‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 73 sur 225 · I I- Mil; \<;! i,i;i · texte numérisé non relu

I I- Mil; \<;! i,i;i

I>li:iit (le son mari, qui ndcslait maintenant hiiniiMne que ce serait coninieltre un |>é(lu', voire même un crime, (jue de ne pas sesounieltrc liumlilement et sans murn)nrer à la décision de Dieu.

tl'étail cjjalement la conviction de l.isa;quoi- (|n'elie liil |iroroiidfmeiil aflli};»''»'; il était impos- >ible (|ue la pensée de résister à l'ordre lonnel ilu ciel entrât dans son es|)ril; et le pauvre François lloulman était donc condamné d'une manière bien décisive, sans (|iie le caharelier ni sa lilli' se senti>8ent assez téméraires p;)ur le plaindre plus loui^temps.

En ce moment un voilurier s'arrêta devant la porte, et nalurellement on lui montra l'anil' miraculeux. Celui-ci, également effrayé, fit un sijjne de croix, et émit aussi l'idée qu'ils ne pouvaient laiie autrement (|ue de salislaire sans retarti au désir du Seij,meur, qui leur était révélé si clairement par cet iruf.

A |>eine le voiturier fut-il un peu remis de son élonnemenl, qu'il vida st»n verre, (juilta le cabaret et conduisit en toute hâte ses chevaux à Lichtaert, bien décidé à répandre la terrible nouvelle dans tout le village.

11 va de soi qu'une foule de gens accoururent au Vi'iiu tacheté, pour voir l'oeuf miraculeux.

L'apiès-midi et assez tard dans la soirée, le cabaret fourmilla de villat:eois et de paysans (|ui, la frayeur peinte sur la ligure, et avec des témoignages de resi)ect évidents, |)renaient l'œuf en main et s'entretenaient de cet événement incompréhensible.

Entre temps les réilexions anxieuses excitèrent leur soif, et le patron ne put soi tir un instant de sa cave, vu qu'il avait assez d'ouvrage à tirer sans cesse de la bière.

La femme Noppc était seule pour causer avec les clients, et elle avait déjà raconté plus de cent l'ois comment elle était allée à la remise pour vider le nid des poules, qu'elle y avait trouvé l'œuf et de quelle frayeur inexplicable ils avaient tous été frappés, (|uand son mari y avait lu la révélation de la volonté de l)ieu.

Usa ne disait pas grand'cho.«)e. Klb' aurait bien voulu [dcnrcr! mais (juebjue triste (picilc! fut, elle sentait que c'était pour elle un devoir inexorable de se soumettre sans murmurer à i'arrét du ciel.

Il ne vint à l'idée d'aucnn des nombreux visiteurs de mettre en doute la réalité de la révélation; quelques jeunes gens hardis, étant encore dans la rue, s'étaient bien moqué de l'allaire et étaient entrée dans le cabaret en riant, mais lorsqu'ils eurent l'œuf sous les yeux et qu'iU durent re(()nnaltre qu'aucune main humaine ne pouvait avoir formé ces lettres, ils restèrent tous muets de surprise et de resjtect.

François iloutman vint au commencement de la soirée. Il n'avait pas eu connaissance plus tôt de Il nouvelle. Le pauvre garçon était très naif et très pieux; aussi lorsqu'il eut vu l'ceuf et (|u'il y eut lu sa propre condamnation, les larmes étaient tomi)éesde ses yeux et il était parti le <'œur brisé, enlièremenl convaincu, comme Lisa, qu'il ne leur restait qu'A se soumettre à leur irislc; destinée.

Ce ne lut (|ue la nuit ({ni mil lin à l'aflluence du monde.

La cabaretière comptait avec une double joie les pièces de monnaie (jui étaient amoncelées dans le tiroir du comiitoir... Ce jour-la ils avaient reçu plus (|u'autremeiit en six semaines, et ils pouvaient croire (|ue le lendemain et le surlemlemaiii cela se passerait de la menu; manière.

— Oh, cet (l'uf béni! sécria la mère No|ipe. Conservons-le avec reconnaissance et sollicitude; car s'il tombait et s'il se cassait, tout espoir de bénilice ultérieur sérail perdu.

