‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 8 sur 225 · I.A MAISON l!LEl'E · texte numérisé non relu

I.A MAISON l!LEl'E

Elle devait avoir été longlemps malade, car ses joues étaient enfoncées et son corps très amaigri. Mais une vie nouvelle commençait à briller dans ses yeux, et, sous ses pommeltes saillantes, une légère rougeur paraissait se montrer.

Le jeune iiomme, avançant dans la chambre, fit mine de plier sous le poids de son cher fardeau et s'écria en badinant :

— Mère, mère, que vous devenez lourde à porter ! 11 n'y a pas deux mois, je vous aurais portée facilement sur un seul bras à une demi-lieue d'ici. Maintenant je suis presque hors d'haleine. C'est la santé, mère...

— Oui, mon enfant. Dieu merci, c'est la santé, dit la femme. Va, mets-moi sur ma chaise avec précaution.

Le jeune homme laissa descendre doucement sa mère sur un siège; mais, malgré tout le soin qu'il prit, elle ne put s'empêcher de pousser un léger cri, et dit en soupirant :

— Aïe ! mon cher Simon, tu me fais mal.

— Il faut me pardonner, mère, ce n'est pas ma faute.

— Je le sais bien, mon enfant, répondit-elle avec un sourire. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un peu de douleur après une si terrible maladie ?

— C'est étonnant, mère; je prends toutes les précautions possibles, et je fais de mon mieux.

— Sans doute, Simon ; mais c'est que tu es un homme. Les hommes sentent qu'ils sont forts, et dans leur douceur même il y a encore de la violence, sans qu'ils s'en doutent. 11 en est tout autrement des femmes : leur violence même est encore douce. Tu le vois bien; lorsque Kate Verhoeven me porte, elle ne me fait jamais mal.

— Oui, mère, s'écria le jeune homme avec une sorte d'enthousiasme, je le crois bien, Kate! Kate doit avoir des bras aussi doux que des coussins de velours, et avec cela elle vous aime tant, tant!...

— Aussi Dieu la récompensera, Simon, [)arce qu'elle est compatissante pour une pauvre femme percluse...

Simon avait poussé la table vers sa mère, et lui avait versé son café.

Lorsqu'ils eurent commencé à déjeuner, il reprit, poursuivant l'idée de la vieille femme :

— Une femme percluse, mère? Vous pensez, sans doute, que vous resterez paralysée toute votre vie?

— Gel* durera toujours longtemps, mon enlant, soupira-t-elle. Je ne sens plus du tout mes jambes, et souvent je cherche des yeux mes pieds, car je ne sais réellement pas où ils sont.

Ces paroles parurent attrister le jeune homme ; mais il se roidit contre son aflliction, et répondit pour consoler sa mère :

— Chère mère, comment pouvez-vous parler ainsi? Vous avez été malade pendant lente une année, terriblement malade.

— Oui, mon fils, je puis dire que j'ai vu la mort de près !

— Eh bien, vous êtes bien guérie. Maintenant voire estomac est sain; vous mangez avec tant de goût, que c'est plaisir de vous voir.

— Je ne me suis jamais sentie mieux portante. Si je pouvais seulement marcher, je courrais, me semble-t-il, dans le jardin et dans les champs.

— Pourquoi donc iriez-vous croire, alors, que vos jambes ne peuvent plus guérir?

— C'est vrai, Simon, tu as raison : les vieillards sont naturellement grondeurs, tu le sais; mais Dieu est bon ! Ah ! si je pouvais me voir encore une fois en promenade avec toi, avec Annelte et avec Kate !

— Vous le verrez, ma mère, vous le verrez. Ayez bon espoir.

Le jeune homme relourna à la table sur laquelle se trouvaient les tas de grains de café et reprit son travail. Annelte se remit à écrire.

Après un long silence, la vieille femme dit :

— Mon cher Simon, je suis seule ici! Viens, traîne ma chaise auprès de la table; comme cela nous pourrons causer encore un peu.

Pendant que Simon, saisissant la chaise, la portait à demi et la glissait vers la table, elle murmura :

— Ah ! cela me donne des frissons dans les os de me traîner ainsi sur le carreau !... Si nous étions riches, je ne te donnerais pas tant de peine. Les gens riches ont des fauteuils commodes, dont les pieds sont garnis de petites roulettes, et qu'on peut pousser sans peine comme de petites voitures. Là, me voilà tout près de la table, et j'ai bien envie de Irier les grains de café avec toi. Beaucoup domains font la tâche légère, dit le proverbe, et le moindre petit sou que nous gagnons vaut de l'or pour nous. Oui, Simon, car ma longue maladie nous a terriblement retardés, n'est-ce pas? Le médecin, le pharmacien, la garde-malade, tous ces gens-là ont coûté une masse d'argent, et nous avons encore un gros compte, surtout chez le pharmacien... Mais petit à petit les choses s'amélioreront. Heureusement notre maisonnette est à nous. Autrement, comment aurions-nous pu payer le loyer?... Tu ne dis rien, Simon? A quoi pensestu? A Kate?

— Moi, mère? balbutia le jeune homme comme s'il sortait d'un rêve. Je pense à un fauteuil à roulettes.

— Bah! bah! c'est pour rire ce que j'en disais. -~ Non ; vous en aurez un, mère.

— Un fauteuil à roulettes?

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