I.E DEStSI'OlU
Il faisait j^raïui jour lorxiue Jean Creps s'éveilla sous l'impressiiin de la lumière. Il vit cjuc Uoozeiiiati aussi avait dt'jà ouvert les yeux, et, eouinie il ne savait pas (|ue son ami avait souH'ert piMidanl la nuit d'une lit-vn- dangereuse, il se réjoiiil de son apparente izucrison.
Tous deux se levèrt'iil et sorlirenl île la tente dans le ferme espoir qu'ils trouveraient Donal près tlu feu ; mais le feu était éteint, et, de quelque rôle qu'ils laissassent errer leur lei^ard, ils ne découvrirent pas leur conipaj^non. l'eu à peu, ils furent pris d'une grande inquiétude. Oue pouvaitil s'être passé? Kwik les avait-il abandonnés à leur sort teiiihle? Impossible, il était le dévouement et la générosité mêmes. Ktait-il sorti la nuit de la tente pour chercher de l'eau? l'avait-on enlevé ou était-il devenu la proie d'une héle féroce? .M;iinlenant, ils sentaient toute lit valeur du naif villageois, qui portait dans le cœur, sous les apparences de l'ignorance et de l'indécision, un trésor lie force innée et de courage invincible. Qu'allaient-ils devenir sans ce puissant appui ?
Pendant quelques instants, ils restèrent écrasés par la terreur (jue l'idée d'une pareille perte leur ins|)irait. Jean Creps prit son revolver et tira en l'air pour avertir kwik s'il se trouvait dans les environs.
Onelques sons lointains, dans lesquels ils crurent reconnaître la voix de Donat, répondirent au coup de pistolet. Ils jetèrent des cris de joie et regardèrent autour d'eux; mais quoiqu'ils entendissent encore la voix à plusieurs reprises, ils ne pouvaient découvrir l'endroit d'où elle venait. Ils marchèrent cependant vers le bord de la vallée, nù la croupe des montagnes était couronnée de gros sapins et de cyprès.
In nouveau cri leur fit lever la tète. Ils virent de loin leur ami iJonat au sommet d'un des plus hauts sapins. Ils ne l'eussent pas reconim d'abord, parce que, à trois cents pieds au-dessus du sol de la vallée, il ne paraissait pas plus grand qu'un lapin, mais il a.L'itait son chapeau et criait sans cesse pour les saluer.
Avant qu'ils eussent atteint le pied de la montagne, Donat accourut à eux, il riait, sautait et gandjadait en entourant de ses deux mains une chose dont la possession semblait b- trans|>orter d'une joie extrême.
— .Vb! ah ! un déjeuner, un succub-nt déjeuner, s'écria-t-il. J'en ai rêvé cotte nuit. Nous allons faire bombance. Ce sera une fête!
\A il onvrit sous leurs yeux un nid d'oiseau, dans leijuel se trouvaient six œufs, un peu plus gros que des reuls de pigeon.
— Venez, dit-il, venez près dn feu! Cela nous fera du bien et nous reslauiera. (Jui croirait (|ue le bulfel est ici dans les airs? Je viens de grimper sur un arbre, un arbre si haut (|ue je n'osais plus regarder en bas. La terre tournait et dansait autour de moi; si je n'avais pas fermé les veux, je n'aurais plus faim, soyez-en siirs.
Les autres lui dirent combien son absence les avait effrayés.
— Tenez, je n'avais pas pensé à cela, réponditil : que perdrait-on à moi? Je vous remercie cependant de votre bonne amitié. Les sénevés pèsent encore sur mon estomac comme un boulet de canon; je les sens se remuer dans mon corps à cha({ue pas que je fais. J'ai dormi d'un sommeil inquiet; j'étais éveillé avant le jour. Dans l'espoir de pouvoir tirer iiuelque gibier, je suis allé dans le bois. Je n'ai rien aperçu, que deux grands oiseaux (|ui volaient à |dus de cent pieds de hauteur, autour de la cime d'un arbre, et faisaient entendre par leurs cris qu'ils avaient leur nid là. A (|ui le disaient-ils? Les paysans connaissent celte langue. Je suis resté longtemps sur l'arbre et près du nid, |)cnsant que je pourrais peut-être tuer ou prendre le père <ju la mère, ou tous les deux, mais je ne les ai plus revus.
Ils étaient revenus à la tente. On fit du feu et Donat nul les Q'uIs avec un peu d'eau dans la marmite. En un instant, ils furent cuits. Comme ils allaient manger, Donal |)ril la marmite et dit :
— Les œufs m'ap|)arliennent; j'en suis le maître, et je réclame le droit de les partager comme bon me semble. Si quelqu'un ose me faire une observation, je serais triste et mécontent.
— Fais à la guise, Donat, répondirent ses amis. Il partagea les (eufs eu trois parts inégales et
dit :
— Voici lroi> (eufs pour M. Victor el deux pour M. Creps. L'autre, je le };arde pour moi, afin d'en connaître le goiit.
Malgré leur promesse, ses amis relu>erenl ce sacrifice; mais ((uoi qu'ils fissent, il resta inexorable.
— Dieu! bien! s'écria-t-il, ne perdons pas de temps. C'est |tour que tout soit égal entre nous que je fais les parts inégales. Vous, avec vos estomacs de la ville, vous ne pouvez manger de la verdure. Les sénevés ne sont pas appétissants; mais ils lestent bien et, en lin de compte, il en restera toujours (|uelque chose dans mon corps. Si je mangeais maintenant autant d'œufs que vous, je serais doublement nourri : cela ne serait i)as loyal.
LE CllEMIiN DE LA FORTUNE.
Il se mit à manger. (Page o2.)
Ses camarades se laissèrent convaincre et acceptèrent les œufs.
Donat regarda avec une attention inquiète la physionomie de Victor, sur laquelle la fièvre avait laissé des traces de mauvais augure. En une seule nuit, le pauvre jeune homme était très amaigri, ou du moins ses joues étaient creuses, ridées et jaunes, tandis que le blanc de ses yeux semblait couvert de petites veines gonflées de sang.
Quoique évidemment enclin au silence, Victor répondit aux questions de ses amis aussi gaiement qu'il put et il les assura avec un doux sourire qu'il se croyait en état de continuer le voyage. Donat ni Victor ne parlèrent de la fièvre. Us ne voulaient pas effrayer inutilement Jean Creps et espéraient d'ailleurs que cel accès avait été passager et ne reviendrait plus.
