I.KS H(M IICKOIS IlE H A 11 1.1 NGEl*v
La servaiile rej;ardail le jeune homme avec une atlenlion particuliùie el paraissait ciierclier une ressemblance sur son visa;;e.
— Vous ne me connaissez plus, Sophi»'? ilem.'uula-t-il. Vous m'avez poiirtaiil vu souvent dans le jardin de M. Blondeel, el même deux ou trois fois dans celte maison.
— Est-ce possible? s'écria la servante. Cette voix! Vous êtes Krnesf monsieur Uecock? Il faut que jaie bien vieilli! Je vous ai ((iiiiiu lorsque vous n'a\iez pas encore se|»t ans, ma sœur aveui,'le a été servante chez l'eu vos pareuts. .\li ! i|ue l)ieu est bon de vous avoir lait devenir si beau!
Krnest dit (|uel(jues mots aimables |)our reu)ercierla vieille lemme des lémoi|,'naii;es de son alleclion; mais, comme ils étaient arrivés au bout du vestibule, Ulondeel ouvrit la porte du jardin, et la servante retimrna à la cuisine.
M. Ilomys se |>romeiiait d'un air agité dans les allées de son jardin; sa femme éiait assise (bîvaiit une table et continuai i à tricoter à un ouvrage commencé; Thérèse, encori- en habit de cérémonie, était assise non loin de sa mère, et semblait absorbée dans ses pensées.
Lorscpie les visiteurs inattendus furent aperçus, Komys se rapprocha de la table et son vidage prit une expression d'amabilité. Madame llomys se leva précipitamment avec un cri de joyeuse surprise: mais le regard sévère de son mari arrêta subitement ce mouveuieiil.
Thérèse se leva lentemenl de son faulcuil el redressa la lête avec une sorte de gravité hautaine ; se-i lèvres se |tincèient el sa |)liysioiiomic prit une expression de froide réserve, comme si elle s'armait d'avance contre la familiarité possible d'une personne de condition inférieure. Klle avait reconnu Krnest.
Jean Blomleel dit en sapprochant de la table :
— dominent se porte-l-on ici? Passablement bien, à ce cpie je vois. El ma nièce Thérèse, comme elle est belle aujourd'hui! J'ai l'honneur de vous présenicr notre jeune ami Ernest Decock, qui est revenu d'Angleterre, et qui ne |)ouvait man(|uer de vous rendre visite.
Le jeune homme s'inclina profondément devant les Romys et leur lille, et dit avec politesse :
— Monsieur, madame, mademoiselle, je reniplis un agréable de\oir en vous apportant mes salutations respectueuses, el je rends grâce à Dieu qui me permet de vous voir tous en bonne santé.
Thérèse rép(M»dil par un signe de lèle presque imperceptible; madame Komys parut \ouloir avancer une chai-i! pour offrir au jeune iiomnu' une place à côté d elle; mais son mouvement était si timide (|u'il ne remarqua p;is son intention.
— (]"est dommage, Hlondeel, que vous ne soyez
j)as venu un peu plus toi, murmura Homys. Nous avons pris le café depuis une heure; sans cela vous auriez pu en boire une tasse avec nous.
— Uah! faites en faire de nouveau, répliqua M. Jean. Ce n'est pas une grande peine, et j'avoue (ju'unc tasse de café chaud me ferait plaisir. Asseyons-nous, Ernest; voyez, ma so-ur vous oITre une chaise à côté d'elle.
Celte familiarité attira sur le visage de Thérèse une expression de colère. Romys aussi ne paraissait pas très satisfait; cai- il courul en grommelant vers la maison, proliablemenl pour dire à la servante de rallumer le feu, afin de faire du café ;\ ces fâcheux visiteurs.
— Ah eà ! où est la sœur Hermine? demanda Blondeel à Thérèse.
— Elle est dans sa chambre; elle a mal à la têle, répondit Thérèse d'un ton bref.
— Je comprentls : un mariage dans la famille est toujours une chose qui émeut, surtout quand on est jeune et sensible comme cette bonne Hermine!
— Vous savez ilonc ce mariage, mon frèic? s'écria madame Komys avec élonneinent. Ciel! et vous seiiiblez bien content?
— l'our(|uoi pas'' C'est un bon parti.
— Un bon parti ! soupira la mère ét(ninée. Hélas ! ma pauvre Hermine !
— Hermine se consolera, ma somii. M. l*otle\val est un bon garçon, el sa fortune est assez considérable. Je souhaite de tout mon ccenr que ma nièce Thérèse soil heureuse dans son ménage.
— Mais ce n'est pas Thérèse qui va se marier! s'écria madame Komys. C'est Hermine!
— Hermine ! répéta M. Jean pâlissant, en jetant un regard inquiet sur Ernest, qui paraissait trembler el dont les yeux Irahissaienl une terreur soudaine. Hermine! C'est Hermine (jui va se marier avec le gros l'oitewal?
— C'est la volonté de son père! répondit madame Komys.
— Et elle, (pie dit-elle de cela?
— Elle se désole, elle verse des larmes depuis deux jours, mon frère.
niondeel baissa la tôle, comme pour réfléchir à celte nouvelle inattendue, écrasante. Pendant ce temps, Thérèse marcha lentement vers la maison et disparut dans le vestibule.
— Ah! ceci est un peu trop tort! s'écria Blondeel en boiidi.>saiit de colèr.-. On sacrifie donc ainsi sans miséricorde celte bonne et sensible enfant à je ne sais fjuel calcul égoïste drt fortune ! Hermine sérail condamnée à être malheureuse toute sa vie? C'est que nous verrons! Où est Romys? S'il est capable d'une telle cruauté !
H se (liS|iosait à courir vers la maison, mais sa sœur le prit par le bras et dit :
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
— Pour l'amour de Dieu ! calmez-vous; si vous vous emportez ainsi contre mon mari, il deviendra encore plus impitoyable. Cela retombera sur Hermine.
— Non, cela va trop loin; je sens mon sang bouillir d;ins mes veines ! grommela M. Jean, frémissant d'indignation.
— Ah ! je vous en prie, restez calme, monsieur Blondeel ! soupira Ernest élevant vers lui de mains suppliantes.
— Voyez, mon frère, reprit madame llomys, dans toutes mes prières j'ai demandé à Dieu d'envoyer un ange pour vous appeler à Darlingen. Voire arrivée était mon unique espoir, l'unique espoir de ma pauvre et désolée Hermine. Peut-être pouvez-vous encore faire quelque chose pour empêcher le funeste sacrifice de mon enfant; mais il faut parler à mon mari avec douceur et ne pas le menacer, sinon tout est décidément perdu. Vous le connaissez, dès qu'il soupçonne qu'on veut le contrarier, il devient inflexible comme le fer. Pour le bonheur d'Hermine, de votre chère filleule, surmontez votre indignation. *
M. Jean se tut un instant et hocha la tête d'un air pensif.
— Vous avez raison, ma sœur, dit-il, je me laisse entraîner par une légitime indignation. Je dois rester maître de moi-même. La douceur est le seul moyen. Je vais trouver mon beau-frère pour avoir un entretien avec lui. Soyez tranquille et donnez un peu de courage à ce pauvre Ernest; car il est pâle comme un mort et tremble de tous sps membres. Lui aussi, il languirait toute sa vie, si Hermine devait être malheureuse.
— Je le sais; je le remercie, murmura la mère en prenant avec un profond attendrissement la main du jeune homme.
— Espérez donc tous deux; je comprends maintenant quels moyens peuvent être tentés. Jusqu'à tout à l'heure attendez avec bon courage.
Il traversa lentement l'allée en se grattant le front, et ouvrit la porte de la maison. Dans le vestibule, il rencontra Boniface Romys, qui allait entrer au jardin ; mais Blondeel le retint et lui dit avec beaucoup de calme et même avec amabilité :
— Mon frère, je voudrais bien vous parler seul ; voulez-vous avoir la bonté de m'accorder quelques instants?
Romys ouvrit la porte du salon et offrit une chaise à M. Jean.
— Vous voulez me parler du prochain mariage de ma fille Hermine? demanda-t-il. Asseyez-vous, je suis prêt à vous entendre.
— Vous comprendrez facilement, Romys, que l'annonce de cette nouvelle inattendue m'a étonne, commença M. Jean d'union presque craintif. Her-
mine est ma filleule; je me croyais le droit d'êlre du moins informé d'avance d'un projet qui, s'il se réalise, doit décider de toute sa vie.
Le père d'IIeriniiie (ixa sur Blondeel un regard fier et tranquille; il s'attendait certainement à une scène violente et s'armait d'avance d'un calme apparent.
— Sans doute, mon frère, répondit-il, vous avez le droit d'être informé préalablement de ce projet. Mais convenez qu'on ne parle pas de choses semblables avant d'être sûr de la réussite : l'honneur de la famille est iôi en jeu. D'ailleurs, je serais allé demain matin à Bruxelles pour vous apporter la nouvelle de ce brillant mariage, avec la certitude que vous vous seriez réjoui avec moi. Pensez donc, M. Pottevval est à la tête de pins de quatre cent mille francs; je donne cent mille francs à Hermine. Cela fait un demi-million. Potlewal fait le commerce, son argent rapporiera au moins cinq pour cent. Donc vingt-cinq mille francs de rente annuelle. Comme elle sera heureuse, notre Hermine ! Quel honneur pour notre famille, n'est-ce pas'^
— Ce mariage est donc décidé? demanda Blondeel avec une émotion contenue.
— Certes, ils ont échangé leur promesse.
— Et Hermine a-t-elle accepte de sa libre volonté la main de Potlewal?
— Je dois croire que oui. Dans (ous les cas, ce n'est pas elle, c'est moi qui dois juger des convenances de la famille.
— Mais, Bomys, elle pleure sans cesse depuis deux jours.
Une étincelle de colère jaillit des yeux du père d'Hermine, cependant il resta maître de lui.
— Vraiment? On vous l'a déjà dit? Les filles ne pleurent-elles pas toujours avant le mariage? D'ailleurs, ces larmes fussent-elles sincères, l'affaire est convenue, la parole est donnée des deux côtés, et il est écrit irrévocablement là-haut que la considération de notre famille sera augmentée dans six semaines de quatre cent mille francs.
Jean Blondeel prit la main de son beau-frère.
— Romys, dit-il, je vous en supplie, écoutez moi un instant avec bienveillance. Vous êtes père; ce titre vous donne, en elfet, le droit de décider du sort de vos enfants ; mais ne vous fait-il pas également un devoir de préserver leur vie à venir du chagrin et des souffr.mcej?
— Souffrances? Avec un revenu de vingt-cinq mille francs? Avoir du chagrin quand on peut acheter tous les deux ans une nouvelle ferme ! interrompit Boniface Romys.
— Je vous en prie, laissez-moi conlinuer, reprit Blondeel avec une agitation croissante. Hermine est encore très jeune; son cœur a soif d'amitié,
LES BOlHGEOfS DK DARLINCEN.
d'aiïeclioM et d'ainuur. Les plus duiices illusions l'environnent comme une auréole virginale, tille est lielle, elle est gaie, elle aiinc les arts, elle a liesoin d'épaMclier ses seiisalioiis dans des conversations spiriluellos. 0 lloniys ! cet ange si pur, cette tendre et nohie enlanl, vous allez la lier indissolublement et pour j.-iniais, à (|ui? à un INittewal !
— Un l'oltewal. Il est d'une très ancienne famille et possède presque un demi-million.
— Soit, Honiys; c'est même un bon gareon, je le connais très bien , n'iais il a près de (|uarante ans. Il n'a pas reçu la moindre éducation; il est grossier de cn'ur et d'esprit, et ne sait parler que de ses grains. Son seul plaisir est daller le soir an café ou à l'estaminet et de s'y emplir de bière, en prenant pari à des entretiens grossiers (|ui feraient évanouir en lui toute délicatesse, s'il en avait jamais eu... Kt c'est à pareil boninie que vous voulez donner votre lille Hermine?
— Continuez, continuez, murmura en ricanant iM. Ilomys (|ui commençait à perdre patience.
— iNe comprenez-vous pas, mon frère, quel sera le sort de votre enfant? Je la vois déjà assise, la pauvre femme, l'épouse délaissée, dans sa cbambre, seule avec ses tristes pensées, languissante et déplorant la perte de ses illusions, car qui aimera-t-elle? Avec qui parlera-t-elle? Dans le sein de qui épancriera-l-elle les sensations de son âme poétique? Son mari ne sait rien; tout ce qu'elle sent, tout ce (ju'elle pense lui est étranger. Il comprend son infériorité à côté d'elle; et PottewaI, cette épaisse bnclie de bois, s'il ne peut pas s'éloigner, tombera endormi à cùlé d'une femme qui, par sa grâce et son esprit, ferait l'admiration d'une société cboisie. Oui, oui, pendant que l'oltewal sera en voyage ou à l'estaminet, la pauvre Hermine cherchera en vain i|iiel(|u'un qui puisse la comprendre, ou du moins attacher (|uelque prix au\ trésors de son c(i*ur. Comprenez-vous, mon Irère, combien elle est terrible, cette solitude de l'àme? Seule, toujours seule, jusqu'à la fin de sa vie !
— Hall ! bail ! murmura lîoniys, elle aura une belle voiture, de bons cbevaux; elle pourra se promener tant qu'elle voudra.
— Se promener ï Mais avec qui? Ab !je ne puis presque pas surmonter mon in()uiétiide, mon frère, .le n'ai pas dit la vérité tout entière : cela ne se passe |)as ainsi ordinairement. De celle inégalilé imlre époux il résulte un mal plus grand. Tou> les deux deviennent malheureux; tous les deux sentent qu'ils sont la cause du chigrin l'un de l'autre. Alors viennent l'aversion, l'amertume, la liaine ; les victimes d'une union fatale se dressent l'une contre l'autre, et la lutte dure ju>>qu a ce
(|u'une des deux se lasse et s'abandonne à la baine de l'autre comme une esclave désespérée. Mon Dieu, je tremble à la pensée rjue cette esclave, cette àme étoullée, pourrait être v(»lre douce, votre bonne Hermine !
Les larmes jaillirent des yeux de Jean Hlondeel, et sa voix s'altéra au point (ju'il fui forcé d'interrompre son discours.
Boniface Romys se tut un instant, puis il reprit avec une tran(|uillité glaciale :
— Je connais de|)uis longtemps vos sentiments sur le mariage, mon ami Jean. Ce que vous me dites n'est pas nouveau pour moi. Ce sont les idées d'un homme (|ui n'a pas de famille et (|ui a traversé le monde sans soucis. Si vous aviez des enfants, vous penseriez autrement, et ne négligeriez pas plus que moi l'occasion de mettre la main sur un demi-million qui se présente. Cela n'arrive |)as tous les jours, sur ma parole.
DIondeel n'avait probablement pas écoulé, car il prit les deux mains de son beau-frère et dit d'un toy suppliant :
— Allons, mon cher Honiface, vous avez un cœur; Hermine est votre enfant. Laissez-vous fléchir, ne la forcez |)as à se marier avec le gros l'otlewal. Klle serait malheureuse, cioyez-moi. Ah ! ayez compassion d'elle!
— Vous le vo\ez, DIondeel, je vous ai écoulé avec bienveillance, répondit llomvs avec une froideur imperturbable et triomphante. Il est inutile de disiuter entre nous de semblables affaires. L'honneur de la famille est pour moi la loi suprême; pour vous, vous ne connaissez pas le prix de l'argent; vous avez une mauvaise opinion de M. Pottewal ; mais croyez-en un homme d'expérience, un demi-million compense plus de défauls «ju'une belle ligure ou un peu de jargon spirituel.
Jean DIondeel devint rouge d'impatience et de dépit; il se (it cepiMidant encore violence pour surmonter la colère (|ni le gagnait, et demanda :
— C'est donc irrévocablement décidé? Dieu ne peut vous toucher?
— Puisfjue j'ai raison, |)uisque je crois assurer le bonheur d'une de mes enfants, pounpioi irai-je, comme un imbécile, changer ma décision? Vous savez, mon frère, que, dans tous les cas, ce n'est pas mon habitude !
— C'est donc voire dernier mot? Hermine est cmidamnée à devenir madame Dottewal?
- Il n'y a plus rien à faire ; la |)arole est donnée.
— Kh bien, soit! s'écria DIondeel furieux et blanc comme un linge. Soyez le bourreau de voire fille comme vous êtes le bourreau de votre femme. Vous rendre/ compte à Dieu de votre affreux égoisme!...
— Que voulez-vous dire? Vous m'insultez!
\.ES ROI RGEOIS l)K l)A Ul.l Xi EN.
Elle tomba lourdement par terre. (Page 38.)
— Osez me répondre, homme sans cœur ! reprit Blondeel. Qu'avez-vous fait de ma pauvre sœur? Elle était belle, aimable et gaie; vous l'avez épousée aussi sans amour. Ses parents croyaient également qu'elle serait heureuse; vous, vous l'avez affligée, vous avez empoisonné sa vie, vous l'avez rendue martyre de votre égoisme. Que reste-t-il maintenant de cette femme charmante, modèle d'amabilité et d'esprit? Rien, qu'une créature désespérée, à moitié idiote, presque tombée en enfance ! Oui, oui, non seulement vous avez comprimé sa douce nature par voire dureté, mais vous avez étouffé son esprit; vous pouvez maintenant contempler avec satisfaction, avec fierté, une esclave qui tremble lorsqu'elle rencontre seulement les yeux de son tyran... une mère annulée à ce point qu'elle n'ose pas même défendre son enfant contre le bourreau qui va la sacrifier sur l'autel du veau d'or!
— Mais taisez-vous donc ! s'écria Romys. Yous êtes dans ma maison ; je vous défends...
— Je parlerai, je parlerai jusqu'à ce que j'aie soulagé mon cœur, continua Blondeel avec une volubilité fébrile. C'est, d'ailleurs, la dernière fois que vous me voyez. Ah ! c'est décidé, Hermine est condamnée au même sort que ma sœur! Eh bien, vous êtes le maître, je le reconnais ; mais moi, Jean Blondeel, et ma sœur Marie, nous sommes également les maîtres de ce qui nous appartient. Vous comptez sur les biens que nous laisserons; notre fortune revient de droit à votre famille? Je vous dis, Romys, que si Hermine se marie avec Pottewal, vos enfants n'hériteront pas d'un centime de nous. Dussions-nous tout dépenser et mourir dans la misère, il ne restera rien, soyez-en certain !
Cette menace parut inspirer quelque crainte à Romys ; car il se calma tout à coup, prit les mains
JX.
LES nOURCEOIS DE DARLINGEN.
de son beau-frère ému, el dit avec un sourire caressant :
— Alniis, mon ami Jean, c;ilint'/-\(Mis. C'est une pensée sans l'uhdenjt'nt (|ni vous aveugle ainsi.
— Comment, vous ne croyez pas?
— Vous n'êtes p.is un liomm('àilé|)ensrr deux ou trois cent mille francs !
— Alors nous les lé}iueron> aux pauvres.
— Non, non, vous avez trop d'amour pour votre famille.
— Homme têtu? s'écria Hlondcel hors de lui; sur ma [)arole d'iKinncnr cela sera ainsi... Kli l)ien, vous (|ui allacliez tant de prix à l'ariieiil, la perte de plus de deux cent ciii(|uante mille francs ne peut-elle pas vous faire réllécliir?
— l'ottewal apporte (|uatre cent mille Irancs dans la famille. Vous éles tro[i bon cf tiop juste, murmura Homys.
— Oh! c'est affreux! s'écria M. Jean d'une voix rauque. Je pars : vous me feriez attraper une attaque d'apoplexie. Qu'il soit donc décidé ainsi : martyrisez ma sœur, jusqu'à ce qu'une maison de santé ou la tombe la reçoive; veiulez voire enfant à un homme grossier, usé d'esprit et de corps, mais n'f'spérez pas que vous me reverrez jamais de voire vie. .\dieii. adieu, |iour toujours'
En disant ces mots il se dirigea vers la porte. Ilomys voulut l'empêcher de jiariir.
— Non, non, ajouta DIondeel en se débattant pour se dégager de ses bras, ne me |)arlez plus de rien; ma résolution est également irrévocable. Demain nous écrirons notre testament et nous léguerons tout au bureau de bienfaisance de Scbaerbeek. Il n'y a jilus rien de commun entre nous. Adieu.
II s'élança dan> le vestibule. Là, Homys essaya encore d'arrêter sa course en disant d'un ton presque suppliant :
— Allons, ami Jean, soyez raisonnable el retournons au salon. Je vous démontrerai (|ue c'est à tort que vous êtes fâché contre moi.. .
— Laissez-moi, je ne vous connais plus! grommela lilonileel (|ui courut au jaidin.
— Julie, dit-il les larmes aux yeux, en pressant la vieille dame dans ses bras, c'est la <lerniêre fois que vous me voyez. La fatalité a parlé; Hermine est condamnée. (Jue llieu la protège. .. et vous aussi, ma pauvre s(rur.
Alors, se raidissant avec violence conire son chagrin, il prit la main d'Krnest et s'éciia avec une impatience (iévreuse en l'obligeant à se lever :
-- Venez, mon ami, celle maison .-st une mai'-on de malheur, l'artons.
Madame llomys voulut retenir son frère: Honiface même (il encore des efforts prtur le calmer:
mais il entraîna par force Ernest hors de l'allée du jardin.
Ernest adressa un long et douloureux regard a la lrend)lanle jeune lille, (|ui tendait les bras vers lui. Succombant à sou émotion il fit un mouvement pour aller à elle; mais Jean IJIoiuleel le tira dans le vestibule et ferma la porte.
— Ernest, Ernest! s'écria la jiauvre lille avec un tel désespoir (|ue sa voix retentit dans le jardin cou)me un cri d'agonie. Ernest, ô mon Dieu ! lui aussi m'abandonne!
Et, cbanielanle, elle tâcha d'appuyer ses mams sur le bord de la ienêlre: n)ais avant i|u'elle eut pu y |>arvenir, ses fori-es l'abandonnèrent et elle tomba lourdement par terre.
Madame Komys accourut en poussant des cris de Irayeur, se pencha sur sa lille, souleva sa tête et arrosa de douloureuses larmes le visage de son enfant.
Pendant ce temps, lloniface Uomys frappait du pied avec impatience et avec dépit, et grommelait (|u'on ne l'emiiêclierait pas de faire ce qui était irrévocablement décidé dans rintt-rêt de la famille, ni par des pleurs, ni par des criailleries, et moins encore par celle comédie ridicule. Il appela sa (ille ainée et la servante, (jui apparurent inimédialement dans le jardin.
Thérèse haussa les épaules et sembla regarder aussi l'évanouissement de sa sceur comme une comédie.
— Allons, un peu plus vite! commanda llomys à la servante. Etendez les mains, Sophie. Nous la porterons dans sa chambre sur une chaise et nous lui frotterons les tempes avec du vinaigre...
A ces mots, il releva la pauvre Hermine et la |torla dans la maison. La sieiir et la mère le suivirent. Le jardin rede\int tran(|uille et solitaire, comme si rien ne s'était passé.
C'était le matin, de très bonne heure; mademoiselle lilondeel était assise dans son |)elit salon devant nue table sur laquelle étaient disposées des lasses el des assiettes pour le déjeuner. Son regard vague et pensif était perdu dans l'espace, et elle hochait la tête avec une pénible préoccupation.
Son (rère, aussi trisle qu'elle, passa en ce moment du jardin dans le salon et se laissa tomber sur une chaise près de la table.
Eb liieii. ma sienr, il faut vous en consoler, dit il.
.M en c(»ns(der? répéta la vieille dem(»iselle avec un s(mpir; jamais, mon Irêre. J'en aur.ii du chagrin justjue sur mon lit de mort.
— Il n'v a rien à y faire: on doit subir ave. résignation les arrêts du destin.
— Si vous retourniez encore une fois à har-
lill'.'eli ■'
LKS nOURGEOlS DE DAUMNtJKN.
— A quoi cola nous aid(M'ait-il, ma suMir? Que puis-je (lirodo plus et déplus fort? IJomys restera aussi inflexible; les quatre cent mille francs de Poltowal lui fascinent les yeux. Je ne vais plus à ])arlini;en, c'est inutile, et je ne veux plus être cxposéàune attaque d'apoplexie à force décolère... Où est Ernest? dort-il encore?
— Dormir, Jean? vous plaisantez; qui sait si le malheureux jeune homme a fermé l'œil de toute la nuit? Il se promène de long en large dans sa chambre depuis deux heures.
— Son désespoir doit être bien grand, ma sœur.
— Infini, mon frère. Pauvre Ernest! Voir briser si cruellement le rêve de toute sa vie; savoir que la bien-aiméeiie son cœur est condamnée à une vie de souflVances.
— Oh! cet avide Romys! Qu'il n'ait pas la hardiesse de se présenter devant mes yeux! Il me semble que je serais capable de m'oublier moimême.
— Irez-vous ce m.\tin chez le notaire, mon frère?
— Je ne sais (jue résoudre, répondit Blondeel en hésitant; Hermine n'est pas la cause de l'entêtement de son père. Serait-il juste de la punir en la déshéritant?
— Vous voilà encore avec votre bonté exagérée. Romys vous connaît bien, et il se tient pour assuré que vous n'accomplierez pas vos menaces. C'est pour cela qu'il méprise vos conseils et vos prières. Hermine sera riche d'un demi-million ; croyez-vous que cent mille francs de plus ou de moins l'empêcheront d'être heureuse?
— Oui, mais c'est cependant l'enfant de notre sœur.
— En effet, Jean, et, si notre héritage pouvait seulement la consoler pour un jour, je serais de votre avis; mais alors nous assurons le triomphe de Romys et nous le récompensons par noire forlune de sa cruelle avidité! Plus de réflexions, Jean. Pourquoi consentir par bonté d'âme à être toujours la dupe de méchantes gens?
— Mais, ma sœur, à qui laisser notre fortune? A des gens qui nous sont tout à l'ait étrangers?
— Écoutez, Jean ; j'ai réfléchi profondément à l'afl'aire, et je m'étonne maintenant que nous n'ayons pas eu plus tôt l'idée qui tout à l'heure s'est élevée subitement dans mon esprit. Une fois Hermine manée, nous serons tout à fait seuls. Nous continuerons à l'aimer, mais son souvenir ne sera plus pour nous qu'une source de tristesse. Je crois avoir trouvé le moyen de faire une chose qui peut la consoler dans son malheur et qui nous sera une grande consolation pour nos vieux jours. Si
nous adoptions Ernest Decock pour notre enfant, poui' notre fils, |)Our notre unique liérilier?
— Quelle idée! s'écria Dlondeel.
— Le jeune homme est plongé dans un sombre désespoir; il n'a pas de parents, pas de famille; donnons à l'orphelin de feu votre ami un père, une mère, et une famille. Peut-être celte preuve d'affection lui rendra-t-elle le courage perdu.
— Silence, ma sœur, voilà Ernest qui descend l'escalier... Votre projet me sourit; mais c'est un parti extrême. Nous en reparlerons...
Le jeune homme entra dans la chambre et s'approcha de la table en balbutiant à voix basse un salut. Il était très pâle, et les traits de. sou visage, quoique calmes en apparence, portaient les signes d'une douleur immense.
