‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 74 sur 225 · L'ŒUF MIRACULEUX · texte numérisé non relu

L'ŒUF MIRACULEUX

sait les champs et raccourcissait encore leur chemin de quelques minutes.

— Maintenant, que Dieu vous conduise, camarades, dit la vieille femme. A midi.

— Oui, jusqu'à midi, petite mère. Nous ne vous ferons pas attendre, répondirent les sousofficiers...

Lorsque, à l'heure dite, ils revinrent du villai^e, ils trouvèrent François, le fils de la veuve, à la maison. 11 vint à leur rencontre, leur serra la main et leur souhaita cordialement la bienvenue ; cependant les soldats furent bien vite surpris de 1h voir si disposé au silence. Il répondait bien avec affabilité à tout ce qu'ils disaient ou demandaient, mais d'une manière très brève, et il n'était pas rare qu'il s'absorbât tellement dans ses pensées, qu'il semblait plongé dans un rêve. 11 était cependant bien bâti et avait les membres solides, et n'eût été sa figure, qui était quelque peu pâle, on aurait pu le prendre pour un modèle de force corporelle et de santé.

Le diner fut bien vite terminé. Alors François leur souhaita le bonjour jusqu'au soir; car, maintenant, il devait aller travailler aux champs, avec le cheval.

Quelques jours se passèrent ainsi.

Le sergent-major passait la majeure partie de la journée au village, soit pour son service soit aux cabarets, avec ses amis, tandis que le jeune fourrier, au contraire, passait tout ses moments disponibles à la ferme et dans les environs, se [iromenait dans les champs, dans les bruyères, ou dans les sapinières. En même temps il pouvait causer plus facilement et plus librement, vu que, étant Anversois; il parlait le même idiome que ses hôtes. Le sergent-major, au contraire, était de la Flandre occidentale, et quoique son langage se rapprochât plus du hollandais pur que d'un dialecte llamand, on ne le comprenait pas toujours bien quand il parlait un peu vite.

Il en résulta naturellement que le fourrier, plus que son camarade, devint familier avec la veuve et ses enfants.

Il eut bientôt soupçon qu'une douleur secrète pesait sur le cœur de ces gens; et, sans doute, François était l'objet ou la cause de ce chagrin; car le fourrier avait remarqué plus d'une fois comment la mère et la sœur regardaient avec pitié le jeune homme rêveur, lorsqu'il était assis silencieusement sous le manteau de la cheminée ou lorsque, la tête penchée, il quittait la maison pour se rendre à son travail.

Entre temps le sergent-major semblait tellement attiré par le village qu'il oubliait parfois de revenir à son logement pour dîner. Un autre sousofficier avait dit au fourrier que les beaux yeux

d'une fille de cabaret, près du marché, en étaient la cause.

Revenant à la maison d'un service matinal avec son camarade, le fourrier saisit l'occasion pour le questionner à ce sujet et, à son tour, pour se moquer de cette faiblesse supposée.

D'abord le sergent-major répondit avec son indifférence habituelle ; cependant les railleries prolongées de son compagnon l'impatientèrent petit à petit et il dit avec un certain sérieux dans la voix :

— Fourrier, vos plaisanteries me font de la peine. Cela vous étonne? Mon insensibilité est feinte, croyez-vous? Eh bien, vous ne vous trompez pas : je porte un douloureux souvenir dans le cœur, une blessure qui saigne facilement. Une fois dans ma vie j'ai aimé une femme, je l'aime encore; sans le moindre espoir, cependant. Ce qui me pousse à fuir la solitude et à rechercher les sociétés bruyantes, à railler, et, si c'était possible, à me rendre tout à fait insensible, c'est le désir de pouvoir l'oublier... Efforts inutiles! Même en ce moment, pendant que je vous parle, elle est devant mes yeux. Ne croyez donc pas les sornettes du sergent Boutin : mon cœur est fermé pour tonte autre affection. Si vous voulez me montrer que vous êtes un bon garçon et un camarade dévoué, comme je le pense, soyez joyeux, riez et moquez vous de moi... mais, pas de cette seule chose, du chagrin secret qui me ronge le cœur, pas de cela . . . Un jour viendra probablement où je vous dirai qui je suis et ce qui m'est arrivé. Jusque-là, pas un mot de cela, je vous en prie.

