I-KS noi HGKOIS DE I) A 11 1,1 ,N(i KN
barra?, el je lui ai fait comprendre qu'une union entre nos doux lanfjilles ne serait pas une mauvaise affaire, aussi liien pour lui (jue pour nous.
— Ht'las! lu'las! .M. Pollewal a besoin d'une servante el vous lui donnez votre enfant! dit la nii'To eiïrayée, d'une voix faible et en c.icliant son visage dans ses deux mains.
— Comment, une servante? demanda lionifacc. Ktes-vous donc ma servante? Je sais bien ce que vous avez en tète, vous, aussi bien (jue l'oncle Jean et la tante .Marie; vous souhaitez qu'Hermine se marie avec le premier des jeunes sauteurs de Hrnxelles qui se présentera. Et je vous dirai Iranchemenl ce qui m'eni:age à me presser si fort : Ernest Decock,(jui croit en savoir assez maintenant pour venir clierclier de l'occupation à Hruxelles en qualité d'ingénieur des travaux |)ublics, va levenir d'Angleterre. Ce garçon m'a toujours inspiré de la défiance. Il a eu autrefois roccasion de voir plusieurs fois Hermine à Scliaerbeek. Elle parle encore de lui beaucoup trop souvent. (]e n'est pas que j'aie découvert chez Hermine autre cbose qu'une amitié très innocente |iour Erne-I Decock; mais je crains (|ue l'oncle Jean el la taule .Marie n'inspirent à notre fille de dangereux projets. Ernest est pauvre; scui père a fait de mauvaises affaires et ne lui a pas laissé trente mille francs. Vous comprenez donc bien qu'il n'y a pas à hésiter. M. Pollcwai est contraint de se marier : si ce n'est pas avec Hermine, ce sera avec la fille de .M.Corlbeen, qui l'a déjà fait t;\ler à ce sujet par madame Kwas. l'areilles occasions sont trop rares à Darlingen pour laisser échapper celle-ci.
Madame Komys, lalète penchée, lesyenx baissés, demeurait sans faire un mouvement, l'eut-être la dureté égoïste de son mari, s(ms laquelle elle ployait depuis près de trente-cinq ans, lui avaitelle enbvé toute sa force morale et l'avail-elle fait tomber dans un découragement maladif. Du reste, elle .sentait que ni ses prières ni ses larmes n'auraient aucun pouvoir i outre la fatale résolution de Homys, el, qii<»i(|u'ii y allât du bonheur de son Hermine chérie, elle ne trouvait pas dans son Ame la force de s'élever rnnire la volonté despotique de .son mari.
— Votre résistance ne m'étornn- pa^, reprit Honiface llomys. Je m'y attendais. Il serait bien étonnant qu'une fois en votre vie vou^ apjtrouvassiez ce que j'ai jugé utile. Vous pouvez pleurer tant qu'il vous plaira, mais faites .itlention à ce que je vous dis. IK's qu'Hermine sera de retour, je ferai avertir .M. Pottewal. Il viemlra prendre le ( afé a\«c nou>. Si vous étiez a.ssez imprudente ou asse^ folle p.jur ne pas l'accueillir comme il convient, vous aun;z lieu de vous en repentir. Dites à Hermine un mot défavorable, el vous verrez
comme je sais rester maître dans ma maison. Ah! vous croyez que l'oncle Jean pourrait me... On frappa à la porte de l'apparlement.
— .Mon père, n'y a-t-il pas dempêchemcnt? demanda une voix au dehors.
— Bah! entre toujours, Thérèse, cria lloniface Homys.
— Tiens! pourquoi uKiman jilcure-t-elle encore? demanda la demoisell»! en entranl dans la chambre.
— C'est toujours la même chose, lu le sais bien, répondit le père. Thérèse, lu entendras mieux raison. J'ai annoncé à ta mère qu'Hermine va se marier.
— Se marier! Hermine se marier! interrompit Thérèse en pâlissant. .Mais qu'est-ce que cela? Vous plaisantez sans doute, mon père?
— Non, je ne plaisante pas du tout, c'est arrêté, et cela se fera. Francis l'ottewal, le riche marchand de grains, devient ton l)eau-frère.
— On m'a donc indignement trompée depuis mon enfance? s'écria Théi'èse dont les lèvres frémissaient, tandis qu'elle regardait son père en face avec une expression qui n'était rien moins que respectueuse. Quoi ! on me fait rester fille pour que la fortune de la famille ne soil pas divisée, et maintenant qu'il n'est peut-être plustein|)S pour moi, on arrange pour ma sœur un brillant mariage?
— Mais lai-se-moi donc le faire compiendre...
— Comprendre? Je ne comprends (jue trop bien, poursuivit Thérèse avec une irrilalion croissante. Si je meurs, Hermine possédera loute la fortune de la famille; et, si elle meurt, je n'hériterai rien de son côté. C'est ainsi que l'on vole la pauvre Thérèse. Tout pour Hermine; pour moi, repoussée, rien!
— Te tairas-tu, à la fin? s'écria Romys. Tu bavardes comme une pie sans savoir ce «pie lu dis. Ecoule, et tu reconnaîtras qu'il y a pour toi plus d'un avantage dans ce mariage. (ïliacun peut mourir; s'il arrivait que .M. Pottewal et ta sœur n'eussent pas d'enfants et (ju'ils (|uitlassent ce monde avant toi, sais-tu, tille étourdie, combien tu serais riche? Tu posséderais à toi seule notre fortune, la fortune de l'oncle Jean et la f(Mlune des PottewaI; en>;rmble un million, bien plus d'un million !
La chance de devenir un jour si colossalemeni riche lit une profonde impression sur resj>rit de mademoiselle lîomys. Elle suspendit son jugement, et sourit intérieurement à cette séduisante espérance. Mais Soudain une pénible clarté parut se faire dans son esprit :
— .Mon père, mon |)ère! vous cherchez à m'aveugler, dit-elle avec un accent de reproche. Je vois bien ce (jui se passe. Hermine se mariera; elle
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
sera riche; elle aura des oiifaiits, l'heureuse créature! tandis que, moi, j'userai ici ma vie, seule et délaissée. Je serai morte avant Hermine; elle seule peut tout posséder. Vous faites de moi la victime de ma sœur; vous me sacrifiez!
— Folie que tout cela! Tu deviens aussi déraisonnable que ta mère, et je ne m'étonnerais pas de te voir également fondre en pleurs. Je m'en embarrasserais fort peu, du reste. Le mariage que j'ai résolu est au plus haut point avantageux pour notre famille. Le bien-être, l'élévation et l'honneur de la famille vont avant tout. Que cela te plaise ou non, dans deux mois Hermine sera madame Potlewal, ou j'y perdrai mon nom de Boniface Romys. On ne dira pas un mot de ce mariage à Hermine avant que je lui en aie parlé moi-même.
Madame Romys se leva et étendit les mains vers son mari en lui disant avec un accent de prière :
— 0 Boniface! revenez sur votre décision! Donnez au moins un peu de temps à notre Hermine... Voyons d'abord si elle peut ressentir quelque affection pour M. Pottewal. Attendez, pour décider si irrévocablement du sort de notre pauvre fille, qu'elle connaisse au moins l'homme que vous lui destinez. Non, non, soyez bon et écoutez mes conseils; ne vendez pas mon enfant pour une poignée d'or.
Son mari souriait d'un air railleur et il allait repousser par des paroles amères l'humble et triste prière de sa femme, quand la maison retentit tout à coup d'un bruit éclatant de porcelaines qui se cassent, comme si on avait laissé tomber une pile d'assiettes.
M. Romys pâlit et rougit alternativement: il grinça des dents, frappa du pied, et s'écria avec fureur:
— Malédiction! Voilà ce que cest! Toute la vaisselle en pièces. Je jette Sophie dans la rue, je la fais emprisonner, cette voleuse.
Sa femme, tout en pleurs, courut après lui pour le retenir; mais il avait déjà descendu l'escalier, suivi de Thérèse.
Madame Romys resta toute tremblante dans la chambre, écoutant avec anxiété les paroles grossières qui montaient du rez-de-chaussée jusqu'au premier étage. Elle leva tristement les yeux au ciel, et dit en soupirant :
— 0 Seigneur! pitié pour mon enfant! Vous avez permis que je me marie sans amour : voyez mon sort!
La servante Sophie était assise dans la cuisine, occupée à peler des carottes sur une table. De temps en temps, une larme venait mouiller sa paupière, et son regard, fixé sur le sol, était
plein d'amères réflexions. Tout était si tranquille dans la maison, qui; les soupirs de la vieille femme, bien que très légers, s'entendaient comme si des sanglots violents s'élevaient de sa poitrine oppressée.
La porte s'ouvrit, et une vieille dame entra. Celle-ci, avant de la refermer, allongea encore une fois la tète dans le corridor pour voir si personne ne l'avait suivie; puis elle dit à la servante à voix basse :
— Allons, Sophie, il ne faut plus pleurer. La colère de M. Romys se calmera, et vous pourrez certainement rester.
— Oui, madame, répondit la servanle, je puis rester encore; mais monsieur me fait payer vingtcinq francs pour le bris d'une vieille soupière qui était fendue depuis bien des années. D'ici à deux mois, je ne recevrai plus de gages.
— Il reviendra également sur cette décision, Sophie; ayez bon courage.
— Je n'ose pas l'espérer, soupira la servante en continuant à pleurer tout bas; monsieur m'a encore déclaré ce matin que rien au monde ne pourrait le déterminer à diminuer ma perte d'un simple franc. Je ne me désolerais pas ainsi de la perte de mes gages, madame, vous le savez bien; mais que vais-je faire pour payer, pendant ce temps-là, le loyer de ma pauvre sœur aveugle?
La vieille dame secoua la tête d'un air de compassion, mais elle ne répondit que par une plainte.
— Pauvre Sophie, vous êtes bieu malheureuse, murmura-t-elle.
— Je ne pourrai plus longtemps rester ici, madame, reprit la servante. Depuis ma dernière indisposition, mes forces ont beaucoup diminué; je deviens vieille et caduque, monsieur s'en aperçoit... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!... Il sera assez miséricordieux pour préserver la vieille Sophie des maladies. Peut-être pourrais-je, en travaillant aux champs, gagner, pendant quelques années encore, mon pain et le pain de ma sœur aveugle. Il me vient souvent à l'esprit que je ferais mieux de renoncer tout de suite à mon service.
— Vous pourriez nous quitter, Sophie? dit madame Romys en soupirant. Je vous en prie, ne pensez pas à cela. Hermine s'affligerait sincèrement de votre départ. Et moi, Sophie !
— Je le sais bien, madame. Hermine est douce et bonne pour moi; et s'il ne dépendait que de vous, je n'aurais qu'à bénir le ciel de m'avoir donné de si bons maîtres. Aussi, si je dois quitter cette maison, je penserai souvent encore les les larmes aux yeux à cette chère enfant que j'ai portée dans mes bras, et à vous, madame, à vous
i et à votre sort cruei...
LES UOL'UCiEOlS DE DARLINGEN.
— Vous vous trompez, Sophie, je suis coiilenle de mon sort, inliTroinpit madame Romys. Cfites, il ne (ait |ias toujours gai ici, mais le proverbe dit vrai : « Chaque maison a sa croix; » et peutêlre ailleurs les choses vonl-elles encore plus mal que chez nous. Je Ir répète, ayez hon espoir.
— Oh ! non, madame, il n'y a |»lus d'espoir ! dit la servante ensan};lolanl, tandi-^ (pi'elle eacliait sa (i},'ure dans ses deux mains, mademoiselle Thérèse ne peut plus me soulTrir ni me voir devant ses yeux, (l'est incompréhensible : elle, si bonne et si charitable pour les petits enfaiils, elle est sans ccenr pour une j)iuvre feninn' usée !
Une étranjie expression de pitié et d'hésitation se lisait sur le visage de la vieille daine. Elle ouvrit la porte de la cuisine, s'assura que personne ne se trouvait dans le corridor, referma la |>orte, et demanda :
— Sophie, si vous pouviez donner (piel(|ucs acomptes aux personnes qui prennent soin dt; votre sort, consenliraient-cllos à attendre pour le payement intégral de votre délie?
— reut-èlre bien, madame. Ils en ont tant besoin eux-mêmes !
Madame Komys mil quelques pièces de monnaie dans la main do la servanle en disant :
— Tenez, Sophie, voilà un peu d'ariieiit sur vos gages de ce mois-ci. Fuisse-t-il vous consoler de votre chagrin, mais n'en dites rien à Thérèse; M. Iloinys en serait informé. Et maintenant, réjouissez-vous. Hermine revient cet après-midi. Je lui dirai que vous vous trouvez dans un triste embarras; elle aura de l'argent, elle vous aidera. N'ayez nulle crainte : votre pauvre so'ur aveugle n'aura point à souffrir de l'accident d'hier. Continuez lraiu|uillemenl votre ouvrage; j'entends Thérèse (pii se lève là-haut; elle vient peut-être voir on je re.4e si longtemps. l!on courage, bon courage...
