‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 76 sur 225 · iG · texte numérisé non relu

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LES IlOUHGEOIS HE li.MU.INGEN.

étaient grises et .salos. i.a |ilii|iail des feii(''tre> étaient closes par des volets de bois, et les trottoirs étaient tapissés d'un ga/on vert et dru (jui s'étendait jus(|u'au niilicit de la rue conirne une épaisse pelouse. A peine y apereevail-on de temps en temps un passant, il y faisait tran(|uille rt sol'taire comme si tout le mondi* y dormait pendant la journét'. On n'entendait (|n(> le linlement et la sonnerie des cloches, (|ui s'élevaient à certaines heures de tous les coins de la ville. Excepté le (|iiarlier des rahriqnes, qu'on avait coutume de nommer le (juarlier des pauvres, tons les autres étaient également calmes et solitaires. — Aussi Darlinpeii avait la réputation d'être une ville d'une richesse excessive et d'un excessif ennui.

Les raisons en sont assez singulières pour qu'on les explique. A Darlingen, les gens aisés étaient alors partagés en deux classes, animées l'une contre l'autre d'une grande jalousie, et qui se haïssaient et se méprisaient réciproquement. La première classe se composait des habitants des grandes maisons fermées. Ou()ii|ne issus de parents qui avaient commencé leur fortune dans le commerce des grains, des écorces de chêne, des engrais, des huiles, dans la brasserie ou dans la tannerie, ils se croyaient inliniment au-dessus des autres par cela seul (|u'ils avaient acquis leur forlune par héritage, (lomme il n'y avait pas de noblesse à I);irlingen, ils croyaient devoir être considérés comme l'aiistocratie légitime. Pourtant ils n'avaient fait aucun effort pour acquérir les qualités de la noblesse, et ils n'en avaient pas accepté les devoirs; ils se figuraient c|u'il suffisait d'avoir hérité d une grande lorlune, même sans avoir la moindre valeur morale, pour se croire d'une natttre supérieure et d'une caste privilégiée, et pour avoir le droit de regarder tout le monde du haut de leur or.::iieil. I Is |)assaient loule l(Mir vie à accr(Mlre leurs richesses, (|uoii|ue bien peu d'entre eux voulussent ou osassent en engager une partie dans le commerce. Leurs biens consistaient en fermes et en terres. Chercher les moyens d'en augmenter sans cesse les revenus, et d'eu dépenser le nmins possible, telle était leur unique occupation.

Ils avaient généralement peu d'enfaul-, e( faisaient tous leurs elTorls pour les déiourer du mariage, afin d'éviter que le patrimoine de la famille fut trojt morcelé. Un de leurs enfants se mariail-il, par lia>ard, celle union était rarement fondée sur l'inrlination réciproque des jeunes gens; elle était projetée et convenue entre les parents après un examen approfondi de leur fortune respective, et sans rpi'ils se fussent demandé si les (iancés se conuaisaaicnl, s'aimai'-nl ou se délestaient. On aurait peine à se figurer la vie qui résultait sou-

vent de ces unions mal assorties; car l'orgueil des familles couvrait d'un voile impénétrable les mésir)telligences el les guerres intestines, (|ui restaient secrètes pour tout le momie.

Ces faux nobles, possesseurs d'une fortune héréditaire, — divisés même entre eux |)ar le mépris et la haine, en raison de leur fortune relative, — se nommaient 1rs rieu.r riclifs, par opposition à l'autre catégorie désignée par le sobriquet iroin(|ue de noureaux riches.

Ceux qu'on nommait nouveaux riches étaient des gens (jui comineM(;aient alors comme avaient commencé les parents des vieux riches, en cherchant dans le commerce et l'industrie le moyen de faire fortune. Les fabriiiues près de la station du chemin de fer appartenaient à ces bourgeois industrieux; un grand nombre de ceux-ci possédaient des capitaux beaucoup plus considérables que les vieux riches; mais il suffisait qu'ils eussent acquis leur bien par leur propre activité et leur propre travail pour (ju'ils fussent considérés par les rentiers héréditaires comme des gens d'une classe inférieure. D'ailleurs, l'incertitude même de ces capitaux, (|ui étaient engagés dans le commerce el l'industrie, faisait mépriser leurs possesseurs paj' les |»ropriélaires de Uarlingen, pour lesquels l'immobilité morale et matérielle semblait être un litre de supéiiorilé.

