendre ce voyage, qu'étaitelle? Le règne de la cupidité, de la grossièreté, de l'insolence; le droit illimité de la violence; la sauvagerie, l'abrutissemenl de la nature humaine; car ils n'avaient qu'à se regarder pour se dire (jue la créature la plus malpropre de la terre ne pourrait être aussi sale (ju'eux, fouillant dans la houe, rongés par la vermine la plus dégoûtante, vivant et dormant c(Me à côte sur un pied d'égalité et d'amitié, avec un homme ignoble, qui n'avait de l'homme que le nom. Oseraient-ils lever la léte, s'ils retournaient jamais en Knrope? Le souvenir d'un pareil abais>emenl ne leur ôterait-il pas, avec la fierté du cœur, tout sentiment de leur dignité? Ainsi, pour cet or maudit, ils auraient tout sacrifié, vertu, courage et sanlé!

A la lin de ce discours emporté, Creps conclut qu'ils devaient quitter au plus tôt cet endroit, avant que des malheurs ou des maladies imprévues rendissent qu(dques-nns de leui"s compagnims incapables de retourner à San-I'rancisco. Mais Victor ni Donat ne voulurent entendre parler d'une sembla'de |iroposilion. Ils rappelèrent à

leurs amis qu'ils avaient atteint le but de leur pénible voyage, que leur bonheur et celui de tous ceux qui leur étaient chers allaient se réaliser. Ce n'était pas au moment décisif, lorsipie (|uelques jours de patience et de courage pouvaient les mettre en |)Ossession des trésors rêvés, qu'ils iraient reuilre inutiles tous les maux soufferts.

Jean Cre()s était très aigri, et serait assurément resté dans ces mauvaises dispositions, si Iloozeman ne l'avait convaincu qu'il était tout à fait guéri cl qu'il sentait circuler dans tous ses membres une chaleur douce et agréable. Il se calma enfin et promit d'attendre encore le résultat de leur travail avant de parler de dépail.

Sur ces entrefaites, le baron s'éveilla, se redressa et s'assit sur ses couvertures. Les Flamands lui demandèrent avec intérêt comment il se trouvait, et lui adressèrent des paroles amicales pour le consoler et lui inspirer du courage. Mais le pauvre baron semblait ne pas les connaître ni les comprendre. Il se croyait à Paris, dans une demeure somptueuse, entouré de domestiques et de serviteurs; il donnait des ordres pour un diner princier, nommait les mets rares et les vins lins; puis il assistait à une fête brillante, <à une course de chevaux, à une partie de jeu ou à une orgie, et il se vantail de ses succès près des dames les plus nobles de l'éclat de son nom et de la tonte-puissance que lui assurait la possession de monceaux d'or.

Après avoir vainement tenté de détourner son esprit de ces illusions, ses camarailes reconnurent (|ue tout serait inutile en ce moment, et ils écoutèrent Irislement et le co'ur oppressé ses étranges paroles.

Lorsque Paidoes et le matelot revinrent à la tente, une heure avant la tombée de la nuit, ils montrèrent à leurs camarades deux oiseaux aquatiques qu'ils avaient tués et qui ressemblaient h des bécasses. Il ne leur eût pas été difficile d'en rapporter une dizaine; mais ils avaient employé leur lemiis à expbtrer la rivière pour voir si elle contenait aussi de l'or. Cet examen était resté sans résultat favorable; excepté quelques paillettes sans valeur, ils n'avaient pas trouvé d'or. Il fallait donc limiter le travail au vallon où se dressait leur tiMile. Pardoes avait formé en roule un projet qui li'ur permellrait d'amasser une grande quantité (l'or. Ils endigueraient le lit de la rivière à l'endroit favorable, videraient (|uebjiies-niis des trous les moins probtiids, et deviendraient ainsi maîtres des pépites, sans être obligés de se plonger dans une eau glaciale. L'ouvrage avancerait lentement; maison ne s'exposerait pas à des maladies, et le succès serait certain. Pardoes, qui voulait relever le courage abattu de s 'S amis, parla avec

l.E CHEMIN DE LA FOIlTUNE.

emplia.se du résullat probable de leur enlroprisc, et fil briller à leurs yeux enchantes tant de milliers de livres d'or et de millions, qu'il remonta non seulement leur moral, mais qu'il ralluma même l'enthousiasme dans leurs cteurs.

