‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 9 sur 225 · I.A MAISON BLEUE · texte numérisé non relu

I.A MAISON BLEUE

— Oui, el ;ivec un siège el un dossier rembourrés.

— Mais, mon fiifaiil, ces clioses-Ià corilent lerribleiiieiit cher ; nous avons »Mic<)i-e des délies et nous devons faire des épargnes.

— El eependanl vous en aurez un ! Pas maintenant, mais, ijuanil le commerce reprendra un iteu,et ipieje serai un peu en avance. J'y ai pensé, et vous savez, mère, quand j'ai (luehjue chose dans la tète...

Une larme d'altendrissemenl brilla dans les yeux de la percluse, qui répondit avec une ironie douce :

— Entêté! (|uand tu peux faire quel(|ue chose pour consoler el pour réjouir la mère, le premier consul lui-même ne le retiendrait pas. Dieu le bénira pour ce vice-là, mon enfant.

— Et j'es|)ère, ma mère, que bienlùl le commerce reprendra. La paix dure déjà depuis ([uelque temps, et l'approvisioniicmenl de café commence à diminuer petit a petit; cela fera hausser les prix. I*uur le moment, il n'y a presque rien à faire encore.

— C'est assez étonnant, objecta la veuve. Lorsque l'on a lait la paix, chacun s'est réjoui; on a cru que toul allait revivre el refleurir, et au contraire, le commerce, depuis ce temps-là, ne fait que languir.

— Je vais vous faire comprendre cela en peu de mots, mère, répondit le Jeune homme sans interrompre son travail. Voyez-vous, avant que la paix ne fût signée à Amiens, les Anglais, qui étaient maîtres de la mer, ne laissaient aborder aucun vaisseau sur les cotes de la République française, ce qui fait (jue le café et les autres denrées coloniales devenaient de plus en plus chères. Aussi, tous ceux qui en avaient acheté alors étaient sûrs de gagner de l'argent ; mais à présent, depuis la paix, la navigation est libre, el l'on a, en iirande hâte, importé une si énorme quantité de calé, (jue les prix ne cessent de baisser, ce qui fait que tout acheteur doit nécessairement perdre. Comme noire [lays fait aujourd'hui partie de la Képubli(|ne française, nous subissons cette situation comme toute la France. Comprenez-vous, maintenant, mère ".'

— Oui, mon (ils; mais si le café continue à baisser, on hnira par le donner pour rien. Cela n'esl pourtant pas possible.

— 11 vient un momefit où l'iniporLilion s'arrête, et où ^appl'ovi^lonnement ne dépasse plus les besoins. Dès ce moment-là, mère, les prix recommencent à monter, et même, à la moindre craint»^ de voir la paix troublée, ils haussentsensiblenient. Mon patron, monsieur Waterschoot, <|ui m'aime beaucoup...

— l'arce ijue tu remplis avec zèle et avec fidélité tes fonctions de magasinier, Simon.

— Oui, ma mèie; mais plus encore parce ([ne feu mon père a été son janlinier el l'a servi aussi avec lidélité et avec zèle. Eh bien, monsieur Waterschoot m'a dit que, dès que les temps seront meilleurs, il m'aidera pour agrandir un peu mon commerce. 11 me donnera du crédit pour quel(|ues balles, et, dans mes heures de loisir, je lâcherai de les placer en détail chez les boutiquiers de la ville. Il va pas mal d'argent à gagner de celte façon, et, si vous n'êtes pas encore tout à fait guérie, mère, nous trouverons bien un fauteuil à roulettes sur le bénéfice... Meslez assise ici quelques minutes; il faut (juc je donne sa leçon à Annetle.

Il alla près de la petite lille, la (it lire à haute voix, corrigea son écjilure, et lui enseigna, pendant près d'une heure, non seulement la grammaire, mais la Doctrine chrétienne.

Alors, après avoir causé encore un peu avec sa mère, il prit une bêche placée dans le coin de la porte.

— Le travail va avant le plaisir, dit-il. Je suis bien heureux à vos côtés, mère,(juan(l je vous vois si gaie el si bien portante; mais le temps est très chaud. Le céleri doit être butté, et les endives liées. Causez un peu avec Annelte en m'attendant.

Il se rendit au jardin el commença son travail. De temps en temps, néanmoins, il allait jus(|u'à la haie, où il y avait une ouverture sans porte, et regardait, pendant quel(|nes minutes, d'un air pensif, du côté d'une maison de |»aysan qui, à une couple de cenl pas plus loin, élevait son toit de chaume au-dessus de la cime des cerisiers.

Celte maison était celle d'un vacher et se tiouvait au fond d'un jardin enclos d'une haie touffue de jeunes ifs. C'est dans cette haie (ju'nne ouverture avait été ménagée pour donner aux liabitants de la petite maison une issue par le jardin, car ils avaient aussi une porte d'entrée sur la rue Haute.

Après que Simon, malgré ses distractions, eut achevé son travail dans le potager, il rentra dans la maison el dit à sa mère :

— Il est près de sept heures et demie; je vais à mon bureau.

— Si tôt? demanda sa ujére en le menaçant du doigt avec un sourire. Il est à peine sept] heures. Ah! mon garçon, tu espères rencontrer Kate !

— En clfel, ma nu rc, je m- crains pas de l'avouer. C'est à peu près l'heurt' où elle revient; car ce matin, dès avant cinq heures, elle est partie pour la ville avec son lait. Si je la rencontre, je la prierai de venir tout de >uite auprès de vous, et elle vous portera avec yotie chaire au^soleil.

LA MAISON ItLEUE.

li ôta sa blouse et passa une redingote bleue qui n'était plus neuve, à la vérité, mais qui lui donnait néanmoins toute l'apparence d'un fils de bon bourgeois.

l*iiis il serra les mains de sa petite sœur, embrassa sa mère, et sortit par l'ouverture. Avant d'atteindre la grande route, il avait à traverser le long chemin de terre qui servait d'issue à la ferme.

Il ne se dépêchait pas, car il avait assez de temps, et, plus il allait lentement, plus il avait de chances de ne pas manquer la rencontre qu'il souhaitait.

En etîet, il était à peine à moitié du chemin de terre, qu'il poussa un léger cri de joie.

En ce moment, une jeune fille tournait le coin pour entrer dans le chemin de terre, et, de loin, faisait des signes de tête en souriant doucement.

Elle marchait à côté d'une petite carriole chargée de cruches à lait en cuivre et attelée d'un très gros chien.

Dès que l'animal aperçut le jeune homme, il donna, ainsi que sa maîtresse, des signes de joie, aboya fortement et se mit à tirer si violemment la petite charrette, que la jeune fille fut obligée de le gronder et de le retenir, pour l'empêcher de renverser la voiture et tout son contenu.

Cette jeune laitière paraissait robuste et courageuse; elle avait des joues fieuries, des bras musculeux et des yeux bleus vifs d'une douceur singulière chez une si forte fille.

Elle portait un bonnet de dentelles avec des ailes et, par-dessus, un chapeau campinois dont les deux longues brides Hottaient sur ses épaules. Un mouchoir de couleurs voyantes croisé sur sa poitrine, une petite jaquette à fleurs rouges, un jupon noir rayé et un tablier de toiie bleue composaient toute sa toilette.

Si humble qu'elle fût pourtant, celte toilette lui seyait si bien que tous les passants la remarquaient, et ceux qui ne la connaissaient pas autrement la désignaient par ces mots : « La jolie laitière du Coin vert. »

Les deux jeunes gens se regardèrent de loin avec ces yeux étincelants, ce sourire rayoïmant, langage mystérieux de l'àme, par lequel on exprime en (}uelques secondes plus que la parole n'en peut dire en une journée entière. Aussi, lorsqu'ils s'abordèrent, ne parlèrent-ils, pour ainsi dire, que de choses indifférentes.

— Quel beau temps, n'est-ce pas, Kate ? dit le jeune homme.

— Oui, Simon, répondit-elle, il fera terriblement chaud aujourd'hui, et il pourrait bien faire de l'orage, s'il... A bas! Turc, bête mal apprise que vous êtes.

Elle fut obligée de faire un saut en arrière, ( ar Turc, avec sa petite charrette, se ruait en avant pour lécher les mains de Simon.

— Ce Turcralfole de vous, dit-elle en badinant. Je crois que vous lui donnez de temps en temps un morceau de foie en cachette.

— Non, Kate, ce n'est pas cela; le pauvre Turc agit d'après le proverbe : « Les amis de nos amis sont nos amis. « Il aime lesgens qui vous aiment... Voilà qu'il se couche par terre comme s'il voulait me dire : « Causez à votre aise avec Kate ».

— Oh ! le malin, répondit la jeune fille, qui prend prétexte du chien pour dire des choses que nous savons depuis longtemps. Comment se porte votre mère, ce matin ?

— Bien, très bien; elle se sent guérie; elle mange avec appétit; elle rit et elle plaisante comme une jeune fille.

— Soit dit entre nous, je n'ai jamais eu l'espoir qu'elle guérirait. Que vous devez être heureux, Simon !

— Oh ! Kate, je ne saurais pas vous le dire. Chaque jour je me surprends vingt fois à lever les yeux vers le ciel, sans le savoir : mon âme reconnaissante ne cherche qu'à s'élever... Si ma mère était morte, j'aurais pleuré pendant des années, Kate; car il ne faut pas oublier que je n'étais encore qu'un petit garçon quand mon père mourut. Notre mère resta seule au monde avec deux enfants, dont le plus jeune ne pouvait pas encore courir seul. Elle a dû travailler, s'échiner et se priver de nourriture pour me faire aller à l'école. Pensez donc, elle,, qui n'était pas née pour faire ce métier-là, est allée pendant des années faire la lessive et récurer chez les autres... Qui sait si sa terrible maladie n'a pas été la conséquence des sacrifices qu'elle a faits pour moi? Et je ne l'aimerais pas? Je ne l'aimerais pas de tontes les forces d'un cœur reconnaissant? Mais je ne serais pas digne de vivre.

— Sans doute, sans doute, murmura la jeune fille touchée des paroles de Simon ; et elle le sait bien, votre bonne mère; car elle ne pense qu'à son fils, elle ne rêve que de son fils. Ah ! comme la vie doit vous sourire, Simon, depuis qu'il est visible qu'elle guérit !

— Oui, Kate, oui, répondit-il avec hésitation, je serais très heureux si... Mais non, je ne veux pas vous parler de cela ; vous vous moqueriez de moi, et cependant, j'ai beau me faire violence, je ne puis chasser ce nuage noir de mon ciel.

— Le fils de l'apothicaire? s'écria-t-elle d'un ton moqueur.

— Oui, Isidore Pommedepin. Il commence à m'ennuyer, et terriblement. Il rôde toute la journée autour de la maison de votre père. Vous

I \ M MSDN III.KIK.

avez avout' vous-même (|ue, chaque matin, lorsque vous leur portez votre lait, il est dans la boutinue (jui vous atleinl, et (pi'il vous dit loiile soite de clioses aimables.

— Hall! Simon, il m'en faut entendre tant de ces fades compliments; mais je n'y fais pas attention, delà entre par une oreille et cela -ort par l'autre.

