LES CADAVRES
Un profond silence régnait dans le vallon. La nuit allait finir; le crépuscule du matin descendait comme un brouillard gris du haut des montagnes... lorsque tout à coup le sommeil des chercheurs d'or fut troublé par un cri d'angoisse.
Ils se levèrent tous ensemble, se glissèrent dans l'obscurité de la tente pour prendre leurs armes ; mais ils frémirent d'épouvante quand ils reconnurent que leurs fusils avaient disparu.
— Trahison! trahison!... s'écria Jean Creps. Les revolvers, mes amis ! défendons-nous ! à la grâce de Dieu !
Ils coururent hors de la tente et regardèrent de tous côtés pour découvrir le danger qui les menaçait. L'obscurité nébuleuse leur permettait à peine de distinguer les objets de très près.
— Qu'est cela? Où sont le matelot et le Bruxellois ? murmura Donat ; il me semble que cela sent les sauvages...
Mais un douloureux soupir s'éleva dans les ténèbres à une trentaine de pas d'eux. Ils marchèrent prudemment dans cette direction au pied du rocher. Pardoes y était étendu sur le dos, et son sang coulait à flots de sa poitrine par une large blessure.
Jean Creps et ses amis se laissèrent tomber à côté du blessé, soulevèrent sa tête et essayèrent en pleurant de fermer la blessure béante. Pardoes respirait encore, et il sembla même reprendre connaissance, grâce aux soins de ses camarades, car il fit des efforts pour parler, mais le sang étouffait la voix dans sa gorge.
Le baron ne semblait pas savoir ce qui se passait; le pauvre insensé riait aux éclats, levait les bras avec admiration et murmurait des paroles joyeuses; mais ses camarades étaient trop émus pour faire attention ta celte étrange conduite.
Creps et Donat relevèrent le blessé et le portèrent vers la tente, tandis que Victor tenait un morceau de linge sur la blessure, pour arrêter le sang autant que possible. Les couvertures furent arrangées en un lit de repos, le Bruxellois fut placé dessus, et sa poitrine fut enveloppée de bandes.
II ne faisait pas encore jour; les Flamands étaient agenouillés près du lit de leur malheureux ami, et, le cœur oppressé, ils tenaient les yeux fixés sur son visage pour découvrir les signes de la vie. Un cri de joie leur échappa lorsque Pardoes ouvrit les yeux, regarda ses camarades d'un œil à demi éteint, et remua les lèvres comme s'il voulait parler. Ses elforts restèrent pendant un moment sans résultat; enfin, quelques sons montèrent de sa gorge, mais si bas et si faibles, qu'ils furent obligés de mettre leurs têtes contre sa bouche pour l'entendre. Il balbutia d'une voix entrecoupée et haletante :
— Matelot... volé l'or... Fusils dans le puits... assasin !... Dieu !... ma mère !... Bruxelles !
Après ces paroles, il referma les yeux et resta étendu sans mouvement, comme s'il avait succombé sous ce dernier effort.
Donat jeta un cri et sortit en courant. Peu d'instants après, il revint, montra une poignée de pépites et soupira avec des larmes dans les yeux :
— Hélas! hélas! l'or est volé en effet! Voilà ce que l'affreux scélérat a laissé dans le trou ou perdu dans sa précipitation : trois livres, pas plus de trois livres! Le voleur! le scélérat! il s'est enfui avec mon château... Au nom de Dieu! je redeviendrai valet de ferme ; mais mon Anneken, ma pauvre Anneken !
Et, après une minute de réflexion, il s'écria tout à coup :
— Le matelot ne peut pas encore être loin. Montons sur les rochers; nous l'atteindrons; nous lui reprendrons tout ; je lui brûle la cervelle , je le déchire en pièces! Il me faut mon or. Venez, venez !
Jean Creps fit sauter les pépites hors de ses mains, et dit avec colère :
— Tais-toi ! je ne veux plus faire un pas pour cet horrible métal qui change les hommes en tigres. Laisse courir le matelot; il porte sa malédiction avec lui. Reste, te dis-je, il y a déjà assez de sang répandu.
Donat ramassa les pépites et les mit soigneuse-
CHEMIN I»E LA FOIITINE.
nient dans un iiolil sac de cuir (iiii lui peinlait sur la [)oilrine.
— De l'or ejil do l'or, ninrmura-t-il; moins on en a, plus il csl précieux. On ne sait pas à quoi cela peut servir...