Le fourrier comprit que c'était sérieux. Pour respecter le désir de son camarade, il se mit à parler de François Houtman et à causer de la mélancolie visible de celui-ci et, depuis lors, ne prononça plus une parole qui pût faire songer le sergent-major à la plaie de son cœur.

Une après -dînée, le fourrier, se promenant dans les chemins solitaires derrière la ferme, vit, non sans surprise, François Houtman, le fils de la veuve, les mains devant les yeux, assis sur un arbre abattu au bord du chemin.

Il tira le jeune paysan de sa rêverie en lui souhaitant le bonjour. François leva la tête : des larmes brillaient dans ses yeux, et c'est sur le ton du plus profond abattement qu'il murmura un silencieux salut, puis baissa le regard vers la terre, comme s'il était honteux.

— Vous avez du chagrin, n'est-ce pas. François? dit le fourrier. Je l'ai remarqué, dès le premier jour de notre arrivée dans votre maison. Qu'est-ce qui vous décourage ainsi?

Il n'obtint pas de réponse.

— Allons, racontez-le moi. Vous ne le croirez

i;«KUF MIRACULEUX.

peul-rire pas, mais loulc la journée je pense à vous. Votre aballem'Mit visible m'inspiie de la compassion ; je voudrais vous consoler.

— Me consoler? lit le jeune homme en soupirant. Ah, c'est impossible : je suis condamné à un éternel désespoir.

Le fourrier s'assit sur l'arbre à côté de lui.

— Trançois, dit-il, je soupçonne bien ce qui vous lait souiVrir si amèrement. Voire mère et votre sœur sont en bonne santé, les affaires ne vont pas mal à la i'enne. Si vous avez ailleurs une donlonieuse blessure, ce ne peul-êlre qu'au ciriir. .Me trompé-je?

— Hélas, si je pouvais monrii! dit François d'un ton plaintil.

— .Mais vous avec tort, camarade. Nous sommes jeunes aussi et nous en savons aussi quelipie chose. Le C(enr des jeunes (illes est variable comme le temps. Si votre amie vous a lait mauvais accueil hier, demain elle viendra à votre rencontre en riant. Cela monte et redescend ainsi, comme l'eau dans THscant... Et, en attendant, nous nous torturons inutilement. In garçon comme vous, avec une ligure distinguée, actif, solide et bien loin d'être pauvre, (jnelle jeune lille des environs n'accepterait pas sa main avec joie et avec fierté? Allons, allons, du courage; ce nuage disparaîtra, et alors le ciel redeviendra serein pour vous.

— Jamais, plus jamais! murmura le jeune homme.

— Vous a-t-elle donc repoussé décidément?

— Non, elle m'aime de toutes les forces de son à Mie.

— llo, lio, François, vous avez peut-être jeté votre regard trop haut. ..et les parents refu.sent?...

— Non, pas les parents.

— Mais rpielle est donc cette affaire incompréhensible? Allons, dites-le moi. Soyez certain que, si réellement je ne puis rien pour vous consoler, confier voire chagrin à un ami adoucit Ifnijours notre douleur.

— Cela se peut dans d'autres cas peut-être. I*our moi, tout est inutile... Néanmoins pour vous satisfaire, vous qui, sans que je le mérite, me témoigne/ tant d'intérêt, je veux vous e\pli<|uer ce qui iloit faire innn malheur éternel... N'avez-vons pas encore été au Vftiii Tdrlu'li'- /

— Non. une (ois seulement j'ai causé devant la porte avec le cabaretier, je crois.