— Soriiiez donc, Kate; le (ils de rapothicaire s'est vante, au Hoi d'Esiimjtio, d'cHre aimé de vous !

La jeune lille partit d'un éclat de rire,

— Vous vous nmqucz de moi, dit tristement Simon, mais on n'est pas maître de ses sentiments. Souvent il me prend une envie féroce de rompre le cou à Isidore. .Mais avoir recours à la violence, je crains (jue le moiule n'en parle beaucoup, et que votre réputation n'en soulfre ; et puis il y a encore une autre raison |ilus grave... sans cela...

— Allons, allons, devenez-vous réellement jaloux d'un {garçon (pii est boiteux et laid, et ([ui porte des lunettes vertes par-dessus le marché? Vous avez une mauvaise opinion de veus-mème, Simon, et une plus mauvaise encore de moi. Me croyez-vous aveu.i^le, et prête à tourner à tout vent comme une girouette ? Chassez ces rêves insensés. Je ris d'Isidore Pommedepin. Demandez-le plutôt à Turc. D'après vos pro|)res paroles. Turc doit bair les i;ciis qui me sont désagréables; eh bien, il veut toujours mordre Isidore, et dernièrement, comme il voulait le caresser, le chien lui a déchiré un morceau de sa manche. Ce qui vaudrait mieux, Simon, ce serait de chercher à gagner un peu plus d'argent, pour (|ue nous puissions recommencer à penser à la grandes aiïaire; car, je vous l'avoue, je deviens un peu impatiente.

En achevant ces nmts, elle lança au jeune homme un regard profond, et le contempla bien en face avec un sourire d'une douceur extrême. Simon, ému, bégaya :

— Merci, merci, Kate. .Mi ! je fais ce que je peux, mais les temps sont bien durs.

— Cela ne va-t-il pas bientôt changer, Simon?

— Il parait que si, mon amie. De|)uis un mois, j'ai pu faire quelques économies. La .'■emaine passée j'ai acheté cinq sacs de froment.

— De Ironie m ?

— C'est-à-dire du grain avarié, bon à donner aux poules, et avec cela un peu de café. De sorte que, en v\\\ mois, j'ai gagné |irès de (|uinze llorins. Ajoutez à cela mon salaire de m:igasinier chez M. Waterschool, et vous conviendrez que cela ne va pas encore si mal.

— Ah! ah! tant mieux, s'écria Kate réjnuie. Uni, Simon, tant mieux, car mon père aussi commence à dire ()ue cela dure bien longtemps.

— Hélas! il faudra pourtant bien attendre encore, ma chère Kate, répondit Simon en soupirant. Vous le savez, la longue malatlie de ma mère nous a fait contracler (|uel(|ues dettes qui doivent d'abord être ac(inillées. Lnt^ surtout <pii me pèse sur le cteur comme un morceau de plomb : c'est notre dette chez l'apothicaire. Tout ce (|ue j'ai gagné, tout ce que nous avons pu épargner sur mes journées, a êlé remis à l'apothicaire. Encore trente-cin(| llorins. Ah! il me semble que je m'otcrais le pain de la bouche, pour pouvoir passer bientôt, la tète haute, devant la bouli(|ue de l'apothicaire. Croyez bien, mon amie, que cela ne dépend pas de moi : je suis assez triste de voir (|uc les choses ne vont pas |>lus vite.

— Eh bien, eh bien, Simon, allez-vous vous désoler pour cela? Les choses linironl bien par aller mieux. Votre mère guérit, c'est le principal, et le reste s'arrangera, avec l'aide de Dieu. Ayons donc bon courage... Le savez-vous déjà? Mon père va acheter un cheval.

— Un cheval?

— Oui, ma mêie avail rempli une tirelire en cachette, et le petit magot (^sl venu au jour.

— Et alors, vous n'irez |)lus en ville avec la petite cliarrelle (|ut; Turc traîne ai)rès lui?

— Non; le domestique (|ue nous prendrons conduira lui-même le tout à nos prali(|nes.

— Ah! c'est bien, va, Kate! Du inoins vous ne devrez pins, été et hiver, par tous les temps, vous mettre en route dès cin(j heures du malin.

— Oui, Simon; mais ce n'est tout de même pas pour çacjue vous êtes content, dit la jeune fille en riant.

— Vous ne devrez |)lus, cha(|uc malin, servir du lait à la pharmacie, et Isidore ne pourra plus vous ennuyer par ses compliments exagérés.

— .Ni les autres non pins. Croiriez-vous pourtant, Simon, (|ue tout d'abord cette nouvelle m'a fait de la peine?

— l'ourcpioi?

— Mon père dit (|ne nous n'avons pins besoin d'un si giand chien, (|ui mange comme un loup, et il parle de vendre Turc. .Mon père n est jamais sorti avec le chien, comme moi, et il ne sait pas combien cette bête peut avoir damitiê. Turc tomberait en des mains étrangères, recevrait îles coups, aurait faim! C'est peut-être un enfantillage ridicule, mais celte idée me fait de la peine.

— l'.iuvre Turc! dit le jeune homme en caressant le chien avec compassion. Voyez, il me lèche les mains, comme s'il me demandait du secours contre le triste sort (|ui le menace. Si j'étais un peu plus en fonds, je l'achèterais et le garderais tant qu'il vivra, maisjc'suis tcmta lait impuissant...

LA MAISON BLEUE

— Ce i\'ost pas nécessaire, Simon. Je l'ai dit à mon père : Turc ne quitte |)as notre maison. Au besoin, je lui achèterai sa nourriture de mon propre argent. On doit être reconnaissant, même envers les l)êtcs. Mon père est mon père; mais j'ai un cn-nr aussi, et quand je sais que je ne fais pas de mal, je ne suis pas facile à contraindre. (Juand nous aurons un cheval, Simon, ce qui sera le mieux, c'est que j'aurai plus de temps à passer près de votre mère pour l'aider et la consoler.

— Kate, j'allais oublier de vous dire que vous devriez bien, tout à l'heure, venir à la maison pour un instant.

— Quelle demande! N'y vais-je pas tous les jours?

— Oui, vers le midi ; mais ce n'est pas là ce que je veux dire : dès que vous aurez déchargé votre petite voiture, il fait un temps superbe, et ma mère voudrait être portée au soleil avec sa chaise.

— Je le ferai, Simon. J'ai là, sur ma charrette, un morceau de stockfisch que j'ai rapporté pour votre mère. Jusqu'à midi, donc. Relevez la tète et prenez bon courage; car Kate Verhoeven, voyezvous, n'est pas une girouette, et ne laissera pas facilement s'évanouir le bonheur que nous avons rêvé ensemble. Je veux devenir l'enfant de votre mère, et vous aider à lui rendre la vie douce et agréable... Hope, Turc! Tu es là à écouter, le nez en l'air, comme si tu comprenais ce que nous disons... Bonjour, Simon.

— Au revoir, ma noble et bonne amie! balbutia le jeune homme, dans les yeux duquel brillait une larme d'admiration.

Il la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait disparu à ses yeux. Alors il se retourna et marcha, consolé et le cœur fier, vers la cliaussée.

Il atteignit bientôt la ville. Comme M. Waterscboot, son patron, demeurait sur le port, son chemin le mena à travers le marché du Vendredi, et, selon son habitude, il s'y promena pendant quelques minutes au milieu des innombrables objets sans nom qui s'y trouvaient exposés pour être vendus aux enchères publiques.

Il y avait là tout ce qu'on peut imaginer : des tableaux et des oripeaux de théâtre, des porcelaines de Chine et du vieux fer, des livres et des tapis, de vieux tonneaux et des meubles de luxe, des poteries de Cologne et des oiseaux empaillés, du bois à brûler, des (leurs, des pendules, des armes, et tout un bazar des objets les plus disparates.

Il était encore une demi heure trop tôt pour qu'il reniràt à son bureau, et il avait déjà parcouru d'un œil indifférent tout le marché, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, muet et immobile, devant un objet qui faisait partie d'un assez riche mobilier.

C'était un grand fauteuil en acajou poli, dont le siège, le dossier et les deux bras étaient [)arfaitement rembourrés et couverts en damas.

Mais ce qui attirait surtout l'attention du jeune homme, c'étaient les quatre roulettes de cuivre qui soutenaient les pieds du fauteuil. Ce meuble avait sans doute été pour une personne riche qui ne pouvait pas marcher, car les roulettes étaient très grandes, et le dossier penché en arriére, comme pour offrir un appui à celui qui devait le pousser.

— Ma mère avait parlé d'une chaise comme celle-là, se dit Simon ; mais celle-ci est trop belle, et ne peut être achetée que par des gens riches. Hélas ! Dieu sait combien elle vaut de florins ! Sans cela, ce serait précisément ce f[ue ma mère désirait. C'est bien dommage que ce fauteuil ne soit pas plus vieux et plus usé ou d'une étoffe et d'une forme plus ordinaires! Mais tel qu'il est, il n'y faut pas penser.

Simon ne pouvait s'empêcher de regarder le fauteuil avec envie, et lorsqu'enfin il s'éloigna de l'objet convoité, ce fut en poussant un profond soupir.

Il dirigea sa promenade de l'autre côté de la place; mais on eût dit que le fauteuil l'avait ensorcelé, car il retourna non pas une fois, mais deux et trois fois, tantôt secouant tristement la tête, tantôt crispant les poings avec dépif, parce qu'il avait le sentiment de son impuissance.

Enfin, comme neuf heures allaient sonner, Simon s'éloigna du marché du Vendredi; mais aussi longtemps qu'il put apercevoir le fauteuil, il se retourna et jeta des regards de convoitise sur le précieux meuble.

Arrivé sur le port, il entra dans le magasin de M. Waterschoot, et là, avec l'aide d'un ouvrier, il se mit à choisir, à peser et à inscrire les balles de cafés, les sacs de riz et les autres marchandises qui devaient être expédiées.

Quoiqu'il parût distrait à ce point que l'ouvrier lui avait déjà demandé plusieurs fois ce qui lui trottait dans la tête, Simon se hâtait dans son travail. Au bout d'une demi-heure un camion était entièrement chargé, et le camionneur se mettait en route vers les dilïérentes destinations dont le jeune magasinier lui avait remis la liste.

Simon donna d'autres explications à l'ouvrier, puis il entra dans une pièce contiguë au magasin pour y annoter sur son mémento tout ce qu'il avait expédié.

Pendant qu'il s'acquittait de cette besogne, il avait plus d'une fois déposé la plume pour penser à une chose qui le préoccupait. Une fois même il avait frappé du poing sur son pupitre, en grommelant d'un air mécontent.

LA MAISON BLEI;E.

Lorsqu'il eut lerminé ses annotatic.is, il laissa tomber sa tèle dans ses mains et resta assis, plongé dans de profondes réilexions,

11 ne remanjuait pas qu'un vieux monsieur était entré dans la oliainbit' et le contomplail l'ii silence.

— A (juoi nionsiour Simon réilécliil-il si profondément ? demanda le nouvel arrivant avec un sourire.

— Ah! monsieur, excusez-moi, balbutia le jeune homme surpris en se levant précipitamment. Le travail du malin est aolievé, et mes annotations sont romplètcs.