Ces nouveaux riches, qui travaillaient el se fatiguaient du malin au soir, et i|ui gagnaient ainsi beaucoup d'argen*, auraient bien voulu, à la fin de leur journée, trouver que!(|ues distractions et quelque amusement. Souvent les jeunes g'-ns de celte classe avaient essayé d'organiser des soirées de danse, de musique ou d'autres parties de plaisir. Ils y avaient même été aidés par (pielques fils de rentiers, el, en réunissant leurs ressources, ils avaient aciieli' un be.m j.irdin, consiriiit de graiuls bàliments. et organisé une hdnnutnc complète. Mais b; mauvais vouloir des vieilles familles lit échouer tous leurs efforts; et, comme ils n'étaient pas assez noiiibreux par eux-mêmes pour former une société suffisanle, l'harmonie s'est dissoule, el le beau jardin d'agrément est envahi par les ronces et les mauvaises herbes.

Les vieux riches de Darlingen refusaient défaire parlie de Icmte société et s'abstenaient »le paraîlr»aux réunions avec leur famille, de peur qu'une liaison ne se formai entre leurs fils ou leurs (illes el les«Mifants des nouveaux riches, et qu'il ne s'ensuivit des mariages qu'ils considéraient comme humiliants pour leur maison. D'autre part, comme les vieux riches, soit par économie, soit parce qu'ils n'étaient pas unis entre eux, recevaient très rarement, comme les imuveaux riches se voyaient réduits à aller chercher des divertissements k

LES BOIKGEOIS DE DAUEINGEN.

Bruxelles, Darlingen était une ville sans société, sans ainusemenis, et mcnie sans le moindre développement inlellectuel.

En l'année 1815, il y avait dans la rue Sainl- Jean, à Darliniien, une très grande maison, qui a été incorporée depuis dans une sucrerie nouvellement établie. Elle était habitée à cetle époque par un vieux riclic du nom de Boniface Romys. La large façade de celte demeure, qui n'avait peutêtre pas été repeinte ni ne'toyée depuis dix ans, les fenêtres closes, l'herbe qui poussaii devant la porte, tout lui donnait une physionomie froide et iriste.

Par une des premières journées d'été de cetle année 1845, une vieille dame, seule et silencieuse, était assise dans une vaste chambre au premier éiage de cette maison. Elle tricotait; sa toilette, presque enlièrenient noire, était si simple et si éloignée de tout luxe, qu'elle accusait l'économie, sinon la négligence. Un ennui prolongé et une douleur muette jetaient leur ombre sur son visage, où se lisaient, d'ailleurs, une grande bonté de cœur et un profond abatlemenl. Quoique ses joues fussent couvertes de rides et que sa chevelure commençât à grisonner, celle dame devait avoir été, dans sa jeunesse, une très belle personne, car les traits de son visage étaient fins et réguliers, et portaient encore les traces d'une beauté fanée. La chambre où elle se trouvait était tendue d'un papier vert foncé, dont les grandes fleurs étaient effacées çà et là par l'âge et par l'humidité des inurs. Sur les chaises, lourdes et vermdulues, on voyait encore les restes d'une ancienne dorure; le velours d'Ulrecht qui les recouvrait n'avait plus de couleur reconnaissable. Sur la cheminée, entre deux grands vases de porcelaine peinte, on voyait une pendule de cuivre, massive et laide de forme, mais très ancienne. Deux ou trois tableaux sans aucune valeur artistique étaient suspendus à la muraille; la table et la commode étaient en bois de chêne.

Toute cette cliambre témoignait haulement que le bon goût n'avait point présidé à son ameublement, et que ses habitants n'avaient eu qu'un seul but, celui de s'entourer, au meilleur marché possible, d'objets ayant un air d'aiiliquilé.

Les stores épais de la fenêtre étant presque entièrement baissés, le jour entrait difficilenient dans cetle pièce, et tout concourait à en faire un sombre et triste séjour.

La vieille dame continua longtemps à tricoter, sans autre mouvement (]ue celui de ses doigts qui remuaient los aiguilles. Une fois seulement, elle avait promené lentement son regard autour de la pièce, comme un prisonnier qui mesure son cachot, avec la certitude ([fil n'i n sortira plus

jamais. Mais cet examen machinal parut n'avoir éveillé en elle aucune idée, car son visage ne trahit point d'émotion. La cliairdtre était si muette, la maison et la rue si tranquilles, qu'on ont entendu trotter une souris.

