‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 81 sur 225 · I.KS IIOUIIGKOIS DE II A 11 LI \ C. EN · texte numérisé non relu

I.KS IIOUIIGKOIS DE II A 11 LI \ C. EN

-- Mais, lit'las ! elle est iiialadt' cllt'-inriiic, très malade, béirava la bonne.

— Malade? El elle est allée visiter les enl'aiils de Jean? Conmienl pensez-vous cida, Jeanne?

— Je ne le sais pas, mailanie ; je n'ose [)as le dire; ses sens, sa eervelle...

El elle se frotta le Iront en ponssanl un sonpir. Madame Romys pâlit et re};arda lixemenl la servante.

— Ecoutez! s'écria celle-ci. Voilà qne j'entends sa voix. Elle vient! elle vient !

Et à peine ces mots étaient- ils sortis de sa bonrlie (jiie madame Potlewa! parut sur lesenil de la |iorte. Un cri de joie loi éclia[)|)a lorscin'elle a|)ergut sa nière. Sans lui laissm' le temps de parler, elle la prit par le bras et lui dit avec un un accent d'entbousiasme, pendant (]ue, |»ar le vestibule, elle l'attirait dans son appartement :

— .Maman, clière maman, je suis si heureuse! Venez, venez, mon C(enr déborde; vous allez apprendre une bonne nouvelle. iJéuêchez-vous, courons : cet heureux secret me brûle les lèvres.

Arrivée dans la chambre, elle ferma la porte, sauta au co;i de sa mère, approcha la bouche de son oreille et chuchota tout bas quel(|ues mots qui firent rayonner tout à coup le visage de la vieille femme de joie et de surprise.

— Eh bien ! qu'en dites-vous?

— Ah! c'est donc vrai! s'écria la vicilbî dame. Plus de doule,tu seras mère. Que Dieu soit béni de sa bonté.

Madame Potlewal se jeta de nouveau au cou de sa mère et l'embrassa plusieurs fois avec transport. Des larmes brillaient sur leurs joues et, dans leur émotion, elles restèrent un instant étroitement embras.«ées sans avoir la force de prononcer une par(de. Alors madame lloiiiys prit la main de sa nib>, et (lit :

— Allons, mon enfant, asseyons-nous. Tu ne peux pas t'aiteiidrir si fort, c'est imprudent; maltrise-loi, lâche de le calmer, sinon tu pourras ti" faire du mal à toi-même.

— - Du mal, ma mère? La joit; peut-elle faire mal à (jnelqu'un?

— Tous les mouvement passionnés du cieur sont nuisibles, Thérèse, lexcès de la joie autant (|ue l'excès du cha},'riu. Tâche de snrmoMlei- Ion émotion.

Madamr F'ottevval, appelée à remplir un devoir nouveau, prit un siège et répondit avi-c un calme surprenant :

— Vous avez raison, chère mère ; je me tiendrai traiu|iiille rt resterai maîtresse de moi-nn''me. Dite.>-nu>i quelque chose ; parlez-moi d'antre chose pour que je puisse oublier un instant mon bonheur.

— Connue cette nouvelle enchantera ce bon Potlewal! murmura la vieille dame. Il était bien fâché contre toi, Thérèse; mais cela le ramènera à de uK'illeurs senlimeiils. Montre lui aussi un peu d'ainiiié; dompte l'emportement de ton caractère, n'oublie pas (|u'il est le père de Ion enfant.

— Ciel! (|ue dites-vous là. maman? s'étria Thérèse avec une force impru'lenle. Mais je dois rester calme et parlfi' tranquillement. Lui montrer de l'amitié, à lui, Poilewal, mon époux? Ah! i|u'un anjie du bon Dieu lui murmure à l'oreille Ihenreuse nouvelle! Qu'il vienne, je lui demanderai pardon à genoux du mal que je lui ai fait; je l'embrasserai avec amour, je lui press<'rai la main avec reconnaissance. J'embellirai sa vie par mon aiïection, ma soumission, mon respect pour lui.

Mada ne llomys rejjarda sa fille avec élonnement; elle se rappela les fâcheux présages de Jeanne, la servante, et secoua la tête d'un air de compassion. Thérèse pénétra sa pensée et dit avec moins d'agitation :

— Mon langage vous étonne, n'est-ce-pas, ma mère? 11 m'étonne également; je cherche à m'expli(|uer l'énigiiie de ce changement radical dans ma nature. Serait-il vrai qne le nom de /«ère suffit pour faire jaillir une source fécoinle d'amour et de bonté dans le cœur d'une fennne?Oui, cela doit être : de|)uis que Dieu m'a révélé ma nouvelle mission, j'aime tout, les hommes et les choses; tout est beau et aimable à mes yeux; je voudrais voir tout le monde heureux, comme je suis heureuse moi-n)é!ne.

— Quelles bonnes paroles, Thérèse, dit madame Roinys en serrant les mains de sa fille. Je savais bien qu'an fond de votre cœur se cachait la générosité et l'airection. Peut-être Potlewal se félicitera-t-il du niariagc (jui l'a rendu si malheureux jusqu'ici.

— Combien ai-je été cou[)able envers lui ! soupira Thérè>e. Je l'ai forcé à se lancer dans des entreprises hasardeuses, j'ai troublé son esprit, renq)li son âme d'in(|iiiélu(le, en un mol, je lui ai rendu la vie amère, [lar ma soif de richesse et d'argent. Maintenant je serai riche. Il prendra du repos, sa maistni ne sera pins odieuse, il conmiandera, il sera chef de la famille; moi. la mère de ses enfants, j'obéirai de bonne grâce, avec un inaltérable amour.

— S<'s affaires vont pourtant très bien niaintenant, Thérèse. N"al-il pas gagné cent mille francs en peu de temps?

— - Mais, maman (|u'est-ce (|nc c'est i\ue cent mille francs sans la paix do mur, sans la jouissance lie la vie?

— Vraiment, Thérèse, murmura la vieille dame, tu m'étoimes. Non pas qne je désa|)prouve les

LES BOURGEOIS DE iJAKLIiNGEN.

paroles, loin de l;i. Certes, je croyais savoir ce que peut sur une leninie le nom de mère; mais j'ignorais que sa puissance allât si loin.

Madame l'ottewal se tut et parut distraite par ses pensées de la conversation. Tout à coup ses yeux étincelèrent.

— Maman, si c'était un garçon? dit-elle.

— C'est possible, mon enfant.

— Ah !il ne restera pas à Darlingen-,il étudiera, il ira à l'université, il sera avocat, artiste, savant, il monlera à cheval, il apprendra la musique, il aura un esprit élevé et un noble cœur. Que Dieu me garde d'en faire un homme d'argent, un homme matériel, sans valeur morale! Non, non, il sera doué de tout ce qui est accessoire pour jouir de la vie et pour se rendre utile à l'humanité.

— C'est singulier, murmura la vieille dame, on dirait que tu as entendu la sœur Hermine parler de l'avenir de son peiit Ernest.

— Hermine! reprit madame Pottewal, ma bonne, ma chère sœur! Comme j'aspire mainlenant à pouvoir la presser dans mes bras! Lorsque mon mari sera rentré, je lui(iemand^^rai de me conduire demain ou après-demain à Scliaerbeek. J'achèterai une foule de joujoux à Bruxelles pour les enfants de ma sœur. Cela vous étonne? La paix, l'amour doivent régner entre deux sœurs, entre deux mères. Le même sang ne coule-t-il pas dans les veines de leurs enfants? J'irai inviter mon père à nous accompagner. Il faut qu'il sache, lui aussi, quelle nouvelle lumière s'est répandue sur la famille.

— Ton père ! s'écria la dame en regardant la pendule. Déjà trois heures ! Ciel ! je me suis échappée doucement par la porte du jardin, pour venir te dire bonjour, l^eut-être sera-t-il déjà rentré à la maison ! Je vais encore être grondée sévèrement. La bonne nouvelle apaisera probablement sa colère. Je pars, mon enfant... Non, pour l'amour de Dieu, ne me retiens pas. Je lui demanderai la permission de venir te voir demain; alors nous causerons plus longtemps ensemble.

Madame Romys se leva et se dirigea vers la porte.

— N'en dites rien à personne, maman, supplia Thérèse. Vous comprenez que mon époux ne doit apprendre l'heureuse nouvelle que de ma bouche. Vous pouvez bien en parler à mon père, mais vous le prierez de le tenir secret, du moins, jusqu'à demain, n'est-ce pas?

— Oui, oui, adieu, Thérèse, dit la vieille dame toute inquiète, en traversant le vestibule à grands pas.

Sa hlle la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans la rue, donna brièvement quelques ordres à la servante et retourna dans sa chambre.

Là, elle se laissa tomber sur une chaise près de la table, leva un instant les yeux au ciel, comme si elle faisait une arilente prière, puis les baissa vers la terre, absorbée dans une profonde méditalion. Elle resta longtemps ainsi en conversation avec elle-même et jouissant d'avance du bonheur immense qui lui était promis.

Après un instant d'immobilité complète, elle se leva et marcha rapidement vers une commode placée dans le coin de la chambre. Elle en lira dilférentes étoffes, les chiffonna et les déplia, choisit enfin une pièce de la toile la plus fine et la déroula sur la table.

Elle la considéra longlempsen silence, se demandant ce qu'elle pourrait en faire. Puis elle se mit à plier l'étoffe en deux ou trois doubles, comme pour ca'culer la mesure et les dimensions d'un objet. Enfin elle prit des ciseaux, coupa et tailla dans la toile en tous sens, jusqu'à ce qu'elle fût découpée en une quantité de morceaux grands et petits. Elle était très pressée à l'ouvrage, les ciseaux tremblaient dans sa main, et de sa poitrine haletante s'échappait un bruit sourd qui accusait une grande agitation.

Enfin elle fit sur la table une place nette, disposa les morceaux de toile l'un sur l'autre et l'un à côté de l'autre. A mesure que ce travail avançait et que les toiles prenaient une forme distincte, une émotion plus vive semblait s'emparer de madame Pottewal... et, lorsque tout fut arrangé, elle sauta en arrière avec un cri d'admiration, et, toute frémissante, elle tint le regard attaché sur son ouvrage. Ce qu'elle avait fait ou plutôt ce qu'elle avait dessiné sur la table avec les morceaux de toile, c'était une robe d'enfant; les petites manches se trouvaient des deux côtés, et on pouvait y voir en imagination les bras du petit enfant.

Madame Pottewal, ravie, se tenait immobile, les mains jointes, absorbée dans la contemplation de ce simple vêtement qui découvrait devant elle tout un horizon de bonheur et de béatitude maternelle. Elle avait oublié le monde entier: toutes les forces de son ànie s'étaient concentrées sur une pensée... Elle n'avait même pas entendu que la porte de la maison s'était ouverte, et elle s'éveilla seulement lorsqu'elle entendit résonner à ses oreilles une sorte de grognement rauque.