Le baron lui-même semblait revenir à la raison et avait des transports de joie chaque (ois que le mot or sortait de la bouche du Bruxellois.

Pendant que les autres étaient occupés à plumer les bécasses, Donat comptait sur ses doigts et il s'écria avec enthousiasme :

— Perdre courage ! Nous partirons d'ici avec plus d'or que nous ne pourrons en porter ! Vous riez? Calculez un peu avec moi. Je suppose qu'en travaillant bien chaque jour, nous ne trouvions que cinq livres d'or; c'est peu, nous en trouverons davantage ; mais cinq livres, au bout d'un mois, en déduisant les dimanche^, font, pardieu ! cent trente livres ! Nous avons déjà trente-quatre livres : cela fait ensemble cent soixante-quatre livres. Supposons que nous ne restions ici que trois mois; nous aurons alors quelque chose comme... comme beaucoup plus de quatre cents livres !... Ah ! mon Dieu ! c'est un château qui m'éblouit les yeux ! C'est comme un palais, avec une grande porte, un grand jardin, un grand étang, un grand escalier en pierre et une girouette d'or sur la tour. Il en sort un gros monsieur avec une belle dame à son bras; ils sont vêtus comme le roi et la reine. Les paysans accourent, ils s'inclinent jusqu'à terre, ils saluent respectueusement, ils jettent leur chapeaux et leurs casquettes en l'air et crient joyeusement : « Vive ! vive le baron Kvvik ! Vive Anneken, sa baronne ! Hourra ! hourra ! »

Et Donat, surexcité par ses propres paroles, s'applaudit lui-même dans sa grandeur. Un cri d'angoisse de Victor le rappela à lui, et il lut dans les yeux de son ami que celui-ci le croyait aussi fou que le baron. II s'aporocha de lui et lui dit à l'oreille, en riant :

— Ne craignez rien pour moi, bon non monsieur Roozeman. Je ne suis qu'un benêt certainement; mair le peu d'esprit que j'ai ne se brouillera pas si facilement ; ma cervelle est rivée à vis dans cette dure enveloppe!

Les deux bécasses étaient rôties. Jean Creps proposa de céder un de ces oiseaux au baron et à Victor, parce que, étant malades, ils avaient plus que les autres besoin de se restaurer. Tous y consentirent avec joie, excepté le matelot, qui exigea en jurant qu'on lui donnât sa part. On la lui donna. Il prétendit encore qu'elle était trop petite. Ses camarades, pour apaiser l'égoïste, lui cédèrent plus qu'il ne lui revenait; ce qui ne l'empêcha pas, lorsqu'ils étaient déjà couchés sous la lente, de

grommeler encore contre les mangeurs trop paresseux pour travailler.

LA TRAUISON

Le lendemain, une heure avant le lever'du soleil, les chercheurs d'or étaient déjà à l'ouvrage. Sur la proposition de Pardoes, ils résolurent d'établir une digue demi circulaire dans la rivière, afin de mettre complètement à sec la partie du lit comprise entre le bord et cette digue. Pour pouvoir espérer un résultat favorable, il fallait faire le cercle très grand, et le Bruxellois estima que l'endiguement ne serait achevé qu'après douze jours de rude labeur. L'endroit qui allait être mis à sec comprenait beaucoup de petites crevasses et de petites cavités au fond desquelles on voyait de loin briller l'or; et si le bonheur voulait seulement un peu favoriser les associés, leurs peines seraient récompensées sans doute par la possession d'une quantité considérable de pépites.