— Je n'en doute pas, Simon, dit M. Watersclioot. Mais il y a dans votre es|)ril (luolque chose qui doit vous occuper; vouS étiez bien loin d'ici avec vos itlées.

— Ce n'est rien, monsieur. Je pensais à ma mère.

— FJle fîuérit, n'cjt-ce pas?

— Oui, niais ses jambes, pauvre femme!

— N'y a-t-il pas d'amélioration? toujours percluse?

— Toujours également percluse, monsieur. Ce matin, lorsque je l'ai portée hors de sa chambre à coucher, je lui ai fait mal sans le savoir. Alors elle a exprimé le désir d'avoir un fauteuil à roulettes, pour pouvoir se faire vuiturer. En passant tout à l'heure par le marché du Vendredi, j'ai vu un fauteuil de ce genre, et c'est à cela que je pensais.

— Il faut l'acheter, Simon.

— Non, monsieur, il est trop cher. Je ne peux pas y penser.

— Kl votre mère serait-elle contente si vous le lui achetiez?

— Oh! monsieur, j'oserais parier rpi'elle en pleurerait de joie.

— Et vous hésitez? Votre mère est une digne et brave femme, et vous pouvez bien faire (|uel(|ue chose d'extraordinaire pour elle.

Le jeune homme se taisait, il n'osait pas dire ce qui le retenait, et malgré lui il laissa échapper un soupir.

— Que peut bien coûter ce fauteuil? demanda M. VVatcrschool. (iin<| (»u six florins, tout au |ilus?

— Plus, monsieur, beaucoup plus! répondit Simon. 11 est tout entier en bois d'acajou, avec des coussins de damas.

— Prenons dix llorins. Vous ne trouvez pas que c'est trop, n'est-ce pas, pour rendre voire mère heureuse?

— Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, je les donnerais vubnitit'rs; mais, hélas ! je ne les ai pas.

— Vous n'avez pas dix florins? Et avanl-hior encore «ous me disiez (|u«- le mois dernier vous

aviez gagné quinze florins en dehors de vos heures de bureau.

— Oui, monsieur, mais j'ai tout donné pour diminuer les dettes que la malailie de ma mère nous a fait contracter.

— En est-il ainsi, Simon ? Voulez-vous de l'argent ?

— Si monsieur avait la bonté de m'avancer dix llorins sur mes appointements du mois ?

I — Sans doute; pourquoi ne me le demandiezvous pas tout de suite?... Tenez, voilà une pièce d'or.

i — El puis-je courir au marché du Vendredi?

i — Oui, je vous donne congé jus(|u'à cet après-

i midi; \enez me dire alors si votre mère a été contente.

A ces nmts .M. Watersclioot quillale bureau. Le jeune homme regarda en ri;inl la pièce d'or qui brillait dans sa main. Il voyait déjà dans son esprit sa mère se réjouir et ses yeux rayonner de bonheur; mais tout à coup un nuage assombrit son front. Si le fauteuil coûtait plus que la valeur du louis d'or ?

11 mit la main dans sa poche et en tira (juelques

[ pièces de monnaie formant ensemble environ un

I florin et demi... Et si cela ne suflisail [las en-

I core?...

j 11 poussa un cri de frayeur et d'incertitude, et sortit du magasin en courant.

.Maître Verhoeven, le vacher était sorti de son étable pour se tailler une tartine.

H était debout près du chaudron où l'on cuisait la nourriture des vaches; il tenait d'une niain un pain de seigle, grand cotnine une pierre meulière, appuyé contre sa poitrine, et de l'autre un grand couteau.

11 devait y avoir quelque chose de désagréable qui lui trottait dans la tète, car il grommelait tout bas des paroles brèves et entrecoupées, et il brandissait violemment son couteau dans les airs, probablement sans le savoir lui-même.

(^e laitier était un homme grand et gros, dont les membres énormes et les mouvements lourds lui donnaient l'aspect d'un bœuf gras. H était coiffé d'un bonnet de coton, et chaussé de gros sabots.

Lorsfpi'il se fut coupé une épaisse tartine, et qu'il y eut mordu deux ou trois larges bouchées, le travail de la mastication et le plaisir de la déglutition calmèrent quelque peu la colère à laquelle il paraissait en proie; car il se laissa lom-

LA MAISON l'.LEUE.

Annetle roula le fauteuil. (Page 16.

ber sur une chaise, près de la table, et son visage se détendit tout à fait; il avait même un léger sourire sur les lèvres.

En ce moment, parut sur la porte de la cour une femme déjà âgée; le chapeau campinois qu'elle portait sur la tête, et le mantelet de coton jeté sur ses épaules semblaient indiquer qu'elle se disposait à sortir.

Elle entra d'un pas traînant dans la chambre et mit son doigt sur ses lèvres, comme si allait apprendre au laitier un secret de la plus haute importance; mais lui se leva avec impatience et s'écria :

— Ah ça ! Thérèse, voulez-vous encore me causer un saisissement avec vos manières de comédie, hein? Pour l'amour de Dieu faites-moi une mine humaine. Les Sans-Culottes sont-ils là? Une de nos vaches a-t-elle crevé?

La femme, sans faire la moindre attention à la

mauvaise humeur de son mari, s'approcha de lui et lui dit à demi-voix :

— Jean, regardez-donc par la fenêtre, du côté de la rue de la Charrue.

— Et qu'y a-t-il là de si extraordinaire à voir?

— Il y a le fils de l'apothicaire.

— Laissez-moi tranquille avec votre fils d'apothicaire? grommela l'homme en se rejetant sur sa chaise avec colère.

— Oui, mais, Jean, il se tient là dans l'espoir de voir notre Kate.

— Notre Kate, ce vilain mirliflor ? Notre Kate ! Je cours lui casser une couple de côtes.

Et il se leva eu effet, saisit dans un coin un bâton de néflier, et marcha rapidement vers la porte de la cour. Mais, là, il s'arrêta, se retourna, et demanda à sa femme :

— Thérèse, est-il dans notre jardin, à l'intérieur de la haie?

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I A MAISON ni.Kl K

— Non, il l'sl tiaiis la nio de la Cliarriie.

— Pourquoi ne le dites-vous pas tout de suite' Je ptiiirrais faire un niallieiir, et comme piTsunni' lie piMit lui dérciulre de slalionner sur le cliemiii (ommunal... Allons, je no veux pas me faire do mauvais saiifi aujourd'hui. Je le retrouverai l)ion, roffrimlé Idauc-boc.

Kt il rolourna s'asseoir.

— .Mais, Jean, dit la femme, comment pouvezvous ^tre si fAclié contre un jeune homme qui ne vous fait pas do mal ?

— Pas de mal ? Kt il rùdo des journées enlioi-es do ce cAté pour renconlrer notre Kate î

— Est-ce donc un crimo que d'aimer notre enfant? Si elle t'iail laide, cela n'arriverait pas.

— Allons, allons, assez de sottises! Et sa bonne ionomm(^o, la compfoz-vous pour rien? C'est la soiile richesse des i;eiis de noire condition. Le monde commence déià à jaser sur notre Kale et sur le fils de l'apothicaire. Cela m'ennuie. Une ivputalion perdue ne se retrouve pas : j'y mettrai hon ordro. Demain j'irai chez l'apothicaire, et je préviendrai le père d'Isidore que jo me ferai un devoir de casser le cou à son fils s'il ne cesse de mettre en |)ôril la bonne renommée do ma fille.

— Mais, Jean, Jean, vous ne savez pas ce que vous dites, grommela la femme.

— Je ne sais pas co que je dis ! répéta le vacher. Je suis un àne, n'est-ce pas? Ces jeunes messieurs qui tournent autour d'une jeune paysanne, comme des chats autour d'une snnris,vous trouvez cela beau et honorable ! Je devrais laisser ma fille servir de jouet à ces désœuvrés immoraux ? à ces coureurs ? Taisez-vous, femme, taisezvous. Mon sanfï bout quand j'y jieiiso.

— Jean, |iuis-je dire aussi mon petit mot, à pré- .sent ?

— Parlez tant que vous voudrez, pourvu que vous no disiez pas de bêtises.

— Vous êtes fâché contre Isidore Pommodepin; mais supposez que le pauvre garçon soit sincère, et qu'il n'ait que des intentions honnêtes à l'endroit do notre Kate?

— Sincère? Je ne vous comprends pas.

— S'il aimait réellement notre fille ?

— .\h! ah! la pauvre imbécilo do fommol II aime Kate; on doutez-vous' Chacun le sait bien. — Mais qui ne se ressemble pas ne doit pas s'assembler; il no peut pas l'aimer.

— Et s'il courait à elle pour lo bon motif? S'il voulait réellement l'épouser?

— Do mieux en mieux, Thérèse. Allez votre train, femme. Le fils de l'apothicaire l'ornmedepin, qui est très riche, ira se marier avec la fille du |)auvro vacher Verhoeven ! J'ai pitié de vous.

C'est par ces rêves insensés (luo l'on onlraîno les joiines filles dans la mauvaise voie.

— Isidore dit jiourtant (|ue ses intentions sont pures ot qu'il désire épouser Kato. Son père luimême a fait comprendre au boutiquier du coin qu'il ne s'opposera pas aux désirs de son fils.

— Tout cela c'est desbolisos pour séduire notre Kate. Je ne veux pas en entendre parler; vous dis-jo. Et vous parlez tout à fait, femme, comme si Simon Ilorms n'était plus de ce monde. Avezvoiis donc oublié que nous lui avons donné notre parole ?

— Pas du tout, Jean.

— C'est-à-dire (|iie nous lui avons laissé croire, à lui et à Kate, qu'ils pourraient se marier ensemble. Si la mère de Simon n'était pas devenue malade, il y a déjà plus d'un an (|ue la chose serait faite.

— Peut-être.

— Un honnête homme ne peut pas manquer à ses promesses.

— Il n'y a pas de promesse, Jean.

— Si, Thérèse.

— Nullement, Jean.

— Mais croyez-vous, fommo, que notre Kate, (|ui ne peut pas souffrir Isidore Pommedepin, va laisser là Simon comme une linotte? 11 y a une tête solide sur les épaules de notre fille; elle a hérité cola de son pore. Si nous lui disions qu'elle doit devenir la liancée de l'apothicaire boiteux, elle aurait du chagrin et elle pleurerait, soyez-en sûre. Elle, se laisser contraindre à sacrifier ses sentiments! certainement non... D'ailleurs, écoutez, Thérèse, pour abré<;er, laissez-moi tranquille avec vos billevesées !

Il se remua sur sa chaise avec impatience et tourna le dos à sa femme; mais celle-ci, (jui ne semblait pas s'émouvoir beaucoup de la mauvaise humeur de son mari, s'assit comme lui devant la table ot lui dit avec un sourire ironique :

— Cools, le maraîcher, était aussi pauvre que nous, et il avait aussi une jolie fille bien accorte. Elle a épousé Dordyn, lo riche marchand de bois.

— Un vieux bonhomme usé! grommela lo vacher.