— Allons, mon garçon, un peu de courage, dit Blondeel. Asseyez-vous, nous vous attendons déjà depuis quelque temps pour commencer à déjeuner.
— Je ne me sens pas d'appétit pour déjeuner, monsieur Jean, murmura Decock.
— Il faut manger pourtant !
— Je voulais vous demander quelque chose, monsieur. Peut-être trouverez-vous étrange que
.je vous parle si mal à propos d'affaires sérieuses ; mais j'ai confiance dans votre bienveillance. Veuillez considérer que je suis malheureux...
— Eh bien, qu'est-ce? vous m'effrayez! dit Jean Blondeel, le regardant avec étonnement.
— Vous avez, en mémoire de mon père, accepté généreusement la tutelle d'un orphelin, monsieur, reprit Ernest. L'orphelin a joui des bienfaits de son bienfaiteur, sans s'inquiéter jamais du compte de tutelle ; le tuteur n'a jamais parlé de ce compte. Je vous en suis sincèrement reconnaissant, monsieur Jean; ce fut longtemps mon orgueil de penser que vous ne doutiez pas de mon cœur. Maintenant je vous prie de m'excuser, je suis forcé de vous donner mon compte. Il ne peut pas rester grand'chose de ce que mes parents m'ont laissé; mais, si peu que ce soit, j'y trouverai un secours et un moyen de sauvetage.
— Ernest, Ernest! quelles idées étranges vous traversent l'esprit! s'écria mademoiselle Blondeel avec inquiétude.
— Votre compte? répéta Blondeel. Est-ce à présent le moment de demander pareille chose?
— Mon désir n'est pas de connaître mon compte en détail, dit le jeune homme d'un ton triste. Je vous en supplie, ayez la boulé de me dire par un seul mot s'il me reste encore ([uelque chose?
— S'il vous reste encore quelque chose ? répondit Blondeel. Votre compte est facile à faire ; il est fait. Il vous reste encore vingt mille francs.
Ernest secoua la tête et dit avec un sourire pénible :
LES BOUKGEOIS UE DARLIN(iEN.
— Non. soyez franc avec moi. J'ai hérilé de ireiiU' iiiille francs à peine de mes parents. Mon enirelien, ma nourriture depuis mon enfaine, mon st'jour en Aiigleierre, ne doivent |ias avoir loûlé beaucoup moins. Tout ce que j'osais espérer, c'est qu'il me lesterait peut-être cinq ou six mille francs. Je \ous remercie, monsieur Miondeel, de vos généreuses intentions; mais je ne puis accepter un tel C(»mpte.
— Et je n'en fournirai pas d'autre, mou ami. Marie lilundeel dit avec un doux intérêt : |
— Pauvre Ernest, vous êtes bien malheureux ; consolez-vous : cet amer chagrin s'apaisera dans peu de temps. Vous désire/ de l'argent ? Pour(|uoi?
— Je veux partir, aller loin d'ici, eu Aniériciue, murmura Decock.
— llomnn'ut'.'par delà les mers? quelle idée ! — Ah! bien oui! et je vous donnerai de l'argent p(»ur un arle aussi désespéré! s'écria Blondeel effrayé.
Ernest prit une chaise près de la table et dit avec un ealme surprenant :
— Je vous en prie, mes chers bienlaiteurs, ne doute/ pas de la gravité de mes paroles. I.e projet d'aller en Amérique est une décision mûrement et froidement pesée. Soyons raisonnables : que puis-je faire ici? Hermine était la source et la cause de mon courage. Désormais l'ardeur et la volonté me manqueraient pour !ue créer un avenir par mes propres forces. Me faudrait-il donc devenir commis à Bruxelles chez (|uel(|ue grand entrepreneur?
— Jamais, jamais, Ernest! répliqua la demoiselle émue, ne sommes-nous pas là pour v(»us donner courage et vous aider?
— Soit; je sais, mademoiselle, que voire bonté est infinie ; mais réfléchisse/ : si je reste à Bruxelles, je serai exposé à la terrible épreuve de la rencontrer peut-être (haque jour, de la rencontrer an bras de...
Ses yeux étincelérent ; le rouge de la colère monta à son front, il continua d'une voix tremblante :
— 0 mon Dieu! et >'il la rend malheureuse, et si je dois lire le désespoir dans ses yeux, ne frappernj-je pas au visage en pleine rue le tyran qui va em|>ois(muer ainsi, par égoisme, la vie d'un ange? Devrai-je h' suivre jusqu'à ce (pi'il accepte le combat? Faudra-t-il répandre du sang entre le bourreau et l'innorente victime?
Km achevant ces paroles, Ernest s'était li'\é; il tremblait de tous ses membres et son poing terme semblait menacer un ennemi invisible. .M. Blondeel prit 1»> jeune honnne par la taille; mademoiselle Marie lui mit la main mit l'épaule, et tous deux s'efforcèrent de le calmer.
— Je suis homme, balbutia-t-il, un cœur comme
le mien ne se laisse pas broyer ainsi. Ah! si je ne doutais pas de son courage! Oui sait? il consentira peut-être. Lui ou moi! Elle serait délivrée... ou, du inoins, je ne resterais pas sur la terre pour être témoin de son malheur!
— Pauvre garçon, il est insensé! dit mademoiselle Marie avec les larmes aux yeux. Ah! Blondeel, retene/-le, il me lait pres<|ue nnturir de peur.
Touché par le cri d'angoisse de la bonne Marie, le jeune homme se laissa tomber sur une chaise et resta silencieux quoi(ju'il tremblât encore visiblement.
— Maintenant, Krnesl, mon |»auvre au)i, dit Jean Blonileel, revenez à \o\is. Nous avez toit; l(Mil espoir n'est pas perdu. Six semaines, deux mois, c'est encore bien loni^lemps. 11 peut s'élever des diflicultés qui empêchent le maiiai;e d Hermine.
— Non, non, murmura le jeune homme avec un sourire désespéré; c'est par générosité, par comjtassion ()ue vous m'inspirez cet espoir. Tout est |ierdu.
— Mais vous vous rendrez malade, Ernest, soyez calme, je vous en prie.
— C est fini, monsieur Jean, répondit le jeune homme avec un accent damère ironie. Folie, en effet! quels sont mes titres pour in'allier à cette famille? quels droits ai-je de vouloir obtenir ce qui a^Tpartienl à un autre? Pardonnez la fougue du sang à un jeune homme dont l'àme se révolte contre le sort cruel. Fuir ma patrie est le seul moyen de salut ; en Amérique j'oublierai peut-être ce que j'ai osé rêver. La voir au bras de M. Pottevval? Jamais, jamais! Donnez-moi, je vous en prie, ce cpii me reste de mon héritage. Peu ou beaucoup, je ne veux pas discuter la reconnaissance (|ue peuvent m'imposer vos bienfaits; mais aidez-moi, et laissez-moi partir.
.Mademoiselle Marie prit la main du jeune homme et dit avec émotion :
— Vous voulez partir, Ernest? aller errer loin de cette clièie patrie, dans une autre partie du inonde; vivre découragé, sans qu'un ami soit près de vous pour vous c(msoler? Kestez ; nous n'avoiLs pas d'enlaiiis ; notre famille ne nous donne que du chagrin. Devenez notre lils; nous vous aimerons et nous guérirons la plaie de votre c(eur.
— Impossible, bonne Marie, soupira le jeune homme. Ayez rompa.ssion de moi, laissez-moi partir.
La vieille lille reprit d'un ton plus insinuant et avec des yeux humides :
— hirnesl, soyez complaisant pour de vieilles gens qui ont besoin d'aimer quelqu'un. Hermine est perdue pour nous; v(»us seul pouvez encore
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
être le but et l'objet de notre adection. Voyez : nous avons veillé sur vous depuis votre enfance, nous avons soigné votre avenir et songé à votre bonheur, comme un père et une mère pour leur enfant! Et maintenant qu'Hermine est enlevée à notre amour vous partiriez également! Nous laisser seuls ! Que nous resterait-il? Déplorer le sort de la pauvre Hermine et nous alarmer sur l'incertitude du vôtre. Oh! vous avez un cœur reconnaissant, vous ne serez pas assez insensible pour faire le malheur de ceux qui vous ont porté tant d'amour.
— Faire votre malheur? murmura le jeune homme. Mon départ vous rendrait malheureux, vous qui êtes mes bieiifaiteurs?
— Certes, certes, répondit Blondeel d'une voix sourde.
Il y eut un moment de silence.
— Eh bien, je resterai, dit Ernest d'un ton ferme. Que le ciel m'accorde la force de maîtriser mon chagrin. Vous avez aimé Hermine, vous l'aimez encore. Un nouveau but est donné à ma vie. Je m'eiïorcerai de payer sa dette et la mienne.
Il se leva et fil un pas pour quiller la chambre. Mais, voyant que ce mouvement étonnait ou effrayait ses bienfaiteurs, il dit très tranquillement :
— Non, ne soyez pas inquiets. La tempête est passée. Toutes ces pensées, toutes ces déterminations successives me donnent des étouniissements dans la tête. Je dois être seul quelques instants pour retrouver mon calme. Laissez-moi aller au jardin; l'air pur me rafraîchira.
M. Blondeel et sa sœur le regardèrent sans dire mot. Aussitôt qu'il eut disparu la demoiselle dit :
— Eh bien, Jean, bésiteriez-vous encore? Plus de retard, aujourd'hui même il faut que nous adoptions Ernest pour notre fils. Cette marque incontestable de notre affection lui donnera de la force et le consolera. Vous le voyez, il est si reconnaissant et si généreux, que la seule pensée de nous affliger par son départ le fait renoncer à son projet. Vous devez aller tout de suite chez le notaire et faire préparer l'acte d'adoption. Alors nous serons délivrés de ce pénible souci.
— Oui ; mais, objecta le frère, le projet est, si je ne me trompe, soumis à beaucoup de formalités. Le juge de paix et le tribunal doivent y intervenir. Je consulterai le Code civil.
A ces mois il se leva et prit un volume dans la bibliothèque. Il l'ouvrit sur la table et commença à le feuilleter ; lor§qu'iI eut trouvé enfin les articles cherchés, il lut un instant tout bas et dit ensuite :
— Que vois-je? « Article 344. Nul ne peut être adopté par plusieurs personnes si ce n'est par deux époux. » Ainsi, Marie, nous ne pouvons pas l'adopter ensemble. Seulement, un de nous le peut.
— C'est bien dommage, soupira la vieille demoiselle. Pourquoi a-t-on mis cela dans la loi?
— Je n'en sais rien, ma sœur. L'adoptez-vous?
— Certainement, je désirerais le faire; mais une femme! 11 est plus convenable que vous le fassiez, Blondeel. Cela ne m'empêchera pas cependant de le regarder comme notre enfant.
— Soit, puisqu'il n'y a pas d'autres moyens. Je vois ici, comme je vous le disais, que notre déclaration doit être faite premièrement devant le juge de paix; ensuite le tribunal confirmera l'adoption par un jugement.
— Oh ! comme cela durera longtemps, mon frère !
— En effet, Marie, la justice a de mauvaises jambes...
Catherine entra dans la chambre et dit avec une sorte d'étonnement.
— Monsieur, mademoiselle; j'étais à la porte occupée à nettoyer un peu la poignée de cuivre. M. Romys, votre beau-frère, vient là-bas dans la rue.
— M. Piomys ! Quest-ce que cela signifie? s'écrièrent en même temps Blondeel et sa sœur en s'interrogeant 1-un l'autre d'un regard étonné.
— Est-il arrivé quelque chose?
— Y aurait-il encore de l'espoir ?
— Laissez-moi seul avec lui, dit Blondeel.
— Non, mon frère, cette fois je ne satisferai pas à votre désir, répondit la vieille demoiselle d'un ton résolu. Il a eu peur, il craint que vous n'accomplissiez votre menace. Il vient faire le malin ; il veut vous amener par des paroles artificieuses à renoncer à votre projet. Vous êtes beaucoup trop bon et vous vous laissez trop facilement dominer. Je resterai ici pour vous venir en aide : avec un peu de fermeté nous sauverons peut-être encore notre pauvre Hermine ! Si cela pouvait arriver, comme Ernest serait content !
Un coup de sonnette retentit, et peu après M. Romys parut dans la chambre. Il semblait très affligé et sa voix trahissait même un profond abattement.
— Mes amis, dit-il, ne soyez plus fâchés contre moi; Hermine ne se marie pas avec Pottewal.
Cette nouvelle frappa Blondeel d'une vive émotion. Marie leva les mains au ciel et poussa un cri de triomphe; cependant un doute se glissa tout à coup dans son esprit touchant la sincérité de Komys; elle surmonta sa joie et demanda ;
— Pouvons-nous le croire, le croire fermement? Hermine ne se marie pas avec Pottewal ? C'est bien là ce que vous dites?
— Oui, Marie, elle ne se marie pas. H n'y a donc plus de raisons de mésintelligence entre nous, n'est-ce pas?
LES HOI R(;K0IS nE DAUMNGEN.
IMoniiiM'l prit la main (1« son l»eau-frère, el la serouaiit avec rlialeur, il s'rci la :
— Tout «'Si ouhliô ; nous rctlcvieiidrons amis, el buns amis.
— Holà! pas si vite, Jean, n'pliqua mailnmoiselle Marie. Nous verrons cela t mt a l'heure. Les choses sont arrivées lni|i loin maintenant ponr être aplanies si léjif>reme:il. Jt; ne veux pins être exposée à sonlFrir un pareil rliairrin. Ditesnous, Homys, iju'est-il survenu? Vous semble/, eonsterné comme si un malheur vous était arrivé.
Ah ! ma sieiir, j^émit llomys, je suis l'homme le plus malheureux de la terre ! Je n'ai pas fermé l'œil (le tonte la nuit; je me suis arraclié les cheveux de la tète. A présent, c'est un peu passé; mais hier au soir, je crois (|ue j'aurais été capable de me noyer.
— Kt tout cela |)arce qu'Hermine ne se marie pas ?
— l'as pour cela seul, ma S(our. C'est pourtant fâcheux assez en soi. Oh ! cette Thérèse, avec sa réserve hypocrite, avec sa mine rusée, elle a plus de traits dans .son sac que le plus malin avocat, lie qu'elle a comploté en secret avec ce stupide l'ollewal, je l'ifïnore. IJn iustantlui a suffi ponr renver-er tous mes projets. Songez-donc, c'est elle qui va épouser l'ottewal !
- .Vh ! *ah ! c'est Thérèse ! dit en riant iJlondeel qui frappa sur ré[)aule de son beau-Irère. .Mors je vous félicite, lioniface. La famille a donc également les (|uatre cent mille francs qui vous donnaient dans l'ieil ?
— Vous ne comprenez pas mon malheur, reprit Roniys. Cela abrégera ma vie, soyez en sûr.
— .Mais si le mariage de Thérèse vous rend malheureux, pourquoi ne l'empêchez vous pas? objecta .Marie.
— L'empêcher? Défendre (jnelque chose à Thérèse, mesamis? c'est comme si vous vmis frappiez la tête contre un mur. Vous croyez (|ue je s us entête; elle est encore plus entêtée que moi. C'a été un enfer à la maison (h;puis hier après-midi! Ilermiiu' qui s'êvainmil, la mère qui gémit else lamente... el, au milieu de Imit cela, l'ollrwal (|ui vient me dire (|u'il a changé d'idée et (ju'il prêférerail épon.ser Thérèse. Klle était présente lors, qu'il dit ceci: je croyais qu'elle aurait rejeté cette demande avec indignation. Nous le savez, elle a toujours montré de l'aversion, de la ripugnance pour II* mariage. Ah bien oui ! la coquine s'élait entendue avec PollewaI : ses paroles me donnaient au moins le droit de le croire. Il n'y avait rien à faire; j'ai Inllé inutilement : elle-même a fixé la dot à cent viii':! mille Irancs. C'est ma ruine. c'e.Hl la ruine de la I itnille!
Ses auditeurs lavaient écoulé avec élrtnnemen!
pendant celle explication. Ils ne comprenaient pas ce (ju'il pouvait y avoir de malheureux d.Mis le mariage de Thérèse.
— .Mais, itomys, dit mademoiselle Marie, il me semble (pu; vous devriez vous réjouir de ce changement. Thérèse se marie au moins selon son goût; vous ne devez donc pas forcer ime de vos (ill(>s à accepter une alliance (|ui la peut rendre malheureuse; et, d'ailleurs, l'occasion qui vous souriait si fort n'est pas perdue pour la famille.
— Kt elle ose dire, grouifuela Uomys, (|u'elle veut avoir beaucoup, beaucoup d'eiifaiils! Morceler le bien delà famille à linlini ! y\voir à craindre (|ue mes descendants ne devieniuMit de pauvres diables! cjue les Uomys ne déchoient dans l'avenir au lieu de s'élever ! Oh! ma sceur, faites donc tous les calculs pendant votre vie, et otez-vous le pain de la bouchi! |)our vos enfants !
— Tout cela n'explique pas pourquoi ce mariage vous al triste outre mesure.
— Ne le comprenez-vous pas, ma sœur? Thérèse devient lafetnme de l'otlewah jedois lui donner cent vingt mille Irancs. Hermine ne restera pas lille. Si sa froide sœur accepte un époux el lrom|ie son père pour se marier, que ne doit-on pas attendre d'ileiniiiie, pour- l'amour de Dieu! Elle aussi se mariera, et au lieu d'une dot, j'en aurai deux à donner. On me saigne à blanc, je suis un iiomme perdu !
lilondeel el mademoiselle .Marie risquèrent quebjues observations pour le ramener à une idée plus raisonnable de létalde ses affaires; mais Uomys ne paraissait pas y faire allention, el dit tout à coup.
— Tout ce chagrin me ferait presque oublier pour(|uoi j(î suis venu ici. .Ma femme est an lit. Hermine est également malade. L'idée (ju'elles ne vous verront plus jamais les eiïraye et les fait pleurer de telle sorte (ju'il est impossible de rester auprès d'elles. Vain(Mnenl j'ai essayé de leur persuader que vous êtes trop généreux, trop bons pour accomplir les menaces que vous avez faites dans un moment d'emportement; elles veulent vous voir. Kniin j'ai cédé ;\ bur-^ lamentations, et je suis venu pour vous |)rier de leur part de venir avec moi h D.irlingen. Puisqu'elles sont malades et (ju'elles soupirent après voire présence, vous ne repousserez pas certainement pas leurs prières.
— Je >nis prêt à vous suivre, «lit Dlondeel, d'autant |ilns volontiers que j'ai à vmis parler en chemin d'une certaine affaire (|ui me pèse sur le cœur.
— Et tout est oublié, n'e>l-ce pas? Nous sommes amis comme auparavant V detnanda llomys.
— Cela Bsl clair, assura M. Jean; piiis(|uc Hermine...
LES BOURGEOIS DE DARUNGEiV
— Pas si clair que vous le croyez, Jean, interrompit sa sœur. Asseyez-vous encore un peu, BoniCace. Ce n'est pas avec mon Irère seul qiie vous avez alTaire. D'ailleurs nos sentiments sont les mêmes. La seule dilléience, c'est que je ne me laisse pas endoctriner si facilement par des paroles emmiellées. 11 vous dit que tout est oublié, eh bien, il se trompe. Jusqu'à présent, il reste irrévocablement décidé que votre famille n'héritera pas de notre fortune.
— Allons, ma sœur, vous plaisantez, murmura Romys.
— Plaisanter ? Oui, fiez-vons-y ! Partez, et vous verrez !
— Blondeel, vous venez de me dire que tout est oublié et pardonné.
— Oui, Boniface, mais ma sœur a raison : il y a une condition ; c'est de cela que je voulais vous parler en roule.
— Une condition? El laquelle, s'il vous plaît? demanda Romys visiblement alarmé, comme s'il prévoyait ce qu'on allait exiger de lui,
— Je vous en prie, asseyez-vous, reprit mademoiselle Blondeel avec une froideur dominante, l'affaire est plus sérieuse que vous ne croyez. Je pourrais dire que mon projet est de nature à vous réjouir, puisque le bonheur de votre plus chère enfant sera assuré par celte acceptation; mais je vous connais, mon frère, et je prévois que vous enfourcherez encore une fois voire dada de centaines de mille francs. C'est le dernier ditférend qui puisse s'élever là-ilessus entre nous; soyons donc francs, comme des gens qui désirent s'entendre.
— Pourquoi tant de détours, Marie ? interrompit Romys avec une tranquillité feinte. Dites simplement ce que vous désirez de moi; je vous montrerai avec joie que vous avez tort de douter de ma bonne volonté.
— Eh bien, nous allons voir, reprit la vieille demoiselle. Vous connaissez Ernest Decock ? C'est un beau garçon et nn garçon distingué, n'est-ce pas ?
— Oui, il n'est pas laid, je le reconnais. Distingué? ce serait possible, s'il n'avait pas le plus grand et le plus malheureux délaut du monde.
— 11 est pauvre, voulez-vous dire ? répliqua Blondeel. Pas si pauvre que vuus croyez...
— Tenez-vous coi, laissez-moi continuer, je vous en prie, dit mademoiselle Marie d un ton moitié impérieux, moitié suppliant. Vous annoncerai-je quelque chose de nouveau, Romys, en vous disant quErnest Decock et Hermine se portent depuis nombre d'années une affection sincère?
— Bah ! de l'amitié entre enfants, qu'est-ce que cela signifie ?
— N'ayez pas l'air si innocent, Romys, vous le savez mieux (|ue nous : c'est plus que de l'amitié: ils s'aiment sincèrement.
— Premiers feux de l'amour, ma sœur, cela n'a rien de sérieux.
Mademoiselle Blondeel perdit toute patience devant l'imperturbable sang-froid du père d'Ueimine.
— Cela n'a rien de sérieux? reprit-elle en élevant la voix. Cela est si sérieux que nous vous demandons ici formellement la main d'Hermine pour M. Decock.
Romys feignit un grand étonnement, fit entendre un rire ironique et s'écria :
— Ah ! ah ! la main de ma fille pour Ernest Decock? Vous voulez vous amuser, ma sœur. Un jeune sauteur sans fortune et sans état? C'est drôle, n'est-ce pas?
— Restez calme, Jean, dit la vieille demoiselle ci son frère qui commençait à s'agiter sur son siège.
Le mépris de son beau-frère pour Ernest l'avait blessé; sur ce chapitre, il était extrêmement susceptible. Sa sœur se tourna vers Romys et reprit :
— Écoutez, voici les raisons que nous pouvons faire valoir en faveur de ce mariage : Ernest et Hermine s'aiment sincèrement; ils sont tous deux jeunes, la nature les a doués des mêmes goûts, des mêmes penchants, du même amour de ce qui est noble et beau. C'est comme si Dieu les avait créés l'un pour l'autre. Ernest est pauvre, ditesvous? En elfet, il ne possède pas quatre cent mille francs; mais il est niyéiiieur civil, élève du célèbre Stephenson et muni de toutes les connaissances qui sont nécessaires pour amasser une fortune qui peut devenir infiniment plus considérable que celle des Romys. Au surplus, nous sommes là pour l'aider. Bonté de cœur, noblesse d'àme, beauté du visage, science, courage... il a tout ce qui peut élever un homme. Nous sommes assurés qu Hermine sera heureuse avec lui, heureuse comme une créature humaine l'est rarement sur la terre; nous sommes sûrs qu'elle vous bénira, qu'elle nous bénira éternellemeulsinous réalisons, par ce mariage le plus doux, l'unique rêve de sa vie.
— De belles paroles, murmura Romys. Je ne puis croire pourtant que vous ])arliez sérieusement. Ne pense? plus à ce mariage, ma sœur, c'est une affaire impossible. Un jeune homme sans fortune !
— Mais il ac(|uerra une fortune considérable.
— Des œufs qui ne sont pas pondus sont des poulets incertains, ma sœur. Et gagnàt-il beaucoup d'argent, il ne serait encore qu'un nouveau
LES BOURGEOIS DE DAItLINGEN.
riche. Les iluiiiys sont de vieux riches. Ils ne s'allient pas avec îles gens qui datent d'hier.
— (le n'est plus supporlahle, inlciroinpil Jean l^londeel. Vous feriez sortir de sa peau l'Iioinmo le plus Iroid!... Dites, vous qui vous vante/ toujours de l'ancienneté de votre famille, avez-vous donc vraiment oublié que votre i:raiul-père a été ouvrier dans une tannerie?
iloniys frémit et pâlit cocuine s'il eût senti tout à cou|) la pi({iire d'un serpent. Il se tut un instant et lit des elVorts pour devenir inaitie de lui. IMiis il dit avec un sourire aigre et avec une colère contenue à grand'peine :
— Je ne m'attendais pas à un tel affront de votre part, monsieur lilondeel. Vous parlez de choses qui sont passées depuis longtemps; mais, rjuand même je serais le petit-fils d'un ouvrier, ce ne serait jtas encore une raison pour donner ma fille à un jeune homme sans foilune et sans nom... et, puisque vous me provoquez, je lâche le mot, à un (ils de hancjueroulier !
— IJanquerontier! s'écria M. Blondeel, que ce mot avait hiessé au cœur; banqueroutier!
Et Blondeel, courroucé, crispa les poings et les montra à son beau frère d'un air d(> menace. La vieille demoiselle vint se mettre entre eux deux et tâcha de les calmer, tandis que lUondeel répétait le mot : « Banqueroutier! » avec une fureur croissante.
— Vous voyez bien que la vérité n'est pas toujours agréable, grommela Romys d'un ton tranquille et triom|)hant.
— Si je ne me retenais, je me laisserais aller à des choses fâcheuses, dit Blondeel. Parler ainsi de feu mon ami Decock, d'un noble co'ur qui valait mieux (|ue tous les Bomys du monde! Comment! un négociant qui a eu des revers dans son commerce, qui devient la victime d'un événement imprévu, qui peut sauver une grande partie de sa fortune en faisant à ses créanciers des arrangements légaux, et qui, au contraire, sacrifie tout, jusqu'à l'héritage de son unique enfant, |)our rester honnête hommt-, non seulement pour le monde, entendez-vous? Romys, mais pour sa conscience et pour Dieu! un père qui accepte la pauvreté p(»ur laisser à son fils un nom sans tache! Et vous appelez un tel homme un bam|ueroiitier?
— On m'avait raconté l'alTaire autrement, répondit Komys, que la sortie de M. Blondicl effrayait; ne nous battons pas pour cela, je relire le mol.
— Écoutez, dit mademoiselle Marie avec intention, cela ne peut continuer ainsi. Il faut qu'il y ait une (in à notre conversation. Voici, Homys, ce que j'ai à vous dire pour l'abréger. Nous vous prions amicalement de donner votre consente-
ment au mariage d'Ernest Decock et d'Hermine.
— Jamais, ma sœur, l'honneur de la famille avant tout...
— Ainsi, l'ainilié ne peut vous lléchir? Eh bien! je ferai valoir l'autre raison. Si vous rejetez notre prière, si vous nous refusez le moyen d'assurer le bonheur d Hermine, le moyen de la préserver dans l'avenir de la recherche d'un autre Boitewal, tout est fini entre nous. Nous ne vous connaissons plus. Aujourd'hui même nous adopterons Ernest Decock pour notre (ils et nous l'instituerons unique héritier de nos biens. N'hésitez pas plus longtemps; c'est une décision suprême, que rien au monde ne peut changer.
