‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 88 sur 225 · LK REVENANT · texte numérisé non relu

LK REVENANT

tu veux faire connaissante avei* uidi? Il |>araîl <iuc tu as les mains cliaudes, voisin... Mais pas de (.a ! je vais l'apprendre à ne plus recommencer... Tiens, voilà le itremicr atout !

Kt.Iean Iraitpa avec une bduleille vide juste sur le crAne du revenant, mais il ne le toucha pas et no frappa (jue l'air.

.Mors Jean si- fAclia j)our de bon. Il voulut empoigner le revenant 1 1 le terrasser, mais il n'y réussit |)as; (|uand il croyait bien le tenir, il ne tenait rien.

— .Attention, s'écria-t-il enlin, voilà assez lonj,'temps que cela dure; tu peux bien médire maintenant ce que tu veux. I'our(|uoi viens-tu me chercher noise ? Je n'ai pas d'aiïaire avec toi ni avec la famille! Laisse-moi donc en paix et va-t'en !

.Mais le revenant ne cessait de faire signe et de montrer la |iorte, Jean prit donc son chandelieret dit au revenant:

— Allons! voyons ce (|ue lu veux. .Marche devant, je te suivrai.

Le revenant ouvrit la j)orte et montra l'escalier à Jean, mais celui-ci était trop malin pour se laisser prendre, et il dit :

— Va toi-nième devant !

<]ar, s'il avait marché le premier, le revenant lui aurait sûrement tordu le cou.

Ils arriv«Vent endn dans l'allée, et il y avait là une Jurande pierre sé|)ulcrale avec un anneau de fer qui y était scellé.

Le revenant leva la pieire, et dessous il y avait une grande fosse où se trouvaient trois i,Mands pots de fer remplis de pièces d'or.

Kl dés que Jean eut vu l'or, le revenant se mit à parler.

— Voyez-vou> cet argent? demanda-t-il à Jean.

— Ah! farceur, dit Jean, tu parles flamand'/ .Nous commençons à nous entendre. J(; parle français an-si, sais-tu? car j'ai servi cinq ans du vivant de Napoléon! Oui, oui, je vois briller là quel(|ue chose qui a joliment l'air de pièces de dix llorins.

Le revenant retira le^ trois pots de la fosse, et dit d'une voix creuse :

— Voilà trois pots remplis d'or ijne j'avais ca- :hés avant ma mort !

— J'ai dii briller en enfer jusqu'à ce que ces

pois fussent découverts, — et vous venez de me délivrer de l'enfer.

— Je l'ai délivré tie l'enfer! s'écria Jean; j'en suis, ma foi, bien fâché ! Tu es un joli garçon, lu peux t'en vanter! Je n'en dirai rjen. car le sang nu' bout !

— Je ne brûle plus maintenant ! dit le revenant. Tiens, voici ma main, elle est tonte froide...

— Merci de la bonté, dit Jean ; garde pour toi tes mains osseuses. Faisons-nous aussi |)eu de compliments que possible. Tu as accoinlance avec le diable, n'est-ce pas?

— Voyons, dit le revenant, des trois pots d'or que voilà, je vous prie d'en donner un aux pauvres, un à l'église, alin qu'elle dise des messes pour mon âme, et...

— Holà ! s'écria Jean, un instant ! Et qu'auraije donc, moi ?...

— Le troisième pot, dit le revenant, est pour vous.

— Pour moi ! s'écria Jean tout joyeux. Il y a de (juoi en perdre la tète. Viens ici (jue je t'embrasse sur tes joues de faïence !

El Jean bondit de joie; mais il trébucha, tomba dans la fosse et sa lumière s'éteignit. Il sonnait justement une heure.

Voilà donc Jean dans lobscurilé.

— lié! crie-l-il aussi fort qu'il peut, dis donc, où es-tu ? lié, mon cher revenant, viens donc ici 1 Je t'ai délivré de l'enfer, tu peux bien me faire sortir de ce trou.

.Mais le revenant avait disparu.

Jean grimpa à grand'peine hors de la fosse et ramassa sa chandelle.

Il remonta an premier étage, et après s'être un peu réchauffe et avoir bu encore deux bouteilles, il s'endormit.

Le lendemain, Jean fit ce que le revenant lui avait dit. Il donna un pot aux pauvres, un pot à l'église fl garda le troisième pour lui.

Et Jean se trouva riche, car son pot contenait au moins mille millions.

tll Jean logea dans une grande maison, eut voilure <t chevaux, coucha dans un lit de velours, but du vin et alla à l'estaminet tous les jours...

Ici un long groin surgit et l'histoire finit ' !

t. r.ctlo bizarre concliixion tcrinin*; tou« les route» populaires (l'Anvers el <le la Campine.

H> lie IIF, VKNA.NT ET DU 1 n M F, N F, l V I t W K

Cir»?tET se

Il se souleva. (Page 2.)

LES MARTYRS DE L HONNEUR

Le '20 juillet 1840, une belle voiture de louage roulait lentement dans une rue écartée de la ville de Gand.

Le cocher avait l'air de ne pas trop savoir où il devait aller, car il ralentit encore l'allure de ses chevaux, et se tourna vers le voyageur assis dans sa voiture.

— Plus loin, dit celui-ci, à gauche, au n" 70, une petite porte verte.

Le cocher s'arrêta devant une vieille maison de modeste apparence où il sonna, et le voyageur descendit.

C'était un homme d'un âge mùr, qui paraissait

avoir dépassé de beaucoup la quarantaine. Son visage fatigué portait les traces du chagrin ou de la maladie; mais, à la finesse de ses traits, à la distinction de sa tournure et à l'élégance de ses vêtements, il était facile de reconnaître un homme du grand monde.

II attendit quelques instants devant la petite porte verte qui ne s'ouvrait pas; puis, réprimant un mouvement d'impatience, il portait déjà la main au bouton de la sonnette, lorsque le bruit d'un verrou qu'on relire se fit entendre à l'intérieur, et la porte s'ouvrit. Une vieille femme qui avait l'air d'une servante parut sur le seuil, et, sans dire un mot, regarda timidement le voyageur et sa voiture.

LES MAIITYIIS DE L'HONNEUU.

— N'est-co p;is ici, m;i bonne femme, (iiie demeure M. Ilomaiis? ilemanda-t-il.

— Que diles-vous, monsieur? Je ne vous comprends pas! cria-l-elle d'une voix perçante.

Il répéta sa (|uestii)n; mai> la servante, (|iii ne l'avait pas mieux compris (|ue la première lois, lui lit signe d'entrer, ferma la porte derrière lui, et cria de miuveau en portant la main à son oreille :

— 11 faut parler plus haut, monsieur; j'ai l'oreille un peu dure. Knirez, entrez.

Elle l'introduisit dans une grande pièce, et reprit :

— Maintenant, monsieur, parlez liant, et dites ce que vous désirez.

L'étranger, sans se formai iseï' des façons l)rns(i lies de la vieille femme, éleva la voix, et articula lentement, en appuyant sur chaque syllabe :

— Suis-je bien ici ciie/ M. Ilomans, l'ex-intendaiit des baions van Derkhout, (jui a toujours habité Bruxelles?

— 11 n'est pas nécessaire de crier si fort, monsieur, je ne suis pas sourde. Vous me demandez si M. Ilomans vit encore et comment il se porte. Certes, qu'il vit encore. L'hiver entier il a été très soullranl; mais maintenant il se rétablit. Combien de temp.> cela dnrera-l-il ".' Le bon Dieu seul le sait. Quatre-vingt-deux ans et à moitié aveugle !...

— l'onrrais-je le voir?

— Non, monsieur; dejmis des mois il ne reçoit plus personne, excepté le curé et le docteur.

— C'est que je viens de Hollande tout exprès pour lui parler. Il me connaît bien... Tenez, voici ma carte. Portez-la lui, il me lecevra tout de suite.

— Je ne le crois |>as, monsieur, dit la vieille en secouant la tète. Je vais toujours lui porter votre carte. Veuillez vous asseoir, je reviens à l'instant, probablement avec un refus; M. Ilomans est absolument décidé à ne plus voir personne.