Elle se disposait à quitter la cuisine, mais tout à coup on entendit dans la rue un bruit de roues qui s'arrêtaient devant la porte de la maison. Madame Komys, tout émue, écouta, et la servante se leva avec un sourire d'espoir qui brillait à travers sps larmes.
Le bruit de la sonnette relenlil ilans le vestibule.
— .Ml ! la voilà ! voilà Hermine! s'écria la servanle en s'élaneant vers la porte.
Un instant a|)rcs, une charmante jeune fille sautait an cou de la vieille dame et l'embrassait à plusieurs reprises avec une tendre elfusion et toute sorle d'exclamations joyeuses.
— Il y a de> larmes dans vos yeux, ma chère mère ! s'écria-t-elle. Des larmes d'amour pour moi 'i" Vous êtes émue de joie parce que vdirc Hermine
I revient. .\h ! béni soil iJieu (|ni m'accorde encore le bonheur de presser ma bonne mère dans mes bras... .Mille amiliés de mon oncle Jean et de ma
j lante Marie. Ils viendront vous voir. J'apporte un cadeau pour vons et pour ma sœur Thérèse : toute
I sorte de belles et magniliques choses. — Où est papa ? N'est-il pas à la maison 1 0 maman ! .séchez ces larmes; nous allons avoir beaucoup de plaisir.
i .Mon oncle Jean m'a acheté les plus jolies mu-
j siques nouvelles (|u"il y ait à Hruxelles... Et noire bonne Sophie, ([ui ne songe qu'à prendre soin de mes bagages ! J'allais pres(|ue l'oublier. En achevant ces mots, elle courut à la rencontre de la vieille servante et l'embrassa avec les démonsiralions d'une véritable amitié.
En ce moment, Thérèse descendait du premier étage et mettait le pied dans le vestibule. Elle s'approcha vivement de sa sœur, avec un visage courroucé, la prit par le bras, et voulut l'éloigner de la servante en disant avec colère :
— Quelles sont ces manière.-? Hespccte-toi donc toi-même. A peine de retour à la maison, tu recommenct's tes extravagances. Papa le saura!
— Ah ! Thérèse, Thérèse, bonjour, souhaitemoi donc la bienvenue.
Elle ouvrit les bras pour donner à sa sœur le baiser de joyeux retour; mais Thérèse ne se prêta qu'à demi et de mauvaise grâce à cette démonstration, et fil mi pas eu arrière en grommelant des paroles de blâme.
— Toujours de mauvaise humeur! dit Hermine en riant; tu seras plus gaie tout à l'heure; tu verras, Thérè.se, J'ai un beau présent que l'oncle Jean t'envoie : quelque chose de beau et de riche, de merveilleux et du tout dernier goût... Mais comment vont mes fleurs, m<'s poissons rouges, mes oiseaux ? Je suis impatienle de les voir. En a-t-on eu bien soin, ma sœur? Vivent-ils encore lous?
— Qu'est-ce que j'en sais ? grogna Thérè.se. Je ne m'occupe point de semblables enfantillages.
— Ne rincjinè'c pa-^. Ilermiiu', répondit la vieille dame; Sophie en a eu soin comme une mère de ses enfants.
— Merci, merci, S(»phie! s'écria la jeune fille. J'ai ra|)porté aussi quebjue chose pour vous, (jui êtes si bonne pour moi. Allons au jardin maintenant, maman. Que les petits de mes tourterelles doivent être devenus grands!
Ce disant, elle ouvrit la porte du veslibule. Avant (|u'on pût la suivre, elle avait déjà, légère comme une birbe, gagné le jardin et courait, en bondissant et en pou>;>anl des cris de Joie et d'admiiation, dan> les allées sablées, pour saluer les fleurs et les oiseaux qu'elle aimiil.
Hermine était uni' belle et ravissante jeune fille
LES BOURGEOIS DE DARLLNGEN
avec de magnifiques cheveux blonds et soyeux, et de grands yeux b'eus. Elle était plus petite que sa sœur Théièse, mais sa taille fine et bien prise était d'une grande élégance. Le tendre incarnat de la jeunesse et de la santé colorait ses joues ; dans son doux regard brillaient la joie, la confiance, l'espoir et le courage, ces perles de la vie. Son costume était en rapport avec son âge, — dixsept ans, — simple et charmant. Elle était vêtue d'une étofîe légère, aux vives couleurs, parmi lesquelles le rose se mariait harmonieusement avec le blanc de lis. Un cliàle de dentelle diaphane lui couvrait les épaules et flottait derrière elle au gré du vent, pendant qu'elle bondissait dans les allées du jardin avec une joie bruyante. Un artiste qui eût voulu personnifier le printemps sous une forme humaine n'en eût pu trouver une plus fidèle image que cette fraîche jeune fille.
Lorsqu'elle eut vu en courant toutes ses fleurs et tous ses oiseaux, elle prit le bras de la vieille dame et dit avec enjouement :
— Maman, je me suis promenée si souvent avec mon oncle Jean et ma tante Marie au Jardin zoologique de Bruxelles ! Il y a là toute sorte d'animaux sauvages ! Si vous voyiez les grimaces et les folles gambades des singes, vous vous feriez mal à force de rire. Il y a aussi des oiseaux si jolis et de couleurs si éclatantes, qu'on est tenté de croire qu'ils sont peints. Mais les plus beaux sont de gentilles petites perruches d'un vert charmant, aussi uni qu'un jeune gazon de mai. L'oncle Jean va m'acheter deux de ces perruches, et en outre un perroquet blanc avec une huppe sur la tête, et qui sait parler. Je lui apprendrai à dire ; « Maman, chère maman, » et vous vous imaginerez que c'est moi qui vous appelle toujours. Ah ! ah ! c^ sera drôle... Mais vous semblez triste, et Sophie aussi. Qu'est-ce donc qui vous trouble l'esprit, chère maman?
Madame Romys essaya de sourire, et murmura quelques paroles pour faire croire à sa fille que rien ne l'inquiétait.
— Dieu merci, je me trompe! s'écria Hermine. Venez, maman, je vous fatiguerais; montons. Que Sophie apporte les deux boîtes carrées ; je vous remettrai, ainsi qu'à ma sœur, les cadeaux de Toncle Jean.
Peu d'instants après qu'elles furent entrées dans une chambre au premier, la servante apporta les deux boîtes demandées. Hermine en ouvrit une, en tira deux objets, et dit :
— Tenez, mère, voici pour vous : un beau bonnet de dentelles du plus riche magasin de la rue de la Madeleine. Une charmante coiffure ! Et puis un turban en velours noir et ronge, pour vous parer quand nous recevrons du monde ou quand nous irons passer la soirée en ville. Le turban est un
cadeau de l'oncle Jean, et le bonnet de la tante Marie. Ils souhaitent que cela vous plaise, et tue chargent de vous faire mille amitiés. Mais soyez donc gaie, mère, car vraim(;nt vous me feriez croire que vous avez du chagrin.
— 0 ma chère enfant, je suis bien heureuse, uniquement de te voir et de t'enlendre. Je suis enchantée des beaux cadeaux de mon frère et de ma sœur.
— A ton tour maintenant, Thérèse, dit la jeune fdle en tirant de la boîte un autre objet qu'elle déplia. Que dis-tu de cela? Une mantille de soie à fond vert avec des reflets d'or, et une garniture de dentelles véritables, et faite d'après la toute dernière mode. Attends, je vais la mettre sur mes épaules; tu verras comme elle fait bon effet.
— Cette comédie est inutile, murmura Thérèse en jetant la mantille S)ir la table. Que puis-je faire de cela ? Crois-tu que je courrai par les rues avec ces couleurs qui me feraient ressembler à un chardonneret? L'oncle Jean ferait mieux d'épargner son argent que de dépenser l'héritage de la famille à de pareils chiffons.
— Oui, ma sœur, je lui ai dit aussi que tu aimais mieux le noir; mais, tu le sais, il est pour les couleurs vives et gaies. Il croit bien faire, et ta mantille est vraiment jolie.
— Pour une sotte comme toi, grommela Thérèse avec amertume.
— Je te remercie, ma sœur, de tes aimables paroles, dit Hermine en riant, sans paraître offensée le moins du monde.
Et, comme si elle'eùt oublié sur-le-champ cette piquante repartie, elle ouvrit l'autre boite, et dit à Sophie :
— Vous serez la plus contente de toutes, Sophie ; je savais bien que vous prendriez soin de mes fleurs et de mes oiseaux, et j'ai prié mon oncle Jean de ne pas vous oublier. Voici quelques aunes de mérinos français pour vous faire une robe des dimanches... El si vous saviez, Sophie, ce ([ue j'ai encore dans la boite, quoique ce ne soit pas pour vous, vos yeux verseraient des larmes; car je sais bien ce que vous aimez le mieux. Tenez, c'est une pièce de cotonnade de près de douze aunes. Avec cela, on peut habiller une femme à neuf, des pieds à la tête. Sophie, c'est un cadeau pour votre sœur aveugle...
Comme Hermine l'avait prédit, des larmes d'attendrissement et de reconnaissance roulèrent sur les joues de la vieille servante. A peine put-elle bégayer quelques mots de remerciement.
— Tenez, ma bonne Sophie, reprit la jeune fille, prenez toute la boite. Il y a encore (luelqne chose dedans. Mon oncle Jean, qui ne fait jamais rien à demi, quand il vent faire plaisir à quehju'nn.
LES nOLUC.EOlS DE DARLINGEN.
a mis au fond de la ;^raiule boiU' iiiif aiitit* hoite toute petite. Vous y trouverez l'argent nécessaire pour payer la façon des rohes.
Profonde me ni touchée, surtout de ce dernier présent, (|ui lui permetirail peul-étre de payer l'entretien de sa sceur aveujjle, Sophie baisa les mains d'Hermine, et sortit de la chambre en chancelant sur ses jambes, et portant la jirande boite sous stm bras.
— On;»"d mon père a|)piendra celle incroyable dissipation !... i;romnieia Thérèse entre ses dénis. C'est n\ni honte! i,'as|>iller si follement le patrimoine de la famille ï
.Madame Komys, touchée de la joie de la servante, attira Hermine contre son cn'ur et l'embrassa.
— Maintenant, nion enfant, reprit-elle, t'es-lu bien amusée, dis-nous; pendant ces six longues semaines d'absence j'étais incpiiète, parce que tu as annoncé ton retour ([ualie jours plus tôt que le temps Hvâ Est-il arrivé quelque chose ?
— l'as du tout, maman. Mon oncle Jean m'a dit que c'était vous qui me priiez de revenir à la maison.
— .Moi".' s'écria madame Uomys avec étonnemenl. .Non, Hermine, je n'abrégerais pas les heures joyeuses de Ion séjour chez mon frère et ma sii'ur.
— Tiens, tiens, pourquoi l'oncle Jean m'aurait il Irompée, murmura la jeune hlle |)ensive. Peutêtre m^n père lui a-t-il dit que je devais rentrer à la maison. C'est égal, je ne suis pas moins heureuse de vous revoir, maman; mais j'aurais bien voulu rester quelques jours de plus: Ernest Decock revient l'Angleterre. J'étais bien curieuse de le voir! Peut-être sera-t-il ^i changé, que j'aurai peine à le reconnaître. Il habitera Bruxelles. H est ingénieur de travaux publics, et l'oncle Jean dit qu'il est extraordinaircinent insiruit dans sa partie ; cai-, matnan, il est, depuis des années, l'élève favori du célèbre Stephenson, (ju'il a aidé à diriger des travaux gigantesques. Hausses lettres à l'oncle Jean, il [tarie comme s'il était certain de devenir très riche. Je le voudrais bien. Ce bon Ernest, je penserai à lui dans mes prières, et demanderai à Dieu de le faire réussir comme il le mérite.
La vieille dame parut trembler en entendant ces mots. Les larmes lui vinrent aux yeux, et elle leva ses regards vers le ciel avec nu profond soupir.
— Oui, prie Dieu, ma pauvre Hermine, soupira-t-elle, car aujourd'hui peut-être...
Mais Thérèse jeta à sa mère un coup d'oil plein de reproch»'S (|ui lit expirer la phrase sur ses lèvres.
— Qu'est-ce, chère mère ! que voulez-vous dire? dematula Herndne. Vous semblez effrayée.
— Uien, mon enfant; ce n'est rien, réponditelle tout bas.
Un double coup île sonnette se lit entendre.
— Voilà papa! s'écria Thérèse avec un rire triomphant. Je suis curieuse de savoir ce qu'il dira des scandaleuses prodigalités de l'oncle Jean.
— Ah! voilà papa! répéta llennine en s'élanvaiil dans l'escalier.
Sa voix retentit dans la maison. On l'entendit crier :
— Pa|>a ! cher papa! voici votre Hermine. Bonjour ! bonjour !