Pendant que ralleiilion des autres était détournée un instant du blessé, la baron s'était accroupi prés de la tète de Pardoes. l'ne lueur d'inlelli;j;«'nce éclairait sa pliy>iononiie; ou aurait dit qu'il allait revenir à la raison. Cependant il lixait, avec un sourire indescriptible, son œil scrutateur sur le visaire pâle de l'aiionisanl, et tenait la main sur sa poitrine. On eût dit qu il suivait avec une joie cruelle rafl'aihiisseiiient des battements de son cœur, et qu'il attendait le moment terrible pour le saluer par un cri de joie. Il marmottait déjà des paroles triiun|)liautes.
— Kloiirne-toi de là, baron ! commanda Jean Creps.
— Ob ! non, non, laissez-moi jouir de cette scène merveilleuse, dit le gentilliomme avec enthousiasme. Comme c'est beau, une âme (|ui retourne à sa source ! C'est un ver (jui meurt dans le cœur qu'il atout à fait rongé. Heureux Pardoes, il triomphe!
Ses camai"ade>^ le regardèrent avec stupéi'action et écoutèrent en tremblant, car le ton de sa voix avait tout à fait cbaniré et ses paroles faisaient sup|H»ser qu'une lueur d'intelligence éclairait son cerveau.
— Vous craigne/ la mort, pauvres insensés que vous êtes? reprit le gentiliiomme. Ah! par la mort, l'bomme devient aussi puisssant qu'un llieu ; ilans sa tête meurt le souvenir, dans son cœur la conscience; il ne craint ni la honte, |ieine de l'esprit, ni la faim, peine du corps; le monde et la nature perdent leurs droits. IJientôt la mort brisera mes chaînes et me délivrera de votre tvrannie; je serai riche, |)nissant. invincible; j'aurai de l'ftr, des maisons jdeines d'or, des montagnes d'or! Iloura ! bourra !
Et, tout égaré, il sauta sur .ses pieds, leva les mains d'un air impérieux et donna d'une voix brève différents ordres à ses camarades. Ils les prenait pour ses domestirpies ; ce (ju'il leur disait concernait ses prochaines funérailles, qu'il voulait aussi somptueuses, aussi solennelles rpie celles d'un roi. Excité ainsi par de> illusinns où le sentiment de l'orgueil se mêlait à l'idée de la mort, il continua à divaguer encore (pielques instants, malgré |(>> eflorl^ de se* camar.idr's pour l'apaiser.
" Enlin li ^i- c.ilu'.a de liii-im fin- et ^ .iccr ()ii|iil de Douvean, comme si rien ne lavait ému.
— llorribbl horrible! murmura Victor.
" — Ce lieu e>t /-nsorcelé, dit Douai. L'or y est
gardé par îles diables invisibles. Qui sait si demain ils ne renverseront pas sur nous les liantes montagnesqui nous environnent? Ne lardons pas, partons tout de suite. J'ai de l'or plein le dos, pardieu!
— Partir? objecta Hoozeman. Nous ne pouvons abandonner notre pauvre ami Pardoes dans cet état.
— Mais, mais, bonté du ciel, dites-moi donc, qu'allons-nous faire d'un mourant el d'un insensé? s'écria Dorial effrayé Pas de moyen d'existence, pas de fusils pour chasser! Nous mourrons de faim... Et en route, les voleurs, les sauvages, les ours? .Maintenant, je comprends le baron. Pardoes est en effet le plus heureux. Il a lini. Hélas ! pauvre Kwik, ponrcpioi as-tu quitte l'heureux Natten-lIaesdoncK?
Jean Creps se leva el dit avec résolution :
— Notre lot est horrible, mes amis. Hier, nous n'avons pres(|ue pas mangé. Si nous ne tentons pas un effort immédiat pour nous procurer de la nourriture, la famine fera bientôt de nouvelles victimes. <( Aide-toi, le ciel l'aidera, » dit un proverbe qui a été inventé pour les gens désespérés comme nous...
Va, se tournant vers le genlilbomme, il demanda :
— Haron, veilleras-tu sur le pauvre Pardoes? » Lui donneras-tu à boire (|uand il aura soif?
Ne rabandoiMicras-tu pas?
— L'abandonner? Jamais, jamais! répondit le fou. H est trop beau, je reste avec lui jusqu'à l'éternité.
— Feras-tu du feu?
— Un grand feu.