Bomys regarda sa belle-su'ur avec une frayeur croissante. Il se tourna également vers Blondeel, espérant découvrir peut-être quelque hésitation sur son visage; mais M. Jean hocha la tète avec une résolution arrêtée, et ajouta pour toute réponse :
— C'est décidé, irrévocablement décidé.
— Cliers amis, soupira Bomys, vous voudriez me faire croire que vous èles(apable d'oublier à ce point votre famille, votre propre sang au profit d'un étranger. Mais vous êtes des gens généreux; ce n'est qu'un mouvement de dépit. Non, vous ne déshériterez pas si cruellement votre sœur et vos innocentes nièces. Le projet d'adopter Ernest Decock n'est qu'une idée, n'est-ce pas?
— Une idée? répéta mademoiselle Blondeel. Jetez un regard sur ce li\re <jui est ouvert là, devant vous, et voyez de quoi nous nous occupions avant votre arrivée.
Bomys se pencha sur se livre désigné et murmura en pâlissant :
— De rnilojdion cl ilc ses effets. Est-il possible? 0 mon Dieu! tout m'accable! Une double dot; vingt enfants en perspective; ma fortune morcelée! A la maison, n)aladie, lamentations, docteurs, apotliicaires!... El ici, perdre un héritage qui appartient légalement à notre famille! Oami Blondeel! ô bonne .Marie! ayez compassion de mon malheur !
— Nous n'avons pas le droit de vous imposer ce mariage, répondit Marie. Vous êtes certainement maître de votre enfant, comme nous de notre fortune. Vous pouvez choisir; mais abandonnez tout espoir de nous voir renoncer à notre projet. Le bonheur d'Hermine en dépemi; nous ne plierons pas.
Bomys resta un instant les yeux (ixés au soi, cherchant sans doute un moyen d'échapper à une réponse caté;^orif|ue. Enfin il haussa tristement les épaules et dit :
— Je ferai beaucoup pour vous démontrer quel prix j'attache à votre amitié. Ne parlons pas plus
.ES IJOIÎKGEOIS DE DAULliNGEN.
Le bourgmestre commence à lire. (Page 48.)
longtemps de cette affaire. J'y penserai. Il n'y a pas de hâte, n'est-ce pas, puisque Hermine ne se marie pas avec Pottevval?
- — Non, mon frère, vnus devez vous décider tout de suite.
— Immédiatement, Boniface, sur-le-champ, affirma Blondeel.
— Mais vous me faites violence; vous me rendez victime d'une cruelle tyrannie, murmura Romys nvec angoisse.
— Pas du tout, mon frère, répondit froidement Marie. Vous êtes, libre dans votre choix. Si vous ne voulez pas consentir, levez-vous et retournez chez vous, nous reprenons l'étude du Code civil au chapitre de V Adoption.
— Marie! Marie! vous êtes impitoyable envers moi ! Une double dot,deux repas de noce, je suis ruiné complètement...
— Hermine n'a pa besoin de dot, dit Blondeel.
— Pas de dot? reprit Romys. M. Decock ne veut pas de dot? De quoi vivra-t-il donc?
— Ne sommes-nous pas là, Boniface, pour l'aider en cas de besoin?
— Hélas! hélas! mais votre fortune n'est-elle pas également le bien de notre famille?
— Pour ce qui est de la noce, si vous voulez nous le permettre, nous la ferons k nos frais.
Romys courba la tête et resta pendant quelque temps absorbé dans de pénibles pensées; puis il reprit en soupirant :
— Abaisser ainsi notre famille! Rendre mon enfant malheureux! Oui, oui, car il n'y a pas de bonheur sans richesse. Vous exigez ce sacrifice, eh bien! soyez responsables de toutes les suites de ce fatal mariage.
— Vous consentez donc? s'écria mademoiselle Blondeel avec joie.
— Je suis forcé, vous me tyrannisez.
LES IlOI lU.KOlS IIK n.MlLlNGEN.
— Mais vous consentez? R<^|)Oii(lez, llomys.
— Oui, oui, je plie sous la vidliMice.
— Cela sulfii! s'écria la vielle dcnioiselle. Je vais clitTclier Krnesl an jardin. Il vons sera si reconnais>anl! i.aissez-lui crdire que vous l'acceptez (le bonne volonté pour votre (ils.
Roniys «'lenilit les bras pour arn'Icr sa bellesœur; mais elli' ne fit pas allcntion à ses supplications, s'élanva hors de la chambre et courut à travers le jardin jusqu'au pavi'Iou, où file trouva le JL-une homme assis, la tète dans les deux mains.
Celte altitude désolée arrêta tout à coup son élan en)pressé. Klle s'approcha leuleuient, en murinur.ml à voix basse : c Pauvre j^ar^on ! Je dois élre prudente. .Après un si jiranil chai:iin, la joie lui serait rurie.<«te. »
— l'iinesl, dit-elle, Krncst, j'apporte une bonne nouvelle, une heureuse nouvelle.
Il leva la tèle el la rei;ardaavec incrédulité.
— Hermine ne se marie pa-.
— U mon Dieu! s'érria Krnesl, se levant en sursaut. Ai-je bien entendu? Ne me trompez-vous pas, bonne Marie '!
— Son père est là : il nous a annoncé que c'est, au contraire, mademoiselle Thérèse (|ui se mariera avec IV)tte\\al.
Le jeune homme, ému, leva silencieusement les mains au ciel.
— Allons, Krnest, dit mademoiselle Blondcel, il faut modérer votre joie el entrer avec moi. .M. Romys veut vous voir et vousdire quelquechose qui vous fera plaisir, j'en suis sûre. Mais si vous ne vous montrez pas calme, cela fera une mauvaise impression sur lui.
Il la suivit dans l'allée; elle marchait lente nt
et reprit tout eu marchant devant :
— Voyez-vous, Krnesl, vous n'en avez pas le pressentiment, mais il serait bien possible (ju'aujourd'hui mérne tous vos souhaits fu-sent remplis. Si M. Komys venait à donner son consentement à votre mariajie avec Hermine?
— Comment ".' que dites-vous ? Hermine pourrait tievenir ma femme ? s'écria le jeune homme, (|ui prit la main de la.vieille deruoiselle en l'arrêtant avec force el la regardant eu tremblant.
— Mon ! voilà que vous rou}:issez et [làlissez d'émotion, dit .Marieavec une fiiiile colère. Je n'ai pas dit cela. Mais ce qui est certain, c'est que M. itomyssemblefavorablemetit disposé; il a même pres(jue<lonné son consentement. Pour le bonheur d'Hermine, soyez homme et montrez-vous fort.
Celte espérance et l'invocation du nom de sa bien-aimée firent faire à Krnest un efforl gigantesque pour surmonter les mouvements impérieux de son rfpur.
Marie entra ilans la chambre, conduisit le jeune
homme devant llomys, qui s'était levé et regardait son futur beau-fils les lèvres pincées et le visage courroucé.
— Voici .M. DeeocK, dit la vieille denmiselle, qui vient vous remercier de ce que vous lui accordez si généreusement la main de sa chère Hermine.
— Serait-il vrai, monsieur? >'écria Ernest, les larmes aux yeux. Oh! (|ne Dieu vous bénisse [loiir ce bienfait suprême !
— Kpargnezmoi vos remercieuu'nts, je vous en prie, monsieur, grommela Homys. Ce n'est pas moi qui vous accorde la main de ma fille; c'est mademoiselle Marie, c'est votre tuteur lllondeel.
— l'eul-êire doulez-vons, monsieur, (|ue je sois bien digue de devenir votre fils? re|)rit Ernest. Dieu me donnera du courage et des forces pour mériter votre estime, votre amitié, votre aiïeclinn. Oh! croyez-moi, je rendrai votre enfant heureuse !
— Hendez-la plutôt riche, cela me i)laira beaucoup plus, répliijua llomys avec une amère raillerie. Cela vous sera difficile, mon garçon ; car, vous ne le savez peut-être pas encore, je ne donne pas (le dot à ma fille.
- Hermine, llerujine seule ! s'écria le jeune homme avec passion. Son bonheur doit êlre mon ouvrage ! Pour réj)ouser je me sens la force d'accomplir des miracles.
— - .Nous les attendrons, répondit llomys. Cette chanson joyeuse changera bientôt de Ion ; mais mettez-vous bien dans la léle (|u'il n'y a rien à oblenir du beau-|)ère. Je ne donne pas un franc, pas un centime, soyez en assuré.
— Je ne demande rien, rien (|uela main d'Hermine. C'est le plus grand trésor de la terre pour moi !
Homys haussa les épaules avec pitié.
— Des mots, des mots qui ne promettent pas grand'chose, murmura-l-il. Kh bien ! épousez Hermine, el tâchez de ne pas me faire regretter ce mariage.
Et, se tournant vers lllondeel, il ajouta :
— Venez maitilenant, Jean, allons à Darlingen. Celle scène a duré assez longtemps, el nous devons partir avant niidi par le chetnin de fer.
— Laissez Krnest nous accompagner, Homys, demanda mademoiselle Hlrtudeel; il esl convenablequ'il aille au moinssaluer sa promise; cl, vous le verrez, son apparition dans votre maison fera disparaître comme par enchantement maladie et chagrin. Vous ne vous opposez pas à ce qu'Krnesl aille avec vous à Darlingen ?
— C'est décidé maintenant, soupira Homys, tout m'est indiflérenl !
— In instant ! je vais mettre une autre redin-
LES BOURGEOIS DE l)ARLIiN(iEN,
gole, s'écria Blondeel. Dans uti moment je suis de retour.
Uomys le suivit, sans doule pour pouvoir lui parler seul.
Sitôt que touh deux eurent disparu dans le corridor, Ernest sauta au cou de la vieille demoiselle, et s'écria avec les laruies aux yeux :
— Marie, ma bonne Marie ! c'est à vous et à votre noble frèie, mais à vous surtout, que je suis redevable de cet inappréciable bienfait. Merci, merci, âme angélique, vous me failes oublier que je n'ai plus de mère! Aussi, quoi qu'il m'arrive, à chaque instani de ma vie je bénirai voire nom !
— Allons, allons, ne perdez pas l'esprit; vous dérangez mon bonnet. Rendez Hermine heureuse, je ne demande pas d'autre récompense.
— Bon, bon, cela va bien ! s'écria Blondeel qui entrait avec Bomys dans la chambre. Venez, Ernest, vous avez encore tout le temps d'exprimer à ma sœur une reconnaissance bien méritée. Prenez votre chapeau, mon garçon; songez qu'Hermine ne sait rien el qu'elle se désole toujours. Vite. Hâtons-nous !
Ernest obéit. En sortant, il balbutia encore avec un profond attendrissement :
— Merci, bonne Marie ! merci, merci !
Une demi-heure après, Ernest volait sur les ailes de la vapeur vers Darlingen, pour aller portera Hermine, sa bien-aimée, l'heureuse nouvelle.
Darlingen n'était pas si solitaire et si tranquille que d'habitude. Il fallait qu'il y fût arrivé quelque chose de |)articulier cette matinée-là.
Devant l'hôtel de ville se promenait une grande foule de monde, el l'on voyait accourir, des longues rues, de nouveaux curieux. Avait-on apporté le cadavre d'un noyé? Un voleur célèbre était-il pris et conduit au bureau de police? Les femmes et les jeunes filles, devant la porte de l'hôtel de ville, parlaient à haute voix et riaient sans cesse. Ce qui s'était passé ou qui allait se passer ne pouvait donc pas être affligeant.
Plus loin, sur la place, on voyait cà et là des dameset des demoiselles du plus haut rang, qui voulaient faire croire qu'elles ne se trouvaient pas là par curiosité, comme le petit peuple, mais par hasard et en passant.
Un de ces petits groupes élait composé d'une très vieille femme aux traits masculins, dont la voix était grosse et retentissante, et d'une autre dame avec deux jeunes filles qui, sans doule par habitude, parlaient très bas, car il n'y avait personne autour d'elles à cinquante pas.
— Ce n'est pouitant (|u'un nouveau riche, remarqua une des demoiselles d'un ton de profond mépris.
La vieille dame, avec un geste anguleux, porta son pouce à son unique dent, et répondit :
— Nouveau riche, mademoiselle Loots? Il n'a rien, pas méme(,-a! Et Romys ne donne pas de dot à sa fille. De quoi vont-ils vivre?
— Je ne la connais pas, dit la plus jeune des dames; mais, si ce que l'on dit de sa famille est vrai... Connaissez-vous sa famille, madame Kwas?
— Allons, allons, madame Loots, n'ayez pas l'air si innocente; vous savez aussi bien que moi qu'il n'a pas du tout de famille. C'est un homme de rien.
— Suivant le bruit qui court, son père aurait fait de mauvaises affaires.
— Faire banqueroute est la mode mainlenant.
— Pauvre Romys! soupira madame Loots. Alors je veux bien croire qu'il a du chagrin.
— Du chagrin? Je l'ai félicité hier sur le double mariage de ses filles, uniquement pour entendre ce qu'il dirait. J'ai dû me mettre hors d'atteinte, car il voulait me mordre comme un chien enragé .
— On dit que Thérèse Romys est également très fâchée.
— Elle a grandement raison, murmura une des demoiselles. Si ma sœur déshonorait notre famille par un mariage honteux, il me semble que je mourrais de dépit.
— Que Thérèse soit fâchée, cela se comprend facilement, dit madame Kwas; elle surtout qui crève d'orgueil. Elle ne voulait pas se marier le même jour que sa sœur, pour ne pas être vue en compagnie de son nouveau beau-frère. Son oncle Blondeel el son père l'y ont cependant forcée.
— Ainsi nous les verrons descendre tous ensemble de l'hôtel de ville?
— C'est-à-dire, no:i. Thérèse et Poltewal se marieront d'abord. Une heure après, son oncle Blondeel arrivera de Schaerbeek avec deux voitures, et alors viendra le tour d'Hermine.
— Mais comment pouvez-vous savoir tout cela, madame Kwas?
— Je sais tout. Après le mariage, Hermine se rendra avec son oncle à Schaerbeek, l'affaire est ainsi décidée. Sa noce se fait à Schaerbeek, et aux frais de son oncle.
— Elle l'a bien mérité, murmura une des demoiselles. Chassée ainsi de la maison de ses parents...
— Non, ce n'est pas la raison. C'est pour satisfaire Thérèse, qui serait capable dinsulter l'époux de sa sœur. Et, d'ailleurs, l'avare Romys y trouve son compte.
LES ItOUUGEOIS HE I) A lll.l NclEN.
— Mais les pareiils d'Ilonniiie n'assisteront pas ù sa nac"? Ouelle houle pour elle !
— Ceci est ('«paiement arraii}ré. Madaioe Koiiiys va à Scliaerlieek... N'enteiuls-je pas une voituic? Voyez; le monde se range contre riiùiel de ville. Les voilà! Allons plus près. Vous ne voulez (tas? ' Adieu, je veux voir (jnelle lii;uie lait Tlitrèse...
Deux voitures s'arrêtèrent en ce moment devant riiùlel de ville. Les femmes cl les lilles se près- î sent pour voir la toilette de la mariée. Ue[)uis deux mois on ne parlait (|ue de ces mariaj;es dans toute la ville, et l'on vantait d'avance la richesse des habits de Thérèse.
Elle descend du marchepied de la voiture; sa rohe est on soie n)oirèe hien i'dncé, très épaisse; elle porte un chapeau de satin hlaiicavec <|uel(]ues plumes, une jurande broche de diamants, des boucles d'oreilles en diamants, des bracelets d'or, le tout riche et lourd, quoique d'assez mauvais goût. Cependant tous ces diamants élincellenl aux yeux des spectateurs et excitent des murmures d'admiration painii les filles du peuple.
Thérèse, remarquant l'approbation i,'énérale, lève plus liant la léle et jelle sur les assistants un regard sec et nr«;neillen\.
l'otlcwal, son lulnr époux, est vêtu de noir avec une cravate et des gants blancs. Son visage rouge ei rond If fait ressembler à un paysan endimanché; mais il a l'air satisfait et sourit amicalement aux gens qui le regardent. Pendant qu'on attend un instant que les parents et les témoins soient descendus de la voiture, il s'approche de sa fiancée et lui dit tout haut quelques mots qu'il croit être 8|>irituels. Thérèse devient rouge de honte ou de colère et rap|)elle son fiancé au sentiment de son im|)ortance par des pandes peu agréables.
Ils entrent dan> l'hôtel de ville, suivis des [larents et des témoins. La cage de l'escalier est remplie de curieux et de connaissances ; (jnel(|nes-niis adressent à .M. l'oltewal de sincères vmmix de i)onheur, d'autres rient en échangeant d'aimables plaisanteries. F'ottewaI croit devoir répondre et dit à un de ses amis particulieis :
— Oui, Jean, l'échelle est tirée; c'en est lait de la jeunes...
Mais sa fiancée tourne la léle et lui adresse un regard si plein de reproches que le nuA lui reste dans la bouche.
Il reconnaît intérieurement i|u'il allait dire une sditi^e il lui est reconnaissant de son averlissement.
On arrive dans la salle des mariages, et on se place devant une table, derrière laquelle le bourg- Hjestre, ofiicier de l'étal civil, commence à lire les articles de loi relatifs au mariage.
A mesure rpie sa voix nasillarde fait h^mber une
à une dans l'oreille des conjoints les paroles solennelles, l'oltewal s'émeut de plus en plus. Une larme brille dans les yeux de madame Romys. Thérèse seule parait maîtresse d'elle-même et fixe son regard froid sur le bourgmestre avec tant de fermeté (|ue ce fonctionnaire, troublé, se met à bégayer.
PottewaI se penche vers sa (lancée et lui demande à voix basse :
— Thérèse, ma chère, le monient solennel approche, je suis profondément ému, et vous?
Elle le repousse avec un sourire amer el ne répond rien.
Le bour[.'mestre demande tour à tour à chacun des (iancés s'ils se prennent pour époux et pour épouse. La voix du fiancé est faible et altérée : le oui qui tombe de la bouche de Thérèse esl sec, bref el pres(iue dur. Au moment où ils doivent écrire leur nom sur l'acte de mariage, la main de PottewaI tremble légèrement; Thérèse signe sans hésiter el d'un seul trait de plume. C'est fini; on s'éloigne. L'époux dit à sa femme d'une voix douce et gaie :
— Thérèse, ma chère femme, maintenant nous appartenons l'un à l'autre |)onr la vie. Le cœur ne vous a-l-il pas battu un peu en prononçant la promesse éternelle?
— Que vous êtes ennuyeux! répond-elle d'un air de mauvaise humeur. Tenez-vous convenablement : le public nous observe. Nous ne sommes plus des enfants; et ne riez pas ainsi : souvenezvous, monsieur. (|ue nous sommes des gens comme il faut.
Le pauvre PottewaI voudrait bien éveiller quelque gaieté chez sa femme parties jiartdes amicales, mais ces derniers mots l'ont découragé.
H conduit sans rien dire sa moitié jusquA la voiture...
Les chevaux pialfent, le fouet retentit et les nouveaux mariés disparaissent derrière l'angle de la longue rue de l'Eglise.
La foule rassemblée devant l'IiAlel de ville sagile, circule et parle avec bruit; mais personne ne (juitle la place, quoiqu'il se passe plus d'une heure avant que (pielque chdse de nouveau vienne éveiller l'allention générale.
— Ecoutez! la voilà! Les voilures sur la route de Bruxeil(!s! s'écrie-t-on. Elles vont chercher la fiancée el seront ici à l'instant.
Peu après deux riches équipages s'arrêtent devant l'hùtel de ville. La foule se presse et se bouscule; tout le monde veut approcher pour voir de |»rès le fiancé, qu'on ne connaît pa^.
De la première v(»ilure sort une jeune (ille dont l'apparition fait cesser tons les bruits. Le doux inrarnal de la pudeur <(dore ses belles joues;
LES BOURGEOIS DE DAIILINGEN
dans ses grands yeux bleus brille l'orgueil du bonheur. Il semble que la joie de son âme rayonne sur les spectateurs; car, sur tous les visages elle surprend le même sourire d'admiration et de sympathie. Qu'elle est belle, parée ainsi avec tout le luxe d'une élégance virginale! Une couronne de blanches fleurs d'oranger encadre ses boucles blondes; sa tête est couverte d'un voile de dentelle qui tombe sur ses épaules et semble l'entourer d'une auréole mystique. Sa robe est de satin blanc dont l'éclat est tempéré par une gaze couleur de neige.
Un long murmure s'élève de la foule ; le fiancé est descendu de la seconde voiture. On peut donc l'examiner de près, l'homme dont on a dit tant de mal, depuis deux mois, à Darlingen ! C'est donc lui, ce jeune homme élégant, avec son beau visage, sa haute taille, avec ce cachet de noblesse sur son large front! Ce murmure approbateur signifie qu'on le trouve vraiment digne de devenir l'époux de la belle Hermine Romys. A cette heure, beaucoup d'assistants se reprochent d'avoir versé tant de venin sur l'homme dont l'extérieur leur inspire maintenant le respect et la sympathie.
Ernest Decock échange un seul coup d'œil avec sa fiancée, la rougeur de l'émotion colore leurs fronts. Ce regard émeut les assistants ; car dans ce regard, deux âmes se sont révélées, c'est qu'il a permis au peuple de lire dans les cœurs pleins de sentiment : action de grâce à Dieu, témoignage d'un amour immense et éternel.
M. Blondeel laisse errer son regard sur les assistants; il rit, il est rouge de ravissement, il se frotte les mains comme s'il voulait dire : « Voyez, j'ai triomphé, elle sera heureuse! »
Les parents et les témoins sont prôts; on entre dans la salle de l'hôtel de ville. Beaucoup de connaissances adressent leurs vœux à Hermine ; les roses de la pudeur virginale augmentent sur ses joues; mais elle sourit doucement et remercie chaleureusement d'un regard brillant les amis qu'elle rencontre sur son passage.
M, Romys a l'air de mauvaise humeur; il a l'air gêné et honteux de ce mariage; sa femme au contraire, a le rayonnement de joie sur le visage.
Ces nouveaux fiancés doivent écouter à leur tour la lecture de la loi; pendant que la voix du bourgmestre retentit au milieu du silence général, on voit se soulever avec force la poitrine d'Hermine ; l'émotion la suffoque. Quand elle entend tomber le oui solennel de la bouche du bienaimé, les larmes jaillissent de ses yeux et elle peut à peine répondre à la demande du bourgmestre,.. Sa mère est obligée de l'aider pour signer le pacte d'amour; elle tremble comme un roseau. — C'est fini, elle se jetle au cou de sa mère et pleure à sanglots sur son cœur.
Ernest Decock s'approche. Maintenant Hermine est son épouse légitime ; aucune puissance terrestre ne peut la lui arracher, la chère compagne de sa vie. Elle lui appartient.
n lui offre son bras; lui aussi a peine à portier son bonheur et ne peut parler. Tous deux quittent la salle, muets, émus et le regard baissé comme s'ils avaient du chagrin.
Sur l'escalier, Ernest murmure :
— Ma chère Hermine, comme tu trembles!
comme tu pleures! Mon cœur saute également dans ma poitrine.
— Tais-toi, Ernest; cher ami, laisse-moi reprendre haleine! je succombe au bonheur! Oh! que Dieu est bon !
Elle n'en peut dire davantage, et elle est obligée de se soutenir au bras de son époux pour pouvoir atteindre la voiture.
Les fouets retentissent de nouveau, et les chevaux dirigent leur course légère vers l'église, dont la tour s'élève au bout de la longue rue. . ,
Dans un salon tendu d'un papier vert sombre, mal éclairé, et d'un aspect triste, une vingtaine de personnes sont assises autour d'une table. On n'entend que le cliquetis des couteaux et des fourchettes; car, après un moment de répit donné aux dents des invités, on vient de servir un nouveau plat. Tout le monde mange, et la conversation est interrompue.
M. Pottewal et sa femme sont assis au milieu de la table. Romys se trouve de l'autre côté, en face d'eux; il dirige le service, veille à tout et donne des ordres à quelques garçons de table qui vont et viennent ou qui restent debout derrière lui comme des statues.
Les autres personnes sont des messieurs et des dames tous âgés et très sérieux de visage. Ils se nomment, suivant l'ordre de leur place â table : Romys-Doover, Doover-Romys, Bollinex-Pottewai, Doover-Crulhast, Bollinex-Romys, Poltewal-Cortbeen, Romys-Crulhast, Cortbeen-Doover, Cortbeen-Pottewal, Romys-Romys, Pottewal-Pottewal, et ainsi de suite... Ils sont donc tous proches et alliés presque contrairement à la nature, et leurs noms témoignent qu'ils aiment l'immobilité même dans la famille et dans le sang.
M. Romys veille à tout avec soin ; sitôt qu'il s'aperçoit que l'assiette d'un de ces convives est vide, il crie à haute voix après les domestiques :
— Encore un peu de dindon pour madame! un peu de farce pour monsieur! Allons, allons, il faut manger. Ne me faites pas croire que cela n'est pas de votre goût. Encore un peu, un tant soit peu, pour me faire plaisir!
Ainsi Romys, par ses instances incessantes.
LES nOUHGEOiS l)K I) A lU.I N(;EN.
force ses convives à tnani^er plus qu'ils n'en ont envie, qnoii|ue ra|)prtit ne leur nian(|iie pas. Mais il n'est pas aussi prodigue de son vin : à peine de temps (Ml temps, apn-s de ioniis inteivajles, passel-on sur (les plateaux (|nel(|ues venosile la ii(jueiir excitante. Il y a des convives qui boivent de l'eau par soif et par nécessit".
IJi monsieur se penche vers sa voisine et lui dit à l'oreille :
— Il a traité avec le patron de VlilciilKtiil couronné qui lait le diner par entreprise: c'est pour cela (pi'il voudr.iit nous faire crèvera force de nous bourrer de nourriture. Le viu vient de sa propre cave; c'est pour cela ([u il nous laisse mourir de soif, le vilain avare!
La plupart des convives n'ont plus rien sur leur assiette; quelques vieilles dames seulement sont en arrière; mais voilà (lu'elles ont éiralement fini : la conversation va recommencer entre temps et s'animer peut-être.
— J'aime les dindons truffés, dit un monsieur dont les joues brillent de liourmandise.
— Elle est bien préparée; sauce succulente! répond une vieille dame.
— Ces malheureuses dents! soupire une seconde dame, je ne sais plus mâcher.
— Ouel fameux temps, n'est-ce pas? s'écrie de loin quelqu'un <|ui veut être spirituel. Ce ne sont pas les corbeaux seuls qui bâillent sur les arbres; moi aussi je ne puis pres(|ue plus respirer.
— Illoimera: les mouchent piiiuenl, remarque une dame.
— Les pommes de lerre vont de nouveau avoir la maladie, dit-on. Cette chaleur n'y fera pas de bien.
— Tous les légumes sont chétifs.
— Le manque d'eau est encore le pis; mon mari ne veut pas se raser avec de l'eau de citerne.
— .\h!a[i! qu'il laisse pousser sa barbe, cela devient la mode.