Lors(|u'ils entrèrent tous deux dans la chambre Hermine tenait encore le bras passé autour du cou de son père, qui lui dit d'un ton à demi amical, à demi impatient :
— Là! là! c'est bien, cesse, pour l'amour de Dieu, toutes ces embrassades. .Ne dirait-on pas (pie tu reviens d'Amérique! Comme te voilà encore attifée! cttmnie une gravure de modes de Bruxelles. Allons, allons ! ne parlons pas de cela à présent. Je n'ai plus longtemps à m'en mêler. Tu deviens une femme, ei tu es assez grande pour savoir ce que tu as à faire.
Hermine ouvrit la boite qui était restée sur la table, et olfrit à son père un beau portefeuille en cuir de Russie, cadeau de l'oncle Jean. Boniface Bomys se montra charmé de ce cadeau, parce que son portefeuille habituel tombait presque en pièces à force de vétusté, et que cela le dispensait d'en acheter un nouveau. Il paraissait fort content, et, lorsque Thérèse se mit à faire une sortie contre l'oncle Jean et à én\nnérer, avec des paroles amèies, tontes les futilités qu'Hermine avait rapfiortées, même pour la .servante et pour sa S(j!ur aveugle, son père blâma ses critiques, et lui ferma la bouche en disant que ce n'était pas le moment de parler de cela.
H écouta longtemps avec un plaisir apparent ce (jullermine lui dit de l'oncle Jean, de la tante .Marie de Bruxelles et de tous les plaisirs qu'elle y avait goûtés. .Mais il était visiblement distrait et paraissait parfois s'absorber dans ses pensées.
Lorscjue enfin la conversation commença à perdre de son animation, parce (|u'llermine avait fini de raconter tout ce (|u'elle savait, .M. Homys se leva de son siège, regarda sa femme en face avec une sorte de. sévérité, et, d'un air d'intelligence, adressa égalenn'nt à Thérèse uu coup d'ieil impérieux, puis il dit :
— Parlons maiiilmant d'une chose sérieuse et importante, mon enfant. Il est bien jusie que, puiscjue j'ai une linnne nouvelle pour toi, je ne
LES lîOURGEOIS DE DA I! LlN(i EN.
TH.CiRKMET Ji
Lésère comme une biche, elle courait... (Page 10.)
veuille pas tarder plus longtemps à te l'apprendre, pour que tu t'en réjouisses avec nous. Te voilà arrivée à l'âge de raison, et, comme tes goûts ne permettent pas de croire que tu as envie de rester jeune fille, il est du devoir de tes parents de te chercher un parti convenable.
— Mais, papa, vous m'effrayez, bégaya la jeune Jille, je suis...
— Laisse-moi parler et ne m'interromps pas, reprit Romys d'un ton bref. Pas de jugements précipités. Tu seras contente, le dis-je, dès que tu sauras ce que j'ai fait pour loi. Les gens comme il faut doivent tâcher, par tous les moyens, d'augmenter la considération et la fortune de leur famille, et celui qui ne se soumet pas de bon gré à cette loi est étourdi et imprévoyant. Mais toi, Hermine, tu n'as certes pas à te plaindre, car l'homme que tu vas épouser...
— Epouser? me marier, moi? s'écria !a jeune
fille toute tremblante. Oh ! papa, je suis bien trop jeune !
— Tu es assez âgée, mon enfant.
— Mais je ne veux pas vous quitter! je veux rester près de ma bonne mère !
Boniface Romys pressa les mains tremblantes de sa fille et dit avec une sorte de joyeuse exaltation :
— Impatiente enfant, écoute et juge du bonheur qui t'arrive : ton futur époux est un homme dont la fortune dépasse quatre cent mille francs: il porte un des noms les plus estimés de Darlingen. C'est Francis Poltewal, le marchand de grains du boulevard.
— 0 ciel! mais je ne le connais pas, soupira Hermine.
— Il a trente-huit ans à peine, dit Thérèse avec une ironie cachée.
— Tu ne le connais pas? C'est d'autant mieux,
ii'2
LES BOURGEOIS 1»E DAHLINGEN.
observa le père; si lu ne l'aimes pas d'avance, tu ne peux liu moins pas éprouver d'aversion pour lui.
— Non ! non ! papa, je ne veux pas me marier, je ne me niaru'rai piis, je veux rester avec vous.
— Hermine 1 dit le [lère d'une voiv ai^-re dont le seul ton lit Irissonner la jeune (ille; Hermine! lu sais que je ne reviens pas légèrement sur une résolution prise. La di.^'iiilé et l'élévation de notre lamille sont ici eu jeu. Pourcpioi te montrer désobéissaDle et te regimber contre une chose que tu sais être irrévocable ?
La jeune tille fondit en larmes et se jeta en sanglotant au (OU de sa mère, pendant qu'elle disait :
— Maman, aidez-moi ! aidez-moi ! Moi, me marier avec un homme que je ne connais pas? Oh ! je vous en supplie, t;\chez de conjurer cet arrêt cruel. Je suis encore si jeune, l'idée du mariajre me remplit d'une frayeur mortelle.
Madame Komys était pâle el ses yeux brillaient de larmes retenues ; sous le regard menaçant de son mari, elle paraissait encore plus elfravée que sa lille. Klle murmura d'une voix à peine intelligible :
— Hermine 1 ma bonne Hermine ! |)renils coura^'e, ne pleure pas si ainéremenl. Dieu veillera sur toi, il le rendra heureuse dans ton nouvel étal.
— (Jue signifie ceci, Julie? s'écria son mari avec une violente colère, croyant (|u'elle encourageait Hermine dans sa résistance. Parlez à voix haute : j'espère que vous vous garderiez bien de donner «le mauvais conseils à votre (ille.
— Mais, par pitié ! Honiface, laissez-lui le temps de se calmer. Ne soyez pas inOexible pour une pauvre innocente entant. N'y a-t-il pas moyen de dilTérer ce mariage ?
— Ouoi ! diiïérer? dit son mari en ricanant. Vous voulez me niellre en courroux? Kli bien, je dis qu Hermine se soumettra, se soumettra de bonne grâce; .»<i non, vous verrez que personne ne peut me résister dans ma maison, el (ju'il faut bien qu'on plie ou qu'on se brise. Failes-y bien attention, Julie, si j'ai à me plaindre plus longtemps de la désobéissance de ina lille, c'est sur vous que j'en rejetterai la taule. Soyez sûre ijue vous vous en repentirez.
Effrayée de la menace faite à sa mère, la jeune (ille se leva, sauta au cou de son père, el s'écria en arrosant sa [toilrine de ses pleur- :
— 0 papa ! ne vous fâchez pas conln- ma mère, je me soumettrai. Je crois (|ue vous \oiilez le bien de votre (Milanl. l'ardou ! j'ai tort. Je ne pleurerai plus, je ne me plaindrai plus. Décidez de moi selon votre volonté,
— (l'est bii-n, assieds-toi, répondit M. lininys. Hermine se laissa tomber .*-nr une chai-f «i mit
ses mains devant ses yeux, l'aile soupir.iit douloureusement et comprimait de timides sanglots La mère pleurait aussi tout bas. Thérèse regarda sa sœur avec une expression moqueuse, et haussa les épaules en murmurant <'n elle-niénie:
— Quel enfantillage ! un brillant mariage, une fortune de (|uatre cent mille francs! Que lui faudrait-il donc ?
Le père se mit à marcher dans la chambre avec impatience. Au bout de (|uel(iues instants, il s'arrêta tout à coup devant sa (ille en pleurs, el lui dit:
— Ah «;a! cela at-il duré assez longtemps ? cesse de pleurer, je le veux ! El vous aussi, Julie ! Je ne suis pas d'humeur à supporter plus longtemps cette inutile comédie.
— .Mais, papa ! papa ! que diront l'oncle Jean et la tante Marie de votre résolution? demanda Hermine en soupirant. Attendez, je vous en conjure, jusqu'à ce qu'ils en aient connaissance !
— .\insi, tu as conservé l'espoir que ma résolulion n'est pas irrévocable ? Hien sûr que j'appellerai les mêle-tout de Schaeibeek, pour qu'ils viennent me contrarier et m'eiinuyer ! Je sais qu'ils voudraient voir abaisser notre famille par une union disprofiorlionnée. Non! non! ils n'en aiironl pas connaissance avant (jue les choses soient trop loin pour qu'ils puissent les empêcher. Voyons, Hermine, dois-je me faire encore du mauvais sang? dois-je employer la violence, ou es-tu prèle à m'(d)éir ?
— Dieu aura pitié de moi et me donnera le courage de me soumettre, mon père, répondit la jeune fille d'une voix sourde el désolée, comme si son cœur se brisait dans sa poitrine. Je vous obéirai !
— Sans arrière-pensée ? de bon gré?
— Avec soumission, avec bonne volonté, mon père.
— Eh bien, abrégeons ce fastidieux entretien, dit Boniface Romys d'un ton moins dur, qui prouvait (|u'il était satislait de la déiérence de sa (ille. Ecoutez bien toutes, pour (jue je ne sois |)as obligé de le tlire deux fois, et gravez-vous bien dans l'esprit que je ne pardonnerai pas si qu(drju'nn agit contre mes désirs. .M. l'ottewal viendra prendre b* cale avec nous après-demain dans ra|>rès-mi(li . Voici comment j'ai arrangé celle visite, d'accord avec lui : il s(mnera el me demandera, comme s'il venait me parler de (jnel(|ue affaire, l'cndiint ce temps, vous vous mettrez à table el vous verserez le café, pour (jue vous ayez l'air d'être snrpti>es [lar une visile mattendue. J'introduirai alors .M. l'ottewal, el l'eng.igerai à prendre une tasse de café avec nous. 11 acce|itera. Vous lui ferez loules un accueil cordial, vous lui montrerez un visage aimable, el vous serez très polies. Nous
LES HOURGEOIS DE DAIlLINGEiN.
causerons d'abord de choses insignifiantes. Finalement, je m'en irai au jardin avec votre mère; Thérèse et Hermine resteront seules avec M. Potlewal. Alors il fera sa déclaration, et Hermine répondra que, dans tous les cas, elle n'a pas d'autre volonté que la volonté de son père; mais qu'en cette circonstance, elle s'estime heureuse de l'alliance honorable de nos deux familles, et cœtera. Cela dépendra des paroles de PottewaI lui-même... Vas-tu recommencer à pleurer? Soit; ces larmes ne changeront rien à l'affaire, d'ailleurs, pourvu que tu te tiennes convenablement aprèsdemain. Fais-bien attention, Hermine, et vous aussi, Julie. Je veux, je veux, entendez-vous ! que M. PottewaI ne remarque pas, du moins, qu'il n'est pas le bienvenu auprès de vous; qu'on soit amical, que l'on cause, et qu'on fasse toilette. Surtout pas de larmes, pas une seule, ou je saurai vous mettre à la raison. Pour vous rendre fortes, vous n'avez qu'à bien vous pénétrer de ceci : que ce mariage est irrévocable, aussi irrévocable que si Hermine était déjà mariée à la mairie et à l'église. Assez; pensez-y et épargnezvous à vous-mêmes des chagrins inutiles, et à moi une légitime colère.
A ces mots, il quitta la chambre et ferma la porte avec violence.
Hermine cacha son visage et ses pleui's dans le sein de sa mère, et bulbutia d'une voix étouffée :
— Maman! maman! je tremble, j'ai peur. Me marier avec un homme que je n'ai jamais vu ! sans inclination, sans amour ! Miséricorde, ô mon Dieu!
— Continue! fais monrir notre pauvre père de chagrin ! grommela Thérèse.
Dans le faubourg de Schaerbeek, à Bruxelles, à l'extrémité d'une des rues situées entre le Jardin botanique et l'église de Sainte-Marie, s'élevait une belle maison moderne, moins remarquable par sa grandeur (|ue par l'élégance de son architecture et par un aspect souriant à l'œil. De chaque côté de la façade s'ouvrait une porte d'entrée, et à côté de cette façade s'étendait un mur bas avec une grille en fer, au-dessus de laquelle qelques acacias laissaient pendre leur feuillage d'un vert tendre. Les balcons au-dessus des deux portes avaient la même apparence et étaient en fer travaillé, peint en vert et doré en partie. 11 y avait donc deux habitations différentes sous un même toit, et chacune avait la jouissance d'un jardin séparé.
Dans une grande chambre du rez-de-chaussée !
de la maison de droite se trouvait une dame âgée assise près de la fenêtre avec un livre sur les genoux, et qui paraissait complètement absorbée dans sa lecture. Ses lèvres remuaient, et elle secouait la tête d'un air anpro])ateur aux paroles du livre qui portait en tète de ses pages: OEunes de Jacob Kals.
La figure de celte dame, quoique très ridée, avait encore la fraîcheur de la santé du corps, et était éclairée par le lumineux sourire de la santé du cœur. Ses yeux étaient doux, et tous les traits de son visage semblaient avoir pris, par la lonirue habitude, une continuelle expression de bienveillance et de contentement. Quoique sa toilette simple fût en rapport avec son âge, un examen minutieux eût fait découvrir aisément que cette simplicité était plutôt une recherche et une preuve de goût qu'une preuve d'insouciance.