Klle sortit, laissant le visiteur assez inquiet du succès de sa démarche. Mais il se dit (pi'après tout, si on 1 e le recevait pas, il pourrait trouver un aiitie moyen pour |iénélrer auprès du vieillard

Kn soiinani à la porte de cette maison, si UiOdeste à l'extérieur, il avait |ieiisé (|ue l'ex-inlendant des barons van iierkhonl était peut-être, sur ses vieux jours, tombé dans la gène, et, dans ce cas, il eût été fort heureux de lui venir en aide. Mais l'examen du petit salon où il attendait lui montra qu'il s'était trom|ié ; car la pièce, convenablement meublée, et dont le parquet était couvert d'un moelleux lapis, attestait que le propriétaire jouissait d'une certaine aisance.

La servante descemlit et cria en levant les bras an ciel :

— .Monsieur, monsieur, c'est une chose étonnante. Dès (pie mon maître, après avoir mis ses lunettes, a pu lire le nom (|ui se trouve sur votre carte, il s'est levé de son fauteuil, et s'est tenu debout pemlant plus de deux minutes, lui qui depuis un mois ne pouvait plus se lever sans aille 1 l'nis il a levé les yeux au ciel, et s'est écrié: « Ilammesî llammes ! Kst-il possible? H vit encore, et Dieu ne l'a |)as puni ! » Ali ! combien mon pauvre maître paraissait irrité lorsqu'il retomba comme épuisé sur son fauteuil. Vous vous nommez llammes! Vous lui avez donc fait du mal autrefois, monsieur? Un si brave homme, ce n'est pas bien...

— Kt il refuse de me recevoir? dit tristement l'étranger sans répondre aux questions de la vieille. Soit! J'aurai recours à d'autres moyens pour lui parler.

Kt il lit quelques pas vers la porte.

— • iMais non, vous vous trompe/, monsieur, s'écria la servante. Il m'a donné l'ordre de vous conduire auprès de lui. Venez, suivez-moi.

Elle monta l'escalier jns(iu'au second étage, suivie de l'étranger. Là, elle (mvrit une porte en disant :

— Entrez, monsieur, voici mon maître.

Le vieillard, enveloppé dans une robe de chambre, était enfoncé dans un large fauteuil, et appuyé sur d'épais oreillers. Il était d'une maigreur extrême. Près de lui se trouvait une petite table chargée de tisanes et de médicaments. Le pauvre homme semblait n'avoir que bien peu de temps à vivre.

Mais l'apparition du visiteur inattendu lui imprima comme une secousse électrique et pour un moment lui rendit ses forces. 11 ôta vivement ses lunettes pour mieux voir de loin, et, se cramponnant de ses deux mains osseuses au bras de son fauteuil, il se souleva en avançant sa tète tremblante.

— Je vous salue, mon bon immsieur Ilomans, dit l'étranger. Je suis heureux de vous rev((ir encore après bientôt vingt ans. Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le comte de llammes.

— Ma vue est trouble, je ne vous vois pas bien, répondit l'ex-inlendant, frémissant d'agitation; mais mon cœur, qui bat à se rompre, m'assure que vous dites la vérité. Oui, c'est vous qui Ates le comte de llammes ; oui, c'est vous qui avez empoisonné mes vieux jours. Depuis cette époque fatale, je n'ai plus eu que deuil et chagrin. Ah! si vt»us sa.iez le mal (|ne vous m'avez fait !

— Du mal, à vous? dit le comte; jamais ! vous vous trompez, mon brave homme.

— C'est vrai, ré|di(|ua Ilomans avec une à|)re ironie, pa.s à moi : à mon maître, le baron van

LES MARTYRS DE L'IIONNEUIl.

Heiklioiit, et ;"i son unique enfant. Mais n'est-ce pas la même chose? Les seigneurs de IJerkliout ne in'on(-ils pas élevé par pitié, moi, pauvre orplielin? ne ni'ont-ils pas protégé et comi)lé de bienfaits? n'ont-ils pas fait de moi un homme? ne m'ont-ils pas confié la gestion de leurs biens? ii'ai-je pas été honoré de leur confiance et de leur amitié? Aussi je souffre autant qu'eux-mêmes de leur malheur, et je hais celui qui fut la cause de leur ruine et peut-être de leur mort prématurée!

— Morts? Ils sont morts? balbutia le comte, en pâlissant.

— Je n'en sais r en, mais je le crains.

— Vous parlez de ruine? S'ils vivent encore, ils ont donc perdu leur fortune?

— Je n'en sais rien non plus.

Le comte, qui, par égard pour la faiblesse du vieillard, s'etîor(;ait de contenir son impatience, approcha un fauteuil et prit place auprès du vieillard.

— Calmez-vous, mon bon monsieur Homans, dit d. Nous n'avons peut-être pas bien agi envers le baron van Berkhout, mais qui pouvait prévoir qu'il en résulterait des suites aussi graves ? Pareille chose arrive souvent dans le monde sans que... '

— Quoi? interrompit l'ex-intendant. Un mariage, qui devait couronner un amour sincère et depuis longtemps partagé, est décidé entre vos deux familles. Toute la noblesse s'en occupe, le monde en parle comme d'une union des mieux assorties, Sa Majesté le roi lui-même vous félicite, les fiançailles sont célébrées... et pour de simples raisons politiques vous relirez tout à coup la parole échangée, et vous livrez mon maître 1 1 sa fille à la malignité publique ! Vous ne le connaissiez donc pas ? Sinon, vous lui aviez sciemment et volontairement donné le coup de mort. Mon maître avait la réputation d'être sévère et inilexible; il était, au contraire, généreux et bon : mais le sentiment qui dominait en lui, c'était la dignité de sa race. Dans sa fierté ombrageuse, la moindre apparence d'une flétrissure à son nom devait le frapper mortellement. C'est la seule chose qui puisse expliquer l'étrange résolution qu'il a prise, et qui, sans cela, eût été incompréhensible. Ah ! seigneur comte, vous ne le saviez peut-être pas bien à ce moment-là, mais, quand vous forciez, malgré ses larmes, votre pauvre fils, votre bon Guillaume à un autre mariage, vous détruisiez à jamais le bonheur de deux personnes aussi nobles que généreuses et dignes l'une de l'autre, si bien que Dieu, qui est juste, vous demandera compte un jour de votre cruauté !

Le comte avait fait un mouvement et murmuré quelques paroles pour répondre au vieillard; mais

celui-ci, entraîné par son émotion, ne s'était pas laissé interrompre.

— Mais, mon brave homme, vous vous trompez, dit enfin le comte. C'est moi-même qui étais le fiancé d'Hortense; c'est moi (|iii suis Guillaume de Ilammes, dont vous pi igiiez le sort qui était bien malheureux en effet. iMos pai'enls sont moi ts depuis nombre d'années; ils se sont assez amèrement repentis de leur fatale lésolution pour que nous puissions espérer leur pardon devant le tribunal de Dieu.

— Vous êtes Guillaume, Guillaume de Hammes? murmura Homans avec un joyeux sourire. Oui, vous devez avoir beaucoup souffert, dans les premiers temps surtout, je n'en doute pas.

— Toute ma vie !

— Mais vous êtes marié depuis... depuis dixhuit ans. Assez longtemps pour avoir oublié ma pauvre maîtresse... '

— Oublié ? Pas un instant. J'étais poursuivi sans relâche, comme d'un remords de conscience, par la question de savoir si, en acceptant la main de la comtesse de Hascot, je n'avais pas commis une lâcheté. Et cependant je suis convaincu que, dans une situation comme la mienne, l'homme le plus courageux n'aurait pu agir autrement. Si vous saviez quelle terrible pression on a exercée sur moi de toute part î mon père, ma mère, mes oncles, toute la cour, le roi lui-même. La haine politique enflammait leurs cœurs. J'allais, me disait-on, m'allier par les liens du sang avec des ennemis de mon roi et de ma patrie. Chacun repoussait ce mariage comme un déshonneur éternel pour ma famille. Quoi qu'il en soit, j'ai cruellement expié mon obéissance par vingt ans d'une existence amère et désolée.

— Je vous crois, monsieur Guillaume; vos lettres, que j'ai lues, ne m'ont laissé aucun doute à cet égard. Cette rupture violente vous a rendu aussi malheureux que ma pauvre maîtresse.

— Hortense m'a cru coupable d'une trahison volontaire, n'est-ce pas?