Ils plièrent la toile de leur tente, prirent leurs sacs et partirent.
Après une heure de marche par monts et par vaux, ils arrivèrent à une grande vallée couverte de bouquets d'arbres épars, de petits bois et de hautes herbes. L'aspect des végétaux commençait à changer visiblement; seulement, au sommet des collines se montraient encore des cèdres et des cyprès; dans le vallon les arbres ressemblaient plutôt à ceux que les chercheurs d'or avaient vus dans la vallée du Sacramento. Cela les réjouit, en leur donnant la conviction qu'ils avaient suivi la bonne route et qu'ils avaient descendu la sierra Nevada toujours du côté de la mer.
Victor ne parlait plus, il était excessivement fatigué et acceptait sans résistance l'aide de Donat, (|ui le tenait par le bras et le soutenait en marchant, avec tant de force, qu'il le levait presque de terre. Jean Creps remarquait bien jusqu'à quel point son malheureux camarade était alfaibli; mais, convaincu (lue leur salut pouvait dépendre
LE CIIKMIN UE LA FORTl NE.
(lt> la lapidilt- île It ur iiiaiclii', il cacliail sdii iiii|iiit''(iule et sa (lilif, l'I làoliail de lui iii^piicr du cmiiam'.
Lfiir joif lui encore plus jurande lors(ju'ils reinan|iit'renl sur le gazon des Iraces de pieds d'hoinines. Ils ne pouvaient distinguer la l'ornie de tes empreintes; mais l'avoine sauvage piélinée en cet endroit indii|iiait (|Ui' toute une troupe de voyageurs y avait passé dejiuis peu.
Celte vue redoubla leurs forces. Ils |)ri{'rent Victor à mains jointes de rassembler tout son courage. Ils >uivraienl aussi vite que possible les traces des pas et rejoindraient peut-être avant la fin du jour les voyageurs qui les précédaient. I!s marchèrent encore pendant une cou|)le d'Iieuies, se reposant un peu de temps en temps jjour permettre à Iloozeman de reprendre baleine.
Comme ils allaient déboucher dans un petit vallon boisé, Donat, qui marchait le premier, recula avec un cri il'anxiélé et bégaya :
— • Un homme, j'ai vu un homme! 11 est là, contre un arbre, droit devant nous ! Il esta moitié nn. 0 bon Dieu ! c'est un sauvage, je crois. Qu'allons-nus faire?
— Restez ici, derrière les iiêtres, et cachezvous, répondit Jean Creps. Je verrai ce (jue c'est.
Il se coucha par terre et rampa jusqu'à la lisière du bois. Après quelques minutes, il retourna près de ses camarades et leur dit :
— C'est horrible ! L'homme que tu as vu est moi t; il parait lié à un arbre; son corps et sa figure sont couverts de sang desséché. Venez, approchons.
Kwik n'était pa> très pressé; il suivait pas à pas et regardait en tremblant autour de lui; caria seule idée d'avoir vu un sauvage californien avait suffi pour le frapper- d'une vive frayeur.
Ils contemplèrent, muets et frémissants, le cadavre que d'innombrables blessures rendaient méconnaissable.
— Comme ce pauvre homme doit avoir souffert ! soupira Creps. Voyez, on l'a percé de coups de couteau tandis qu'il vivait encore, car le sang a coulé df chaque blessuie.
— Si nous f-reusions une tombe poni' le malheureux ? deinan<la Victor.
— Mais \ a-t-il sur la terre de> uionstr-cs assez cruels pour martyriser ainsi leur pmchain? murmura iJonat avec indignation.
— Ciel! s'écria Jean Creps, qui recula en frémissant ; oserai-jc en croire mes yeux"' Ce que nous voyons ici, c'est la justice de Dieu ! Ce cadavre, ce cadavre, c'est le matelot !
— Inqtos'^ible, tu te trompes, bégaya Kwik.
— Non, vois le pi-tit d'iigt manf|ne à la main gauche.
— Mais le matelot a une vilaine grosse léte ; le cadavre a une tête fort petite.
— Tu ne comprciuls pas ce (|ue cela signilie ! Il est scalpé.
— (juoi?que dis-tu? s'écria Donat, tremblant de tous ses membres; scal...? la léte écorchée ? (lui a fait cela? Pour l'amour de Dieu, parle !
— Qui? les sauvages californiens, sans doute. Dieu les a ciioisis pour venger la mort de l'ardoes.
Donat n'écoutait plus. II tira Victor par le bras, et murmura avec une impatience fiévreuse :
— J'en ai assez, de cet affreux spectacle. Venez, messieurs, pour l'amour de Dieu, venez ! Il me semble que je me vois déjà moi-même lié à nn arbre, sans peau sur le iràne. Nous sommes ici dans un repaire de sauvages. Venez, ou je m'enfuis seul, aussi loin que mes jambes pourront me porter !
Les autres se virent forcés de le suivre. Lors- ({u'ils curent marché pendant (|uel(|ue temps avec une folle rapidité, Victor s'affaissa sur lui-même et implora quel(|ues instants de repos.
— Quel terrible châtiment! quelle mort horrible! soupira Oeps pensif, (jui sait s'il n'a pas vécu une journée entière après celte cruelle torture.
— Le matelot était un lâche coquin, répliqua Kwik; mais, soit dit entre nous, si c'est une punition, je la trouve un |>eu forte. Je ne souhaite pas au |dus grand malfaiteur d'être écorché. Ah ! cela doit être terrible, se sentir écorché ainsi tout vif! .\h çà! ces démons de sauvages traitent donc ainsi les gens |)ar pur plaisir?
— As-tu oublié ce que Pardoes nous a raconté? C'est une habitude des sauvages californiens de lier leurs prisonniers de guerre à un arbre afin de s'exercer au tir à l'arc sur leurs corps. Dieu sait combien d'heures le matelot a entendu silfler à ses oreilles les Mèches qui devaient le tuer. Quelle horrible fin !
— Kt que |)eut être devenu notre or? interrompit Douai.
— Les sauvages californiens connaissent le [irix de l'or. D'ailleurs, vous avez \u (piils ont pris tout à leur \iclime, même ses vêlements.
— C'est très agréable, grommela Kwik. ISous avons jdongé dans un puits dont un ours blanc aurait peur; nous avons ri>qué notre \ie pour nu peu d'or, — il |ioui(|uoi ' ptmr enrifhii- ces mouslies sauvages !