La chambre où elle se trouvait avait un air de remarquable élégance. Elle était richement tapissée, garnie de belles chaises et de belles tables; on y voyait un piano à queue et un secrétaire en mahogany d'une grande valeur. De nombreux objets étaient épars sur les tables et les chaises, ou pendaient à la muraille dans un désordre apparent.
Le piano était chargé de cahiers de musique, au-dessus desquels pendait un violoncelle. Un instrument semblable était debout sur le secréaire. Des livres de dilférents formats et de différentes grosseurs étaient rangés sur des rayons, ou traînaientsurla cheminée et les fenêtres. Les murs étaient couverts de tableaux et de gravures de toute dimension, et de cadres pleins de papillons rares et de scarabées étincelants, de médailles et d'autres curiosités, parmi lesquelles on remarquait même une mosaïque montrant un échantillon de tous les marbres d'Italie. On voyait encore sur tous les meubles qui pouvaient porter quelque chose des statuettes de plâtre, des vases de Florence, des oiseaux empaillés, des fruits en cire, des groupes en bronze, et vingt autres objets d'art, tels que des miroirs concaves, des microscopes et des sphères.
Un visiteur ordinaire eût probablement pris cette chambre pour le cabinet de travail d'un homme qui était à la fois un savant et un artiste; mais un connaisseur se fiU dit au premier coup d'œil qu'il se trouvait dans l'appartement d'une de ces personnes auxquelles on donne le nom d'amateurs.
Après avoir continué quelque temps sa lecture, la dame leva la tête, et son regard se perdit dans l'espace, comme si elle réfléchissait à ce qu'elle tenait de lire.
— C'est bien la vérité que proclame le sage
LKS l:Ol lUiKOlS DE 1)A11L1.\(. i:.N.
poète, iinirnuii;i-t-t'lli' : « li't'sl un païadis siii lerre, si vou-; vous niaiio/ |)ar ^'pur aimiur. » l.a port»''e (Je ses vers eut éu'' ct'itcmlant plus iiic uitfstahle s'il avait dit : « (Test un enfer on ce monde, lorsqu'on se mari(^ sans amour. » Du moins, ma pauvre so'ur Julie en est, liélas ! un exem|)le frappant. Ksclave, martyre, vivantcomme une ouihre, et soupirant peut-être après le repos dti tombeau... Kt en apparencerontente, soulïraii! sans pouvoir se plaindre, étonIVée par l'inexorable sentiment du devoir... i'auvre Julie! si nos jjarents avaient su ce qu'ils taisaient, ali! ils ne t'auraient pas forcée de te marier sans amour; ils ne t'auraient jias donnée pour lemme à un liomme sans ciT'ur qui, par éiîoisme, te refuse les droits d'épouse et te (considère à peine comme sa servante, de>liuée |)ar le mariai^e même à être le léi^itime objet de sa dureté !...iNe pensons plus à ces tristes choses; c'est un malheur sans espoir; une telle union ne finit que par la mort de la victime ou par la mort du tyran. Cruelle fatalité !
Elle se leva de son siège, secoua la tète avec force comme pour chasser définitivement ces pénibles pensées, el sortit de la chambre à pas lents.
Elle s'arrêta devant la porte de la cuisine, et dit à la servante :
— Catherine, avez-vous monté de l'eau fraîche? car Ernest va arriver tout à l'heure; il sera falii:ui' du voyage et désirera probablement se laver la hgiire el les mains.
— Oui! mademoiselle, tout est prêt là-haut. M. Ernest va-t-il demeurer ici?
— Non; mais il restera chez nous quel(|ues jours, peut-être quel(|ues semaines, jusqu'à ce qu'il ail trouvé une maison convenaldeà Hruxelles.
— Ah! maintenant, je comprends pourquoi .M. Dlondeel insistait pour faire partir Hermine, dit la servante; en eflel, mademoiselle, Ernest est lin garçon bien tourné; Hermine est belle comme un ange. On peut dire de deux jeunes gens comme eux, les deux font la paire...
— C'est bien vrai, répondit la dame avec un .sourire. On ne peut savoir, Catherine, ce que Dieu a décidé sur ce point; nous verrons cela dan> deux ou trois ans.
— - Encore si lon;;lemps ? s'écria la servant^• avec él(»nnemcnt. Don, bon, il passe tant d'eau dans la Senne en trois ans ! S'il s'agissait de moi, je ne me résoudrais pas à une si lon^rue incertitude. S'il prenait envie à M. Domys de donner Hermine à l'un ou à l'autre des vieux riches de Darlingen ?
Son intirlocutrice frémit à l'idée d'un pareil mariage, mais elle reprit >on calme et répondit :
— Je crois que vous av<'z raison, Catherine, c'est aussi mon sentiment, vous le savez; mais mon frère a là-dessus d'autres desseins. Espérons
, (pie tout ira pour le mieux, et que le bon Dieu préserveranotre Hermine d'un si grand malheur... Je ne sais, Catherine... je déviais me réjouir du retour d'Ernest, et je suis triste comme si j'étais menicée de quelque chose de désagréable. Je vais me [tromener un peu dans le jardin.
Ell(! entra dans le jardin |tlanté de grands arbres, el entouré, le long des murs, de petits parterres de (leurs. Lorsqu'elle se fut promenée un peu dans les sentier.^, elle se dirigea vers un |)avillon d(î verdure (|ui s'élevait au lond du jardin ; mais un cou|i de sonnette (|ui retentit à la poi'te de la maison lui fit tourner la tète.
La servante vint à elle, el dit avec un certain embarras :
— Mademoiselle, madame Kwas, de Darlingen, est là, (|ui voudrait vous parler.
— Madame Kwas? (Jue veut de moi cetle bavarde? grommela la vieille demoiselle, visiblement contrariée. Vite, Catherine, allez dire que je ne suis pas à la maison.
— Elle vous a vue à travers la grille, mademoiselle. Je l'ai introduite dans le petit salon.
— Ainsi soit-il ! il n'y a pas moyen de lui échapper. Tâchons d'en être bientôt débarrassée.
Elle rentra dans la maison et ouvrit la porte du salon.
Madame Kwas, de Darlingen, était une femme (le moyenne taille, âgée de soixante ans environ, avec des membres et des traits (|ui avaient quelque chose de masculin. Son extérieur était dur et rude; sur sa lèvre supérieure se montrait une ombre transparente, comme s'il allait lui pousser des moustaches, et çà el là sur ses joues rugueuses apparaissait un poil long et frisé.
En voyant paraître mademoiselle Marie Dlondeel, elle se leva et dit :
— Eh! bonjour, mademoiselle Dlondeel. Je suis venue à Schaerbeek, prés du Jardin botanique, pour recevoir une rente chez M. Slollelaer, vous savez? Je dois y retourner cet après-midi. Crotte ! c'est de la crotte, mademoiselle Dlondeel. Des faiseurs d'embarras sans argent. Vous comprenez (|ue, me trouvant si près de votre demeure, je ne puis être assez impolie pour quitter Schaerbeek sans venir vous rendre visite.
— Je vous remercie; malheureusement, j'ai mal à la tête aujourd'hui, balbutia mademoiselle Dlondeel avec une nuance d'impatience.
- .Mal à la Ide? s'écria l'an lie. C est comme moi. Je n'ai mal à la léte qu'une seule ibis l'an; mais cela dure depuis l'ài|ues jusqu'au dimanche des Hameaux; — el mal à l e>tomac, el mal au Cd'ur! Je ne .Nais vraiment comment je puis vivre. Si je n'avais pas ma tabatière!...
Elle lira une botte d'or de sa poche, aspira une
LES lUJUnGEOIS DE DARLINGEN.
bonne prise ; puis elle s'écria tout à coup comme si elle se rappelait quelque chose :
— Ah (,'à, matlemoiselle Marie, que dites-vous de votre nièce Thérèse? Auriez-vous jamais pu croire cela d'elle ?
— Expliquez-vous ; je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
— Allons, allons, pas tant de mystères, iMarie; vous le savez, je connais tous les secrets de Darlinijen, quoi qu'on fasse pour les cacher. Poiinjuoi donc feindre? Ce pauvre Pottewal, un niais bonasse, qui voudrait réparer ses péchés dejeunesse, et qui va choisir à cette fin une femme amusante comme la lune rousse et douce comme un porcépic! C'est égal, il faut le reconnaître, le vieux Romys est plus malin (|ue le diable, et il a manigancé là un mariage avantageux...
— Mais, je vous en prie, parlez clairement, madame Kwas, dit mademoiselle Blondeel, dont la curiosité était excitée au plus haut point.
— Et combien Boniface Romys donnera-t-il de dot à sa fille? quand se marieront-ils ?
— Mais je n'en sais rien, vous dis-je,
— Bah 1 il y a quelque chose là-dessous, que je découvrirai aujourd'hui même. Les Romys tiennent la chose cachée. Mais bientôt je saurai tout jusque dans ses moindres détails.
— Ainsi, si je vous comprends bien, interrompit mademoiselle Blondeel, il serait question d'un mariage entre ma nièce Thérèse et Francis Pottewal, le marchand de grains?
— C'est cela, Marie. Je m'étonne grandement que Romys ait pu consentir au mariage d'un de ses enfants. C'est un de ces hommes qui sont aveuglés à ce point par le désir de rassembler une grande fortune, qu'ils aimeraient mieux laisser éteindre leur famille que de voir leurs biens partagés. Il y a à Darlingen au moins vingt maisons riches uniquement composées de frères et de sœurs qui restent célibataires, pour conserver en son entier la fortune de la famille. Les insensés, qui ne prévoient pas qu'après leur mort le nom même de leur famille disparaîtra ! Ah ! alors, les cousins et les cousines se donneront du bon temps avec leur argent. C'est comme dit le proverbe, Marie : « Quand l'âne est mort, on fait des flûtes avec ses os. ■»
— Pottewal est un bon parti pour Thérèse. Il possède une bonne fortune, n'est-ce pas ? demanda la vieille demoiselle.
— Qu'il soit aussi riche qu'on le dit, répliqua madame Kwas, je voudrais le voir pour le croire. Savez-vous bien que Francis Pottewal a dépensé et dépense encore beaucoup d'argent à Bruxelles? Il n'y a pas trois mois qu'il était assis aux Frères Provençaux avec un tas d'autres libertins, pleins
de Champagne jusqu'aux oreilles. Il était près de minuit quand ils quittèrent, en chancelant, cette table de Ballhazar ; et où sont-ils allés alors, le savez-vous, Marie? JNi moi non plus.
— Etes-vous bien certaine, madame Kwas, que ma nièce Thérèse va se marier? Cela me paraît impossible.
— Impossible? Depuis un mois, Romys court deux ou trois fois par jour à la maison de Pottewal, et, lorsqu'il en sort, il rit et se frotte les mains comme un usurier qui a trompé quelqu'un.
— Mais cela ne signifie rien. Peut-être font-ils des affaires ensemble?
— Nun, non, Romys ne fait pas des afl"aires ; et, d'ailleurs, pourquoi serait-il allé chez le notaire de Pottewal ? pourquoi lui aurait-il demandé les explications les plus précises sur l'état de la fortune de M. Francis?
— Tout cela n'est encore qu'un soupçon qui peut être sans fondement, et -? prouve pas qu'il soit vraiment question d'un mariage entre ma nièce Thérèse et M. Pottewal.
— Et si le notaire même me l'avait dit?
— En ce cas, je serais bien obligée de vous croire.
— Eh bien, pourquoi doutez-vous donc de ce que je dis?
Mademoiselle Blondeel haussa les épaules.
— Tout bien considéré, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait que Thérèse se marie, n'importe avec qui? Je souhaite qu'elle puisse être heureuse.
— Souhaitez plutôt cela à son futur époux... Bah ! s'il trouve son purgatoire sur terre, il court d'autant moins le danger de brûler longtemps après.
Depuis le début de cette conversation, les deux dames s'étaient assises. Mademoiselle Blondeel se leva la première.
— Excusez-moi si je vous quitte, madame Kwas, dit-elle : j'ai des occupations très pressées, et, en outre, ma tête me fait horriblement mal.
— Bah ! bah ! encore un petit instant, s'écria l'autre en la prenant par la main. Je suis fatiguée; laissez- moi me reposer un peu et ne me renvoyez pas ainsi, pour l'amour de Dieu ! Asseyezvous encore quelques minutes, je vous en prie. Dites-moi, Marie, pourquoi ne vous a-t-on pas vue à Darlingen depuis si longtemps? N'êtes-vous pas bien avec votre méchant beau-frère? Cela ne m'étonnerait pas ; il aboie et mord à droite et à gauche comme un vrai bouledogue.
— Non, ce n'est pas cela, mais le séjour de Darlingen est si triste !