— Oui, il a essayé un jour. Ce n'est pas un amour maintenant; mais alors il était horrible.
— Ah! ah! M. Corlbeen avec une barbe. Je donnerais dix francs pour le voir.
— Dites, savez- vous que les métalliques autrichiens ont baissé de un pour cent? ils baisseront encore.
— Les houillèns haussent remarquablement.
Kl ainsi la noce joyeuse passe en sautillant d un
sujet à l'anlre.
Tlifiè>e llomys, la mariée, niante peu; elle lient la tête droite et montre un visage impassible et sérifux. Par instants on lui adresse la parole, car à rAlé de ^-mi mari est assis im vieux nxmsieur qui. par de jdaisantes allégories, s'efforce d'attirer
un sourire sur ses lèvres. Klle se tait et ne veut pas rire: on dirait qu'tdie est mécontente.
l'oitewal se tourne souvent vers sa femme, et parle du bonheur (|ui les attend, de leur ménajre et des beaux chevaux (ju'il a achetés pour elle. Klle ne lui répond presque pas et le gronde parce qu'il rit très haut à la moindre chose (|u'on lui dit. Le naïf jeune homme s'imagine (|ue sa femme est encore émue de la solennité du jour, il excuse sa distraction. Kn effet, elle a été si prévenante, si amicale |)our lui, pendant les deux mois qu'il lui a lait la cour, qu'il ne peut admettre que le mariage l'ait si prolondémenl changée.
Le dessert est servi, des valets présentent à chaque convive un verre de Champagne mousseux. Ce monsieur, qui est assis à coté du marié, prend une bouteille pleine des mains de l'un des servants, la place devant lui sur la table, et dit à l'oreille de Pollewal (|ue pour être gai, comme il convient dans un tel jour, il doit boire quelques verres de Champagne.
Uomys remarque le larcin fait à sa cave; il fait la mine et grommelle tout bas, mais il n'ose pas montrer son méconlentement, car le monsieur est un personnage important dans la famille.
PottewaI boil en peu de temps quatre ou cin(j verres de Champagne; il commence à devenir plus rouge et ses yeux prennent un peu d'éclat.
Il se lève et tire un papier de sa poche, comme s'il allait lire (lueNjuc ( liose.
— Qu'est-ce que cela va devenir? Hue voulezvous faire? murmure Thérèse avec élonnement.
— J'ai fait faire une pièce de vers sur notre mariage et je veux la lire. Je demande pardon à la compagnie si je bégaye un peu...
— Allons, asseyez-vous; ne vous rendez pas ridicule! commande sa femme indignée.
— Mon, non. je lirai, répli(|ue-t-il. Nous sommes ici comme à un enterrement; on peut bien rire un |ieu à une table de noce.
Thérèse devient rouge jusque derrière ses oreilles, soit boute, .>>oil colère de la résistance de son époux. Klle se tait et baisse les yeux.
Potte\\al déplie son papier; il a appris la poésie par cu'ur et lit d'une voix ferme :
L'KLot.K ni .mauia(;k
(.nA.NS<>> coMini i: L.N TU 01'» (,<»i plkts
l'rennrr couplet-
(.'ét.iil ilu li'liip» où U-f [)v\i'> |>;ili.Mriil : Nil» \icux parfiil^ au par.uli» vivaient liiiKMTiil'i ni naïf», et n'ny.-iiit pa» encore Su !>e faire un lialiil d'une feuille...
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
Potlewal interrompit sa lecture, et regarda avec étonnement à la ronde. Un murmure d'improbalion se fait entendre , les dames rougissent et cachent leur visage. Thérèse grommelle des reproches inintelligibles.
— Continuez, monsieur Poltevval, continuez! s'écrie le monsieur placé à côté do lui.
Le marié reprend sa lecture.
Mais leur naïveté disparut, l'on sait comme,
Dès que le père Adam eut mordu dans la pomme.
Une tempête de cris d'indignation remplit la salle du festin; Thérèse arrache le papier des mains de son époux et le déchire en mille morceaux. Les larmes se montrent dans ses yeux, et elle jette sur le malheureux lecteur un regard aigu comme si elle allait le dévorer.
— Quelles manières! Est-il possible ! C'est infâme! murmura-t-elle.
Et ses lèvres tremblent de colère.
Pottewal ne comprend pas pourquoi chacun le regarde avec tant de courroux et de mépris. Il veut s'excuser et dit qu'il n'a cru voir dans cette poésie qu'une innocente plaisanterie; mais il paraît que le poète l'a trompé. Il demande pardon à la compagnie et à sa chère femme, et se rassied tout à fait abattu çt découragé.
Il règne un long silence : les dames se parlent à l'oreille. La position devient pénible pour Pottewal et désagréable pour chacun.
Romys donne à haute voix à un des valets l'ordre de faire avancer les voitures. Thérèse se lève et prend congé de ses parents en disant quelques froides paroles. Pottewal, pendant qu'il embrasse son oncle et sa tante, sent son cœur s'attendrir et , une larme roule sur sa joue.
Chacun souhaite aux époux un heureux voyage, et ils se retirent du salon pour changer de toilette et s'apprêter pour leur petit voyage de plaisir. . .
M. Jean Blondeel a fait enlever la cloison de bois entre ses deux salons; ils forment ainsi une salle spacieuse, éclairée par un grand nombre de larges fenêtres et ornée de fleurs odorantes.
Autour d'une longue table sont assis environ quarante convives; ce sont des connaissances de Blondeel et de sa sœur, des amis d'Ernest Decock, des amies qu'Hermine a connues lorsqu'elle demeurait à Schaerbeek, et qui n'ont pas cessé de l'aimer. A côté de chaque convive âgé se trouve une jeune fdle ; chaque vieille dame a pour voisin un jeune homme. Heureux mélange des années, qui tempère la fougue des jeunes cœurs et qui verse dans les cœurs âgés une nouvelle jeunesse et une nouvelle vie! De jolies petites têtes couronnées de fleurs, des yeux oii rayonne l'intelli-
gence, des lèvres sur lesquelles le sourire de la douce gaieté semble stéiéotypé pour toujours, tel est le coup d'œil charmant offiirt par cette réunion d'amis.
La belle fête dure depuis longtemps; le dessert est servi. Le salon est rempli du bruit, confus des conversations animées, des mois spirituels et des souhaits de bonheur qu'on se jette l'un à l'autre des points les plus éloignés de la salle. On rit, on chante ; on croirait qu'il y a plus de cent personnes; c'est comme dans une ruche. Le vin n'est pas épargné ; à chaqne instant, un jeune homme lève son verre et porte en termes pleins de passion un toast en l'honneur des nouveaux époux; on bat des mains, on trinque en faisant sonneries verres, le salon tremble et retentit du bruit des applaudissements. Hermine, la belle épousée, est assise au milieu de la table, à côté de l'homme qui est l'objet de son amour et de son orgueil. L'expression de son visage est extraordinaire; elle se laisse emporter au courant de ses douces pensées, et ne sait certainement pas ce qui se passe autour d'elle ; mais ses yeux humides étincellent et son visage est illuminé d'une joie immense. Lorsqu'elle lève le regard vers son mari, elle tremble visiblement de respect et d'amour.
Heureuse enfant! son rêve s'est réali^é; elle peut à peine le croire; la gaieté, les sincères félicitations des amis l'émeuvent profondément et lui font presque perdre l'espiit.
Ernest n'est pas moins ému; un doux sourire éclaire son visage; son cœur est tellement oppressé qu'il ne peut presque pas parler. « Hermine, ma charmante, ma chère, » est tout ce qu'il murmure, pendant qu'elle lui presse tendrement la main.
Madame Romys est assise à côté de sa fille.
La bonne mère! c'est peut-être la plus heureuse de tous les convives. Comme la joie transfigure, cependant ! Madame Romys a rajeuni de vingt ans ; ses joues pâles se sont colorées de rose ; son œil brille, sa poitrine se soulève avec une force juvénile; elle cause avec plaisir et elle est redevenue l'aimable, la spirituelle Julie Blondeel d'autrefois.
L'oncle Jean et la tanle Marie se trouvent on face des jeunes époux. Ils triomphent comme des vainqueurs, promènent leur regard avec une joyeuse fierté autour de la salle, et excitent chacun à la gaieté et au plaisir. M. Jean se frotte les mains et se frappe sur le ventre, en disant tout bas h l'oreille de sa sœur avec un profond attendrissement :
— Oh ! chère Marie, quel beau jour, n'est-ce pas? Cela me fait du bien, je le sens. Cette noceci est pour moi dix ans de vie de plus. Aurait-on été beaucoup plus heureux, dans le paradis ter-
LKS I;oUIU;EOIS de DAIILINGEN.
reslre, (jue nous ne le sommes maintenant? Voyez. Ilertnine, elle rayonne île bonheur. Kt ce pauvre Ernest, |>Duivn (|u'il hVq pcrile |»as l'esprit!
Uu beau jeune ln)mnie avec des cheveux noirs et lies yeux expressifs se lè\e pour clianler une chanson en riionneur des nouveaux mariés. C'est 1 auii intime (l'Ernest ; il est avocat et poète. Le bruit des joyeux propos s'apaise; chacun écoute.
D'une voix émue, pleine de sentiment et d'expression, il chimie les couplets sur un air conini.
Le refrain est répété par tous les convives enthousiasmés; ce sont des Irépij^nements et des aj'plaudissemeiits à faire crouler la maison.
M. Decock, loni attendri, se lève avec empressement, court à son ami le poète-avocat, le serre dans ses bras et le presse avec force <ontre sou cœur, pour le remercier des nobles et belles paroles qu'il vientde prononcer.
Lrnesl retourne à sa place ; mais il reste debout et élève lentement son verre. Il est ému et tremblant; on voit qu'il vent parler; chacun tend l'oreille, (|uel(|ues-uns (piittent leur siège.
M. Decock demeure un instant silencieux; on voit (|u'il fait des i-ffdrts pour surmonler son émotion. Enfin il dit d'une voix altérée et dont le calme apparent remue vivement tous les cœurs :
— Mes amis, je ne prendrais pas la paiole : il y a des moments où l'excès du bonheur paralyse l'esprit; mais mon âme a besoin d'épanchemenis pour les sentiments (pii débordent en elle. Uemplissez vos verres, mes cliers amis, et buvez avec moi en l'honneur de mes bienfaiteurs, de deux nobles C(eurs que Dieu a doués d'un pur rayon de sa bonté céleste. J'étais un orphelin sans famille, seul et abandonné sur la terre, voué au chagrin, à la misère peut-être. Deux anges ont étendu les ailes de leur amour sur le pauvre enfant d'un malheureux ami; ils l'ont aimé, soigné et nourri; il l'ont laissé grandir à l'ombre de leurs tendres soins jusqu'à ce qu'il fût uu homme, ils lui ont pres(|ue fait oublier qu'il était sans parents sur la terre. Ames admirables, dont la tendresse ne connaît pas de bornes! Ils l'avaient décidé depuis des années, leur enfant d'adoption devait être heureux entre les heureux de la lerre. Pendant qu'il s'applitpiait en Angleterre à devenir un boin(ne utile, ceux (bmt I image élail gravée dans son âme travaillaient avec nu dévouement inextricible à faire une vérité du rêve hardi d'un pausre orphelin. (Je (|ue vous voyez ici. mes amis, toute cette joie, tout ce bonheur, toute une vie de béatitude, est leur ouvrage... 0 monsieur Hlondeel! 0 mademoiselle Maiie! que ne puis-je trouver des mots pour vous exprimer ma rec<Minaissance infinie et sans bornes comme votre bonté. Ma femme, ma douce Hermine, n'est-elle pas un don de votre
amour? Ab ! mesenfauts, quand ils bégayeront leur première prière, apprendront ce que vous avez fait pour leur père; la gratitude pour les bienfaiteurs du pauvre orphelin sera l'héritage de mes lils. Mais cela ne suffit pas [tour payer ma dette immense envers vous, n'est-ce pas? Pour vous payer, je dois rendre votre bonne Hermine heureuse. Devoir cher, mission lacile ! Nobles bienfaiteurs! que Dieu vous accorde une longue vie! et, si vous voyez un seul jour que je ne puis pas défendre, même contre l'ombre d'un chagrin, lange que vous m'avez confié, proclamez- moi indigne, l;\che et ingrat... Mais non, non, Hermine sera heureuse!...
Ernest Decok oublie de boire à la santé de DIondeel et de sa S(eur ; il se laisse tomber sur sa chaise, épuisé d'émotion. Sa femme cache son visage contre sa poitrine. Tons les convives versent des larmes; un silence saisissant règne dans la salle; à peine entend-on çà et là uu bruit de soupirs ou de sanglots.
Ce|>eri.dant, a|)rès un instant, les voix recommencent peu à peu à s'élever; quelques jeunes gens C'iupent le silence par de joyeuses plaisanteries et de biuyantes interpellations. La joie reprend bientôt son élan et un murmure confus remplit de nouveau la salle du festin.
Le jour commence à baisser; des voitures s'arrêtent devant la porte ; l'époux et l'épouse se lèvent. L'heure de la séparation est arrivée. Toutes les amies d'Hermine viennent l'embrasser; tous les amis d'Krnest viennent lui seirer la main. Les gens de la noce pleurent et rient en même temps; des cris d'allégresse se mêlent aux tendres adieux, et la maison s'ébranle encore une fois pendant que les jeunes époux quittent le salon avec leur mère et leurs bienfaiteurs.
Bientôt ou entend claquer les fouets et trotter les chevaux. Le beau, l'heureux voyage de noce est commencé.
DEl.MÈME i'AUTlE
In après-midi de l'an IX i", deux dames sortirent de l'église (le .Saint-Jean, à Darlingen, on le salut venait de finir. Une d'elles tenait la tète baissée et semblait triste.
Au bout de la longue rue de l'Eglise, elles s'arrêlèreiil connue |)our se dire adieu et prendre chacune un cheniin diderent. La pins âgée dit à voix basse :
— Aie lion conrage, Thérèse; sois-en certaine, tu te trompes. l'ollevNal est un brave garvon : il ne demande rien qu'un peu d'amitié de ta pari.
LES BOUnOKOfS DE DAilLINGEN.
Elle donna un violent coup de pied... (Page 56.)
— Ah! je suis cependant bien malheureuse! soupira l'autre. Même chez ma propre mère, je ne puis obtenir de consolation. Poltewal ne peut pas mal faire à vos yeux ; si vous le cormaissiez de près, maman ! Il est paresseux, indifférent, insensible comme un morceau de bois; il ne fait pas plus attention à moi que si j'étais sa servante.
— Mais tu t'imagines cela, répliq\ia la vieille dame. L'homme est comme il est. Si Poltewal était plus vaillant, tu te plaindrais de sa rudesse ; parce qu'il est bon, tu lui reproches sa froideur. Tu n'es pas raisonnable, Thérèse.
— Quoi ! je ne puis pas vous faire comprendre mon malheur ! dit l'autre avec découragement. Pensez donc, maman; il est toute la journée à Bruxelles, à Anvers ou à Louvain ; je suis seule dans ma chambre, oubliée et délaissée; je soigne, j'épargne pour augmenter notre fortune : il fait peu d'affaires et perd un temps précieux sans pres-
que rien gagner. Lorsqu'il rentre à la maison, à peine est-il une demi-heure avec moi, qu'il veut aller au café, ou bien il bâille d'ennui, ou il va se coucher. Ai-je mérité une vie si amère ?
— Il m'est impossible de bien savoir, Thérèse, jusqu'à quel point tes craintes sont fondées, répondit la mère; mais quoi qu'il en soit, je ne puis que te répéter mon conseil : montre toujours à ton époux un visage joyeux quand il rentre ; s'il y a quelque chose en lui qui ne te plaît pas, fais-le lui comprendre doucement; mais garde-toi bien de lui parler durement ou de le recevoir avec rudesse quand il est de bonne humeur et te témoigne son amitié. Ce n'est pas le moyen d'être heureux. Tu te connais, Thérèse.
— Si j'avais du moins un enfant pour oublier ma solitude ! dit l'autre tristement; mais non, cette consolation m'est même refusée. Je mourrai sans enfants ! Tout, tout pour ma sœur, rien pour la
LKS IIOUKCKOIS DK I» AH l.l NG K.N.
pauvre roponssée. Oli! maman, que je voudrais éire couchée au cimetit're.
La vieille (iame prit la main de sa fille et dit d'un ton compatissant, (pioicine à ilemi j,'romlenr :
— Non, non; ne dis pas de si vilaines choses, m(m enfant. M. l'ottewal reviomira au lo},'is par le train de six heures, n'est-ce pas? essaye de suivre mon conseil : reçois-le avec amahililé, embrassele...
— Mamaji, maman, croyez-vous donc (|iie nous sommes encore des enfants? interrompit Tlién-se.
— Soit, ne l'embrasse pas; serre-lui amicalement la main, montre-loi {^aie, dis des choses qui puissent lui être aî^n'-ahles ; et tu verras qu'il ne parlera plus d'allcM' au café et (|u'il ne s'ennuyera plus à les côtés.
— Mais PottewaI s'est-il donc plaint de moi à vous ? Si je savais une |)areille chose !
— I*as du tout, Thérèse; mais lu es mon enfant, et je connais ton caractère, il y a beaucoup de bon au fond de ton coeur, mais tu te fAches trop facilement el tu n'es pas aimable de ta nature.
— Hélas! je finirai encore par être la propre cause de mon m;ilheur!
— Que risqnerais-lu d'essayer si mon conseil est bon ou non?
— Irais-je flatter et cajoler Pjttewal?
— Non, non, pas le llaiter;liii témoigner simplement un peu d'ainiiié... .Maintenant, Thérèse, adieu, sinon ton |)ère pourrait être contrarié de ma longue absence. Rapelle-toi les paroles (h- la mère.
Elle se dirigea du côté du Héguinage. Thérèse s'éloigna dans une direction opposée.
Au bout de la rue qu'elle avait prise se tenait une vieille dame, avec de j^rosses joues houlfies et des boucles grises, qui la voyait venir de loin et semblait l'attendre. Cette vieille dame vint à sa rencontre et dit d'un ton de commisération, :
— Pauvre niadaiU'' PoltewaI ! si pâle ! vous êtes soullraiite, n'esl-ce-pas ? Mes yeux r)e sont plus bons; ponrtant je remar((ne à cinqii.mte pas que vous avez du chagrin. Allon>, un pen de courage, ma chère, cela s'améliorera avec le lem|s.
— Vous vous trompez, madame Kwas,dit l'autre; je suis c(mtente, je n'ai pas (Ik chagrin.
— fini, oui, dit en riant madame Kwas, on parle toujours ainsi. Ce n'est pas assiz que les femmes soient créées pour courber la léte pendant toute leur vie sons la tyr.innie des hommes ég<H>tes, le monde insensé nous fait encore un devoir de souffrir et de tout endurer «ans ge plaindre. Voyez M. et n)adame flnower-Corlbeen : lorsqu'ils sont en présenre d'imlres i>er^onnes, ils se disent des choses aimables, ils se caressent et se cajolent comme des tonriereaux; in.iis, dès qu'ils se tronvenl
seuls, la guerre commence, el ils se jettent les mots les plus haineux à la léte. C'est le cas de beaucoup de ménages à Darlingen el ailleurs : sur l'enseigne c'est le paradis teiiestie . a l'intérieur, c'est un enfer don les diables eux-mêmes s'enfuiraient.
— En effet, madame Kwas, c'est bien ainsi, murmura l'autre. Qui aurait pu prévoir ce (jui esl arrivé dans la maison de Snek-|{ollin(ky ?
— Qn'est-il arrivé là? demanda la vieille dame dont les yeux s'allumèrent d'une curiosité joyeuse.
— Des choses graves.
— Des choses graves? et je n'en sais rien! Parlez vite, madame PottewaI. J'ai une dent contre les Snek; ce sont de nouveaux riches, des gens présomptueux.
— Madame Snek a un œil bleu et la figure enflée...
— Ah ! ceci je le savais : elle est tombée hier dans la cave.
— Innocente ! c'est son mari qui lui a mis la main un peu lourdement sur le front.
— En êles-vons bien sûre, madame PottewaI?
— Leur servante la raconté en secret à la nôtre. De semblables scènes ne sont pas rares, à ce qu'il parait.
— Ces hommes, ces hommes ! s'écria la vieille dame, le regard levé au ciel. 11 n'y en a pas un seul qui ne mérite la corde! Des bourreaux hypocrites! Le meilleur est encore un tyran. Vraiment, ma chère, j'ai pitié de votre sort.
Ces paroles parurent affecter désagréablement madame PottewaI ; une étincelle de fierté blessée brilhi dans ses yeux; mais elle se coniraignil et répondit avec une feinte indifférence :
— Pitié de moi! Pourquoi? Il n'y a pas la moindre raison.
— Quoi ! vou>- êtes tout à l'ait satisfaite de \olre mari ?
— Certes, PottewaI esl le meilleur hoinine du monde, et je m'estime inliniinent heiiren>e dans mon ménage. Ce serait un paradis sur terre, ajou. la-t-elle en soupirant, si Dieu v(»ulait bénir mon mariage en me donnant un enfant; mais j'espère encore en sa miséricoide.
Madame Kwas secoua la léte d'un air de doute.
— Pauvre femme! dit-elle, assez simple pour croire (|ue ce sont niiiiniemeiil les adaires de >on commerce (|ui ocrupenl voire mari, pendant que vous l'attendez dans l'isolement. Nous sommes toutes ainsi ; cette aveugle confiance est notre malheur.
— Que voulez-vous dire? niniinura l'aiilre, elf rayée.
— Ce n'est rien de prave; mai> tout grand mal a un pelil c(unmencemenl. Je ne m'en mêlerais certainement pas. si une sincère atreclion pour
LES ItOURGEOlS DE DARLlNGEiN.
vous ne mo faisait un devoir de vous avertir aujourd'hui qu'il est encore temps.
— Eli bien, eh bien, que savez-vous?
— Allons, madame Pottewal, on n'est pas bien ici pour parler d'aiïaires importantes.
— Venez chez moi.
— Non, je dois aller tout à l'heure à la vente du fabricant retiré Zavelman; on entend là un tas de choses qu'on n'apprend pas ailleurs. Promenonsnous sur les boulevards, sous les arbres; il n'y a pas de monde et nous ycauseronsen pleine liberté.
Elles prirent une rue latérale, et se rendirent à pas pressés à la promenade. Là, la jeune dame répéta sa demande :
— Eh bien, maintenant, qu'avez-vous appris?
— Vous allez le savoir... Diles-moi, madame Pottewal, savez-vous ce que votre mari a fait mercredi à Bruxelles?
— Certainement; il est allé au marché aux grains, selon son habitude.
— Et il est rentré très lard à la maison, n'est-ce pas?
— En elTet, par le dernier convoi.
— Ne vous a-t-il pas parlé d'un festin avec ses amis?
— Non.
— Voyez-vous bien! ils sont tous également hypocrites! Parce qu'ils savent que la femme dessèche et se meurt d'ennui à la maison, ils feignent de ne jamais penser à quelque plaisir. M. Pottewal était assis dès le matin devant la porte du café des Mille Colonnes, en train de boire, de jaser et de rire avec de joyeux compagnons. Votre beau-frère, Ernest Decock, était assis à côté de lui; ils paraissaient très bons amis.
— Quoi, quoi! grommela mad;ime Pottewal avec une colère concentrée, Ernest Decock était assis à côté de lui, et il causait avec lui en pleine rue? en public?
— Vous lui avez donc défendu d'aller avec votre beau-frère?
— Oui, certainement, je lui ai défendu : ce ne sont pas des gens de notre sorte. Quand il n'y a pas moyen de faire autrement, alors on doit bien lui parler; mais en pleine rue, devant la porte des Mille Colonnes, au milieu de la place de la Monnaie!...
— Je vous donne raison, au fond, madame Pottewal; on ne doit pas avou' de familiarité avec de si petites gens, ne fût-ce que pour ious prémunir contre toute faildesse pour le moment ovi ils voudraient vous emprunier de l'argent. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler. Votre mari a diné avec une dizaine d'amis chez Dubos. Que le vin n'ait pas été éfiargné et qu'on ait été excessivement gai, cela ne vous étonnera pas. Et
pendant que les bouchons de Champagne sautaient autour de ct's hommes égoïstes, leurs femmes étaient renfermées au logis dans la triste solitude, occupées à coinpter les points de leur tricot, et peut-être pensaient-elles avec compassion à l'époux ((ui s'épuise pour gagner quelques sacs de grains.
Madame Pottewal garda un instant le silence, elle luttait inléiieurement contre les efforts de madame Kwas pour échapper à l'humiliation de reconnaître qu'elle n'était pas heureuse dans son ménage.
— Mais, dit-elle, je me rappelle maintenant que mon mari m'a parlé en etfet d'une gageure qui fut perdue par un marchand d'Anvers. On avait parié un dîner.
— Un marchand d'Anvers! s'écria la vieille en riant. C'est François Pottewal, votre mari, qui avait perdu le pari ; et le dîner somptueux, c'est lui seul qui l'a payé.
Cette révélation fit un violent elfet sur l'autre dame, qui eut peine à cacher sa colère et son indignation. Ceperdaiit, après quelques instants de silence, elle répondit avec un calme apparent :
— Je forcerai Pottewal à expliquer pourquoi il m'a tu la perte de ce pari; mais, hors cela, je ne vois pas grand mal à ce qui! s'amuse un peu avec ses amis.
— Vous êtes maîtresse de vos sentiments, ma chère. Je n'ai rien à y voir, si vous êtes heureuse. Je me tairai donc, et ne vous dirai point où M. Pottewal a passé l'après-dîiiée, et probablenient la soirée.
— 0 ciel! Peut-être chez ma sœur Hermine?
— Non, au Wauxall, derrière le parc. Connaissez-vous madame Dools, de Darlingen, qui demeure actuellement à Bruxelles?
— Celle folle orgueilleuse?
— Cette évaporée, ce paon vaniteux.
— Et que savez-vous d'elle?
— Votre mari a été asHS des heures entières avec elle, à la même table, dans le jardin.
— Impossible!
— H était très bavard, et semblait prendre beaucoup de plaisir dans la compagnie de cette coquette.
— Eh quoi! quelles affreuses choses! murmura madame Pottewal d'une voix rauque; c'est incroyabl •!... Mais était-elle seule avec lui?
— Non, son mari ét;iit assis à côté d'elle; mais il écoutait la musique et ne faisait pas attention à leur conversation animée.
— Vous êtes une méchante langue, madame Kw;is, répliqua l'autre avec colère; (ju'y a-l-il d étoimant ipie mon mari cause avec M. et madame Dools quand il Its rencontre j)ar tiasard?
LES ltOL'UGEOI> UE DAUIJMJEN.
— Mécliaiile iun^ue! répéla l'autre; c'est la viiiit" ({ui est une méclianle langue. Si tout cela était sisiiii|)li- que vuus le dites, |)()ur(]uoi PottcwaI vous le cacluTail-ir.'
— .Mais, puur l'auiour de l>ieu, (|ue voulez-vous dire? (|ue croyez-vous?
— .le ii«' veux rien dire «-t je ne i rois rien, c'est votre allaire... Il est cinq heures, la vente de Zavelnian va couiniencer. Ailieu, voyez ce que vous avez à faire; je vous ai avertie! c'était mon devoir.