— Maintenant la fille du pauvre maraîcher roule en voilure: ol|(> est vêtue comme une reine, et elle est tellement couverte d'or ot de pierreries, que les passants s'arrêtent dans la rue pour la regarder avec admiration. El [lensoz donc, Jean, ses vieux parents no doivent plus travailler; ils vivent de leurs rentes dans une maison moderne ! C'est < monsieur Cools > par ici et « madame Cools y par là, et dans ses vieux jours la pauvre marchande de légumes porto dos chapeaux à plumes et dos châles qui lui pendent jusque sur

A MAISON liLElIE.

les talons. Ah ! si un sort pareil pouvait nous échoir à notre tour, ne diriez-vous pas : Dieu soit loué !

— Des rêves, des rêves insensés ! répondit maître Verhoeven. Ce qui vous éblouit là dedans, ce sont les beaux habits. Ah! les femmes, les femmes ! Pour quelques aunes de satin et quelques bijoux, elles vendraient leur âme au... Mais je ne veux pas en entendre parler, vous dis-je ! Tout son argent n'empêchera pas Isidore Pommedepin d'être laid et boiteux. Simon Hornis est un gentil, brave et honnête garçon.

— Mais ces gens là sont tout à fait pauvres, Jean. Ils n'ont à attendre que la misère. Vous êtes père, et vous devez soigner autant que possible pour l'avenir de votre fille.

— Simon Horms a notre parole.

— 11 ne l'a pas.

— C'est égal, il épousera Kate. Je n'en démords pas.

— Bon , i)on, vous changerez bien d'idée lorsque vous aurez réfléchi. Si Kate pouvait être vêtue comme madame Bordyn, la fille du maraîcher; si nous pouvions vivre de nos rentes, et si vous me voyiez parcourir les rues avec des plumes sur mon chapeau...

— Allez-vous vous taire, Thérèse, avec vos enfantillages! Fi! n'avez-vous pas honte"? Une vachère avec des plumes sur son chapeau ! Cela vous siérait comme une gorgerette de dentelles au cou de notre chien.

— Cela sied bien à madame Cools. On ne sait pas ce qui peut ainver, Jean. Nous pouvons avoir la même chance que d'autres... Maintenant je me dépêche d'aller en ville. Mais, pensez-y bien. Je vous coniiais; vous n'êtes pas si bêle que vous en avez l'air, et à la fin vous vous rendez toujours à la raison.

— J'y suis, dans la raison, et je ne changerai pas.

— Oui, nous savons cela de longue dale.

— Ainsi, vous croyez encore que je plierai devant votre volonté ?

— Là, là, cher homme, ne vous faites pas de mauvais sang inutilement. Jusqu'à cet après-midi.

Elle sortit en souriant, et en murmurant tout bas :

— Un chapeau avec des plumes ! un châle ! Bonjour, monsieur le rentier...

Maître Verhoeven la suivit des yeux en grommelant.

— Ma femme devient folle, je crois, se dit-il en lui-même. Ah! bah! elles sont toutes folles, les femmes : des robes, de belles robes, voila tout ce qu'elles rêvent. Elles ne voient, elles ne désirent, elles n'apprécient rien d'autre. Notre Kate, devenir

^ la fiancée d'Isidore le boiteux ! Traiter si cruellement le pauvre Simon Horms ? Manger ma parole ? Non, non, cent fois non!

Il baissa la tête et se mit à réllêcliir de nouveau à tout ce que sa femme lui avait dit. A la fin, il entra, sans doute, en lutte avec lui-même, car il serrait les poings et frappait de temps en temps sur la table avec force, en répétant : « Non, non ! » Il fut troublé dans. ses réflexions par l'arrivée d'un vieux monsieur, très petit de laille, avec de petits yeux brillants et un sourire malin sur ses lèvres minces.

— Bonjour, maitre Verhoeven, dit-il.

— Apothicaire ! répondit le vacher d'un ton impatient, en inclinant légèrement la tête.

— Vous ne m'attendiez pas, maître?

— Pourquoi vous attendrais-je ?

— En effet, vous ne pouvez pas supposer pourquoi je viens chez vous. )e voudrais avoir avec vous un entretien sérieux. Je suis bien sûr que vous me regarderez d'un air plus aimable quand vous aurez appris ce que j'ai à vous dire.

— Le croyez-vous, apothicaire ? Vous pourriez vous tromper terriblement.

— Oh ! non ! ce sont de bonnes nouvelles que je vous apporte.

— J'écoute.

— Si vous m'offriez une chaise, je ne serais pas fâché de m'asseoir.

— Eh bien, apothicaire, il y a une chaise à coté de vous. Si vous aimez mieux être assis...

M. Pommedepin rapprocha la chaise de la table, et, tout en présentant au vacher une prise de sa tabatière d'or, il lui demanda :

— Maitre Verhoeven, n'avez-vous pas encore remarqué que mon (ils Isidore tourne toujours auprès de votre hlle?

— Sans doute, cela fait jaser les gens, et cela nuit â la bonne réputation de ma fille. Il faut que cela ait une fin, apothicaire.

— Je comprendrais votre colère, maître Verhoeven, si mon hls ne cherchait que son plaisir; mais le pauvre garçon est, hélas ! tellement blessé au cœur, qu'il ne mange ni ne dort plus, et qu'il en maigrit tous les jours.

— Que puis-je faire à cela? marronna le vacher. Ma fille ne peut pourtant pas marcher dans un sac. Si elle donne dans l'œil à volro (ils, ce n'est pas une raison pour compromettre sa réputation en tournant sans cesse autour d'elle.

— Vous êtes un peu rude, maître Verhoeven, et vous ne me laissez pas parler. Mon fils aime sincèrement volro (ille : j'ai pitié de sa soulfranoe, et puisque votre Catherine est une belle et honnête (ille, il y aurait peut-être un moyen de les rendre heureux Ions les deux. Couiprenez-vous?

LA MAISON ULEUE.

— Oui, oui, apothicaire, je comprends bien où vous voulez en venir; mais vous frappez à coté. Que votre fils en lui lieureui, c'est possible; notre Kale, au contraire, si pareille chose lui arrivait, le reiîretlerait toute sa vie.

— Maître, vous voulez me susciter des ditlicultés, n'est-ce pas? Cela n'e>t pas nécessaire. Je suis riche et je n'ai qu'un enfant; je ne dois donc p;is y rejj'arder pour assurer à mon Isidore et à sa liancée tous les avantages nécessaires.

— .Mais, apothicaire, nuire Kate n'aime pas votre (ils.

— Elle ne le déteste pas non jdus, répondit M. Ponimedepin avec un sourire triomphant. Tous les malins, Kale entre dans notre pharmacie et elle échange des mots aimables avec Isidore. Je n'ai jamais remarqué qu'elle lui fit mauvaise mine. Elle e»! };aie et elle rit toujours.

— .Naturellement, elle doit vous porter du lait, et elle a le caractère i;ai ; mais, croyez-moi, elle n'aime pas votre fils : et l'on ne se marie pas sans amour.

— Bien, brave homme, s'écria ra|>olhicaire, vous êtes encore de l'ancien temps. Supposez (|ue jusqu'à présent votre (ille n'éprouve pas encore une inclination particulière pour Isidore. Cela viendra bien plus tard. Lorsqu'une femme voit que son mari lui procure tout ce (|ue son C(eur peut souhaiter : i ichesses, domestiijues, belles toilettes, aisance, estime, considération, alors elle sent naître en elle une affection solide, bien autrement durable que cet amour d'enlant d(mt vous parlez.

Le vacher secoua la tête sans rien dire.

— Voulez-vous dire que j'ai tort ? demanda ra|>othicaire.

— Je ne veux rien dire du tout, .grommela maître Verhoeven. Vous me brouillez ICsprit avec tous vos grands mots. Ce que je sais bien, c'est que si j'étais une jeune fille, fraîche et bien portante comme notre Kate, je ne me marierais pas avec un garçon qui... Je ne voudrais pas vous blesser, a|)othicaire, mais vous comprenez bien ce que je veux dire?

— .Ml! ah : cela passe la plaisanterie, répondit iM. l'ommedepin avec une amère ironie. Parce que Isidore a eu, dans son enfance, le malheur de se casser la jambe. Il devrait peut-être, outre sa richesse, être beau comme un Cupidon ? Vous ne vous fourrez pas peu de chose dans la caboche, voisin !

— Est-ce r|ue je vous ai appelé ? murmura le vacher vexé. Si vous n'Hes pas content de mes paroles, allez-vous-en et laissez-moi tran(|nille.

— Allons, allons, maître Verhoeven, nous ne nous comprenons pas, dit l'apothicaire «mi riant d'un air aimable. Vous êtes rude (omme un porc

t'plc, voisin, et je ne sais réellement point par quel bout vous j)rendre. Parlons un peu raisonnablement.

— Pour parler raisonnablemeiil, en un mol comme en cent, notre Kate ne peut pas épouser votre (ils. Elle ne l'aime pas, el elle est promise dej)uis longtemps à un autre.

— A Simon Ilorms?

— Oui, à Simon Ilorms. Pourquoi levez-vous les é|taules avec cet air de dédain ?

— Avec pitié, voulez-vous dire, maître. Simon Ilorms est un |)auvre diable, plus que pauvre. Il a des dettes (|u'il ne peut pas payer. Iriez-vous donner votre tille à ce malheureux lourdaud, elle (jui est une perle? Eh bien, elle et vous le regretteriez toute votre vie! L'amour qui se nourrit de pain sec meurt en (pielques mois, et alors il ne reste rien (jue la faim el le besoin. Vous avez j)lus d'esprit que ia, maître Verhoeven.-

— Simon reprendra le dessus dès que le commerce ira mieux. Lue véritable sympathie est une richesse aussi.

— Une richesse? non pas. Des mots, de vains mots. N'oubliez pas que la mère Ilorms est paralysée.

— Elle guérira, apothicaire.

— Non, elle ne peut pas guérir. Les deux médecins (|ui l'ont soitinée le disent tous les deux. Il ne reste pins le moindre espoir.

Cette affirmation parut alfecter péniblement le vacher, et il laissa tomber tristement sa tête sur sa poitrine ; mais, au bout d'un instant, il triompha de sa tristesse el dit :

— C'est égal : repousser un brave el honnête garçon parce qu'il est devenu malhtîureux, je n'en aurai jamais le Cd'ur... Ecoutez, apothicaire, sans vouloir vous blesser, laissez-moi en paix. Je vous remercie de votre olfre, mais vous me feriez graml plaisir si vous vouliez retourner chez vous, et ne plus me |)arler de ce mariage.

— Soit, voisin. Mais, comme ami, je me permettiai cependant, par estime pour voire fille, de vous mellie devant les yeux le méfail que vous êtes en train de commettre envers elle.

— Un méfait ?

— (Juand un père sacrihf de .sang-froid son enfant à un faux point d'honneur, lors(|u'il la voue sciemment et volontairement à une misère certaine, et à un éternel esclavage, n'est-ce pas une mauvaise action ?

iMaitre Verhoeven le considéra d'un air <le dinilf, comme s'il ne le comprenait pas.