— Kh bien, maître Noppe a une fille, qui s'appelle Li>a, une jeune fille gaie, douce et hnmicte. Dés nutre jeunesse nous étions «les amis inséparables, et destinés par nos parents à devenir mari et femme. Plus tard nous nous aimions <le plus en plus. Kniin le mr)menl était arrivé de nous unir par le mariage. Nous connaissions déjà la

petite métairie (pie nous allions prendre à ferme; ma mère s'occupait d'acheter en secret l'un ou l'autre ustensile de ménage, et elle cherchait d'avance un bon domesti(|ue pour me remplacer dans le travail des champs. Tout allait à souhait. Lisa était heureuse comme si le ciel nous souriait... Soudain il vient un jeune homme de la ville. — Théodore, le lils de notre secrétaire c(unmunal, — qui prit petit à petit l'iialiitude d'aller presque tou.« les jours au Vfnu Tacheté.... et bientôt la mère Noppe se mit à dire (|ue sa fille était encore trop jeune pour se marier et que nous devions ajourner le mariage.

— .Me, aie, je com|)ieiids : les vers se mettent dans votre fromage! murmura le fourrier. Lisa a pris goût pour Théodore...

— Non, non, ne le soupçonne/ pas! supplia le jeune paysan, les mains levées. D'autres ont eu également cette idée; mais je sais que son cœur pur et innocent m'est resté fidèle. Elle est aussi malheureuse que moi.

— Ah, je saisis : la mère veut faire épouser Lisa par le fils du secrétaire ?

— Hélas, non, pas la mère !

— Mais qui donc ?

— Celui devant qui le inonde entier se prosterne : Dieu lui-même.

— Eh! que dites-vous là? s'écria le fourrier stupéfait. Je ne vous comprends pas. Dieu veut que Lisa épouse Théodore ? François, François, je commence prestjue à douter de la solidité de votre cervelle. Vous n'êtes pas assez naif pour ajouter foi à de pareils enfantillages. Je suspecte la mère .Nop[)e; vous vous êtes laissi- duper, mon garçon.

— l*uissiez-vous dire vrai! mais non, un arrêt formel {\\^\\ haut m'a irrévocablement condamné au chagrin et au désespoir... et Lisa, la pauvre Lisa doit, aussi bien que moi, aussi bien que nos parents, couiber la tête sous la volonté de Dieu.

— Mais j'en ai le vertige; c'est à vous rendre fou, grommela le fourrier. Oui vous a dit qu'(ui s'occupe ainsi particulièrement de votre mariage dans le ciel? Théodore, on la mère Noppe? M<m garçon, on vous en a fait accroire !

— Oui, je sais bien, répondit François avec résignation. (|ue les soldats ont peu de foi, comme les gens de la ville; mais ne jugez pas à l'étourdie. Dès que je vous aurai dit comment Dieu nous révéla sa volonté, vous ne douterez plus. Ecoulez seulement.

El le jeune paysan lui raconta avec tous les détails comment la mère Noppe avait trouvé l'd'uf dans le poulailler et quelle inscription il portait.

l'n long éclat de rire reienlil dans les champs, tandis ipie François, blessé p| effrayé d'une inrré-

I/(J':UK MlUACULKliX.

dulité aussi outrée, reculait ^et regardait le fourrier d'un air désa|)|)robateur,

— Mais, naïf benêt, s'écria celui-ci, ne voyezvous pas qu'on vous a dupé? Un farceur, — Théodore probablement, — a écrit ces paroles terribles sur Tœuf.

— Taisez-vous, taisez-vous, balbutia François, vous vous trompez : les paroles n'étaient pas écrites.

— Elles étaient peintes?

— Non, aucune main humaine ne les a faites.

— Ah ça, comment les lettres se trouvaientelles donc sur l'œuf?

— Elles étaient incrustées dans l'œuf. Il n'y avait pas de dilTérence entre la matière de la coque et celle des lettres. Si elles n'avaient pas été en relief, on ne les aurait peut-être pas lemarquées.

Comme si tout à coup une ferme conviction était entrée dans l'esprit du fourrier, il ne répondit même plus, lorsque François lui demanda s'il doutait encore de la véracité de la révélation. Mais bientôt il releva la tête et dit avec un sourire misérieux et mi-ironique sur les lèvres :

— Je ne sais, François ; mais l'idée m'est venue que je vous rendrai peut-être le bonheur.

» Ce Théodore, quel homme est-ce ? parlez, je vous en prie.

