L'OEUF MIRACULEUX
Ce que je vais raconter est arrivé peu après 1830, lorsque les volontaires du général Niellon étaient logés chez les paysans dans les villages de la Campine anversoise, pour y attendre la reprise des hostilités.
Je le vois encore, dans mon souvenir, le cabaret de maître Jacques Noppe, sur le devant duquel se détachait l'enseigne du Vea)i tacheté.
Il se trouvait à trois ou quatre portées de flèche du village de Lichtaert, près de la rue du Moulin, dans la direction de Thielen.
La maison avait plutôt l'aspect d'une petite ferme que d'un cabaret; car il y avait dans la cour découverte, à côté de la façade, un vaste fumier couvert de poules caquetant, et par derrière, dans la demi-obscurité de l'écurie, on pouvait voir ruminer deux vaches. Seule, la chambre donnant sur la rue était aménagée en débit de boissons, à l'usage des passants et des charretiers.
Quant aux villageois et aux paysans des environs, ils venaient rarement au Veau tacheté pendant la semaine; mais, le dimanche après midi, jusqu'cà la tombée du soir, le cabaret de Jacques Noppe était rempli de monde : les vieilles gens y jouaient aux cartes et les jeunes aux palets ou au jeu de boule, et la mère Noppe et sa fille Lisa avaient assez de besogne à servir les clients, tout en échangeant quelques paroles amicales, tandis que le patron restait presque continuellement dans la cave pour tirer la bière.
Par une matinée du printemps de l'année 1831, — c'était un mardi, — Jacques Noppe entra dans sa maison, s'avança lentement jusqu'au fond de la chambre, et se laissa tomber avec découragement sur une chaise à côté de la caisse à horloge. Une expression de mauvaise humeur assombrit son visage, il pencha la tête sur sa poitrine et s'enfonça , dans ses pensées.
Si maître Noppe, malgré la robuste structure de son corps, paraissait assez lourd el indolent, sa femme, qui entrait en ce moment dans la salle
d'estaminet, était, au contraire, petite et maigre; mais ses yeux vifs, le geste bref et le regard aigreduux qu'elle dirigea du côté de son mari, pouvaient faire penser qu'elle était douée d'infiniment plus de force de caractère que lui, et qu'elle n'était probablement pas habituée à lui céder.
Elle s'approcha de lui et demanda d'un ton à moitié ironique :
— Jacques, mon cher garçon, sur quelle épine as-tu marché? Tu viens de sortir pour porter notre houe à raccommoder chez le charron, el voilà que tu reviens avec une ligure de mauvais larron ! Qu'y a-t-il de nouveau?
— J'ai rencontré la mère Houtman ! fit-il en soupirant.
— N'est-ce que cela? Qu'y a-t-il d'étonnant?
— Elle m'a encore parlé de son fils François et de notre Lisa.
— Ça se comprend; mais dois-tu faire pour cela une mine de porc-épic?
— Je ne fais pas la mine, Christine : je suis triste.
— Et pourquoi?
— Ah ! Christine, quelque chose d'aussi lourd que du plomb me pèse sur le cœur. Tu me ferais grand plaisir si tu voulais me laisser parler pendant quelques minutes.
— Toujours la même chanson, sans doute!
— C'est égal, Christine... Lisa est aux champs, nous sommes seuls. Sois bonne et assieds-toi.
— Soit; parle, Jacques.
— Tu n'as pas encore oublié, j'espère, femme, la bonne et fidèle amitié que, dès notre jeunesse, les Iloulman, et nous, nous sommes portés. Naguère, ils étaient nos plus proches voisins, et leur fils et notre fille ont joué ensemble, avant de savoir marcher.
— Mais pourquoi me répètes-tu cela? grommela la femme. Ne le sais-je pas aussi bien que loi?
— Oui, oui, tant mieux; mais, je l'en prie, laisse-moi continuer. Nous nous sommes souvent dit en riant, quoique cela fût sincère, avec la mère de t>ançois et avec feu son père, que nos enfants feraient un beau couple plus tard... ce qui est vrai. Cela du moins tu ne peux le nier, Chris-
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liiif, tiiioiiiue tu hausses les épaules. C'est un i:arron solide et bien bâti ; notre Lisa a également les bras bien attachés. Tous les deux sont vaillants et actifs. Ils s'aiment; et, comme ils savent depuis lonjjtemps ce que nous avon> lèvr pour eux depuis leur première jeunesse...
— Et c'est pour cela, mnocent, ijue tu fais la mine? La mèie lloutman aurait-elle osé le taire des reproches |)eut-être?