— Supposez que voire fille soit mariée avec Simon Ilorms. Quel sera son sort? Elle souffrira certainement la misère et le besoin. Mais ce n'est pas encore le pis. Le pis, c'est que tant (|ue la

LA iMAISON BLEUE.

mère Horms vivra, elle sera littéralement et complètement la servante d'une vieille femme paralysée. Du matin au soir, elle devrii la veiller et la servir. Comment peut-il en être aulrement avec une malade qui ne sait pas même s'habiller, et qui doit être portée d'une chambre à l'autre? Votre bonne Kate mérite-t-elle une vie si fatigante et si amère?

Un profond soupir souleva la poitrine du vacher. Il paraissait réellement affligé et secoua tristement lalêle.

Voyant, au rire de l'apothicaire, que celui-ci triomphait, il reprit avec un courage d'emprunt :

— Bah ! bah ! nous mettrons la mère de Simon à l'hospice. .

— Cela coûte de l'argent, et Simon n'en a pas.

— Quand le commerce reprendra, il en gagnera.

— Des œufs non couvés sont des poulets incertains, maître Verhoeven.

— Nous attendrons, apothicaire. Kale est encore jeune; rien ne presse.

— De sorte que vous refusez la main de votre fille pour mon fils?

La réponse se fit attendre, comme si le vacher hésilait.

— Vous consentez? demanda l'apothicaire.

— Non; je refuse. Cet entretien m'est pénible... Ah ! voilà que j'entends maître Klass, qui vient avec un cheval pour me le montrer. Je vais acheter un cheval, apothicaire. Voulez-vous le voir?

Il se leva et se dirigea vers la porte.

— Tout ne peut pas être fini comme cela entre nous, dit M. Pommedepin. Je reviendrai dans quelques jours. Promettez-moi de penser encore une fois sérieusement à ce que je vous ai dit.

— Ce n'est pas nécessaire, apothicaire.

— Promettez-le-moi tout de même; cela ne vous coûte rien.

— Si cela peut vous être agréable, eh bien, je vous le promets... Venez voir le cheval, maintenant. Je crois que vous vous y connaissez; vous pourriez me donner conseil.

— Avec plaisir, maître Verhoeven.

Tous deux sortirent de la chambre et se rendidirent dans le jardin.

La mère Horms était assise sur une chaise au soleil au milieu de son petit jardin, derrière sa demeure.

A côté d'elle, sur le petit banc de bois, était assise la petite Annette, occupée à peler des pommes de terre.

L'enfant était distraite de son travail, car, landisque sa mère rêveuse pensait à l'avenir, elle suivait des yeux un beau papillon qui voltigeait joyeusement de Heur en fleur, et qui décrivait mille capricieuses arabesques dans son vol étourdi.

— Annette, tu ne fais pas attention à ton ouvrage, dit la bonne femme. Dieu ! quelles épaisses pelures! Les pommes de terre coûtent de l'argent, mon enfant, et tout ce que tu laisses aux pelures est perdu pour nous. Il faut être économe, Annette, ne fût-ce que par amour pour ton excellent frère. Pense que c'est son travail qui doit payer tout cela, Ce pauvre Simon! Pour pouvoir nous procurer le nécessaire, il ne va jamais au cabaret, et ne dépense pas un liard de toute la semaine. En outre, il travaille encore dans la maison comme un domestique. Tu dois bien aimer ton frère pour tant de bonté.

— Mais je l'aime beaucoup, ma mère, répondit l'enfant, et je fais les pelures de pommes de terre aussi minces que je peux... Regardez, regardez, voilà encore un papillon ! Ah ! ilsvonl se battre !... Non, ils volent l'un après l'autre : ils jouent à la queue leu-leu. Nous faisons comme cela aussi dans le jardin de mon école. C'est si amusant, mère !... Voyez, le petit ne sait pas attraper le grand... Si, si, il le tient. Oh ! mon Dieu, à l'aide, ce vilain moineau !

Et la petite fille laissa tomber ses pommes de terre par terre et courut jusqu'à l'autre bout du jardin en menaçant l'oiseau, malgré les gronderies de sa mère.

Elle revint lentenient, les yeux gros de larmes, tt dit en soupirant, quand elle se remit à peler ses pommes de terre :

— -Ah! ce pauvre papillon ! Le moineau l'a tué et l'a emporté dans son bec. Je dresserai un piège avec des briques pour y prendre ce vilain avaletout. Je l'enfermerai dans une cage, l'assassin; il sera puni.

— Mais, mon enfant, dit la mère quelle est la faute de cet innocent moineau ? Il n'en peut rien; il mange pour vivre.

— Ainsi, mère, vous trouvez cela juste, que ce moineau, parce qu'il est fort, dévore ce pauvre petit papillon? Quand je l'aurai pris, le coquin, il saura pourquoi ! C'est une méchante bête ; je le connais bien : il demeure là-haut, sous notre toit, et, au mois de mai, il a avalé deux de mes hannetons... Ah ! le malheureux petit papillon ! Il n'y a qu'un instant il jouait là si gaiement, et maintenant le voilà déjà mort !...

— Allons, mon enfant, dépêche-toi, car il est déjà onze heures, interrompit la mère Horms. Il y a dans la nature certaines choses qui nous paraissent injustes, mais que Dieu, dans sa sagesse,

i,\ MAISON I!Li:i:k.

a voulu ainsi pour le hien-clre ilu inonde. Des papillons proviennenl les clienilles, ma filU', et si les oiseaux ne di-lriiisait'iit pas l)eauc(iu|) de papillons, les clienilles j;àlerainil el roii.ueraieiil lout, el alors leslioinines mourraient de laiin.

Le petite lille, peu convaincue par les raisons, continua son ouvrage en i;romiiielant tout bas contre le cruel oiseau.

Après avoir j^ardé un moment le silence, elles virent un i^raiid chien entrer dans le petit jardin, par l'ouverture de la haie, un .uros chien (jui se dressa sur ses pattes contre la chaise de la mère Horms, pour mendier une caresse. Puis il courut, en remuant la (|ueu(', vers la petite Annetle, (jui lui jela les bras autour du cou et se roula avec lui en riant sur le ^dioix.

— Aiinette, méchante enfant! dit la mère d'un ton sévère, veux-tu te h-ver lout de suite. Tu salis tes vêtements.

— Turc, mon hoii Turc, dit la petite lille en se levant, tiens-toi tran<|nille; nous jouerons tout à l'heure, quand les pommes de terre seront sur le feu. -Ma mère. Turc dit que Kate va venir.

— Il est temps, mon enl'aiil; elle doit l'aider à faire ta cuisine.

— Kcoute/, elle est là-bas. Elle chante encore cette jolie chanson des paysans, mère; je l'ai déjà retenuf .

El l'enfant, se mettant a riinisson de la voix encore lointaine île Kate, commença à chanter :

l'aysaiis cl |>a,\s iniics, Nuit et jour iioub travaiUoiis, Nous laixiiiron-, nous liions tt clianlous à |ilcinc gorge.

Si-i;;iieur, iloiine/-iious notre pain <|uoti(licii, Le rojaunie des ci«ux, et puis plus rien.

No;i8 piochons et nou^ lo'Clions

Des journées entières ; Nous semons et moi>sonnon8 Lt nous travaillons en cliaiilioit.

Soigneur donnez-nous, etc.

— Ah ! mire llorins, (|ucl beau temps, n'est-ce pas? s'écria Kate Verhoeven, entrant dans le jardin par l'ouverture delà haie. Ce matin, je croyais qu'il ferait de lorai:*', mais les nuages se sont dissipés, et maiutenaiil il souille un petit vénl fiais qui vous caresse le cou el les joues comme une petite plume. Il vient de pleuvoir qu.itre jours dnrant,etiiiainlenaiit voila le soleil re\eiiii. Toute la verdure de notre jardin est si Icndre (jiie l'on croirait voir grandir le j,'a/on.

— Oui, Kate, répondit la iin-re, c'est un tniips céleste, el je me sens, pour ain.si dire, revivre, surtout quand tu viens ici! car, ma rlnre enlaiil.

tu es la jjaielé même, el le soleil brille toujours dans ton cieur.

Kale Verhoeven avait tiré un couteau de sa poche, et elle était déjà en train de peler les pommes de terre. Klle devait être fort habituée à cette besoi,Mie, car les pelures descendaient entre ses doi.nts comme le (il d'un rouet.

— Et pourquoi me ferais-je du clia},'rin, mère Horms".'' répondit-elle à l'idjservation de la vieille femme. On n'a que le bonheur (ju'on se donne. Se plaindre et {(éniir ne sert de rien. Si j'avais envie de pleurer, les raisons ne me manqueraient pas. Depuis ce matin, mon père me fait une mine affreuse, coin me s'il était lâché contre moi. C'est son plaisir, il est né comme cela; ce n'est pas sa

j laute, jçronder est un besoin pour lui. Le seul ch.ij^iin véi itahle que j'aie jamais eu. c'est votre

irrave maladie, mère llorins. .Maintenant (lue vous

i êtes guérie...

j — Guérie, mon enfant, c'est beaucoup dire.

— Les jambes, pensez-vous'.' Bah! elles se remettront aussi petit à petit.

— Petit à petit, KateV Qui sait? IJi tout cas cela durera loniitemps, bien longtemps.

— Dieu est bon, et l'espérance est un devoir et un honheur... Voilà les i>omines de terre pelées. Je vais les laver et les mettre sur le feu.

Et elle alla au puits, suivie d'Aiinetle, puis elle entra dans la maison.

Demeurée seule au jardin, au bout d'un instant, la mère Horms éleva la voix el cria à Catherine :

— Ma chère Kate, j aime tant à être avec toi ! porte-moi à la cuisine maintenant, je t'en prie. Partout oii tu es, je me trouve bien.

— Vous pouvez bien le dire, mère Horms, répondit la jeune fille, (liiez moi, c'est U même chose. Dès qu'il est onze heures, je deviens iinpalienle et j'aspire à être auprès de vous... L ne, deux, trois, voilà!... H iik! semble (jue je voui porterais ainsi jus(|n'à l'autre bout de la ville.

Et elle porta sou cher fardeau dans la maison, oij elle déposa la malade devant la table non loin de la cheminée.

— Annettc, lu es là assise par terre avec le chien sur tes genoux, dit-elle. (Jui, la grande bête se laisse vobmiiers d)rloter; mais ne vois-tu pas que ses pattes sont sales? Laisse Turc Irainjuille, mon enfant, et apprends plutôt ta leçon pour l'heure où Simon revient. .le soignerai bien loule seule le diiier.

Peiidanl (|uelle allumait le Uni, suspendait la m.irmiie par-dessus et apprêtait enconî d'antres ouvrage>, elle échangeait d'aulres paroles avec la vieille lemme, qui aimait beaucoup a causer.

Loisi|ue les pommes de terre lurent i uites, Kal'i

LA MAISON HLHUE.

prit une chaise et s'assit prôs de la tal)le, les yeux fixés sur le feu,

— Ah! chère Kate, dit la mère Ilorms, le pfoverl)e dit vrai : « Dieu frappe d'une main et guérit de l'autre ». Il m'a affligée d'une grave maladie, mais d'un autre côté il m'a comblée de sa grâce ; car, mon enfant, si je ne t'avais pas eue, toi, ton aide et Ion affection, que serait-il advenu de nous? Notre Annette est encore si jeune et si faible; et prendre une servante est impossible pour nous. Toi seule tu as...