A ces tnols elle s'éloljina, et laissa sa compagne au milieu de la promenade.
L'œil (ixé à terre, pâle de colère et tremhlant d'un saisissement inlt'rieur, madame l'otlew.il pesa les paroles malicieuses delà vieille; l'emme. Sa raison lui disait bien que ce n'était qu'une calomnie rapporlée d'une laron méchante pour lui faire de la peine et la troubler. Klle se ilemandait à ellemême s'il n était pas bien naturel que son mari causât avec ses connaissances quand il les rencontrait. Sur ce point, son es[)rit fut tout à lait assuré; mais son humeur était assez chagrine et assez aigre pour trouver beaucoup d'antres mollis de courroux dans la révélation de madame Kwas. Son mari s'était assis en public à côté d'Krnesl Deoock, avait causé iamiliérenieiit avec lui. Il avait, par un pari stujtide sans doute, perdu un diner pour dix personnes. Peul-élre Krnest Decock avait-il été du nombre des convives; peut-être avaient-ils |)arlé de leurs ménages; peul-élr« Pottcwal s'était-il plaint à Krnest! Il avait passé toute la journée au Wanxliall et s'y était amusé. Tout cela il le lui avait caché!
tlle revint sur ses p;is et marcha à pas pressés vers sa demeure; ses yeux étincelaieni, un sourire amer plissait ses lèvres, et elle murmuiail tout bas des paroles aigres.
Devant la porte de sa maison la servante était occupée à battre un lapis. .Madame l'ottewal, dans sa colère, ai radia le tapis avec violence des mains de la servante, et le jeta dans le vestibule.
— Liitrez! et un peu vile! s'écria-t-elle, tandis • |u'eile la hiiivaii en L'rommelant dans la m.iison. (ju'esl-ce que cela si^nilie? I'our(|uoi battez-vous le tapis dans la rue? paysanne que vous êtes!
— .Mais, madame, vous m'avez déleiidu de le battre au jardin, balbutia la servante étonnée. (Mi doi>-je donc secouer la poussière? Je ne |tuis cependani le faire dans les chambres?
— Taisez-vous, insolente! (Jbéissezsans parler, ou je vous chasse.
— Je ne demande pas mieux, madame, i|ue de faire ce que vous...
— (Jbéi>sez! A Notre cuisine ! et laissez-moi en paix; vos bévu -.s m'agacent les nerfs.
Klle ouvrit la porte d'une chambre, jela son
chàle et son chapeau sur une table, et commença alors à se promener d'un côté à l'autre de l'appartement, [loussée |>ar une colère fiévreuse. Klle grondait tous bas, étendait ses poings et semblait se (juereller avec quelqu'un.
Kniin elle sortit de la chambre et traversa une cour. Là, trois chiens de chasse dormaient, chacun devant sa niche. Klle donna un violent coup de pied à celui qui était couché le plus près d'elle, et s'écria :
- Là! paresseux, mangeurs de pain, dites cela à votre mailre. Cela ne durera pas longtcm|is ainsi, (*n vous irez tous les trois au rempart.
Klle (Mitra dans un magasin où deux ouvriers étaient occupés à retourner un tas de froment; les hurlements du chien leur avaient fait retourner la tête et interrompre leur travail.
— Ah ! c'est de cette façon (jue vous travaillez, sitôt qu'il n'y a plus personne sur vos talons pour vous surveiller? s'écria-t-elle. Nous vous donnons le pain, et vous nous volez comme de vrais filous que vous êtes !
— Kxcusez-nous, madame, dit le plus âgé des deux ouvriers. Nous avons travaillé activement et conscienceusemenl; mais nous croyions entendre (|ue vous nous...
— Vous osez répliquer! grommela-t-elle.
Paresseux hypocrite, qui savez si insidieusement frotter la manche a mon mari. A la porte! vite! Il n'y a pas d'excuses... et n'es()érezpas queM.Poltewal vous permette encore de venir. C'est fini; vous pouvez aller ciiercherailleurs quel(|u'un qui donne la nourriture aux voleurs de journées. L'avez-vous entendu? Oseriez-vous résister? Partez, vous (lis-je !
Le vieil ouvrier, la têle baissée et les larmes aux yeux, ouvrit silencieusement la porte du magasin et disparut dans la rue.
— pour ce (|ui vous concerne, .lacob, dit-elle à l'autre, qui avait repris son ouvrage, faites allenlion ! si je vous surprends encore à ne rien faire, vous suivrez immédiatement le même chemin.
I^lle retourna dans la chambre, reprit son impatiente promenade et se laissa tomber enfin sur une chaise. Son o-il étincelait, ses lèvres étaient serrées, et sa figure éclairée du sombre éclat d'un rire plein d ainère ironie.
La servante passa la tète dans la porte entrebâillée et dit :
— Madame, je vois venir M. Pottcwal au bout de la rue.
— C'est liien, restez dans votre cuisine ! ré|iondit la dame sans faire un mouvemi-nt.
Mais silM» i|u'elle fut seule, elle se leva de sa chaise et dirigea vers la porte un regard meuaçaiil.
LES BOURGEOIS DE U AULI iNCEiN.
Du bout du vestibule son mari s'écria d'un ton de grande joie :
— Thérèse, chère Thérèse, j'ai de bonnes nouvelles.
Au moment où il parut sur le seuil de la porte, il ouvrit les bras pour embrasser sa chère femme.
— Thérèse, dil-il, je suis si heureux! heureux de l'idée que vous serez contente. J'ai gagné aujourd'hui dix mille francs. La joie m'a...
Il interompit sa phrase et regarda sa femme avec un découragement soudain.
— Hélas! dit-il en soupirant tristement, c'est donc encore la même chose? iMon Dieu, ne rencontrerai-je donc jamais que des yeux flamboyants et des visages aigres !
Ses bras retombèrent, sa tête s'inclina sur sa poitrine. Thérèse, dont les lèvres tremblaient, le regarda avec un sourire plein de menaçante raillerie. Elle ne dit mot cependant et semblait prendre plaisir à contempler son abaitement.
Poltewal, relevant la tète, dit d'une voix douce et plaintive :
— Mais, amie, comment est-il possible que vous soyez si désagréable? Ayez du moins pitié de moi. Voyez quelle peine doit me faire votre accueil glacial. J'avais trouvé une bonne affaire et gagné dix mille francs; mon cœur battait de joie, non pas pour l'argent, mais à la seule pensée que ce bénéhce vous ferait plaisir. Le train n'allait pas assez vite augré démon impatience; j'aurais voulu avoir des ailes pour vous apporter plus tôt la bonne nouvelle... Et à peine ai-je atteint le seuil de ma demeure, que toute espérance, toute joie est étouffée dans mon cœur! Allons, Thérèse, ayez un peu de bonté pour moi...
— Hypocrite, grogna sa femme, tremblante de colère; hypocrite, qui s'amuse hors de la maison à faire bombance, et vient jouer ici le rôle d'agneau timide et ose implorer la pitié de la victime de son lâche égoïsme!
— Par respect pour notre nom, Thérèse, ne parlez pas si haut, supplia Pottewal. La servante pourrait nous entendre.
— Gomme j'en ris, de votre nom ! s'écria-t-elle. Fasse Dieu que je nel'eusse jamais connu, ce nom, je ne serais pas ici à me désoler comme une délaissée, pendant que vous buvez, riez et festoyez en mauvaise compagnie. On s'amuse bien à Bruxelles, n'est-ce pas? On y rencontre de bons amis et des femmes spirituelles. Le Champagne est une noble boisson. H fait oublier la femme haïe et ennuyeuse, et donne de l'esprit à l'homme le plus slupide, n'est-ce pas, trompeur sans àme?
Poltewal comprit à ces mots que sa femme voulait lui faire des reproches sur certaine s choses qu'il croyait deviner. Gela le tranquillise un peu, [
et il s'en réjouit même, dans l'espoir qu'avec quelques explications cet orage d'intérieur se calmerait.
— Allons, Thérèse, jouons cartes sur table. Vous avez quelque chose sur le cœur, déclarez-le franchement-; si j'ai eu toit, je le reconnaîtrai surle-champ et vous demanderai pardon.
— G'est a en avoir une attaque d'apoplexie, grommela madame Potlewal, (jui bouillait réellement d'impatience à la vue du sang-froid de son mari.
Que n'eùt-elle pas donné pour le voir fâché î Mais il restait imperturbable dans sa douceur, uniquement pour la provoquer, croyait-elle.
— Homme à deux visages! répli(|ua-t-elle. G'est bien facile, n'est-ce pas, de faire accroire toule sorte de mensonges aune pauvre innocente femme et de rire alors â part vous de sa crédulité?
— J'attends, Thérèse, que je sache de quoi vous m'accusez.
— Il y a longtemps, n'est-ce pas, que vous n'avez vu Ernest Decock?
— Avant-liier je l'ai vu et je lui ai parlé.
— Pourquoi me l'avez-vous caché?
— Pour vous épargner de la peine, Thérèse.
— Fourbe ! Ah ! ah ! c'est aussi pour m'éparguer de la peine que vous êtes resté assis pendant des heures entières â côié de lui, à la même table, en public sur la place de la Monnaie !
— G'est une chose bien simple, Thérèse. Je me trouvais devant la porte du calé, près de la Bourse, et je causais avec quelques marchands de grains, lorsque Ernest, passant par la place de la Monnaie, m'aperçut. Il vint à moi et s'assit à côté de moi pour s'informer de votre santé et de vos parents.
— Et vous vous êtes sans doute plaint de votre femme et du chagrin qu'elle vous cause?
— Quelles idées ? Ernest n'est pas resté quatre minutes avec moi. Il me parlait de votre sœur et de son enfant...
— Ges gens-là ont un enfant! s'écria Thérèse. Ils viennent vous en parler pour vous narguer ! et vous i\e le sentez pas. Je ne veux pas que vous échangiez encore une seule parole avec Decock en public, entendez-vous? Je vous le défeiuls. Et prenez bien garde d'aller encore à Schaerbeek.
— Bien. Je satisferai ce désir, Thérèse, pour autant que cela me sera possible sans nie rendre ridicule ou me montrer impoli. Soyez donc contente, et soyons amis.
— Amis ! reprit la femme aigrie avec un rire dédaigneux. Ah ! vous croyez que c'est fini? Non, trompeur, vous avez encore beaucoup d'autres choses â votre charge. Ne retournez-vous pas chez Dubos pour dîner ? N'allez-vous pas nager dans le Champagne? chanter, rire et faire bombance avec
LES UOl UGEOIS DE DARIJNCEN.
un [Si< (le compajîiious il(''l)aiiclu's, et j^aspillcr des l'i'iiiairies de francs i-n urie lieuie? lloimne cruel ! ijuand je vous conjure d'eniplo\er le teui|>s précieux à doubler noire fortune, inainlenant (|iie cela esi facile, vous ne voulez pas; alors vous avez peur des grandes allaires, alors le ctiura};e el l'envio vous manqueol. Mais pour jeler follemenl el inulileniont l'argenl (|ue j'ai épargné sou à sou, pour venir nie dire alors avec un visage hypoi rile (|ue vous avez diné aux frais d'un négociant d'Anvers, pour me tromper làclicmenl, |)Our tout cida le courage ne vous maïujut» pas, n'est-ce pas?
l'oltewal semblait abattu et très allligé.
Il secoua péniblement la tête, et dit après une courte hésitation :
— Je n'ai peut-être pas bien fait, en eifel, de ne pas vous raconter franchement celle alfaire; mais veuillez remarquer que vous vous fâchez très vite, el (|ne vous vous faites du chagrin à vous-même au moindre mol. La crainte de vous déplaire m'a déterminé à vous cacher l'alfaire. Elle ne signifie pourtant rien en elle-même. J'étais à la Bourse, et je causais avec un marchand du conlenii d'un article du Coile de commerce. Je laisse échapper ces paroles : « Je parie tout ce que vous voulez. » — « Un dîner chez Dubos avec dix amis, » me fut-il répondu. Le Code un* donnait lorl. l*ouvais-je retirer ma parole et reculer en présence île beaucoup de monde? Pareilles choses se prennent 1res sérieusenicnl 'Mitre marchands.
— Voilà commi; vous èhis ! parier sur des choses (jiie vous ne savez pas. Vous laisser duper el faire rire de votre innocence... El combien ce royal festin et ces (lois de Champagne onl-ils coulé ' Ne mentez pas, car je sais le compte.
— Franchement, Thérèse, cent soixante francs.
— Cent soixante francs, mon Dieu ! s'éciia-l-elle. .Manger en un seul jour de (jnoi faire le ménage pendant près d'un mois !
— Mais je viens de gagner aussi en on jour dix mille francs, Thérèse. A.lons, oubliez ce (jui s'est passé, c'est sans imporlance.
— Qu'ètes-vons allé faire au \Van\li;ill misérable coureur ? demanda-telle avec un nouvel accès de colère.
— J'y suis allé, après le diner, me promener avec les amis.
— Ah ! vous appelez cela vou» promener? Ktre as.sis des heures entières à côté d'une femme de mauvaise réputation ?
— Une femiiK! île mauvaise réputation ! répéta rolt«'W.il avec un pénible »'tonnement. Madame Dools lie mauvaise réputation? Les gens b-s plus honnêtes el les plus respectables de tout le...
- Oui, oui, s'écria en riant Thérèse, maintenant vous paraissez ému, tl vous amie/ bonne
envie de vous fâcher, n'est-ce pas? J'ai trouvé la corde sensible. C'est alfreux !
— Ou'y a-l-il d'allreux? J'ai rencontré M. Dools au Wanxhall et lui ai serré la main, comme à un vieux el bon ami. Ktes-vous surprise que j'ai égalemenl salué sa femme?
— Vous êtes resté des heures entières à causer familièrement, trop familièremeîit, avec elle.
— Oiiel(|ues minutes.
— Des heures entières.
— Des minutes, madame Pottewal ! des minutes ! El, d'ailleurs c'était avec son mari que je causais. Vos méchants soupçons me font frémir d'indignation, s'écria le mari |»rofondément blessé.
— Troni|ieur égoïste ! s'écria sa femme. Pendant (jue je travaille el que j'ajnasse dans une éternelle solitude, vous croyant bonnement occupé de votre commerce, vous cherchez la gaieté dans le cliam|»agne; vous vous amusez, vous riez, vous chantez el vous oubliez làchemenl celle ({ui use sa vie à la maison sans plaisir ni joie. Mais cela ne suffit pas encore : vous allez au Wauxhall, vous vous y asseyez près de la première femme venue qui vous sourit, et vous vous amusez du babil frivole d'une coquette. Pottewal, PotlewaI, pour votre bonheur ni^ me laissez pas croire le pis, ou vous vous en repentirez teniblemenl.
— Cela nest pins supportable; cela [lasse toute mesure : il faut une fin a cette vie alfreuse ! grommela Pottewal.
— Oui, fiéniissez, dit Thérèse en ricanant, rougissez de colère parce que j'ai mis le doigt sur la plaie; votre colère, monsieur, est une nouvelle el sanglante insulte pour moi.
l'oltewal croisa les bras sur la poitrine, el regarda fixement sa femme dans le blanc des yeux. 11 était vi>iblement en proie à une violente colère, el >"apprêlail à soulager son cœur gontlé, en disant de dures vérités.
— Un ange y perdrait sa patience, dit-il d'une voix sombre. Quoi, madame, serait-il vrai (jiie vous ayez juré de me laire mourir de chagrin? Di'i> le premier jour de noire mariage, j'ai fait tout ce qui était [)os>ible pour vous plaire. J'ai épié le mtindre regard de \os yeux, ptmr y lire un désir que je pusse satisfaire; je me suis soumis a votre volonté comme un enfant sans courage, uni(|uemeiit diins l'espoir de voir naître un sourire sur la ligure de ma compagne. Itien, rien, toujours des mines désagréables et des paroles anières!... l'ailez, iiilerroMipez-moi tant que vous vomirez: la ineMire est comble inainlenant; je pour>uivrai aussi longtemps iju'il me plaira, vous dis-je!... N'avez-viMJs pas chassé mes vieux amis? N'avez- vous pas lait vendre mes chevaux, aussitôt (|iie V(»us avez lemaïqué r|ue je commenvais à y prendre gont?
LES BOUIKiEOIS DE DA (! I.IN(;EN.
no
L'arrêt de mes pauvres cliiens de chasse n'est-il pas déjà signé? Des jjêtes puantes, dites-vous, madame! Ils ne puent que parce que votre mari les aime et s'en amuse, n'est-ce pas? Il y a au fond de la cour, dans le magasin, un vieil ouvrier qui s'est usé au service de mon père. Parce que je lui veux du bien, vous l'accablez d'injures et le rendez malade, le malheureux!
— Je l'ai chassé tout à l'heure, répliqua la femme.
— Chassé! Vous l'avez chassé? reprit PottewaI les lèvres coRfractées. C'est ce que nous verrons!
— Qu'il mette encore le pied sur notre seuil. J'aimerais mieux fuir la maison pour toujours...
— Soit; il ne souffrira cependant pas du besoin. Il a aidé à gagner la fortune de mon père, et il mangera du pain, du bon pain avec ses enfants, tant que je vivrai et probablement encore après.
— Ai-je bien entendu? Ne ferez-vous pas un testament au profit de ce lâche fainéant? Quelles choses horribles !
Peut-être pour la première fois de sa vie, PottewaI s'était réellement fâché. Celte violente émotion avait produit sur lui un effet étonnant; la passion le rendait éloquent, et l'empire qu'il conservait sur lui-même donnait une plus grande autorité à sa parole sévère.
— Cela vous paraît horrible, madame, dit-il, que je ne veuille pas oublier les services d'un vieil ouvrier. Il n'y a rien d'horrible ici que votre conduite envers moi. Il ne vous suffit pas de m'avoir condamné à une vie sans agréments et sans repos, en me privant de tout, en me défendant tout ce qui me plaisait; vous envoyez encore des espions sur mes pas. Encore si c'était parce que vous craignez de moi quelque chose de mauvais ou de déshonorant; mais non, votre seul but est d'empoisonner ma vie, de ne pas me laisser un instant de repos sur la terre... Votre nature est incompréhensible : la paix, l'amitié, la joie lui répugnent; vous n'êtes satisfaite que lorsque vous trouvez des raisons de vous chagriner et de chagriner les autres. Cela ne peut durer. Je sens que ma cervelle se brouille dans cet étouffante tyrannie, mes amis me disent tous les jours que je maigris visiblement. Je deviendrais malade, fou peut-être! Non, madame, non!
Madame PottewaI, pendant cette violente sortie, s'était répandue en interjections et en réclamations de toute espèce; mais, cette fois, son mari ne s'était pas laissé interrom|)re. Jusqu'à ce jour elle l'avait réduit facilement au silence en parlant à toute voix el en lui fai.'^ant craindre que la servante n'entendît et ne comprit leur discuSï>ion; mais en ce moment il ne semblait nullement s'en incpiiéler et élevait hardiment la voix plus haut que sa femme
, chaque fois qu'elle voulait prendre le dessus. Lorsqu'il se tut pour reprendre haleine, elle s'écria :
— Barbare! homme sans âme! au lieu de vous repentir de votre conduite, vous accusez votre victime! Avez-vous fini maintenant? est-ce assez de fausseté?
— Encore un mot, madame, reprit-il. Écoutez bien, car je ne veux vous le dire qu'une fuis, mais vous le dire bien. Nous nous sommes mariés sans amour et sans inclination l'un pour l'autre. En ce qui me concerne, je ne demandais pas mieux que de vous aimer, et je n'en suis pas encore devenu tout à fait incapable; mais vous, vous repoussez toute amitié et semblez ne chercher que des discordes et des querelles sans fin. Savez- vous quel est le seul moyen de ramener ici le repos? un de nous deux doit commander et régner en maître sur son esclave; l'autre doit céder, plier, ramper. Voilà, madame, la fatale loi que vous élevez entre nous. Eh bien! je suis l'homme; je serai le maître. Bon, aimable, clément même, si vous voulez; inexorable, si vous osez encore méconnaître sa légitime autorité!
Madame PottewaI était pâle de stupeur et de colère. Elle n'avait jamais entendu son mari parler d'un ton si décidé, et la crainte affreuse de rencontrer en lui assez de courage pour accomplir ses menaces, descendit dans son cœur. Sa défaite la remplissait de honte et lui perçait le cœur.
Des larmes contenues commençaient à briller dans les yeux de madame PottewaI, et elle dit d'une voix à demi étouffée par l'inquiétutle et la stupéfaction.
— Ah! vous me martyriserez jusqu'à la mort, vous me mettrez le pied sur la tête et vous me ferez ramper devant vous comme un ver! Non! bourreau sans miséricorde, ce plaisir vous ne l'aurez pas. Demain je retourne chez mes parents, comme une pauvre répuiliée que je suis. Toute la ville saura ([uel afl'reux assassin vous êtes. Mon père ne laissera pas sa malheureuse enfant sans vengeance. Et, s'il le faut, si scandaleux (|ue cela soit pour notre famille, la loi vous ôtera solennellement tout droit sur votre femme. Maintenant vous courbez la tête, n'est-ce pas? Vous vous effrayez à la perspective de n'avoir plus personne pour en faire votre victime.
Celte menace parut réellement faire un grand effet sur PottewaI. Il était silencieux, le regard baissé et secouait la tète avec une triste expression de doute.
— Il a peur, il tremble! ricana sa femme qui se croyait certaine de la victoire.
Mais PottewaI se leva tout à coup, montra du doigl la porte et dit avec une souveraine froideur :
LES BOimOEOIS DE DAlUJNfiEN.
— Oui, madame, la séparalion dont vous me meiiacez serait un j;rai)d malheur el une grande honte pour nos familles; mais ma résolution est prise, je ne plie plus, je suis devenu inexorable. Vous voulez retourner che/ vos parents? Voilà la porte!
— Ciel, il me montre la porte! il me rhasse! Un cri douloureux s'échaiipa de la poitrine de
madame l'oltewal, (|ui se laissa tomber sur une ohaise, le visage caché dans ses mains, et se mit à pleurer abonilatnment. Son ('poux la reirardail silencieusement; la colère disparut petit à petit de son visage, pour l'aire place à une expression de tri>tesse el même de compassion; mais il restait immobile. Bientôt sa femme tout en larmes commenra à faire des mouvements nerveux, et un pénible sanglul souleva sa poitrine oppressée.
Pottewal s'assit à côté d'elle et voulut lui prendre la main ; elle la retira avec un geste nerveux, tandis que les mots : « Laissez-moi mourir, bourreau, monstre, assassin, » s'échappaient de ses lèvres.
— .Vllons, ma pauvre Thérèse, ilit Pottewal, ne vous faites pas tant de chagrin. Que tout soit oublié. J'ai été un peu dur, n'est-ce pas? Un homme ne reste pas toujours maître de lui-même. Quand on est en colère on dit tant de choses qu'on ne croit pas. Ne pleurez plus, n)a chère, je me conduirai tout à fait selon votre désir et ferai désormais tout ce que vous voulez. Je ne demande pas mieux que de vous aimer, Thérèse; je vous aime tant (|ue vos larmes me déchirent le co'ur. Ah! prenez jiitié de mes inquiétudes, revenez à vous et ne vous rendez pas malade! Pardon, Thérèse; laissez-moi poser sur volrt," front le baiser de la réconciliation.
Il passa le bras autour du cou de sa femme; mais l'impitoyable créature, dès qu'elle vit son intention, se leva précipitamment et le repoussa en s'écriant :
— Arrière, ellVonté! Ne me tourbe/, [tas! Je ne veux pas vons voir plus longtemps. Je vais dans ma chambre. Osez venir m'ennuyer ou m'insuller avec vos flatteries hypocrites. Osez troubler mon sommeil, si je puis dormir avec un chagrin si cruel! .\rrière, laissez-moi!
Elle courut à une porte latérale et sortit de la chambre; on l'entendit distinctement faire deux tours de clef dans la serrure.
Le mari consterné resta un instant muet et immobile devant la j)Oite, |)uis il leva lentement les yeux vers le ciel el murmura avec désespoir :
— Mon Dieu! comment ai-je mérité cette vie horrible. Un pareil njariage, sans affection, sans amour, était peut-être un méfait à vos yeux? 0 miséricorde, je suis trop cruellement puni!
Et, après cette invocation, il se laissa tomber tout énervé sur une chai.se.
Mademoiselle Marie Bondeel était assise dans une pièce tin piemier étage, près de la lenétre, (jui prenait jour sur le jardin. Elle tenait un livre à la main; mais son regard souriant était dirigé vers l'autre côté de la chambre, où son frère Jean était assis tlevant un pupitre, tenant un violoncelle entre les genoux, et jouait un morceau du célèbre maître belge Servais. Soit que le vieil amateur fût vraiment un musicien de talent, soit qu'il eût appris le morceau avec beaucoup de peine, son jeu était pur et plein de sentiment, et fai.sait assez d'impression sur le cœur de mademoiselle Marie, pour lui faire oublier sa lecture. Klle suivait avec une satisfaction visible les notes vibrantes du plaintif instrument, et manifestait son approbation en dodelinant de la tête et en battant la mesure avec les doigts.
Le son d'une voix qui s'éleva du jardin détourna son attention de la musique, et elle regarda par les carreaux de la fenêlre. Ce qu'elle vit fit éclore sur ses lèvres un sourire de joyeux étonnemejit; elle retint son souffle et resta immobile à regarder au dehors avec des yeux brillants, sans penser davanlage à son frère ni à sa touchante musique.
Lorsque Jean lilondeel eut fini son iiiorcciu. il dit d'un ton triomphant :
— Un morceau difficile, Marie! Mes bius et mes doigts en sont presque rompus. Je ne me fatiguerais certainement pas ainsi, par une si chaude journée d'été; mais je veux lutter contre les infirmités de la vie aussi longtemps (lue cela est possible. Avez-vous remarqué, Marie, (jue je suis encore leste el agile?
Au lieu de répondre, la vieille demoiselle lui lit un signe de la main jtour le prier de se taire.
— Que vous arrive-t-il? Que regardez-vous là avec tant d'admiration? On dirait que le ciel s'est ouvert devant vos yeux, inurmura-l-il tout sur|)ris.
Sa sceur mit un doigt sur la bouche |i(nii' lui recommander le silence, et lui fit signe d'approcher; il regarda à son tour |)ar la fenêlre. .\ peine son regard eut-il rencontré l'objet désigné, que sa fipure s'anima du même sourire de joie et de bonheur. Tous deux restèrent immobiles et silencieux, comme s'ils avaient craint (jne le mouvement et le bruit d(î leurs jiaroles n'eussent pu les troubler dans la douce jouissance du spectacle qui les enchantait. Le changement de l'expression de leur sourire et l'éclat croissant tle leur regard lurent les seuls signes de l'émotion qu'ils éprouvaient.
— Comme c'est beau, comme c'est enchanteur!..., dit enfin lilondeel. Un pauvre philosophe
LES BOUHGEOIS DE DAULINGEN.