Elle prit l'œuf de la petite tasse dans lequel il se trouvait et le porta respectueusement à ses lèvres. Elle remarqua (jue les paysans, en le prenant des centaines de fois en mains, l'avaient sali; du moins les lettres semblaient ressortir sur la co(jue grisâtre comme autant de lignes noires. Elle le lava avec du savon et du genièvre, l'essuya avec un linge propre et le remit dans la petite tasse, sur un peu de coton, pour le laisser reposer mollement.

La personne la plus intéressée dans cette all'aire n'avait pas paru ce jour-là au V<'(tu tnvhctf ; mais personne n'en fut étonné, parce que Théodore Peeter.> avait été chargé par son père d'aller à Anvers, chez son oncle.

Le lendemain, pendant (|ue le !'<?«« tacheté élMi de nouveau rempli de visiteurs, Théodore entra dans le cabaret, en demandant ironiquement et d'un air incrédule si ce n'était pas une plaisanterie, ce qu'on lui avait raconté.

Mais, a|très avoir regardé et examiné attentivement l'ieiif miraculeux, il fui frap|)é de slnpéfaclion m)n moins (|ne les antres, et il re^ta pendant longtemps absorbé dans de muettes réilexions.

(Juoique ci't événement inexplicabh; remplit les plu?» cliersdé>irs de son C(i;ur, il paraissait ellrayé et il murmurait des paroles attestant qu'il lui était dillicile d'en croire ses propres yeux. Pas plus que les autres il n'osait contester qu<î Idîuf ne fut une manifestation de la volonté de l)icu.

Il se conduisit cette fois-ci de la manière la plus discrète envers Lisa. 11 voyait les larmes brdler dans ses yeux et comprit probablement toute la |ir(dimileur de son amerlumi;. (juoi i|u il en soit, comme si un senliment de générosité le retenait, il ne montra |»as un(! grande joie, res-

L'dlUr MlilACULKllX.

pccla la tristesse de la jeune fille, et, au bout d'une demi-heure, quitta le cabaret, prétextant (jue sou père l'attendait à la maison communale pour Y terminer dos écritures urgentes.

L'ainuence du monde dura encore (juebjues jours; mais alors le nombre des curieux commença à diminuer, de telle façon qu'au i)oui d'une couple de semaines, l'on eut presque oublié l'œuf, et que le Veau tacheté ne fut plus fréquenté que par sa clientèle ordinaire.

Entre temps la mère iNoppe s'occupait attentivement de hâter le mariage de sa fille, et on avait déjà commandé la robe de noce.

La jeune fille était toujours triste; aussi maître Jacques était-il continuellement de mauvaise humeur; mais aucun des deux n'osait cependant penser qu'il y eût encore le moindre espoir d'échapper à l'union redoutée.

Le matin, on avait entendu battre le tambour à Lichtaert et les paysans du hameau de la rue du Moulin attendaient, avec une certaine joie, les hommes qu'ils auraient probablement à loger.

Les volontaires du général Niellon, qui parcouraient alors les villages de la Campine, n'étaient pas à proprement parler des soldats, comme on l'entend en temps ordinaire. Lorsque la Révolution éclata, tous avaient abandonné leur position ou leur besogne pour prendre les*armes et combattre pour la délivrance de la patrie. On comptait parmi eux des fils de famille, des étudiants, des artisans, des paysans, et sans doute bien aussi quelques mauvais sujets, rebut des villes; mais le plus grand nombre appartenait à la bourgeoisie moyenne, et leur conduite, leur langage et leurs mœurs ne différaient pas sensiblement de celles des paisibles habitants de la Campine.

Ces bonnes gens considéraient donc les volontaires comme étant, dans la plupart des cas, d'une position sociale plus élevée que la leur. En outre, si on considérait qu'en général, le clergé des villages adhérait à la révolution et louait les volontaires comme les défenseurs de la Patrie et de la Foi, on comprendra facilement pourijuoi les habitants de la Campine se montraient prêts à recevoir les patriotes, ou plutôt les Belges, comme ils les appelaient, non seulement avec amitié, mais avec déférence.

Peu de temps après que les roulements de tambours s'étaient fait entendre à Lichtaert, deux de ces volontaires quittèrent le village et prirent un chemin de traverse vers Thielen.