Son mari était devant elle, souriant d'un sourire amer et railleur, les joues pâles, les cheveux en désordre et les dents serrées. Son" aspect était elTrayant et il semblait vouloir foudroyer sa femme sous son regard accusateur.

Madame Pottewal jeta un cri perçant, se leva en sursaut et tendit les bras pour sauter à son cou; mais lui, la menaçant avec les poingts fermés, dit d'un Ion sombre :

i.iis iioi iK.Kois IH-: 1» \i;ijn(;k.n.

— Arri^ro, sorpent venimeux î Ah ! vous embrasseriez votre viclime ? Vous la raiossi'ricz, mainleiiaiit qu'elle succombe ? Femme fausse, bypocrit»', arriére ! arriére ! vous dis-je. Kcoulcz, je vous apporte la nouvelle de votre triomphe. C'est la dernière l'ois ipio vous vous réjouirez de mon cha},Miu.

La pauvre femme leva ver> lui ses mains tremblantes et bé};aya d'une voi\ ininlelliiiiblf m il le supplications, parmi lesquelles le mot iin-n' riait plus d'une fois répété; mais le visage contracté de son mari, la haine qui respirait sur ses lèvres, lu colère qui brillait dans ses yeux llandioyants, la frappèrent tellement d'épouvante et de peur, qu'elle se laissa tomber sur une chaise, d'où el'e regarda d'un air craintif celui qu'elle croyait atteint d'aliénation mentale.

La servante -o montra à la porte; mais i'otlewai lui (il du doigt un signe si menaçant que Jeanne, épouvantée par son coup d'ciMl foudroyaiii, s'enfuit vers la cuisine. Il ferma la |)orte. croisa les bras sur sa poitrine, s'approcha de sa femme ei lui dit a\ec une ironie amére :

— Kniin. madan)e, V(»tre bel ouvrag(» est ache\é. 11 est brisé l'homme dont la ruine était le but de votre vie. Les entreprises dangereuses auxquelles vous l'avez si ci'uellement poussé ont poilé leurs fruits. I,a fortune de mes parents, mes béiié|ices, votre dot, tout est perdu, tout, même l'honneur de mon nom !... Voyez où m'a conduit votre nature perverse !...

Klle se leva et s'él.mça vers lui les bras ouverts ; il recula et voulut la repousser; mais elle, égarée, lutta contre ses efforts, lui jeta les bras autour du cou et le tint serré contre son cœur avec une force irrésistible, en murmurant rapidement à son oreille des paroles qui parurent le frapper tout à coup de stupeur, et qui firent -uccéder a la c «dère empreinte «.iir son visage un profond abaitement et un découragement extrême.

Sa femme, charmée de l'effet de sa conlidencc, détacha ses bras de son cou et b- regarda avec un sourire plein de prières.

Il resta un instant >ilencieux, pui> il nnirmura :

— .Mon Dieu, esl-re possible ? Ne -.ui^-je pa> encore assez malheureux? Pourquoi une nonselb' torture? Krreur ou vérité, cette nouvelle ne peut rien contre la fatalité inexorable. Il .si trop tard ! il est trop lard !

Klle essaya vainement de lui remlre courage; elle l'embrassa de nouveau et répéta nulle douces paroles; mais M. l'ollewal, égaré par la conviction que rien ne [tourrait le sauver de la ruiiH! et de la honte, regardait dans l'espace «'t rép.tail avec raccenl y\u plus profond dé.sespoir :

— Il e-l hop lard! il est inq) lar<l !

Alors madame l'ollewal, effrayée, se laissa Ittmber à genoux el, levant les mains vers lui. elb^ s'écria en sanglotant :

— Francis, mon bon Francis, revenez à vous. Voyez, je suis à vos plels, je les arrose de mes

; larmes. 0 pitié! pilié |»onr notre enfant! Je siii^ . coupable, je vous ai fait beaucoup île mal; accablez- ! moi de votre colère, de votre liaine;mais, je vons en supplie, ne punissez pas le crime de la mère sur une pauvre el innocente créaluie (jui doit porter voire nom ! Francis, Francis, éconlez-moi, soyez miséricordieux !

Son é(ioux jeta sur ellt* on regard tiisie ■ il semblait ému, une larme relenne lirillail dan* ses yeux.

— .Merci, niei'ci, >'écria-l-elle sans se lever. Pardon, pardon, je vous respecterai, je vivrai pour payer ma délie envers vous. Francis, je ne sui>; plus la même femme, je vous aimerai couine une mère aime le père de sesenfanis. Et si ce n't.'st pas assez, oi'donnez, je serai voire humble esclave.

l'ollewal lui prit les mains el la releva en balluitiant d'une vt^ix presque ininlelligilde :

— Thérèse, ah! je vous pardonne lonl. Puisse Dieu vous rendre heureuse sur la terie. Mais c'en est fait de moi. mon sort est décidé.

Ft, se voilant les yeux, i! se laissa tond)er >\it une (diaise el fondit en larmes.

Sa femnii s'as'it à cùté de lui, lui mit le bras sur l'épaule, laissa un instant couler ses larmes en |tleine liberté, puis elle dit avec une douceur insinuanle dans la voix :

— Francis, mou ami, ne désespérez pas. Si grande <|in^ soil noire p'rle, elle ne peul nous rendre loul à fait niallienreux. Nous aviois des parents qui ne nous laissei'onl pas sans secours. En recommençant prudemment le commerc)>, nous pouvtms trouver le-» moyens d'élever convenablement notre enfant. Nous habiterons une petite maison : le sourire de notre enfant, notre affection, noire amour inaltérable l'un ponr l'autre, en feroni un paradis de joie et de paix. Ne croyez pas que ma bouclit* [iroférera jam.iis une plainte ou une parole amè.e. .le veux consacrer toute ma vie à payer ma dette envers vous. .Mbms, ami, prenez. ciiuia:;e. re|e\ez la léte avei' l'onliince, un bel a\enir nous .'«ouril. Ne déplorez [tas lanl la perle de \olre foiliine ; il mois en est donné une autre en é( bauge, une autre bien plus pr. cieuse. Non, ne craignez rien, votre femme est une femme forli*. vous le savez. Klle était opiniâtre dans le mal, dé.sormais elle sera éneigique dans le bien. Oui, oui, elle vous défendia contre le chagrin, contre labatlemeut, contre le découragiMuenl...

- Kl contre la honte? et contre le désliotmeur? murmura l'ollewal avec un crnel sarcasme.

LES i;oiiiir,EOis de daiilingen.

— Soyez raisonnable, Francis, reprit-elle, parlez clairement; laissez-moi juger retendue de votre perte. A commencer d'aujourd'hui, tout doil être commun entre nous. La honte vous menace, dilesvous ? C'est impossible, vous êtes incapable de faire une chose désbonoranle.

— Mes livres sont en désordre, soupira-t-il. J'étais devenu fou, Thérèse. Je faisais ccmt affaiics à la fois; j'entassais les entreprises l'une sur l'autre, je courais à ma perte les yeux fermés, comme si une chute fatale, une chute horrible, devait être le but où tendaient mes yeux égarés ; et dans les derniers mois, hélas! j'ai inscrit peu ou rien. Si mes créanciers saisissaient les livres et m'accusaient de tromperie devant la justice, je serais condamné comme un banqueroutier frauduleux. Tenez, ce seul mot me fait couler la sueur sur le front. Thérèse, je vous ai fait pauvre et j'ai déshonoré le nom de votre enfant. Oh ! pardonnez-moi à mon tour!

Pour toute réponse, elle le serra dans ses bras avec une joie fiévreuse. PoltewaI gémissait encore, mais sa douleur était plus calme et ses larmes coulaient en silence.

— Francis, s'écria sa femme dont les yeux rayonnaient d'espérance, si l'on payait vos créanciers ou qu'on leur donnât des gages, ils ne vous poursuivraient pas?

— Impossible! soupira Pottew.d.

— Non, non, on peut triompher du sort : avec du courage et de la force d'âme on vient à bout de tout. Dites-moi, dites-moi franchement ce qui est arrivé. Je vous en supplie, ne me cachez rien.

— La chose est effroyable, et pourtant extrêmement simple, répondit Pottewal. J'ai acheté des bateaux de froment qui sont encore sous voile. J'ai fait des marchés à terme pour des milliers et des milliers d'hectolitres de seigle, qui sont à Amsterdam. La cote du marché d'Amsterdam est venue avec une baisse de dix francs l'hectoHlre. A Anvers, trois puissantes maisons ont déjà suspendu leurs payements. En un seul jour, Thérèse, j'ai donc perdu plus de six cent mille francs...

— Six cent mille francs! Ciel! six cent mille francs ! répéta madame Pottewal pâle d'effroi.

— Hélas ! oui C'est aujourd'hui le dernier jour du mois, demain la liquidation. Les joueurs heureux courent comme des enragés pour assurer leurs gains. Ils ne m'accorderont pas une heure de délai.

Il y eut un instant de pénible silence.

— Allons, ma chère, reprit Pottewal, soyons raisonnables. Chassons tout espoir trompeur et prenons une décision avant qu'il soit trop tard. Je partirai cet(e nuit, j'irai chercher un refuge dans d'autres pays pour échapper au moins à l'empri-

sonnement. Vous abandonnerez tout à mes rréanci(M-s,tout, n'est-ce pas? Ne gardez rien, pour (|ue mon nom reste sans tache, du moins devant vous et devant Dieu. Vos parents ne vous repousseront pas. Vous demeurerez avec eux. Ah! sovez pour mon enfant une bonne et tendre mère; je prierai pour vous deux, et je serai, dans mon exil, toujours avec vous par l'esprit et par le cœur.

Un torrent de larmes s'échappa des yeux de Thérèse; elle sanglotait tout haut et semblait lutter intérieurement contre la fatalité.

— Non, non, cela ne sera pas, dit-elle en se levant. Je vous suiverai plutôt jusqu'au bout du monde. Mais il doit y avoir un moyen de conjurer cet afl'reux arrêt. Voyons, PoltewaI, si l'on vous prêtait quelques centaines de mille francs, ne pourriez-vous pas empêcher vos créanciers de vous poursuivre?

— Qui prêterait autant d'argent à un commerçant tombé?

— Qui? Mon père.

— Votre père? répéta son époux avec une incrédulité amère.

— Répondez-moi pour l'amour de Dieu! s'écrial-elle. Combien, combien vous faut- il pour gagner du temps, pour pouvoir rester dans le pays jusqu'à ce que tout soit réglé!