— Ah ! l'excellent cœur ! Elle vous excusait auprès de son père en versant des larmes de pitié, car elle pensait moins â son propre chagrin qu'au désespoir que vous deviez éprouver.

— Et le baron van Berkhout ?

— Ah ! quant â lui, c'était bien différent. Il était furieux, et voulait se rendre en Hollande pour forcer votre père â se battre en duel, pour laver ainsi dans le sang l'injure faite à sa famille. Mais, tant que l'on ignora votre mariage avec la comtesse de Hascot, mademoiselle Hortense fit espérer à son père que le vôtre reviendrait sur sa décision. La longue lettre que vous écrivîtes alors encouragea cette espérance... et plus tard... plus tard,

LES MAUTVRS HE I.'HONNEIH.

hélas ! ils (luittèrent la Belgique pour ne jamais revoir leur patrie.

— El où sont-ils iiiaiiiteiiaiit '.' iltMnanda le • ointe.

Le vieillard leva les épaules sans rien dire.

— Vous devez le savoir. Voyons, >oyfZ lion, dites-le moi.

— Je rij,'nore. Personne en Hidgique ne le sait... Et si je le savais, je ne vous le dirais pas, car j'ai lies raisons de croire que mes maîtres, s'ils sont encore en vie, désii'ont que nul de eeu\ qu'ils ont connus autrefois ne sache où ils sont.

Ce relus catégorique du vieillard parut affliger profondément le comte. Il s'imaginait que llomans en savait plus qu'il n'en voulait dire, et il espérait parvenir, avec un peu de patience, à lui arracher des explications qui le mellraient sur la trace de nouvelles recherches à faire.

— Reposez-vous un peu, monsieur Homans, vous pourriez vous fatiguer, dit- il.

— Me fatiguer! répondit le vieillard avec un sourire ironique. Si tout mon corps était aussi sain que ma tète et ma poitrine, je vivrais encore longtemps. Mais j'ai d'autres rouages détraqués dans mon horloge. Je n'ai jamais été malade à proprement parler, monsieur le comte: mais c'est l'âge : je m'éteindrai comme une lampe qui n'a pins d'huile.

— Je Vous demande pardon de vou^ tenir si longtemps; mais vous devez comprendre le vil intérêt que je prends au sort dllorlense, la seule lemme que j'aie aimée, et qui m'aurait rendu heureux ici-bas, si un fatal concours de circonstances imprévues tie nous avait pas condamnés tons les deux à une vie de regrets et de douleur.

— Mais, lors même ([ue vous sauriez où se trouvent actuellement mes maîtres, que pourriez-vous faire pour eux? demanda le vieux llomans. Quel est votre Imt, monsieur?

— Mon hut? je vais vous le dire. Je n'ign(»rais pas que, peu après mon mariage avec la comtesse tIe Hascot, vos maîtres vendirent toutes leurs propriétés en Belgique et disparurent du pays, san» faire connaître le lieu de leur retraite, excepté à quelcpies personnes sûres et dévouées. Mais depuis, comme je ne cessais de penser à eux, il me vint, je ne sais trop pourcpioi, la crainte qu'ils n'eussent perdu leur fortune ri qu'ils ne vécussent dan> le besoin. J'étais déjà riche de mon chef, et ; •le plus j'avais hérité de mon oncle malernel, (|ui i m'a lai>sé une fortune considérable, de sorte que i je pouvais me dire un des plus riches propriétaires des l'ays-lla'". J'éprouvai un désir ardent de con- , naître la résidence du baron van Herkhout et de , sa fille, et, si c'était nécessaire, de sacrilier une . partie de celle fortune p«>ui les rétablir dans la 1

situation que leur avait probablement fait perdre la résolution de mes parents.

— De l'argent an baron van Herkhout! dit le vieillard avec un sourire indigné. De l'argent venant de vous ! Où sont donc vos sens, monsieur le comte?

Je le sais, vous avez raison, nmnsieur Homans; mais Hortense pouvait rester seule au nmnde, et j'espérais qu'elle, du moins, pourrait croire à la pureté de mes intentions. Dans ce temps-là, ma fennne vivait encore, et, quoiqu'elle m'eût rendu jirofondémenl malheureux, je m'abstins, par égard pour elle, de démarches (|ui auraient pu être mal interprétées. Mais, aiijoiiid'hui ipie la comtesse est morte depuis dix-hiiit mois, je suis tout à lait libre. .Mon bon nmnsieur llomans, je vous en conjure par votre dévouement jiour vos maîtres, ditesmoi où je puis les trouver : apprenez-moi du moins si quelques centaines de mille florins qui leur parviendiaient par une main incoiiiiiie pourraient ajouter quelque chose à leur bien-être.

— Je ne doute pas de la droiture de vos intentions, répondit le vieillard; mais croyez-moi, je ne sais rien, absolument rien

Il y eut un moment de pénible silence. Le comte poussa un profond soupir et sena les poings avec dépit.

— Vous êtes peu généreux en m'opposaiit un refus impitoyable, mnrmiira-t-il. Vous me cachez la vérité!

— Jugez-en, monsieur le comte, répliqua le vieil intendant. Tout ce que je sais, je vais vous le dire aussi brièvement (jue possible.

— Oh! merci! Je vous écoute.

— Ce sera jieu de chose, monsieur le comte... Il y avait donc promesse de mariage entre ma jeune maîtresse et vous, et tout le inonde applaudissait à ralliance de vos deux nobles familles, de deux jeunes gens si beaux et si (ligne> d'êlre aimés. La lutte entre les Belges et les Hollandais aux sein des états généraux et dans les feuilles publiques avait atteint une vivacité in(|uiélaiile.

i>Jus<ju'à cette épocpie, mon maitre avait tenu oiiverlement pour le roi Guillaume ; mais alors, ilaiis la question de la séparation adininisiralive entre les [iroviiK es du Midi cl celles du Nord, il se prononça en faveur de la Belgi(|iie. Ce fut assez pour lui attirer la disgrâce du roi et la haine de voire père. Votre mariage lut relardé. La Hévolulitm de ISIH) éclata, et vous vous réfugiâtes en Hollande, auprès du roi. Je n'ai pas besoin de vous dire que mademoiselle Hortense, qui vous aimait sinrèreinenl, en fut malheureuse et pleura son bonheur perdu. C'est alors que v(»us érrivîle'i une longue lettre pour .onsoler et rassurer le père et la (ille en leur certifiant que, quoi qu il put advenir, vous

LES MARTYKS DE I/HONNEUIl.

resteriez fidèle à votre promesse. Cette lettre éloquente, et probablement sincère en ce moment, eut tout l'elTct que vous en attendiez. Mon maître et sa fille se calmèrent et espérèrent pendant quelques semaines; mais alors ils reçurent votre seconde lettre, celle où vous leur appreniez, en des termes empreints de la plus vive douleur et du plus irrand désespoir, que vous alliez contracter mariage avec la comtesse de Hascot; vos parents, vos oncles, le roi lui-même le voulaient, et vous tie pouviez qu'obéir.

)» Cette nouvelle éclata comme un coup de foudre. Mademoiselle Hortense tomba évanouie en poussant un cri déchirant, et demeura longtemps sans connaissance; le baron van Berkhout jura qu'il allait partir pour la Hollande, et vous provoquer en duel, vous ou votre père. Rien, disait-il, ne pouvait laver l'injure faite à son honneur, si ce n'est la mort d'un de ses offenseurs. Il donna des ordres pour pouvoir se mettre en route dès le lendemain, et ni les supplications ni les larmes de sa fille ne purent le détourner de son projet. Dans la soirée, pendant que les domestiques causaient entre eux de cette triste atTaire, nous entendîmes tout à coup fermer avec fracas et fermer à clef la porte de la chambre du premier étage où le baron se trouvait avec mademoiselle Hortense. Puis, des cris de la jeune fille, qui paraissait appeler au secours et demander grâce. Nous écoulâmes en frémissant, mais nous ne pouvions comprendre ni les plaintes de la demoiselle ni les menaces du baron furieux. Le bruit allait en augmentant. Nous craignions que notre maitre n'eût perdu la raison, et que, dans son égarement, il n'attentât aux jours de sa fille...