Enfin l'escalier craqua sous les pas d'une personne qui montait; au bout d'un instant, la porte s'ouvrit; une jeune femme entra, se dirigea vers la fenêtre et s'assit près d'une table chargée en partie d'objets d'habillement destinés à des enfants, et assurément à des enfants pauvres, car ils étaient tout petits et d'étoffe grossière. Elle prit une petite veste de drap et se mit à coudre. Elle souriait d'un air singulier, et secouait la tète en signe de désapprobation, comme si elle répondait à une de ses pensées.

Elle pouvait avoir à peu près vingt-huit ans. Elle était hante de taille, et plutôt maigre que grasse. Si ses joues n'avaient pas été complètement décolorées, elle eût pu passer pour belle aux yeux de certains hommes ; mais un teint mat et terne avait remplacé sur son visage la fraîcheur de la jeunesse, et le sourire aigre qui relevait les coins de sa bouche donnait à sa physionomie quelque chose de dur et de revêche. Elle portait, comme l'autre femme, des vêtements de couleur sombre; mais la simplicité, qui paraissait naturelle chez la vieille dame, était chez la seconde une preuve évidente de recherche ou de mauvais goût.

— Comment va le petit Jean du cordonnier, Thérèse? demanda la vieille dame.

— Pauvre agneau, il est encore bien malade! répondit la demoiselle d'une voix pleine de compassion ; il en revient néanmoins. J'ai promis de lui taire de beaux habits bien chauds pour l'hiver.

— Il est content, sans doute?

— L'espoir et la joie le guérissent, ma mère. Je regrette de devoir employer des étolfes si grossières; j'aurais voulu faire des vêtements un peu plus jolis pour rendre l'enfant plus heureux; mais papa s'y est opposé. Il a raison d'être si économe de son argent, mais du moins il pourrait bien se montrer un peu plus généreux pour de pauvres enfants innocents.

Il y eut un long silence. Les deux femmes travaillaient. La jeune fille était retombée dans ses réflexions; un sourire moqueur errait sur ses lèvres, et elle paraissait rire intérieurement de quelqu'un ou de quelque chose.

La vieille dame la considéra un instant, puis elle demanda :

— Tu ris tout bas, Thérèse? De (|uoi ris-tu donc ainsi?

— Où va le monde aujourd'hui. Dieu seul le ' sait, répondit la demoiselle. Vous connaissez bien

LES nOLIlGEOlS \)K DAIILINCEN.

la lille (le VÉléphaiit couroiim^, ma mère? la plus jeune, c«'llt' qui a une épaule iiaute?

— Oui, je connais Pliilonièiie; mais c'est une lilIc l)ien laite (|ui n'a pas une ('■|)aule haute.

— Cerlainement, ma mère, elle bourre se-; robes d'ouate pour le (lissimulcr.

— Lui est-il arrive (juelciue chose?

— Cela va trop loin, .le me suis mise un instant à la porte de la rue pendant (pie la servante recevait la viande du boucher, et j'ai vu passer IMiilomène avec un chAle voyant, <|ui n'a certainement pas coûté moins de trois cents francs, avec des plumes sur son chapeau, avec des ududs et des rubans à ses babils, comme une poupée à l'étalage d'une boutique à la foiic Ab ! ah ! j'en ai ri; mais n'est-ce pas une véritable honte? une fille de cabaret!

— La lille d'un hôtel, Thérèse. Les gens de l'Éléphant couronné possèdent une assez jolie fortune, et ils ont les moyens de bien babiller leurs enfants.

— Mais une pareille toilette convient-elle à de petits bourgeois qui, en fin de compte, ne sont que les domestiques des gens qui vont et qui viennent'.'

— C'est leur affaire, Thérèse. Pourquoi nous mêler de cela?

— Oui, vous, maman, s'écria la demoiselle avec une impatience mêlée de dé|)it, vous resteriez indifférente lors même que le monde entier courrait cà sa perte. N'est- il pas du devoir des gens vorlueuv de blâmer et de combattre le mal? Et, si les [)ersonnes riches ferment les yeux et approuvent tout, le peuple et la bourgeoisie ne seront-ils pas abandonnés. san< guide ni ctmseil, à l'immoralité, au luxe, à lorgueil?