— Est-ce là la raison ? demanda madame Kwas en prenant une nouvelle prise, comme si elle se préparait à une révélation importante ; est-ce là
IS
LE.N nul IIGEOIS DE l)A IlLl NGEN.
la raison [tour la(|iielle vous ne venez plu-? à Darlinjien? Ilostez-cn donc éloiiriit'O pour toujours. C'est aujourilliui oouinie un tombeau, ou plutôt coinnie un vôritalile iiifer. Les jîcns y sont i;oullés de liaine et de mépris. Ils voudraient s'oter le pain de la bouche les uns des autres. Si quelqu'un a du bonheur et ^aj^ne de r.-irj^enl, ses voisins cl ses connaissances voudraient reinpoisoiiner. On n'y entend (jue la lut-disance; on n'y voit (|ue la ruse, l'hypocrisie et l'ciioisine. Chacun l'ernie sa maison et fuit son prochain [tour cacher sa manicre de vivre, pleine d'avarice, et ne pas être oblij;»' à dcpcnser i|uel(iues Irancs. On dirait que Darlin.i^en est habite par un las de voleurs et de faux monnayeurs qui craiirncnt (pi'on ne lise sur leur visage (jui ils sont et (piels ils sont, avares, trompeurs, stupides...
— Pardonnez-moi, madame Kwas, mais je n'ai pas le temps de proloni^er cet entretien davantage, interrompit mademoiselle Marie avec un ton d'ennui et d'impatience. Je me soucie peu de la façmi de vivre des gens de Dailingen et de ce qu'ils peuvent être. C'est leur all'aire. Je vous souhaite le bonjour.
La vieille dame se leva tout d'une pièce, prit mademoiselle Blondeel par le bra-. et dit, à moitié fâchée :
— Je partirai, puisque vous avez mal à la tète, je ne veux pas vous retenir contre votre i;rè; mais auparavant, vous écouterez cependant les preuves de la vérité de ce que j'avance. Sinon vous pourriez me regarder comme une mauvaise langue. Un petit moment, un tout petit moment encore. Je ne vous I;\che pas.
— Je vous en supplie, (inissez-en, on ji; vous écliajq»e par force.
— Ail! vous ne me croyez pas? Vous voulez dire peut-être que, du moins jiarmi les vieux richi's, il y a des gens comme il faut? Il y en a certainement par exce|)tion. Je suis une ancienne riche, .Marie, et cependant je n'en puis pas dire beaucoup de bien. I-enr unique préoccupation n'esl-elle pas d'exprimer la d rnière goutte de sueur de leurs malheureux fermiers, et ne |ioussentils pas l'avarice jusqu'à l'avidité la plus ignoble, oui, jusqu'à la tromperie? Vous seccuiez.la télé! l'n seul exemple : vodà deux mois, il y avait à Uarlingen un concert au prolil «les pauvres; on n'y était admis qu' sur une invitation particulière, et on n'y avait convié (|ue les pins riches lamilles. Il n'y avait pas d'entrée à payer; mais on devai' faire le tour avec un plateau pour recueillir les auujones. J'y étais, j'ai vu que chacun donnait une pièce irarpi-nt. Kh bien, quand on com|>ta la rccelle, on trcni.a dans le plateau (piatre pièces de cuivre blanchies avec du mercure. N est-ce pas
horrible? Kt dire (|ue ce sont les plus riches habitants de Darlingen qui n'ont pas honte de tromper ainsi le bureau de bienlaisance !
— Si cela est vrai, on ne peut certainement pas l'approuver. Allons, adieu...
Mais madame Kwas alla se placer devant la porte pour lui couper la retraite, et continua avec une j:raii(le volubilité :
— lii aiilre exemple : vous connaissez bien M. l'ik(d, l'avare millionnaire? Il a refusé tonte sa vie de prendre part aux fêtes et aux bampiels, même (juand le roi est venu à Darlingen. 11 |trétendaitijue son estomac ne pouvait supporter ni le vin, ni la variété des mets, et il échappait ainsi à l'obli.uation de souscrire pour (|iielques francs. Savez-vous comment ce stupide sac d'écus s'est atlra|)|>é lui-m^me? il a été invité à la noce du jeune comte de Zwarsleen, dans un château aux environs de .Ninove, on il possède beaucoup de fermes. Là, le ladre, parce (pi'il ne devait pas payer, a bu et mangé si elTroyablement. (|n'on a dû l'emporter comme un porc, à demi mort... Mais tous les habitants de Darlingen, me direzvous, ne sont pas également avares, il y en a aussi qui vivent et font vivre les autres : les fabricants, entre autres. Dali? ceux-ci sont encore pires. Ils font bombance, ils boivent, ils dissipent leur argent dans le libertinage et se comportent comme s'ils ne connaissaient ni Dieu ni ses commanderr.ents. Gondès d'orgueil, avenglés par la facilité de gagner de l'argent au prix de la sueur des pauvres ouvriers, ils portent la lète haut»! et espèent, |)ar' leur luxe exlravapanl, nous faire oublier (pr'ils sont sortis de très peu de chose ou de iiioirrs encore... Une petite minute! j'ai (ini, Marie. Errcore un seul mot. Il y a un drôle d'événement (jui émeut eu ce moment tons les priii- <ipaux habitants de Darlingen. Vous connaissez peut-être Gnillaunre Dcdlinx, le rentier i|ui demeure derrière le Déguinage? Il a, depuis un an, assiégé en secret les bureaux du ministère, et s'est fait valoir tellement à Driixelles qu'il a obtenu la croix d'Iionneur, son? prétexte qu'il se serait dévoue pendant le choléra pour \isiter les pauvres de son cpiartier et leur venir en aide. Les autres, i|ui prétendaient aussi à cette distinction, aftirirrent ijoe liiiillarr'ne Itollirix e>t le seul qui se soit enlui de Darlingen pendant le cludéra. Il parait (|ue M. Crnlhast avait mérité la croix; mais son frère n lait nue bair(|ueroute frauduleuse. Philippe Mos>els élail aussi sur les rangs ; mais la corrduite de sa femme...
— Ces médisances ont-elles duré assez longtemps inainterrant? s'écria mademoiselle Dlondeel en se levant a\ec colère. (Juitte/ ma maison surle-( hamp, et von> m'obligerez, madame Kwas,
LES liOUl'.GKOlS UH DAlU.IiNC KN.
d'oublier pour l'avenir où je demeure. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois. Voulez-vous rester ici contre mon gré? Je vous souhaite le bonjour et vous laisse là.
— Je m'en vais, je m'en vais, dit la vieille dame. Qu'est-ce que c'est que ces façons-là? Recevoir si mal une amie! Les gens ne valent rien non plus à Bruxelles. Le monde va à sa fin. Allons, adieu, mademoiselle Marie.
Arrivée dans le vestibule, elle se retourna encore et cria à mademoiselle Blondeel qui s'éloignait :
— Eh! dites donc, la fille de madame Ilolk est entrée au couvent parce que le fils de Joseph Ringels a épousé Adèle Marol. Virginie du Cheval d^or s'est laissé séduire.
— Dieu du ciel, quelle pie! s'écria la servante, qui venait au-devant da sa maîtresse. J'ai cru que vous étiez prisonnière pour toute la matinée, mademoiselle, et j'avais vraiment pitié de vous. Il paraît qu'elle habille bien ses concitoyens! S'il y a à Darlingen quatre personnes comme elle, je lui donne pleinement raison.
— C'est une calomnie, Catherine. Certainement, les bourgeois de Darlingen tiennent trop à l'argent pour la plupart; mais on y trouve cependant aussi de braves et honnêtes gens.
— Ceux-là doivent être plus rares qu'un merle blanc, mademoiselle, s'il faut en croire madame Kwas du moins.
— Avez-vous pu entendre ce qu'elle disait?
— Et comment ne l'aurais-je pas entendu? elle criait comme une possédée.
— C'est une nouvelle inattendue, n'est-ce pas? Ma nièce Thérèse qui va se marier!
— Oui, mademoiselle, cela lui fera peut-être du bien. Si elle trouve un mari qui ait assez d'énergie pour faire marcher sa femme selon sa volonté, son caractère pourra peut-être s'améliorer. Je me le suis toujours dit, qu'elle devrait se marier.
— Malheureusement, son futur est une honne pâte d'homme.
— Oui! Alors, que le Dieu de miséricorde lui soit propice! Je le vois déjà se gratter la tête et se mordre les ongles.
— Je suis tout étourdie, Catherine. La tête me tourne encore d'avoir entendu ce bruyant moulin à paroles. Si on vient me demander avant une demi-heure d'ici, dites que je n'y suis pas. Je vais rassembler mes esprits au jardin.
Elle entra au jardin et se dirigea vers le berceau de verdure, où elle s'assit toute pensive.
Après y être resiée pendant quelque temps, elle avait fait deux ou trois tours de promenade autour des parterres de fleurs, et elle venait de reprendre
sa place sur le banc, lorsqu'un monsieur entra dans le jardin par la grille ouverte.
Le nouveau venu devait être le frère de la vieille demoiselle qui était assise sous le berceau de verdure, le dos tourné vers le jardin, car il y avait nue l'esseinblance facilement saisissable entre les traits caractéristiques de leurs visages. Les joues du frère étaient pourtant plus fraîches encore que celles de la sœur, hautes en couleur, pleines et presque sans rides, quoique ses cheveux gris, naturellement frisés, indiiiuassent qu'il ne pouvait guère être plus jeune qu'elle. Que ce nouveau personnage jouît d'une bonne santé et ne fût nullement accablé sous le poids des soucis, c'est ce que démontrait suffisamment son ventre rondelet et une expression particulière de sa figure qui faisait reconnaître au premier coup d'œil un franc bourgeois de Bruxelles, plein de bonhomie et de rondeur.
Il était vêtu avec soin et même avec un certain luxe; il avait une redingote légère en drap fin, un gilet de Casimir jaune, des bottes vernies, des gants frais, et tenait à la main un joli rotin à pomme d'or.
Quoique l'expression de ses lèvres et l'air ouvert de sa physionomie laissassent deviner qu'il était habituellement d'humeur gaie, M. Jean Blondeel paraissait en ce moment préoccupé de quelque chose qui l'inquiétait, car on voyait un pli se former sur son front, et ses joues étaient rouges comme s'il venait de faire une course précipitée.
Lorsqu'il fut près du pavillon, la demoiselle se retourna, et demanda non sans quelque étonnement :
— Quoi! vous êtes seul? Où est Ernest?
— Ernest n'est pas arrivé, ma sœur. J'ai bien regardé tous les voyageurs. Le bateau à vapeur d'Angleterre sera peut-être arrivé à Anvers après l'heure habituelle.
— Mais alors, Jean, pourquoi n'attendiez-vous pas jusqu'au prochain convoi? Il y a encore deux ou trois trains d'Anvers, ce matin.
— Je le sais, ma sœur; mais je viens d'apprendre quelque chose qui me pèse sur le cieur comme un morceau de plomb. Je crois, Marie, qu'il va se passer de bien tristes choses, ou du moins qu'il pourrait se passer de tristes choses, si nous ne mettions pas de bâtons dans les roues. J'accours tout en nage pour vous dire qu'il faut que j'aille immédiatement à Darlingen.
— Et Ernest?
— Bah! il trouvera bien notre maison. Je n'y puis que taire. Jugez donc, Marie. Je voulais, comme vous dites, attendre le prochain convoi, et je me promenais de long en large dans la rue de Cologne. Tout à coup, voilà le notaire Cools
LES BOI'RGEOIS DK DA Mil NCEN.
qui nie tape sur IVpaule sans que je m'y attende, et (]ui iii';i|i|ireiitl (|u'i»n est venu de I)arlirii,'on s'informer de l'état de notre fortune. C'était pour un inariaii;e qu'on est en train de bâcler entre le gros Krancis PottewaI et une de nos nièces. Si c'était pour Hermine, par hasard '.' (l'est dit. je pars pour l)arlini,'en. Nous vendons si l'on rendra ma filleule malheureuse ou non!
— Mais, .Ican, vous vous airitez à tort, objecta la vieille fille. C'est Thérèse (|ui va se marier.
— Thérèse? comment le -^avez-vous?
— Madame Kwas, de Dailinijen. est venue ici.
— Fiez-vous à cette bavarde uienteuse! Thérèse est une ennemie jurée du mariage.
— Vous croyez cela. Jean?... J'ai prévu, au contraire, quelle finira pour se marier. Son aversion apparente pour le maiiai;e n'était qu'une consé- (juence de son ori;ucil et de son humeur maussade; mais, au fond du cœur, elle a un secret mais vif désir de porter le nom de mère. N'a-t-elle pas toujours montré une alleclion toute particulière pour les petits enfants, elle qui n'aime aucune autre chose.
— C'est égal, Marie, je n'aurai pas de repos avant que mon cœur soit délivré de ce poids.
— Croyez-moi, mon frère, c'est Thérèse qu'on veut marier. Le notaire de l'otlewal l'a dit luimême à (uadaine Kwas.