— Mon Dieu! que se passait-il donc? demanda le comte avec angoisse.

— Je n'en sais rien. Dieu seul le sait, continua le vieillard. Pendant longtemps le respect nous empêcha de prendre un parti et d'intervenir. Mais à la fin, ne pouvant résister à mon inquiétude, je montai l'escalier quatre à quatre, suivi des domestiques, et bien résolu à enfoncer la porte si le baron, dans sa démence, refusait de l'ouvrir. Au premier coup frappé sur la porte, le baron cria : « Qui est là? » Et lorsque je lui dis que c'était moi, son intendant, il me répondit d'une voix altérée : « Ah ! je vous en prie, Homans, veuillez attendre un instant : je vais vous ouvrir tout de suite. » — En effet, monsieur le comte, au bout de quelques minutes d'un silence effrayant, mon maître ouvrit la porte et nous demanda avec calme, mais avec une certaine surprise : « Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? Que faites-vous là tous? Vous paraissez effrayés? Est-il étonnaint que des gens de ([ualilé tels que nous soient affligés d'être frappés dans

leur honneur? Descendez tranquillement, et laissez-nous pleurer sur notre humiliation. » — Nous vîmes mademoiselle Hortense assise sur une chaise. Elle avait certainement pleuré, car elle avait les yeux rouges ; mais elle remuait la tète pour confirmer les paroles de son père, et elle souriait, ou du moins elle s'efforçait de sourire. Pleins de confusion, nous nous empiessâmes de redescendre, mais le baron me rappela et m'ordonna de le suivre dans son cabinet. Il me dit d'un ton bref et avec uiïe expression saisissante: «Homans, j'ai confiance dans voire dévouement et dans votre discrétion : je vous en demande une nouvelle preuve. Écoutez et retenez ce que je vais vous dire : je ne vais pas en Hollande ; cela m'est absolument impossible à présent. Je laisse ma vengeance à la justice de Dieu. Je ne veux pas non plus rester ici, où j'ai reçu ce sanglant affront. Je pars demain avec ma fille pour les pays lointains. J'ignore quand nous reviendrons. Veillez à ce que tout reste ici sur un bon pied ; mais surtout empêchez les domestiques de jaser au dehors sur ce voyage. Prenez aussi vos mesures pour que personne de nos connaissances, sous quelque prétexte que ce soit, ne s'avise de nous chercher. Si quelqu'un vous interroge, dites que nous sommes partis pour la Suisse, pour l'Ilalie, mais que vous n'avez pas de nos nouvelles, et que vous ne savez pas positivement où nous sommes... A vous, Homans, le dévoué serviteur et l'ami de notre maison, je confierai, mais sous le sceau du secret le plus inviolable, entendez -vous bien, que nous resterons aux environs de Weslar, où je possède, comme vous savez, une grande ferme et un pavillon de chasse sur le territoire de Draunfels. Ne m'écrivez pas. Soyez muet pour tout le nionde, et empêchez autant que possible que l'on parle de nous... M'avezvous compris? Puis-je me confier à vous? »

» Je promis naturellement de faire tout ce que mon malheureux maître désirait. Le lendemain, il partit, avec sa fille. Lorsque je les vis s'éloigner, sans savoir si je les reverrais jamais, j'éclatai en sanglots.... mais, hélas! ils étaient partis!

A ce pénible souvenir, les yeux du vieillard se mouillèrent de larmes.

— Ils étaient partis, et depuis lors vous ne les avez plus revus? demanda le comte d'une voix altérée par l'émotion.

— La demoiselle? Non. Je n'ai pas eu le bonheur de la revoir. Mais, peu de temps après, le baron van Berkhout est revenu deux fois à Bruxelles. La première, il me fit donner une procuration notariée pour vendre, au plus vite et à n'importe quel prix, tous ses biens, nême le mobilier qui garnissait l'hôtel de ses pères. C'était en pleine Révolution; les propriétés étaient en

LES MAIITYIIS DE 1/ Il ON N El H.

forle baisse. Il t'iail (liriicili"! (if Ikuivit iimii(''(lia- Iciiienl (les a(*(i(i('ireurs, à moins de faire des sarrilioes (Mionnes. Mes maîtres y iierdircnt r»0 poiii- KID... lia seconde fois le liarori \inl cherelier les fonds publirs de toule esjU'ce (jne, par son ordre, j'avais ;iclietés à la Hoiirse. Il coii-îédia ses doinesli(pies en leur donnant denx annc'cs de gaffes, et à moi, dans sa gr-iiénisilt- ,il me donna une somme suKisante pour mettre mes vieux jonrs àl'altri du besoin. Depuis lors, je n'ai pas en la moindre nouvelle de lui. Trois ans pins laiil, j'ai fait moi-même le voyage de Drannl'els. La ferme el le pavillon de chasse l'iaienl également vendus, et l'on m'apprit (pie le dernier propri(''taire éliiit parti avec sa lille pour visiter la Palestine. .. Voilà, monsieur de llammes, tout ce que je sais. Ab ! que n'avez-vous pu prévoir les teriibles conséquences que devait avoir la rupture de votre promesse !

— Je suis peut-être coupable, en edel, répondit le comte en soupirant. Vous ne pouvez donc rien me dire pour me nieitrc sur leurs traces? C'est à en devenir fou de désespoir ! Croye/-vons, Ilomans, qu'ils puissent être dans le besoin ?

— Mon««ienr, c'est une idée (jui me |)onrsnit depuis plusieurs aniH'es dans mes rêves, l'ne forlune si grande qu'elle soit, quiest tout entière en papier, est bien chancelante. Voyez la llévolution qui a éclaté en France, l'année dernière. Tous les fonJs ont subi une énorme baisse. Il n'en faut pas davantaire pour ruiner complètement des gens qui ont une certaine position.

— Ciel ! par ma faute, la bonne, la noble Horlense pourrait soulfrir de la gène et vivre dans la médiocrité î Le sort m'est contraire, mais je veux luller jusqu'au bout. Je saurai, oui, je saurai où elle est. Demain je pars pour Weslar el pour Draunfels;je veux découvrir leurs traces el les suivre, eussent-ils |iarconiu le monde entier... Mainlenanl, mon bon monsieur Ilomans, permellez-moi de vous serrer la main. Je vous remercie de votre bon vouloir, et je prie Dieu de guider m?s pas. Si (|U(b|ue chose, une aide pécuniaire par exemple, i>eut contribuer à v(»tre bonheur, vous n'avez qu ii dire un mot.

— Non, non, monsieur, je vous remerciede tout mon cœur, répondit le vieillard en faisant un mouvement pour recommander le >ilenre au comte. J'ai une idée... l'ne seule personne à Drnxelles pourrait peut-éire vous renseigner... tt encore j'en doule.

— Une personne qui pourrait me donner des rcn^eitïnenM'nls sur le séjour d'Ilorlense ? s'écria le comte avec joie. Oh ! parlez, je vous en prie.

— .Non, mais des renseignements sur leur résidence antérieure. C'est le notaire Dortels, qui

(leiiieure à Bruxelles, rue .Neuve. C'est lui (|ui a passé l'acte de la vente des biens de mes maîtres. Kt voici sur quoi ma su|>posilion est fondée : une quinzaine d'années après le départ de mes maîtres, le notaire en (|uesliona fait un \(»yage d'affaires à Vienne. A son retour, il a fait odrir eu vente à la iSourse une (juantité de fonds publics parmi lesqueisj'ai cru reconnaître ceux (pie j'avais remis au baron \an nerkhout; mais je n'en étais pas sur. l'eu (le jours après, le nolaiie est venu me voir et s'est informé d'iine la(;on détournée et mystérieuse de ma situation et de celle de plusieurs anciens serviteurs du baron. Je supposai qu'il avait vu mon maître à Vienne, et je l'interrogeai sur ce point; mais il le nia, et je me mis à douter. Maintenant cela me revient. .Vvec vous, monsieur le comie, el connaissanlvos généreusesintentions, il sera |ieut-étrc [dus communicatif.

Le comte de llammes serra les deux mains du vieillard.

— Ah! combien je vous remercie! Je coursa Bruxelles. F'uissé-je réussir! Dans ce cas, monsieur Ilomans, vous me revenez.

Kt il prit congé en toute liàle.