Jean Creps reprit son ha\re-sac; Donat l'imita, offrit son bras à Victor et avança avec ses compagnons, a|»rès s'être arrêté nn instant d'un air tout pensif.
— (juellc |)rnfonde réllexurn te passe tout à coup par la léte? demanda Crej)N.
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
— Eii bien, je rénécliissais, et je me demandais à moi-même si ces scélérats de sauvages sont bien des créatures de Dieu? Non, cela n'est pas; Dieu a tout créé. Mais il y a dans notre catéchisme : ■Qu'est-ce que lliomme ? — Réponse : Une créature de Dieu douée de rai H071. Je vous demande si on peut dire cela des sauvages? Et je conclus comme le sacristain de Natten-IIaesdonck, ergo, donc, ce sont des animaux et non des hommes.
Ils sortirent bientôt de la forêt et virent un grand plateau, dont le sol pierreux était bien verdi çà et là par quelques plantes, mais ne montrait cependant aucun arbre. Donat, craignant encore des sauvages, hésitait à se risquer dans ce lieu découvert, où l'on pouvait être vu de très loin et de tous côtés; mais Jean Creps ne voulut pas changer la direction prise. Ils continuèrent donc leur route.
Le soleil brûlait doublement sur ce sol uni; l'air était étouffant; la sueur coulait sur le corps des chercheurs d'or. Ils s'arrêtaient tous les quarts d'heure pour laisser respirer un peu Victor. Ils voyaient bien que leur camarade menaçait à tout moment de succomber et que ses jambes avaient à peine la force de le porter. Il ne se plaignait pas, mais il était évident qu'il luttait avec des efforts surhumains contre un épuisement absolu.
Il ne pouvaient rester où ils se trouvaient alors : il n'y avait ni bois ni eau, et par conséquent aucun espoir de trouver quelque chose à manger, A une demi-lieue de distance, devant eux, ils voyaient le plateau couvert d'un bois épais. S'ils pouvaient arriver jusque-là, ils y dresseraient la lente et s'y reposeraient jusqu'au lendemaiu. Ils encouragèrent de nouveau leur ami, le soutinrent des deux côtés et se traînèrent lentement et en s'alTaissant presque eux-mêmes de lassitude, jusqu'à trois ou quatre portées de flèche du bois.
Là, ils sentirent tout à coup que leur ami Victor commençait à peser lourdement sur leurs bras. Ils s'arrêtèrent, le prirent par le milieu du corps et lui demandèrent s'il ne se sentait pas bien. Il n'avait plus la force de répondre. Sa tête retombait sur sa poitrine; ses bras pendaient inertes le long de son corps.
Un cri perçant trahit l'angoisse de ses compagnons. Ils le laissèrent choir par terre, prirent sa tête dans leurs bras et se mirent, en versant des larmes amères sur son malheureux sort, à lui mouiller le front et les lèvres avec de l'eau.
Victor était étendu là sous leurs yeux, sans connaissance, la pâleur d'un cadavre sur le visage. Malgré tous leurs efforts pour le rappeler à la vie, il resta sans mouvement, comme s'il ne devait plus s'éveiller de ce somm.eil de mort.
L'effroi et le désespoir de Donat étaient im-
menses; il s'arrachait les cheveux, se labourait la poitrine jusqu'au sang, se jettait sur le corps de son ami, l'embrassai!, l'arrosait do ses larmes, et paraissait si égaré, que Creps ne sentait pas moins de pitié pour lui (|ue pour Victor.
Un cri de joie inexprimable s'échappa de la poitrine du pauvre garçon, lorsqu'il vit que Roozeman ouvrait enfin les yeux. Il leva les bras et s'écria en bénissant le ciel :
— 0 merci ! merci ! Dieu miséricordieux. Faites de moi ce que vous voulez, accablez-moi de souffrances ; mais il a une mère, ah! laissez-le vivre.
Après avoir regardé pendant quelques instants ses camarades comme un homme qui s'éveille d'un profond sommeil, Victor tenta de les tranquilliser et de les rassurer. Il leur dit qu'il avait eu un évanouissement ordinaire. Il était extrêmement fatigué et à bout de forces; mais il ne sentait pas d'autre maladie. Creps et Donat ne le crurent pas d'abord ; cependant, comme ils le voyaient sourire, leur crainte diminua. D'ailleurs, ils étaient impuissants contre le sort et devaient se soumettre à la cruelle nécessité.
Aussitôt que la tente fut dressée, Kwik annonça qu'il allait dans le bois employer le reste de la journée à la chasse. Il recommanda Victor aux bons soins de Jean Creps et disparut entre les arbres.
A peine Creps fut-il un quart d'heure avec Roozeman, que celui-ci manifesta un irrésistible besoin de dormir. Il jeta sa propre couverture par terre et arrangea tant bien que mal une sorte de lit. Victor s'y coucha et sembla plongé, au bout de quelques minutes, dans un profond sommeil.
Creps était assis près du feu, la tète entre ses mains; des pensées douloureuses pesaient sur lui, car il était profondément courbé et semblait interroger la terre. Souvent un frisson parcourait ses membres ; il fermait convulsivement les poings, ou faisait des gestes de colère, ou poussait des soupirs sourds pareils à un hurlement étouffé.
Il faisait presque noir quand Donat revint avec une brassée de sénevés. Il n'avait pu tirer que deux petits oiseaux ; mais ce butin le charmait, parce qu'il servirait du moins à restaurer le pauvre Victor.
Il avait plumé les oiseaux chemin faisant et les avait attaches à une branche. Ils furent donc presque immédiatement rôtis. Lorsqu'on éveilla Roozeman pour lui offrir cette apétissaute nourriture, il répondit d'une voix très faible qu'il n'avait pas faim et qu'il ne désirait que de pouvoir dormir en repos. On garderait les petits oiseaux rôtis pour le déjeuner du lendemain.
Ils retournèrent près du feu. Jean Creps reprit sa position et tomba dans de profondes réflexions.
LE CHEMIN DE LA FOUTLNE
Il n'av.iil |i;i> l'air (.reiUemlre co (|ii»* Kwik lui (lirait pendant t|u'il faisait ciiiie les sénevés dans la niai'inite.
Cre|»s pril |Mjnrlanl uni- paitie de <i'llf rrpn- }:rante nouriilurc ; nlai^ ils en lurent liimlùl déiionlés Ions deu\. Le i;ros>ier esloniac de Dunal même refusa de se charger de ces aliments indijiotes.