— Pour cela il ne faut pas énormément, Thérèse; mais il n'y a pas le moindre espoir que quelqu'un puisse nous prêter le secours nécessaire. Voyez-vous, la grande baisse qui arrive si subitement est probablement produite par une manœuvre de puissantes maisons. Les prix continueront encore à baisser pendant quelque temps, par suite de la panique générale. Si l'on doit faire argent tout de suite de la grande quantité de grains fjue j'ai encore sous voiles, alors j'y perdrai énormément. Si je pouvais, au contraire, attendre la hausse, qui est infaillible, alors ma perte ne serait pas si grande, et peut-être pourrions-nous, par le sacrifice de tout ce que nous possédons, satisfaire intégralement nos créanciers.

— Mais combien, combien faut-il? 0 Francis! vous me torturez cruellement, s'écria madame Pottewal, qui avait peine à contenir son impatience.

— Non, n'espérez pas, mon amie, soupira-t-il. Ce qu'il faudrait pour gagner du temps, dans le cas où je pourrais trouver du secours, c'est une somme de deux cent mille francs, pour payer la différence de mes marchés à terme; mais ces deux cent mille francs, il me les faudrait immédiatement, ce soir, demain matin, en argent ou en billets de banque. Où trouver seulement la moitié de cette somme? Soumettons-nous au sort...

— Ah ! mon courage ne se brise pas facilement,

LKS IIOI lU.KOlS DE HAIl M NliE N.

s'écria Thérèse avec un sourire plein de conliaiice. Mon père nous viendra en aide...

— Votre pèft'? I)em;unli'Z-lui la \iiiiitit'nu' parlie de la somme, il vous la reru>era iiii|)iloyablemeiil. El d'ailleurs, Thérèse, il n'a pas d'argenl disponible.

— Il y a des notaires, Francis, il y a des baii- ([uiers; on peut engaj^er ses pro[»riétés.

Elle lui serra les mains et ajouta rapidement :

— Francis, moit cher ami, laissez-moi laire. Je vais chez mon père; dussé-je pleurer à ses pieds des larmes de sang, il sauvera du déshonneur le nom (le mon entant! Promettez-moi de vous tenir en re[»os, d'avoir conliance et de ne pas (|uiller la maison avant mon retour... Vous me le promettez? (ïoura;{e !

Kl le le serra dans les bras et sortit de la chambre en courant, tout en lui criant encore avec une joie fébrile :

— Espérez! Oh! je vous ai lait beaucoup de chagrin; maintenant Dieu me donne le moyen de commencer l'expiatiun. Je vous sauverai! je vous sauverai!

— Julie, que signifie cette joie excessive? Vous savez une heureuse nouvelle, dites-vous? Quelque enfantillage, sans di ule? C'-t iiubécile de PollewaI aurait-il gagné un demi-million ou plus peut-être? En ce cas, je comprendrais voire émotion.

Ainsi parlait llomy> à sa femme, qui avait couru à sa rencontre dans le vestibule et l'avait suivi au salon avec de vives démonstrations de joie.

— Ijoniface, vous serez content comme moi. Dieu a béni l'union de noire lille! s'écria la vieille dame, dont les yeux brillaient de bonheur.

— Que voulez-vous dire?

— Ah! ah! Thérèse sera mère.

— Dali? Qui vous a pu faire accroire cela?

— Croyez-le, Doniface, il n'y a point à douter. J'en suis certaine comme de ma vie.

— Uni? Et vous nomme/, cela une bonne nouvelle? C'est pour cela que vous éles presque folle de joie? Comnii- nous com|tren('Z mal les désirs de la famille!

— .Mais, Homys, réfléchissez cependant. Le sort d»' notre pauvre Thérèse était à plaindre; dans si»n ménage on ne voyait régner que l'aversion, la haine, le chagrin et la discorde. !l manquait un lien entre elle et son mari ; ce lien se foi niera maintenant. Ils seront heureux tous d<'u\ ...

— Allons, liiisscz-moi tranquille avec ctts sottes raisons! s'écria lîomys, poussé à la rolère par ses propres pensée.". Il ne sullil pas qu'Hermine nous promette une douzaine d'enlanls, voilà qn*' Thé-

rèse commence aussi de son coté! C'est consolant, c'est encourageant, en elVet, d'avoir vingt héritiers en perspective et d'être poursuivi p:ir l'alfreuse certitude que notre famille, après imlre mort, ne se composera plus (|ue d'un tas de misérables. C'est à se déses[(érer. Vous comprenez donc que vous m'annoncez une pénible nouvelle.

Madame Uoniys laissa tomber sa télé sur sa poitrine, et parut très désappointée de l'accueil (|ue son maii avait fait à sa cumnmnication. Ce|teiidant, après un instant de silence, elle dit d'un ton suppliant :

— Non, llomys, n'exagérez pas la chose. La famille de Thérèse n'augmentera pas comme vous le craignez. Nous savez ([ue depuis longt. nips j'ai imploré de Dieu, dans mes prières, la grâce qu'il accorde aujourd'hui à notre bile. Jélais assurée qu'à cette conililion seule elle goûterait un peu de bonheur sur la terre. {*ourquoi ne me réjouirais-je pas quand le souhait le plus ardent de mon cieur (le mère s'accomplit? Vous aimez extrêmement notre Thérèse, Doniface; l'événement (jui va mettre lin à son chagrin amer ne peut cependant pas vous laisser tout à fait insensible.

.M. Ilomys n'éccmta pas ces paroles; il se grattait la tète en grommelant et paraissait en proie à une pénible impatience. U dit en se parlant à lui-même :

— S'il (levait tomber une pierre du ciel, elle tomberait certainement d'aplomb sur ma tète. Tout tourne contre moi. Ce détestable imbécile, rongé par sa propre méchancfté, avait la mine d'un homme qui marchait à pas pressés vers la tombe. 11 dépérit, il maigrit à vue d'œil ; il ne durera plus longtemps, soyez-en sure. S'il avait ijuitté la terre sans héritiers, notre Thérèse aurait été délivrée de sa cruelle tyrannie, et en outre elle aurait eu toute la fortune de Dottevval. Elle ne risquera certainement pas une s«;conde fois l'épreuve du mariage. Par conséquent, elle serait venue demeurer avix nous; notre fortune personnelle se serait augmentée de plus d'un demi-milliuii... Hélas! voila que celte chance favorable est perdue : l'enfant dont la survenance vous réjouit est un obstacle fatal à l'élévation de notre famille.

Madame lîoiiiys lit un pas en arrière avec une expression d'eiïroi |ieiiile sur la ligure.

— Que signilie cela? s'écria son mari, .\llezvous me mettre en colère? Faites attention, Julie, je ne me sens pas très |iorlé à la piitience.

— Je me trompe assui émeut, murmura-t-elle d'un ail craintif, sinon vos paroles seraient horribles, Doiiiliire. .Non, n(m, c est impossibli*, vous ne |iou\ez souhaiter la mort de ce pauvit- Pollewal.

— S'il veut mourir, comment l'en empécherais-je? Je comprends bien moins votre blâmable

LES nOUlUlEOIS DE DAULINiiEN.

compassion pour l'Iiomine qui rend votre enfant inallieureuse.

La vieille dame frappa les deux mains l'une contre l'autre et regarda le ciel sans rien dire.

— Je comprends ce que signifient vos signes, dit Romys de plus en plus fàclié. Mauvaise mère que vous êtes! Dans votre cœur vous accusez votre propre fille. Potlewal est pour vous la victime de la mauvaise humeui de Thérèse, n'est-ce pas? Etrange aveuglement. Que faii Potlewal depuis trois mois? 11 n'adresse jamais une parole amicale à sa femme que quand elle le force à parler. Il fait le commerce, le grand commerce, dit-on; mais ni sa femme, ni moi, son beau-père, nous ne pouvons lui tirer une seule parole dt; la bouche pour savoir ce qu'il entreprend ou quelles affaires il fait. Il résiste à tous nos reproches, à toutes nos prières, avec l'entèiement d'un àne. Ah! s'il n'est pas fou, il faut qu'il soit la méchanceté, la fausseté même. Ainsi le temps passe, ainsi la famine passera en Flandre, sans qu'il ait tiré profit de la cherté extraordinaire des grains. Nous ne savons pas ce qu'il fait. Et je ne le mépriserais pas, le lâche, qui vole notre famille de plus d'un million peut-être? Oui, oui, voler est le mot; il n'a qu'à ramasser ce million ; mais par haine pour sa pauvre femme et pour nou*;, il ne veut pas gagner de l'argent. Cela nous rendrait trop contents !

— Il a déjà gagné cent mille francs, murmura madame Romys.

— Je n'en crois rien.

— C'est pourtant vrai, Boniface.

— Mais comment pouvons-nous le savoir? Il cache ses affaires, même à sa femme.

— il y a eu quelques beaux jours dans le ménage de notre fille, Boniface. Potlewal était si content de ce gain considérable, (|u'il paraissait vouloir oublier toutes les querelles passées. Il a expliqué alors ses affaires à sa femme et lui a démontré qu'il avait bien réalisé un bénéfice net de cent mille francs.

— Mais depuis lors? Il est plus mauvais que jamais. Qui vous dit qu'il n'en a pas perdu autant? Cela ne m'étonnerait pas que, pour nous rendre malheureux, il fit à dessein de mauvaises affaires. Hélas! je l'avais bien pressenti! les mariages de nos filles devaient être les clous de mon cercueil. Voilà Ernest Decock qui me berce depuis deux ans avec son projet de chemin de fer. Aujourd'hui le moment décisif est arrivé; son projet est discuté à la Chambre des représantanis. il se produit à côté du sien un autre projet qui donne au chemin de fer une direction toute différente, La majorité ne lui semble pas favorable. Après avoir tant espéré, après avoir bâti si longtemps des châteaux en Espagne, Ernest en sera pour son travail et ses

sacrifices. Soyez-en sûre, son projet sera rejeté. Encore cent vingt mille francs perdus. Et je devrais rire et me féliciter, parce que le nombre de mes héritiers grandit, tandis que nos moyens diminuent d'une façon si inquiétante? Mon Dieu, qu'adviendra-t-il des Romys? Une ancienne et riche famille, dont les descendants seront peutêtre déchus jusqu'à la condition d'ouvriers! Un violent coup de sonnette retentit.

— Quel malhonnête esl-ce là? grommela Romys. Tout à l'heure on arrachera la sonnette. Ce sera la marctiande de lait. Je ne sais, mais ces petites gens deviennent d'une insolence... Voyez, qu'est-ce que cela signifie? Ton mari t'aurait-il maltraitée, Thérèse? tu es si pâle!

Thérèse était entrée dans la chambre ; son visage portait les signes d'une angoisse extrême. Elle demeura un instant silencieuse pour rassembler ses forces et surmonter sa douleur.

— Ah çà, vas-tu parler? s'écria Romys.

Thérèse lui mit les bras autour du cou et dit

d'une voix émue en laissant tomber la tête sur la poitrine de son père :

— 0 mon père ! ayez pitié de moi. Un effroyable malheur a frappé M. PoltewaI; je meurs d'inquiétude, de chagrin...