.•\ une couple d'heures de marche de la ville d'Vpres, tout près de la frontière fran(;aise, s'élevail un château nommé la cour du Temple, parce (|ue, suivant la croyance populaire, il avait appartenu jadis à l'ordre des Templiers. Depuis une dizaine d'années, il avait élé rebâti en style moderne et montrait, au milieu d'arbustes en Heurs, sa belle fai.ade, ri'cemment peinte en blanc, que la vive lumière du soleil d'été faisait resplendir comme un giganlesque miroir.

l'ne rangée de hauts tilleuls bordait l'allée qui conduisait du ('liàt(;au an chemin public.

C'était le malin. Denx personnes causaient à l'ombre des tilleuls. L'un, habillé de vert comme un garde chasse, faisait de grands gestes et parlait avec animation. I, 'autre, un jeune homme, vêtu avec élégance et d'un extérieur disliuguf, écoulait avec attention, les yeux fixés à terre. Darfoiâ il répondait par une courte (diservation. Ce (ju'il entendait le f onlraiiait sans doule, et le desespérait même, car un frisson douloureux agitait ses membres, et alor> il serrait les poings ou secouait Iristo nu-nt la léle.

L'entretien lini, lors(|ue le garde-chasse se fui éloigné après un salut respectueux, le jeune homme resta encore un moment immobile, absorbé dans ses rédexions. l'uis, levant les jeux au ciel, il dit d'une voix vibrante de douleur el d'indignation :

LES MARTYRS DE L'HONNEUR

— 0 Dieu ! Dieu juste! comment permcllcz-vous de pareils crimes? Des i>en.s avides qui rendent une pauvre jeune (illo, un ange de candeur et do bonté, victime de leur avarice! Des gens qui veulent enfermer la pauvre créature toute vive dans un tombeau, de peur qu'un (ril compatissant puisse dévoiler leur barbarie. Ab! cela crie vengeance!...

Il fit quelques pas vers le cbâleau ; puis il s'arrêta tout à coup, sous l'influence d'une idée qui l'effrayait.

— Qui pourrait le croiie? murmura-t-il. Ce tyran sans àme, cet inipitoyalile bourreau serait son propre grand-père? C'est affreux, affreux!

Et, reprenant sa marche à pas lents, il ajouta en se parlant à lui-même :

— Avarice, avarice, passion infernale, qui peut dénaturer le cœur humain jusqu'à faire souffrir son propre sang!... Quoi! la douce Ida soull'rirait depuis des années? Elle serait condamnée à languir dans un isolement mortel? Celle tendre fleur s'étiolerait faute d'air? Oh ! non, non, c'est impossible ; et fussé-je seul pour l'empêcher, même au prix de ma vie... Mais comment? Que faire? 0 Dieu, éclairez-moi!

Au bout d'un instant, ses sens reprirent un peu de calme. Il mit le doii;t sur son front en murmurant :

— Je comprends maintenant! Le dimanche, à la sortie de l'église, lorsque je m'approihe d'Ida pour la saluer, M. von Oberbeim me jette un regard pénétrant et sombre. El, quand il dit, de son ton bref et glacial : « Venez, Ida », la pauvre jeuue fille paraît trembler de tous ses membres. Et sa mère,ra idame von Weiler ? Ah ! c'est la statue de la soull'rance et de la douleur. Ses traits creusés portent l'empreinte d'une destinée fatale... Oui, oui, M. von Oberheim me craint. Aurait-il le pressentiment que, tout jeune que je suis, je puis être appelé par la Providence à arracher de ses griffes deux pauvres victimes ? Ah ! nous verrons comment cela linira.

En achevant ces mots, il ouvrit la grille du château, traversa un jardin plein de fleurs, sans faire aucune attention à ses deux chiens qui sautaient autour de lui en aboyant joyeusement, monta l'escalier, ouvrit une porte et se laissa tomber sur un fauteuil. Son regard s'égarait dans l'espace, et il semblait complètement perdu dans ses pensées.

Ce jeune homme pouvait avoir vingt-quatre à vingt-cinq ans. Tandis qu'il déplorait le sort de mademoiselle von Weiler, ses yeux nidrs étincelaient,el sesgestesindiquaient une grande énergie; mais tel qu'il était alors, assis dans ce fauteuil, ses traits doux et charmants portaient l'empreinte de la bonté et même de la candeur.

Il était là depuis deux minutes à |)eine, immobile et pensif, lorsqu'une vieille dame entra dans l'appartement, un papier à la main.

Elle s'arrêta près de la porte et haussa les épaules en soupirant d'un air moqueur.

— Encore? Pauvre fou !

Elle s'approcha du jeune homme et lui dit :

— H'igo, c'est manqué, mon garçon. Écoute la réponse que je reçois :

« M. von Oberheim, madame von Weiler et sa fille Ida ont le regret d'informer madame la baronne van Giersteen de l'impossibilité où ils se trouvent d'accepter l'invitation qu'elle leur a fait l'honneur de leur envoyer. »

» C'est bref, et aucun motif d'excuse. Ils ne sont pas polis, ces gens-là. Qu'en penses-tu, Hugo?

Le jeune homme se tordit les mains, et, sans répondre à la question qui lui était adressée, s'écria en frappant du pied :

— Non, non, mère, cela ne peut pas durer ! Ma tête brûle! J'en perdrai l'esprit. Oh! chère mère, situ savais combien je suis malheureux!

Et, dans son désespoir, il laissa retomber sa tête dans ses mains.

— Oui, mon fils, nous connaissons cette fièvre et ce malheur, dit la baronne van Giersteen d'un ton de douce raillerie; mais loi, qui es pour toute autre chose un homme raisonnable, pourquoi te laisses-tu entraînera une exagération puérile, ou, si tu aimes mieux, à une exaltalion poétique? Pendant des mois entiers lu t'es contenté d'échanger tous les dimanches un regard ou un salut avec mademoiselle Ida von Weiler. Tu t'aperçois à la fin que tu t'es pris d'amour pour elle, et tu veux qu'en quelques jours ton inclination ait le champ libre pour courir droit à son but! Ce n'est pas ainsi que les clioses se passent, ni qu'elles doivent se passer. Qu'importe que l'on refuse aujourd'hui notre invi ation? Nous inventerons bien d'autres moyens pour rentrer en relation avec les gens dOudiu-Steen. Entre eux et nous qui sommes de bonne noblesse, il ne peut pas y avoir d'obstacles sérieux. Allons, mon fils, console-toi. Tu es un garçon bien tourné ; Ida est une jolie fille; il faut prendre patience, les choses iront mieux que tu ne le crois. Ne pense plus à leur refus. Peut-être ont-ils réellement un empêchement.

— Mais non, ma mère, ce n'est pas cela qui me trouble l'esprit, répondit le jeune homme avec une impatience mêlée de dépit. Si tu savais ce que j'ai appris !

— Tu as appris quelque chose sur leur compte ? quelque chose de grave ?

— Quelque chose d'affreux. C'est cruel, scandaleux, monstrueux !

— Ciel! tu me fais trembler, dit la baronne

LES MAllTVRS l»K L IIONNEl R.

en avançant une chaise. Parle, llii^'o ! Quehjiie chose de scandaleux ? Oh ! oh ! ce serait pire. Kn ce cas, je te i»laiiidrais, car, si la n-pulalion de cette personne n'était pas resté intacte, alors, Hugo... Tu m'entends, n'est-ce pas? Nous sommes de vieille noblesse; je n'en tire |tas varnié; mais riioinirur... c'est autre chose.

— Non, lu te Iromiies, chère mère; ce que j'ai appris ne touche ni à l'honneur ni à la réputation, comme les comprend le monde.

— Qu'est-ce alors ?

— Eh bien, je vais te le dire : Ida est malheureuse; elle est cruellement opprimée et persécutée; l'innocente ciéatnre est accablée de chagrins. Hélas ! elle est comlamnée à une mort prématurée, et son tyran, son bourreau est --on |)roprc i;rand-père, M. von Oberlicim.

— Bah ! bah ! c'est une histoire de Barbe-Uleiie, dit la baronne.

— Non, ma mère, c'est la vérité.

— Mais (|uelles preuves en as-tu?

— Tu connais bien Jacob, le chasseur, qui demeure au Kegerspoel !

