‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 78 sur 225 · IH · texte numérisé non relu

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LES BOUHGEOIS DE DARMNGEN.

— Hermine, (lit son père il'uii ton dont lalcinte bonhomie cachait une colère croissante, ilerinine. tu me feras beaucoup de plaisir si lu veux oublier un peu ton mal île tète. M. PotlewaI croirait, bien à tort, que tu os taciturne .-l d'Iiuineur cliaLiPine. Allons, dis un mot aimable à notre cher convive.

A celte brusque interpellation, la jeune fille, lorcée d'obéir à l'ordre paternel, ne sut que dire et bèi;aya une excuse ininlelliiîible.

Thérèse s'agitait indi},'née sur sa chaise, et elle grommela avec un accent de reproche :

— Kst-ce une manii're de recevoir les amis de notre père, quand ils veulent nous honorer d'une visite?... N'y faites pas attention, monsieur, elle a souvent de ces lubies intempestives.

Un rei^ard loudroyanl de son père lui ferma la bouche, et elle comprit qu'il lui était défendu de donner à PottewaI une idée défavorable de sa sœur.

— Allons, Hermine, remets-toi, mon eiilanl, dit Boniface Romys; nous écoutons, parle.

La jeune (ille (il un clTort suprême sur ellemême :

— Je prie M. PottewaI d'avoir la bonté de m'excuser, dit-elle, j'avoue que je suis très émue; malgré mon tiésir d'être gaie, je n'ai presipie pas la force de parler. Pardonnez-le moi, monsieur, cela passera.

L'accent douloureux de la voix de la jeune tille et la douceur de son hundjie prière parurent toucher M. Pollewal. Il s'elforça de la tranquilliser et la supplia de croire qu'il était incapable de mal interpréter son silence; mais M. llomys l'interrompit en demandant :

— Vous êtes sans doute amateur de musique; mon ami?

— Un peu, répondit PottewaI.

[]n coup d'œil signilicatirilt comprendre à Hermine qu'on ne parlait de musi(|ue que pour lui faire prendra part à la conversation; elle rassembla tout son courage et dit :

— Puis(jue monsieur est amateur de uiusi(|ue, il aura probablement été voir //' Barbier de Sérille pour enttMidre la chanteuse italienne qui taisait affluer, rha(pie soir, tout Bruxelles au Théâtre- Royal? Quelle voix enchanteresse, n'est-ce pas?

— Je n'ai jamais été beaucou|i au théâtre, mademoiselle, répondit PottewaI. (juand j'étais plus jeune, mes parents m'en uni empêché. D'ailleurs, pour parler franchement, je n'aime pas les opéras. Tout ce bruit confus, dont je ne comprends ri<;n, me déchire les oreilles. Je ne puis pas rester tieux heures dans un théâtre sans m'endormir.

Celte réponse embarrassa extrêmement Hermine; avec la tneillenre volonté du monde elle ne savait plus i|uoi dire. Son père se tenait debout

devant elle et la regardait avec un coup d'ieil de reproche.

— Monsieur est peut-être amateur de peinture, balbulia-t-elle. L'exposition est belle, n'est-ce pas?

11 leva les épaules et dit :

— Je n'ai jamais vu d'exposition. Je ne connais rien à la peinture.

— Vous lisez peut-être beaucoup, monsieur? Francis PottewaI sentit son insuflisance; ses

joues devinrent encore plus rouges, et ce fut avec un embarras visible qu'il répondit :

— Lire? Le prix du grain dans la feuille d'annonces de Darlingen. Je sais bien que tout cela ne témoigne pas en ma faveur et j'en suis même honteux; mais c'est la faute de mes parents. Ils m'ont toujours fait croire que l'homme qui possède une fortune suftisante n'a [tas besoin de connaître toutes ces choses. Ils ne m'ont rien appris que le commerce des grains et le nmyen de garder leur fortune sans l'amoindrir.

— Vos parents avaient grandement raison, monsieur, dit Thérèse. Que signifient d'ailleurs ces occupations futiles, auxquelles on perd un temps précieux? Tout cela, c'est fort bien aussi longtemps qu'on est très jeune, mais une fois qu'on est entré sérieusement dans la vie et (|u'on doit veiller à diriger sa maison avec honneur, alors de pareilles connaissances et de tels goûts sont plutôt nuisibles qu'avantageux. Soyez reconnaissant envers vos parents, monsieur PottewaI; ce (|u'ils vous ont appris est la seule science qui ne repose pas sur l'apparence. Un homme ijui sait convenablement administrer sa fortune mérite avant tout le nom d'homme d'esprit.

PottewaI regarda Thérèse avec une singulière expression ; elle, enchantée de ce regard, lui sourit agréablement..