— Elle ne m'a fait aucun reproche; mais elle m'a démontré (|u'il commence à être temps de prendre une déci>ion sur le sort de nos eidaiils.
— Ne peut-elli' donc plus attendre? Ilien ne presse.
— Elle ma encore parli* de la petite ferme à Thielen, qui devient disponible le jour de la Saint-Davon et (|ue, sur sa demande, le propriétaire veut douTier à bail à nos enfants. Ce seiait une folie, pense-t-elle avei- beaucoup de raison, de laisser échappei- une aussi bonne occasion; et comme les enfants...
— Bien, bien, Jacques, les enlanls n'ont pas à décider cela; mais, loi, (jue lui as-tu répondu?
— Je lui ai dit qu'elle avait raison, que je ne s »ubait;iis pas mieux (|ue de laisser les jeunes gens se marier tout de suiti'; mais que je devais d'abord en causer avec ma femme.
— Et tu étais de mauvaise humeur d'avance, parce que tu prévoyais que je ne donnerais pas une réponse favorable ?
— A vrai dire, oui, c'est ainsi.
— Eh bien, tu ne t'es pas trompé. Notre fille est encore assez jeune pour attendre; nous ne pouvons pas nous j)asser d'elle en ce moment. Et je n'ai pas du tout l'envie de prendre une servante pour notre cabaret.
— Christine, lu n'es pas sincère, murmura le patron. Tu as autre chose en tète.
— C'est bien possible.
— Serait-ce sans motif ([ue tu témoignes lanl d'amitié pour le (ils du secrétaire, comme si le sol était trop dur pour ses pieds? Femme, tu as de mauvaises idées, depuis que ce jeune homme est venu de la ville, et qu'il vient ici journellement tourner une couple d'heures autour île Lisa.
— De mauvaises idées? répéta-t-elle avec un >ourire triomphant. Veu\-lii rpie je le di^e quebjue ( hose qui le surprendra, Jac(|ue>? DimancLe passé, à la sortie de la première messe, le secrétaire m'a jiarlé de son fils Théodore, et il m'a rlemandé si nous ne serions pas disposés à lui iIoiiimt notre Lisa en mariage.
— Ciel ! a-t-il réellement demandé ( eia .' s ••( ria le cabaretier eiliayé. Mais toi, Chrisline, lu lui as fait sentir que c'était (hose im|tossiblc, n'e>t-(e pas? One notis avons d'autres intentions?...
— l'as du loul ; je lui ai dit que je souhaitais de voir s'accomplir ce mariage, mais que mon mari ne donnerait pas son consentement aussi facilement.
— Tu avais bien raison, Christine.
— Oui, mais j'ai ajouté (|ue tu n'enlendais rien à ces alTaires-là, que la mère seule à le droit de décider du sort de sa lille, et que, bon gré mal gré, je t'amènerais à donner la main de notre Lisa à Théodore.
— Eh bien, cette fois-ci, tu t'es trompée cependant! s'écria le patron furieux. Je ne veux jdus entendre parler de ce Théodore. Lisa se mariera avec EraïK.ois lloutman, ou elle coiffera sainte Catherine pendant le restant de ses jours! .Vussi vrai que je vis, si le fils du secrétaire vient faire beaucoup d'embarras dans ma maison, je jette ce freluquet à la porte !
— Allons, allons, ne te fais pas de mauvais sang inutilement, mon homme, ricana la |)atronne. Le voyez-vous là, les |)oings serrés et la ligure rouge comme un dindon ! Ne me mords pas, enragé.
— Tu oses encore te mo(|uer, me narguer, effrontée? grommela maître Noppe furieux, en se levant. Ah, si je ne me retenais pas!... Tu crois pouvoir me pousser à bout, parce que tu es une femme et que tu es petite ; mais, mais, Christine, pour l'amour de Dieu, épargno-moi : je pourrais faire un malheur !
— C'est ta faute, Jacijues, pounjuoi es-tu si vif ! répondit-elle d'une voix plus douce. En nous disputant et en criant nous n'arriverons pas à une décision. Allons, du calme, mon ami, assieds-toi et soyons raisonnables.
— Je ne demande pas mieux; tu le sais bien, Chrisline, dit le hiirs, visiblement content.
— Mon cher, il est très difficile de causer avec toi, commença la femme Noppe. Je t'ai écoute avec une patience d'ange; sois de ton côté au.ssi bienveillant <jue moi et entends mes raisons. Si noire Lisa é|)ousc François lloutman, elle sera une paysanne; elle devra peiner et suer sang et eau jus(|u';ï la fin de ses jours, quel<|ue temps qu'il fasse, du malin au s(dr, manger une mauvaise nourriture, et elle sera habillée comme une pauvrette avec un jupon grossier et coiffée d'un bonnet. Si elle se marie avec Théodore l'eelers, elle devient uiH' demoiselle, elle ne «loil plus Iravailler, elle est habillée de soie et présentée dans la bourgeoisie comme une dame «le la ville...