— Oui, je le connais. 11 a la réputation d'être un bavard qui se mêle beaucoup troj) des choses qui ne le regardent pas. Lorsque ton père vivait, il a demeuré au château en qualité de bûcheron.

— EIi bien, au commencement de l'année dt.'rnière, peu de temps après que M. von Oberlieim fût venu demeurer dans ce pays, il a pris Jac(d) pour jardinier. Jacob a donc travaillé (]iiatie mois à Ouden-Steen, et il a pu voir ce (|ui se passait derrière ces hautes et sombres murailles. Je l'ai rencontré tout à l'heure dans l'avenue, et ce qu'il m'a dit m'a lait frémir d'aniroisse et d'indiiriiation.

— Tu piques vraiment ma curiosité, Hugo. Poursuis; que t'a-t-il raconté de si terrible?

— .\h ! mère, dit le jeune homme avec un |»rofond soupir, le château d'Ouden-Steen est plus effrayant qu'une tombe fermée habitée par les morts. M. von Oberlieim erre toute la journée, sans dire un mot, à travers les corridors et les appartements, dans les jardins et dans le parc; il espionne, il écoule, il craint, comme s'il était le geôlier de cttte affreuse prison. Ses victimes sont Ida von Weiler et sa mère. La pauvre demoiselle esl pres(jue privée d'air et de lumière. Vitml-elle au jardin ou dans le parc, le vieux von Oberlieim la suit partout, comme un surveillant. Sa mère, sans doute par compassion pour riiiiiorente martyre, ne cesse de pleurer; du moins ses yeux semblent toujours porter la trace de ses larmes. M. von Olierht'im n'f»u\re presque jamais la bouche, si ce n'est pour gronder brusquement la pauvre fille. Il a deux domestiques et deux servantes, tous Allemands ou Suisses, aus^i taciturnes et aussi

méfiants que leur maitre. Ils revoivenl triples gages pour prix de leur discrélion, — de leur Complicité peut-être ! Kt c'est dans celte noire prison que mademoiselle Ida et sa mère doivent vivre sans air, sans liberté, sans amis, opprimées et martyrisées, jus(|u'à ce que la mort les délivre? Un grand père se (aire froidement le bourreau de ses enfants ! Gela ne crie-t-il pas vengeance au ciel, ma mère ?

-Madame van Giersteen avait écouté avec une stupéfaction inquiète. Klle hocha un instant la tête en signe de doute, puis elle dit avec une nuance d'ironie:

— Sur ma foi, tu as un esprit poéti(|ue, mon fils. Jacob l'a raconté, à sa façon, de soties suppositions; et, là-dessus, tu bâtis un roman très fanlaslique, j'en conviens. Mais, pour l'amour de Dieu, comment peux-tu croire (|u'un grand-père se conduirait ainsi envers ses enfants, lorsque tu ne sais pas quelles raisons pourraient expliiiuer une conduite aussi extraordinaire?

— Je connais ces raisons, ma mère.

— Vraiment ? L'affaire devient grave, et tu commences à m'inquiéler. Dis-les donc, ces raisons, Hugo.

— Jacob n'a pas de certitude à cet égard. Son idée est la conséquence de ce qu'il a vu au château, et de ce qu'il croit |touvoir conclure des réiitences des domesticjues. D'après lui, M. von Oberlieim a peu de ibrtune; il serait même pauvre. Tous les biens dont il dispose maintenant viendraient du mari défunt de madame von \Yeiler, et appartiendraient par conséquent à sa veuve et à mademoiselle Ida, sa lille. Par cupidité, par avarice, l'égoïste vieillard opprime ces deux faibles femmes. De crainte (|u'Ida, qui va atteindre ses dix-huit ans, échappe à sa tyrannie, il la séquestre et l'enferme dans un tombeau, afin que la mort prématurée de la mère et de la fille lui assure toute leur fortune.

— Mais ce serait horrible? .s'écria la baronne émue.

— Tu comprends bien maintenant — n'est-ce pas, mère? — pourquoi M. von Oberlieim me regarde toujours d'un air si farouche, lorsque nous les rencontrons près de l'église; pourquoi

il intervient immédiatement d'un ton courroucé, ' lorsque j'échange avec mademoiselle Ida r|uel<jues , paroles insignifiantes. Depuis peu, il a masqué au moven d'une clôture inlérieure en bois la clairevoie de la grille d'Oilen-Steen ; il refuse grossièmenl notre invitation; tout cela procède de la ' même cause. Il comprend qu'un jeune homme, ' que l'amour, que le mariage, peuvent seuls lui arracher sa viclime.

Madame van Ciicrstcen réfléchit un moment, puis, re|trenanl le fil de la conversalicui :

LES iM AU TV IIS DE I/ll 0.\i\ E lîR.

Le vieillard lui saisit la main, (l'âge 16.)

— Il m'est impossible de croire pareille chose, dil-elle. Supposons même, pour un moment, que les conjectures de Jacob aient quelque fondement. Je ne vois aucun moyen pour noiis, mon fils, d'intervenir dans des affaires qui, en somme, ne nous regardent pas.

— Ainsi, mère, je devrai rester impassible? demanda le jeune homme avec une ironie amère. Ah ! tu crois que je laisserai persécuter et torturer l'innocente et malheureuse Ida? Je t'ai avoué que je l'aimais de toutes les forces de mon âme. Et qu'est-ce qu'un amour sincère? N'est-ce pas un sentiment qui rend capable de se sacrifier pour le bonheur de la créature aimée ï J'arracherai Ida des grilîes de son bouireau, si je ne succombe point à cette noble tâche.

— Mais que veux-tu faire, mon pauvre fils? demanda la baronne avec compassion.

— Je n'en sais rien encore, ma mère, répondit

Hugo, dont les yeux étincelaient de résolution. Dussé-je souffleter 1\I. von Oberheim et le provoquer en duel...

— Quelle folie! Un jeune homme tel que toi s'atlaquer à un vieillard? On rirait de toi, et avec raison, et peut-être la justice te condamneraitelle comme un vulgaire olfenseur. Si tu n'as pas d'autre mojen...

— Mère, réponds-moi franchement, je t'en prie. Si je puis obtenir la main d'Ida, n'importe par quel moyen, consentiras-tu à mon mariage?

— Tu sais que sur ce point je le laisse absolument libre, pouivu (jue ton choix...

— Eh bien donc, j'éclairerai mademoiselle Ida, et j'appellerai la loi à mon aitle, pour la protéger contre la violence de son persécuteur.

— Ah çà! mon pauvre fils, es-tu devenu fou? demanda madame van Giersleen, stupéfaite. Tu parles comme un insensé. Il nous reste d'autres

LES MAIITYRS UE L'IIONNKUR.

moyens pour tenlor ce que tu appelles la délivrance (le la jeune demoiselle, l'ar exemple, je ]Mi'\< .illt-r trouver madame \oii W ciler lui demander iVancliemcnt pour li)i la main de sa (ille.

— Oh! nit-re, s'écria le ji'nne lioninie, tais cela et je te bénirai jiisiju'à mun • crMicrjonr.

— Il n'est pas du tout certain, 11u>,m, (|ue ma demande ait le résultai (|iic lu désires.

— Je l'en supplie, mère, essaye toujours.

— Je le veux bien ; mais il ne faut pas être trop pressés, llu.i,'o. Il y a certaines choses que je dois d'abord bien savoir. Tu es convaincu, n'est-ce pas, que mademoiselle Ida é|)rouve pour loi la même inclination que tu épronves pour elle, qu'elle t'aime, en un mol?... Tu ne réponds pas, mon fils.

— Je n'ose pas le tromper, mère, murmura le jeune homme avec confusion. .Mailemoiselle Ida me sourit de l'air le plus aimable lorsque j'ai le bonheur de la voir; ses yeux ont des regards pleins de douceur et se fixent sur les miens avec émotion; mais ressent-elle pour moi ce que j'éprouve si ardemment pour elle? Je l'espère, je le crois, mais en être certain, non.