— Taisez-vous, taisez-vous donc, vous exagérez et vous êtes injuste, mère Horms! s'écria la jeune fdle, pour repousser ces marques de reconnaissance. Vous oubliez votre fils, ce bon Simon, qui ne vit que pour vous, ne pense qu'à vous; tout le reste lui est indifférent.

— Oui, excepté la généreuse protectrice de sa mère.

— Oh! vous parlez de ce que je suis heureuse de faire pour vous; mais si Dieu ne vous avait pas donné un si bon fils, que seriez-vous devenue?

— Je le sais bien, répondit la veuve en soupirant tristement.

— Vous le savez bien? que voulez-vous dire?

— J'aurais fini mes jours dans un hospice.

— Dans un hospice, ô ciel!

— Je n'avais rien d'autre à attendre, Kate ; car depuis longtemps nous eussions dû vendre notre petite maison, et il n'en resterait pas un sou maintenant.

— Et Annette alors?

— Annette serait entrée dans un orphelinat. J'y ai pensé plus^d'une fois. C'est terrible; mais, sans mon brave Simon, il n'y avait aucun moyen pour nous d'échapper à ce double malheur.

L'enfant, qui avait entendu prononcer sOn nom, s'était rapprochée de la table, et derpanda curieusement :

— Un hospice, qu'est-ce que c'est que cela, mère? Et pour(}uoi en avez-vous si peur?

— Ah! mon enfant, répondit la veuve; tu ne peux pas le comprendre. Un hospice est une grande maison érigée par des personnes bienfaisantes pour soigner les pauvres, les malades et les vieilles gens; mais la liberté est le plus grand des biens. Les maisons de cette espèce restent toujours fermées et l'on y vit loin de ses parents et de ses amis. Annette, si tu ne pouvais plus voir ta mère, et si elle était pour ainsi dire sortie de ce monde pour toi, et toi pour elle, ne serais-tu pas triste?

L'enfant porta le coin de son tablier à ses yeux.

— Allons, allons, ne va pas pleurer, Annette. Aussi longtemps que notre bon Simon vivra, pareil malheur n'est pas à craindre pour nous. Retourne à ton pupitre et continue ton devoir d'écriture.

— Je 110 sais tout de même pas, mère ilorms, comment vous pouvez vous tourmenter vous-même avec ces vilains rêves, dit Kate à demi mécontente. Supposez même que vous n'ayez pas votre Simon, pensez- vous que Kate vous laisserait aller à l'hospice?

— Mais, innocente, sans Simon, est-ce que je t'aurais jamais connue de si près?

— C'est vrai, murmura la jeune fille. Où sont donc mes idées? En tout cas, mère Ilorms, ôtezvous ces tristes idées de la tête. Il viendra un temps où je ne devrai plus jamais vous quitter, et où je serai près de vous du matin au soir. Tant que vos jambes resteront faibles, je ferai bien en sorte que vous n'ayez pas de chagrin. Nous ne parlerons que de choses gaies, de Simon et de notre bonheur à venir; et, quand vous serez guérie, nous irons nous promener tous ensemble, et soyez certaine qu'il n'y aura pas au monde de gens qui s'aimeront mieux que nous, ou qui pourront s'estimer plus heureux...

Turc se leva tout à coup et se mit à aboyer avec force.

— Mais qu'entends-je? dit la jeune fille surprise. Là, dans la rue Haute, devant la porte? Des voix d'hommes? Ne dirait-on pas qu'ils se disputent?

— Ciel ! Kate, notre Simon est parmi eux !

La jeune fille se leva; mais avant qu'elle fût à la porte, celle-ci s'ouvrit, et Simon entra dans la chambre tout joyeux, avec un beau fauteuil qu'il posa devant sa mère.

— Hourrah! hourrah! s'écria-t-il. Ma mère est reine, et voici son trône.

Toutes les trois, Stupéfaites et muettes, regardaient le meuble magnifique, comme si elles ne pouvaient pas en croire leurs yeux. Annette levait les bras au ciel.

— Oui, oui, ma mère, un souhait de vous est comme une parole magique, dit le jeune homme. Vous avez souhaité un fauteuil avec des roulettes. Le voilà devant vous. Il vous tend les bras.

— Ah! mon enfant, murmura la veuve, ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire. Où as-tu cherché ce fauteuil royal? Est-ce monsieur Waterschoot qui te l'a prêté par bonté?

— Non, ma mère, je l'ai acheté; il m'appartient en toute propriété.

— Et l'argent? l'as-tu payé?

— Sans doute, je l'ai payé. Et où j'ai cherché l'argent, c'est mon affaire.

Kate était déjà en train d'essayer les coussins.

— Qu'il est doux! qu'il est moelleux! s'écriat-elle. Oh! mère Horms, vous serez là-dessus comme sur un lit de plumes.

— Oui, mais ce n'est pas là le plus beau, dit Simon. Il y a des roulettes de?sous, qui roulent si

LA MAISON BLEUE

facilement qu'Annctte nu^ine pourra vous pousser où vous voulez. Vous ne vous a|)ercevrez plus que vous ne savez pas marcher... Kale, levez donc un peu ma m«'re, et mettez-la sur le faulcuil.

— ,1e n'ose vraiment pas, lialliuti;i la nicre. Un si riche rauteuil est fait pour une iiohh' dame...

— Allons, allons, Kate! personne n'est plus nohie (|ue ma mère.

.\ussitr.t (|ue la mère llorms fut assise dans le fauteuil, son fils commença à la rouler autour de Li chamhrecn poussant des cris de triomphe; Kate Verhoevcn applaudissait tout haut; la petite Annette dansait à côté du fauteuil en hatlant des mains; le chien la suivait en jappant joyensLMnent.

Ktail-ce un sentiment d'orgueil inspiré par l'amour do son fds qui attendrissait si vivement la pauvre femme, nu hien la joie des autres, ou bien encore le hien ôtre qu'elle èpouvait? Quoi qu'il en soit, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé; le sourire de ses lèvres exprimait un bonheur infini, et elle avait tout à fait l'air d'un enfant qui, mis en possession d'un nouveau jouet, oublie le uKinde entier pour ne penser qu'au i)laisir de le contempler.

— Ah! loué soil Dieu qui m'a paralysée, dit-elle en adressant au ciel un regard humide; maintenant je ne serai plus triste, je ne me plaindrai plus... Ah! Simon, tu es un anj^e de bonté...

Kate avait saisi le fauteuil de ses deux mains et le poussait si rapidement que le mère llorms ne fut plus en état de prononcer une parole.

— Kate, chère Kate, s'écria le jeune homme, soyez prudente, le fauteuil n'est pas une cariole; vous allez le casser.

— Dans le jardin, dans le jardin ! cria Kate en poussant le fauteuil à travers le vestihule.

Simon la retint.

— Non, non, dit-il; le seuil de la porte est trop haut. Et puis vous oubliez qu'il a plu hier; le terrain n'est pas ferme au dehors. Je crois, Kate, que la joie nous fait perdre la tète à tous. Venez, rentrons dans la chambre.

Alors ce fut au tour d'.\nnette d'essayer si elle était assez Ibrie pour faire rouler le fauteuil. Il lui fallut bien quelques elforts, mais elle linil par réussir, et cela leur fit un plaisir énorme à tous; car «m était certain maintenant que, même en l'absence de Kate et de Simon, l'enfant pourrait rouler sa mère partout où elle voudrait aller.

— Eh bien, eh bien, mère llorms, voilà un bonheur, n'est-ce pas? t^'esl absolument comme si vous pouviez marcher.

— Oui, tnère, et en outre vous roulez toujours m voiture, ajouta .\nnette. Ah ! que c'est amusant! Je voudrai» avoir aussi les jambes malades.

— Il me vient une idée, s'écria Simon. Mère,

vous aimiez tant à vous promener dans notre petit jardin, n'est-ce pas? Presque toutes les (leurs (lui s'y trouvent, c'est vous qui les aviez phintées, et vous alliez les voir tous les jours. Maintenant vous ne le pouvez plus depuis longtemps. Désirez-vous vous promener dans le jardin, comme si vos jambes n'étaient pas malades?

— Cela e<t imjiossible, mon (ils.

— Souhaitez-le toujours, et cela sera.

— Sans cloute, je le souhaite.

— Eh bien, cela sera. Tout à l'heure, après le diner, j'entaillerai le seuil de la porte. Il est en bois, ce sera facile. De cette façon je le mets de niveau avec le sol du jardin. Là-haut, au grenier, j'ai encore tout un tas de planches provenant de vieilles caisses à sucre. Je les placerai dans les sentiers du jardin comme deux rails plats, et làdessus .\nnetle pourra vous pousser sans peine. Le fauteuil sera un bateau, Annetle sera le matelot, et vous, ma mère, le pilote qui peut voguer où il veut.

— Ah! tais-toi, Simon, dit la veuve attendrie. Tu (iniras par me rendie folle de bonheur

Et les autres sautaient de joie et battaient des mains en criant : « llourrali! hourrah ! »

Tout à coup un bruit étrange se fit entendre du côté de la cheminée.

— Eh bien, eh bien, personne de nous ne pense aux pommes de terre ! s'écria Kate en courant vers l'àtre pour levei' le couvercle de la marmite qui déborciait. Dieu sait si le stockfisch n'est pas réduit en bouillie. Non, le mal n'est pas si grand. Mettez les assiettes sur la table, Simon; donne les cuillers, Annette.

Lorsqu'elle eut servi les pommes de terre et le poisson, elle dit :

— Maintenant il faut (jue je vous (juitie. J'ai perdu mon temps à admirer ce fauteuil. Mon père pourrait me gronder, car peut-être est-on déjà à laide à la maison. Jusqu'à cet après-midi, mère llorms, si je puis, je reviendrai... En tout cas, vous n'avez plus tant besoin de moi maintenant.

— Oh ! viens tout de même, Kate, ne me fais pas regretter d'avoir ce fauteuil.

— Je ne me priverai pas pour cela de venir vous voir aussi souvent que je le pourrai. Viens, Turc, viens. Et maintenant adieu, adieu !

Va la joyeuse liile s'élança dans le jardin.

La femme llorms et ses entants étaient tellement impatients de s'amuser avec le fauteuil, qu'ils finirent de diner en quelques minutes, et Annette, avant même que sa mère eût déposé la Ibnrchette, tira son lauteuil en arrière, et le roula en riant autour de la table.

Simon était aile chercher un marteau et un ciseau de menuisier; il se mit immédiatement à

LA MAISON BLiai:.

L'épicier Herivs lui faisait signe. (Tage 18.)

l'œuvie pour diminuer le seuil de la porte du jardia et le réduire au niveau du vestibule et du sol du jardin.

Cet ouvrage dura longtemps; mais la mère Horms se fit voiturer souvent auprès de son fils pour échanger avec hii des paroles pleines d'aiïection et de joyeuse espérance.

Le tintement de l'horloge les surprit tout à coup.

— Ciel ! s'écria Simon en sautant debout. Trop de bonheur aveugle et étourdit. Je devrais être à mon bureau. Au revoir, mère ! au revoir, Annette, à ce soir. Je cours, je vole...