— Quoi? Est-i! mort peut-être? interrompit Romys avec un sourire.

— Vous seul pouvez encore nous sauver. Si vous repoussez ma prière nous sommes perdus; mais votre cœur paternel vous inspirera. Vous ne refuserez pas, n'e>t-ce'pas, de sacrifier une partie de votre fortune pour le bonheur de votre fille, pour l'honneur de la famille?

Son père recula, la regarda avec courroux et s'écria :

— Qu'est-ce? Que dis-tu? Sacrifier une partie de ma fortune? Perds-tu la tête, Thérèse? Ton mari a-t-il fait de mauvaises affaires? C'est pour son compte. Mais ce ne peut-être aussi grave que tes sombres paroles nous le font craindre.

— Grave! ah! c'est une affreuse catastrophe! s'écria Thérèse, frappée d'effroi par le langage décourageant de son père. Le prix des grains a baissé aujourd'hui de dix francs par hectolitre. Pottewal a fait une perte de six cent mille francs...

— Six cent mille francs! répéta son père, pâle comme un mort.

— 0 ciel! six cent mille francs! gémit madame Romys en tombant sur une chaise, le visage caché dans ses mains.

Thérèse tremblait et semblait consternée à la vue de l'émotion mortelle de son père.

Il était iminobile comme une statue de pierre, les yeux hagards, les dents serrées, les bras levés au ciel. Elle s'approcha et lui prit la main.

LES BOlilUiKOlS hK hAI'J.INt.KN.

[ — Allons, clitr pérf, consolez-vous; lo malheur

j est praiid, sans doule: ruais a\i'c votre aiili'... ; — Et la ilol? ta ilt»t? niuniiuia-t-il il'iine voix

I M/'urde.

j — Perdue, mon père; tout est perdu si vous

j nous relusez votre assistance.

— Mon assislam-f ? quelle assistance ? Six...

— Non, t'couttz-moi, mon père; je vous ex[)liquerai ce déplorable événement, (le u'est pa< ce que vous croyez. Nous savez que l'otlewal laisail di'j)ui8 (juelque temps de grandes aflaires, |»our

I vous [)laire, pour gai;nei- des millions si le hasard

voulait le favoriser. 11 a acheté plusieurs bateaux

. de îjrain.s, qui sont encore sous voile; il a aussi

I acheté à terme (|uel(|ues milliers d'hectolitres de

j seijile. Le marché d'Ain>ler(laiu cl le marché de

Londres sont venu^ tout à coup avi;c une baisse de

dix francs...

— Laisse-moi tranquille; je ne veux rien eutendre, grojjna Uomys, repoussant sa lille de la main. Toi, ta sœur, la mère, vous êtes toutes nées pour mon malheur. Je me sens menacé d'une attaque d'apo[)lexie. Six cent mille francs volés à niitre lamille ! c'est comme si on me tirait le sang par toutes les veines : je puis tomber mort à les pieds... et toi, cruelle enfant, tu ne parais pas

I anéantie, lu peux raisonner; tu n'as pas une larme dans les yeux ! Oh ! j'ai vécu trop louiîlemps !

Il se jeta sur un siège et tourna le dos à sa fille. Celle-ci était consternée, el luttait avec de pénibles efforts contre le découra.uement; ses joues et ses lèvres tremblaient; ses yeux erraient de son père à sa mère, comme pour chercher un refuge contre le désespoir qui s'emparait d'elle; mais l'attitude de madame Homys n'était pas faite pour lui donner de l'espoir ou lui promettre du secours, car elle courbait la léle et tremblait visiblement d'elfroi. Enhardie par le sentiment de la nécessité, Thérèse rassembla tout son courage, s'approcha de son père el dit :

— Des larmes ? Oh ! si je pouvais pleurer ! Mais le déspoir ne peut pas nous sauver. La fatalité est (levant nous (|ui nous menace de la honte et du déshonneur, nous devons la combattre jus(|irà la fin. Allous, mon |»èie. écoulez-moi, je vous en su|>plie. (Comprenez-moi bien ; dans la perle que je vous ai annoncée est compiise la baisse dei grains sons voile. Cette dilTérence constitue au moins la moitié de la perte totale. Si l'on p'iuvail retarder la vente de ces grains jusqu'à «e que les prix remouleiit de nouveau, l'ottewal pourrait encoie >auver une bonne partie de sa forluue.

— Mais qu'il les garde, ces grains ! cria Uomys.

— pour cela rolre aide est nécessaire, mon père. La différence sur les marchés à lerme doit être payée domain. Si l'ulleual reste en défaut,

alors on lo déclarera en faillite, on saisiia ses biens, ou mettra se> livres sous scellés, on vendra au cours du jour les },'cains (|iii sont encore en nier. Pour nous sauver d'une ruine complète, pour nous donner le temps d'attendre la hausse du prix. des grains, il faut deux cent mille francs d'argent comptant ou en billel> de ban(|ue pour demain matin au plu> lard; avi'c ce sacrilice nous pourrions |teut-êire rester debout et continuer notre commerce. Vous, mon père, vous pouvez nou^ aider; vous pouvez lever de l'argent sur vos propriété>, chez des ban<|uiers, chez des notaires, chez des amis. Soyez .nénéreux, faites bénir votre nom par un bienfait inappréciable, l'rocniez-nous ces deux cent mille Irancs !

Uomys se retourna, croisa le>« bras sur la poipoilriue et dit avec un sourire de raillerie amère :

— Deux cent mille francs que je devrais donner?.,. Tu es folle et ta mère ne l'est pas moins... Voyez-la donc avec les bras tendus! Elle aussi serait assez sotte pour jeter deux cent mille francs dans un goulfre qui a déjà englouti plus d'un demi-million. Vo\is voulez donc me mettre sur la paille ? Vous voulez donc pendre la besace au cou d'une vieille famille riche 'Mmpossible ! Ct'ssez ces efforts coupables. Nous sommes assez malheureux. Il nv.sl pas besoin, pour ni'assassiner, d'extociiuer emore deux cent mille francs à la famille.

— Mair>, mtm père...

— Rien, je ne donne rien !

— 0 m(m Dieu. saiii:lota Thérèse, soutenez nn-s forces ! aidez-moi, donnez-moi le calme... Mon pèn", il y a une chose (|ue v(ms ne >ive/ jias, une ch(»se plus edVoyable encore (|ue la perte de n(»tre fortune, PotlewaI avait perdu la tôle; il a fait dans le dernier nuds cent allaires, gagné et perdu de l'argent, reçu, dépensé, sans rien inscrire sur ses livres. Si demain il doit refuser le payement, faute d'assistance, alors la justice s'en mêlera, et nnui pauvre mari, quoicjue innocent, sera arrêté, arrêté, el condamm- comme coupable de bam|ueroutc frauduleuse !

Il y eut un court silence, interrompu seulement par les sanglots étouffés de madame Koniy>.

— IJau(|ueroule frauduleuse? murmura Uomys avec un rire fiévreux. Ah ! le vil scélérat ! il a atteint sou but ! Mais il s'e>t jeté lui-même dans le piécipice (|u'il a cr«'usé pour nous; il ira en prison pour vingt ans, il sera galérien ; cela, ilu moins, il ne l'aura pas volé; il a mérité pis encore.

Lu cri perçant, un cri dhorrenr et d'aiigoi6>e mortelle, séchapjia de la poitrine de Thérèse. Un torrent de larmo jaillissait de se.s yeux. Elle se lais.sa tomber à gencuix, et, levant les mains, elle >upplia :

LUS BOURGEOIS DE DARLINCEN

Lorsqu'ils eurent entamé Vallegro... (Page 90.

— 0 mon père, ouvrez votre cœur à la compassion ! Ayez pitié de votre malheureuse lille. Elle va devenir mère ! Son enfant sera le fils d'un galérien? Mon Dieu ! je me sens mourir ! Mon père, mon père, gardez notre nom de cette flétrissure ! Soyons pauvres, s'il le faut; mais défendez votre enfant, défendez-vous vous-même contre ce sanglant déshonneur.

— Rien; pas un franc, pas un sou pour le perfide, pour le lâche, pour le vaurien ! répliqua hrusquement Romys en détachant de ses genoux les bras de sa fille.

11 se leva sans s'occuper plus longtemps d'elle, et se mit à arpenter la chambre d'un bout à l'autre en frappant du pied et en grommelant.

Ecrasée sous le poids de son inflexibilité, à demi morte d'inquiétude, d'effroi et de désespoir, Thérèse se traîna jusqu'à la chaise la plus proche, s'y laissa tomber et cacha sa tète dans ses mains.

Les pleurs coulaient sous ses doigts et des gémissements douloureux soulevaient sa poitrine haletante, comme si son cœur allait se briser.

Alors madame Roinys, qui jusque-là n'avait osé hasarder une parole par crainte de la colère de son mari, se jeta à ses genoux, à ses pieds, et implora sa compassion pour leur malheureuse fille; mais il regarda un instant sa femme avec mépris, la laissa agenouillée et reprit sa promenade agitée par la chambre. La mère désolée s'assit à côté de Thérèse, lui passa le bras autour du cou et s'efforça, tout en pleurant, de la consoler par de douces paroles.

Après un long silence pendant lequel Romys avait fait une vingtaine de tours dans l'appartement avec des signes de colère et de désespoir, il s'arrêta plus calme en apparence devant sa fille et lui dit:

— Ah ça, Thérèse, toi qui parles de courage^

LKS nOUIlGEOIS DE DARLINCEN.

t'sf-rc ;iiii>i (|iii' lu vcu\ Iiillci- (((iilrc le ilt-sliii? Ct'sst' i|i' |»lriii(T : il y a oiictuo un iiMtyt'ii de sauver (|ii('l(|ii<' iliiisc, licaucoii|i |i('iil-("'ln' ; (jiic l'ollcwal ipiilti' II' pays. Kais-lc fuir à la IoimIm-c de la iiiiil. .Nous rt'glcnnis st-s allain-s jioiir le mioiix avaiil le malin. Sa loilnni' consislail en grande parti»' en ivntos surrÉlat, en actions industrielles, en bilh'ts de baniiuc Si mnis pouvions seuliMuent garder la dol, ce sérail lonjonis autant de sauvé. Pour.|Uoi ces paroles l'ell'rayp.nl-cdles? Ne vas-tu pas l'éprendre du cocpiin perlide (jue tu as juslenieiit haï jus(|u'à ce jour? Tu es délivrée de lui ; c'est du moins une coiisidaliou pour loi ilaiis ton malliiMir

Madame Polleual parut rra|)pé(' d'une soudaine commrtlion nerveuse; elle se leva, essuya les larmes de ses yeux, (ixa sur son père un rej;ard plein d'indignation et demanda :

— Ainsi, vous refusez votre aide?

— C'est-à-dire, je ne donne pas d'argent; mais je réglerai les ad'aires de Pottewal après son départ.