— Ah ! ceci me soulage un peu, répondit Jean lîlondeel tout joyeux, en s'asseyant sur le banc du berceau avec un sourire de soulagement. Vous ne sauriez croire (juelle inquiétude s'était emparée de moi depuis que j'ai rencontré le notaire. Il ne pouvait pas m»; dire laquelle des deux filles de Komys allait se marier. Je voyais déjà, dans mon imagination, notre bonne Hermine vouée au môme sort, à la même vie insup|)ortal)le (|u<' notre pauvre sœur Julie. Si j'avais osé pleurer en chemin, il me semble que j'aurais versé des larmes en pleine rue. Car, Marie, si ce tyran de IJomys avait décidé de marier sa fille Hermine sans atnour, oui, sans la moindre inclination, avec quelqu'un de ces grossiers sacs d'écus de Marlinpen, nous pourrions bien combattre énergiquement sa résolution ; mais (|iii nous dit (|ue nous parviendrons à v.-iiiifi <• l'obstination de cet homme entêté !
— Je n'oserais pa> même res(iérer, répondit la vieille demoiselle avec un soupir. Il me semble, mon frère, que nous ferions bien de ne pas méconnaître la leçon (|ui nous est donnée com.me par une faveur du ciel. Le mariajie de Thérèse est arrêté et conclu sans notre intervention. Il pourrait bien en être de même si M. Homys voulait marier sa fille cadette. En effet, son père se méfie de noij.x. .Après le tour de Thérèse vient naturel-
lement le tour d'Hermine. Qui sait si l'on n'a pas déjà des vues particulières à ce sujet'.'
— Vous me faites peur, .Marie !
— Avec raison. Jean, avec raison.
— Tenez, s'il était (|iieslion de cela, je l'empêcherais, dussé-je me porter à des extrémités désagréables.
— Vous ne saisissez pas bien mon conseil, mon frère, dit mademoiselle IMondeel d'un Ion insinuant. Je crois cependant ()ne c'est riini(jue moyen de préserver notre Hermine d'un si grand malheur, il faut prévenir celte menaranle éventualité, el aller à Darliiigen demander la main d'Ilermiiie pour Ernest Decock.
— Mais ils sont encore beaiicou|t trop jeunes, Marie.
— IMus on est jeune, mieux cela vaut. Pourquoi laisser passer le printemps de la vie? pour- (|iioi atlendre que le cœur soit devenu trop froid pour concevoir uneaireclicm profonde et durable?
— Oui, oui, ma s(eur, tout cela est bien; mais, (|nand on se marie, il faut du moins qu'on ail un étal dans le monde. Je suis loin de prétendre qu'il faille précisément une grande fortune pour être heureux en ménage; mais le mari doit savoir pourtant comment entretenir sa famille. Einest Uecock...
— Ecoutez ce (|ue le père Kats a écrit sur ce sujet, interrompit la sœur : « Qu'est-ce qui donne du courage pour le bien? Gagner ensemble est si doux ! )) El dans nii antre passage : « Gain du mari apporte l'amitié*. » H a raison, Jean; pas d'argent plus précieux que celui que l'homme et la femme gagnent en travaillant ensemble. Une semblable fortune est un antre lien entre deux époux que des biens héréditaires, dont chacun de son côté se rappelle toute sa vie l'origine particulière.
— J'ai la plus grande confiance en l'avenir d'Ernest, ré|)li(|na Jean IMondeel; mais comment ferons-nous conseiilir lloinys à donner sa fille à un jeune homme sans fortune, lui rpii ne connaît que l'argent? J'ai fait mon compte de la tutelle d'Ernest, et, quoi que je fasse, je trouve qu'il ne lui reste pas plus de vingt mille francs.
— S'il le faut, dites à Uoiiiys (pie nous nous rendcms responsables du bonheur d'Hermine. .\ la rigueur, mms avancerons à Ernest les sommes nécessaires pour commencer ses affaires avec chance de réussite. Nous devons bien faire quel- (pie chose pour préserver celle chère Hermine d'une cM.steiici' pleine de tristesse et d'angoisses. Et lUmiys. (jiii pourrait craindre que, par rancune ou par \engeance, nous ne laissions notre fortune
i. (.01 doux citatioiit, en vers l'une, et l'autre, sont, m (liniand, ilc« o-fii-ce» de proverbes impossible» à traduire fldtlemcnt.
LES BOURGEOIS DE DARLIiNGEN.
J.ff//£/W/IA/^
Ils s'aiment depuis le jour où ils se sont vus au jardin. (Page 21.
à d'autres que ses enfants, pliera bientôt si vous savez seulement lui tenir tète.
M. Blondeel appuya son menton sur le pommeau de sa canne, en réfléchissant profondément.
Puis, après un moment de silence, il reprit :
— Vous courez si terriblement vite, Marie ! Nous ne savons même pas encore si les jeunes gens s'aiment.
— Ah ! ah ! s'écria en riant la vieille demoiselle; ah ! ah ! Jean, vous parlez contre votre propre conviction . Vous en savez autant que moi là-dessus.
— Il y a beaucoup d'apparence, je le reconnais; mais l'apparence n'est pas une certitude.
— Ne vous inquiétez pas de cela, mon frère. Faut-il vous dire une chose? Ils s'aiment depuis le premier jour où ils se sont vus ici, dans le jardin. Les femmes connaissent cela mieux que les hommes. Et qu'y a-t-il d'étonnant? Tous deux jeunes, beaux, sensibles et poétiques. N'est-ce pas
comme si Dieu même les avait réunis pour faire un excellent et heureux ménage? Et voyez les lettres d'Ernest, et écoutez le langage d'Hermine. Si longtemps éloignés et si loin l'un de l'autre, ils ont gardé le souvenir l'un de l'autre aussi vivant et aussi frais que le premier jour de leur séparation.
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites, Marie.
— Enfin, mon frère, n'était-ce pas, depuis lors, le plus beau rêve de notre vie, de voir se marier notre Hermine avec le fils de feu votre meilleur ami, ce bon, mais malheureux M. Decock?
— Certes, certes ; mais le temps n'est pas encore arrivé de réaliser ce rêve.
— Vous ferez trois heureux, Jean : Hermine et Ernest ici-bas, et là-haut votre ami, qui se réjouira dans le ciel du bel avenir que vous réservez à son fils unique.
LES BOURGEOIS DE DARLINCEN
M. Illomleel semblait touché el mit la main à ses yeux. Après un instant de silence, il dit :
— Il y a une chose (|ui ne me semble pas du tout si rassurante, Marie. Depuis qu Krnest est à Londres pour s'y perfectionner dans la connaissance des grands travaux publics, ses lettres respirent un si vif désir de '^A'^ner de l'argent, et il parle avec tant d'enthousiasme de faire fortune, que je commence h me demander si l'avidité n'est pas une passion (|ui «lait cachée en lui et qui se développe tout à coup avec une force excessive.
— Ou'allez-vous croire, mon frère?
— Ht si la fortune des parents d'Hermine n'était pas étrangère à l'affection qu'Ernest témoigne pour elle?
— Allons, Jean, répondit la vieille demoiselle en riant, (|uelles folles imaginations vous mettezvous en tête! Ne devinez-vous i)as ce qui inspire à Ernest celte avidité apparente? N'est-ce pas l'espoir d'obtenir, par son travail et par son activité, les moyens d'écarter les obstacles de fortune ([ui s'élèvent entre lui et Hermine?
— J'admets que vous ne vous trompiez pas dans votre croyance. Pourtant je veux avoir et et j'aurai là-dessus mes apaisements. Emu par la nouvelle du futur mariage de Thérèse, j'ai pensé, chemin faisant, à Krnest et à Hermine. J'ai résolu d'éprouver Ernest. S'il subit cette épreuve à ma satisfaction, j'arrangerai tout de suite son mariage avec ma lilleule.
— Oh! vous irez demander sa main pour Ernest.
— Non, pas si vite. Deniiiin après-midi no\is nous rendrons à Darlingen, pour voir se qui s'y passe. Thérèse n'est pas polie, à la vérité; mais elle est aussi la fille de notre |)auvre >œur; el, si son humeur est maussade, son père en est la seule cause. La pauvre lille est comme on l'a faite. Peut-être puis-je faire là-bas (pielque chose pour elle. J'emmènerai Ernest à Darlingpn et l'introduirai dans la maison de Uomys. ("/est un commencement; par des visites répétées, je tâcherai de disposer lavorablemenl notre be;in-frère, et je lui déclarerai ensuite, au bout li'nn certain temps, notre désir et nos desseins. Vous comprenez, ma sœur? M. Pioniys est, après tout, le père d'Hermine, et il vaiiilrail mieux pouvoir le convaincr»' par la douceur que il'étre obligé d'avoir recours à des moyens violents. Cela ira bien, je le crois, pourvu qu'Ernest subisse convenal)lement l'épreuve.
— Mais quelle épreuve, mou frère? s'écria mademoiselle Marie, dont les traits prirent une expression d'inquiétude.
— Itie toule simple,. Marie : je lui ferai accroire pour un instant que Romys a fait de mauvaises affaires, el que les parents d'Hermine ont perdu
leur fortune. Je le regarderai dans le blanc des yeux, et je tâcherai de découvrir (inellc. impression cette nouvelle fera sur son cœui-.
— Vous le rendrez malheureux.
— Non, non; mais je saurai certainement jusqu'à quel point la fortune des Komys entre dans l'allection d'Ernest pour Hermine, (l'est nécessaire, ma sœur; et. Je vous en prie, si vous voulez bâter leur bonhe\ir, ne me contrariez pas dans cette épreuve. Si Ernest s'informe d'Hermine ou parle d'elle, parlez peu, feignez d'être triste, et laissez-moi faire; (|uand il sera temps, je le conduirai dans le salon et lui ferai part de la fausse nouvelle.
Ils échangèrent encore ([uelques paroles sur ce singulier projet. M. lUondeel resta si ferme dans sa résolution, que sa sœur promit de ne rien faire ni dire (jui jn'it empêcher l'exécution de son dessein.
Pendant qu'ils étaient ainsi à causer, un jeune homme montait lentement la rue escarpée qui débouchait près de leur demeure. C'était sans doute un voyageur, car, malgré le temps chaud, il portait un pardessus sur le bras et un parapluie recouvert d'un fourreau de cuir à la main. Ses vêtements, malgré leur Iraicheur et l'élégance de leur coupe, avaient aussi quel(|ue chose d'étranger dans leur forme et dans leur étoffe. Même la largeur dt^ ses favoris noirs et légèrement Irisés semblait dire qu'il venait d'au delà des mers. \\ n'était donc pas étonnant que les passants le prissent pour un ycnflcuidii anglais de bonne maison; car vraiment son beau visage avait un air nnble el sérieux qui faisait croire que l'esprit et la raison de ce charmant jeune homme étaient plus développés que son âge ne l'indiquait. Peut-être ses grands yeux noirs, ses cheveux foncés et ses gros favoris contribuaient pour beaucoup à lui donner cet exlérieni-; car, au surplus, sa taille était très haute et sou corps avait la délicate élégance de la première llenr de la vie.
Arrivé à la denienre de .M. lilondeel, il s arrêta devant la grille el plongea un long regard dans le jardin, pendant qu un doux et franc sourire illuminait son visage, comme si ce lieu lui rappelait (|uelque chose de particidier qui l'attendrissait jusqu'au fiind du ca'ur.
Tout à coup un cri de joie lui écha|qia et il s'élança à bras ouverts vers des personnes (|ui venaient tontes jityenses à sa rencontre.
— Monsieur llbnideel ! mademniselle Marie !...
— Soyez le bienvenu !
— Loiié soil Dieu, qui permet de vous revoir si bien portants !
Tels furent les premiers mots (|u'on entendit à travers les cmbrassements réitérés.
LES IJOUUGEOIS DE DARLliNGEN.
xMais à peine eut-on échangé quel(|ues souhaits, qu'Ernest promena ses yeux plein d'un désir inquiet autour du jardin et du côté de la maison, puis les ramena d'un airinterroi;ateur vers le frère et la sœur.
— Ah ! s'écria Blondeel, je vais chercher une bouteille de vin de liqueur. Il faut qu'on boive un bon verre à votre arrivée...
Et, comme s'il voulait éviter de répondre à la très compréhensible demande du jeune homme, il courut vers la maison, après avoir fait signe à sa sœur pour lui recommander de prendre garde.
Quelques minutes après, il revint suivi de la servante, qui plaça un plateau sur la table du berceau de verdure, puis frappa les mains l'une contre l'autre avec étonnement et salua bruyamment le jeune homme. Elle ne le reconnaissait plus, c'était un véritable Anglais, mais il n'y avait rien perdu; car, d'après elle, maintenant il avait l'air d'un baron, sinon d'un prince.
Aussitôt que la servante fut retournée dans la maison, Jean Blondeel remplit les verres et dit :
— Allons! à votre heureux retour et à votre réussite sur la terre natale ! Mais, Ernest, mon garçon, vous paraissez bien pensif? A-t-on été malade en mer ?