— Venez alors, ne perdons pas un moment : en chasse, camarades! Le revidver est une mauvaise arme; nous réussirons peut-être avec peine à rencontrer quelque gibier à portée. N'hésitons pas : la nécessite est une loi de fer!
Victor semblait abandonner à contre cœur le |)auvre Pardoes aux soins douteux du baron, il exprima le désir de rester près de la tente; mais Creps avait remarqué depuis longtemps que son ami était très bouleversé et très pâle, et il jugea indispensable de l'éloigner de ce douloureux spectacle. Ils recommandèrent encore une fois au baron de faire bien attention aux moindres mouvements du blessé, et gravirent tous les trois les rochers |iour aller à lâchasse.
Ils ne rencontrèrent d'autre gibier que quelques oiseaux, et découvrirent en outre, avec terreur, que, même de près, on ne pouvait bien ajuster avec un revolver. Ils avaient déjà erré pendant une heure ou deux, déchargé une vingtaine de fois leurs revolvers; et ils n'avaient jias encore
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
réussi à toucher une seul pièce. Sombres et désespérés, ils se trouvaient sur la lisière des bois. Roozeman surtout était taciturne; à peine répondait-il brièvement et tristement aux encouragements do ses amis. La disposition fâcheuse de Victor affligea profondément Creps; cependant, dominé par la nécessité, il dissimula son anxiété. Enfin Donat toucha un pigeon sauvage. Salué par les bruyants cris de triomphe, l'animal roula aux pieds des chasseurs agités.
Jean Creps donna l'oiseau à Roozeman et lui dit :
— Tiens, Victor, va directement à la tente et fais cuire le gibier. Nous te suivrons par les bois pour voir si la chasse ne nous sourirait pas une seconde fois. Dépêche-toi, nous mourons de faim. Lorsque Victor descendit du rocher, il vit flamber le feu. Cette vue lé réjouit, car elle lui fit supposer que le baron avait rempli soigneusement ses fonctions. H s'approcha à pas pressés de la tente pour reconnaître l'état du pauvre Pardoes; mais un cri d'angoisse lui échappa : la tente était vide, le blessé même avait disparu!
Roozeman resta un moment immobile et muet, se demandant le mot de cette disparition. Il songea un instant aux animaux féroces et aux sauvages californiens; mais ce ne fut qu'un éclair : rien n'était changé dans la tente et tous les objets étaient h leur place.
Il sortit et appela le baron de toutes ses forces: mais rien ne lui répondit, sinon l'écho de sa propre voix. 11 crut voir alors sur l'herbe des traces semblables à celles d'un corps lourd qu'on avait traîné par terre. Ces traces conduisaient au pied d'une montagne escarpée. Là, il recula tout à coup avec un cri d'horreur, tint un moment son regard frémissant fixé sur les deux cadavres, et tomba évanoui sur le sol.
Quelques moments après, il revint à lui, se frotta les yeux, poussa un nouveau cri, se leva et courut dans une direction opposée, jusqu'au delà de la tente, où il rencontra Creps et Donat qui revenaient de la chasse sans aucun gibier.
— Venez! venez! répondit-il. C'est horrible! incompréhensible! Le baron et Pardoes avaient disparu de latente. Ils sont étendus sur le dos, mutilés, sanglants, brisés.
Arrivés au pied de la roche désignée, ils levèrent les bras au ciel et contemplèrent l'horrible spectacle, les cheveux hérissés sur la tête.
— 0 ciel! que peut-il être arrivé? Voyez, voyez! du sang aux pointes du rocher: ils sont tombés d'en haut! Oh malheureux! tous leurs membres sont brisés...
— La malédiction de Dieu pèse sur ce lieu, s'écria Jean Creps avec colère. Fuyons, l'or nous
dévorera. Hâtons-nous; je ne veux pas mourir ici! Toi, Victor, tu ne peux pas rester près de ces cadavres. Retourne auprès du feu, fais cuir l'oiseau. Obéis-moi. Nous enterrerons en toute hâte les cadavres; alors, nous quitterons une terre maudite où la famine nous menace. Va, te dis-je.
Victor obéit machinalement. Creps et Donat creusèrent une tombe au pied des rochers et la comblèrent d'un peu de terre et de grandes pierres de roches, pour protéger les restes de leurs malheureux amis contre les animaux sauvages. Donat lia un morceau de bois à une branche en forme de croix, qu'il plaça sur la tombe pour indiquer que c'étaient des chrétiens qui reposaient sous ce tas de pierres.
Tous deux s'agenouillèrent encore une fois, récitèrent une prière, versèrent une dernière larme et retournèrent à la tente.