La porte dans le mur s'ouvrit brusquement. (Page 62.)
me demandait encore hier : qu'est-ce que le bonheur? Si je pouvais seulement lui faire jeter un regard par cetle fenêtre! C'est le ciel, en eiïet, que nous regardons, n'est-ce pas, Marie!
— Le ciel avec ses anges. Dieu soit béni de sa bonté, murmura la demoiselle sans tourner la tête.
— Maintenant je comprends les saintes vierges de Raphël. Oh ! si ce maître était encore vivant et pouvait se placer à côté de nous derrière cette fenêtre, quelle nouvelle merveille il créerait! Nature! nature! lu es bien le plus grand des artistes*
— TaiSez-vous, Jean, dit sa sœur. Laissez-moi jouir paisiblement de ce spectacle. Voyez, voyez, Ernest fait un pas, il me semble; non, il n'a pas réussi! Encore un essai! cela ira, cela ira bien!
Dans le jardin, qui était séparé du jardin de Blondeel par un mur peu élevé, était assise, au bord du chemin, sur le gazon d'une pelouse, une
jeune mère, belle et fraîche encore comme une jeune fille. Dans le complet oubli du monde que donne le bonheur, elle s'occupait avec un enfant, âgé d'environ un an, à essayer ses premiers pas, elle mettait le petit enfant debout dans le chemin, le lâchait tout à fait, tout en l'entourant de ses deux bras comme d'un cercle protecteur, et l'obligeait ainsi à se tenir sur ses jambes. Elle lui prodiguait toute sorte de noms tendres et enfantins, et s'efforçait de lui donner de la hardiesse et du courage pour les épreuves audacieuses; mais chaque fois que l'enfant levait le pied de terre, il chancelait et tombait de côté. Alors elle le prenait dans ses bras, le serrait contre sa poitrine et le couvrait de baisers. L'enfant prenait plaisir à ce jeu ; il riait aux éclats, caressait les joues veloutées de sa mère et entremêlait avec une joie maligne les boucles blondes qui se jouaient sur son cou, M. Blondeel ne s'était pas laissé enchanter
ii>^
LES nOl'IlGEOIS DE DARLINGEN.
jusqu'à l'extase |)ar sou admiialioii. Celle jciiue mère qui élail là devanl ses yeux, jouanl avec son pelilanjiesur lespcnnux ellenianj^eaulde caresses, loiinail bien le pluslouclianl tableau delà beauté, du bonheur et de l'amour (lUc l'cm peut voir. Dans If re},'ard qu'elle tenait allaclié sur son enfant, brillait une étincelle si vive et si pénétrante, qu'on eut dit (jue son àine avait passé dans ses yeux pour èlre plus près du visa|,M' aimé; son sourire était la tendresse, l'admiration même; sa voix avait une douceur, une expression qui aurait ému riiomme le plus dur d'une irrésistible sym- |)atliie.
Vu acacia jt'lail sur elle son ombre transparente. Le soleil déjà profondément incliné vers l'orient l'enveloppait d'une auréole de lumière couleur de rose. Ce demi-jour enchanteur, cette demi-leinte répandait sur elle et sur son petit enfant toutes les nuances les plus délicates (ju'un artiste amoureux et un peiidre de génie eut put trouver sur sa palette.
L'enfant était reposé. Il devait recommencer ses difficiles épreuves.
— Là, là, mon cher petit fripon, dit la mère, lu ne peux pas tirer les cheveux de petite maman. Nous essaierons encore une fois de courir seul. Fais bien attention, Krnest, tu dois premièrement étendre ton petit pied, et bien t'appuyer dessus avant de lever l'autre. Ah! si tu voulais faire deux ou trois pas, comme petit papa serait conteni! Maintenant fais bien attention, petit ange rusé (jue tu es!
L'enfant rit et caressa sa mère, quoi(|n'il ne comprit certainement pas sa recommandalion. lOlle se pencha sur le chemin, fil voler le sable en ajritant son moncboiict souflla même sur la place où son enfant devait se tenii-, pour en enlever les derniers grains de poussière. Alors elle mit le petit enfant sur le chemin, le lâcha et l'entoura de ses bras en murmurant mille douces paroles pour l'encourager.
Le premier essai ne réussit pas; ni le second, ni 1.' troisième; mais à la quatrième épreuve la mère Irinmphanle jeta un cri de joii* inexitrimable, Klle leva les yeux vers le ciel pour remercier Dieu, pressa avec transport l'enfant contre sa poitrine et le couvrit de baisers.
— Ah! Lrnest. cher Krnest, tu as lait deux pas. dit-elle. Maintenant tu courras bientôt, tu grandiras vile, tu de\iendras un homme, un homme beau et fier co?nme ton père, n'est-ce pas? Allons, mon petit cnnr, encore une fois, encore un e>sai.
Elle ne fut pas trompée dans son attente : l'enfant fit de nouveau denv pas: et après des essais répétés, il arriv.i plusieurs fois que d mis -..i rdurse
chancelante vers sa mère il lit (|uatre pas avant de tomber contre sa poitrine.
Klle était heureuse, ravie, prescjue folle de joie ; des larmes de bonheur voilaient ses yeux aitendiis. Mais elle ne voulut pas fatiguer son doux ange. Klle le repri dans ses bras, lui laissa prendre une position aisée, commença, les yeux dans ses yeux, à h; louer de son applicalion, et s'ingénia, de mille laçons diverses, à lui faire comprendre combien son père serait charmé en apprtMianl celle heureuse nouvelle.
L'enlanl la regaida quehiues inslants avec fixité et parut écouter sa douce voix avec une attention singulière, |)nis il ferma les yeux et laissa tomber sa tête sur les bras de sa mère.
— Je l'ai fatigué; il dort, dit la mère avec un sourire. Son heure est venue; j'allais l'oublier. Dors, dors, mon enfant. Pendant ton sommeil je remercierai Dieu (jui te donne la santé du corps et la paix du cœur.
Klle s'approcha du pavillon et s'assit sur une chaise, sans détourner les yeux du visage de l'enfant.
La porte dans le mur de séparation s'ouvrit brusquement, et M. et niademoiselle DIondeel accoururent tout joyeux dans le jardin.
— Bravo, Hermine! .le le feliciie, heureuse mère. Le petit Krnest a couru seul. Ilourah, honrah ! crièrent-ils de loin.
— Il dort, ne l'éveillez pas! répondit Hermine radieuse d'orgueil maternel. Vous l'avez donc vu? ]\ a fait au moins quatre pas!
— Ma s(eiir prétend (ju'elle en a compté cinq, et moi, je dis (|ne j'en ai bien vu sept!
— Non, mon oncle .lean, ()uatre seulement; c'est certainenuMil assez |iour la première fois.
— Ah! le bel enfant! dit. lean Blondeel. Huolles joues roses et comme son teint est pur!
— C'est comme un frais boulon de rose, murmura la vieilli! demoiselle.
— Comme un beau rêve.
— Comme un enfant Jésus en cire, Jean.
— Comme un ange end'irmi, m:i sœur, l'nis-je le baiser au front, llernune?
— (Certes, num oncle, s'il dev.iil ^"éveiller d'un baiser, le pauvre agneau ne pourrait jamais dormir.
— Kn elfel, Hermine, tu ne l'épargnes pas de ce CfMé-là... il n'a |)as bougé, mais il sourit dans son doux sommeil, parce qu'il a cru sentir les lèvres de sa mère. Tenez je ne me plains (|ue d'une chose dans ma vie. Je voudrais avoir des enfants. C'est un bien giainl bonheur, n'est-ce pas, Hermine, de se voir revivre ainsi dans une autre créature?
— Vn bonheur? reprit IJerniine ravie. Ce mot es! beauccnip lro|i faible : c'est une Intliiude inex*
LES BOURGEOIS DE DAllLl N(iE i\.
primable. C'est seulement quand on est mère et qu'on peut se mirer dans son enfant, que l'on comprend la bonté infinie de Dieu... Oui, monsieur Jean, vous devriez avoir des enl'anls! Comme vous les aimeriez! puisque vous aimez déjà mon pelit Ernest comme si vous étiez son |)ère.
— C'est la faute à mes parents, dit Blondeelen soupirant. Ils rêvaient |)our moi et pour ma sœur un mariage avantageux sous le rapport de la fortune. L'occasion s'est fait trop longtemps attendre. Lorsque enfin je devins mon propre maître, les années de ma jeunesse étaient passées. Je pouvais encore me marier, mais j'avais besoin d'amour, et j'élais convaincu qu'une jeune (ille ne m'aimerait plus sincèrement. Je ne voulais pas non plus d'une femme au cœur fané. Je m'effrayais à l'idée d'un mariage sans aiïection vraie. Il était trop lard, et je dus rester garçon ou courir le ris(juede me préparer un sort aussi triste que celui du pauvre Poitewa!.
— Avez- vous des nouvelles de mon beau-frère? demanda Hermine.
— C'est-à-dire, je l'ai rencontré deux fois à Bruxelles aujourd'bui, répondit Blondeel. La première, je le vis de loin dans la rue Neuve. Je marchai vers lui; mais lui, comme s'il redoutait une rencontre, entra dans la rue aux Choux. Je pressai le pas vainement jiourle rejoindre; il avait couru, sans doute, car lorsque je tournai le coin de la rue, il était déjà si loin que je ne pouvais presque plus le voir.
— Il est peut-être fâché contre nous, observa Marie.
— Impossible, ma sœur! Pour quel motif le serait-ilV
— Vous savez, Jean, que la médisance est si grande à Darlingen.
— La seconde fois, je me heurtai presque contre lui rue au Beurre. Cette fois il ne pouvait m'échapper; il fut bien forcé de s'arrêter. Je lui demandai des nouvelles de sa santé et de safâmille. Il rougit jus(jue derrière les oreilles et avait l'air embarassé comme un enfant; il bégaya quelques paroles ininlelligihles et s'éloigna sous le prétexte que quehin'un l'attendait place de la Monnaie. Il avait évidemment peur de moi.
Hermine écoulait d'une oreille distraite l'explication de l'oncle Jean ; dans sa soUicilnde maternelle, elle ne quittait pas son enfant des yeux. Parfois cependant elle levait le regard vers Blondeel et vers sa sœur, en balbutiant ({uelques paroles pour montrer qu'elle prenait part à la conversation.
— Peut-être M. Puttewal était-il en effet très pressé. Le grain est horriblement cher, dit-on; le commerce va fort...
— Non, Hermine, il doit y avoir autre chose là-
dessous. Poltewal est pâle et maigre; il marche la tête baissée comme quelqu'un dont les idées ne sont pas bien nelles. Ce (|n'il a, c'est un mariage sans amour.
— Vous vous trompez probablement, Jean, dit sa sœur. Lorsijueje fus dernièrement à Darlingen, Potlewal m'a dit qu'il était 1res content, et Thérèse m'a vanté avec beaucoup d'éloges le bonheur de son ménage.
— Il est possible que Pottewal soit malade, répondit Blondeel en haussant les épaules. Les gens de Darlingen racontent pourtant de drôles de choses de cet heureux ménage; mais qui peut se fier aux bruits que l'on y colporte?
— Mon petit ange a marché seul ! s'écria Hermine absorbée dans de joyeuses pensées. Ah ! si son père rentrait mainlenant, comme cette nouvelle lui ferait plaisir! Quelle heure est-il bien, mon oncle Jean ?
— Sept heures, Hermine.
— Sept heures! C'est étonnant: quand j'ai les yeux sur mon petit agneau, j'oublierais le temps, mon ménage et le moniie entier. 11 faut que je rentre pour m'occuper du souper. Sophie ! Sophie!
Une très vieille servan e entra dans le jardin. C'était la même femme qui avait demeuré pendant vingt ans chez M. Fxomysà Darlingen et qu'Hermine avait prise auprès d'elle, sans doute pour assurer à sa fidèle nourrrice une heureuse vieillesse.
— Sophie, voulez-vous préparer le berceau ? Ernest dort, lui dit Hermine.
— Il est prêt, mad,ame.
— Tenez, prenez l'enfant! Soyez prudente.
— Prudente, madame? Est-ce à Sophie que vous dites cela? C'est comme si je portais ma propre àme dans les bras.
— Je le sais, ma bonne; c'est pour rire que je ledis. — Maintenant, monsieur Jean, mademoiselle Marie, n'entrez-vons pas quelques minutes?. Je vous ferai admirer le joli bracelet d'or qu'Ernest m'a apporté ce matin.
— Nous devons aussi aller souper, répondit Marie.
— Allons, je vole, je vais chercher le bracelet. Un instant après, elle revint et montra avec une
joie enfantine le bijou qui brillait à son bras.
— C'est joli, n'est-ce pas? dit-elle. C'est si élégant, si bien choisi !
— Il te comble toujours de cadeaux? demanda Marie. On dirait qu'il ne pense qu'à t'être agréable.
— C'est ainsi, chère petite tante ! s'écria Hermine. C'est singulier : il lit dans mes yeux ce qui peut me faire plaisir; aucun souhait ne se forme dans nmn cœur qu'il ne soit réalisé le même jour.
— Tous ces cadeaux coûtent assez d'argent, remarqua Blondeel. Ce bon Ernest pourrait bien
Gl
LES BOURGEOIS UK DAIUJNGEN.
travailler trop ; il faul le ménager un peu, Hermine. |
— Ah, je lui ai déjà répélé cent fois que je ne désirais pas ces helles choses; mais il me supplie de ne pas lui ôter la douce satisfaction de pouvoir m'offrir des cadeaux. C'est son honheur, dit-il. j
— Mais à quoi tous ces objets pourront-ils te I servir, Hermine? Maintenant que tu es mère, lu n'iras pas dans le monde cette année et la mode de tout cela chani;e.
— Le monde? la mode? dit en riant llermiiie. Vous dites cela parce que je suis Hère des bijoux et des beaux objets de toilette qu'il me donne? Mais ils n'ont de valeur à mes yeux que parce qu'ils viennent de lui! (le siuitdes souvenirs, de précieux souvenirs. Ouand il n'est pas là, je regarde ses cadeaux un à un; chaque objet me rappelle son amour, sa bonté !
— Oui, Hermine, sois fiére des cadeaux de ton époux, dit mademoiselle DIondeel. C'est un noble but qu'il poursuit. La dernière fois que nous fûmes à DarliiiLien chez Ion père, ta sœur Thérèse avait l'air de vouloir t'humilier |)ar ses bijoux. Ernest travaille pour t'abriter contre cet orp:neil. Il a raison. Allons,. lean, nous rentrons. Bonsoir, Hermine.
L'oncle et la tante disparurent par la petite porte dans le mur de séparation. Madame Decock se hâta de courir au berceau de son enfant, lui mil un baiser sur le front, puis, toute joyeuse, elle dit à sa servante qui était assise à côté du berceau et le gardait:
— Sophie, Sophie, vous ne savez pas, notre petit Krnest marche tout seul !
— Quoi ! madame; cela n'est pas vrai, n'est-ce pas ? murmura la servante toute joyeuse à son tour.
— Cerlaiiiement, c'est vrai, Sophie: je vous aurais appelée pour vous le faire voir ; mais le petit fripon s'est endormi tout à coup.
— Un pas seulement?
— Quatre pas.
— Quatre pas? Kst-ce possible? Dieu que je suis contente ! .le crois me voir déjà me promenant dans IJruxfdles, tenant le petit Ernesl par la main. Que je serai hère! .le me rap|)elle, madame, comment j'allais ainsi me promener avec vous lorsque vous étiez encore un petit enfant. De belles années ; j'étais heureuse comme aujourd'hui.
— Le souper est-il prêt, Sophie? M. Dècork va rentrer bientôt.
— J'étai^ eu train de couvrir la table, comme vous voyez, lorsque vous m'avez appelée, madame, tout est prêt à la cuisine. Je vais continuer.
— Non, restez près du berceau, Sophie; je mettrai le rouvert. C'est bien le moin>, je |ieiise, qu'une femme de ménage soigne pour le souper de son époux.
Klle sortit, revint, ouvrit une armoire, et playa
les assiettes et les veires tout en causant gaiement avec la servante de l'événement important (jui s'était opéré ce jour-là dans la vie de son enfant.
La chambre où elle se trouvait était un petit salon, garni de jolis meubles et <le tapis bariolés. Tout y respirait la jeunesse, la joie et la douceur de l'amour dont le toit protège le bonheur et la famille. .Mille petits riens qui ne se peuvent nommer brillaient sur la cheminée et sur des étagères en mahoni ; les rideaux, les chaises, les lampes, les vases montraient de somptueuses broderies de laine et de soie entremêlées de perles étincelantes ; œuvre d'une main de femme, le berceau avait la forme d'une bartjue, et, sur les rideaux de dentelles (|ui le garnissaient, la tendre mère avait biolé des anges ailés, comme pour entourer son petit enfant de génies tulélaires.
La lai)le était mise depuis longtemps, et le soir commençait à tomber. Hermine écoulait, l'oreille tendue, les bruits de la rue, altendaiil son époux qui allait venir. A la fin elle s'étonnail (|u'il restât si longtemps, et sa joyeuse imiiitience se changea petit à petit en une inquiétude vague et involontaire.
Les lampes étaient allumées et les volets fermés. Hermine cour.ait du berceau à la porte et de la porte au berceau, poussée par une secrète anxiété. Klle allait expliquer pour la troisième fois à la servante ce (pii la rendait si iiuiuiète, lors(ju'elle entendit tourner une clé dans la serrure, et s'écria en levant les bras :
— Le voilà 1 Ernesl ! Ernesl !
Dès qu'il parut sur le seuil de la porte, elle se jeta à son cou les yeux pleins de larmes, comme si elle ne l'avait pas vu depuis longtemps. H la pressa sur son cœur, murmura son doux nom avec tendresse, puis il marcha droit au berceau, |)our donner le baiser du soir à son fils bien-aimé. Mais Hermine saisit ses deux mains et s'écria d'un ton triomphant :
— Ernest ! Ernesl ! noire enfant marche seul ! Tu ne voudras pis le croire? (^esl [lourtanl vrai : il sait faire quatre pas sans s'arrêter; il se tient droit comme un petit homme. Oh! je suis si contente ! Maintenant il grandira vite et nous irons nous promener tons les jours an parc, avec notre enfant entre nous. Je serai fière comme une reine.
M. Decock regarda son heureuse femme avec une profonde émotion. Ce (ju'elle lui apjirenait ne lui semblait pas extraordinaire ni étonnant; mais rexpre>sion de bonheur qui rayonnait sur son beau visage fil battre son cœur d'une douce joie.
— Krnest marche senl?dil-il. Je comprends ton ravissement, Hermine. Ah ! c'est une lumne nouvelle que tu me donnes. Apprends-lui bien vile à marchei ; moi également, j'aspire après l'instant
LES BOURGEOIS DE DARLIiNGEN.
où je pourrai me promener avec mon fils à la main et sa mère de l'autre côté! Je ne sais qui de nous deux sera le plus fier et le plus heureux. Allons, mettons-nous à table, mon amie; j'ai encore à travailler.
— Travailler, Ernest? Encore travailler maintenant? demanda-t-elle d'un ton de reproche.
— Encore un peu, une petite demi-heure. Assieds-toi là, près de moi, et raconte-moi, pendant que nous souperons, comment le petit Ernest a eu tout à coup la fantaisie de courir seul. Tu dois tout me dire et me donner ma part de ton émotion et de ta joie.
La servante, après avoir servi le souper, alla se rasseoir à côté du berceau. Hermine se mit à raconter longuement et avec les moindres détails comment elle s'était appliquée presque toute la journée à lui apprendre à marcher seul ; comment elle avait eu des alternatives de crainte et d'espérance ; comment elle avait été déçue cent fois ; comment enfin le grand problème avait réussi. Elle peignit sa joie et répéta ses cris de triomphe; elle entremêla son récit de mots spirituels sur sa naïveté enfantine, et finit par battre des mains, comme si elle assistait seulement en ce moment au délicieux spectacle qui avait rempli son cœur d'un bonheur inexprimable.
Un gai sourire éclairait le visage de M. Decock, et la douce voix qui résonnait à ses oreilles, comme un hymne de tendresse et de fierté maternelle, le charmait à ce point qu'il eût presque oublié de souper, si sa femme ne l'y eût invité plusieurs fois. Il était cependant plus taciturne que d'habitude, et lorsque le récit fut achevé, ses idées parurent distraites quelquefois de la conversation. Hermine remarqua que quelque chose le préoccupait, et elle l'interrogea du regard. H fit un signe pour montrer la servante, assise près du berceau ; sa femme le comprit et dit :
— Sophie, ma chère, allez à la cuisine, je veillerai le petit, et quand j'aurai besoin de vous je vous appellerai.
La servante obéit. Alors Hermine dit à son mari :
— Tu as quelque chose sur le cœur, Ernest. Je croyais d'abord que tu n'étais que fatigué; mais je ne sais, on dirait que tu as du chagrin. Auraistu quelque chose de caché pour moi ?
— J'ai du chagrin, en effet, répondit M. Decock, s'il est vrai qu'il eut avoir du chagrin celui à qui Dieu a donné deux de ses anges pour consolation. Mais tout est relatif dans la vie ; dans le plus beau ciel il y a souvent de sombres nuages...
— Tu me fais peur, Ernest. Est-il arrivé quelque chose de fâcheux ?
— Fâcheux? pour moi, oui. Ne t'inquiète pas
trop cependant, le mal n'est pas irréparable. Tu sais, Hermine, que j'avais fait tous les plans et devis pour la société qui allait être constituée sous la ferme Williams et Ledoc pour la décortication du riz et la fabrication de l'amidon. J'allais être chargé de l'exécution de ce grand ouvrage, et j'y aurais bien gagné quelques milliers de francs comme inventa ur et directeur. Cet argent avait reçu sa destination dans mon esprit, et j'avoue que j'en avais déjà employé une petite partie d'avance. . . Voilà qu'il s'élève un différend entre les principaux capitalistes de la société projetée ; elle ne se formera pas. Tout mon travail et mon espoir d'un beau bénéfice sont décidément perdus.
Hermine passa son bras autour du cou de son mari et le regarda avec des yeux souriants.
— Ernest! Ernest! dit-elle, ne te tourmente pas pour si peu. Eussions-nous cent fois autant d'argent que tu en perds aujourd'hui, en serionsnous plus heureux?
— Non, ma bonne Hermine ; mais il est cependant bien triste pour moi de voir toujours s'éloigner le but que je veux atteindre, au moment même où je crois y toucher.
— Allons! allons! n'y pense plus. Tu as déjà gagné beaucoup cette année. Il ne nous manque rien, n'est-ce pas? Et ton projet pour un nouveau railway n'est-il pas en bon chemin,
— Ah ! il ne va pas trop bien non plus, soupirat-il, hochant la tête. Le ministère se montre favorable, mais il y a une secrète opposition dans les bureaux. On nous j'envoie d'Hérode à Pilate ; ce sont tous les jours les mêmes promesses et rien n'avance. Si cet espoir était aussi déçu !
Hermine embrassa son mari, comme si elle voulait chasser le chagrin par une douce caresse, et s'écria avec une joyeuse assurance :
— Ton projet sera accepté, crois-moi, Ernest!
— Peut-être, mon amie.
— Eh bien, suppose qu'on le rejette; quel mal y aurait-il? Quelle influence cette déception matérielle aurait-elle sur notre bonheur? Ah! lors même que la pauvreté, la misère viendraient fondre sur nous, tant que je pourrai te voir, tant que je sentirai battre ton noble cœur contre le mien, je remercierai Dieu de cette grâce suprême. Ta douce affection, Ernest, me rend la femme la plus riche du monde!
— Merci, merci, ma bonne Hermine, dit Decock en lui pressant la main; je sais bien que j'ai tort au fond, mais il faut me le pardonner. Ce n'est pas l'égoïsme qui me rend si sensible aux obstacles. J'ai promis solennellement devant l'autel, lorsque le prêtre a béni notre union, d'obliger tes parents à se féliciter de notre mariage; je veux gagner de l'argent pour te rendre riche et t'élever au-dessus
LES BOLHGEOIS DE DARLiNGEN.
(le toutes leshuinilialions possibles, c'est la source de mon courage, c'est l'étoile (|ui m'éclaire dans l'avenir. J'ai cru (juc ce serait plus facile. Déjà deux années se sont écoulées et à peine ai-je avancé d'un pas.
L'n soupir s'échappa de sa poiliine, quoi(|ii(' sa voix l'ùt claire et ne trahit plus aucune tristesse.
— C'est la richesse ([ue tu tlésire^? dit Hermine avec un malin sourire. Kh bien, sois satisfait, Ernest, je |)ossède un trésor de plusieurs millions : viens, je vais te le montrer.
Klle prit la main de son mari, le foiça à se lever et le conduisit prés du berceau.
— Vois, s'écria-t-elle tn montrant son enfant endormi. Dis, Ernest, si l'on t'otlVail tont l'arirenl du monde, le céderais-tn ?
— Oh ! non, non, répondit M. Decock d'une voix étranglée par l'émotion.
— Et tn pourrais être triste près du berceau de ce doux ange? Et tu pourrais avoir dn chagrin, quand Dieu nous permet d'espérer (pril aura bientùl un petit frère? Non, Ernest, regarde l'avenir avec contiance, réjonis-li»i et ris, la vie est si belle?
Elle avait touclié la corde la plus sensible de son ( œnr, et lavait fait vibrer d'espoir et d'orgueil paternel. Il la pressa tendrement dans ses bras en niuriiiurant des mois de reconnaissance et d'amour; elle avait ranimé son courage; il reconnut (|n'il avait tort de craindre pour l'avenir, et l'assura (|ue tonte in(|uiétii(le avait disparu de son C(eur. Du reste, elle pouvait lire sa victoire sur le visage de son mari ; la joie brillait dans ses yeux, le sourire entourait ses lèvres, et les rides de la préoccupilion s'étaient ellacées de son front.
.Mors, assis à Coté du berceau de l'enfant, le regard >nr son charm.inl visage, ils coniineMcèrent une cotiver.salion si douce, >i tendre, si naive qu'on les eut pris eux-mêmes pour des enfants. D'abord ce fut uwe discussion pour savoir auquel des deux l'enfiint ressemblait le mieux. Hermine prêt» iidait (|u'eiitre l'enfant et son père, à [i.irt l'âge, il n'y avait pas plus de dilférencc (jirenlre deux goules d'eaux. L'» nfant avait son front élevé, ses lèvres pleine d'expressiun, son soniire à la fois plein d'esprit et de bonté. M. Decock soutenait au conlrairn que le petit Ernest avait des yeux bleus et des dieveux bbtiids comme sa mère ; mais elle ne voulait pas l'admettre, car, jtonr elle, l'image de son mari était la plus hanti' [terfeclion que son esprit pr»nvail concevoir.
Lors(jue celle tendre (juerelle cessa, et fju'ils se furent encore amusés pendant quelipie temps à b.ilir des chAteaux en Espagn pour I avenir de l'enfant, M. Decock lémoi^jtia le désir de monter à son c.ibinet île travail. Il dit que le banquier et \r> ( .ipil.ili>lc.> qui Miiil.iirnl f.iiir riM:>sir le pro-
jet de son chemin de fer devaient sasscnbler le lendeinain dans la matinée, et (|u'il devait leur porter de très bonne heure quel(|ues nouveaux calculs qu'il avait à faire dans l'hypothèse que le goinernenient on les chambres voudraient changer le tracé du diemin de fer.