La mère haussa légèrement les épaules et répli(|ua :

— Tu pourrais bien avoir une apparence de raison en général, mon enfant; mais que cette innocente Philomène mérite une criti(|ue si sévère, c'est ce que je ne crois pas.

— Songez donc, <'ela va épouser un commis voyageur!

— Notre servante a oui dire hier (pi'il est commerçant.

— Commerçant? Oui, les gens de yKléjihaul rniironnr répandent le bruit (|n il est intéressé dans une maison de commerce d'Anvers; mais c'est un pauvre diable, et son père un barbier. Certes, les parents de Philomène ne permettraient |ias que leur fille se marie avec un homme si commun, s'il n'y avait potir cela des raisons majt-nres. (ie sont des choses abominables auxquelles ou ne peut penser sans indignation.

— Je t'en prie, Thérèse, ne dis pris de ces choses-là, reprit la vieille dame ave<- un accent

de prière. Si tes soupçons n'étaient pas fondés!

— Ils ne sont, hélas! (jue trop fondés, répli(|ua la demoiselle. Madame Kwas, (|ui passe sa vie à surprendre les secrets des familles, afin de pouvoir les divulguera la ronde, l'a dit à Joséphine, la modiste. Kl celle-ci le raconte à tout le monde; vaguement, il est vrai, car elle travaille pour les gens de VEléphant couronné, mais assez clairement toutefois pour être comprise. La modiste a pourtant plus de raisons (jue qui que ce soit pour taire des choses semblables...

— Allons, Thérèse, laissons chacun porter son lot et expier ses fautes. Parlons d'autre chose, mon enfant.

— Je vous trouve de moins en moins compréhensible, ma mère, s'écria la demoiselle d'un air mécontent. De quoi pourrait-on donc s'occuper ici, de quoi parlerait-on, sinon de ce qui se passe en ville? Ne peut-on pas dire la vérité, et ne doiton pas blâmer le mal? 11 n'y a pas moyen de causer avec vous, ma mère; vous critiquez mes moindres paroles. C'est trop pour vous que j'ouvre la bouche. Taisons-nous donc... et continuez à vous plaindre (|u'il fait triste et ennuyeux ici, dès (|ue ma steur Hermine, votre enfant gâtée, est hors de la maison !

La vieille dame se remit à tricoter; la demoiselle baissa la tète sur sa broderie avec une expression d'impatience et de colère.

Un long silence régna de nouveau dans la chambre. Puis la mère demanda :

— Thérèse, la servante a-t-elle tout mis en ordre dans la chambre à coucher d'Hermine? Elle reviendra bien certainement demain de Schaerbeek.

— Je crois que oui, répondit la demoiselle; ce n'est pas mon affaire. Hermine va encore débarquer avec toute une charge de pots de pommade et de flacons d'odeurs, avec de nouveaux chapeaux, des malles pleines de robes, des rubans, des livres, des musi(|ues, et mille autres fanfreluches frivoles. \ ^\\w\ sert d'arranger sa chambre, puisqu'elle la transformera immédiatement en un magasin plein de désordre? L'oncle Jean qui, soit dit entre nous, n'a guère l'intelligence de ce qui convient à une jeune fille, aura rendu ma sœur plus vaine qu'elle ne l'était déjà. Dieu sait combien d'argent il aura encore gaspillé pour surcharger Hermine de radeaux inutiles! Sa fortune m'appartient pourtant aussi bien qu'à ma sœur; car nous devons hériter de lui l'une comme l'autre. Ce qu'il dépense pour Hermine m'est injustement ravi.

— Thérèse, mon entant, comment peux-tu être si jabuise! dit la vieille dame avec un accent de reproche. Depuis six semaines, tu n'as pas vu ta sœur. Ne devrais-lu pas être joyeuse de son retour?

LES BOURGEOIS DE DARLLNGEN

Les deux Icinmes tiavailluicnt. (Page 3.)