— Théodore est le fils du secrétaire communal. Je ne puis en dire ni beaucoup de bien ni beaucoup de mal.

— Est-il instruit?

— Je crois qu'oui : il a habité Anvers, pour apprendre la profession de pharmacien...

— Assez, assez, nous y sommes ! s'écria joyeusement le fourrier. C'est lui, le trompeur, qui a fabriqué l'œuf et qui l'a déposé dans le nid. Ah, ah, maintenant les cartes vont changer ! Vous épouserez Lisa. En doutez-vous? J'irai prouver aux gens du Veaa Tacheté que Théodore s'est moqué d'eux et n'a pas rougi d'employer le nom de Dieu pour les tromper. Les parents de Lisa, entièrement convaincus qu'on leur a joué une odieuse farce, ne repousseront-ils pas le fourbe et ne s'estimeront-ils pas heureux de vous donner leur fille en mariage?

Le fourrier avait parlé tellement vite et avec une animation si joyeuse, que François le regardait avec une stupéfaction anxieuse. Bien qu'une légère hésitation ébranlât sa croyance, son cœur méliant restait encore fermé au moindre espoir.

— Votre incrédulité me fait de la peine, reprit le fourrier avec la même exaltation. Je la ferai cesser. Écoutez. Il y a quelques années, j'allais encore à l'école chez un certain professeur, — il se nommait M. Show. Celui-ci, après les heures de classe, nous amusait avec toute sorte de petits

tours de physicjuc, et un de ceux-ci consistait dans la fabrication crdjuls comme celui que Théodore a déposé dans le poulailler du Veau Tacliett-. Savez-vous comment cela se fait? On prend un (puf sur lequel l'on écrit ou dessine tout ce que l'on veut avec de la graisse ou plutôt avec du vernis. Puis on met l'œuf pendant une couple d'heures, plus ou moins, dans du fort vinaigre ou dans un autre acide. L'acide dissout en partie la matière calcaire partout où elle n'est pas couverte de graisse, et c'est ainsi que les lettres se trouvent enfin en relief sur la coque. On lave l'œuf avec de l'esprit de vin, pour enlever la graisse ou le vernis, et personne, s'il n'est au courant du secret, ne peut deviner que l'œuf a été préparé ainsi, par un moyen artificiel. Comprenez-vous maintenant, François? Je fabriquerai un de ces œufs et je le montrerai aux parents de Lisa.

— Ah, ils ne vous croiront pas ! dit le jeune paysan en soupirant.

— Ils ne me croiront pas?... Tenez, je n'y songeais pas; vous avez peut-être raison. Oui, l'aflaire doit être annoncée autrement... J'ai trouvé... La poule pondra encore des œufs, des œufs qui accuseront Théodore de trahison et d'impiété. Ah, ah, je ne serais pas étonné si le finaud volait à la porte du Veau Tacheté avec armes et bagages... Dites-moi, François, y a-t-il un pharmacien dans le village ?

— Non, répondit François, mais notre vétérinaire, près de l'église, vend aussi des médicaments et des drogues.

— Cela suffit. Je vais à la boutique, heureusement le temps ne me fait pas défaut. En passant, j'irai boire un verre de bière au Veau Tacheté, et je tâcherai de voir l'œuf.

— Cela ne vous coûtera pas beaucoup de peine. Dites que vous en avez entendu parler, on vous le montrera tout de suite ; mais ne vous en moquez pas, la cabaretière ne vous le pardonnerait jamais.

— Il n'y a pas de danger, François; je feindrai sérieusement de croire à l'atîaire ; cependant, sous l'un ou l'autre prétexte, j'irai à la cour pour découvrir le poulailler et pour m'assurer des moyens de m'en approcher... Vous, François, n'en dites rien à qui que ce soit, pas même à votre mère ; autrement je manque mon but... Pourquoi souriez-vous amèrement et secouez-vous la télé, n'avez-vous donc pas confiance dans mes paroles? Allons, soyez gai. Voici ma main: je vous donne ma parole que Lisa deviendra votre femme, ou il devrait y avoir d'autres empêchements que l'ordre supposé de Dieu... Promenez-vous, ce soir, vers la brune, dans le chemin derrière la haie de votre maison ; je viendrai vous y trouver et je vous dirai où en sont les affaires. Si j'ai encore besoin de

iio

l/dilf MIRACULEUX.

i|uel(|ues ron<ei|iiionnMils, vous int> les donniMez. Sili'iice en alti-iulaiit. Allons, au revoir, l'iifaiit Kàlé ilu sort.