— Et ne prévois-tu pas ce que ma démaiclie aurait de ridicule, llu;,'o. si Ida était restée indifférente pour toi et si elle repoussait même la demande? Tu devrais donc savoir d'abord si elle a pour loi une véritable inclination. El puis, il y encore d'autres choses sur lesquelles y', veux avoir des éclaircissements positifs. Nous ne savons pas d'où viennent les habitants d'Ouden-Steeu, ni qui ils sont en réalité. Leur nom est allemand; mais ils parlent llamand ou plutôt le hollandais et le français avec la même facilité (|ne l'allemand. Sont-ils vriiment de race noble ?

— Jacob ma dit que lesdomosiii|U('-; appelaient souvent M. von Oberheim, monsieur le baron, et sa fille, la mère d'Ida, tnadame la comtesse.

— Soit; si les choses allaient assez loin pour qu'il fût i-érieusemenl question d'une alliance, ils seraient bien oblig. s de din^ eux-mêmes qui ils sont et d'où ils viennent. Le château d'Où Icu-Sleen n'est pas leur propriété. Pour ce qui est de la forlune, je n'y regarderais pas de trop près, mais il faul dn moins (ju'ils puissent donner une dot à leur fi de.

— Eh bien, mère, sur ce point vous n'avez pas à vous inquiéter. L'hiver passé, .M. von Obeiheim

i n'a-t-il pas donné mille francs au curé de la I paroisse pour secourir les jiauvres? N'a-t-il pas donné un nouvel autel à l'église? Na-l-il pas, l'année dernière, exhaussé de trois pieds, à ses frais, le mur d'enceinle du pire? Ce travail lui a peut-être coù'.é dix mille francs. On ncrail pa> de semblables dépenses quand on n'est pas riche.

— Eu effet, je crois qu'ils sont riches, Hugo; je ne doute pas non plus de leur noblesse, mais je dois avoir une certitude à cet égaid. Sois donc calme, mon (ils, et prends un peu de patience. Ce n'est pas ta mère qui refusera de contribuer à ton bonheur, si le sentiment dn devoir ne vient pas l'en enjpécher. Dans l'intervalle, lu trouveras peut-être une occasion de l'assurer des sentiments de la pauvre fille à Ion égard.

— .Mais par quel moyen?

— Dimanche, a|»rès la messe, si tu peux parler seul à mademoiselle Id», à ta place je ne perdrais pas mon temps en salutations banales. Je lui dirais franchement ce que j'ai sur le cœur.

— Ah! je n'oserai* jamais. Comme cela, sans préparation, cela pourrait la blesser.

— Allons donc! toi qui es brave jusqu'à la témérité, tu as peur d'une jeune fille, d'une enfant !

— Ma timidité m'afflige et me rend confus, mère.

— Oh ! cela prouve que tu l'aimes véritablement, mon garçon. Un peu de hardiesse, donc! Tes intentions sont pures. Si mademoiselle Ida reçoit ta déclaration avec plaisir, tu le remarqueras sans peine. N'a-t-elle, pour toi que de l'indifférence, tu ne t'en apercevras pas moins.

— Je suivrai ton conseil, ma chère mère; advienne qno pourra!

— La voiture doit être attelée. Je vais à Poperinghe, où je pense rester jusqu'au soir à la campagne de mada ne Gobbaerls. One feras-tu pend lUt cette journée, mon \\\>'!

— Je me promènerai, mère. Il me faut de l'air et de l'espace pour calmer mes imiuiétules.

— Mais pas de folies, n'est-ce pas, Hugo? Ne va pas à Ooden-Steen aujourd'hui.

— Non, ma tn''r.', la boulé m'a consolé el m'a donné des forces pour attendre.

— Au revoir donc, llu;'o, el bon courage.

— Sois bénie, chère mère; (|ue Dieu te conduise.

El, a|)rès avoir serré les m;un>« de la baronne il sortit de raj»i>arlemenl.

Hugo van (jiersleen, ainsi qu'il l'avait dit à sa mère, était allé se promener dans la campagne, espérant que le grand air calmerait insensiblement l'agitatiim de sou esprit.

Mais il s'était Iro npé dans son attente. Ouoi qu'il fil, il lui fut impossible de penser à autre chose qu'an sort affreux de la jeune fille (|u'il aiiniit. h\.\\ ce nom renrerniait pour lui tout I univers.

LES MARTYRS DE DE L'HONNEUR

Parfois, à la vérité, il s'arrêtait quelques ins- | taiits au bord d'un ruisseau, écoutant le gai murmure de l'eau courante, ou bien il cueillait (,à et là une fleur qu'il semblait considérer avec attention, ou bien encore il levait les yeux vers le ciel et suivait du regard la lente traversée des nuages ; mais tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, lui rappelait Ida, toujours Ida!

Quoiqu'il se fût promis de ne pas approcher d'Ouden-Steen ce jour-là, il finit par se trouver, sans le savoir, dans le voisinage du château de M. von Oberheim.

Ouden-Steen (la Vieille-Pierre) était une vaste propriété située au milieu d'une contrée solitaire ou l'on ne rencontrait pas même une hulte de berger à quelque distance. L'habitation, les jardins et le parc étaient fermés de tous côtés par un mur élevé et par un large fossé. Le château devait avoir été un burg au moyen âge, à en juger par sa lourde tour, crénelée et percée de meurtrières, et surtout par les étroites fenêtres gothiques de la façade. C'est probablement de là que lui vient le nom de Vieille-Pierre, en flamand Ouden-Steen.

Le parc, d'une très vaste étendue, était planté de chênes et de hêtres séculaires, dont les couronnes formaient un dôme impénétrable de verdure, et qui avait de loin l'aspect d'une chaîne de montagnes d'un vert sombre.

Toutes les fenêtres du château qui pouvaient être aperçues des passants étaient caciiées par des persiennes. On n'entendait, au dedans du mur d'enceinte, aucun bruit qui vînt trahir l'existence d'êtres vivants; la nature même semblait se taire» autour d'Ouden-Steen. Tout ce que l'on y entendait, c'était, par intervalles, le grincement delà girouette sur la tour ou le cri sinistre d'un corbeau solitaire caché sur la cime d'un arbre.

Lorsque Hugo, en marchant, s'éveilla de sa rêverie et s'aperçut qu'il était près du château, il s'arrêta. Tandis que ses yeux étaient fixés sur les hautes murailles, un sourire amer contracta ses lèvres. Que venait-il faire là? N'avait-il pas inutilement erré plus de vingt fois autour de cette muraille?

Et cependant, après un moment d'hésitation, il s'ap|)rocha de la grande porte noire qui, depuis trois semaines, avait remplacé la grille à clairevoie, et interceptait complètement la vue.

Il se dressa sur la pointe des pieds et regarda en l'air vers une fenêtre fermée. l]ne seule fois il l'avait vue ouverte, encadrant la jolie tête de la jeune fille. Elle avait répondu à son salut par la plus aimable des révérences. Mais immédiatement quelqu'un s'était approché et avait refermé brusquement la fenêtre. Depuis lors, elle ne s'était plus ouverte, du moins pendant le jour; car il

avait remar([ué plus d'une fois, dans ses promenades attardées, qu'à la première tombée du soir, ou levait les persiennes pour donner de l'air aux appartements!

Ah! c'est dans cette chambre, au fond de cette sombre demeure, que vivait, que souffrait Ida! C'est là qu'elle languissait sans consolation et sans espoir! C'est là qu'un bourreau sans cœur tenait la pauvre créature cloîtrée et la faisait mourir de chagrin !

Ces tristes pensées remuaient si profondément le jeune homme qu'un pénible soupir souieva sa poitrine. Il longea le mur d'enceinte pendant une centaine de pas, et entra rapidement dans un sentier, comme s'il avait hâte de s'éloigner d'un lieu qui lui rappelait son impuissance.

Ce sentier le conduisit sur une éminence assez éloignée. Là seulement il tourna la tète du côté d'Ouden-Steen et parut frappé d'une soudaine surprise.

En efl^el, de l'endroit où il se trouvait, il dominait la campagne de M. von Oberheim, et, malgré son éloignement, il pouvait voir à l'intérieur du mur de clôture. Il n'y apercevait pas un être vivant. Mais son attention fut particulièrement attirée par un objet nouveau. C'était une espèce de pavillon de verdure élevé, dans un coin du parc, sur un tertre gazonné.