— Joyeuse? ricana Thérèse. Eh! oui, parce qu'elle va mettre la maison sens dessus dessous, mécontenter les voisins par ses cris, ses chants, et faire du bruit du matin au soir! parce, que, à la honte de la famille, elle va encore aller à l'église et se promener par les rues, vêtue comme une de ces Bruxelloises évaporées! Jl est bien agréable pour nous, qui faisons tout pour échapper à la médisance, de passer par toutes les langues de la ville, à cause de la conduite légère de ma sœur. Que ne pouvez-vous entendre, ma mère, tout ce que l'on dit d'elle, et comme ses allures et ses façons frivoles sont blâmées de tout le monde !

— Hélas! comment est-il possible que vous parliez ainsi de votre sœur! dit la vieille dame avec un douloureux étonnement. Hermine, la bonne, la joyeuse Hermine! Mais elle est aimée de tous ceux qui la connaissent ou l'approchent seulement; partout où elle paraît régnent l'amitié,

le plaisir et la joie. Qui serait assez méchant pour dire du mal d'elle, qui est naïve et pure comme une colombe?

— Vous devriez entendre avec quelle indignation quelques-unes de nos connaissances, entre autres madame Kwas, parlent de la toilelte extravagante de ma sœur Hermine!

Un frémissement soudain agita le corps de la vieille dame, et un fugitif éclair brilla dans ses yeux fatigués. Elle maîtrisa cependant son émotion, et dit d'un ton calme et grave :

— Madame Kwas? Ah! il est possible qu'à Darlingen un ange du Seigneur lui-même n'échapperait pas à la médisance des gens; mais, Thérèse, crois-tu que la vipère, lorsqu'elle crache tout son venin sur les lis, puisse ternir l'éclat de la (leur sans tache?

— Bah ! ces comparaisons ambitieuses ne sont pas des raisons, ma mère, répondit la demoiselle

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LES BOIRGEOIS DE DARLINCEN.

avpc un K'j^er sourire île moquerie. I.a i|ut'stiun n'est pas de savoir si ma sœur l'ait ou pense du mal : ce (|u'on doit chercher à éviter, c'est de donner au monde des suji'ls de hlàme ou de criti(|ue ; sous ce rapport, la contliiile de ma sœur est très condamnable.

— .Mais, ïh»''rèse, aie au moins un peu d'indul- 1,'ence pour celte pauvre Hermine; elle est encore une enfant.

— Une lille de dix-sept ans, une enfant / Il y a lon^'temps qu'on tâche de lui inspirer, même par la force, le sentiment des convenances, et de lui faire comprendre ce ([u'elle doit à la bonne renommre de notre famille. Si ma sœur est devenue si mondaine et si évaporée, c'est mon oncle Jean (|ui en est la cause, .\nssi J'enga- },'erai mon père à ne plus la laisser aller si lonj;temps à Schaerheek l'année prochaine. Schaerheek est trnp prés de Mruxelles, et elle ne peut y trouver (|ue de n)auvais exemples. Si vous, ma mère, vous êtes assez aveu|,'le pour oublier votre devtiir, c'est moi qui veillerai sui' la réputation de ma SM'ur et sur le nom île notre famille.

La vieille dame poussa un soui)ir et parut elfravée; après un moment de silence, elle répondit:"

— Quoi! Hermine ne pourrait |)!us aller chez mon bon frère? Il est son parent, Thérèse; elle a été élevée dans sa maison jus(|u'à l'Age de quatorze ans. .Nous sommes convenus avec lui qu'Hermine irait tous les ans passer six semaines chez lui, à Schaerheek. Il l'aime comme sa propre enfant ; pendant dix mois, il attend avec impatience le jour de son arrivée... Kt tu vnudrais le priver d'une chose qu'il considère comme Sun |)lus grand bonheur? Va sa tante, ma pauvre sœur Marie, voudrais-tu lui faire ce chagrin? Ah ! je l'en prie, ne soit pas si cruelle pour ta sœur.

En achevant ces derniers mots, elle avait tendu les mains vers sa (ille avec une expression suppliante.

— Voire amour excessif pour Hermine vous égare, répondit Thérèse. S'il s'agissait de faire une clio-ii' qui nie fut désagréable, ma mère, vous ne vous «'n elfrayerifz pa» ainsi. .Mon pèr*', quia plus d'espril que nous, a dit également qu'Hermine n'irait plus à Srhiprheek.

— .\-lil dit cela? demanda la mèn*. 0 Thérèse, toi qui obtiens tout de ton père, ùle-lui celle idée de la léte.