Cet espoir leur rendit courage et sembla doubler leurs forces. Au prix de pénibles efforts, ils portèrent ou roulèrent du pied du rocher à la rivière d'énormes blocs de pierre qu'ils entassèrent en pile dans l'eau, en décrivant un arc de cercle comprenant quelques verges de lorrain aurifère.

Le baron était bien décidément frappé d'une folie complète. Par moments, il paraissait comprendre qu'on s'échinait ainsi pour obtenir beaucoup d'or; mais la plupart du temps il s'imaginait être à Paris, où on lui bâtissait un hôtel somptueux. 11 travaillait alors avec activité et avec ardeur en portant de lourdes pierres sur ses épaules; mais c'était uniquement pour donner l'exemple aux ouvriers, alin d'entrer plutôt en jouissance de sa magnifique demeure. Chacun respectait sa démence, excepté le matelot, qui prenait un plaisir cruel à irriter le malheureux et se moquait de lui, même lorsque le baron, ployant sous son fardeau, tombait et se faisait grand mal.

Jean Creps et ses amis avaient plus d'une fois reproché à l'Ostendais sa honteuse insensibilité et lui avaient défendu avec menaces de tourmenter le gentilhomme; néanmoins il ne laissa échapper aucune occasion d'insulter et de maltraiter méchammentle pauvre insensé, chaque fois qu'il était éloii;né de ses compagnons.

Aussi longtemps ([ue les chercheurs d'or travaillèrent près du bord et dans un endroit peu profond, ils ne rencontrèrent d'autres difficultés que le travail même; mais, plus loin dans la rivière, ils eurent à lutter contre le torrent impétueux, qui renversait dix fois en un jour l'ouvrage commencé

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

el erilraînail dans le goulTre les pierres amassées. Ils siirmontvrenl cepeiidanl cet obstach' en apportant un riiornio (juailicr de roche. Ce travail exigea pendant (|uaranlc-hnit heures la réunion de toutes leurs l'orccj et de ttiuto leur adresse. Knhn, ils parvinrent à placer la pierre gigantesiiue au milieu de la ri\ière. au moyen de troncs de cèdres ([ui leur servaient de leviers et de rouleaux.

Elle déliait, inébranlable comme les rochers mêmes, le torrent furieux, el servait de boulevard à la plus •grande partie de la dij^ue (pii devait encore èlre élevée autour d'elle.

.\ ce travail d'esclave que les chercheurs d'or s'étaient imposé el qu'ils exécutaient avec une ardeur merveilleuse, dos nèj;res ai'ricains mêmes auraient succombé en peu de jours; mais la soif de l'or les frappait d'aveuirlemeut et leur donnait la force d'élouller la voix de leur corps qui demandait du repos.

(lomme ils étaient obligés de marcher par moments dans l'eau glaciale de la rivière, ils avaient la plupart du temps les pieds gelés, tandis que leurs têtes brillaient comme si leurs cerveaux étaient en feu.

Victor Iloozeman ne paraissait pas bien portant; depuis sa descente dans le puits, son vi^age avait gardé une pâleur extrême, et il avait sensiblement maigri en huit jours. Cependant, il assura à ses amis «ju'il éiail en bonne santé el qu'il se sentait capable de travailler tout comme eux.

Les persécutions continuelles de l'Ostendais avaient opéré peu à peu un changement défavorable dans la folie du baron. Il ne rêvait plus d'un château (ju'on bâtissait pour lui; son idée lixe lui faisait croire qu'il était la victime d'une cruelle t\rannie. D'abord, il avait menacé le matelot de sa propre vengeance et de la vindicte des lois françaises; mais maintenant tout son courage était tombé, et il continuait à travailler dans un morne silence ou en parlant de la mort avec un mystérieux enthousiasme.

Quant à Donat, il était toujours de bonne humeur ; il travaillait avec entrain, égayait ses camarades par des saillies grotescjups, et parlait sans cesse de son château, de son Anneken et de sa baronnie.