— Fne dame, une dame? interrompit Jac«|ues Noppe avec impatience. Notre mode>le Lisa, une dame! Où as-tu la tète, femme? Et d'abord, tu ne .sais pas ce que tu dis. Le secrétaire est un lionnne sans fortune; ce qu'il pourrait donner à son fils est très peu de chose, tandis que la veuve
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Le major et le founier le relinrciit énergiiiuemcnt. (Page 71.)
Houtman a, au contraire, une bonne tirelire.
— Il cédera la place de secrétaire à son fils.
— Le dit-il?
— Oui.
— Et de quoi vivra-t-il alors?
— Cela nous regarde-t-il, Jacques ? il est géomètre, et il s'occupera plus assidûment de sa profession.
Le cabarefier sentit avec douleur qu'on lui ferait violence pour lui arraclier une résolution dangereuse ou fatale.
— Christine, Christine, murmiira-t-il, tu t'es laissé séduire par les flatteries du tils Peeters; mais, je t'en supplie, réfléchis bien avant de trop t'avancer. Théodore n'est pas l'homme qui convient. Il étudiait à Turnhout aux frais d'un de ses oncles. Pourquoi a-t-il quitté le collège avant d'avoir terminé ses éludes? Sais-tu ce que les gens disent? Il était trop paresseux et ne voulait rien apprendre.
— Allons, allons, cancan des Houtman qui ne peuvent le supporter... naturellement.
— Ce même oncle — un pliannacien ou droguiste — le lit venir à Anvers pour lui apprendre sa profession ; et il n'y était pas de six mois qu'il dut le renvoyer. Le garçon se conduisait mal, et son inattention fit craindre à son oncle que, par mégarde, il n'empoisonnât les clients...
— Calomnie des envieux, répliqua la femme. Théodore a dû quitter Anvers parce qu'il ne savait pas s'habituer au climat, et qu'il y avait continuellement la fièvre... Et, s'il n'avait pas fait de progrès au collège, comment aurait-il pu devenir secrétaire de la commune? Il est, au contraire, très instruit et intelligent, et assez adroit pour entortiller une vingtaine de naïfs paysans comme François Houtman.
— Mais Lisa n'a pas d'afl'ection pour lui, murmura le patron.
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— Ta >iiii))lititi' iiif lait rire, ,la((|iit'>. (Ju'eii sais-lii? Ta n'es |»as dans son cci'ur?
— Coiimieiit, ranime, tu su|)|ti«ei"iis...?
— ^'esl-( Ile pas si aimable avec lui (|ue tout le monde le remarque? D'ailleurs, s'il n'en était pas tout à lait ainsi, sois traïuiuille, cela viendra; l'alTaire est en bonne voie... et, si François compte sur l'amour éternel de noire Lisa, je le plains, le pauvre beuét.
Maître Nop|)e poussa un soupir en se froltant le front. Ce qu'il venait d'entendre le déconcertait. Comment ? sa fille sérail infidèle à l'ardente 1 1 pure affection de toute sa vie? Elletrabirait le bmi François pour quebju'un que, trois mois plus tôt, elle ne connaissait pas encore?
— Jacques, mon ami, veux-tu (\ne je te donne un bon conseil pour débarrasser ton cerveau de tous ces soucis? demanda la femme avec une douceur câline. Ne lutte i)as plus loni,'temps contre une résolution que tu finiras |)ar prendre. Donne ton consentement, et tu n'as plus à t'en occuper; je terminerai l'alfaire comme il convient.
— Donner mon consentement au mariaife de notre fille avec le fils du secrétaire?. Non, femme, je ne le ferai pas, te dis-je, ni aujonrd'liui, ni demain, ni jamais ! Ali, tu crois pouvoir nu' faire céder, comme d'Iiabitude? Cette fois-ci cependant tu te trompes. Nous verrons si tu ajîiras éternellement avec moi comme avec un naïf imbécile!
— Un imbécile? Dieu veuille que lu n'aies pas d'autres défauts, entêté que lu es! s'écria la cabarelière les poin^rs sur les banchcs. Gomment? Tu espères; on laisse le clioix à ta fille de rester paysanne, ou d'être honorée et de vivre sans travailler, comme une dame... cl t(»i, homme sans cu'ur, tu condamnerais l(ui enfant à la m sère et à un esclavaffe éternel? Tu ne dois pas avoir un atome decu'ur... .Mais, sois-en sur, bon gré mal gré, tu consentiras. Rien ne presse cependant; réfléchis encore pendant (|uel<jnes jours... N'en parlons plu:> maintenant; j'entends venir notre Lisa.