Après un lonj; silence, kwik vint s'asseoir à côté de son camarade rêveur, et demanda avec im|niétnde :
— Monsieur Jean, \ou.s cto tout à lait antre (|ue d'habitude. Craii,Mie/-vous réellement que noire pauvre ami ne vienne à nuinrir dan- ce désert ?
— Qui nous assure qu'un de nous en S(trlira
vivant? répondit Jean d'un air somhre. Noire s(uM
e>l terrible; mais ne l'avons-nous pas mérité?
N'est-ce pas la [Mmiliiiu de notre sottise et de notre
ingratitude? (lonnnenl! n(iu> vivons dans lapins
belle des patries : dans une contrée où la liberté,
la justice, le progrès et la civilisalimi régnent sur
le uM'ine trône. Nous avions des parents, des
amis; nous n'étions pas pauvres. Si nos souhaits
n'avaient pas dépassé la raison, nous pouvions
attendre de la vie une boune part de bonheur, de
pai\ et de prospérité. Et (ju'avons-nous fait? nous
avons méconnu le> bienfaits de Dieu, les bienfail>
de la libre pairie, pour renoncera tout, comme des
insensés que iniu> sommes, toi pour l'or, nmi pour
une vie indépendante! Tu as de l'or maiulenaut.
Rendra-t-il ses forces à notre pauvre ami? Peut-il
nous empêcher de mourir de laim?Je suis libre
et in.lépcndanl. Ah! ah! indépendant comme une
bêle féroce qui a tous ses semblables et toute la
nature pour ennemis; qui se nourrit de plantes,
(|ui est dévorée vivante par des animaux sans nom !
Maudit soit notre folie! maudite soit l'Iieure rpii
m'inspira cette coupable pensée! maudite >oit
noire ingratitude envers Dieu.
A lafinde celle violente imprécation,. lean Creps frémit de c(dére et diudigiialion. Douai lui ju-il la main et dit d'une voix douce :
— Allons, monsieur Jean, nn perde/ pa> courage. Nous ne sommes rerlainement pas heureux, et il est bien pos>ible (jue noire effroyable sort soil une juste punition du ciel; mais qu'importe tout cela, >'il n'arrive rien de dangeureux à noire ami Victor? Il dort tranquille maintenanl. Demain, il sera peut-être tout à faitguéii. Nous ne voyagerons plus si vile; nous nous reposerons beaucou[i, nous chasserons quelques heure-; pendant la journée. Sauf la faiblesse du pauvre noozcman, je ne sais pas si nous avons beaucoup de raisons de nous plaindre. Nous n'avons pas encore rencontré de bêtis Irroces, tle briganil> ni de >au\ages. H me
semble (|ue nous devrions en louer Dieu. Allons, monsieur Jean, je sais bien (|ue l'indisposition de Victor stMile vous rend si triste, mais ayez courage, il guérira, vous dis-je. Tant qu'il y a vie, il y a espoir; après la souffrance vient la joie, et d'ailleurs, nous ne pouvons (jue porter notre croix avec patience jusqu'à la (in.
Jean ne répondit pas grand'chose à ce discour> consolant. Il resta assis (juebjiies instants, puisse leva et dit :
— Va le coucher Donal; je veillerai et je ferai atlenlion que notre ami n'ait besoin de lien. Dans deux heures, je l'éveillerai, et nous nous remplacerons l'un l'autre.
— Ciel! connue vous m'effrayez! s'écria Donal. Que craignez-v(ms? M. Victor est-il donc dangereusement malade?
— Non ; mais il ne peut pas rester sans garde. Couche-toi, je t'en prie.
Donat se glissa sous la lento, laudis que Cieps reprenait sa première place près du feu.
LA IMM.IVUANCE
Victor n'avait dormi ([u'uue couple d'heures. Alors, une lièvre ardente s'était déclarée, qui, augmenlanl peuà|)eu de violence, semblait vouloir consumer le malheureux jeune homme. Sa tête était brûlante, sa respiration était faible et sifflante; il avait [)erdu toute connaissance. Le seul mol qu'il put encore articuler était le mot : a A boire! à boire! » ({u'il bégayait cimlinuellement.
Creps et Donat étaient assis à côté de lui sous la lente obscure, avec une gourde à la main. Leurs larmes coulaient en silence; un déses|»oir imnu'use remplissait lenr cœur brisé. Ils sentirent (jue la mort était assise entre eux, écoutant et comptant comme eux les derniers rAles de leur ami.
Ver> minuit, la lièvre [larut uu peu se calmer, car le malade devint moins agité el se tint tranquille iiemlanl une demi-heure. Comun* sa respiration, (|uoi(iue |)énible, restait libre et régulière, l'espoir de la guériscm redescendit dans le cœur de ses compagncms. Ils échangèrent nn''me quel(|ues paroles joyeuses; mais la fièvre n'avail inlerroMi|tu sa lutte cruelle contre la vie que pour la reprendre avec une nouvelle fureur.
Victor commença tout à c(»up à se tordre, à tomber en convulsions et à crier, comme si des bourreaux invisiblo le lorturaieul. Les cris d'angoi-se de ses camarades rempli>saienl la tente;
LE CHEMIN DE L\ FORTUNE
leurs cheveux se dressaient sur leurs fêles; car ils ne doutaient pas que cette crise ne lût la dernière convulsion de la mort...
Mais Victor, épuisé par ses mouvements furieux, retomba sans force sur son lit de cam[). Il demeura étendu, haletant et râlant, comme un lutteur qui, après un combat opiniâtre, tombe vaincu dans l'arène! Peu à peu sa respiration devint moins difficile. Alors les symptômes de sa maladie changèrent. Il se mit à parler, avec une admiration enthousiaste et du ton de la plus vive tendresse, de sa chère Belgique, de sa bonne mère et de Lucie, sa bien-aimée. Il saluait joyeusement la tour gigantesque qui domine comme un phare sa ville natale; il voyait sa mère et l'embrassait; il serrait en pleurant de joie la main de son amie fidèle; il louait et bénissait Dieu qui le ramenait heureux et riche à millions dans sa belle patrie...
Si ses souffrances physiques et la crainte de sa mort avaient brisé le cœur de ses amis, le spectacle de sa folie les torturait bien plus encore! Chacune de ses paroles était pour eux comme un coup de poignard !