— Je comprends, dit Donilace Homys, que vous n'aimiez pas la bruyante musique d'opéra. Elle me plait si peu aussi i|ue depuis vingt ans je n'ai été au théâtre; mais vous aimez peut-être la musique légère?

— Oui, (|uelque chose comme une polka, quel<|ue chose de dansant. J'aime assez ces choseslà, répondit Pollewal.

— Eh bien, pendant que nous continuerons à prendre le café, ma (ille jouera une valse sur son piano. Tu sais bien, Hermine, le joli air de cet Allemand...

— Qui, la dernière valse de Strauss, dit Thérèse. Pourquoi hêsites-lu, ma sœur? Peux-tu refu.ser quand lu sais que cela fait plaisir à M. PottewaI?

— Oh! je t'en prie, épargne-moi 1 supplia la pauvre lille. .le ne saurais pas jouer maintenant!

— En elTel, Homvs, vous comprenez bien, son

LES BOUUGEOIS DE UARLINGEP^,

Je vous en conjiiie, monsieur, ayez pitié de moi. (Page 30.)

mal de tête ! murmura la mère en levant les mains vers son mari; mais un regard plein de menaces arrêta la parole sur ses lèvres.

— Tu joueras, ordonna le père d'un ton courroucé. Comment! tous les jours de l'année tu nous déchires les oreilles avec ton éternel tapotage sur le piano; et aujourd'hui que nous recevons un amis, lu ne jouerais pas?

Hermine, effrayée de devoir jouer devant Pottewal la plus belle de ses valses, au moment où son cœur semblait vouloir se briser dans sa poitrine, penchalanguissammentlatête sur la table...

— Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur Romys? dit Francis Pottewal. Ayez la bonté de ne pas presser plus longtemps mademoiselle. Gela ira mieux quand nous aurons fait plus ample connaissance; et, d'ailleurs, je le déclare franchement, en ce moment, j'ai peu d'envie d'entendre dd la musique.

— C'est bien, grommela Roinys. Voyez alors comment vous voulez passer le temps. J'ai quelques mots à dire à ma femme touchant une affaire dont un de mes fermiers viendra tout à l'heure chercher la réponse. Pardonnez-moi cette courte absence, monsieur Pottewal; je vous laisse en bonne compagnie. Si par hasard vous vous ennuyez, ce que je ne crains pas toutefois, vous nous trouveriez au jardin sous les tilleuls.

A ces mots, il fit signe à sa femme, et tous deux quittèrent la chambre.

Ce fut pour Pottewal et pour Hermine un moment solennel lorsqu'ils virent les parents s'éloigner. Le marchand de grains ne savait pas comment aborder sa déclaration, et sentait la sueur perler sur son front; Hermine attendait son arrêt et tremblait de frayeur.

Après quelques instants J'u i silence embarrassant, Thérèse demanda :

LES DOIUIGEOIS DE UAHLINGEN.

— Vous avez, assurémonl, un lioau jardin à voire maison, nionsi»MirV

— Un «jrand jardin, oui, minniuia PollowaI, cherchant dans son esprit comment il entamerait la i|ncslion délicate. L'itiixirt»' visildc d'Ilfrinine le Iroiihiail, fl il n riait pas loin de roi^rclter la position làcheust' dans la(|ut'lli' il s'rtail plact',

— Il paraît (|ue vous vouliez dire (pMd(|ue flioso à ma sœur? reinar(|ua Tliérèsc. l'iirlcz librement, mon>ieur, et ne faites pas attention à l'aiiitalion d'une enla'it capricieuse.

PollewaI, reconnai-^sant de ce secours , mui'mura :

— Vous êtes hien bonne, uiademoiselle ; en effet, je voudrais hien dire quelque chose à votre so'ur, mais je ne sais viaiinenl comment commencer. C'est une chose ddlicile et je ne suis pas élo(|nent.

— Allons, allons, dit en riant Thérèse, c'est tout simple ! Déclarez tout bonnement pour([uoi vous êtes venu ici. S'il est nécessaire, pour vous mettre à votre aise, je vous dirai que nous savons déjà la cause Je votre visite.

— Vous avez raison, mademoiselle, cela vaut encore mieux (jue de prendre des détours. S'il plaît à mademoiselle votre sœur de me prêter un instant de bienveillante attention, nous serons bientôt tous deux sortis de cette position gênée.

Il s'approcha d'Hermine (|ui le regardait d'un d'il inquiet et lui numtrait un visage calme en apparence, mais qui, par sa |iâleur mortelle, attestait une frayeur inexprimable.