Le pigeon rôti fut partagé et dévoré en un clin d'œil. Sur l'ordre de Creps, on enleva en toute hâte la toile de la tente et on apprêta les bagages pour partir.
Lorsqu'il furent prêts et comme ils allaient prendre leurs havre-sacs, Donat dit tout à coup :
— Mourir pour mourir! nous ne sommes plus certains de revoir jamais une créature humaine. C'est une chance ; mais j'en aime mieux deux. Je vais plonger encore une fois dans le puits ! Qui sait si je ne repêcherai pas mon château.
— Plus un mot de cela! s'écria Jean Creps courroucé. Prends ton sac!
— Oui, mais, fît remarquer Donat, j'ai un moyen ; si je plongeais avec la marmite, je pourrais peut-être la remplir de pépites...
— Non, non, ne le fais pas, Donat ; tu mettrais peut-être ta vie en grand danger ! dit Victor d'une voix suppliante.
— Il y a, pardieu, beaucoup à risquer à une pareille vie, murmura Kwik, les sauvages, la faim, ou le puits, que sais-je!... Mais si vous ne voulez pas, au nom de Dieu, fuyons alors.
Jean Creps, sans écouter la fin de son discours, s'était déjà mis en marche et commençait à gravir les rochers avec Roozeman. Il était évident que ce dernier avait plus de courage que de forces ; car, quoiqu'il luttât contre les difficultés de la route, il s'arrêtait souvent haletant et retombait épuisé sur la montagne qu'il essayait de gravir. Donat se tenait à côté de lui, le soutenait ou le tirait, et l'aida ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent atteint enfin le bord supérieur de la vallée, ou ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine.
Après avoir promené un instant ses yeux sur les montagnes, Jean Creps dit :
— Mes amis, avant de nous mettre en route.
Ai
LE CHEMIN DE LA FORTUNK
iiuiiN ilfvoii> nou> (■li()i>ir une iliieilioii. liclounior aux |»lactM's de Viiba par le déseil aride ne me semble pas raisunnuble, en supposant que cela soil possible. Je crois que nous i'eriuns mieux de descendre! vers la vallée el de nnns éloij^ner de la sierra Nevada, l'eul-èlre j^agnerons-nous en quatre ou cin(| jonr> la vallée de Sacramcnlo et ren(onlrer()n>-nous du inonde. Noire sort est elVroyable; mais c>)n>ervon> le coura{,'e el l'espoir jusqu'à la lin. Tâchons de Iner en chemin i|uelqne gibier. Si nous n'y réussissons |tas, nous mangerons des plantes; mais hàlons-nons et ne nous soucions pas de la fatigue. De (|nel(|ues heures de hàle on de relard |)enl dépendre noire salut. En avant ! descendons les monlagnes, autant que |iossible sur la lisière des bois, el à la grâce de Dieu!
Ils commencéieiil leur long el [léniblc voyage el marchèrent sans s'arrèler jus(iu"à midi; alors ils résolurent de se rejioser pendant une heure, |tour accorder un peu de repos à Viclor, qui élait extrêmement fatigué, el en mémo temps poui' cha>ser dans le bois.
Pendant que- Victor reslail près des havre-sacs, ses deux compagnons |>énélrèrent dans la forêt. Ils virent bien de loin en loin quelques oiseaux sur les branches des arbres; mais, soit (|ue leurs revolvers ne portassent jias assez loin, soil qu'ils fussent chasseurs maladroits, ils tirèrent sans toucher le but. Eu outre, au moindre bruit, tout le gibier s'envolait à une grande distance.
Ils retournèrent donc près de leur camarade, déçus, désesj»érés, et dans un morne silence.
— Pauvre Viclor! dit Kwik en soujiirant, pour lui c'est encore pis. N'avez-vous pas remarqué, monsieur Jean, (ju'il n'a presque pas de forces ! Il ne se plaint |>as et il semble très malade.
— En effet, je le vois bien, répondit Creps. Son état m'effraye bien |dus que tous les dangers qui nous menacent. Peut-être n'est-ce que l'émotion dont la mort alTreuse de nos amis l'a frappé. Quoi (|u'il en soit, nous ne pouvons rien contre la cruelle fatalité. Nous devons marcher el toujours marcher, jusqu'à ce (jue nous succondjions ou trouvions notre délivrance. Nous reposer, c'est accepter la famine.