— Pauvre enfant, elle chante ! dit le patron en soupirant. Si elb- savait ce (pi'oM trame contre son bonlienr !
— Maintenant silence, .la((|nt'^; plu> un mol dr celte alfaiir, la voila.
Une jeune fille d'une \ingtaine d'années, saine el fleurie c(»nime une rose, une faucille à la main et une botte de frcmn-nt sur la tête, t-nlr.i dans la maison.
Elle se dirigea vers la grange en murmurant un salut tran(|uille, y déposa son fardeau, et rentra dan> la chambre où elle se lais>a tomber de fatigue sur une rhai.se en disant :
— Ouelle ma^'nifiqne journée de printemps,
mann'Tc; tout pousse à vue d'ieil dans le> champs; les oiseaux sur les aibres chantent comme s'il y avait un prix à gagner... Mon père, j'ai rencontré François. Ses |)igeons bleus moirés ont des jeunes ; ils sont pour vous; il vous les app(M'lera dimanche.
Maître .\op|te fil un geste approbateur, mais ne (lit mol; sa femme aussi resta muette, «juoique Lisa les regardât Ions deux avec étonnement, comme pour demander le motif de cet étrange silence.
Celte situation devint difficile |)our tous.
— J'entends caipieler les poules, dit la patronne. Elles me font songer à ma besogne queje néglige. Lisa, tu sais que lu dois aller à la boutique avec un panier d'œufs. Je vais vider le nid, il y en aura encore une douzaine de plus.
En prononçant ces paroles elle (|nitta la chambre.
— Mais, mon père, demanda la jeune fille, (|ue s'esl-il passé ici, que vous avez tous les deux l'air si triste ?
— Uien, rien, mon enfant, répondit maître Noppe, la mère est un peu de mauvaise humeur aujourd'hui... Mais, liens, je veux décharger mon cœur! Dis-moi sincèrement, Lisa, que penses-tu de Théodore I*eeters?
— Que penserais-je de lui, mon père? C'est im garçon bon et gai el f|ui a beaucoup d'esprit.
Ces paroles semblèrent attrister maître Noppe.
— Oui, j'ai remar(|ué depuis queltjues temps ([ue lu es très aimable pour lui, grommela-t-il en hochant la tète. .\h, qui peut se fier au cœur inconstant d'une femme !
— .Mais (jue voulez-vous donc dire, mon père? Je suis polie et aimable avec Thécnlore Peeters comme avec tous nos clients; mais ce n'est pas dtî ma faute, si les autres garçons ont si peu à raconter tandis ((ue Théodore a toujours un mot spirituel à la bouche.
— As-tu, en elVet. de l'alfeclion |)our lui ?
— Il ne me déplaît pas, mon père.
liélas, tanière avait donc raison !... .le dois voir clair dans celle afl'aire; le doute me fait souffrir... Lisa, si on te proposait de te marier avec Théodore, que lerais-tu?
— Me marier avec Tln-oilore, moi? murmura la jeune fille à moitié souriante et à moitié efl'rayée. Ouelles sont ces idées, mon père? Ne suis-je pas promise à François depuis des années? Moi devenir la fiancée de Théodore? Non, non, si jamais je me marie, ce sera avec François Houtman et avec personne d'autre...
Maître Noppe sauta debout en |)onssant un cri de joie et prit les deux mains de >a filleen disant :
— Dieu parlé, ma fille; tu es brave et lu as le cœur honnête. N'écoute pa< ta mère, du moins
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pour cette alTaire-ci. Nous nous entendrons à nous deux, et nous nous aillerons pour lui résister.
— Ciel, ma mère s'est-elle mise dans la tète de me...
Mais ils entendirent dans la cour un cri étrange, comme le cri d'une personne qui appelle à son aide. Us avaient déjà l'ait ([uelques pas pour aller voir ce qui se passait, lorsque la porte de derrière s'ouvrit, et la mère Noppe entra; elle était si pâle et avait les yeux si égarés que son apparition fit reculer le père Noppe et sa fille avec un cri d'anxiété.
— Que s'est-il passé, femme? Une vache morte? demanda Jacques Noppe.
— Un miracle, un miracle! bégaya la femme sans pouvoii'dire plus.
— Un miracle? qu'est-ce que cela signifie?Parle, je t'en supplie! s'écria son mari.