Cette position terrible dura très longtemps; mais enfin la voix du malade se changea en un murmure confus qui devint de plus en plus faible, jusqu'à ce qu'il parût plongé dans un sommeil paisible.
— Ah ! la terrible fièvre a cessé ! s'écria Donat. II verra encore la lumière du jour! II y a encore de l'espoir, monsieur Jean, il y a encore de l'espoir!
— De l'espoir! grommela Creps. Ton courage n'est donc que de l'aveuglement? S'il pouvait guérir, cela ne servirait de rien. Qu'adviendra-t-il de nous, ô ciel ! La faim déchire mes entrailles; ma tête tourne; il fait noir devant mes yeux; je vais succomber.
Donat prit quelque chose dans l'obscurité et dit :
— Tenez, tenez, mangez ! pour l'amour de Dieu, mangez !
— Comment! les oiseaux? sa nourriture?
s'écria Jean avec horreur. Jamais, plutôt mourir !
— Mangez, vous dis-je ! J'irai dans le bois... Oui, oui, je trouverai encore autre chose, dussé-je chercher sous terre. Il ne fait pas tout à fait noir au dehors. Mangez, prenez les oiseaux. Ne me résistez pas, ou je m'enfuis d'ici et vous ne me reverrez plus jamais !
— Ah! quelle cruelle nécessité! soupira Creps. La faim est un inexorable tyran. Eh bien, mange aussi un des oiseaux.
— Moi? s'écria Donat. Je ne prétendrai pas que je sois sans appétit et que mon estomac soit
à la noce; mais je puis encore attendre quelques heures. Veillez donc avec confiance le pauvre Victor. Il est possible que je ne revienne qu'au grand jour. Celte fois, je ne cesserai ma chasse que lorsque j'aurai assez de gibier pour nous faire à tous un dîner copieux. Adieu, à bientôt!
A ces mots, il sortit en courant et disparut.
Victor paraissait dormir et ne remuait plus; Creps resta assis à côté du lit de camp, jusqu'il u moment où la clarté du jour pénétra dans la tente. Il avait mangé un des oiseaux et avait mis l'autre décote sur son havre-sac. Souvent il regardait avec des yeux flamboyants, et tendait la main pour le prendre; mais l'idée que Donat pourrait revenir les mains vides, et que Victor, à son réveil, demanderait en vain une bouchée de nourriture, le frappait d'horreur, et il détournait chaque fois les yeux sur le malade pour trouver de nouvelles forces contre la tentation.
Le soleil avait déjà monté sur l'horizon, lorsque Kwik parut à l'entrée de la tente et demanda d'une voix inquiète comment se portait le pauvre Victor. Il s'était trompé dans son espoir d'une chasse abondante; mais il rapportait néanmoins assez de gibier pour se préserver de la faim pendant une demi-journée. D'une main il tenait un animal semblable à un rat, et, de l'autre, un oiseau noir comme un corbeau.
Le feu fut allumé, le rat écorché, le corbeau plumé, et tous deux furent attachés à des bâtons au-dessus de la flamme. Le gibier avait à peine vu le feu, que les chercheurs d'or le déchirèrent en pièces et le dévorèrent tout saignant avec un appétit féroce.
Ils gardèrent, à l'intention de Victor, une partie du rat et du corbeau et, pour que cela fût meilleur et plus tendre, ils placèrent encore cette part au-dessus de la flamme et la laissèrent rôtir suffisamment.
— J'ai ouï dire dès mon enfance que les rats sont venimeux, murmura Kwik en se léchant les doigts; mais il n'y a, pardieu, rien de plus exquis au monde, excepté la queue pourtant... Ah ! quel festin j'ai fait là ! Mes entrailles frémissent encore de plaisir. Si Victer était éveillé maintenant, comme ces cuisses de corbeau et ses succulents gigots de rat lui rendraient ses forces !
— Ce repas m'a rendu la raison et le courage, dit Creps. Oui, il y a encore quelque espoir de délivrance. Nous devons partir, marcher et toujour marcher, pour sortir de ce désert. Nous soutiendrons et nous porterons Victor. Nous nous reposerons souvent. Voilà longtemps qu'il dort : nous l'éveillerons...
Un cri de joie s'échappa de leur poitrine. Ils aperçurent Victor debout près de la tente, appuyé
LE CHEMIN UK LA FORTUNE
d'iiiic iiciin ai monlaiil Iraiisvois.il t>t les rogardaiU avec un suiiiirc li'ant|iiille.
Leur joie lut copcuilanl île co nie duiée Ouaiid le pauvre Uuo/einau voulul faire un pas, ses jainlie>; lléchirent sous lui, cl il relonida lourlieuieiit sur le dos coulre le pieu de la lente. Les autres s'élancèrent vers lui, le prirent d.m^ leurs bras et lui adreSM-reiil de doures paroles jiour l'eneourager et le consoler. Ils tremblaient d'eirroi. Le visage de Victor avait la pâleur de la ni(»il, ses veux étaient vitreux et sans re},Mrd, sa liouche grimaçait comme dans les convulsions de l'agonie.
Il prit les mains de ses camarades, les serra doucement et dit d'une voix faible et claire :
— 0 mes bon? amis, écout(>z-moi, j*ai une prière à vous faire, un dernier bienfait à implorer de votre amitié. Promettez-moi que vous consentirez.
— Tout, tout, même noire vie ! lépoiidirent ses amis.
— Re|,'ardez-moi bien; ma vie est à sa fin. La nature peut lidter en moi et résister à la mort pendant des lieures, peut-être encore toule une journée... mais je ne reverrai plus jamais la vallée de Sacramento, c'est écrit là-lianl...
Donat voulut lui fermer la bourbe ; Jean Creps mouillait ses mains de cbaudes larmes.
— Non, écoutez; je ne puis presque plus parler, reprit-il. Vous avez toi"t, mes amis : votre amour m'est d'un failde secours. Je suis un obstacle, un empêchement. Kn voulant me sauver, vous vous sacrifiez vous-mêmes. Oli ! je vous (n supplie, ne me laissez pas mourir avec la terrible conviction que je suis la cause de votre malheur, de votre mort. Abandormez-moià mon sort; fuyez ce désert et sauvez votre précieuse vie.