— Vous refusez les deux cent mille francs qui doivent sauver la vie el l'honneur de mon mari? Vous choisissez la houle pour vous-même, pour ma mère, pour ma sœur, pour mon enfant innocent?

— Rien, je ne donne rien. Cela n'ira pas si mal que tu crois; et, iNdIewaI dùl-il être récompensé comme il niérite, entre l'honnour sans argent et l'argent sans honneur, je choisis le dernier. Avec fie l'argent on regagne l'hontieur ; avec l'honneur seul on est méprisé de tout le monde. Dans le siècle où nous vivons, il n'y a pas de plus giand déshonneur que la pauvreté.

Thérèse n'avait accordé (jiie peu d'alteulion à ces paroles, quoi(|u'elle en ressentit la |)énilde impression. Il était aisé de voir qu'une lutte violente se livrait en elle, et qu'elle résistait avec effort aux mouvements tumniluenx de son coMir. Tout à coup elle succomba dans celte lutte cl s'écria avec une volubilité fébrile :

— Hélas, qu'il en soit donc ainsi; Dieu m'est témoin (|ue je vous ai exjiosé avec humilité, avec respect, la cruelle nécessité où je suis. Je vous ai laissé charger i\o, calomnie le nom r|c m(m mari; je vous laisse lire de son mallieni sans le défendre. Ali ! j'éliis assez insensée |iour espérer qu'une seule étincelle d'amour était cachée au fond du cfpur de mon père ! Eh i)ien, iKunine de fer, cfpur de pierre, la mère désespérée s'élèvera contre vous et vengera le père de son enfant de votre injustice, firoulez la vérité ; c'est vous, vous seul qui avez poussé à sa perte riioinine bon et généreux qiic vous iiomine/ làrlie. coquin el perfide!...

— Moi, miii'.' s'écria llomys avec un rire amer : quelle Mittise inouïe est cela !

— Vous, nul aulie que vous, mou pci e 1 conlinna Thérèse pimssée à bout. Dès le premier jour de mon mariage, vous m'avez excitée contre mon mari; vous n'avez pas cessé de me dire (juil était paresseux, lâche et sans es|Mit ; vous avez tout l'ait pour le rendre haïssable à mes yeux; chai|ne jour, à tout heure, vous m'avez |)ousséeà lui faire entreprendre de grandes affaires, afin de gagner beaucoup d'argent. Mon caractère était assez aigre et assez désagréable. Je n'avais pas besoin de vos éternels conseils pour rendre mon pauvre mari malhenteux. Ce que vous exigiez de lui était contraire à sa nature et au-dessus des forces de son cœur honnête. Vous avez mis sa raison en danger tant i)ar vous-même (|in' par moi et vous l'avez poussé au désespoir. Ce (|ui arrive aujourd'hui est notre ouvrage el nous en répondrons devant hieu, dont Td'il (|ni \ni| liuil perce le masfiue de l'hypocrisie...

— Tais-toi, tais-toi, lu me mettras hois de moi ! grommela Romys d'une voix rauque, frémissant de fureur el d'elfroi.

Thérèse éloigna sa mère qui essayait de la retenir et s'écria dans une agitation croissante :

— Quoi ! mon mari est un coquin, il mérite les galères? Non, il n'est pas autre chose que l'innocente victime de votre avidité égoïste. Vous pouvez le sauver; vous pouvez réparer en partie, peut-être tout à fait, le mal que vous lui avez fait; et vous refusez! Kh bien, nous quitterons le pays celle nuit! Réglez donc nos alfaires, d'une fa^on devant la(|uelle la conscience du coquin de Pottewal reculerait d'horreur comme devant un misérable vol. Oui, nous irons bien loin, à l'autre bout du monde. Je ne veux pas avoir à rougir devant mon enfant de l'homme cruel (pii me donna la vie pour mon malheur !

Romys, sons l'impression puissante des paroles de Thérèse, avait reculé jusi|ue contre le mur. II s'y était adossé, les mains crispées dans les cheveux et pâle comme un linge. Cependant un sourire étrange errait sur ces lèvres, el l'on n'aurait pu dire si la crainte le troublait ou s'il riait des insultes sanglantes qui résonnaient à ses oreilles. Sa femme était a.^^sise contre la cheminé»;, la tête profondément penchée sur la poitrine. Si son corps n'avait pas été agité d'un tremblement fiévreux, on eut pu croire (in'ellc s'était évan<»nie sous le poids de son inquiétude.

— Vous riez, mon père ? reprit Thérèse avec égarement, vous riez? El la mort el le déshonneur se dressent menaçanisdevant vcms ! <>h! oui, accusez-moi dans votre cœur de violer mes »levoirs, de votis manquer de respect. Dieu jugera entre moiel celui <\\ù laisse le déshonneur imprimer sa marque sur le front de son enfant; entre une pauvre mère

LES BOURGEOIS DE DARLINGEN

Hl

folle de désespoir, et un père impitoyable qui vend l'honneur de toute sa descendance pour une somme d'argent !

M. Romys, brisé par cette dernière accusation, se laissa tomber comme anéanti sur une chaise, se mit les mains devant les yeux et commença à pleurer.

La vue de ses pleurs arracha un cri de désespoir à Thérèse; elle se laissa retomber à ses pieds, les couvrit de baisers et de larmes et s'écria d'une voix déchirante :

— Mon père, ah ! mon cher père , pardonnezmoi ! Je ne sais pas ce que je dis; je suis folle, il fait noir dans mon esprit. Pitié, pitié, dites le mot qui doit nous sauver. Je vous bénirai, je vous respecterai et je vous chérirai jusque dans la tombe !

Madame Romys était accourue également; et pendant que sa tille agenouillée caressait fiévreusement les mains de son père, la vieille dame avait jeté les bras autour du cou de son mari et murmurait à son oreille une ardente prière.

— Parlez, mon père, supplia Thérèse. S'il vous est impossible de nous sauver tout à fait, diles du moins ce que vous pouvez nous offrir pour nous garder du déshonneur. Allons, soyez bon; ne me laissez pas errer dans des pays étrangers. Donnez cent mille francs !

— Cent mille francs? s'écria Romys qui sauta debout avec des yeux flamboyants. Après un si sanglant affront; allez, vous n'êtes plus ma tille; je ne vous connais plus !

— Pitié, pitié pour mon enfant!

— Pas de pitié; je ne donne rien, rien, rien!

— Eh bien, sanglota Thérèse, que Dieu soitmon seul secours sur la terre. Je n'abiMidonnerai pas mon époux. Si le dévouement, le sacrifice, l'amour peuvent quelque chose, je tâcherai de lui payer votre dette et la mienne. Adieu, mon père! adieu, ma bonne, ma tendre mère! adieu!

Madame Romys poussa un cri d'angoisse et voulut courir après sa fille; mais son époux la prit par le milieu du corps et la retint avec violence.

Tandis que les cris plaintifs de sa mère la suivaient jusqu'à la porte, Thérèse courut comme une folle tout droit dans la rue; elle chancelait sur ses jambes et semblait ne pas savoir ce qu'elle faisait, ni dans quelle direction elle allait. Cependant, au bout de quelques minutes, elle se trouva au boulevard et marcha en toute hâte dans les chemins qui s'éloignent de l'allée principale de la promenade comme si elle cherchait quelque chose.

Une vieille dame l'avait appelée de loin par son nom ; mais, dans l'égarement de son désespoir, elle ne l'avait pas entendue.

Enfin elle approcha d'un endroit sombre et très

écarté où il y avait un banc sous un berceau de syringas. Elle s'y laissa tomber, courba la tète et resta assise ainsi pendant longtemps immobile, sans regard, sans idée, sansfiu'un soupir, un signe vint trahir le trouble de son âme.

Une très vieille dame marchait en souriant par les allées tortueuses qui environnaient l'eiulroit où Thérèse désolée était assise. Elle devait avoir perdu ses traces, car elle tournait la tête de tous côtés et interrogeait du regard toutes les avenues. Tout à coup elle s'arrêta, elle avait aperçu celle qu'elle cherchait. Elle s'avança à pas de loup près de madame Pottewal et l'épia quelque temjis en silence avec une joie maligne dans les yeux.

— M'enfuir!et mon enfant? murmura Thérèse d'une voix à peine intelligible. 0 Dieu! que cet espoir est faible! Mon oncle Jean? ma sœur Hermine? le chemin de fer, il va partir...

— Ma pauvre Thérèse, dit la vieille dame d'un ton de compassion, votre mari vous a-t-il maltraitée, mon enfant? Consolez-vous, c'est notre lot sur la terre.

— Ciel! madame Kwas! s'écria sourdement Thérèse, tremblant de tous ses membres, comme si elle avait vu la gueule béante d'un serpent.

— Qu'avez-vous, ma chère? Calmez-vous, calmez-vous! Il ne vous a sans doute pas frappée?

Mais Thérèse revint à elle, s'élança hors du berceau et se mit à courir avec une folle vitesse, pour fuir la dame dont l'apparition l'avait remplie d'une crainte mortelle.

Celle-ci la suivit d'un regard étonné, jusqu'à ce qu'elle eût disparu tout à fait de sa vue, puis elle se dit à elle-même en se dirigeant vers la ville:

— Elle est folle ! sur ina parole, j'ai toujours pensé que cela en viendrait là. C'est une nouvelle dont on ne sera pas peu surpris ! Hâtons-nous, je suis peut-être la première qui la sais!

YI

Un charmant petit garçon d'environ trois ans, monté sur un cheval de bois, chevauchait triomphalement, la cravache à la main, par les allées d'un beau jardin à Schaerbeek. Un gros monsieur avec des cheveux blancs bouclés et enveloppé dans une robe de chambre aux couleurs voyantes poussait le cheval et s'essoufflait, pour obéir à l'enfant qui criait sans cesse.

— Plus vite, plus vite encore! Hue, mon oncle Jean, hue, hue!

La sueur perlait sur le front du vieillard et il soufflait bruyamment; pourtant ce jeu semblait l'amuser, car il riait aux éclats, et, tout en marchant, adressait à l'enfant toute sorte de mots

ss

LKS BOI IKiKOlS DE DE DARMNGEN.

tendres ot jilaisnnts, tant qu'à la lin il s'arrêta tiiiit hors d'haleine et terrassé.

— Une, hne! commanda le petit irarçon avec impatience.

— Le cheval est l'atij^ut'; éconte-le sonfller soupira Jean Blomloel. Laisse-le un peu reposer, Ernest; il ne peut plus courir.

— Le chat, jouons an chat alors! dit l'enlant en sautant à terre. Vous êtes le chat, cher oncle, vous ne m'attraperez pas !