Hermine appela la servante et lui dil :
— Sopîiie, vous desservirez la lable; ensiiile vous pouvez allez vous coucher. M. Decoi k m'aidera à moiit(!r le berceau.
Ernest prit le tie'ceau par un bout et sa femme par l'autre. Ainsi Ions deux, riaiil et plaisaniant, gravirent l'escalier chargés de celle troisième âme, dans laquelle leurs Aines s'élaieiit londuesen une seule.
Le berceau fut porté dans la chamlire à coucher d'Ilermiiie. Kriiest en sortit seul uikî lampe carcel à la main, ferma la porte et s'approcha d'une granile table (|ni était couverte de |)apiers,de plans et de dessins. 11 s'assit, ouviit un gros livre cl se mit à copier de longues c(donnes de chillres. Le calcul qu'il avait à faire devait être bien C0MipIit|ué, car il resta une bonne demi-heure absorbé dans une profonde médiialioii. L'ouvrage avançait pourtant ; il y avait déji (|ueb|ues pages rem|dies et mises de côté. Maiiileiiant (pie les plus grandes difhcultés élaieiil surmontées, M. Decock lournail de temps en temps la tèle vers la porte derrière laquelle reposaient >oii bonheur et sa furtui\e ; alors un tendre sourire se dessinait sur ses lèvres comme si les images chéries apparaissaient devant ses yeux.
Eiiliii le calcul fut terminé: M. Decock roula toutes les pages eiisiMiible, comme il devait les emporter le Icideuiaiii, et les mil de C(')lé.
Il se leva, marcha à pas légers vers la porle de la chaii'bre à coucher, écoula si aucun bruit iit^ se faisait cnlemlre, puis retourna à la lable comme s'il se pré(aiail à commencer un travail secrei.
Il tira un portefeuille de carton de ilessous une hante pile de livres, l'ouvrit et s'assit la lèie appuyée dans les mains et les yeux lixés sur une grande feuille de papier, (^e qu'il regardait ainsi paraissait liniéresser et le cliarmer singulièrement, car son visage ciait rayonnant; il demeura longtemps immobile, comme absorbé dans la contemplatiiiii d'une chose admirableuieni belle.
(]°élait un dessin au crayon noir. An m lii-u de la composition était assise une (emme j"iine, élégante, avec des traits comme une viergi^ de Haphaël, et un soiir.re céleste dont la seule vue devait loucher le co-ur du spectateur.
Sur c acun de ses genoux elle tenait un eiifani : sur le genou droi», un petit garçon d'environ un an, avec une pelile ligure vermeill»! et i\vs yeux pleins ùc vie; sur le genou gauche, un tout petit
F.ES BOURGEOIS DE DAUMNGEN
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onf,.iit, une pRtile fille do quoiqiies mois, dont les Iraits paraissaient cire la iniiiiature du visage de la mère; mais si doux, si leiidres et si fins, que l'auteur do ce dessin devait èlre à la fuis amoureux, artiste et pcre, pour avoir su créer une si délicieuse figure d'enfant.
Au-ilessus de la tête de chaque enfant volait un ange gardien tenant un ruban flottant, sur lequel était écrit un nom. Au-dessus du petit gar(,on rayonnait le nom d'Ernest, et au-dessus de la petite fille celui iVflerntine.
Après une demi heure passée dans la muette contemplation de ces images, M. Decock prit dans un tiroir un porte-crayon en cuivre garni de deux morceaux de crayon noir, se mit à épaissir çà et là les ombres liu dessin pour lui donner un peu plus de relief, et à corriger quelque chose à la main d'un des enfants.
En ce moment la porte de la chambre à coucher s'ouvrit lentement et sans bruit ; sur le seuil parut Hermine, eniiérenient enveloppée dans un peignoir blanc comme la neige qui lui tombait jusque sur les pieds. Si son visage n'avait été rayonnant de bonheur et de joie, elle aurait assurément eu l'air d'un esprit, mais, avec ce doux sourire qui errait sur ses lèvres, elle ressemblait à un ange descendu du ciel.
Elle se glissait légère comme une espionne, s'approcha doucement, à petits pas, jusqu'à ce qu'elle pût voir par-dessus l'épaule de son mari ce qu'il faisait.
iMais à peine eut-elle jelé les yeux sur le dessin, qu'elle se mit à trembler, et un cri qu'elle n'eut pas la force de retenir lui échappa.
M. Dciock, tout saisi, sauta sur sa chaise; avant qu'il pût dire un mot, Hermine était suspendue à son cou et s'écriait en le comblant de caresses :
— Ernest, mon ami, tu me fais mourir de bonheur ! Que ton amour est immense ! tu la vois vivre, tu l'aimes déjà, l'enfant que Dieu nous a promis! merci, ô merci !
Et elle laissa tomber sa tête contre son épaule et répandit sur sa poitrine les larmes de la plus douce émotion.
Sous les tilleuls, dans le jardin de M. Romys, il y avait une table sur laquelle étaient posées un certain nombre de tasses de fine porcelaine. Une cafetière en argent ciselé et un pot au lait du même métal brillaient entre deux vases pleins de fleurs et quelques assiettes chargées de friandises, madame Romys était assise sur une chaise et regardait avec satisfaction la table somptueuse; elle souriait et se frottait les mains comme une personne
qui se promet un grand plaisir; puis elle se levait de nouveau, changeant les plats et les pots de place, et s'éloignait de quehiues pas pour mieux juger de l'effet de ce nouvel arrangement. 11 y avait quelque chose de naïf et d'enfantin dans la jo'e qui rayonnuit dans ses yeux, et dans la vivacité de ses gestes. Son mari entra dans le jardin et s'approcha : il jeta un regard mécontent sur la table et dit :
— Qu'est-ce que cela signifie, Julie? Vous cherchez encore un moyen de me fâcher. La i)lus belle argenterie, la plus fine porcelaine! Ne dirait-on pas que vous attendez la visite d'un roi?
— Je vous en prie, Boniface, répondit la femme d'un ton suppliant, laissez-moi faire à mou gré pour celte fois. Quand Hermine va venir pour la première fois, pour nous montrer sa petite fille après ses relevailles, nous pouvons bien mettre l'argenterie à table, n'est-ce pas? Pour moi, pour une grand'mère, cet événement est aussi heureux que si le roi venait nous honorer de sa visite.
— Des enfantillages !
— L'argenterie ne s'usera pas pour cela. Boniface!
— Je ne veux pas dire cela. On doit agir en pareilles circonstances suivant le rang des personnes que Ton reçoit. Ernest Decock n'a pas tenu sa promesse ; il est encore aussi pauvre que le lendemain de son mariage.
— Mais, si son projet pour le nouveau chemin de fer réussit, alors il aura fait tout d'une fois un grand pas vers la fortune.
— Chemin de fe,r? chemin de fer? répliqua Iloniys avec une amère raillerie. Ce projet ne semble inventé que pour nous leurrer; il n'en sortira jamais rien.
— Mon frère Blondeel assure pourtant qu'il sera accepté.
— Eli bien, Julie, quand cela aura réussi et que M. Decock y aura trouvé un bénéfice de cent mille francs, ou (luelque chose comme cela, alors nous mettrons l'argenterie sur la table, enlendez-vuus? Aujourd'hui je ne le veux pas. Decock pourrait s'imaginer que nous le regardons comme un personnage important, tandis que, sur ma parole, je suis encore honteux de son entrée dans ma famille.
— Boniface, Bjuiface, soupira madame Uomys avec découragement, ne soyez pas si injuste envers ce bon Ernest. Il rend notre enfant heureuse; il l'aime et la respecte infiiiinienl; il travaille nuit et jour; il sue sang et eau pour lui rendre la vie douce. Nous lui devons bien pour cela quelque reconnaissance.
— Cela pourrait aller plus mal, en effet, répondit Romys; je conviens que je pourrais estimer Ernest s'il n'était que sans fortune ! mais il y a une chose, Julie, que je ne puis lui pardonner. C'est
LES llOL'lUiEOlS UE DAKLINGEN.
par sa faute (|ue notre Hermine n'a pas apporté trois ou (iiiaire cent mille francs dans la famille. Qui sait ? belle comme elle est, elle aurait |M'ut-êlre trouvé un million. Celte chance, Ernest nous l'a ravie.
— l'uis-je laisser l'argenlerie sur la lahie» Uoniface?
— Non; vous voyez bien qge je ne suis pas de bonne humeur; ne m'irritez pasdavantaj^e par votre insistance.
— Eh bien, Uonifaee, je la ferai serrer tout de suite parla servante. J'avais pensé pourtant que le beau jour où Hermine nous montre son second enfant...
— Beau jonr. deuxième enfant! i^roinmela M. Homys. Vous avez une drôle de manière de cal- I uler,Julie : deux enfants en deux ans, si cela continue ainsi, ils pourraient en avoir encore une douzaine. Je suppose (ju'Hermine, après notre mort, tt après la morl de l'oncle Jean, soit riche de quatre cent mille francs, ses enfants n'hériteront pas (le quarante mille francs chacun. Douze pauvres diables dans la famille des Romys, c'est alfreux! l'v pen^e jonr et nuit. Avoir amassé ainsi pendant tonte sa vie et mourir avec l'horrible certitude (jue notre famille s'en ira à rien! Notre fille Thérèse, \oilà une fille exemplaire. Celle-là semble née pour le profit de la famille: son héritage ne sera pas [larîagé.
— Ah ! si Dieu lui envoyait un enfant, dit madame Romys avec un profond soupir.
— Comment! ce n'est pas assez que la famille d'Hermine s'accroisse d'une façon si menaçante, vous voudriez que Thérèse....
— Ce n'est pas ce que je veux dire, Boniface.
— (hie voulez-vous donc dire?
— Thérèse n'est pas heureuse, M. Pottewal a une triste vie
— Laissez-moi trau(|uille avec votre écerveléde l'uttewal? j.'ronda Komys avec colère. C'est un ignorant, un poltron. S'il n'avait pas une femme de léte connue noire Thérèse, il mourrait peut-être sans fortune. Il y ;i de l'argent en masse à gagner pour lui par ces temps difficiles ; il est trop bête et trop indolent [lour faire son profit des circonstances (|ui, hélas! ne se représenteront pins. Une fortune, un million que l'on n'a quà ramasser, elle laisser éch.'ipper! telle est la juste cause du chagrin deThérèse.
— Croyez-moi, Boniface, dit sa lemme, il y en a encore une autre, une raison particulière. Je connais le cararlère de Thérèse; elle n'a jamais montré beaucoup d'amour pour quel(|u'un ou |)our
! quelque chose; mais elle a toujours beaucoup aimé les petits enfants. N'a-t-elle pas, lorsqu'elle était jeune, passé «les années entières à confection-
ner des habillements pour les enfants pauvres du voisinage .' .N'a-t-elle pas tfuijours ()uel(|ue friandise à donner aux enfants de l'école du dimanche?
— Mais, c'était par charité.
-Non, Boniface, c'était un penchant inné de son cœur. Nous autres femmes, nous remarquons tout de suite ces tendances. Depuis que Thérèse est mariée, le désir naturel de devenir mère s'est élevé en elle avec une nouvelle force. Pottewal me dit que sa femme a beaucoup de chagrin parce qu'elle n'a pas d'enfants. Thérèse, de son coté, ne me le cache pas. Je crois fermement, Boniface, (|u'ils pourraient encore être heureux tous les deux, si Dieu bénissait leur nnicm. Oh! vous ne savez pas (juel lien, quelle source datfection est un enfant entre deux époux.
— Taisez-vous, Julie, dit son mari, voilà Pottewal qui entre dans le jardin. Vozez le benêt, il fait une (iguie comme quelqu'un qui ne sait pas compter jusqu'à trois...
Komys alla à la rencontre de son gendre, lui serra Li main avec mille témoignages de satisfaction et d'amitié, et le conduisit près de la table.
— Vous êtes seul, Francis? Où est Thérèse? demanda-t-il.
— Elle devait aller prendre le café chez madame Doover-Cortbeen; elle viendra peut-être tout à l'heure.
— Peut-être, murmura la vieille dame, moitié triste et moitié irritée. Thérèse oserait-elle rester absente quand sa sœur vient nous montrer sa petite fille? Ce serait très inconvenant ; ne lui avezvous |»as fait comprendre cela?
— J'ai osé risquer une observation sur ce point. Dieu veuille que je ne l'eusse pas fait ! bégaya Pottewal.
— Pourquoi?
— Thérèse s'est fâchée, je ne puis souffrir des mots durs; j'en suis encore troublé.
Il y avait dans la voix de Pottewal tant de découra.ueinent; son visage amaigri et pâle portail si visiblement les traces d'une afiliclion coniinuelle. que madame Bom.\s, touchée de |titié, approcha sa chaise de la sienne el lui prit la main en murmurant (|uelques paroles consolantes, Bomys haussa les épaules et sourit d'un air m(»(|ueur, comme s'il tenait le chagrin de Pottewal pour une folie ridicule.
— Ce n'est pas à cause de sa sœur que Thérèse n'aime pas de venir ici, dites-vous, Francis ? remarijua Bomys. Cela ne vous touche pas personnellement du reste; |»ourquoi alors vous attristezvous si fort?
Un profond soupir s'échappa de la poitrine de l»ottewal.
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
Il entra dans sa demeure en courant comme un fou. (Page 74.)
— Vous devriez plutôt approuver les motifs de votre femme, continua Romys. Thérèse se respecte et elle a la fierté qui convient à une famille comme la nôtre. C'est Ernest Decock qui lui inspire de la répugnance; elle n'aime pas être en compagnie de pareilles gens, et, pour tout dire franchement, je comprends bien cette répugnance. Pourquoi contrariez-vous injustement votre femme dans son sentiment?
Pottevval hocha silencieusement la tête.
— Ah ça ! grommela Romys fâché, si c'est ainsi que vous causez avec Thérèse, je ne m'étonne pas qne le sang lui monte parfois à la tète. Vous mettriez hors de lui l'homme le plus patient. Devenezvous stupide?
— Vous vous trompez sur les motifs du refus de Thérèse, répondit PoitewaI sans paraître blessé du ton brusque de son beau-père.
— Mais, dites-la donc, cette raison.
— La raison ? ce sont les enfants de sa sœur qu'elle ne peut pas voir.
— Quelle idée ! que lui font les enfants d'Hermine? Elle ne devra pas les élever; à moins pourtant que Thérèse ne déplore, du fond du cœur, le morcellement de notre foitune et l'abaissement de la famille; ce sentiment est également légitime et honorable, ne le croyez-vous pas, Francis?
— Ce n'est pas cela, répondit Pottewal. Chaijue fois que Thérèse entend parler des enfants de sa sœur, elle est malheureuse pour longtemps, et elle pleure si abondamment que j'en deviens presque malade de pitié, qnoiqu'en ces moments elle ne soit pas aimable pour moi.
— Voyez-vous bien, Boniface? Ne vous l'ai-je pas dit? reprit la vieille dame.
— Ainsi, ce serait vrai? Thérèse désire toujours avoir des enfants?
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
— .le ilonnerais la moitié de ma fortune si Dieu voulait hi'iiir notre mariage.*
— Vousaus>i, l' rancis? Vous eicvene/ Ions tous les deux.
— C'est [tour Tlit'rèsequeje le souliaile ardemmcnl, dit l'otlewal. Je suis prescjue sur qu'elle serait heureuse si elle devenait uure. Nous aurions une alTeelion coruniune; renraiit donnerait une • lirection, une oeeupaliou à noire alVection, à notre esprit. Nous ne serions pas toujours l'un à côté de l'autre sans savoir (jue dire ni (jue penser.
— Kn elVtt, peut-être avez-vous raison, niuriiiura Homys pensif. Les enfants ne sont cependant pas toujours une source de plaisir ^lans la vie. lu ou deux, cela peut encore passer; 'conliiiuez à espérer, l'iaucis, il n'est pas encore trop tard.
Il y eut un instant de silence.
— Vous oubliez l'argenterie, Julie, ilit M. Ilomvs.
La vieille dame enleva la cal'elière et le pot au lait de la table, et les em|)orla dans la maison. Pottewal promena le regard autour du jardin, ( omme s'il remarquait seulement alors qu il était le seul invité présent et .demanda :
— Quelle heure est-il?
— Ne le javez vous pas? Trois heures.
— Mes sens sont obscurcis : je crowiis vous trouver iii tous ensemble à prendre le cilV-,
— Le deuxième train de l'après-midi n'arrive à Darlingen qu'à trois heures trente minutes. Ainsi encore unn demi-heure.
— Je ne veux jjas vous éire à charge, llomys; j'irai me promener sous les arbres sur le rem|)art.
— Non, restez; parlons un peu d'affaires de commerce, Francis. Il y a de l'argent à gagner actuellement, n'est-ce [)as?
— beaucoup d'.irgenl pour celui (|ni a la hardiesse d'exposer sa fortune. La cherté ressemble pre^que h une dist.'tte. surtout en Flandre, (jnadviendra-l-il l'hixer prochain de ces malheureus(!S populations? C'est à en pleurer, Itomys, quand on entend raconter à la nmirse comme la misère augmente terriblement. Aux enviions de Tbieit on trouve des tisserands morts de faim sur leur métier. Les pauvres ouvriers y coûtent arfamés par bandes de plus de cvu\, personnes !
— C'est malheureux, mais que pouv(ms-nons v faire, pour l'amour de Dieu? Les plus raisonnables sont ceux qui font leur prolit de cette cherté. Kt maintenant que tmus sommes seuls, PoltewaI, vous
•lue |iernieltnz de vous dire que vous ne laiies pas bien du loul de laisser pass«'r les circonstances liavorables. H y a des millions à gagner, «royezmoi ; vous n'avez donc [tas une goutte de sang dans les veines, pas un grain de courage, (pie vous puissiez voir tout le monde s'eniicliir autonr de
vous, sans vous sentir poussé à prendre votre part du gâteau?
— Du courage, je n'en ai |)as beaucoup en effet, soupira l'ottewal.
— Kl vous osez vous plaindre de ce que votre femme n'est pas contente de vous? Votre conduite, votre imlolence puurrais-je dire, ne doit-elle pas la remplir d'indignation? N'avoir (ju'à se baisser pour ramasser des trésors, et rester là à les reg.irder comme un insensé, pendant ipie d'autres s'en einpaieiit !
l'ottewal haussa les épaules, mais ne répondit pas. Ce silence irrita tellement M. Uomys, qu'.l fiap|)a du poing sur la table et s'écria :
— Je me lais vicdence pour rester calme et vou>donner de bons conseils d'ami; mais vous me feriez gagner une atta(iue d'apoplexie à la lin. Votre insurmontable entêtement est un parti pris : vous accusczà tort votre bonne femme, et, donnant audience ;i votre folle imagination, vous la haïssez. En refusant d ac(iuérir une grande fortune, vous vous vengez de nous, n'est-ce pas?
— Non, Homys, ne méjugez pas sa sévèrement, répondit Pottewal avec sang-froid. On emploie aujourd'hui tonte sorte de moyens malhonnêtes pour faire hausser le prix du grain...
— Fil bien, faites comme les aiiti-es.
— Ensuite on les fait baisser coiisiiiérablement. Jl y a dans cette (luclnalion une incertitude (|ui m'effraie.
— Allons, allons, 'les |)ii\ doivenl monter jusqu'à la prochaine récolte; un enfant n'en doiileiail pas.
— Oui, mais les centaines de vaissiîaux qui vont venir d'Odessa, de la mer Daltique et d'Amérique?
— Ou'esl-ce que cela fait? 11 ne peut pas en arriver assez pour la Fiance seule, et la diseile règne partout; les pommes de terre sont tout à fait gâtées par la ma'adie. Je vous le ré|iète, p(Mir un homme (pii est dans Iv commerce des grains comme vous, et <|iii a un bon capital à ^a dispositioii, les millions sont aussi f.icilesà prendre (pie la tas«e (jue \oilà. Dites (pie j'ai tort, si vous I'osct!
- Vous av(z peut-être raison, llomys; mais je ne suis pas né pour faire des entreprises hasardeuses. Je vois cbaipie semaine qiiebpies marchands s'enrichir; mais j'en vois tout autant (|ui perdent tonte leur furlune. J'ai promis à mon père, sur son lit de inori, de conserver son héritage .sans l'amoindrir; nous n'avons pas d'enfants; nous sommes assez liclies, je tiendrai ma |»i'omesse.
— Ainsi, vous restez entêté dans v(»tre sottise? Il n'y a |ias mo\en de vous faire comprendre tpiel est votre devoir envers voIk; femme et eiiveis la famille?
— Je gagne aiiinielieiii'iit liiMiii (Mip (dus d .ir^etit
LES BOURGEOIS DE DAJILINGEN
qu'il n'en i'aiil pour mon ménage; quant à mon capital, je no le ris(|uei'ai jamais. Je suis désolé de vous déplaire; mais cette détermination, j'y persisterai obslinément. Si un grand revers devait m'atteindro, qui est-ce qui me consolerait? Je mourrais bientôt de chagrin et de désespoir.
Romys frappa la terre du pied; déjà le mot poltron était sorti de ses lèvres et il allait accabler son gendre d'injures grossières, quand un bruit de roues se fil entendre dans la rue, et une voiture arrêta sa course légère devant la porte de la maison.
— Qu'est-ce que cela signifie? grommela lioniys. Seraient-ils venus en voiture à Darlingen ? cela m'étonnerait : cela coûte plus que le voyage en chemin de fer. Ces gens-làfont rouler l'argent.
Il n'avait pas achevé cette réflexion que la porte s'ouvrit, et que quatre ou cinq personnes entrèrent en poussant des cris de joie.
C'était Hermine, qui s'élança vers son père, les bras ouverts; madame Romys, suivie de la vieille servante Sophie, avec un petit enfant sur les bras, qui accourait toute triomphante; mademoiselle Marie Blondeel, portant un autre enfant, et son frère Jean, qui battait des mains et remplissait le jardin de ses joyeuses exclamations.
Romys, touché par les tendres étreintes de sa fille, murmura quelques paroles aimables et détacha ses bras de son cou. Alors sont regard tomba sur le petit enfant qu'on tenait élevé vers lui pour le lui faire embrasser,
— C'est une belle enfant, dit- il lorsqu'il l'eût touchée de ses lèvres. Encore une pareille, Hermine, et ce sera assez, n'est-ce pas?
— Donnez-lui votre bénédiction, papa, je vous en prie : c'est la première fois que vous voyez ma petite Hermine,
Romys fil le signe de la croix sur le front de l'enfant.
— Merci, papa, votre bénédiction la rendra heureuse, s'écria la mère ravie.
Elle aperçut seulement alors M. Pottewal, dont Jean Blondeel serrait la main. D'un bond elle lut près de lui, lui sauta au cou et s'écria :
— Ah! mon beau-frère Francis ! Je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Où est ma sœur? Je suis si heureuse que je voudrais presser toute la famille contie mon cœur.
Pottewal bégaya une excuse et dit que sa femme était empêchée pour un instant, mais qu'elle ne tarderait pas à venir.
— Approche ici, petit Ernest, dit-elle prenant par la main son petit garçon qui venait d'être mis à terre par mademoiselle Marie. Voici ton bon oncle Francis. Il t'aime bien ; donne-lui un baiser, mon garçon.
L'enfant lendit les mains vers Pottewal, et lui sourit. si gentiment qu'il en fut vivement ému; il le leva de terce et l'embrassa avec une véritable tendresse.
— Mais ton mari n'est pas venu avec toi? demanda Homys étonné.
— Un contre-temps inattendu, répondit Hermine. Ce chemin de fer hii donne tant d'ouvrage en ce momenl ! On est venu avec* une voiture le chercher en tout hâte pour aller chez le banquier.
— Toujours pour cet éternel chemin de fer? grommela son père. Je ne crois pas qu'un de nous y roulera jamais...
— Et comment cela va-t-il chez toi ? Es-tu toujours si heureuse, mon enfant ? interrompit madame Romys,
— Je suis heureuse, le chemin de fer va bien, tout va bien! répondit Hermine, dontlesyeux brillaient de joie,
— Eh bien donc, asseyons-nous. Qu'on apporte le café^ Adèle ! Adèle! le café! s'écria M. Romys, en se tournant du côté de la maison.
Une servante parut et remplit les tasses.
Pottewal an^ait déjîl pris une chaise pour pouvoir tenir le petit garçon sur son genou. Pendant que les autres prenaient place aulour de la table et causaient gaiement entre eux, il donnait des friandises à l'enfant, lui disait tout bas des mots d'amitié et le caressait sans qu'on fit attenlion à lui. Le petit Ernest praissait éprouver une affection particulièro pour son oncle Francis; car il lui passait ses petites mains sur les joues et lui souriait familièrement, comme's'ilélait habitué d'être assis tous les jours sur ses genoux. Hermine était reconnaissante envers Pottewal de la tendresse qu'il témoignait à son enfant.
— Et vous, comment vous portez-vous, frère Francis? demanda-t-elle. On m'avait dit que vous étiez malade; Dieu soit loué! je vous vois bien portant.
— Quel beau, quel charmant enfant ! dit Pottewal. Je passerais toute une journée à le regarder ainsi, les yeux dans ses deux yeux brillants. Madame Decock, comme vous devez être heureuse !
— Heureuse, mon frère? Je n'ai jamais cru que la vie humaine pouvait être si belle.
— On dirait pourtant, Pottewal, que vous avez été malade, remarqua Blondeel.
— Non, moiîsieur Jean, je suis bien portant et conlent, répondit-il. Oh! quel gentil enfant!
Sophie, la bonne, s'approcha pour le débarrasser du petit garçon; mais le petit Ernest jeta ses bras autour du cou de son oncle, et montra par un cri énergique qu'il voulait rester sur ses genoux.
M. Pottewal, qui n'avait peut-être pas reçu depuis longtemps un témoignage ausji sincère d'amitié et
LES BOUUGEOIS DE DARLINGEN.
d'umuur, fut si proronili'iuent touché de l'alTeclioii de l'innocente créature que ses yeux devinrent humides et qu'un },'ai .sourire éclaira sa iTlivsionomic.
— Hermine prit la pelite lille sur ses j;cnoux et envoya Sophie à la cuisine jiour prendre le ( alVavec l'autre servante.
Une conversation animée commenta, dans laquelle Hermine lit bt iller pour tous quchpies étincelles de son bonheur et de sa joie et (ju'éj;ayèreut les spirituelles saillies de l'dncle Jean. Les deux vieilles sn-urs, mademoiselle .Marie et madame l»oniys, se tenaient par la main et étaient aussi absorbées dans leur causerie et dans leurs récils que si elles ne s'étaient plus vues depuis vini;l ans. Cette gaieté générale devait être attribuée en grande partie à la bonne humeur évidente de M. Uoinys. Il ne lui arrivait pas souvent de voir la gaieté des autres sans devenir impatient et sans faire des ré- IleNions désagréables; maintenant il souriait franchement et répondait^ quehjuerois aussi |)ar une plaisanterie aux saillies de JeanlJlondeel. Une fois pourtant, il avait parlé de la voilure et il avait blâmé celte inutile dépense ; mais Hermine lui avait expliqué (|ue son mari en avait déciilé ain^i, parce (ju'on ne peut pis s'arrêter quand on vent en chennn de fer et qu'avec deux enfant on devait rester maître de ses mouvements. Komys n'avait pas insisté, et immédiatement la conversation avais repris sou Imi joyeux.
l'ollewal ne disait pas grand'chose; il jouait avec le petit Krnest et semblait complètement absorbé par l'aimable sourire de rinu(Kent petit ange, qui lui mettait dans la bouche les friandises reçues, comme pour voircommcnt son oncle mangeait avec une si grande bouche.