— Mademoiselle, dit-il, je n'auiais jamais eu la hai'diesse de me j)réseiiter ici dans un pareil dessein; mais monsieur votre père m'a permis d'espérer que, comme moi, vous vous réjouiriez de l'union de nos deux familles. Vous êtes jeune et belle : je tie puis dire de moi rien de pareil. Franchement je dois convenir que je n'aurais jamais pensé au mariage, si je n'avais besoin dune |)ersonne sur la fidélité <le lar|nelle je |)iisse compter pour garder ma maison lorscjue mon commerce m'oblige à aller à Anvers, à itruxelles ou à Louvain. Ci* n'est donc point |iar amour que je viens \ers vctus: je n'en exige pas de v(»us ; mais je suis un bon garçon et je ferai tout ce que je puis pour vous rendre la vie agréable. Je vous estimerai et \ous honorerai, soyez-en certaine; je prév(»is que vos goûts ne sont pas les mêmes (|ue les miens. Je le regrette, mais je vous laisserai votre pleine liberté et ne vous gênerai m ritm, et vous ne vous apercevrez pas de la dilléreuce. Je n'ai d'autn* désir que de vivre en p lix, et, le soir, après l'ouvrage, de passer quebjues heures au rafé avec mes amis. Pour ce qui v«)us conc<rne, vous aurez un beau jardin, tiiie voiture,

i\oA musiques, des livres : en un mot, tout ce que vous désirerez. Que dites-vous de cela?

— Vous êtes trop bon, monsieur, balbutia tout b:is Hermine, si tristement (|ue le son de .sa voix eût sulïi pour déchirer un CdMir sensible.

PotlewaI resta un instant silencieux, puis il reprit avec un air de découragement :

— .Mademoiselle, je ne suis pas venu ici avec l'intention île vous affliger, et beaucouj» moins encore pour vous b)rcer à faire une chose i|ui pourrait vous être désagréable. Je crois voii- (jue ma proposition ne vous plaît pas. Pardonnez-rnoi ma hardiesse ; votre père m'a trompé...

Ces dernières paroles rappelèrent Hermine à l'idée de sa situation.

— Croyez-moi, je vous en jtrie, monsieur, soupira-t-elle, mon père ne vous a pas trompé; il ne vous a dit que la vérité.

— Cela me serrdjie incompréhensible, murmura Pottewal. Vous consentiriez donc, mademoiselle, à devenir ma femme!

— Oui, oui, monsieur; la volonté de mon père est ime loi (jue je respecte; j'obéirai. Soyez assez généreux pour ne pas faire attention à mon émotion : elle passera. Je deviendrai votre femme; vous avez un b<m cœur : je prierai Dieu (|u'il m'ac-, corde la faveur de vous rendre heureux.

— Mais voire consentement est-il bien volontaire, mademoiselle? demanda PollewaI avec une expression de pitié et de doute. Il me semble (jue vous parlez comme si vous obéissiez à une pénible violence. Je suis désolé d'être venu ici. Que Dieu me préserve d'exiger qu'une belle et innocente enfant comme vous devienne, contre sa volonté, la femme d'un homme sans mérite, comme moi. Kh bien, il ne s'est rien passé.

Hermine, morlellement ell'rayée par ces paroles, éleva ses mains snp|»liantes vers PollewaI et s'écria:

— Oh! monsieur, par com|iassion, par bonté, ne me refusez pas ! Pardonnez-moi ; je vous serai si reconnaissante de votre générosité!

— Vraiment, mademoiselle, je ne sais que faire, ré|)ondit PollewaI embarrassé. Je ne demande pas mieux (jue de pouvoir vous être agréable.

— Je vous en conjure, monsieur, ayez pitié de moi ! reprit la jeune tille.

- Hemeltez-vous, mademoiselle, dit le marchand de grains d'un Ion calme et doux. Je suis un bon garçon et ne m'offenserai point si V(ms me dites que ce mariage ne vous plaît pas. Je n'exige p;is beaucoup de mois. Faites-moi seulement connaître votre volonté par un signe de lête, cela me siiflit. Parlez; consentez-vous de votre plein gré et sans chagrin à devenir la femme de Francis Pottewal? Dites oui ou non? dans les deux cas, nous cesserons ce pénible entretien. Kh bien?

LES BOUUGEOIS DE DAliLINGEN.

— De ma lil)re volonté, sans chagrin, oui, oui, bégaya Hermine.

Et, comme si ce consentement menteur et arraché par la contrainte avait épuisé les dernières forces de la pauvre fille, elle fondit tout à coup en larmes et se mit à sangloter à haute voix en cachant son visage dans ses mains.