En pri»iionçaiil cos mots, le foun-icr pril eu fouranl le chemin de travers»' et se dirigea vers le villa;;e.

Trois jours après l'entretien du fourrier avec François Iloutruan, les deux soiis-oldciers entraient au Vi'dit 7V/r//('/<' et demandaient «liacinMin verre de liii're. 11 était encore de Ijoiim- lieiirc, car, d'après ce (|u'ils disaient, ils venaient de l'appel du matin.

Maître Noppe était seul dans son labiiret, et, avant qu'on le lui deiuaiulùt, il annonça (|ue sa (ille était allée au villaj^e clierclier du licurie frais pour le notaire.

La femme était à la maison cepemlant ; car on rentendail |iarler aux vaches dans l'éfahle.

Après avoir éclian^^'' (luelques paroles avec maître Jacciues sur le temps et sur la perspe( tive de la moisson prochaine, l(;s soldats denjandèrent un jeu de caries. Ils voulaient, di-aient i's, achever la petite partie interrompue hier, parce (piil était trop tard.

Ou leur apporta h- Ji'U de cartes cl ils se mirent à jouer en apparence avec beaucoup d'attention, mais ils étaient très disiraits, au contraire, et ils re.:: ardaient vers la porte de derrière dès (ju'ils entendaient le moindre bruit dans la cour. Le sergent-major était au courant, sans doute, car il souriait et clignait de l'œil par moments avec tant d'imprudence, (pie son jeune camarade lui souffla dans l'ortille d'un ton de reproche.

— Cessez, soyez sérieux, ou vous allez nous trahir.

Le cabaietier, qui jusqu'alors s'était occupé derrière son comptoir à rincer les vers et à remplir les bouteilles, vint se mettre derrière le fourrier et regarda jouer silencieusement, [)eiidant quelques instant». A la fin il ne put SM|)|)orter plus longtemps de voir commettre des fautes telles que celles qu'il voyait commettre ici, et dil gravement et avec éner;;ie comment un véritable atnateur ayant ravant-main aurait joué. Si le fourrier avait été si pitoyablement battu, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même : car si, lui, Jac(|ues Nop[(c, avait eu les caries en mains, le serj<entmajor n'aurait certainement pas fait trois levées. 11 était prél à le lui prouver si le fourrier consentait à le laisser jouer avec les mêmes caries contre le sergenl-niajor.

t)n y consentit, il prit les caries et se mit à jouer avec autant de passion que si sa bonne re-

nommée et sa fortune eussent été l'enjeu de cette parli '.

.Mais à peine enl-il, le C(eur hatlanl de lierté, ramassé les deux |)reniiers plis, (|u'un cri singulier le (il tressauter. Il laissa tond)er les cartes sur la table, se leva en sursaut et s'écria ellVayé :

I — Ciel, ([u'esl-il arrivé? Cette leinme me fera

I mourir!

En effet, la mère Noppe avait ouvert violemment la |)orte de derrière en pous»ant un cri

I d'effroi, et se trouvait là mainlt-nanl au milieu de

I la chambre, pâle et émue, avt-c un (eiif à la main.

— Je le craignais! lit-cHe d'un ton |)laintif. I Jacques, Jacques, c'est ta faute ! Le mariage de I notre fille ne pouvait pas aller si vile. Maintenant

Dieu est fâché contre nous. Vois, un nouvel (trdre ! Les s()us-of(i( iers se regardèrent en souriant

malicieusement, mais le fourrier mil le doigt sur I les lèvres |)our commander le silence à son cama- [ rade.