Us ne tardèrent pas à s'apercevoir que Pardoes s'était trompé dans son espoir btrsqu'il avait calculé que l'eniliguement pourrait être terminé en douze jours, car iN travaillaient déjà depuis dix jours, et il restait encore |»rès d'un tiers du demi-cercle à construire avant (|u'on pQt commencer à vider la partie clôturée. Le douzième jour, pendant (ju'ils dînaient, l'ardoes leur apprit que, le lendemain, leur provision de lard serait épuisée el (ju'il ne leur restait que peu de farine. Leur ardeur à ter-

miner la digue leur avait fait perdre de vue la diminution de leurs provisions. Il étail temps de réparer celte négligence; il fallait aller cbacjue jour à la chasse pour se [procurer leur nourriture, l'our (jne l'ouvrage n'en souffrit pas trop, Pardoes proposa d'envoyer dès le lendemain Victor et le baron à la chas.se; ils y Irouveraienl une distraclion agréable el un exercice salutaire.

Le matelot murmura et demanda (|ue le sort fiit consulté. D'a|)rès lui, le proverbe : CJutiim pour soi. était la loi su|>rême en Californie, et diaiiue goutte de sueur ne devait iirofiler (ju'à celui (jui l'avait versée. S il plaisait à (juclqu'un de devenir malade ou fou, c'était tant pis pour lui.

Creps et Donat se décliaînèrent avec fureur contre lui; mais, comme Victor refusa positivement d'acce|)ter un |)rivilège (luelconque, on tira au sort. L'Ostendais et Kwik furent désignés pour la première chasse.

Les chasseurs revinrent, à la tombée de la nuit, avec trois petits oiseaux et un animal ressemblant à un lapin. Ce n'était pas grand'chose; mais cela faisait espérer qu'on ne mourrait pas de faim en cet endroit.

Le lendemain, lorsque Creps et Pardoes revinrent de la chasse, épuisés el harassés, ils ne rapportèrent, au bout de dix heures, qu'une couple d'oiseaux ayant de l'analogie avec des perdrix.

Les choses se passèrent souvent ainsi. Lâchasse devenait de plus en plus mauvaise; probablement n'y avail-il pas beaucoup de gibier dans celte contrée, el les coups de fusil avaient fait fuir ou rendu timides le peu d'animaux (jui s'y Irouvaienl. En outre, les chercheurs d'or n'osaient pas s'aventurer loin de leur tente, sauf le long de la rivière, lie crainte de s'égarer.

Quand toutes leurs provisions furent épuisées, ils se virent avec effroi menacés de la famine, et plus d'une fois ils lurent obligés de se coucher avec l'estomac à moitié vide.

Ils devinrent très grondeurs el très aigris les uns contre les autres, el Creps insista de nouveau près de ses amis pour (piiller immédiatement le fatal placer. Mais, comme l'endigueinenl était presque achevé, il se laissa persuader d'attendre encore Irois ou q\ialre jours.

Lorsqu'ils se levèrent le lendemain, ils remarquèrent avec effroi et avec chagrin que le courant avait renversé, pendant la nuit, près de trente pieds de leur digue. Un<' semaine entière de travail était perdue !

Le matelot devint furieux ; il blas|)liémail Dieu, accusait ses comjiagnons el se démenait comme un possédé. Les autres, affligés el abattus, regardaient avec un sombre désespoir les restes épars

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

11 paraît lié à un arbre. (Page 4-6.)

de leur pénible labeur, que l'eau mugissante avait entraînés jusqu'au bas de la rivière.

— Mes amis, dit enfin Pardoes, le malheur est grand, mais il se borne à une perte de cinq ou six jours de travail. Nous sommes trop impatients et nous exigeons trop de la fortune. Notre impatience seule est déçue. Cet endroit que nous essayons de clôturer contient probablement assez d'or pour nous payer au décuple. Nous ramènerons directement la digue vers le bord; en deux jours, nous pouvons avoir fini. Trois de nous cliasseroni continuellement, et les trois autres travailleront. De cette manière, nous ne manquerons pas de nourriture.

