‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 79 sur 225 · I.KS IIOUHGEOIS DE DARMNGEN · texte numérisé non relu

I.KS IIOUHGEOIS DE DARMNGEN

la porte el s'efforça de lui faire déclarer la cause lie son hésitation. Feulêtre avail-il réussi à peu prés; car lorsqu'il revint au jardin, il s'écria avec une grande colère :

— Où est lleriiiiiie? où est Hermine/

— Klle est en train de pleurer dans sa cluunhre. dit Thérèse.

— Ah! je le pensais hien! i,Toniinela-l-il. Nous verrons! klle épousera Pottewal, 0:1 il se passera de vilaines, de terribles choses !

Et, suivi de sa femme qui gémissait, il courut tout furieux vers la maison pour monter à la chambre d'Hermine.

M. Hlondeel el son jeune ami Ernest Decock avaient pris le chemin de fer et venaient de descendre à la station de Darlingen.

Tout en causant, ils se dirigèrent à pas mesurés vers la ville et se tinrent à l'ombre des arbres ; car quoique l'après-midi fût avancé, le soleil brûlait encore très ardemment dans le ciel d'un bleu [irofond.

Lorsqu'ils furent près de la ville, Ernest contempla un instant les hautes cheminées d'où s'élevaient perpendiculairement d'épaisses colonnes de fumée, el dit à son compagnon avec une sorle de joyeux étonneinent :

— Quatre ou cinq fabriques nouvellement bâties! Darlingen commence donc à avoir enfin le sentiment de sa destinée? J'y ai souvent pensé en Angleterre. Croiriez-vous, monsieur .lean, qu'aucune ville de Belgique ne réunit mieux que celleci toutes les conditions pour devenir le centre d'une puissante industrie? Une eau pure et abondante, un grand nombre de chaussées vers tous les points du pays, une rivière qu'on peut rendre navigable <à peu de frais, les matières premières à profusion sur place, le salaire à bon marché. Croyez-moi, je trouverai bien à Darlingen des capitaux prêts à s'associer pour des entreprises utilfs el lucratives.

lUoiideel hocha la tète d'un air de doute.

— Ce n'est pas ici, mon bon Ernesl, que vous trouvez la fortune rêvée, murmura-t-il.

— Mais, nion.<'it^ur Jean, |)ermett(Z-inoi de vous le dire, répliqua le jeune homme, l'industrie esl l'avenir de lac ivilisation moderne. Aucune nation, à moins qu'elle ne consente volontairement à sa ruine, ne peut rcsi-ter à la nécessité de suivre, dans l'industrie cl le «ommerce, le mouvement général des [)euples. Et, assurément, re ne sera pa-s notre patrie qui restera en arrière. Les exemples sont là : la petite Helgifjue étonne déjà aujourd'hui les peuples les plus puissante par la

mulliplicilé de ses établissements el par le développement i^igantesquc de son travail national.

— Vous êtes éloquent sur ce chapitre, je le sais, répondit .M. Jean avec un sourire a|)proliaiil. Pour autant que vous considérez notre pays en général, je vous donne raison; mais en ce qui concerne Darlingen, je vous prédis que vous vous verrez déçu. L'ari;ent manque ici à l'industrie.

— L'argent? Darlingen est une ville excessivement riche, dit-on.

— Très riche, beaucoup tro|) riche, mon j;ar(;oii.

— Il doit y avoir, par consé(|uent, beaucoup de capitaux disponibles ?

— Des capitaux morts.

— On les rendra vivants, monsieur Blondeel, par la certitude des bénéfices.

— Impossible, mon ami. Le> fabriques que nous avons vues là-bas sont bâties par des étrangers; trois ou quatre seulement ont été construites par des Darlingeois, qui ont commencé presque sans ressources. Toute la richesse de la ville est entre les mains des rentiers, dont la fortune consiste uniquement en fermes el en terres. Ils vivent mesquinement, se refusent tonte jouissance el s'efforcent d'augmenter leur fortune par une économie exagérée, sans vouloir ris(|uer quelque chose pour atteindre ce but. Leur unique souhait est d'acheter sans cesse de nouvelles fermes avec leurs économies. Tenez, nous avons dépassé les fabri(jues : voyez, là, devant vous, dans la longue rue solitaire, ces maisons fermées, ce silence, cette herbe qui croit entre les pavés; ces signes de l'immobilité ne vous disent-ils pas que Darlingen veut dormir pendant (]ue tout le monde veille et travaille?

— Mais je ne puis comprendre quelle peut être la cause de ceci. Chacun juge les habitants de Darlingen avec une sévérité excessive. H en était tléjà ainsi avant mon départ pour l'Angleterre. 11 doit |»ourtant y avoir ici des gens de bon sens aussi bien (|u"aiileurs.

— Certainement, Ernest, des gens sérieux el intelligents, nobles de cœur el sains d'esprit; mais les autres font l'immense majorité, el ils forcent chacun de suivre l'exemple du grand nombre, sous peine de mépris et même de persél'ution. Si vous entendez dire beaucoup de mal de Darlingen, cela vient de ce qu'ils médisent le plus souvent les uns des autres, et par conséquent il'eux-mênies aussi.

En ce moment la rue retentit d'un bruit soudain. .M. Hlondeel eut à peine le temps de faire un saut de côté : une riche voiture découverte, dans b'upiclle un jeune homme était assis à côté d'une dame, passa près de lui avec la rapidité de l'éclair.

LES BOURGEOIS DE DARLIiNGEN.