Pendant tout cet entretien, Thérèse avait tenu les yeux fixés sur Hermine avec une expression de mépris et de satisfaction intérieure, on eût dit qu'elle se réjouissait intérieurement du. chagrin et de la répugnance de sa sœur. Potlewal, au contraire, était ému de compassion et s'elforçait de consoler par de douces paroles la jeune fille éplorée.

Au bout d'un instant, Hermine se leva de son siège.

— Monsieur, dit-elle en sanglotant, pendant que des ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues; ô monsieur, pardonnez-moi! Je suis malade, je vais me trouver mal ; je ne peux rester, ma tête est étourdie, mes sens s'égarent. Laissezmoi partir. Vous êtes un homme généreux; je vous en supplie, allez auprès de mon père, dites-lui que j'ai consenti, que vous êtes satislait, que noire mariage est décidé. Adieu, monsieur, adieu !

Elle marcha en chancelant vers la porte, et fut obligée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Lorsqu'elle eut disparu, Pottewaldit tiistement à Thérèse :

— M. Romys, votre père, m'a assuré, mademoiselle, que votre sœur attendait ma visite avec une joie impatiente, et que je serais reçu à bras ouverts. Si j'avais pu prévoir cet accueil, je n'aurais certainement pas osé risquer de demander en mariage une si jeune et si belle demoiselle. Je ne sais, c'est décidé maintenant ; mais je commence à craindre de n'être pas heureux.

— Je le crains également, monsieur, reprit Thérèse.

— Vraiment? Puis-je connaître les motifs de ce sentiment.

— Ces motifs sont simples, monsieur. Vous voulez vous marier parce que vous avez besoin d'une femme qui garde votre maison et qui veille à ce que tout aille convenablement pendant que vous êtes absent pour votre commerce. Ma sœur est encoie une enfant ignorante, sans aucune expérience du monde. Elle a reçu une éducation faussée et ne rêve que belles robes, concerts, promenades et mille autres choses futiles. La femme qui vous rendrait heureux et vous aiderait à conserver et augmenter votre fortune ne devrait pas être si extrêmement jeune. Vingt-sept ou vingthuit ans serait certainement l'âge préférable : car, alors, on a encore la fraîcheur de la vie avec

l'expérience de toutes les choses du monde, et on n'est plus enclin à mille plaisirs frivoles qui ne sont que des occasions de perte de temps et de dissipation. Si vous aviez une telle femme, soyezen sûr, vous pourriez aller en voyage des mois entiers sans avoir jamais la moindre inquiétude au sujet de votre maison ; et à votre retour, vous retrouveriez tout dans l'ordre le plus parfait. Vous sauriez que, pendant que vous êtes absent, une mère tendre et vigilante veille sur vos chers enfants. Je comprends que l'homme désire aussi quelque élégance chez sa femme ; mais les qualités d'une bonne femme de ménage n'excluent pas une certaine beauté.

Pendant ce discours, dont le ton singulier surprenait Potlewal, il avait tenu continuellement les yeux fixés sur elle, et il semblait par moments plongé dans de profondes méditations. Il se leva et dit :

— Vous avez beaucoup de bon sens, mademoiselle; ce que vous dites-là est peut-être la vérité ; mais on ne trouve pas tout ce qu'on voudrait. Votre sœur me paraît avoir une humeur douce et un bon cœur. C'est déjà beaucoup. Allons auprès de votre père. 11 attend probablement avec impatience le résultat de notre entretien.

— Et qu'allez-vous lui dire, monsieur? demanda-t-elle d'une voix inquiète.

— Je lui dirai que votre sœur a consenti.

Un soupir s'éleva de la poitrine de Thérèse pendant qu'elle suivait le marchand de grains par le vestibule de la maison. Au jardin, les parents d'Hermine vinrent à sa rencontre. Romys demanda en riant :

— Eh bien, ami PottewaI, comment l'affaire s'est-elle arrangée? Ètes-vous content?

— Mademoiselle Hermine a consenti, répondit-il.

Le mère pâlit, comme si elle avait conservé l'espoir que M. PottewaI eut trouvé une raison pour refuser le mariage.

— Ah! alors je vous en félicite! s'écria Romys en se frottant les mains. Venez, nous allons rentrer, pour tout arranger sans retard.

— Non, je vous en prie, monsieur, remettons cela à demain ou à après-demain, dit le marchand de grains en secouant la tête. Je comprends maintenant que le mariage est une chose importante, sur laquelleon peut bien réfiéchir quelques heures. Ne vous inquiétez pas cependant, demain je reviendrai pour fixer définitivement avec vous cette union de nos deuv familles. Maintenant, permettez-moi de vous quitter. Adieu, à demain.

Romys voulut l'aire rester le marchand de grains ; mais celui-ci tint bon et retourna vers la maison. Le père d'Hermine accompagna PottewaI jusqu'à

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