Et comme Jean Greps criait, tout en colère, qu'il voulait partir immédiatement, Pardoes répondit avec aigreur que ce serait une véritable lâcheté d'abandonner la lutte contre la nature quand on était certain de s'emparer avant trois jours des

trésors qu'elle voulait vainement défendre contre eux. Donat et Victor vinrent au secours du Bruxellois, et Jean renonça en rechignant à son opposition.

Creps, Donat et Victor furent immédiatement envoyés à la chasse. Pardoes et l'Oslendais se remirent à porter de grosses pierres de roche à la rivière, et se firent aider par le baron, qui répondait maintenant aux grossières sorties de son persécuteur par un sourire de triomphe, accompagné de menaces dans ce genre :

— La délivrance approche; la tyrannie va cesser; c'est fini, fini pour l'éternité !

Vers midi, lorsque l'heure du repas arriva, le baron était assis près du feu occupé à ronger les restes d'une carcasse d'oiseau. Le matelot était, comme d'habitude, debout, près du puits d'où ils avaient déjà tiré tant d'or; il se grattait le front, frappait des pieds et faisait des gestes d'impa-

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

lience. Pardoes, qui se prointMiail au jùcd des rochers, avail, di'puis une couple île niimiles, tenu la'il fixé sur l'Uslendais. 11 s'approcha de lui et dit en plaisantant :

— L'or (jui est là-dessous l'a ensorcelé. Tu rêves donc encore aux inoyons de t'en emparer".'

— Ile ver? répt'la l'auhv d'un l hi sin}j;ulièrement aj,'ité. Rêver? Je posséderai cet or, aussi vrai que je vis, te dis-je !

— As-tu donc envie de risquer de nouveau le plonjjeon? je ne le conseillerais pas celle dangereuse tentative.

Le matelot lui prit la main et dit :

— l'ardoes, tu es mon ami. Je pourrais garder jiour moi seul lout ce (jui est renfermé dans ce trou; mais je ne le veux pas; je veux partager avec toi. Consens, et nous sommes plusieurs l'ois millionnaires !

— Je ne te comprends pas. Que veux-tu dire? demanda le Bruxellois étonné. Sais-tu un moyen de t'emparer de l'or qui est là-dedans? Dis-le, nous l'essayerons.

Un rire plein d'ironie contracta les lèvres de rOstendais.

— Le moyen? dit- il. Si deux hommes courageux connaissaient seuls l'existence de ce trésor incalculable, s'ils avaient déjà assez d'or pour acheter à Sacramenio les oui ils nécessaires, ne trouveraient-ils pas assez d'or ici pour en charger trois ou quatre bêtes de somme?

— J'ai déjà songé à ce moyen, répondit Pardoes. Nous possédons assez d'or; nous reviendrons ici, comme lu dis, exploiter le puils avec les instruments nécessaires.

— Et nos fainéants de compagnons?

— Ils partiront bientôt; ils sont fatigués de ( herchor de l'or. Nous les accompagnerons jusqu'à la vallée de Sacramento, et, pendant (ju'ils se rendront à San-PVancisco, nous irons chercher à Sacramenio les iiislrumenls néces>aires.

— Damnation! hurla le matelot avec rage, ces lâches sont nés pour notre malheur !

— Comment ce'a?

— Ils nous raviront le trésor.

— Quelle folle idée!

— Folle, crois-lu? Laisse- les aller à San-1'rancisco, el l'immense fortune qui nous appartient déjà est perdue. Ils y vivront dans l'abondance avt c leur or, ils rétabliront leurs forces et oublieront les misères endurées. .Mors leur soif d'or se rallumera; ils choisiront d'autres compagnons et reviendront à cet endroit.