— Te voilà comme si tu avais re^u un coup de j marteau! s'écria la mère Noppe avec emportement. Cela t'apprendra, impie incrédule, liens,

I |)rends r(euf et lis. Qui sait les choses terribles

I qui s'y trouvent, cette fois-ci !

j Jacques prit l'œuf en tremblant et le regarda un instant; mais il leleva la tête et fixa sur sa femme un regaril incertain, couiine un hoinine

! qui ne peut en croire ses propres yeux.

— Eh bien, e.s-lu devenu muet ? Dis, qu'y a-lil sur l'd'uf? cria la cabarelière avec une furieuse impatience.

— Il y a.., il y a sur l'teur, (lue Lisa doit épouser François lloulman.

— François lloutman, ô ciel ! Ce n'est pas possible : tu as mal lu.

— Non, Christine, c'est bien ainsi. Tiens, c'est écrit clairement : Lisa doit se wariei avec François, ccsl 1(1 roloulv (If Pieu... Tenez, mes amis, lisez-le vous-mêmes et dites si je me trompe.

Le sergent-major pril l'œuf,

— Votre mari a raison, afiirma-l-il, ça y esl : Lisfi (li)it SI' marior (iDcr Fraurois, ccst la volonté de Dirit.

La foudre eût éclaté sur la léie de la femme Noppe, (pr(dle n'aurait pas |)u élr.; plus terrifiée ni troublé ', Elle se frappa le front et se mit l'esprit à la torture pour trouver le mol de l'énigme, l'explication d'un événement aussi incompréhensible. Que Dieu eut changé d'idée, elle n'osait le croire, et cependant l'œuf était identiquement le u)éme que l'autre! Ciel, que .se pissail-il? Etaient-ils le jouet de la malice du mauvais esprit?

Dans sa perplivité, elle ItMiail les yeux fixés à terre et semblait interroger les carreaux du parquet. Aussi muet et aussi ému qu'elle, maître

[/(i;ri< MIRACULEUX.

Noppe regardait aufour de lui dans la chainhro, nomme s'il craignait de voir apparaître le diable en personne.

Le fourrier eut pilié de leur pénible situation; il s'avança vers la mère Noi)pe et dil :

— l'alroiine, revenez à vous et soyez tranquille. Dans loule celle affaire d'œufs, un mauvais drôle sans cœur vous a trompés, et n'a pas craint d'abuser de voire dévotion bien connue pour vous rendre, vous et votre fdle, viclimes de sa vile cupidité.

Elle regarda toute étonnée le jeune soldat qui parlait si sérieusement et avec tant de certitude; mais elle secoua la tète avec incrédulité.

— Vous croyez que c'est moi qui veux vous tromper, femme? Vous croyez j)lulôl ce que disent les œufs? Eb bien, voyez, moi aussi, j'ai un œuf qui sait parler; c'est justement comme les autres. Regardez-le bien. Que votre mari lise ce (ju'il y a écrit dessus; il y trouvera l'explicalion de la terrible énigme.

Maître Jacques prit l'œuf que le fourrier avait tiré de sa pocbe, et lut avec la plus grande stupéfaction :

— Théodore s'est moqué de cous.

— 0 mon Dieu, que veul dire ceci ? s'écria la mère Noppe qui sentait briller un rayon de lumière dans son esprit.

— Ce que cela signifie ? Cela veut dire que Théodore, — pour obtenir immédiatement la main de votre fdle, et en même temps pour élouffer dans son cœur son amour pour François Houtman, — a commis une abominable impiété. C'est lui qui a écrit les lettres sur l'œuf et qui l'a déposé dans le poulailler.

— Et ce second œuf alors? Il n'aura cependant pas... Quelle idée ! Le pécheur repentant a. voulu réparer sa mauvaise action.

— Non patronne, ce second œuf, c'est moi qui l'ai préparé et qui l'ai déposé dans le nid hier au soir, dans l'unique intention de vous convaincre de la fourberie de Théodore et de déjouer le piège qu'il vous avait teridu.

— Vous, vous avez arrangé cet œuf? balbutia la femme.