— La mer était unie comme un miroir, répondit Ernest. Il faut me pardonner, monsieur Bloudeel; j'espérais avoir le bonheur de trouver ici mademoiselle Hermine. Il y a si longtemp, que je l'ai vue pour la dernière fois !
— Elle n'est pas ici. Ses parents l'ont fait revenir inopinément à la maison.
— Ma déception est naturelle et excusable, monsieur Jean. Vous-même m'avez, dans votre dernière lettre, laissé croire que je la trouverais ici à mon arrivée.
— Moi? s'écria Blondeel. Vous vous trompez, je n'ai pas écrit cela.
Le jeune homme tira son portefeuille de sa poche et dit, en dépliant une feuille de papier :
— Non, non, sur un pareil sujet je ne puis me tromper. Depuis huit jours, je l'ai relu cent fois : « La nouvelle de votre retour nous a tous comblés de bonheur; ma samr et Hermine ont pleuré de joie. » Elle était donc ici lorsque votre main a confié ces bonnes paroles au papier?
— Si je l'ai écrit, je ne puis le nier, murmura Blondeel, embarrassé, en haussant les épaules.
— C'est vrai, Ernest, nous avons versé des larmes de joie, dit la vieille demoiselle. Vous savez qu'Hermine vous porte une amitié sincère. Consolez-vous cependant de son absence : vous la verrez avant que la semaine soit à sa fin. '
— Monsieur Jean, dit alors le jeune homme en prenant son verre, excusez ce moment de chagriii>
C'est passé. Je bois à votre santé et à celle de la bonne demoiselle Marie. Puisse Dieu exaucer mon ardente prière et accorder aux bienfaiteurs du |)auvre orphelin une longue et heureuse vie !
Ernest avait exprimé ce dernier vœu avec un sentiment si sincère et si vrai que mademoiselle Blondeel lui pressa la main avec attendrissement. M. Jean porta de nouveau la main à ses yeux, car il avait la faiblesse d'être très sensible à la vue de pareilles cho.^es.
Il se raidit contre son émotion, se mita son aise sur le banc du pavillon de verdure, étendit ses pieds et reprit :
— Allons! Allons! pour l'amour de Dieu, ne nous attristons pas à l'heureux instant de votre arrivée. Si nous avons à parler de choses sérieuses, nous les remettrons à plus tard. Maintenant, Ernest, dites-nous quelque chose de votre voyage ou plutôt de votre séjour en Angleterre. Y avezvous été heureux?
— Pour autant qu'on peut être heureux loin des personnes qui vous sont chères; oui, monsieur Jean, très heureux, répondit le jeune homme. J'ai des raisons de croire que mon séjour dans la capitale du peuple le plus industrieux du monde m'a donné la connaissance et l'expérience nécessaires, non seulement pour être utile à ma patrie, mais encore pour regagner largement la fortune (jue le sort a prise à mon malheureux père. J'ai été pendant trois ans l'élève favori et aimé du célèbre Stepbenson. La lettre du bon M. Morris l'avait si favorablement disposé pour moi, qu'il me traitait comme son propre fils II a mis à mon service tous ses plans, tous ses dessins, même toutes ses idées; il m'a envoyé dans tous les endroits où l'exécution des grands ouvrages pouvait aider au perfectionnement de mes études. Je l'ai accompagné dans une multitude de fabriques et de grands établissements industriels. Non seulement il m'a expliqué les secrets de leur organisation au point de vue de l'outillage, mais encore il s'est donné beaucoup de peine pour m'appremlre comment, sous le rapport financier, on réunit les ressources nécessaires à l'exécution des entreprises importâmes... Et tout cela pour un jeune homme étranger, qui n'avait d'autres titres de protection que la sympathie qu'il avait inspirée à ce généreux Anglais.
— Oh! vous devez lui rester reconnaissant. Ernest, dit Jean Blondeel d'une voix dont l'altération prouvait qu'il était encore une fois profondément touché.
— Lui rester reconnaissant? reprit Ernest Decock. Il y a trois noms gravés dans mon cœur; je les prononcerai encore sur mon lit de mort avec ma dernière prière. Un de ces noms est celui de Stepbenson; les autres sont les noms de ceux
LES BOIIIIGEOIS DE DAHLINGEN.
i|ui m'ont iciulu mes pareiiU ({iiej'ai, lu'las! perdus | liop tôt.
Mademoiselle Marie détourna la trie pour cacher les larmes qui lui venaient aux yeux; Jean | IJlondeel lira son mouchoir de poclie et s'essuya le Iront et les yeux, comme pour étancher la sueur. l*uis il dit d'une voix à la(|uelle il s'efl'oryail de donner un Ion déi,Mgé :
— Hu'il lait chaud aujourd'hui ! J'ai marché 1res vile tout à l'heure; je crois que j'ai allrapé un rhume de cerveau... Ainsi, Ernest, vous ave/ bon espoir de réussir".''
— Oui, monsieur Iil(Mideel, j'en suis pres(|ue sur; le coura},'e ne rae maininera pas, du moins. Sonjie/. (jue je connais beaucoup de secrets de fabrication qui sont mis en œuvre ici avec des machines très incomplètes ou d'après des systèmes vieillis. J'améliorerai les établissements; j'en (onslruirai de nouveaux; je créerai des sociétés financières pour subventionner mes entreprises. .\h! si je puis seulement Caire accepter un plan de chemin de fer, je suis riche presque d'un seul coup.
— Oui, mais votre espoir pourrait bien vous tromper. Cela peut aller beaucoup plus lenlemenl >|uc vous ne le croyez.
— lin elVel, monsieur Jean, il me faudra peutêtre du temps pour olilenir la conliance des i;eiis; je puis avoir du malheur, rencontrer de l'opposition, je le sais; mais qu im|)orte, si je finis par réussira {gagner la fortune qui est le but de tous mes ell'orls.
Lue expression de mécontenlement parut sur le visa|?e de M. Dlondeel.
— Vous avez donc une bien grande envie de gagner de l'argent? dit-il. L'argent n'est cependant pas la seule source de bonheur.
— Je ne sais pas comment les autres pensent là-dessus, répondit le jeune homme avec une certaine vivacité. Peut-être ai-je torl; mais, à mes yeux, l'argent, la forlune, est une vraie puissance capable d'écarter les obstacles qui obstruent la carrière d'un homme. C'est une source de contentement, d'élévation et do bonheur en ce monde. Oh! si je puis devenir riche, je bénirai liien de cette faveur inlinie !
Jean lilondeel pinça les lèvres et parut affligé du langage passionné du jeune homme. Il secoua la tète sans rien dire, puis il reprit en se levant de son banc :
— Ernesl, j'ai quebjue chose à vous dire qui probablement vous altii>tera; mais cela iii'assond)rit l'opril et je ne |)uis le garder sur le cd-nr. Veuillez me suivre, je désire vous parler seul.
Mademoiselle Marie adressa à son frère un ( onp d'<ril suppliant pour le prier d'épargner, autant que possible, la sensibilité d'Kiiie>t.
Le jeune homme se leva et Miivil silencieusement son prolecteur jusque dans la maison.
— Asseyez- vous, Ernest, dit alors Jean Blondeel,j'ai à vousannoncer une chose fâcheuse; mais ne vous afiligez pas, car elle ne vous concerne en aucune laçon. l'eut-élre vous surpremlra-t-elle |)éniblement, car le mal heur dont je veux vous |)arler concerne une personne pour la(juelle vous avez la même all'ection quelle ressent pour vous.
— 0 ciel ! qn'allez-voiis me dire? s'écria Ernest avec angoisse.
— Soyez calme et tenez-vous ferme, mon ami. Voici la triste histoire : M. Romys, mon beau-frère, a fait de fiiauvaises allaires en jouant dans les fonds. Il a perdu presque toute sa fortune; Hermine est devenue pauvre pour ainsi dire.
En disant ces mots, il tenait les yeux attachés avec une fermeté pénétrante sur la ligure du jeune homme, qui rcsla un instant sans mouvement, mais sur laquelle se dessina bientôt un étrange sourire de bonheur. Mais ce sourire, fugitif comme un éclair, dispirnl aussitôt pour faire place à une expression de tristesse.
— Pauvre Hermine! soupira Ernest; comme elle doit avoir du chagrin!
— Mais vous avez souri, murmura Jean Blondeel d'un ton sévère; (|u'est-ce(|ue cela signifie, Ernest? Seriez-vous insensible au mallie r des parents d'Hermine?
I^e jeune homme pâlit et murmura avec un grand embarras quelques excuses inintelligibles.
— Eh bien, pourquoi riez-vous d'un malheur si cruel?
Le jeune homme restait silencieux et semblait chercher une réponse introuvable.
— Oh! je n'aurais jamais cru cela ! murmura Jean Hiondeel avec un accent de reproche amer.
Le jeune homme demeura muet quelques instants encore, |>nis il leva soudain la tète et dit d'une voix calme avec un regard clair et ferme :
— Qu'il en soit donc ainsi. Je ne suis plus un enfant, vous êtes mon bienfaiteur: je vous dois de la franchise. Eh bien, monsieur, je vais vous ou* vrir mon cœur. Vous saurez (|uelle est la laison de ce désir de gagner de l'argent qui vous étonnait tant, et vous saurez en même temps comment il est possible f|u'un sourire ait |)aru sur mes lèvres à une si fatale nouvelle. J'étais destiné à étudier le droit et à devenir avocat, et j'avais déjà fait beaucoup de chemin pour me préparer à celle profession. Ka|i|)elez-vous(|ue j'eus alors le bonheur, ou le malheur, de jtasser un jour ici entier en con>-
I pagnie d'Hermine. Jetais sensible. Je sentis que
< iiKMi cœur était atteint... J'étais courageux, con-
j fiant dans l'avenir, et j'osai rêver qu'il pourrait y
avoir un inoven de devenir l'époux do celle dont
LES liOURGEOIS DE DARLINGEN.
la beauté et la grâce touchante avaient fait une impression ineffaçable sur mon âme. J'ai cru, j'ai cru follement, que vous et votre bonne sœur étiez favorables à mes vœux. Pouvez-vous m'en blâmer? Je voulais mériter Hermine, m'élever jusqu'à elle, acquérir une fortune afin qu'elle ne regrettât jamais son affection pour un pauvre orphelin. Je voulais acquérir le droit de demander sa main à son père. C'est pour cela que je suis devenu ingénieur; c'est pour cela que je suis allé en Angleterre; c^st pour cela que le désir de gagner de l'argent s'est allumé en moi. Autrement, l'argent n'a pas de valeur pour moi. Comprenez-vous maintenant, monsieur, pourquoi un sourire peut s'élever de mon cœur? Tous les obstacles tombaient devant mes yeux; je pourrais travailler, suer sang et eau pour elle; son bonheur sur la terre serait mon ouvrage, mon ouvrage à moi seul. Oui, ce sourire sur mes lèvres était une étourderie, un crime peutêtre; mais pardonnez ce mouvement d'égoisme à l'ardeur de mon amour pour Hermine.
Pour toute réponse, Jean Blondeel saiîta au cou du jeune homme et lui dit, tandis que les larmes jaillissaient de ses yeux :
— Ce bon, ce noble Ernest! C'est faux, ce que je disais. Je voulais éprouver la sincérité de votre amour. M. Romys n'a rien perdu. Mais c'est égal, Hermine deviendra votre femme. Ce sera, cela doit êire.
La porte de la chambre s'ouvrit, et mademoiselle Marie s'écria de loin :
— Messieurs, messieurs, le couvert est mis. Mais, lorsqu'elle vit Ernest dans les bras de son
frère, un cri joyeux lui échappa et elle accourut dans la chambre en battant des mains.
— Eh bien ? eh bien? demanda-!- elle.
— Oh ! Marie, il a subi victorieusement l'épreuve ! répondit Jean Blondeel. Apprêtez vos cadeaux de noces, ma sœur; car, avant qu'il se soit écoulé la moitié d'une année, Ernest sera l'époux de notre Hermine.
La vieille demoiselle jeta ses bras au cou d'Ernest avec des cris de joie, et elle eût probablement continué longtemps ces démonstrations; mais Jean Blondeel dit en riant :
— Venez, venez, ce n'est pas une raison pour laisser refroidir le dîner; on peut causer à table aussi. Ah! au dessert, nous viderons une bonne bouteille de notre ermitage. Un beau jour de ma vie !
A ces mots, il poussa avec une joyeuse violence sa sœur et Ernest hors de la chambre dans la salle à manger.
L'cjour redouté était arrivé et le moment fatal approchait.