— L'insolent! murmura Ernest, rouge d'indignation. Peu s'en est fallu qu!il ne vous écrasât, monsieur Jean, sans même crier « gare f>. Ce jeune homme est-il de Darlingen?

— Ah ! ah ! s'écria Blondeel en riant, c'est ainsi que Dieu punit l'avarice ! Ce jeune écervelé esl un Darlingeois, en effet. Voyez-vous, à quelques pas de nous, cette grande maison avec ses murailles noires? là demeurait un vieux millionnaire que l'on ne connaissait que sous le nom de fondeur de liards. Il vivait seul, et il était si avare que, sur son lit de mort même, il ne voulut accepter de secours de personne, de crainte qu'on ne le forçât à dépenser quelques sous. L'autorité a été obligée d'ouvrir la porte de sa maison, et on a voulu le forcer à prendre quelques médicaments. Il a tout repoussé par avarice, et il est mort littéralement comme un chien. Savez-vous ce qu'il advient maintenant d'une fortune si péniblement amassée? le jeune homme dans cette voiture est son cousin et son unique héritier; il est allé habiter Bruxelles, et mène là une vie princière comme si le monde entier lui appartenait. La moitié de l'héritage y a certainement déjà passé.

— Il est marié? C'est sa femme qui était assise à côté de lui dans la voiture?

— Non, non, c'est une dame qui l'aide à manger la fortune du fondeur de liards. Ah ! Ernest, vous ne connaissez pas encore Darlingen. Il y a ici pas mal de gens que les Français désignent sous le nom d'originaux. Voyez, à votre gauche, cette maison avec sa haute façade : là demeurent deux frères et deux sœurs qui sont restés célibataires pour ne point partager leur fortune; ils sont aujourd'hui tous les quatre très vieux. Groiriez-vous que depuis vingt ans ces frères et sœurs ne sont jamais ensemble qu'à table pour manger, et qu'ils ne se parlent presque jamais, mais jamais, l'un à l'autre. Entre eux il n'existe d'autre lien que leur fortune commune, car si ce que disent leurs domestiques est vrai, ils se haïssent l'un l'autre, et vivent ensemble comme quatre loups dans la même tanière.

Après un moment de silence, Blondeel poursuivit :

— N'avez-vous pas remarqué la petite fille devant laquelle nous venons de passer? Elle est bien malheureuse; ses parents s'étaient mariés sans amour; on les avait unis par raison de fortune. En pareil cas faire bon ménage est impossible, à moins que l'un des époux ne fasse de l'autre son esclave. Ici, pourtant, le mari trouva une femme d'une opiniâtreté inflexible et la femme un mari dont la volonté n'était pas moins énergique. Je n'ose presque pas dire ce qui se passa entre eux : c'étaient des gens de bonne famille.

Au bout de quelques mois à peine, des scènes violentes eurent lieu dans cette maison, et enfin les époux aigris se battirent presque tous les jours, sans honte des voisins. Leur inimitié leur avait ôté même le sentiment des convenances. Le courage du mari s'est brisé le premier, il a cherché dans la boisson l'oubli de sa triste existence. Un certain soir, lorsqu'il rentra chez lui, sa femme eut un si violent accès de colère qu'elle en mourut. Quant à lui, il a succombé peu à peu aux suites de ses excès de boisson. Ils ont laissé une petite fille de quatre ans, pauvre enfant qui n'a presque pas connu ses parents, et qui ne vit pour ainsi dire que pour rappeler le douloureux souvenir d'un fatal mariage... Vous ne dites rien, Ernest? vous paraissez pensif?

— En effet, monsieur Blondeel, cette triste histoire m'assombrit l'esprit.

— Oh ! je pourrais vous en raconter bien d'autres. Si vous avez l'occasion de rester un seul jour à Darlingen, et en société surtout des femmes, vous entendrez l'histoire de tous les habitants. Dès que l'on n'a pas à faire une chose importante, on ne parle ici que de la vie et des faits et gestes de ses concitoyens. On ne dit pas beaucoup de bien : cela ne donne pas de sel à la conversation. .. Mais vous n'écoutez pas, Ernest? Je comprends, nous approchons de la maison de Romys : votre cœur ne bat-il pas un peu à la pensée que, dans quelques instants, vous verrez Hermine?

— Vous dites vrai, monsieur Jean, cette pensée m'émeut, murmura Ernest avec une légère rougeur au front. Comme elle doit être devenue grande !

— Comment en serait-il autrement, mon garçon ? C'est une femme faite. Il faut pourtant vous contenir, au commencement surtout; car si son père remarque votre émotion, il aura des soupçons. Je dois tâcher de le gagner petit à petit. Aujourd'hui, pas encore, mais après quelques visites. Soyez réservé, parlez de gagner de l'argent, et montrez beaucoup d'estime pour une grande fortune. Cela vous sera facile, puisque vous avez précisément ces idées-là; allons, restez maître de vous : nous y sommes.

Il s'apprêtait à tirer le cordon de la sonnette; mais la servante qui l'avait vu de derrière la fenêtre, ouvrit la porte, et, lorsqu'ils furent tous deux dans le vestibule :

— Bonjour, monsieur Blondeel, dit-elle. Je vous remercie du fond du cœur, au nom de ma sœur aveugle! Nous vous avons béni bien sincèrement dans nos prières.

— Qu'il ne soit plus question de cela, Sophie. Vos maîtres sont-ils à la maison?

— Vous les trouverez au jardin, monsieur.

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