Et M. niondeel courut derrière l'enfant à petits pas et fei^rnit de ne pas savoir l'atteindre. Puis ce fut au lourd'Ernest d'être lechat et de courir après le vieillard. Chaque lois qu'ils s'attrappaienl l'un l'autre, des cris joyeux retentissaient dans le jardin. Le vieux monsieur, fatigué de nouveau, se laissa lomher sur le gazon. L'enfant se pla(;a à cheval sur sa poitrine et se mit à l'embrasser et à le caresser en 1 .ippelanl de sa petite voix douce : « Cher parrain el bon oncle. >> .M. Blondeel l'éleva en l'air, le fit culbuter au-dessus de sa tête, puis le pressa sur sa poitrine et l'embrassa avec des larmes d'altendrissenient danslesyeux. Qu'il était heureux, le vieillard ! Avec quel bonheur il redeveiiaitenfant, lui (|ui approchait déjà du terme de sa vie; et comme il se sentait rajeuni par la douce puissance de l'amour!

— Un papillon! un papillon ! s'écria le petit garçon. Vite, mon cher oncle, attrappez-le! altrappez-le!

El .M. IMondeel, pour faire plaisir à son camarade de jeu, dut se remettre à courir autour du jardin, jusqu'à ce (|n'en (in, épuisé par ses clforls infructueux, il s'assit sous le berceau de verdure. L'enfant, également fatigué, grimpa sur 'ses genoux et ilit d'un ton suppliant pendant (|u'il lui pressait les joues :

— Cher oncle, racontez-moi une histoire du pays de Cocagne.

— IJien, petit fripon, murmura le vieillard, tu ne me laisserais seulement pas le temps de reprendre haleine.

— Allons, cher oncle, l'histoire de J^iuDchrii et .)firki'n ' et de la Monlininc tic Siirrr.

— Hien, tiens-toi tranquille et écoule : •• Il y avait une fois un Jnnnckcn et une Mickcti qui avaient été sages et obéissants, et ils pouvaient aller au pays de Cocagne; mai.s sur leur chemin s'élevait une grande montagne de sucre, el ils devaient y mordre un trou pour arriver an |»avs de Cocagne, et, lorsrju ils y eurent mordu un trou, ils furent au pays de Cocagne. Là il faisait bon, Ernest : l'eau y était du lait el du vin sucré; les arbres étaient dn chocolat, la terre de la casson-

1 l'<tit J« .in, j.. ut. Mnrie.

nade, le ga/on du sucre candi, les pierres du massepain. Et Janneken el Mieken pouvaient manger de tout, autant que leur petit cœur en désirait. Il y avait une grande maison dans laquelle demeurait le roi du pays de Cocagne; les bornes devant la porte étaient de pain d'amandes, les murs de pain d'é|)ice, les fenêtres de sucre d'orge. . . » Allons, voilà que le petit coquin s'endort!

En elfel, l'enfant, l'œil fixé sur les lèvres du narrateur, avait écouté un instant l'énumération de toutes ces friandises; mais bientôt, succombant à la fatigue, il avait fermé les yeux el laissé tomber sa tête contre la poitrine du vieillard.

Celui-ci le regarda un instant avec une muette admiration.

— Que l'homme est beau, cependant, dit-il; comme son âme et ses traits sont purs, alors (|ue les passions et les soucis de la vie ne lui ont encore rien ôté de sa foi el de son innocence primitive! C'est un homme qui repose sur mes genoux... un ange! Que fera de lui le sort? que fera de lui le monde! Oh! que le bon Dieu te protège, nu)n enfant!

Il lui donna un baiser, se leva avec précaution et rentra dans la maison avec le petit sur les bras.

En entrant ilans la chambre du rez-de-chaussée de la demeure de M. Decock, il dit avec un gai sourire :

— Voici Ernest, qui est en train de rêver du pays de Cocagne. Il fera bonne chère dans s(m sommeil.

— Venez, mon frère, donnez-moi Ernest, dit mademoiselle Marie. Vousêles là comme une nourrice.

— Voyez, voyez, notre petite Hermine tend aussi les mains vers vous, dit en riant madame Decock, assise à la fenêtre avec la petite fdle sur les genoux. C'est vraiment un miracle comme ces petits enfants vous aiment, monsieur Jean. Notre petit Ernest est enragé pour être auprès de vous : sitùt que vous sortez de la maison, il devient triste et cherche partout comme s'il avait perdu quelque chose,

— C'est la vérité, Hermine, répondit Blomleel avec fierté, .le ne comprends |>as comment cela se fait.

— Ah ! c'est parce qu'ils savent et qu'ils sentent que vous les aimez bien tendrement.

— S'il les aime! dit la \ieille demoiselle. Il a rajeuni de vingt ans au moins depuis que ces petits anges sont au monde, .le gage <|u'il en rêve toutes les nuits.

— Vous dites cela poiir plaisanter, ma sœur, mais vous n'êtes pas si loin de la vérité. N'ai-je pas vu celte nuit Ernest revenir à la maison avec son diplôme de dicleur en droit? Je pleurais de joie tout en dormant.

LES BOURGEOIS DE DARLIiNGEN.

— Cela ne m'étonne pas du tout, répliqua mademoiselle Marie. Songez donc, Hermine, mon frère ne fait plus que calculer, et il marchande les dépenses de mon ménage, et il veut épargner et il devient avare. Devinez pourquoi?

— Oui, mais vous avez beau railler, répliqua Blondeel avec une gravité singulière, les enfants deviendront grands, et nous devons veiller à ce qu'ils aient quelque chose pour entrer dans le monde, A présent je trouve plus de plaisir à épargner qu'à dépenser de l'argent. D'ailleurs c'est pour ces deux petits anges, n'est-ce pas, ma sœur?

Hermine, qui s'était levée, prit sa main et la serra avec une profonde émotion.

— Comment pourrai-je assez prier Dieu pour vos bienfaits? murmura-t-elle. H me donne un noble, un généreux époux, de beaux enfants et de bons, de tendres amis comme vous pour protéger mon amour et mon bonheur! Et je pourrais avoir du chagrin? Oh ! non, ce serait de l'ingratitude...

— Du chagrin, répéta Blondeel; du chagrin dans le paradis terrestre? Car, avouez-le, Hermine, c'est ici un vrai paradis de paix, de bonheur et d'amour. Maintenant asseyons-nous. Ma sœur te gâte trop. De quoi parlais-tu à mon entrée? De nouveau du chemin de fer proposé, n'est-ce pas?

— En effet, monsieur Jean, répondit Hermine, nous parlions de mon mari. Il est plein d'inquiétude; il doit courir toute la journée, faire des articles pour les journaux, des notes pour les représentants qui veulent défendre son projet et calculer les moindres chances pour le faire adopter. Cet après-midi il était presque découragé!

— Ha tort, Hermine, son projet a été renvoyé hier aux sections de la chambre pour examen plus approfondi. Cela ne figurera que la semaine prochaine à l'ordre du jour.

— Mais la majorité semble contraire à l'adoption monsieur Jean.

— Bah! bah! cela changera bien. M. de Deeker n'a-t-il pas défendu le projet avec une éloquence pleine de conviction? M. Bogier n'a-t-il pas fait valoir tout le poids de sa puissante influence en faveur du tracé? Je ne comprends pas Ernest; je lui croyais plus de courage.

— Du courage? Ah! monsieur Jean, vous ne le connaissez pas encore, s'écria Hermine avec enthousiasme. Ernest a un cœur admirablement fort et courageux; et certainement ce ne sera pas lui qui baissera la tète devant une difficulté, quelle qu'elle soit; mais vous qui, par amour pour ses enfants, voulez faire des économies sur vos plaisirs, vous comprenez bien, n'est-ce pas, que mon pauvre Ernest doit être troublé et inquiet. Cent vingt mille francs dont il voulait placer une bonne partie sur la tète de ses enfants menacent de lui

échapper. Peut-être son amour est-il en effet [dus grand ([ue son courage!

— Ne parlez pas ainsi de M. Decock, inon frère, dit la vieille demoiselle. Son désir de gagner de l'argent, sa crainte, son inquiétude sont des preuves d'un noble cœur et d'un profond dévouement à sa famille.

— Je le sais bien, répondit Blondeel, ce n'est pas ce que je veux dire ; mais je suis fâché que ce chemin de fer vienne déranger notre tranquillité et fasse apparaître des nuages sombres dans notre ciel. Que serait-ce si le projet ne réussissait pas? Ernest n'a-t-il pas en ce moment d'autres bonnes affaires à la main? JN'y a-t-il pas dans cette armoire pour dix mille francs de fonds belges qu'il a achetés la semaine passée avec ses honoraires pour la construction de la nouvelle fabrique à Molenbeek? Et d'ailleurs que craindrait-il pour l'avenir de ses enfants? La fortune de l'oncle Jean et de la tante Marie comprend à peu près deux cent [cinquante mille francs. Le petit Ernest et la petite Hermine, et ceux qui pourraient encore venir, sont toujours assurés contre la misère par cet héritage.

— Vous vous méprenez sur Ernest, mon cher oncle, dit Hermine. Il sait également tout cela, et il vous bénit pour les bienfaits (jue vous prodiguez à ses enfants; mais son orgueil est de gagner par lui-même quelque chose pour sa famille; le travail et la lutte sur le champ de l'industrie sont nécessaires à sa nature et à sa vie. Son esprit a besoin de mouvement; il n'est jamais plus fort et plus sain que quand il a.un but et qu'il doit lutter pour l'atteindre; mais ne croyez pas qu'il en soit moins content. Je suis bien certaine qu'il ne se passe pas une heure sans que mon Ernest lève le regard vers le ciel pour remercier Dieu de sa bonté. Laissez-le gagner de l'argent, monsieur Jean. Si vous saviez comme il est heureux quand il peut mettre dans la main le plus léger fruit de ses sueurs. Si vous aviez pu le voir lorsqu'il a placé les dix coupons de rente de mille francs sur le berceau de ses enfants endormis, vous auriez versé des larmes de sympathie et d'admiration. Ernest? mon mari? Il a le cœur d'un ange et la volonté d'un géant.

Hermine avait prononcé ces paroles avec tant d'enthousiasme que ses auditeurs étaient visiblement émus.

— Vraiment, ma chère nièce, dit Blondeel, tu me ferais reconnaître que j'ai tout à fait tort. Eh bien, nous travaillerons tous ensemble pour l'avenir de nos chers enfants; mais ne parlons plus de chagrin ! Il n'y a pas la moindre raison pour cela.

La petite fille s'était endormie également sur les genoux de sa mère. — Après un instant de silence Jean Blondeel reprit :

LES BOlRfiEOlS DE DARLINGEN.

— Hermine, si tu appelais la servante pour qu'elle mette les enfants dans leur berceau? Tu dois répéter encore une fois avec moi, sur le piann, le morceau de Servais.

— Eiu-ore? s'écria mademoiselle Marie, .\llezvous redevenir mélomane?