11 était déjà près de la porte lorsque la femme Horms le rappela :

— Simon, mon cher Simon, reviens un peu ici. J'ai quelque chose à te dire, tout bas, à l'oreille.

— Vite, alors mère, car je n'ai pas le temps, dit-il en se rapprochant d'elle.

— Elle prit son fils dans ses bras, l'attira sur sa poitrine, et lui donna un long baiser sur le front, en le mouillant de larmes de reconnaissance et d'amour.

— Simon, Simon, dit-elle d'une voix étouffée, Dieu te récompensera. Sois béni, mon noble enfant.

— Merci, mère, je suis assez récompensé, répondit-il profondément ému. Et d'un seul bond il atteignit la porte et disparut par le jardin.

La première chose que Simon avait faite en entrant à son bureau, (ut d'aller dire à M. Waterschoot combien sa mère avait été heureuse d'avoir un beau fauteuil à roulettes; il remercia vivement son patron do sa bonté, tant en son nom qu'au nom de la mère Horms.

4Ul

LA MAISON BI.EI E

I.e manliand, loiuht' dt» ranimir lilial île son commis, lui avait fait esprier (|iii' hieiilùl ses appoinlemt'iils sciaionl coiisidérabliMiieiit au};ineiités. Si. eu altomlaiit, il avait encore besoin (l'un peu d'ariîent, il pouvait le lui demander; on déiluiiait le tout ensemlde du premier mois de raugmenlalion promise. Si M. Walerschool pouvait encore l'aiilcr ou l'avantai^er d'une autre manière, il le lirait.

Là-dessus Simon s'était mis à l'ouvrai^e au majjasin, le cœur lé},'er et l'esprit Joyeux, aspirant nt'anmoins après le inomenl où il pourrait rei,'a- }(ner sa demeure, pour savoir comment Annelle et sa n)ère s'étaient amusées loul l'après-midi avec le fauleuil.

Lorsiiu'enlin, au coup de sept heures, il sortit de son bureau, il traversa la ville en loule bàle pour arriver à la porte de Borirerbout. Il ne pensait <|u'à sa mère, et aussi un peu à Kate, sa douce (iancée, et au bel avenir qui leur souriait à tous.

Il entendit crier .-on nom dt; loin 11 vit, dans la rue de Jésus, l'épicier llerks (pii lui faisait siijne (|u'il voulait lui parler. Il se liàla de (aire (|uelques pas en arrière.

— Entrez, monsieur llorms, dit l'épicier. Hier déjà j'ai reijardé si je ne vous voyais pas. Si vous êtes raisonnable, nous pourrons peut-être faire une petite all'aire. Avez-vous encore du calé avarié ?

— Oui, monsieur, répondit Simon, j'en ai encore une petite partie de Irois sortes, .l'en ai des échantillons dans ma poche... Les voici, regardez-les.

— Et (jue valent ces trois sortes?

— Dix, quinze et vint;t cents la livre. Je les offre au meilleur marché possible, car, vous le savez bien, monsieur, il y a peu de chose à iiaijner dans le commerce aujourd'hui.

L'épicier examina les échantillons avec attention.

— Je sais de qui vous avez acheté ce café avarié, dit-il. Vous ne ra\ez pas payé plus de douze cents la livre.

— (l'est vrai, je le reconnais, monsieur, mais nous avons travaillé tous pendant plusienis semaines à le trier. Et toute peim- mérite son salaire, n'est-ce-pas ?

— Combien de livres en a\ez vous .' tiemanda l'épicier.

— l)es trois qualités ensemble ?

— Oui.

— Knsirou ileux cents livres.

— Je les prends toutes, l'une dans l'autre à seize cents la livre.

— C'est trop bon marché, réellement, mon-

sieur llerks, dit Simon après avoir réfléchi. Mais, dans res|)oir (|n'en de meilleurs temp-, vous me ferez aussi j;ai,'ner {juebjue chose, j'acce|)le le marché. Quand désirez-vous le calé?

— Mon domestique doit aller lundi au Hleekhoff, près du canal d'Ilerenlhals. En revenant, il ira prendre le calé chez vous. Cela vous épargnera la peine de me l'apporter.

— Merci, monsieur, merci de tout mon C(cur. Simon s'en alla tout joyeux et se mit à compter

en lui-même, avec un visai,'e souriant, combien cette aiïaire inattendue lui procurait de bénéfice. En calculant les longues journées ([u'ils avaient employées à trier le café, il n'y avait pas beaucoup de bénéfice; cependant, huit florins, cela faisait à peu près seize francs ! Presque le prix du fauteuil. Comme sa mère allait êlre contente ! Car, sans doute, au milieu de toute sa joie, elle devait être inquièle de savoir avec quoi il avait acheté ce beau meuble, et l'idée qu'il |)ouvait avoir contracté nue dette devait l'attrister. Maintenant il l'avait pres(|ue regagné; et en outre ses appointements allaient être augmentés.

Le cieni- lui baitait, tellement il était impatient d'apprendre la bonne nouvelle à sa mère, .\ussi est-ce à pas précipités (ju'il s'acheminait vers le Coin-Vert.

Lorsqu'il atteignit le Chemin de lerre qui se dirigeait vers sa maison à travers le jardin du vacher, il se frolla les mains de joie.

Mais voilà qu'il aperçut à sa gauche le père de Kate, travaillant dans un champ avec une bêche, et il lui sembla que le vacher l'appelait du geste.

Maître Verhoeven pi(|ua sa bêche en terre et fil ()nel(|ues pas pour venir an-devani du jeune homme.

— Lonjoiir, maître Verhociven, dil celui-ci; il m'avait semblé (|nc vous m'appeliez.

— En elfet, je vous attendais pour parler sérieusement avec vous.

— J'écoule, maiire, avec beaucoup de plaisir.

— Avec plaisir? c'est ce que nous allons voir, (\\[ le vacher en levant les épaules, et avec un sourire ironicjue.

— Parlez.

— L'amour es! aveugle comme une taupe, diton. C'est facile à voir, car noire Kale ne songe qu'à se marier, sans se demander si son bonheur on son malheur n'en dépendent pas. .Mais un père n'esl pas amoureux, et, lorsque le bien-être de son enfant est en jeu, il n'a pas le droit d'être aveugle. Avant que votre mère ne devint malade, Simim, j'ai consenti à votre mariage avec Kate. je le reconnais; mais aujourd'hui les choses sont terriblement changées. Votre mère est paralysée...

LA MAISON BLEUE

— Mais, cher voisin, elle guérira ! s'écria le jeune homme avec angoisse.

— Elle ne guérira plus, elle ne peut plus guérir, répliqua le vacher.

— Ah ! qui dit cela?

— Les médecins, qui le savent mieux que nous. Tenez, Simon, vous êtes un bon garçon, et un garçon de. bons sens. Envisagez un peu la chose de sang-froid. Kate peut-elle encore devenir votre femme?

— Ayez au moins un peu pitié de moi, dit Simon en soupirant; vous me faites trembler.

— Non, Kate ne peux plus devenir votre femme; et, si vous êtes sincère, vous le reconnaîtrez vousmême. Supposez qu'elle soit mariée avec vous, ne sera-t-elle pas, durant toute sa vie, la servante de votre mère?

— La servante de ma mère, ô ciel !

— Oui, car une femme percluse exige des soins incessants, et doit toujours avoir quelqu'un auprès d'elle pour l'aider.

— Mais, voisin, vous vous (rompez; ma sœur est là pour soigner ma mère. Et, d'ailleurs, ce que la bonne Kate fait pour elle, elle le fait avec tant d'amour que...

— Non, ce sont des rêves, des enfantillages qui ne peuvent pas durer longtemps. Kate aurait réellement une vie d'esclave, et c'est ce que je ne veux pas. Elle est beaucoup trop belle et trop bonne pour cela. Elle n'a f|u'à choisir, et elle peut être riche et heureuse quand elle voudra.

Simon, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il entendait, contempla le vacher d'un air stupéfait. Ses lèvres frémissaient, ses yeux étincelaient,et il était visible que la douleur et l'incertitude se livraient un cruel combat dans son cœur.

— Vous faites une mine comme si vous tombiez du ciel, dit le vacher. Est-ce que je parle déraisonnablement? Si vous aviez une fille telle que notre Kate, la condamneriez-vous à être la servante d'une femme paralysée?

— Mais, maître Verhoeven, je ne puis pas vous croire, et vous me faites mourir de frayeur, balbutia le jeune homme. Hier encore, j'en suis sûr, vous ne pensiez pas ainsi.

— Il n'est jamais trop lard pour bien faire.

— Ah! comment peut-on changer ainsi? Depuis trois ans déjà, tout le monde sait dans le faubourg que Kate doit devenir ma femme, et que ses parents ne demandent pas mieux. Et maintenant vous auriez la cruauté de nous séparer? Mais, mon Dieu, ce serait nous donner le coup de la mort...

— Des mois, tout ça ne sont que des mots, grommela le vacher sans être ébranlé. Je répète ma question : si vous étiez père, condamneriez-

vous votre fille à devenir la servante d'une femme paralysée?

Simon ne répondit pas; il courba la tête, et un murmure étoulle trahit seul le désespoir qui lui serrait le cœur.

— Je comprends bien, Simon, que cela ne vous fait pas plaisir, dit le père Verhoeven, de devoir renoncer à une fille telle que notre Catherine.

— Mais, Kate, cette pauvre Kate, elle sera encore la plus malheureuse de nous tous, soupira le jeune homme.

— Vous le croyez? Non, non, dans deux mois elle sera mariée.

— Mariée? Dans deux mois? Kate mariée ! répéta Simon, en reculant d'un pas.

— Oui, oui, et elle sera riche et heureuse, et elle deviendra madame, et tout le monde dans le faubourg lui ôtera son chapeau avec respect.

— Oh ! mon Dieu, Isidore Pommedepin...

— Gomme vous dites, mon ami : notre Kate devient madame Pommedepin.

Le jeune homme ne put plus douter de son malheur, car depuis longtemps il avait craint la possibilité de ce qui se réalisait maintenant. Les larmes jaillirent de ses yeux; mais, au bout d'un instant, il se roidit contre le désespoir qui l'envahissait, et dit avec une indignation contenue :

— Maître Verhoeven, vous me repoussez maintenant parce que je suis devenu pauvre et que ma mère est malade. Pensez-vous que j'eusse refusé la main de votre tille si vous étiez devenu pauvre et perclus vous-même? Vous n'oseriez pas dire que vous croiriez de moi pareille chose ! Pourquoi donc me traitez-vous comme si vous pouviez le croire? Ah ! si j'avais dû travailler pour vous tous nuit et jour, c'eût été mon bonheur de récompenser l'amour et la bonté de Catherine par toute une vie de travail et de soins prodigués à ses parents. Car Kate est noble et généreuse; elle veut devenir, non pas la servante, mais l'enfant de ma mère.

— Elle parlera tout autrement quaud elle saura qui la demande en mariage.

— Elle refusera, soyez-en sûr.