Hermine était debout dans sa chambre à coucher, la main appuyée sur sa table de toilette et le regard vague perdu dans l'espace. De temps en temps, elle secouait imperceptiblement la tête et poussait un soupir étouffé. Ses joues étaient pâles, ses grands yeux bleus étaient irrésolus et sans éclat. Sans doute, les menaces de son père et la certitude de son inflexibilité lui avaient prêté les forces nécessaires pour surmonter ses larmes, car on ne voyait pas sur ses joues qu'elle avait pleuré. Mais, si son visage ne portait pas les traces de son chagrin, la pâleur et l'abattement de ses traits attestaient néanmoins un désespoir immense et uiie profonde terreur. C'était une pénible besogne qu'elle venait de finir; d'après les ordres de son père, elle avait mis ses plus riches habillements et elle avait tâché de se faire belle et élégante, pour plaire à l'homme qui, dans quelques moments, la devait venir demander en mariage.
Pendant qu'elle était là immobile, elle pensait avec des battements de cœur à l'oncle Jean, à la tante Marie et à Ernest. Ses lèvres tremblaient, des frissons nerveux parcouraient son visage. 11 lui semblait qu'elle jetait en cet instant un dernier et solennel adieu à ces amis de sa jeunesse, et en même temps à toute consolation, à tout bonheur. Si les larmes ne roulaient pas sur ses joues à des pensées si cruelles,' la pauvre jeune fille pleurait amèrement et abondamment dans son âme. Elle se soumettrait, elle obéirait à la volonté de son père ; mais, hélas ! que ne lui en coûtait-il pas de laisser sacrifier et anéantir ainsi toute son existence pour devenir la compagne d'un homme insensible au point d'envisager le mariage comme une affaire de commerce. C'étaient, en effet, les fortunes des deux familles qui allaient contracter une alliance; elle, la gaie, la tendre Hermine, était simplement le moyen, le prétexte de cette alliance. Quelle vie lui était promise, à elle qui était née pour aimer! Pourtant le sort avait décidé; il n'y avait pas d'issue; la viciime devait tendre docilement le cou et renoncer à tout espoir.
Pendant qu'Hermine s'abandonnait ainsi à de sombres pensées, sa mère entra dans la chambre. Sur le visage de la vieille dame on pouvait lire également une complète mais douloureuse résignation. Elle dit à sa tille, avec un profond découragement, qu'elle s'efforçait de cacher sous une confiance feinte :
— N'aie pas peur, mon enfant, cela ira mieux que nous ne le pensons.
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
— Ktre si jeune el voir di'jà le dernier beau jour de ma vie! soupira la Jt'une lille.
— Tu vois les choses Irop en noir, ni;t pauvre Hermine. J'ai, au contraire, le fermo espoir'quo tu seras heureuse.
— Heureuse! reprit Hermine avec une p(Miil)le ironie. Heureuse avec un homme i|ue je ne connais pas, tjui n'attache |ias de prix à mon aircclion, et ih'cide (|ue je serai sa lemme sans savoir si je pourrai jamais l'aimer? 0 mon Dieu, autant vaudrait me vendre pour vivre dans un éternel esclavai^e!
Une larme brilla dans ses yeux; la vieille dame prit sa main avec frayeur.
— Hermine! ah! mon entant, surmonte la douleur! dit-elle. Si ton père s'apercevait que lu as pleuré, il se (Viclierait et nous Inimilicrait en présence de .M. l'ollewal. H ne nous le pardonnerait plus!
— Soyt'Z tranquille, maman, je ne pleurerai plu-', répondit la jeunt' fille d'nn ton trislemcnl résigné. C'est bien la dernière larme. Papa sera conlent de nous. Je sais qu'il ne reste plus qu'à obéir; je suis tout à lail prête... comme un pauvre et impuissant agneau (ju'on mène à l'abattoir.
— Non, ne parle |)as ainsi! s'écria la vieille dame lui mettant la main sur la bouche. Moi également je ne peu\ jias pleurer; pour(|uoi donc me déchner impitoyablement le cœur?
Et, adoucissant le Ion de sa voix, elle dit :
— Hermine, lu as tort, crois-moi. Ce matin, en revenant de réi,dise, j'ai été chez madame Kandels. Elle est la propre cousine de M. l'ottewal, et elle connaît tout ce (|u'il a fait depiiis*son enlance. Suivant elle, Francis l'ollewal est un j^arçon simple et bon; il n'est pas avare et nullement ennemi du plaisir. Il a beaucoup d'amis. Les gens méchants n'ont pas d'amis. H est riche et généreux, il s'eiïorcera de te rendre la vie douce, et tu l'aimeras pour sa bonté.
La jeune fille se tut; probablement ses pensées élaient ailleurs el elle écoutait à peine les paroles consolantes de sa mère.
— Allons, Hermine, reprit la vieille dame, il est temps que nous descendions; le calé est prêt et on attend .M. l'ollewal à cha(|ne mimile. Tienstoi bien et sois courageuse; ton père est de mauvaise humeur; il parait craindre que tu ne lui donnes des raisons de se fâcher. .Mais, mon enfant, pourquoi n'as-tu pas arrangé les cheveux avec plus de soin? Et ton fichu, comme il est de travers! Tu dois mettre la belle broche que l'oncle Jean t'a donnée l'an passé.
\ ces mots, elle arrangea à la haie la collfureel la toilette de sa (ille et attacha le bijou étincelant sur sa poitrine. Hermine la laissa faire el ne répondit que par des soupirs craintifs.
Le tintement de la sonnette de la maison lit trembler et pâlir les deux femmes.
— Oh! le voilà! s'écria la jeune fille s'évcnllant tout ell'rayée de son rêve.
— Dépéche-toi, Hermine, s'écria madame Homys en prenant sa fille par la main pour l'emmem'r hors de la chambre.
— Encore un instant; laissez-moi prendre un peu courage; je tremble, je chancelle sur mes jamiies, dit la craintive Hermine.
Au pied de l'escalier retentissaient les*accenls menaçants d'une voix perçante; c'était Thérèse qui criait :
— Hermine, veux-tu descendre bien vile? Papa t'appelle !
— (► ciel, ton père t'a|)pelle ! reprit la mère avec in(|uiétii(le II se fâchera. Je t'en supplie, nnm etdant, si tu aimes ta mèie, sois forte et surmonte ta douleur.
— Qu'il en soit donc ainsi! soupira la jeune fille. Mon sort est décidé! Adieu la vie rêvée! Allons, inaman, vous serez contente de moi.
Elles descendirent l'escalier et entrèrent au
salon, on, suivant ce (jui était convenu, elles prirent
place à une table et firent comme si elles venaient
I de commencer à boire le café. Thérèse était défà
assise. Elle, qui était habituellement vêtue avec
peu de soin, s'était mise avec un luxe excessif et
avait tiré de la boite Ions les cadeaux de l'oncle
Jean et de la tante Marie, Elle |)araissail d'humeur
gaie et ses jones n'étaient pas si incolores (|ne
d'habitude. L'expression de son visage, sur lequel
errait un imperceptible sourire, contrastait sinfiu-
lièrement avec la physionomie résignée; et désolée
d'Hermine. Elle murmurait (|ueb|nes piquantes
railleries et se mo(|nait de ce qu'elle appelait
l'enfantillage de sa sœur; mais celle-ci n'y faisait
pas attention, tant elle était absorbée dans l'allenie
de l'apparition soleimellede .M. Poltewal, qui él dt
avec son |ȏre dans le cabinet voisin, et dont on
entendait bourdonner la voix denrière la porte du
salon.
Enfin la perle s'ouvrit et Francis Pottewal, conduit par Uoniys, se présenta à l'entrée du salon. Les femmes se levèrent toutes comme des personnes surprises par l'arrivée d'un visiteur inattendu, el se mirent en devoir de le recevoir convenablemenl.
M. Pottewal avait l'extérieur d'un homme qui a passé la quarantaine, r|uoi(|u'il n'eut pas encore alt"int cet âge. Smi vis.ige n'était ni beau ni laid; il avait des joues rondes et rouges, une grande boncln' et des yeux sans éclat. En sourire naïf, presque niais, errait sur ses lèvres.
A la première vue, on pouvait juger le caractère et res|>ril de cet homme. Les traits de son visage
LES BOURGEOIS DE UAULINGION
n'annonçaient pas des passions fortes ni un esprit fin ; en revanclie, ils écartaient lout soupçon d'astirce et faisaient présumer qu'il devait être au moins d'un bon naturel.
Son costume pouvait ajouter peu de chose à cette appréciation ; car il était aisé de voir qu'il s'était habillé, pour la circonstance, d'une niatiière tout à fait insolite pour lui. Son solennel habit noir n'avait pas le pli de son corps; sa cravate blanche semblait l'étrangler et ses gants paille trop larges faisaient des rides sur ses gros doigts.
— Mesdemoiselles, voici M. PottewaI, un de mes amis, qui nous fait l'honneur de venir prendre avec nous une tasse de café.
Les dames s'inclinèrent profondément.
Prenant Hermine par la main, Piomys reprit :
— Monsieur PottewaI, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille cadette Hermine. C'est une bonne et intelligente enfant; mais, depuis quelques jours, elle est un peu indisposée par des maux de tête.
— n y a beaucoup de maux de tête en ville, mademoiselle, balbutia PottewaI, non sans quelque embarras. J'espère que votre indisposilion ne durera pas longtemps.
— Vous êtes bien bon, je vous remercie, monsieur, bégaya la jeune fille émue, d'une voix presque inintelligible.
— Voilà ma fille Thérèse, reprit Romys. Une fille à qui je puis me fier pour les affaires sérieuses, soigneuse et exacte comme la meilleure femme de ménage.
— Veuillez vous asseoir, monsieur PottewaI, dit Thérèse approchant une chaise de la table. C'est beaucoup d'honneur pour nous qu'il vous plaise de nous rendre visite. Soyez le bienvenu.
PottewaI, sans tenir compte de cette invitation, s'approcha de madame Romys, et échangea avec elle des paroles aimables; mais Romys les interrompit.
— En effet, pouiquoi rester ainsi debout? Allons, asseyez-vous tous; nous ferons plus intime connaissance en prenant le café.
Les convives avaient déjà porté deux ou trois fois le café brûlant à leurs lèvres, sans que personne eût dit un mot. PoKewal tournait sans cesse les yeux du côté d'Hermine qui, sous son regard impertinent, avait baissé la tête. Thérèse, au contraire, regardait le nouveau convive. Cet étrange silence commença à agacer singulièrement Romys.
— Ah çà! a-t-on donc perdu la langue ici? s'écria-t-il. Hermine, tu ne feras pas disparaître ton mal de tête en comptant ainsi les fils de la nappe!... Eh bien, mon ami PottewaI, que ditesvous du temps?
— H fait très chaud, répondit l'autre; pourvu
qu'il n'en résulte pas des maladies contagieuses? Avant-hier, à la bourse de Bruxelles, on assurait (jue le choléra est à Anvers.
— 0 mon Dieu, le choléra! s'écria Thérèse avec frayeur.
— Allons, aujourd'hui n'est pas un jour pour parler de si vilaines choses, répliqua Romys. Comment va le commerce des grains, monsieur PottewaI?
— Passablement bien; il y abaisse persistante dans les prix.
— Et vous achetez peut-être beaucoup? C'est le moment favorable.
— Beaucoup n'est pas le mot; un peu par-ci par-là, pour tenir le commerce en haleine. Je ne suis pas amateur des grandes affaires; cela entraîne trop de soucis et trop d'inquiétudes.
— Si j'étais à voire place, ami PottewaI, je remplirais mes magasins de grains jusque sous les toits. Les pommes de terre ont presque toutes mal réussi à cause de la maladie. Attendez que les provisions de l'année passée soient épuisées, et vous verrez le prix du pain s'élever au point qu'il ne sera plus achetable. H y a des millions à gagner!
— Peut-être avez-vous raison ; mais je préféra faire tranquillement mes affaires habituelles.
Boniface Romys leva les épaules et se pinça les lèvres, comme si le peu d'esprit de PottewaI l'étonnait.
Il y eut un nouveau silence.
Madame Romys tenait continuellement les yeux fixés sur Hermine; elle devinait les souffrances de sa pauvre enfant, et tâchait, par la douceur de ses regards maternels, de la consoler et de lui donner les forces nécessaires pour ne pas succomber dans cette situation critique.
Pour ne pas irriter son père, Hermine s'était efforcée, pendant cette conversation, dé tenir les yeux levés; mais la figure commune et insignifiante de son futur époux lui inspirait une répugnance extrême, et, quand elle se disait tout bas qu'elle était destinée à passer sa vie avec cet homme, son cœur frémissait et elle était obligée de se faire violence pour ne pas trembler visiblement. Ce n'est pas qu'elle éprouvât de la haine pour lui; au contraire, les traits de son visage, quoique grossiers et sans expression, semblaient lui promettre la douceur et la bonté, et son langage confirmait ce présage... Mais ses grosses joues et sa grande bouche! Aussi, quoi qu'elle fît pour maîtriser les mouvements de son cœur, à côté de cette figure se glissait une autre figure qui brillait de noblesse, de beauté et de mâle courage.
Et cette comparaison la frappait de frayeur et la plongeait dans de pénibles réflexions.