— l'as du tout; mais je dois exécuter mon morceau dimanche au concert |iour les pauvres de Schaerbeek. C'est probablement le dernier que j'oserai jouer en public, et je n'aimerais pas faire rire de moi, ma sceur.

Hermine sonna la servante: die emporta les enfants et la mère et la tante allèrent les coucher. Sur ces entrefaites, M. lUoiuleel courut à travers le jardin vers sa maison chercher son violoncelle.

Lorsqu'il revint, Hermine était assise devant le piano et laissait errer ses doiirls sur le clavier. Elle demanda en riant :

— Eh bien, y sommes-nous? Nous devons nous dépêcher, cher oncle; les enfants peuvent s'éveiller...

— Vas-tu de nouveau courii' la poste, Hermine, sans pitié ni iudul.nencel murnmra Blondeel (|ui suail pour serrer les cordes de son violoncelle et le mettre d'accord avec le ton du piano. Tu dois considérer que mes doigts n'ont plus vingt-cinq ans. Pour l'amour de Dieu, ne me fais pas suer si impitoyablement.

— C'est bon; vous êtes d'accord, interrompit Hermine. Faites attention, nous commençons.

Cela alla très bien au commencemeiit et pendant Vanddule. Il est bien vrai que le vieil amateur soufllait violemment dés qu'une gamme rapide l'obligeait à |)romcner vivement les doigts du haut en bas des cordes; mais il gardait la mesure et jouait passablement juste. Mais tout alla moins bien lorsqu'ils eurent entamé Vdllftjrn, et ()ue le morceau prit une allure plus rapide. M. IMondeel criait de temps en tem|>s à son accompagnatrice :

— C'est tro[» vite, c'est trop vile!

Elle continua sans ralentir tant que le violoncelliste, épuisé et essoufflé, s'arrêta au milieu de l'allégro. La sueur lui coulait du front, et il haletait comme quelqu'un qui a couru à perle d haleine.

— Ouf! soupira-t-il, tu le lais exprès, Hermine, on dirait que lu sens le fouet. Crois-tu dune que j'ai vingt doigis à la main gauche?

— Mai>, cher oncle, répondit ma<lame Decock, (pi'y puis-je faire? C'est la mesure, c'est le véritable mouvement du nif»rceau.

— Quelle idée aussi, objecta mademoiselle Marie, de choisir un morceau si difficile. La modestie n'est certes pas une monnaie qui a rour> parmi les musiciens. Pourquoi ne jouez-vous pas |.lulôt quelque cliose que vous sachiez par cœur?

— C'est vrai, ma '^neur; mais pour la dernière

fois, voyez-vous, je v(Uilais faire entendre un morceau favori, il est temps (|ue je cesse ; le cœur peut rester jeune, mais les iloigls vieillissent, je le sens bien.

— Non, vous vous trompez, monsieur Jean, dit Hermine. 11 y a encore (juatre jours d'ici à dimanche, nous répéterons le morceau jusqu'à ce ()ue Vous sachiez le jouer parfaitement bien. N'en doutez pas, cela ira. Il n'y a dans l'allégro (|u'une difficulté devant la(|uelle vous êtes toujours arrêté; mais ce n'est rien, une fois que vous l'aurez surmontée, tout sera iini.

— Eh bien, je crois que tu as raison, Heimine; essayons encore une fois avec un nouveau courage et avec une volonté ferme; voyons si je ne vaincrai pas la difliciillé.

L'allégro fut recommencé el exécuté avec beaucou|) de bonheur. Au moment où l'on approchait de l'endroit redouté, IMondeel rassembla ses forces, il pâlit et ses yeux trahissaient une [)rofonile préoccupation. Uncrix joyeux lui échappa, et un applau~ dissement encourageant lui ré|iondit du piano, il avait franchi la dil'licullé sans broncher et continuait àjouer avec autant d'aplomb que de légèreté.

Tout à coup la servante parut dans l'embrasure de la porte el dit :

— Madame, voici madame l'otlewal.

— Ma sœur! s'écria Hermine.

— Thérèse ! murmura mademoiselle Marie étonnée.

Madame Potlewal, (jui avait suivi la servante, entra dans la chambre.

Blondeel resta slupél'ait, laissa tomber à teire son violoncelle. 11 avait vu d'un coup d'œil furtif que sa nièce Tnérèse était horriblement pâle et que ses yeux portaient la trace de larmes abondantes.

Hermine s'élail élancée au cou de sa sœur, el pendant qu'elle la tenait serrée dans ses bras, elle demanda d'une voix inquiète :

— Thérèse, chère Thérèse, qu'as-tu? Que l'est-il arrivé? Tu trembles, lu es pâle. Est-il arrivé un malheur là-bas? Parle, ma sœur, parle!

Thérèse ne répondit pas d'abord el baissa la tête; puis inler|)ellée de nouveau, elle dit dune voix calme en ap|>arence, mais altérée par l'accent d'un profond abattement :

— 0 ma so'ur! mon pauvre mari a perdu toute sa foi lune et plus encore six cent mille francs!

Pendant que ses auditeurs répétaient avec une stupeur mêlée d'effroi <(!lte fatale nouvelle, on la regardait avec éUmnement; elle raconta eu <iiielques mots commentée malheur avait frappé l'infortuné Potlewal.

Hermine s'élança de nouveau à son cou, interroiii[»anl son explicati«ui en versant d'abondante.^ larmes et lui prodigua de tendres consolations;

LES DOITRGEOIS DE DARLINGEN.

mais Thérèse, toul en reiricrciaiil sa sa'ur de sa compassion, paraissait ne pas accorder beaucoup d'altenlion à ses paroles, et observait au contraire d'un rei^ard inquiet son oncle Blondeel qui secouait silencieusement la tête et dont le visage n'exprimait pas seulement la pitié, mais aussi un profond mécontentement.

— Perdu six cent mille francs? murmura mademoiselle Marie, définitivement perdu? sans espoir?

— Ah! si je pouvais seulement trouver deux cent mille francs à emprunter, soupira Thérèse, aujourd'hui ou demain matin, nous pourrions conserverune partie de notre fortune; mais où les trouverai-je, ô ciel !

— Votre père vous le? donnera, dit Jean Blondeel. Il le peut, il est riche de plus d'un million.

— Non, non, mon père m'a repoussée impitoyablement. Quand je mourrais à ses pieds, il ne donnerait pas la dixième partie du secours qui peut nous sauver.

— Mais en ce cas qu'allez-vous faire?

— Je ne le sais pas, mon esprit est troublé, répondit-elle; repoussée par mon père, aiguillonnée par la pensée d'une honte imminente, j'ai osé espérer qu'une malheureuse femme qui se sent écrasée sous le coup de la plus cruelle fatalité trouverait du secours chez vous; mais je me suis trompée. En effet, qu'ai-je fait pour mériter votre compassion?

Un sublime cri de joie s'échappa de la poitrine d'Hermine. Elle courut vers une armoire, en tira un tiroir, ramassa avec un mouvement fiévreux quelques objets et retourna près de sa sœur. Elle tenait à la main un paquet de papiers et une boîte de bijoux.

— Tiens, prends, Thérèse, dit-elle, tout ce que je possède. Dix mille francs et mes bijoux.

Mais madame Potlewal regarda tristement les objets offerts et secoua douloureusement la tête.

— Non, ma bonne Hermine, murmura-t-elle, tu n'es pas riche, tu as des enfants. Ce que. tu veux me donner, d'ailleurs, ne peut pas nous aider.

Elle regarda encore son oncle avec une attention singulière et sembla vouloir lire au fond de son cœur.

Hermine déposa ses bijoux sur la table et s'assit à côté de sa sœur; dont elle prit les mains.

— Allons, chère Thérèse, dit-elle, ne te désespère pas ainsi; tu ne resteras pas sans amis, sans secours «ur la terre. Mon mari est si généreux! nous t'aiderons, nous te consolerons...

— Consoler? 0 mon Dieu, s'écria madame Pottewal ; il n'y a plus de consolation pour moi en ce monde. Juge, ma sœur; tu ne connais pas tout mon malheur. Mon mari était devenu malade, ses idées étaient embrouillées. Oh! comme j'ai été

coupable envers lui ! Il a spéculé des mois entiers, acheté et vendu, sans rien inscrire sur ses livres. La loi est inexorable. Le malheureux Pottewal sera poursuivi comme banqueroutier frauduleux; et, peut-être, un airét terrible le condamnera à de longues années d'emprisonnement.

Un double cri d'inquiétude retentit dans la chambre.

— Et ce n'est pas encore assez, continua Thérèse d'une voix creuse, je vais devenir mère! L'enfant que Dieu m'accorde viendra au monde, hélas, avec une affreuse flétrissure au front.

Et des torrents de larmes coulaient des yeux de la malheureuse femme. Hermine la serrait dans ses bras et pleurait avec la figure contre sa poitrine.

Mademoiselle Marie, profondément touchée par la dernière confidence de Thérèse, se tourne vers son frère en joignant les mains :

— Jean! Jean! s'écria- t-elle, faisons quelque chose pour notre malheureuse nièce! S'il nous faut avancer une bonne partie de notre fortune, eh bien, le Seigneur nous tiendra compte de notre sacrifice. Vous hochez la tête? Vous refusez? mon frère? Oh! pouvez-vous rester insensible au chagrin mortel d'une mère?

— Insensible, dit M. Blondeel en s'essuyant les yeux, non, ma sœur, certainement pas insensible; mais ma pitié, si grande qu'elle soit, ne m'aveugle pas tout à fait. Deux cent mille francs c'est presque toute notre fortune. J'ai aussi des enfants, j'ai une sœur, sur l'avenir desquels je dois veiller. Nous sommes trop vieux pour pouvoir gagner de l'argent. Vous seriez pauvres et vous connaîtriez le besoin dans vos vieux jours. Marie? Les innocentes créatures qui dorment derrière celte porte seraient privées de leur héritage. Je ne pourrais plus rien faire pour leur bonheur à venir. Non, non, je ne me sens pas la force d'un si cruel sacrilice,

— Soyez généreux, Jean !

— Mais pour être généreux envers ceux qui ne nous ont jamais aimés, je dois ruiner ceux qui nous ont toujours montré de l'affection et de l'amour.

Hermine étendit les mains vers lui et dit d'une voix suppliante :

— Cher oncle, ayez pitié du sort de ma pauvre sœur. Ne pensez pas à mes enfants; mon mari est encore jeune, il travaillera pour nous tous!

— Eh bien, je ferai quelque chose, dit Blondeel, je donnerai cinquante mille francs.

— Ah! merci, s'écria Hermine. Ma sœur! ma sœur! console-toi : l'oncle Jean donne cinquante mille francs!

— Non, Hermine, n'essaye pas de me consoler,

LES BOLRGEOIS DE DARLI.NGEN.