In double coup de sonnette rés(mna dans In maison.

— Voilà mon père, dit la fille.

— Parleras-lu en faveur d'Hermine? .le t'en serai reconnaissante, mon enfant, supplia la vieille dame.

— Nous verrons, ré[)onilit Thérèse. Ola dépendra de la conduite de ma sieur et de voire indulgence pour sa légèreté.

On entendit, au rez-de-chaussée, une grosse voix gronder avec un accent de colère. Celte voix devait faire sur la vieille dame une puissante impression, car elle p;Mil et se mit à trembler. La porte de la chambre fut ouverte avec violence : un homme parut sur le seuil, et s'y arrêta un instant, en fixant sur les deux femmes un regard accusateur.

Hoiiiface llomys, le inaiire de la maison, élail un homme de haute taille, encore fort pour son âge, quoi(|ue ses cheveux, par leur blancheur de neige, indicas.sent (|u'il avait beaucoup travaillé durant sa vie. Sa ligure, pâle et mate, n'oll'iait rien de remarquable en ses traits, hormis des lèvres minces et do petits yeux gris qui semblaient lancer des étincelles. Il portait du linge très fin et très blanc, une grosse épingle en diamant sur la poitrine, et une bague en diamant à la main gauche. Le reste de son costume était assez négligé et mêmeassez malpropre; son chapeau était même devenu roux de vieillesse, et les bords en étaient visiblement gras.

.Après avoir jeté un coud d'ieil courroucé sur les deux femmes, il s'adressa à elles avec des gestes furieux.

— C'est à vous faire sortir de votre peau ! s'écria-t-il. (Jue faites-vous ici toute la journée? .laser et babiller, faire des habits pmir les enfants de gens qui boivent leurs journées dans les cabarets !...

— .\h ! ces pauvres petits 1 Kn (|Uoi est-ce leur faute? répondit la demoiselle avec une sorte d'indignation.

— Tais-toi... Tu ferais mieux d'aller voir à la cuisine comme on y gaspille notre argent d'une abominable façon. Je rentn; h la maison, fatigué, harassé à force de courir et de travailler... et je surprends la servante tenant en main une demi-livre de pain sur laquelle elle avait élendu un r|ii;irleroii de beurre. Klle pèle les pommes de terre, les pelures (tilt au moins un sou d'épaisseur.

La vieille dame voulut hasarder une explication, mais son mari lrap|)a du pied avec impaticiK e et s'écria :

— Taisez-vous, quand je veux parler ! (juoi ! du matin au soir je me casserai la tète et je me fatiguerai à chercher les moyens d'augmenter nos revenus; je m'épuiserai pour laisser après moi un bel héritage et pour élever ma famille aii-de-^sus des autres! et vous, par paresse cl |)ar négligence, vous laisserez tout dissiper, loul gaspiller dans la maison? Celle servante fainéante sortira d'ici, .le l'ai résolu depuis assez Ionglem|ts. Aujourd'liiii raôme, je lui donnerai son congé.

LES BOURGEOIS DE DAIUJNGEN

— Mais, noniface, objecta sa femme, celle pauvre Sophie nous seii lidclemenl depuis vingt ans. Elle (levieiil vieille et caducjue; elle ne trouvera plus un autre service.

— Que nous importe? grommela son mari irrité. Je l'ai louée pour faire son service comme il faut. Si elle n'en est plus capable, elle n'a qu'à gagner sa vie comme elle pourra.

— Non, Boniface, vous ne la renverrez pas, dit madame Romys d'un ton craintif.

— Je ne la renverrai pas? Vous y opposeriezvous, par hasard? Ah! c'est ce que je voudrais voir !

— Mon père a raison, observa Thérèse ; Sophie n'est pour ainsi dii'e plus bonne à rien; elle fait tout de travers, et, en outre, elle gâte ma sœur. Il est temps qu'elle déloge

— Eli bien, s'il le faut, faites selon votre volonté, Boniface, soupira la vieille dame.

El elle laissa tomber sa tète sur sa poitrine avec découragement.

Cette soumission parut calmer un peu son mari ; il se tourna vers sa fille, et lui dit :

— Va à la cuiî^iiie, Thérèse, et resles-y quelque temps. J'ai à causer avec ta mère de choses graves. Tu sauras également la chose tout à Iheure.

La demoiselle sortit de l'appartement.