— Oui, moi; et des centaines de personnes de la ville savent faire de pareils œufs aussi bien que Théodore. C'est un jeu d'enfant pour ceux qui connaissent le stratagème. Dès que j'eus appris que le fds du secrétaire avait habité chez un jiharmacien, il ne me resta plus de doute. Lui seul avait intérêt à la fraude et lui seul probablement dans tout le village savait comment on fait ces œufs.

— Ah, ah, c'est pour cela que depuis lors le trompeur fait une figure si hypocrite ! s'écria maître Noppe avec colère.

11 déclara (pi'il était complètement convaimu que le fourrier ne disait que la pure vérité; mais la femme ne se laissa pas convaincre si facilement, quoique sa foi dans le miracle fût déjà profondément ébranlée.

Les deux soldats firent valoir tant de raisons évidentes; le fourrier lui expliqua si clairement comment on fabriquait ces œufs, qu'elle se rendit enfin, et elle répandit sa colère longtemps contenue en toule sorte d'injures contre le fils du secrétaire, chose dans laquelle elle fut amplement aidée par son mari, qui ne parlait de rien moins que de lui casser les reins.

Pendant qu'ils étaient encore toujours en train de donner carrière à leur indignation, ils entendirent tout cà coup derrière eux une voix douce et aimable qui ilisait :

— Bonjour, maître Jacques, bonjour, patronne Noppe. A-t-on bien dormi cette nuit?

Théodore Peelers avait passé la tèle par laporte d'entrée :

— Attends, je vais le donner un bonjour, vilain fourbe, lâche coquin ! cria le patron, eji jetant sa veste et en relevant les manches de sa chemise.

Mais le major et le fourrier s'élancèrent et le retinrent énergiijuement.

— Pourquoi êtes-vous fâchés contre moi? Que s'est-il passé ? balbutia le jeune homme avec stupéfaction.

— Ce qui s'est passé, perfide cajoleur? cria la femme, les poings levés vers lui. Ah ! on t'apprendra à venir déposer des œufs dans notre poulailler ! Comment, méchant impie, lu oses abuser du saint nom du Seigneur pour nous tromper, et te moquer de nous. Va-t'en, fuis, méchant athée, ou le patron te fait un malheur !

— Hors de ma maison, hors de ma maison, ou je te casse le cou ! hurla Jacques Noppe, en luttant contre les soldats pour leur échapper. Ah, fourhe, tu dois épouser Lisa ! pars loin de mes yeux, et si jamais tu dépasses le seuil...

Mais, Théodore, qui se sentait coupable et qui n'avait pas l'intention de se faire assommer par le cabarelier furieux, sortit à reculons de la maison et courut en toute hâte vers le village.

On ne parvenait pas à calmer le cabaretier. Pour donner cours à sa fureur, il avait déjà, de ses fortes mains, mis une chaise en pièces et brisé deux pintes. Seuls les repniches de sa femme le calmèrent enfin. Néanmoins il grommelait encore du bourgmestre, du tribunal, de la prison, et il ne lui semblait pas impossible de faire expier à Théodore sa perfidie sur l'échafaud.

Sa femme cependant n'était pas aussi vindicative. D'après elle, il valait mieux abondonaer le fils du secrétaire aux remords de sa conscience, que

L'(KLF MIRACULEUX.

de soulever un nouveau scandale pai- une pareille poursuite.

— (la ne peul rester ainsi cependant, répliipial-il. Nous devons l'aire (jnelipie cliose pour le punir de son odieux attentat.

— C'est très simple, lit roniar(juci' le seri^entinajor. Vous vous êtes trouvé en danger de rendre votre (ille et ee bon Franvois lioutinan inalheureuv pour la vie. Réparez tout de suite votre erreur et laites le honlieur des eidants. Théodore sera assez puni ainsi, et les mauvaises lani,Mies, s'il y en a, n'auront pas le temps de Jaser beaucoup.

— Le major a raison, murmura la femme.

— CertaiinMuenl il a raison : il parle comme un livre l s'écria le patron.

— .\insi vous consentez à leur mariage ?

— Il le faut bien.

— Pennettez-voua, patronne, que nous allions annoncer la bonne nouvelle à François Houlman et à sa mère, demanda le fourrier.