Jil inadamo I*oll«'\val avec une pénible résignation. Mon sort est décidé, je le vois bien, l'ardonnezinoi, cher ondi', et vous égaliMuent, bonne Marie, pardonnez-le moi, si j'ai osé venir avec l'espoir d'un secours impossible. J'étais Iblle...

— Mais, Thérèse, vous vous trompez peut-être, interrompit Ulomleel. Mon intention est d'aller avec vous à Uai liii|,'en. I)an> une heure il y a encoie un départ. Je vous atcompaguerai chez votre père, et je lui [trouverai qu'il ne peut refuser de donner cent cinquante mille francs, quand nnd, qui ne suis pas de moitié aussi riche {|ue lui, je consens à un sacrifice aussi considérable poiir sauver l'iionneur de sa tille et de la famille.

— Merci, répondit Thérèse d'un ton découra}ié, votre bimlé ne peut pas détourner le coup lalal (|ui nous menace. Si j'acceptais ce> einquaiite mille francs, ils seraient engloutis sans fruit dans le goiilTre ib' noire perte. Ce (|n'il me faut, c'est deux cent mille francs. Mon père?... vous espérez en mon père? Son cœur s'est refermé sur l'argent; rien ne peut l'ouvrir (|ue l'argent... C'est fini de moi, Dion m'a punie; je l'ai mérité. Laissez-moi pleurer et prendre un peu de repos ; je partirai par le chemin de b-r...

Elle pencha protbndément la tète sur sa poitrine et tomba dan> un désespoir immen>e. Un instant elle sembla rester insensible aux ellorts (|ue sa sœur et mademoiselle .Marie faisaient pour lui reiulre courage et la consoler; mais à quebiues paroles vagues de M. Blondeel, elle répondit avec une sorte d'emportement fiévreux :

— PotlewaI n'est pas coupable; c'est moi qui l'ai poussé au désespoir et à l'égarement; et Dieu sait comment mon père m'a aidée dans cette mauvaise œuvre. Mon pauvre mari est une innocente victime. Ce langage vou> étonne! Je ne >ui> jtlus la même; la conviction que je serai mère m'a ôté le bandeau des yeux. Ah ! je partirai avec lui pour de.s pays lointains, je le suivrai où il ira, pour le soutenir, le consoler, et s'il le faut, |)our gagner son pain et celui de mon enfant par le travail de me> mains. Ici on le blâmera et on le méprisera comme un banqueroutier fraiiduleuv; là-bas il y aura toujours quelqu'un à roté de lui (|ui le défendra et l'aimera avec un pieux respect et avec un dévouement saii-> bornes. Mais, ô ciel ! mon enfant 1 cette tache ineffaf.able sur mon enfa'il !

Blondeel tourna la tète avec surprise du c6té de la porte; il lui senddait avoir entendu tourner une clef dans la serrure de la maison. Le^ femmes étaient trop abîmées dans le chagrin et la compassion pour distinguer un si léger bruit.

Une voix joyeuse retentit dans le sestibule ; c'était lirnest Derock (jui s'écriait avec transport :

— Hermine! borme Hermine! mou projet est

accepté. Je t'ap|iorle cent \ingl mille francs pour ims enfants, pour nos chers enfants.

11 nmntia un portefeuille gotidé de billets de banque, se précipita dans l'appartement et se dirigea vers sa leinme pour lui mettre en main le trésor si chèrenu'ul gagné; — mais la vue des larmes qui coulaient sur les joues d'Hermine le Irappa d'une frayeur soudaine, et il s'arrêta au milieu de la chambre en l'interrogeant d'un œil in({uie(.

— Oh! merci, mon Dieu; voilà mon Ernest, s'écria Hermine, il sera le sauveur de ma sœur !

Et sautant au cou de son itari, elle dit avec volubilité :

— Ernest, mon ami, t-coute et sois généreux, Potlewal a |)erdu tonte sa fortune; ses livres sont en désordi'e; ou le [loursuivra comme ban«iueroulier frauduleux : deux cent mille francs peuvent le sauver, ma pauvre sceur va devenir mère; son enfant sera déshonoré pour toujours ; elle mourra... Cet argent «pie tu es si heureux de m'apporter, cet argent peut rendre la vie à ma sœur et préserver notre famille d'une honte éternelle. Ernest, tu m'aimes si tendrement? Elle est ma sœur, celte malheureuse mère?

M. Decock fit un jias en arrière et se frotta le front d'un air pensif.

— Dan(|ueroutelrauduleuse?murmura-l-il.Emprisonnement? Déshonneur? Laisse-moi réfléchir.

Chacun le regarda en tremblant et avec un violent battement de cœur. Blondeel s'était approché et semblait prêt à le retenir de la main.

— Le nom de mon Hermine dé.shonoré? s'écria tout à coup Eriu'st, comme >i une alTreuse lumière venait de se faire dans son esprit. Elle aurait à rougir de sa sœur! Tiens, Hermine! c'est un pénible sacri/ice |ionr un père, mais...

M. Blondeel, qui avait probablement prévucelte résolution, prit la main d'Err.ot et la retint dans son mouvement.

— Comment, vcnis (pii ne |)ossédez encore (pie ce seul fruit de votre travail et de longues années d'inquiétude, vous donneriez la fortune de vos entants? Cida ne sera pas, je suis ici pour défendre ces pauvres petits!

— Mes enfants? répéta Ernest avec un regard plein de fierté. N'est-ce pas pour mes enfants que j'accejile ce sacrifice! Leur fortune, diles-vous?De la fortune? quand le nom de leur mère serait déshonorél Non, non, ù ciel! pas de tache sur le front d'Ernest et d'Hermine. La fortune se perd et .se regagne; mais riionneur perdu ne se retrouve plus. J'ai du courage cl je suis fort, Dieu me protégera. Tiens, Hermine, si cet argent peut sauver ta .sœur, sois heureuse; nos enfants pourront du moins marcher h tél.- hante dans le monde.

LES BOIRGEOIS DE DARLINGEN.

Pendant qu'Hermine s'élançait avec le portefeuille vers sa sœur, Jean Blondeel prit la tnain de M. Decocket dit :

— Ernest, mon ami, vous avez un meilleur cœur que moi; je veux suivre votre exemple. L'argent que vous oflVez n'est pas suffisant pour sauver l'honneur de notre famille : il y manque encore quatre-vingt-mille francs, je les donnerai.

— Mon Dieu! mon Dieu! est-ce possible? s'écria Thérèse, presque folle de bonheur. Mon pauvre mari, mon innocent enfant, sauvés? Ils seraient sauvés?

La pauvre femme voulut sauter au cou de son oncle, et tendait déjà ses bras vers lui; mais elle n'avait plus la force de se lever et tomba, trem. blante d'émotion, sur sa chaise.

— Hâtons-nous maintenant, dit Jean Blondeel. Encore une petite demi-heure et le convoi va partir; nous n'avons pas trop de temps. Pour ce qui me concerne, j'irai ce soir même chez mon notaire pour lever l'argent nécessaire; maintenant à Darlingen!

— Je vais avec vous, dit Hermine, je veux voir ma bonne mère. Comme elle aura souffert!

Jean Blondeel courut dans son cabinet pour ôter sa robe de chambre.

Tout à coup madame Pottewal se laissa tomber à genoux devant sa sœur, et dit d'une voix altérée :

— Hermine, pardon, pardon ! Je t'ai fait bien du chagrin dans ma vie; mais, si tu pouvais savoir comme la reconnaissance, comme l'amour brille dans mon cœur, ainsi qu'une sainte flamme qui ne s'éteindra jamais ! Cœur généreux, je te suis redevable de l'honneur, de la vie de mon époux et de mon enfant. Sois bénie, je prierai Dieu, je le prierai chaque jour pour qu'il rende heureux sur la terre les enfants de ma bienfaitrice!

L'oncle Blondeel rentra dans la chambre.

— Venez, venez, dit-il, le temps est précieux. Dépêchez-vous, amis; sinon, il pourrait être trop tard.

Hermine jeta les bras au cou de mademoiselle Marie, et murmura en l'embrassant :

— Vous veillerez sur Ernest et Hermine? Et vous veillerez sur eux comme une seconde mère, n'est-ce pas?

En achevant ces mots, elle courut en toute hâte par le vestibule derrière ses compagnons de voyage qui avaient déjà disparu dans la rue.

PoKewal était assis dans son bureau, la tête appuyée dans les mains, regardant la terre d'un œil fixe.

Depuis longtemps, sans doute, le malheureux était plongé ainsi dans un abîme de sombres pensées; car ses traits étaient profondément creusé> et ses yeux privés d'éclat et de vie.

Pottewal resta plus d'une heure al)sorb(' dan.> la contemplation de son malheur. Alors 1p. tintement de la sonnette frappa tout à coup son oreille ; il leva lentement la tête et tourna les yeux vers la porte. Mais un son creux s'échappa de sa poitrine et il se tordait les mains avec un mouvement nerveux lorsque son beau-père parut dans la chambre.

M. Romys paraissait également très abattu ; il était pâle, et ses yeux étaient rouges comme s'il avait pleuré des heures entières.

Ces deux hommes se regardèrent un instant en silence. Alors Romys dit d'un ton plaintif et sans colère apparente :

— Quel horrible malheur! Pauvre famille! Six cent mille francs perdus en un jour! Je comprends votre désespoir mortel, Francis. C'est bien six cent mille francs, n'est-ce pas? On ne m'a pas trompé? Et ils Sont bien définitivement perdus? Allons, rél'ondez-moi, Francis; je vous donnerai peut-être encore de bons conseils pour diminuer un peu la perte de notre famille.

— Où est ma femme? demanda Pottewal.

— Votre femme? répéta Romvs, n'est elle- pas ici?

— Elle est allée chez vous. Elle voulait vous demander quelque chose.

— En effet. Je comprends : elle sera allée à Schaerbeek; mais c'est un vain espoir qui la pousse.

— Ainsi, vous avez repoussé sa prière?

— Certes; et vous devez me donner raison, Francis. Ne serait-ce pas une coupable folie d'aller jeter deux cent mille francs dans le gouffre sans fond d'une banqueroute?

11 y eut un moment de silence. Pottewal regardait son beau-père avec un sourire amer.

— Homme cruel, murmura-t-il,sans doute vous avez accablé votre pauvre fille sous votre insensibilité. Bien loin de la consoler et de l'aider, vous lui avez déchiré le cœur par des paroles venimeuses, n'est-ce pas?

M. Romys frémit et un éclair de colère brilla dans ses yeux; mais il se contint, comme s'il avait un but particulier à atteindre, et dit d'un ton calme :

— Le malheur vous rend injuste, Francis. Soyons raisonnable. Votre fortune a souffert une brèche, les plaintes ni les récriminations ne changeront rien à ce malheur. Il vous reste cependant un devoir sacré à remplir; vous devez, en faveur de votre femme et de votre enfant, vous efforcer

•Ji

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