— il mourra le premier, sanglota Donal d'une voix sourde et les larmes aux yeux. Si nous pouvions lui |»rocurer un jteu de nourriture forlilianle; mais, sans manger, comment pouria-l-il se soutenir une demi-journée ? Mon Dieu, que faire, si nous ne trouvons rien ! Victor ne pcul pas mourir. Dussé-je lui donner mon jiropre sang à boire, je veux être mort avant lui ! Et s'il ne peut plus marcher, je If porterai... Ah! silence! si-
lence ! j'ai vu qnehjue chose là, sous celte grosse racine : un animal ! une bêle !
A ces mots, il s'approcha de l'arbre désigné, se |)encha el enfonra son bras jusqu'au coude dans un trou.
11 poussa un cri, grinça des dents el les yeux semblaient lui sortir de la tête.
— Que seus-lu ? (jue l'airive-t-il ? demanda Creps.
— Cela mord ! Cela gratte ! Aie ! aie ! s'écria Donal.
— Làche-le!
— Le lâcher ! s'éciia Donal. Il peut me dévorer une main, je l'en tirerai encore avec l'autre. Le lâcher? la vie du pauvre Victor, peut-être? Ah ! ah ! je le liens par le cou, je létrangle ! Le voici, voyez !
Et il mollira un animal de la grandeur d'un lapin, avec une fortt; denture et des griffes aiguës, (pii resseinblail à une fouine el répandait une odeur très désagréable. L(; sang coulait en abondance (les mains de Douai ; mais il le secoua, leva l'animal en l'air el dit :
— Pue tant (jue lu voudras, mon gars ! dans un quart d'heure, tu passeras dans la l'ue du pain ! Il est bien vrai ([u'aiicun chien de Nallen-Haesdonk no voudrait te loucher; mais lu as affaire à des estomacs (|ui ont perdu leur odorat.
Il donna l'animal à son compagnon el se dépêcha de couper une charge de bois avec son couteau catalan. .Vrrivé près de Viclor, il (il du feu, pendant que Creps ôtait la peau de la bête et rattachait à une branche.
Donal avait retrouvé toute sa joie. Il avait l'esprit si mobile, que, dans les situations les plus pénibles, il se mettait à rire et à plaisanter aussitôt que le moindre rayon de lumière peryait le nuage de sa tristesse. Il tâcha de relever le courage de Victor |)ar l'espoir d'un dîner appétissant, lit des |daisanlcries, et parla de l'heureuse el chère i{elgi(|ue comme s'il eiil été certain de la revoir encore.
Dientot l'animal lut rôti. On le cou|ta en morceaux et on se mil à manger. Cétail 1res répugnant; le goiil de la chair était de la même nature que l'odeur qu'il exhalait loisqu'on l'avait pris. Malgié leur grande faim, ils n"en mangeaicnl que du bout des dents, el Kwik murmiirail tout bas :
— Maudit pays, tout y est mauvais ! Des hommes sauvages et des animaux puants. Aie! aïe! en ce moment, je donnerais bien une année de ma vie pour une écuelle de soupe au lait battu, épaisse et friande, comme Icu ma mère savait en faire!
Uoozcman monlr.iit peu d'appétit; ses amis furent obligés de lui répéter à plusieurs re|)rises, qu'on ne pouvait conserver ses forces sans nourri-
LE CHEMIN DE LA FOliTUiNE.
turc. Sur leurs instancos, il mangea presque un tiers (le l'animal. Il était morne et silencieux; cependant, il ne se plaignait pas et souriait même aux efforts de Kwik pour l'égayer un peu.
Ils reprirent leurs sacs et continuèrent leur roule. La contrée où ils se trouvaient était très montagneuse, ce qui les forçait souvent à gravir des hauteurs considérables, pour ne pas se détourner de leur direction. Chaque fois qu'ils arrivaient ainsi au sommet d'une montagne, ils jetaient les yeux de tous côtés, dans l'espoir de découvrir une chose consolante ou encourageante; mais tout ce que leur regard pouvait découvrir était une suite sans fin de montagnes et de vallées.
Après avoir marché pendant trois ou quatre heures, Victor commença à traîner les pieds et à pencher la tète. Quoiqu'il ne voulût pas le reconnaître, il était réellement à bout de forces.
Ils convinrent de nouveau de se reposer et de tenter encore une chasse; mais, au moment où ils s'arrêtèrent, Kwik ramassa un objet à^es pieds et s'écria :
— Des hommes ont passé ici. C'est une flèche que j'ai trouvée. Une flèche singulière, avec un morceau de pierre aiguë au bout.