— Avec beaucoup de plaisir. Mais ne vois-je |ias venir notre Lisa là-bas ? Oui, c'est elle.

— Femme, laisse-moi courir à sa rencontre et le lui (lire ! demanda le patron d'un ton su|»- |)liant.

— Non, c'est moi qui ai contrecarré son mariage avec François : c'est de ma bouche (ju'elie doit apprendre la nouvelle.

— C'est vrai, Christine, tu as raison.

A peine la jeune fdle fut-elle entrée dans la chambre (pie la mère Noj)j»e prit ses deux mains et lui dit :

— Mon enfant, ma chère enfant, ne vois-tu pas dans mes yeux que je veux le lendre heureuse? Tu en doutes? Eh bien, In peux hî marier avec François.

— Ciel ! est-ce vrai? balbutia Lisa.

— Oui, oui, nous y consentons ! s'écria joyeusement le cabaretier. La noce le plus t(jt possible. Nous danserons Jus(|u'à ce que la maison croule. Il y a diantremenl longtemps (]ue j'ai fait rm)n dernier entrechat; mais, pour cet heureux jour, je graisserai encore une fois mes vieilles jambes.

La jeune fille pleurant d'une heureuse émotion était tond)é(' dans les bras de sa mère, et elle l'embrassait et la bénissait si tendrement et si souvent, que la vieilje femme sentit aussi couler des larmes le long de ses pmes.

Klle embrassa aussi son pèi'e.

i'ui> tout à coup elle demanda :

[ — François le sait-il ? Non? 0, ciel, il souffre encore de son terrible désespoir? Mon père, laissezmoi courir à la terme pour annoncer la joyeuse nouvelle à lui, à sa mère, à sa sœur ! Pourvu (pi'ils ne s'évanouissent pas de bonlienr.. .

— Viens, mon enlaiit,je t'accompagne, dit la femme.

— Moi aussi ! cria le patron.

— Quoi ? tu oserais laisser le cabaiet seul ! Reste à la maison, toi.

La mère et la (ille s'élancèrent hors de la maison et, suivies de loin par les deux soldats, elles couinrent aussi vile (|u'elles pouvaient dans le clh'inin de traverse.

En s'approchaiilde la ferme, le sergent-major et le fourrier entendirent à rintérienr des cris d'allégiesse et un mélange d'éclats de voix joyeuses... Et, comme si la nature et les animaux mêmes voulaient participer au bonheur de deux âmes naïves el pures, le soleil printanier dora de son éclat généreux le toit de la demeure naguère si triste, les vaches mugirent dans i'étable,les poules caquetèrent sur le fumier, le coq chanta sur le chenil, les oiseaux gazouillèrent dans les arbres.

Quand les sous-olïiciers entrèrent dans la maison, Ions vinrent à leur rencontre avec de bruyants témoignages de reconnaissance et leur serrèrent les mains, et l'heureux b'rançois, les yeux remplis de larmes, serra le fourrier sur son cœur.

A partir (h; ce jour, ils virent réunir pièce par pièce les objets indispensables à l'insiallation d'un jeune ménage; mais ils ne purent, hélas! assister à la noce; car l'ordre arriva fort mal à propos (|u'ils devaient partir avec leur coni|)agiiie pour Turnhoul, pour y recevoir leur équipement complet de soldats. Cet c(|uiquement devait être en drap vert avec passepoils ronges et la troupe du général Mellon allait consliluer dorénavant le -)m. régiment des chasseurs à pied.

Ce triste jour, François Houlman et sa sœur, Lisa Noppe et sa mère allèrent avec les sous-olTiciers à Lirhtaeil, pour donner un peu de conduite à leurs sauveurs, à leurs bienfaiteurs, comme ils les appelaient.

El, lors(|ue le tambour avait déjà commencé à battre et que la troupe avait dé'jà fait un bout de chemin, le sergent major et le fourritr, en tournant la télé, purent encore voir briller des larmes dans les yeux des bons amis i|u'ils ne reverraient peut-être plus jamais.

FIN l)C I. 1» IK ««l»A<.( l-f.l

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