Ils étaient très singulièrement accoutrés; car,

quoique portant le fusil sur l'épaule, le sabre au côté et le sac au dos, ils n'avaient pas, à vrai dire, ré(|uipement militaire. Sur la tête, ils portaient un bonnet à poils en peau de lapin teinte en brun, garnie d'une cocarde tiicolore; ils étaient vêtus d'une blouse bleue et avaient la taille serrée par une ceinture de cuir noir. Le plus âgé portait de hautes bottes et un pantalon de velours à côtes; le plus jeune, des souliers légers et un pantalon d'étoffe d'été.

On pouvait remarquer, aux galons d'or qui brillaient sur leurs blouses bleues, qu'ils étaient plus que de simples soldats; l'un en avait deux au bas de chaque manche; l'autre n'en avait qu'un audessus de coude. Au premier coup d'œil le connaisseur pouvait discerner que c'étaient deux sousofficiers : un sergent-major et un fourrier.

La lèvre supérieure du fourrier était à peine ombiagée d'un léger duvet; la joie brillait dans ses yeux, et il essaya souvent d'attirer l'attention de son camarade, — qui portait des moustaches noires el était plus âgé que lui de cinq ou six ans — sur la beauté du paysage. Il vantail en outre la belle journée printanière, l'air frais de la Campine et les odeurs balsamiques qu'exhalaient les lointaines sapinières.

Mais le sergent-major n'avait pas d'oreilles pour de pareils objets. De temps à autre il murmurait ironiquement :

— Des enfantillages! Remplissez-vous le ventre avec ça. J'ai grand'faim. Le secrétaire a dit que nous étions logés, chez de braves gens, qui ont les moyens de bien nous traiter, nous verrons. Si la nourriture est telle qu'il convient, nous serons des amis : sinon je mets tout sens dessus dessous, là-bas!

— Vous plaisantez, major, répliqua son jeune compagnon. Qui pourrait maltraiter les gens ici? Ils sont doux et bons comme leurs gâteaux.

— Une bonne omelette au lard vaut mieux cependant... et ils nous la donneront, dès noire arrivée, aussi vrai que j'existe, ou leurs épaules feront connaissance avec mon sabre!

— Bah, vous n'êtes pas capable de faire du mal à un chien.

— Mais comment pouvez-vous le savoir? Il n'y a que trois semaines que je suis arrivé dans votre compagnie?

— Vous voulez paraître ce que vous n'êtes pas, major. Vous vous faites passer parfois pour un homme tout à fait insensible; vous raillez continuellement et vous voulez me faire croire que vous êtes indifférent h tout ce qui n'est pas matériel. Eh bien, vous ne pouvez pas me tromper; volie cœur est généreux et bon au fond, et soit qu'un chagrin caché...

1/(1 U F MIKACl LEIJX.

— In tlia.u'riii taclif? reprit le ser;,'»'nl-iii;ij()r, re^^ardaiil son (•nni|»aj;n(in lixenient dans li'S yeux.

.Mais il $e retnil aussitôt à rire.

— Allons, allons, fourrier, ^roniniela-l-il. Pas de bêtises : je suis eiiraijé de laitn et j'ai lenvie de n^ordre.

-- Kncore t|iielt|iies minutes; cela vaut bien la peine... Tenez, voilà un ealiarel; le patron e>là la porte; nous lui demanderons où imus devons nous rendre.

Ils s'arrèt»'rent devant le \C(ut tiiclirtr et montrèrent leur billet de loiitMiienl i\ maître Noppe.

— La veuve lloulman, mes ami>? dit-il. Allez toujours tout droit, jusqu'à la petite maison (|ue vous voyez là-bas; prenez alors le cbemin de traverse, à },'auclie, à environ trois porli es de llèclie. C'est là que demeure la venvc llonlmati... .le vous prierais bien de lui souhaiter le bonjour de ma part; mais, malheureusement, j'ai des raison |»our ne pas le laire.

— On lions a dit cependant (|ue c'étaienl de braves j;ens, lit remarqnei- le louirier.

— De braves jjens? On ne peut pas en trouver de meilleurs dans le monde entier.

Lus sous-ofiiciers le remercièrent, se mirent en roule en to'He bâte, et arrivtMenl, en elVel, peu de temps après, a la ferme indiiiut'-e, à la p(trte de inquelle se tenait uni' femme d'un ài;e mnr (|ni, avec un doux et aimable sourire, semblait attendre leur arrivée.