— Tu sais ce que Pardoes nous a dit; c'est une arme : c'est une arme des sauvages californiens, répondit Creps.
— Des sauvages? Des sauvages? gémit Donat en pâlissant. Voyez-vous, mes amis, j'aime mieux mourir de faim que de me laisser arracher la peau de la tête par ces hommes horribles. Ne restons pas ici! Venez! venez! pour l'amour de Dieu; je porterai M. Victor sur mon dos, s'il le faut.
Jean Creps crut aussi prudent de s'éloigner avec toute la hâte possible d'un bois qui pouvait servir d'abri à des sauvages californiens. Donat força Roozeman à s'appuyer sur son bras; il le soutint si bien et allégea avec tant de soin les difficultés de la route, que son ami, bien qu'épuisé, fit encore, avec quelques intervalles de repos, une lieue et demie de chemin, avant de les supplier lui-même de ne pas avancer plus loin ce jour-là.
Ils étaient dans une vallée assez large, au milieu de laquelle une rivière avait coulé pendant la saison des pluies. Maintenant ce cours d'eau ne formait plus qu'un petit ruisseau qu'on pouvait franchir d'une enjambée. Aussitôt que la tente fut dressée, Creps et Donat se rendirent dans la partie boisée du vallon, pour voir s'il ne leur serait pas possible de prendre quelque gibier. Après avoir cherché inutilement pendant une heure, ils perdirent courage.
— Cessons ces tentatives inutiles, dit Jean Creps, Le repos nous est aussi nécessaire que la nourriture; et, d'ailleurs, il commence à faire noir dans
le bois; nous ne verrions plus le gibier, si iiibicr il y a. Un estomac vide ne nous empêchera pas de dormir pour une fois.
— C'est-à-dire que je mangerais abondammeit, s'écria Donat. Un cheval affamé mange bien des chardons. J'ai vu beaucoup de sénevés autour de la tente. Je vais me faire un souper de cela, comme ma mère faisait pour Blesken, notre vache. Cela peut être mauvais et amer comme du fiel, je m'en moque. Notre vache n'en mourut pas, il est possible que j'en vive. Essayons; qui sait, peut-être est-ce bon.
Il cueillit en toute hâte une brassée de sénevés et la mit sur le feu avec de l'eau dans la marmite.
Lorsqu'il crut que cela avait assez bouilli, il se mit à en manger et invita ses camarades à suivre son exemple. C'était dégoûtant. Creps et Victor n'en prirent qu'une bouchée. Donat, au contraire, dévora toute la verdure bouillie et se frotta les mains en riant.
— Certes, dit-il, des côtelettes de porc frais avec des jets de chou, c'est meilleur; mais peu importe de quoi un navire est lesté, pourvu que le lest pèse assez. J'entends bien mon estomac se plaindre un peu de ce que je lui vends des pommes pour des citrons; mais qu'il en soit content ou non, ça y est tout de même !
En achevant ces mots, il se coucha dans la tente à côté de ses camarades, qui, succombant à la fatigue, ne semblaient plus faire attention à ses discours ou étaient réellement endormis.
Au milieu de la nuit, Donat fut éveillé par un soupir plaintif qui résonna à son oreille. 11 écouta avec anxiété; c'était de la bouche de Victor que sortait le bruit douloureux.
— Monsieur Roozeman, qu'avez-vous ? Ètesvous malade ? demanda-t-il.
— A boire, à boire ! dit Victor. La fièvre brûle mes entrailles ; mais ne fais pas de bruit, ne trouble pas le repos de Creps.
Kwik lui porta sa gourde à la bouche. Quand le malade se fut abreuvé à longs traits, il dit :
— Dors maintenant, bon Donat, mes soufl'rances sont soulagées.
— Ciel! votre front brûle! vous frissonnez et vous tremblez! Pauvre Victor! si c'était moi, du moins, qui avais la fièvre, mais vous!
— Ce n'est rien, murmura Roozeman, l'émotion, l'efi^roi. Sois sans inquiétude, demain ce sera fini, Donne-moi la gourde... Si j'avais besoin de ton aide, je t'appellerais. Dors donc, dors tranquille.
Donat écouta encore longtemps avec des battements de cœur; mais, comme Victor se tenait tranquille et que sa respiration paraissait naturelle, le Flamand retomba dans un profond sommeil.
LE CHEMIN DE LA FORTUNE