Ses amis repo:issèrent cette prière avec des cris d'horreur. Ils jurèrent de périr ensemble dans ce désert ou d'échapper avec lui au sort alfreiix qui les menaçait. Il attendit qu'ils eussent cessé les témoignages de leur alfection, puis il reprit comme s'il ne les avait pas compris :
— Vous m'aimez, je le sais, mes bons amis; mais doutez-vous donc de mon amour pour vous'.' Pourquoi trois victimes, quand la fatalité n'en exige ipi'une? Iletournez dans votre pairie r«,'grettéf, portez à ma mère mon dernier adieu; diteslui, dites à Lucie que je suis mort avec leurs noms bien-aimés sur les lèvres, que mon dernier soupir a été une prière pour leur bonheur.
Creps et Kwik éiaient consterné-^; la mort dans le cœur, ils étaient agenouillés près du malade et ne murmuraient que des mois presque inintelligibles, pour romballre son effroyable désespoir.
Tout à coup lional se leva, secoua la tète comme
s'il était facile, prit le l isfo et la hache, et dit à Creps :
— .Miçà! ce n'est pa» avec des larmes (jue l'on surmonte le malheur. Restez près de Victor; consolez-le: je vais chercher un moyen de le sauver.
Une demi-heure après, Donat revint, portant sur son dos (|uel(|iie chose qui ressemblait à une échelle. C'étaient deux tiges d'arbres longues et minres II y avait attaché, avec des bandes du ///s.s'.s'O, quel(|ues échelons de bois et avait entrelacé le tout de petites branches (lexibles. Olant cet objet de s(>s épaules :
— Voici le moyen, dit-il C'est une civière. Nous y étendrons la voile de notre tente et nous ferons un oreiller de nos couvertures. Oui, monsieur Victor, il n'y a |>asà refuser, vous n'êtes pas le maître. Nous essayerons de vous trans|)orter hors de ce désert, et diissé-je vous faire violence et vous lier sur la civière, vous viendrez avec nous aussi longtemps que votre cœur'battra. Allez, Jean, chaque minute vaut un siècle pour nous. Nous avons mangé. Crachez dans vos mains et en avant, en avant !
Malgré ses refus, Victor l'ut placé sur la civière. La moindre secousse semblait lui causer des douleurs alîreuses; mais ses amis ne se laissèrent pas retarder et traversèrent la forêt comme s'ils étaient chassés à coups de fouet.
Victor devait être bien gravement malade. Pendant l'absence de Donat, Cre|)S lui avait offert de la nourriture, mais il l'avait reiusée avec dégoût. Le sentiment de la faim était déjà étouffé en lui.
Vingt fois il répéta sa prière. Chaque fois que ses amis s'arrêtaient i)Our reprendre haleine, il joignait les mains et les suppliait de se sauver eux-mêmes et de l'abandonner à son sort. Il se plaignait aussi que la civière lui causât des tortures insupportables; mais les autres se contentaient de baisser un peu les branches de la civière et re|>renaieiit leur [ténilde voyage.
Ouaiid ils eurent lait ainsi h peu près deux lieues decheinin el (|u'ils inreiit atteint avec des peines indescriplildes une large plaine, un cri terrible sortit tout à coup de la poitrine du malade et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux :
— Oh ! vous me martyrisez imjiitoyablement ' gémit-il. Arrêtez! La civière medérhire les menbres, elle me serre le cœur à l'écraser. Heposezmoi à terre ou je meurs !
Ils déposèrent la civière. Victor sécria en suppliant :
— Olez-moi de là-dessus! Pour l'aniour de Dieu, fttez-moi de là-dessus! Je ne veux plus avancer. Omes amis, ne soyez |»as si ci'uels; accordez-mf>i une paisible ai:onie.
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
Creps poussa un cri de désespoir, il fit le geste de s'arraclier les cheveux el dit :
— liiipuissanl! Dieu le veut, le désert sera notre tombe. Eh bien, mourons ensemble en ce lieu! Que notre souvenir même soit effacé ! le souvenir de trois insensés qui vinrent chercher ici la mort la plus terrible, tandis que le bonheui' leur souriait dans leur patrie !
Tout à coup, Donat sauta debout par un effort violent et étendit le doigt devant lui en riant et tremblant comme un jonc.
— Quoi? qu'entends-tu? demanda Creps.
— Silence ! silence ! Ah ! je ne me trompe pas ! Ecoutez, là-bas, très loin ! Oui ! oui ! des clochettes, des mulets ! Dieu ! délivrance !
El, rapide comme une flèche, Donat disparut aux yeux de ses amis.
Après avoir pendant un quart d'heuie dirigé sa course vers les clochettes, il vit une troupe de cinquante mulets au moins, qui formaient ui-e longue rangée avec leurs muletiers. Lorsqu'il atteignit la tète de cette troupe, il se laissa tomber, les bras levés au ciel, et invoqua d'une voix suppliante le secours des muletiers stupéfaits. Quoiqu'il tâchât d'expliquer sa détresse en quatie ou cinq langues, personne n'en comprit un mot. On le regarda comme un pauvre fou. Quelques-uns avaient compassion de lui, d'autres riaient de ses gestes étranges.
Sur ces entrefaites, l'arière-garde de la troupe s'avançait peu à peu, et les muletiers se mirent en cercle autour de Donat, qui s'était levé et tâcbait de leur faire comprendre par signes ce qu'il voulait dire.
Tout à coup un jeune homme qui boitait marcha vers lui, le regarda quelques instants, jeta un cri, sauta à son cou et le serra dans ses bras.
— Oh ! quel bonheur ! s'écria Donat, John Miller, l'Anglais. C'est Dieu lui-même qui vous envoie. Celui qui vous a un jour sauvé la vie, Victor Roozeman, est en train de mourir, derrière cette petite hauteur. Venez, venez, rentlez-lui son bienfait. Peut-être pourrez-vous encore le sauver de la mort!
Mais, comme il voyait que l'Anglais ému le regardait en haussant les épaules, il dit :
— Là-bas, Victor Roozenuin, sick, ceryslck; you corne, tout de suite; sinon, too late, too late.
Il accompagna ces paroles de gestes si expressifs que John Miller le comprit très bien.
L'Anglais appela un vieux muletier, échangea quelques mots avec lui, donna brièvement quelques ordres à ceux qui l'entouraient, et traversa la plaine en courant avec Kwik. Tous les mulets furent lùn^és au trot el les suivirent.
Comme ils allaient ariiver an pied d'une pelite hauteur, Kwik cria de toutes .-es forces :
— Hourra ! hourra ! Dieu est tout-puissant ! Voici du secours, voici la délivrance, notre ami John Miller.