Tout à coup, Uotleual montra une émotion inattendue; il pàlil, mit précipitamment l'enfant par terre et se tint immobile, le regard baissé, comme un homme qu'on surprend à faire une mauvaise action.
Thérèse avait paru dans le jardin; elle avait vu son mari avec l'enfant desasceur sur les genoux. Son regard (lamliovanl et menaçant l'avait fait trembler.
El, sur ses premiers pas dans l'allée, Thérèse avait regardé toutes les personnes qui étaient assises autour de la table cl elle s'était |)réparée à saluer M. Decock avec une froideur répulsive. Mais comme il n'était pas présent, elle se maîtrisa cl montra un visage moins revéche. Elle se laissa même embrasser de bon gré par sa >œur et >'assil à côté d'elle à table.
Hermine, qui avait donné sa petite Idle ;i sa mère pour rourir à la rencontre de Thérèse, la reprit et la mit sur le» genoux do sa sœur, en s'écrianl gaiement :
— Vois, Thérèse, comme ellejolie, comme elle est gentille! Allons, donne-lui un baiser sur ses lèvres roses ; elle te regarde, elle semble déjà connaître sa tante Thérèse!
Madame PoltewaI, immobile ( oinme une slalue de pierre, jeta les yeux sur l'enfant et la considéra avec un regard d'une étrange lixité. Son ex|>iession était singulière, ses yeux flamboyaient, sa bouche était béante, et cependant elle souriait doucement et l'éclat d'une tendre émotion rayonnait sur son visage. Elle ressemblait en même temps à une ligresse qui al lait dévorer une proie et à une tendre mère qui caressait et couvait des yeux son enfant adoré.
— Masœur. donne-lui donc un baiser, murmura Hermine.
Thérèse se pencha lentement sur l'enfant et appuya longttjTJips ses lèvres sur son front.
— Assez, assez, ma sœur! s'écria Hermine d'un ton inquiet, comme si elle eût craint quehiue chose.
Lorsque Thérèse leva la léte, on remarqua qu'elle pleurait abondamment; elle avait ininnlé de larmes la figure de l'enfant ; tremblante d'émotion, elle posa la petite enfant sur les genoux d'Hermine, cacha sa figure dans ses mains et se mit à sangloter tout haut. On eût cru, à voir sa poitrine se soulever avec force, qu'elle allait tomber en proie à une violente attaque de nerfs. Chacun se leva et l'entoura: on appela la servante pour avoir de l'eau ; l'ollewal, le bon l'otlewal, gémissait cl montrait une grande frayeur.
— Oh! mon Dieu ! elle esl évanouie, cria-l-il. Secourez-la, secourez-la donc! Que faire? Un médecin, je cours chercher un médecin !
Mais sa femme se découvrit le visage. Ses larmes avaient cessé de couler et, sauf un peu de rougeur sur ses joues, on n'apercevait plus aucune trace de son émotion extraordinaire.
Aux questions et aux consolations qu'on lui adressa de tous cotés, elle répondit avec un sourire amer.
— Ne faites pas tant de bruil, je vous en prie, c'est une indisposition passagère qui ne signifie rien. Ce sont mes nerfs. Jai souvent ainsi des moments où je sens tout à coup couler mes larmes sans...
— Vous voudriez bien avoir un enfant, n'est-ce pas? interrompit Jean Itlondeel. 11 n'y a pas encore de raison de désespérer.
Madame l'ollewal jeta un coup d'inil de mépris sur son oncle.
— Je vous dis, monsieur DIondeel, (|ue cela vient de mes nerfs agités. Vous feriez bien de nucroire, sans chercher des suppositions dans votre imagination.
Hlondeel haussa les épaules en signe de doute.
LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
— Dites, l'otlewal, n'est-il pas vrai que j'ai souvent (le semblables attaques de nerfs? demanda-telle à son mari avec une colère contenue. Parlez donc, n'est-ce pas vrai ?
— Oui, oui, c'est vrai, souvent, tous les jours, bégaya M. Pottewal dominé par le regard de sa femme.
— Maintenant, s'écria celle-ci, qu'on me fasse le plaisir de ne plus parler de cet accident, ou je retourne immédiatement à la maison. Versez-moi une tasse de café ; cela se passera. En tout cas, je vous préviens que je ne puis rester plus d'une demi-heure.
On satisfit à sa demande et chacun reprit sa place à table. Jean Blondeel s'efforça de ranimer la conversation ; mais toutes ses peines restèrent sans résultat: la gaieté et la joie avaient disparu. Hermine, sous prétexte que les rayons du soleil allaient tomber sur son enfant, s'était éloignée de sa sœur, et elle retenait également le petit Ernest pour ne pas le laisser approcher de Thérèse. Ce n'était point par rancune, mais par compassion qu'elle agissait ainsi ; car elle avait remarqué que la'figure de sa sœur trahissait une pénible émotion chaque fois que son regard tombait sur un des enfants.
Un coup de sonneltte retentit dans le vestibule.
— Voilà Ernest ! s'écria Hermine.
— En effet, j'ai entendu le sifflet du convoi, dit Blondeel.
M. Decock entra à pas légers dans le jardin ; sa figure était riante, ses yeux brillaient de contentement. Sans faire attention à la froideur et au mauvais accueil de Romys, il lui serra les mains avec chaleur, embrassa sa belle-mère, salua d'un air aimable M. Pottewal et sa femme, et s'écria alors avec enjouement:
— Hermine, monsieur Jean, mademoiselle Marie, j'ai une bonne nouvelle. Mon projet de chemin de fer est accepté.
Des applaudissements enthousiastes et de joyeuses félicitations répondirent à cette nouvelle.
— Accepté? Que voulez-vous dire? murmura Romys. Pas par les chambres assurément? Les chambres ne sont pas en session.
— Non, non. Par le ministère. Le minimum de l'intérêt est fixé.
— Pas autre chose? Je le pensais bien, des promesses, des apparences ! Toujours des châteaux eu Espagne.
Thérèse, qui avait frémi à la première nouvelle de la réussite du projet, leva les yeux et hocha la tête en riant pour s'associer au doute de son père.
— Mais, beau-père, reprit M. Decock, laissezmoi vous expli([uer l'affaire ; vous verrez que je ne me réjouis pas d'un bonheur imaginaire. Les mi-
nistres ont une grande majorité dans les chambres; ils ont résolu de faire beaucoup de travaux publics, pour venir en aide aux classes ouvrières et les mettre, autant que possible, l'hiver prochain, à l'abri de la famine. D'après cela il n'est pas douteux que mon projet, porté devant la législative, ne soit voté dans le mois de novembre.
— Incertain, incertain, l'oiseau vole encore en liberté dans les airs, interrompit Ilomys.
— Cette fois-ci cependant vous vous trompez, dit Ernest avec un sourire tranquille. Il y a une société de capitalistes anglais qui achète mon projet ; j'ai, comme auteur du plan et comme directeur des travaux, pour cent vingt mille francs d'actions dans la société.
— Si cela réussit complètement... en novembre... murmura Romys, qui commençait à croire à l'apparence favorable de l'affaire.
— Cela a réussi complètement, répondit M. Decock. Le banquier de Bruxelles, qui est à la tête de la société, a voulu me compter aujourd'hui cent mille francs pour ma part.
Cette circonstance frappa tout le monde d'étonnement ou de joie.
Ernest courut vers ses enfants, les baisa tendre-, ment, puis il embrassa sa femme avec une égale tendresse, Jean Blondeel l'éloigna d'Hermine pour le presser contre son cœur ; mademoiselle Marie lui prit les mains; Pottewal même, stimulé par tous ces témoignages de joie et d'affection, le félicita en des termes profondément sentis.
Un sourire amer plissait les lèvres de Thérèse ; l'expression de son visage trahissait le doute et l'ironie ; elle semblait irritée surtout de ce que son mari osât porter la familiarité avec son beau-frère jusqu'à lui serrer la main à son tour.
— Serait-il vrai, Ernest, demanda Romys, qu'on vouseùtoffert cent mille francs en argent comptant? Pourquoi avez-vous fait la folie de les refuser?
— Irais-je sacrifier vingt mille francs pour toucher ma part quatre mois plus tôt? Dieu soit loué, je ne suis pas à ce point pressé d'argent.
— En effet, Ernest, vingt mille francs c'est beaucoup pour les perdre. Allons, asseyez-vous, buvez une tasse de café. Je veux être gai aujourd'hui. Nous arroserons la chose d'une bouteille de mon vieux bourgogne.
— Bravo, mon père, cela est bien de votre part ! s'écria Hermine. Si je n'avais pas mon enfant sur mes genoux, je vous sauterais au cou.
— Oui, deux bouteilles ! s'écria Blondeel, en se frottant les mains. Si j'ai jamais eu envie de boire un bon verre de vin, c'est bien en ce moment.
— Voilà la clef, dit Romys à sa femme. Allez chercher deux bouteilles, Julie. Dans le bas, an fondde lacave, où pendent tant de toilesd'araignées.
L"ÊS BOUnCEOIS DE DARLliNGEN.
Kt, prciKint la main d'Ernest, il lui dit avec aiuili.' :
— TeiJt'z, monsieur Dccock, c'est un l»on coinmeneenieiil ; si vous coiiliiiuoz ainsi, nous deviendrons les meilleurs amis du moude. Vous êtes un brave et vaillant };ar(;on. Vous j-agnercz Iteanconp d'arf;ent ; en l'ait de eouraj^e et de science, il ne vous inan(|ue rien. Oui sait si avfc le tenais vous ne contrdaierc'/|ias mii-uv :i riioinieur de notre l'amillc (|ne d'autres, ijui tieniicut leur t'ortum' de llicrilage?
A «es dernit'rs mots, il jeta un regard sui" rottL'\v;il ; celni-ci en sentit le coup el courlta lionleusemenl la tète. Thérèse frémissait de dépit el de colère coutenur.
— Kt que comptez-vous faire de cet argent, lorsque vous lanrez revu? demanda Uomvs. Vous allez |)rol)alden*ient acheter une ferme, une grande ou deux petites ?
— .Non, mon père, j'ai un antre projet, répondit Ernest, d'abord je place sur la tète de chacun dénies enfants viuirt mille francs.
Hermine lui |)iil la main à la dérobée; et la pressa avec reconnaissance.
— Avec les quatre-vingt mille francs restant, continua .M. Decock, j'achète des obligations sur l'Ktat et je garde ainsi un capital disponible pour devenir actionnaire dans des sociétés que je fonderai moi-même. Telle est la vie de (juiconque veut se lancer dans la grande industrie ; il doit entasser entreprise sur entieprise. Laissez-moi faire, beau-père; si Dieu veut me seconder, Hermine ptmrra marcher la létn lianle entre les femmes les plus liches de 15ru\elles. Si cet espoir est un rêve, el t|ue je ne puisse arriver aussi loin, nous aurons bien certainement assez pour assurer le bonheur de nos enfants.
Pendant (|u'Ernest parlait ainsi, ses yeux brillaient d'enthousiasme et de confiance en l'avenir; il y avait dans sa voix un accent à la fois majestueux ( t doux, qui (it une protonde émotion sur ceux qui l'écoutaient.
Il y eut un moment de silence; mais Homys, voyant b; vin \oise, éleva mui verrt; tt s'écria :
— Maintenant, amis, buvons tous <i la réussite de M. Decock. Puis.se la fortune lui sourire dans lonles,ses entreprises!
Les veires ♦putreclioquèrent «H les souhaits du bonheur retentirent dans le jardin.
Théière se leva et dit impérieusement à «^on mari, qui croyait boire avec les antres :
— Déposez votre verre; lamenez-moi à la maison.
Chacun témoigna son élonnement et son déplaisir de ce départ innatlendu, au moment même on l'on allait pas>er en ramille des heures si
agréables; mais, malgré tous les efforts de Ronrjs el il'l termine pour retenir Thérèse, elle repoussa leurs prières sous prétexte (|ue ses nerfs étaient trop agiles et qu'elle avait besoin de repos pour se remettre, l'otiewal avait également ris(|ué une jirière pour pouvoir rester encore une demiheure, mais les regards de sa femme lui ùtèrent tout courage et toute velléité d'opposition.
Il la suivit donc dans le vestibule et sorlit avec elle.
Elle marchait vite, et, chemin faisant, elle accablait son mari silencieux d'une foule de reproches, jusqu'à en (ju'elle atteignit enfin la promenade déserte des remparts de la ville. Alors elle éleva la voix et lAcha bride à la haine ardente (|ui gonflait son cœur et à la colère (ju'elle avait dû contenir si longtemps, l'allé parla des enfants' de sa sd'ur comme si l'existence de ces innocentes créatures était une sanglante accusation contre son époux, elle lui jeta au visage les bénéfices et le bord)eur d'Ernest; elle compara le courage et rinlelligence de ces gens de rien à son a|)athie et à soii inintelligence; elle l'appela idiot, paysan, poltron. • '
Pottewal avait lâché d'abord de la calmer p;ir deHjonnes paroles: petit à petit pourtant il s'était senti blessé et indigné de ses amers re|)roches ; il s'était In el avait lutté longtemps contre la leinpêle qui gron lait dans sa poitrine.
Lois(|n'il vit sa maison à (nieb|ues pas devant lui, lors(|ue les dernières et les plus cruelles ac-. cusations tombèrent des lèvres de sa femme, il s'arrêta tout à coup, devint pâle comme un mort et répon ;it avec une sorte de rugissement de colère :
— Ah! madame, vous êtes assez injuste pour me faire expier si cruellement le bonheur des autres. Il y a des choses (|ue vous désirez et que Dieu seul peut vous donner; mais, en outre, vous voulez être riche, n'est-ce pas? très riche. 11 vous faut des millions. Je suis un idiot, un paysan, un poltron, parce (jue je refuse de risquer ma fortune, mon repos, ma vie, pour l'accomplissement de votre désir".' Eh bien, mon parti est |)ris. Vous les aurez, ces millions... des millions, ou la ruine, la mjsèrel Allons, madame, vous ne me traiterez |dus de poltrcm. Priez Dieu, au contraire, qu'il modère mon courage, ma ténn-rité. Demain, demain, j'achète et je revends des grains par bateaux! One mon pér(> me le pardonne dans le ciel, c'est fini, c'est fini !
Et. >uivi de sa f(>mme, il entra dans -^a «lemeure en courant comme un fou, la tôle en avant, par la porte ouverte.
LES BOlHlGEOiS DE DARLINGEN.
Madame Poltewal tricotait depuis une demilicurc dans la grande chambre où elle était liabiluée à passai" tristement et solitairement ses jours. [Jn silence complet régnait autour d'elle, aucun bruit ne se faisait entendre dans la maison ni dans la rue.
Pendant que ses doigts nouaient machinalement le fil de laine autour de raiguille, son esprit était loin de son ouvrage, et mille pensées diverses se heurtaient dans sa cervelle. Qnoifpie son visage exprimât alternativement le dépit, le chagrin et la colère, son esprit était assailli par un sentiment (L\joie obstiné, suivi bientôt d'un profond découragement. Ses traits s'éclairaient parfois d'une expression de satisfaction douteuse, comme si elle souriait intérieurement à un espoir séduisant; ses yeux brillaient et sa poitrine haletait; mais, au bout (l'un instant, ses traits se détendirent de nouveau. Alors elle laissa tonber sa tête sur sa noitrine en sou()irant, et son regard se perdit dans le vague avec une amère ironie.
Enfin cette émotion parut se calmer; elle devint plus tranquille et reganla distraitement ses doigls,qui remuaient avec une double rapiilité les aiguilles à tricoter.
Soudain, comme si un choc invisible l'eût frappée, elle laissa 'tomber son tricot à terre et poussa un cri étouffé. Elle ne se leva pas néanmoins ; au contraire, elle se pencha en avant, et porta ses deux mains sur son cœur [)our on comprimer les bîittemenis violent^'. Elle retint son haleine et se tint immobile comme si elle tendait toutes ses facultés pour écouter un bruit mystérieux. Un second chocrébranla \)\\i< vivement. Elle sauta debout avec un cri de folle joie, et leva vers le ciel ses bras suppliants; son visage sembla s'iiluminer d'une lumière soudaine, une gralilnde immense rayonna dans ses yeux, elle était admirable d'orgueil et de liiomplic lorsiju'eLe s'écria d'une voix tremblante.
— Oh! soyez béni, mon Dieu' vous avez eu pilié de la pauvre repoussée! Merci, merci, pour cet immense bienfait! Mère! Je deviendrai mère! Oui, oui, devenir mère, boidieur sans bornes, béatitude céleste sur la terre... Je chancelle... il fait noir devant mes yeux!.. Seiait-ceun rêve?
Elle courut avec une folle agitation d'un bout à l'autre de la chambre, tit des gestes étranges, comme si elle voulait faire comprendre |)ar sign.s aux murs et aux meubles ce qui la troublait si fo?"t, s'arrcla tout à coup au milieu de la chambre et murmura avec frayeur :
— Serait-ce possible? Ne me suis-je pas laissé entraîner par une espérance trompeuse?
Puis elle s'écria joyeusement, pendant qu'elle recommençait sa course aveugle autour de la chambre:
— Non, non, c'est la vérité. Dieu a permi que mon bonheur me fût annoncf;. Plus de doute, je serai mère... mère, uière, mère!
Et elle répéla longtemps ce mot avec une exaltation toujours croissante.
— Qu'il vienne maintenant! s'écria-t-elle. Avec quel amour je le r^^cevrai ! Comme je le comblerai de joie, comme je le presserai dans mes bras lui, le père de mon enfant!
Elle se laissa tomber sur la chaise la plus proche et respira longuement comme épuisée.
— Il ne reviendra pas! murmura-t-elle»Encore une heure au moins, un siècle de pénible attente! Ilélas! ce pauvre PottewaI, ignorer si longtemps son bonheur!
Poussée par une impatience fébrile, elle marcha vers la croisée, regarda dans la rue et sur la promenade de la ville, puis elle referma la fenêtre et s'écria avec une singulière expression d'étonnement sur le visage :
— Mon Dieu, que ce passe-t-il en moi? Quelle lumière luit devant mes yeux ? Pourquoi tout est-il si beau leaintenant, si splendide, si rayonnant d'un éclat inconnu? Pourquoi mon âme veut-elle embrasser toute la nature, comme si tout le monde était trop petit pour mon amour? Ah ! je deviendrai mère! C'est dans ce monde que mon enfant vivra !... Et j'ai pu être méchaiite. Là, tout à l'heure encore, j'ai fait pleurer injustement notre servante...
En achevaut ces mots, elle sortit et courut à la cui^iile. La servant»^, toute consternée, songeait à son sort cruel, et s'empressa de se lever, tremblante, à l'apparition inattendue de sa maîtresse; mais celle-ci lu' prit les deux mains et les pressa avec une sorte d'amitié fébrile en disant avec volubilité :
— Allons, ma bonne Jeanne, ne pleurez plus, vous êtes une brave fille; tout est ouhlié; je vous achèterai une nouvelle robe des dimanches et j'a'igmenterai vos gages. Et ne pensez plus à me quitter; restez avec moi; nous aurons une vie plus gaie; vous serez contente et heureuse, ma chère !
La servante recula d'un pas et la regarda, la bouche béante, d'un air éloimé et effrayé. On pouvait lire sur sa figure qu'elle croyait si maitresse folle; mais celle-ci, devinant cette idée, tii-a un peu d'argent de sa poche et lui dit en riant :
— Vous ne me croyez pas, Jeanne? Ce changement soudain vous étonne? Tenez, voihi votre augmentation pour le mois prochain. Soyez cou-
LES IJOUROEOIS DE UAllLiNGEN.
tente et gaie, mon enfant, votre chagrin est fini. Elle laissa la fille interdite, sortit par la porte de ilerrièie et entra dans la cour. En passant, elle caressa l'unique chien qui avait été é|)argné. L'animal lui lécha la main; elle lui parla d'un ton amical et parut prendre plaisir aux démonstrations de son attachement. Klle alla plus loin, et ouvrit la porte du magasin. Deux ouvriers y étaient occupés à retourner le grain; ils avaient enlendu ouvrir la porte et travaillaient sans même oser lever la tète, di» erainte d'une sévère répiimande.
— Arrêtez un moment, mes amis, dit mailame Pottewal. Il laul bien travailler en conscience, mais vous ne devez'pas vous épuiser. Tout à l'heure je dirai à la servante de vous apporter un bon pot de bière. Re|)osez-vous un peu... Ne'comprenez-vous pas ce que je vous dis? Laissez là l'ouvrage pour quelques minutes.
Les travailleurs, étonnés au plus haut |)oint, plus encore de la douceur de sa voix que du sens de ses paroles, tournèrent la tête et la regardèrent avec hésitation. Elle s'approcha d'eux et demanda an plus âgé :
— Diies-moi, mon brave Jean, comment va votre enfant? Le pauvre petit agneau n'est-il pas encore
* guéri.
— Non, madame, ré[)on(lit l'ouvrier. Nous sommes bien malheureux ; ma petite tille est égagalement tombée malade et ma femme est presque à sa fin. Elle sait a peine se tenir sur ses jambes, tant elle est faible.
— Vous avez deux enfants malades? s'écria madame Pottewal avec un accent de profonde commisération. Votre femme est sans force? Qui soigne donc ces malheureux petits? Le docteur vient-il? Il leur faudrait peut-être une nourriture fortifiante. En ont-ils besoin, Jean?
L'ouvrier haussa tristement les épaules et dit en soupirant :
— Nous sommes à sept, madame. Je gagne un franc et demi par jour, chacun une bouchée de pain...
— .Mais c'est inhumain! s'écria-t-elleles larmes aux yeux. Ces pauvres enfants, ils sont malades, ils ont besoin de médicaments, de bons soins, d'une forte nourriture... et ils ont peut-être faim! Oh! cela ne peut durer ainsi. .Vllons, Jean, suivezmoi; je veux aller chez vous, voir vos enfants, leur porter des secours, consoler votre femme. Malheureuse mère, (pTelle doit soulTrir!
L'ouvrier, de plus en plus stupéfait, resta immobili^ comme s'il ne comprenait pas ce qui se passail ; mais madame l'oll(;\v;il le prit par la iiiiiin et leiiiraliia vers la porte qui donnait sur la rne. en disant :
— Venez, vous serez content; je veux faire guérir
vos enfants; je veux rendre votre femme heureuse. Vous avez fidèlement servi mon mari et son père pendant vingt ans; je vous récompenserai, je veux protéger vos enfants et chasser la misère de votre maison. Ayez confiance, Jean, venez, venez.
Et elle disparut avec le vieil ouvrier dans la rue.
L'autre les suivit des yeux et demeura un instant immobile, le regard perdu dans l'espace; alors il leva les mains et hocha la tête en murmurant tout bas des paroles de doute et d'étonnement.
La servante entra dans le magasin et demanda d'un ton mystérieux :
— L'avez-vous vue, Jacob? Où est-elle?
— Elle est partie avec Jean, chez lui, jtonr visiter ses enfants et consoler sa femme, répondit l'autre.
— Que pensez- vous de cela, Jacob?
— Je n'ose pas le dire.
— Pauvre femme! serait-elle devenue folle, en eiret?
— Elle est tout à fait partie, Jeanne.
— Quel affreux malheur! n'est-ce pas?
— C'est malheureux pour elle, certainement. Mais pour les autres? Pour M. Pottewal, par exemple? Peut-être le brave homme pourra-t-il espérer quelque repos pour ses vieux jours.
— Avez-vous vn, Jacob, comme ses yeux sont hagards?
— Non; au contraire, j'ai cru un moment qu'elle allait nous embrasser, tant elle était aimable. Mais, Jeanne, cela at-il pris ainsi subitement?
— Subitement, comme un coup de marteau. Elle était dans la chambre du côté de la rue; je l'entendais se parler à haute voix sans pouvoir distinguer ce qu'elle disait. Tout à coup elle s'écria : « Mère! mère! mère! » comme quel(|u'un qui est extrêmement content. Je n'osais pas aller voir; mais elle vint peu après près de moi, me serra alfectuensemenl la main, me dit toute sorte de douces paroles et me donna de l'argent. Ses yeux semblaient (lamboyor pourtant, et j'avais peur d'elle.
L'ouvrier réfléchit un instant et reprit :
— Elle était pourtant un |)eu plus douce de manières depuis une couple de semaines. Je l'ai même vue, la semaine |»assée, embrasser dans la rue l'enfant du boulanger. Je n'avais pas lionne idée depuis ce jour-là.
— Oui, à présent que vous me le dites, Jacob, je me rappelle avoir lemarqué aussi (|u'elle avait t quelque chose d'extraordinaire en tête et n'était pas comme d'habituile. Elle était tantôt bonne, tantôt lâchée, sansrinic ni raison, fie midi elle m'a encore grondée si durement, que j'en ai pleuré au moins une demi-heure... Et que va-t-il arriver maintenant, Jacob?
LES HOUnOKOIS l>E IIA 11 Ll NC EN.
Roniys avait reculé jusqu'au mur. (Page 80.)
— On la mettra dans une maison de santé. Jeanne.
— Jusqu'à ce qu'elle soit guérie?
— Des gens aussi orgueilleux et aussi méchants n'en guérissent pas, Jeanne. Faites une croix iàdessus; c'est fini d'elle. Qui sait si elle ne deviendra pas tantôt furieuse et enragée, au point qu'il faudra la lier?
— Ciel! vous me faites trembler, Jacob. Moi qui suis toujours seule avec elle...
La sonnette de la maison reientit.
— La voilà! oh! la voilà! dit la servante pâlissant.
=— Allez et ouvrez vite, Jeanne, dit l'ouvrier. Ne la faites pas attendre; c'en serait peul-èire assez pour la mettre en colère. Ne cr;iignez rien, j'éciui. terai à la porte de la cour ; au moindre cri je vole à votre secours.
La servante, tout effrayée, traversa lentement le
vestibule et demanda, quand elle fut derrière la porte :
— Qui a sonné?
A la voix de la mère de sa maitresse, elle s'empressa d'ouvrir la porte.
— Qu'e>t-ce que cela signifie ? demanda madame Romys en riant. Craignez-vous les voleurs en plein jour? Vous êtes donc seule à la maison, Jeanne? Ma fille est-elle sortie? Vous ne répondez pas. Qu'avez vous?
— Ah! madame, je ne puis presque pas me tenir sur mes jambes à force d'inquiétu le et de peur. Ma maiuesse est ailée avec Jean, l'ouvrier, dans sa maison, pour secourir ses enfants malades et consoler >a pauvre femme.
— Eh bien! cela est beau de sa part. Pourciuoi est-ce que cela vous étonne? Dieu soit loué do lui avoir inspiré une telle pensée! dit madame Roinys avec joie.
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