— Ah, je suis plus morte (juevive! dit la patronne en soupirant et en montrant un œuf qu'elle tenait en main. Mon Dieu, que va-t-il encore nous arriver!... Je vais dans la remise pour vider le nid des poules; j'y prends cinq œufs et je les mets dans mon panier; j'en prends un sixième, auquel je sens quelque chose d'étrange qui m'étonne; je cours à la clarté pour voir ce que c'est. Qui ne tremblerait pas? C'était un œuf avec des lettres !
— ■ Oh, Christine, imprudente, pourquoi nous causer une peur si terrible? grommela le patron. Ne le comprends-tu pas? Un de nos chalands, qui veut s'amuser à nos dépens, a tracé les lettres sur l'œuf.
— Allons, ma mère, n'est-ce que cela qui vous effraie? dit en riant la jeune fille.
— Mais taisez-vous donc; laissez-moi parler. Les lettres ne sont pas écrites sur l'œuf par une main humaine. Elles ont poussé dans la coque et sont de la même matière. Il est bien certain que la poule a pondu l'œuf tel qu'il est.
— Et qu'ya-t-il sur l'œuf, Christine? Une plaisanterie, assurément?
— Oui, si je savais lire seulement. Tiens, Jacques, vois toi-même.
Elle tendit l'œuf à son mari, et celui-ci, après l'avoir retourné et regardé dans tous les sens avec un étonnement croissant, le tint tranquille sous ses yeux, comme s'il essayait de déchilfrer la signification des lettres.
Tout d'un coup il devint plus p;\le qu'un cadavre, poussa un cri de désespoir et se laissa tomber en tremblant sur une chaise, tandis que son regard immobile restait fixé sur l'œuf miraculeux.
— Hélas, hélas, ce pauvre François! dit-il en soupirant. Que c'est malheureux pour lui! Mais que peut Thouime contre la volonté de Dieu?
La mère Noppe se tenait tremblante à côté de
son mari et le regardait les yeux grands ouverts; elle semblait ne plus avoir le courage de lui demander une explication, qu'elle se figurait devoir être effrayante.
— Mais, mon pèi'e, balbutia Lisa également émue, qu'est-ce qu'il y a sur cet œuf? François malheureux? Laissez-moi voir que je lise.
Maître Noppe lui mit l'œuf dins la main sans dire mot. A peine y eui-elle jeté les yeux qu'elle poussa un cri de douleur ou de frayeur et elle recula en chancelant vers sa chaise, comme si elle allait s'évanouir. Elle employa le reste de ses forces à mettre précipitamment l'œuf sur la table; sinon il serait certainement tombé par terre et se serait cassé.
La femme s'élança avec un grand bruit vers sa fille et la prit dans ses bras; la jeune fille versa d'abondantes larmes dans son sein et sang'ota violemment. Puis ses plaintes devinrent plus distinctes.
— Oh, ce pauvre François! dit-eile en soupirant, il en mourra! Et moi i|ui l'aimais tant, je dois l'abandonner maintenant à son triste sort, sans consolation et sans espoir, hélas, hélas !
— .Mon enfant, mon entant, il n'y a rien à y faire, dit maître Noppe, un tant soit peu revenu à lui. A quoi nous sert-il de pleurer et de se plaindre? Nous devons nous soumettre humblement à l'ordre de Dieu.
— Mais dites-moi donc ce qu'il y a de si terrible sur l'œuf? demanda la patronne.
— • Donne-le moi, Christine, je te le dirai. Et, lorsqu'elle lui eut remis l'œuf en main, il lut mot à mot à voix basse :
— Lisa... doit se marier... arec Théodore, c'est la volonté de Dieu.
La jeune fille poussa de nouveaux cris et de nouvelles plaintes, tandis que sur la figure de la fem ne rayonnait, au contraire, un sourire de joyeuse admiration.
L'œuf fui encore une fois regardé et examiné avec une anxieuse attention par tous, et en outre par Lisa, avec une certaine défiance. En elTet, les lettres n'étaient pas écrites sur l'œuf. Elles étaient de la même matière et aussi blanches (|ue tonte la coque; on les aurait à peine remarquées si elles n'avaient pas été en relief sur la surface de la coque.
Tous eurent l'entière conviction que l'œuf avait été pondu dans le nitlpar une poule tel qu'il était, et personne ne doutait ((ue Dieu lui-même — pour des raisons qu'ils n'osaient pas approfondir — leur manisfesfait sa vidonié eu faveur de Théodore Peeters d'une manière si mystérieuse.
La femme Noppe n'en n'était [tas triste; au contraire, elle se réjouissait intérieurement et trium-