. Après avoir embrassé Jean Creps, l'Anglais se pencha sur le malade, lui prit la main et essaya de verser dans son coeur l'espérance d'une guérison certaine. 11 remercia le ciel qui l'avait envoyé à son secours, el il assura qu'aucun de ses compagnons ne (juilterait cet endioit avant qu'ils eussent triomphé delà maladie. Il y avait parmi eux un vieux Mexicain qui connaissait toutes les maladies de la Californie et les remèdes usités pour les combattre.
Ce Mexicain se trouvait déjà à côté de lui avec une dizaine d'autres compagnons.
— Eh bien! Pablo, dit John Miller, examine ce jeune homme. Si tu parviens à le guérir je te donne cent piastres !
Pablo tint pendant quelques instants l'œil fixé sur le malade.
— C'est singulier, murmura-t-il en hochant la tête. Je n'y comprends rien : si c'est la fièvre des placers, je doisconvenir que je ne l'ai jamais rencontrée avec des sympiômes aussi dangereux. Si ce gentleman qui parle l'Anglais voulait m'expliquer comment et depuis combien de temps son camarade est tombé malade ?
Creps lui raconta leur grand misère, leurs rudes tiavaux et leurs plongeons dans le puits glacial.
A cette dernière révélation, le Mexicain se frappa le front avec joie et s'écria :
— J'y suis î Cent piastres? Je le guérirai!... Du feu, du feu; chauffez du vin d'Espagne. Donnez-moi la pharmacie. Apportez beaucoup de couvertures. Dépéchez-vous, mes amis!
Donat offrit le petit oiseau rôti ; mais le Mexicain le lui arracha des mains, et grommela en anglais :
— Manger, imprudent! Manger est mortel.
Roozeman regardait toujours ces préparatifs
avec un triste sourire. Il tenait la main de John Miller dans les siennes, et la serrait en signe de reconnaissance, en lui disant, dans un doux murmure, qu'il était heureux de le voir encore une fois avant de mourir.
Le Mexicain commença par étendre à côté de Victor quatre ou cinq couvertures surperposées pourform'er un lit impénétrable au froid de la terre. On y plaça le malade et on le couvrit de tant d'autres couvertures qu'il menaçait d'étouffer. Alors, on apporta le vin chaud dans une gamelle de fer-blanc. Le vieux Pablo y versa une poudre qu'il appelait extracto de la quina, et approcha une cuillerée de la boisson presque brûlante des lèvres de Victor, qu'il força d'en prendre une grande
LE CHEMIN DE LA FOItTrNË.
quantité. Creps et Donat joignirent leurs prières ù ses efforts, et ils réussirent si bien que le Mexicain s'écria tnut joyeux :
— Dien, c'est bien! Laissez-moi seul avec lui maintenant; éioignez-vous un peu. Je gagnerai les cent piastres; il guérira...
Dans l'inlervalle, los muletiers avaient déchargé leurs mulets. Quelques-uns travaillaient à dresser la tente; cin(| ou six faisaient un j;rand feu et préparaient le dîner. Lorsque Jean Creps avait parlé, dans son explication, tic l'eirroyable faim qu'ils avaient endurée, John iMiller leur avait fait un signe, et il s'étaient hâtés d'apprêter une grande quanlité de viande salée et une sorte d'épais potau-leu.
Bientôt on approcha les marmites et les plats, et on invita les deux amis affamés à bien manger.
Kwik, qui avait déjà retrouvé toute sa gaieté, se pourléchait les lèvres et dit à Creps :
— Khî eh! monsieur Jean, ne dites pas, pour l'amourde Dieu, (|u'il y en a trop ! Cela sent si bon ; Nous sommes en retard décompte. Je suis enragé, je vais me donner une bosse. Pardieu, c'est un potau-feu, un pnl-au-feu comme ma défunte mère en préparait un quand son bonnet n'était pas mis de travers !
11 se mit à manger si vite et si copieusement, en faisant toute sorte de gestes comi(jues, que les muletiers ne pouvaient s'empêcher de rire et se poussaient l'un l'autre pour voir de près le glouton. Mais, lorsque ce jeu oui duré quelques instants et que le contenu île la marmite commença à diminuer notablement, ils furent frappés de stupéfaction. Ils ne quittaient pas dos yeux les mains de Donat qui dévorait toujours avec le même appétit les morceaux de viande et l'épaisse soupe, comme si son estomac était sans fond.
Pendant que les muletiers stupéfaits le regardaient en murmurant, il sauta tout à coup sur ses jambes, battit un entrechat, se tapa sur le ventre et s'écria :
— Maintenant, mon estomac et moi nous sommes (piiltes. On voudrait, pardieu, souffrir de la faim pour manger avec tant d'appétit. Messieurs, messieurs, c'est un avant-goût du ciel. Si je voyais un bteuf sauvage, je le renverserais d'un coup de tète. Port! fort! Vmjlez-vous que je p<ute un mulet sur mon dos? Mais vous ne comprenez pas, mes amis. C'est (ioiimiage, vous êtes de bons garçons et moi aussi ; nous ririons un peu ensemble... Jr- vais voir si notre malade n'est pas guéri.
Victor paraissait dormir, du moiii» li rtail couché sans nutuvemenl avec les yeux fermés. Sa fi^'ure était rouge, comme si tout son sang s'était porté au cerveau. La sueur coulait stir son front,
son lit fumait comme s'il eût été placé au-dessus d'un bain de vapeur.
Le Mexicain était assis à côté de Victor, entre Jean Creps et John .Miller, (jui écoutaient avec une joie in(|uiète les exclamations encourageantes du vieux Pablo.
Donat avait déjà fait connaissance avec les muletiers. 11 baragouinait toute sorte de langues cl faisait des grimaces impossibles. La certitude que Victor guérirait le transportait d'une joie si grande qu'il ne laisail que danser et chanter, si bien (|uc les muletiers lurent persuadés (|u'il avait leceiveau fêlé.
Le malade resta pendant près de trois heures dans le même état... Après lui avoir mis la main sur le co'ur, le Mexicain se leva et dit avec joie :
— Cracitis a DiosI 11 est sauvé! J'ai gaj;né les cent piastres!
Comme on le regardait d'un air étonné et curieux, il ajouta :
— L'effet des médicaments est produit. Puisqu'il a pu y résislei', il guérira. Certes il restera encore faible, mais ce ne sera rien. Dans quehjues jours, il sera tout à fait rétabli.. Attendez encore un quart d'heure, la chaleur va cesser, il s'éveillera .. Qu'on apprête un peu de farine bouillie dans de l'eau!