Boniface Romys prit un siège et dit à sa femme :

— Asseyez- vous, Julie; je veux vous communiquer une chose importante; non pour connaître voire sentiment, ni pour vous demander conseil, car je prévois que, comme d'ordinaire, vous serez d'un tout autre avis que moi. C'est seulement parce que des choses semblables ne peuvent se faire à votre insu, ni même sans votre consentement. Vous n'avez guère l'intelligence de ce qui est nécessaire pour élever notre famille dans le monde — et, d'ailleurs, ma volonté fait loi ici.

La femme le regarda sans mot dire, avec une expression de souffrance.

— Voici l'affaire, reprit-il. Notre fortune peut s'élever à cinq cent mille francs environ, les propriétés ayant sensiblement augmenté de valeur. Ajoutez à cela que, quand l'oncle Jean et la tante Marie seront morts, notre famille s'enrichira encore de plus de deux cent cinquante mille francs de ce côté. J'avais pensé et espéré que nos deux enfants ne se marieraient pas. Exi ce cas, notre fortune n'eût point été divisée; et, si nous avions le bonheur de survivre à votre frère et à votre sœur, nous nous fussions trouvés, dans nos vieux jours, à la tête d'environ huit cent mille francs. Il y a peu de gens àDarlingen qui pourraient alors se croire au-dessus des Romys. Tel fut longtemps mon espoir et mon but. J'étais sûr de notre Thérèse, c'est

une tille d'esprit qui comprend parfaitement les vœux de la famille. Elle ne se mariera jamais. Elle hait le mariage, et le momie ne lui plaît pas.

— Cela paraît ainsi ; mais, au fond, peut-être en est-il autrement, murmura la vieille dame.

— Bail! vous ne savez pas ce que vous dites, Julie. Notre Tliérèse a-t-elle jamais manilesté quelque penchant pour le mariage? Mais, pour ce qui concerne Hermine, il en est toutaulrement. J'ai depuis longtemps acquis la conviction qu'on ne la détournera pas du mariage, surtout parce que l'oncle Jean s'est mis dans la tête qu'elle ne peut rester fille, que nous le souhaitions ou non. Hermine se mariera donc, tôt ou tard. J'ai pris mon parti à cet égard, et, pour empêcher l'oncle Jean de se mêler de cette affaire, j'ai cherché moimême un bon parti pour Hermine.

Sa femme jeta sur lui un coup d'œil anxieux.

— Quel enfantillage! dit-il en riant. Vous êtes là à trembler, comme si j'étais capable de faire faire un mauvais mariage à ma fille. Ne craignez rien, le mari que je lui destine est presque aussi riche que nous, et, quoiqu'il fasse encore le commerce, il est d'une famille ancienne et estimée. Les Pottewal...

— Potlewal, le marchand de grains ! s'écria la dame en pâlissant. 0 ciel ! ce n'est pas possible!

— Pas possible? Et pourquoi? Depuis le décès du père Pottewal, son fils unique Francis esl à la tête d'une fortune considérable.

— Mais il est déjà vieux, il ne connaît peut-être pas notre fille Hermine, murmura la femme tremblant d'émotion.

— Trente-huit ans. C'est la maturité de l'homme. Alors seulement on a de l'expérience; alors seulement on ne court plus le danger de devenir un prodigue ou de mal gérer ses affaires.

— Ah! Boniface, n'obligez pas mon Hermine à se marier sans amour! Ne la rendez pas malheureuse pour toute sa vie !

— Malheureuse ? répéta M. Romys. Nous aussi, nous nous sommes mariés presque sans nous connaître. Sommes-nous malheureux ? Cela nous a-til empêchés de réussir et d'augmenter nos biens ? De l'amour? Allez donc au marché avec cela pour acheter du beurre! Qu'est-ce que le mariage pour des gens aisés, sinon l'association de deux fortunes et un moyen de rehausser la considération des familles? M. Pottewal le comprend également ainsi. Il veut se marier pour avoir une femme de ménage, pour qu'il y ait quelqu'un qui surveille ce qui se passe chez lui lorsqu'il est en voyage pour son commerce. Il avait un vieux maître-ouvrier auquel il pouvait se fier comme à lui-même. Ce serviteur est mort depuis trois mois ; Pottewal est seul maintenant. Il s'est plaint à moi de son em-

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