— Ne crains pas cela, dit le Mruxellois en riant. Pour tous les trésors du monde, Jean Creps ne reviendrait pas ici, el, sans lui, ses amis ne feront

pas un pas. D'ailleurs, Roozeman est sérieusement malade, sois en sur.

— C'est encore pis! grommela le matelot. Imprudents et stupides comme ils sont, ils révéleront le secret et bien certainement des centaines d'hommes avides viendront nous disputer ici notre trésor. Qui sait si, à noire retour, nous ne verrons pas notre placer envahi par d'autres?

— C'esl possible ; mais qu'y pouvons-nous faire?

— Ah ! je connais un moyen, dit le matelot avec joie, en approchant sa bouche de l'oreille de son ami. Certainement, ils ne reviendraient jamais et ils parleraient probablement encore moins du placer à San -Francisco... s'ils devaient partir d'ici sans armes; la faim, les brigands...

Le llruxellois |>;ilit et retira sa main de celle de son compagnon.

— Qu'enlends-je? s'écria-t-il stupéfait. Cest un misérable vol (|ue tu me proposes?

— Un vol? répéta l'autre en riant. Nous ne reprendrons que ce ([ui nous appartient; car sans nous...

— Tais-loi, tu me fais horreur, murmura Pardoes. Trahir si lâchement ses amis! Comment! ne comprends-tu donc pas l'horreur de ton projet? S'il réussissait, tu te rendrais coupable devant Dieu d'un (juadruple meurtre! Oh! si tu n'avais pas toujours été mon ami, je me sentirais ca[)able de l'envoyer une balle dans la têle!

Le matelot s'eiïraya de la violente colère de Pardoes.

— Pourquoi te mels-lu si fort en colère? dit-il avec nue l'einle trau(|uillilé. Ce que je le disais n'était qu'une idée (jui me traversait la tète à la vue (lu puils. Sans toi, je n'entreprendrai rien; je veux rester pour toi un ami tidèle et dévoué, et je suis prêt à ne rien faire que lu ne l'approuves. Prends que je me suis trompé. Puisque l'aiïaire ne te plail pas, n'en parlons plus. C'est peut-être une lâcheté; mais je doute que, si l'on offrait un million atix sept huitièmes des gens, il y en eut un seul qui hésitât à trahir ses père el mère.

Pardoes (il encore une verte répli(|ue; mais le matelot reconnut son tort avec une profonde humilité; il devint même ibmx comme un agneau, se mita flatter son camaravlccl à parler avec joie des movens qu'ils emploieraient plus lard ensemble |)Our exlraire l'or du puits.

Le liruxellois, qui craignait une lulle sanglante entre ses compagnons, promit d'oublier l'infàmc proposition de l'Oslendais et de n'en souffler mot aux autres.

Ce jour-là, le m ilelot lut très gii à l'ouvrage. Même lorsque Jean Creps el ses amis revinrent de la chasse ne rapportant (|uecinq petits ois;eaux, il ne grogna ni ne jura et consola les autres en

LE CHEMIN DE LA FORTUNE

leur l'aisanl espérer que Pardoes, qui ('tait un habile chasseur, leur rapporterait le lendemain une bonne provision de gibier.

Le souper fui très triste; car il n'y avait pas assez à manger pour rassasier les estomacs affamés des pauvres chercheurs d"or, et, lorsqu'ils eurent tout dévoré, même les os des oiseaux, ils regardèrent encore autour d'eux d'un air égaré.

Cette conduite extrordinaire du matelot inquiétait Pardoes; elle avait quelque chose qui n'était pas naturel, et peut-être cachait-elle des intentions mystérieuses. Elle pouvait cependant aussi être une sincère reconnaissance de son tort et une tentative pour le faire oublier. Le Bruxellois, qui éprouvait une affection vraie pour le matelot, éloigna autant que possible les soupçons de son esprit; mais il résolut d'avoir l'œil sur son ami, surtout quand, vers le matin, il devrait monter la

garde.

Page 1