En eflet, la rougeur du visage du malade diminua peu à peu, et la sueur sécha sur son (Vont. Il ouvrit les yeux, regarda avec étonnement autour de lui, et murmura :
— A manger! à manger! .\li ! la faim me déchire! Un cri trionq)hant répondit à ses paroles. Jean
Creps leva les bras au ciel et bénit Dieu à haute voix. Donat se frappa la poitrine et se tira violemment par les cheveux, en s'ccriant :
— Tenez-tnoi, liez-moi, je suis fou! Ah! cher petit Mexicain, laisse-moi l'embrasser; je donnerais mon sang pour toi!
¥a il pressa le vieux Pablo dans ses bras, le serra si violemment contre son cœur, que celui-ci cria au secours, croyant que cet écervelé voulait l'étouffer.
On apporta le plat avec de la farine bouillie dans de l'eau, et on en donna (pielques cuillerées au malade. Qu(ti(|u'il priât pour en avoir davantage, le Mexicain fit éloigner le plat et lui promit qu'après une heure d'altenle, il pourrait encore prendre de la sou|)e et un petit morceau de viande.
Pendant que Victor embrassait ses amis et ses .sauveurs, et leur disait avec une grande joie, qu'en effet, à l'exception de la fatigue il ne se sentait [dus ni douleur, ni maladie, d'autres hommes éiaient occupés à arran},'er une espèce de siège ou de lit ^ur le mubt le plus doux.
On (il lever le malade, on l'haliilla triplement et on le mil sur le mulet. Il riait, il était heureux, le
LE CHEJIIN DE LA FORTl'.NE.
Le cabaret fourmilla de villageois. (Page 05.)
désert le laissait échapper, il reverrait sa mère et son amie.
Creps et Kwik marchaient de chaque côté de Victor et l'encourageaient en causant avec lui des choses regrettées et de la chère patrie.
Avant la tombée de la nuit, Victor avait déjà mangé deux fois. Il n'était plus malade, et il dormit d'un sommeil réparateur.
Quelques jours après, ils atteignirent la petite ville de Sacramanto, sur le lleuve de ce nom. John Miller fit loger ses amis dans le meilleur hôtel, et les combla de marques d'alfection, sans permettre qu'ils dépensassent un seul dollar. Il chargea les muletiers, qui retournaient aux placers de la rivière de la Plume, d'une lettre pour son père, afin de lui annoncer dans quelles circonstances il avait retrouvé les chercheurs d'or flamands, ses sauveurs, et lui faire savoir qu'il resterait pendant quelques jours à Sacramento, pour veiller sur eux.
Aussitôt que Victor se sentit assez fort pour entreprendre un nouveau voyage, il pressa avec une impatience fébrile leur départ pour San-Francisco. Creps et Douât n'aspiraient pas moins après le moment où ils pourraient dire adieu à la terre de Californie et se mettre gaiement en route vers leur patrie.
John Miller les conduisit sur le petit bateau à vapeur qui faisait alors deux fois par semaine le voyage entre les deux capitales de la Californie du Nord.
Lorsqu'ils arrivèrent à San-Francisco, ils se rendirent directement au port, pour s'informer s'il n'y avait aucun navire en partance pour l'Europe. Ils rencontrèrent un capitaine anglais qui devait partir dans huit jours pour Londres, et qui consentit à les prendre à son bord à un prix raisonnable.
John Miller voulut payer le prix de la traversée
LE CHEMIN DE LA FORTUNE
ei jissura (|iic son père sérail très laclir s'il ne donnait pas celle l'ailile marque de reconiiaissaïue à ceux qui lui avaient conservé son lils uni(iue.
Creps et llooseman relusèrenl ce dernier bienlail, parce que les trois livres d'or (|ue Kwik portait sur la poitrine étaient plus que sui'lisanlcs. Sur les vives instances de leur {généreux prolecteur, ils consentirent enlin, à la condition que K«ik rei^arderail l'or comme sa propriété exclusive. Ce (ju'ils en dépenseraient à Londres pour s'habiller convenablement ne serait (|n'un prêt et serait rendu à leur camarade après leur arrivée en Hel.î^ique. .Mal};ré la longue résistance de Donal, ils le forcèrent d'accepter ces conditions.
Ouand l'aU'aire fut définilivement conclue, Kwik se réjouit secrètement d'un airan};enient (jui le mettait en possession de pins de trois mille francs, sans que ses amis y eussent |)erdu personnellement (|neli|ne chose. Le i;arde cliampétre de Nattin-llaesdonck sérail probablement moins ilur à la vue d'une j)areille somme... et peut-être!... peut-être lui accorderail-il la main de son Anneken ! Mais alors une terrible pensée le fil liéniir. Si le garde champêtre avait, par colère contre lui, marié sa fille à un autre? Le pauvre Kwik se trouverait donc, dans sa patrie, condamné sans appel à un éternel chai^riu !
Peiulanl les huit jours qu'ils passèrent encore à .<an-Francisco, Victor s'occupa de faire un court et fidèle récit de leur aventures en Californie. Il y ajouta une lellre pour sa mère, et lui dit (jue lui et ses amis s'arrêteraient pendant deux ou trois jours à Londres, afin de se pourvoir de nouveau linfje et de nouveaux babillemeiils, et (|u'ils annonceraient l'heure précise de leur arrivée dans la ville natale.
Jean (]reps écrivit une lettre à son père; Uonal priflonna quelques mots pour le garde-ch.impétre et pnur Anneken. Toutes ces missives furent confiées à la poste an)éricaine, (|ui allait en Europe en passant par l'isthme de I*aiiama et par New York.
Le jour désigné, lors(|Me le navire leva i'ancreel (jui' It's voiles s'enflrrenl sons l'impulsion d'un vent favorable, ils embrassèrent encore une fois leur généreux ami John Miller, et versèrent des larmes de gratitude sur son cn-ur. Leurs. adieux retentirent longtrmjis sur le» nol> ({uaud ils virent leur sauveur s'éloigner dans une barque.
Le navire, favorisé parla marée et par le vent, traversa avec rapidité la porte ddr, et les amis flamands jetèrent des cris de triomphe sur l'Océan, dont les eaux baignaient a'j»si les entes de leur chère patrie.
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