— Est-ce ici chez la veuve lloulman? demanda le ser};enl-major.

— Oui, oui, mes amis, entrez. 11 fait assez chaud, n'est-ce pas? Vous avez l'air fatigué; voulez-vous que je vous aide à retirer votre sac?

— Thérèse, Thérèse, cria-t-elle en se retournant, laisse là ton ouvrage. Voici nos Helgfs!

Une jeune (ille à la ligure souriante acc(mrut et se mit, comme sa mère, à débarrasser les soldats de leur sac et de leur ceinlur(»n.

Le fourrier surtout fut tourbe de la douce amitié de la jeune paysarme, et cela Ini (il viaimi-nl (b; la peine de voir qu'tdie était si dcpbnMidi'mcnl dclipurée par la [M-lile vérole. Un si bon co'iir sous une si vilaine ligure, c'était grand domrnag*-, en effet!

— .\li ça, [latroMUf, groiiimehi le xr-rgi'iil-m.ijor; je vous remercie beaucoup de voire obligeance; mais je crève de faim. Je voudrais manger... tout de suite et autre chose que du pain!

— J'y pense déjà, réprindit la vcnve. Vous vous êtes sans doute mis en route a la pointe du jour, et il est encore loin de midi, n'est-ce pas? Un peu de pa irnce, je vais mtlire la poêle au feu. Du lard avec des ceufs, est-ce bien?

— Bien? s'écria le sergent-major, bien, bonne

femme! si nous étions vos (ils vous ne nous accueilleriez pas d'une manière [dus aimable. l'iiis-je vous embrasser? Je penserai que je suis dans les bras de ma mère.

— Faites toujours, dit la vieille en riant.

Kt réellement, le sergent-major l'embrassa, non |)our rire mais sérieusement et avec une émotion vraie.

Quebjiies instants ajirès, \o feu de fascines (lamboyail sons la poêle et la chambre était remplie d'une odeur i|ni faisait remuer les lèvres du sergent-major, coinine s'il était déjà assis à celte table appétissante.

Kntre temps, la jeune (ille avait ramassé leur sac et leur giberne, et les avait invités à la suivre dans la cliambre ({ui leur était deslinéi*.

C'était sons le toit; car, coinnuî c'est habituellement le cas chez les [laysans, la maison n'avait pas d'élage; mais la chambre élait si spacieuse, et tout, même les petits rideaux aux fenêtres du grenier, y était arra igé avec tant d'ordre et de propreté, (|ne les soldats durent reconnaître qu'ils étaient logés d'une manière exqnistî.

Appelés par la mère, ils descendirent el prirent immédiatement place à la table, sur laquelle, à côté de rapjiélissaiile onieleiie, deux pintes de bière et nn gâteau bien cuit — c'est à-dire un pain blanc de fine farine de seigle — leur souriait.

Tout en miiiiniiranl des remerciements, les botes enchantés mangèrent ju<(pi'à ce qu'ils eussent assouvi leur laim. Kn réalite cela ne dura pas longlein|)s.

l'uis le sergent-major demanda :

— Petite mère, vous êtes veuve, d'après ce que nous avons vu sur notre billet, Deineurez-V(ms seule ici ave<' votre bonne (ille?

— J'ai encore un (ils, répondit-elle, mais il est à llerenihals, avec un veau que nous avons vendu. Il sera revenu pour le diner.

Les soldais causèrent encore un instant très familièrement av(!c ces gens bo-^pilalieis, et le sergent-major, f|ni d'abord semblait d'Iinineur rogu", n'était |ias le moins aimable. Il les convaini|uit bieiilôt <|ue c(da lui ferait de la peine d'enijiêclier la veuve et sa fille de faire leur travail. Kn dehors du soin de leur nourriture, elles devaient agir comme si elles n'avaient absidument personne à loger. Kn outre, il rappela à son camarade qu'ils devaient être au village a onze heures pour s'assurer si tous les hommes élaient convenablement logés et pour pn-ndre les ordres du capitaine; ils s'en iraient donc maintenant el revieiulraienl vers midi : Lichiaert n'éiait pas loin, et ils avaient le temps

La veuve les accompagna pendant une (in luan- I taille (le pas et b-nr montra nn senlier, (jiii traver-

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