— Cela n'y ferait rien. Je sais bien qu'elle est entêtée, mais je le suis encore plus. Elle pliera ou elle rompra : dans deux mois elle s'appellera madame Pommedepin, vous dis-je, et je voudrais bien voir qui pourrait l'empêcher !

Le jeune homme grommela quelques mots à voix basse, en luttant péniblement contre son désespoir. Puis, rassemblant ses forces par un dernier elîorl, il joignit les mains en suppliant, et s'écria :

— Oh! maître Verhoeven, vous me déchirez le cœur; si vous saviez comme Kate va être accablée de douloir et d'effroi !

LA MAISON in.ElE.

— D'eiïroi ? i|iie voiilez-voiis dire?

— Oui, il'elTioi el de déf^oiU, Car elle n'aime pas Isidore Potninedepin ; au contraire, elle le liait. Votre Kale est la heaul»'- même : son àine est aussi belle que son visa^ie. Et vous voudriez la contraindre à se marier avec un gardon qui boite, qui est malsain, ijui a les yeux rou}:es. qui porte des lunettes vertes, qui est laid, en un mot, et (|ui, par-dessus le marché, est connu de tout le monde comme un méchant caractère? Pensez-vous (|ue votre Kalc, condamnée à user tristement sa vie avec cet époux détesté, vous bénirait d'avoir meurtri son tendre cœur? Non, non, elle adresserait au ciel ses plaintes amères, parce que son père, croyant aj^ir jiourson bien, l'aurait sacrifiée à l'ariîent, et perdu son bonheur à jamais en étoulViuit les secrets sentiments de son cœuv.

Le laniraj-e du jeune homme était si touchant, que le vacher en parut ému, et secoua la fête en silence.

— 0 maître Verhoeven. soyez généreux! Laissez-moi espérer (lue Kate deviendra ma femme. .le suis jeune, je travaillerai, je ferai le commerce, je gagnerai de l'argent. Je rendrai votre entant heureuse; son existence sera un paradis sur terre. Je vous honorerai et vous aimerai non seulement comme un père, mais comme un bienfaiteur. Je bénirai votre nom jus(|u'à ma dernière heure!

— Je crois, Simon, que vous voulez me mettre des |)lumes au chapeau, murmura le vacher pensif. Mais il me semble que vous attendririez un roc. Eh bien...

— Parlez, cher voisin, parlez!

— Eh bien, il y a encore un moyen d'obtenir mon consentement à votre mariage avec Kale; d'autant plus que l'apothicaire n'a |)as encore ma parole.

— J'écoute, le cœur palpitant.

— Je ne veux pas, absolument pas, (jne Kate devienne la servante de votre mère infirme. Si vous y consentez, cela est facile à obtenir.

— Je consens, maître Verhoeven; exprimez votre désir.

— Il faut placer votre mère à l'hospice, Simon. Il y eut un moment de silence solennel. Le

jeune homme était devenu pâle comme un mort. Lorsqu'il reprit l'usage de la parole, il balbutia lentement avec angoisse, comme un homme (|iii a peur de ce qu'il va dire :

— Ma meie... dans un hospice?... Itaris un hospice, ma mère!... ma mère...!

— .Mais qu'y a-t-il là de si extraordinaire? II y a beaucoup de personnes qui le font. Vous ne valez pas mieux, ne^t-ce pas, ni votre mère non plus, que des centaines d'autres personnes?

— Quoi! s'écria Simon tout tremblant d'indignation, ma mère irait à l'hospice ? Elle a travaillé comme une esclave et altéré sa santé pour son fds... et ce fils, pour récompenser son amour et son dévouement, lui dirait aujourd'hui : « Allez à l'hospice, vivez loin de vos enfants, parmi des étrangers, sans famille, sans liberté, comme une pauvre prisonnière, jus(|u'à ce que vous mouriez oubliée? » Je devrais |»leurer; la douleur me torture; le feu de l'indignation tarit la source de me< larmes. Croyez-vous que je sois un bourreau ou un serpent? Tenez, maître Verhoeven, croyez-moi : pour pouvoir épouser Kate. je me laisserais couper un bras, s'il le fallait ; mais je me ferais tuer plutôt que de dii'e à ma pauvre inèie : « Il faut aller à l'hospice ! »

— Mais, Simon, laissez-moi dire un mot : je TOUS prouverai...

— Non, non, la seule pensée d'une aussi lâche cruauté me comble d'angoisse et d'effroi!

Le jeune homme paraissait tout hors de lui; il s'était laissé empoiter par ses propres paroles, et, au lieu de larmes, on ne voyait dans ses yeux que l'éclat d'une rage fiévreuse.

— De sorte que vous renoncez à Kate? grogna le vacher mécontent.

— Oh! non, non!

— Alors, envoyez votre mère à l'hospice.

— Jamais! plutôt mourir!

— Eh bien, vous avez à choisir. C'est mon dernier mot : il est irrévocable! Si vous êtes obstiné, je le suis encore plus que vous. Je vous donne le temps de réfléchir jusqu'à demain malin à huit heures. Si je n'ai pas une réponse favorable, alors il est irrévocablement décidé que vous ne reverrez plus notre Catherine.

— Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi. Ne me percez pas si cruellement le cœur.

Le vacher retourna sur sa pièce de terre; en se retournant, il vit Simon qui demandait grAce, les mains tendues vers lui.

— Vous connaissez mes conditions; je ne veux rien entendre de plus! cria-t-il. Votre bonheur est dans vos propres mains. Si vous voulez le fouler aux pieds, faites à votre guise ; moi, je ferai à la mienne, .\dieu!

Siio(»n le suivit un moment des yeux, écrasé et ayant presque perdu conscience de ce qu'il faisait. Alors le jeune homme fit quelques pas précipités du côté de sa demeure; mais, comme s'il était effrayé par l'idée de se trouver en présence de sa mère, il retourna dans le Chemin de terre et se dirigea vers le faubourg.

Au bout d'un instant, il prit la rue de la Charrue, buigea le jardin des .\rbalétriers, et arriva, en (juelqucs minutes, aux ouvrages extérieurs du fort

LA MAISON BLEUE

crilérentlials, où il se mit à se promener de long en large, pensif et se parlant à lui-même, dans la plus complète solitude.

Plus d'une fois, sous le coup de ses pénibles réflexions, des larmes jaillirent de ses yeux; mais aussitôt il réprimait les signes extérieurs de sa souffrance. 11 n'avait choisi ce lieu solitaire et abandonné que pour pouvoir lutter en liberté contre son désespoir. Sa mère ne devait pas s'apercevoir qu'un malheur lui était arrivé; sans cela, peut-être laisserait-il tomber de ses lèvres le mot d'hospice, et il ne voulait pas percer le cœur de sa mère de ce coup de poignard. Tout n'était pas définitivement perdu. Maître Verhoeven pouvait encore revenir sur sa fatale résolution. Kate, la courageuse Kate, pourrait peut-être encore détourner le coup par sa résistance et la fermeté de son refus.

Lorsqu'il se sentit assez fortifié pour pouvoir dissimuler son chagrin et son angoisse, il retourna par la rue Haute vers sa demeure, et ouvrit la porte.

Annette accourut toute joyeuse à sa rencontre, et s'écria en lui serrant les mains :

— Oh! Simon, Simon, quel plaisir nous avons eu tout l'après-midi! Kate a été ici et elle m'a traînée aussi sur la belle chaise, même dans le jardin... et mère est si contente... si contente!

Sans répondre à l'enfant, Simon marcha droit à sa mère, et après l'avoir embrassée avec une joie feinte, il lui dit ;

— Mère, j'ai gagné aujourd'hui seize francs. Nous devons nous dépêcher d'achever le triage du café, car le garçon du magasin de l'épicier Herks viendra le chercher lundi.

— Simon, qu'as-tu? demanda sa mère étonnée. Ta voix paraît si triste!

— Je ne sais pas, mère, rèpondit-il avec hésitation. J'ai mal à la tête... très mal même; mais ce n'est rien. J'ai mangé trop vite, tant j'étais content ; peut-être ai -je pris un léger rhume en ni'arrêtant dans un magasin humide et froid, tout échauffé que j'étais par une marche rapide.

— Eh bien, mon enfant, dit la mère Horms, va te mettre au lit. Annette chauffera de l'eau et te fera un peu de thé ou de tilleul.

— Non, mère, cela n'est pas nécessaire. J'ai déjà éprouvé que le mal de tête s'aggrave quand on cause. Laissez-moi, pendant qu'il fait encore clair, continuer à trier le café. Quand la nuit sera venue, nous pourrons aller nous coucher tous un peu plus tôt.

Plus d'une fois, pendant qu'il poursuivait son travail, sa mère essaya d'échanger quelques mots avec lui ; mais lorsqu'elle fut convaincue que la causerie lui était à charge, elle se tut aussi, et fit

même comprendre à Annette, en posant son doigt snr ses lèvres, qu'elle ne devait pas faire de bruit.

A peine le soleil eut-il disparu derrière l'horizon, que toute la famille alla se mettre au lit.

La mère Horms pensait avec inquiétude à l'indisposition de son fils. Simon pleurait dans les ténèbres.

Le lendemain, dans la matinée, la mère Horms était assise dans son beau fauteuil, devant la table sur laquelle elle triait les grains de café, avec l'aide de sa petite fille.

Contre son habitude elle parlait peu, et même elle répondait à peine à l'enfant quand celle-ci lui demandait quelque chose.

Elle était fort inquiète. Simon lui avait caché quelque chose. La veille au soir il était revenu tout triste â la maison, et le matin, quoiqu'il fut parti de très bonne heure pour son bureau, elle avait remarqué qu'il avait un poids sur la poitrine. Qu'est-ce que ce pouvait être? Lui qui n'avait jamais eu le moindre secret pour sa mère, il avait éludé toutes ses questions avec une espèce d'anxiété.

Tandis qu'elle était plongée dans ses tristes pensées, cherchant à approfondir ce mystère, elle entendit ouvrir la porte. Elle tourna la tête et vit Kate Verhoeven qui se tenait immobile au milieu de la chambre, toute pâle, et la contemplant d'un regard plein d'angoisse.

— Kate, Kate, . qu'as-tu? que t'est-il arrivé? murmura la vieille femme effrayée.

Les larmes, contenues avec violence, coulèrent avec abondance sur les joues de la jeune fille. Elle s'élança vers la femme Horms, se jeta à son cou, et la serra avec force contre sa poitrine.

— Ociel! Kate, est-il arrivé un malheur? Ton père, ta mère...?

La jeune fille se laissa tomber sur une chaise et sanglota un instant, comme si elle était oppressée par une triste nouvelle,

Annette s'approcha d'elle et lui prit la main en pleurant.

— Pour l'amour de Dieu, parle! chère Kate, dit la femme Horms. Vois comme tu me fais trembler! Qu'est-ce qui te désespère ainsi?

— Ah ! mère, mère, vous me voyez pour la dernière fois ! s'écria la jeune fille. Je ne puis plus venir ici.

— Pourquoi? qui dit cela? Impossible!

— Je dois me marier avec Isidore Pommedepin... et si j'adresse encore la parole à Simon, mon père..., j'ose àpeine ledire..., mon père me tuera. Hélas! hélas ! il a levé son bâton sur ma tête en me

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