Il consistait en quatre piliers supportant un toit de chaume arrondi, destiné à préserver les promeneurs contre l'ardeur du soleil. Deux ou trois chaises attestaient , que les habitants d'Ouden- Steen gravissaient souvent ce tertre pour voir au loin dans la campagne sans craindre d'être vus par les passants les plus rapprochés.

C'était sans doute l'endroit où la pauvre Ida venait pleurer dans la solitude...

Tandis que ces tristes pensées traversaient l'esprit du jeune homme, il poussa tout d'un coup un cri d'étonnement, et une joie étrange brilla dans ses yeux.

Une forme féminine, vêtue de blanc, avec de longues boucles de cheveux qui flottaient sur ses épaules, avait paru dans le pavillon. C'était elle, Ida!

Le jeune homme respirait à peine. Il eût voulu avoir des ailes pour voler auprès d'elle. Concentrant dans son regard toute la puissance de sa volonté, il eût voulu lire sur le visage de la jeune fille l'expression de ses chagrins; mais il était trop éloigné pour pouvoir distinguer ses traits. Ah! si la jeune fille avait pu savoir qu'il y avait là quelqu'un dont le cœur, brûlant d'amour pour elle, compatissait à son malheureux sort !

0 ciel ! ne lui fait-elle pas signe de la main? L'a-t-elle reconnu? Oui, oui, elle agite son mou-

LES MARTVIIS DE I/IIONNEUR.

choir blanc; ce n'est pas iino illtision : ••lie lui adrfsse un salut amical.

Mais, lit'las ! voilà (|U(' liiiiai^e clirrie dispaïaîl tout à (•(»U|i, fouiiue si elle s'i'lail évanouie dans les airs. Ilusncu ! Le pavillon est vide et solitaire ooMinit' aujiaravaiil....

L'u sourire amer plisse les Irvres du jeuuc homme. Ah ! il le comiMcnail liicu : If bourreau avait appelé sa vi( time, ou peul-èlre la pauvre créature s'était-elle CMluic de crainte que son tyran napervùt celui qu'elle saluait de sa prison.

Jl resta lon},'tcmps immohile, les yeux tournés vers le pavillon, mais l'apparition ne revint plus.

Alors, sans savoir ce qu'il faisait, attiré par une puissance invincible, il redescendit le sentier et erra le loni; du mur de clôture. Dans ses promenades précédentes, il avait été empêché d'en faire le tour par un fossé profond et large; mais celle l'ois une planche était jetée dessus comme un pont provisoire.

Hugo hésita un moment, puis il passa rapidement sur la planche et pénétra dans la vaste jjrairie (jui entourait Ouden-Sleen de trois côtés.

Mais à quoi bon? Toujours le même mur sombre se dressait devant lui et semblait narguer s<in chagrin.

Il continua pciurlaiità s'avancer et ne tarda pas à apercevoir deu.\ domestiques de M. von Oberheim occupés, avec l'aide d'ouvriers étrangers, à charger des gerbes de froment sur un grand chariot. Ils travaillaient avec grande hâte, car le ciel était couvert, de gros nuages noirs annonçaient une averse prochaine.

Le jeune homme s'approcha davantage en se dissimulant autant que possible derrière les bouleaux, et remarqua, non sans étonnemcnt, une grande porte de bois, dont il ne sou|)çonnait pas l'existence, et qui donnait accès à l'intérieur du château par un ponljelé sur le fossé. C était par là, sans doute, que les chario's entraient et sortaient pour la récolte et la fenaison. La porte n'était pas fernK'-e; on pouvait facilement se glisser par l'entrebâillement.

Il traversa le pont avec de grands battemenls de cieur et passa la tète par ronvciiiire. Son regard parcourait librement le jardin rempli de Iburs. Tout était calme et silencieux. vSans doute, la jeune demoiselle von Weiler se pronjenait ailleurs, dans les allées ombreuses ou dans les sentiers sinueux du parc; mais les yeux de Hugo ne pouvaient [terrer le feuillage épais des taillis i|ui entouraient le pied des arbres séculaires.

Trenddant et pâle d'émotion, il passa, a|irès une njinule d'hésitation liévreuse, à travers l'ouverture de la porte et pénétra rapidement dans le parc, jusqu'à un endroit on il élait enlièrement

caché par le feuillage. Alors seulement il s'arrêta et reprit haleine.

Sans doute, il ne se dissininlail pas la témérité elle danger de son action. H se demandait même s'il ne ret(mrnerait pas sur ses pas; mais une force secrète le retenait. S'il pouvait rencontrer Iila von Weiler et échanger avec elle (jnel(|ues |)aroles décisives, tous ses doutes seraient levés, et sa mère pourrait travailler avec certitude à son bonheur. S'il se tenait soigneusement caché entre les branches, M. von Oberheim ne s'apercevrait pas de sa présence. Si Ida n'était pas dans le parc, il s'en irait de la même manière et avec les mêmes précautions (|u'il éiail venu... Le danger? Que pouvait-il craindre, alors que sa hardiesse pouvait avoir pour prix la délivrance de la pauvre demoiselle? Non, non, il n'y avait point a reculer; il accomplirait son projet jusrju'au bout.

Il continua donc d'avancer avec précaution, s'arrèlant au moindre bruit, puis reprenant sa marche.

Toula coup il demeura immobile, et, retenant son haleine, il contint avec effort un cri de surprise et de joie... A vingt pas de lui, sur un banc rusti(iue, Ida était assise !

Hugo n'osait plus faire un mouvement. Il craignait de voir s'évanouir encore une fois la gracieuse et poétique apparition.

Ida élait toute vêtue de blanc. Klle avait pour unique parureles boucles abondantes de sa chevelure brune, qui ondoyaient sur ses épaules. Avec sa taille svelle et lluide, elle avait l'air d'être le génie ou la nymphe de celle solitude. On eût dit (ju'iln'y avait rien de matériel dans sa personne et (|u'elle appartenait aux esprits célestes.

Telle était du inoins l'impression qu'elle produisit sur le jeune homme.

Ida avait sur ses genoux une moisson de fleurs dont elle se disposait sans doute à tresser une couronne; mais ses mou\ements étaient d'une lenteur si languissante, qu'elle devait être plongée dans une Irisle rêverie. Kn eiïcl, elle laissa bientôt tomber les Heurs à ses pieds et mit sa main sur ses yeux. Cachait-elle les larmes (|ui mouillaient déjà ses |iaupières?

Celte \ueraj)pela Hugo au sentiment de la réalité. Pour ne pas eiïrayer la jeune fille en se montrant tout à coup, il s'avança tout doucement dans l'avenue; et comme elle tenait toujours sa main devant ses yeux, il se mil à tousser légèrement.

La jeune fille se leva, regarda devant elle avec une expression de joyeux étonnement, courut audevant du jeune homme et s'écria :

— Ah ! (|uel bonheur! monsieur van Ciersteen! Vous ici, dans le parc? Je pensais précisément à vous. Voire mère esl-elle chez nous? Mon grand-

LES MARTYRS DE L'HONNEUR

père, ma mère vous ont-ils autorise à venir m'appeler? Rentrons vite; mais en marchant, je veux vous montrer mes belles fleurs dans le jardin. J'en ai tant! et elles sont si belles! Quelqu'un les verra, du moins ! Vous, au château d'Ouden-Steen! je ne sais si je rêve.

— Mademoiselle, dit Hugo, dont la voix tremblait d'émotion, je bénis Dieu, qui me permet d'être un moment seul avec vous. Accordez-moi quelques instants, je vous en conjure. J'ai à vous parler de choses qui décideront peut-être notre bonheur à tous deux. N'ayez pas peur de moi, mademoiselle, je suis votre ami, votre véritable ami, et en outre un homme incapable d'oublier le respect que je vous dois.

La jeune fille le regarda avec étonnement.

— Vous refusez de m'écouter? demanda-t-il tristement.

— Oh ! non, monsieur, répondit-elle, mais parlez vite ; mon grand-père pourrait trouver étrange que nous restions si longtemps; et il est si sévère, si sévère!...

— Ah ! je vous rends grâce ! quelques minutes seulement; mais asseyez-vous sur le banc, mademoiselle.

La jeune fille obéit machinalement, et lui, prenant place à côté d'elle, mais à dislance respectueuse, lui ditd'une voix tremblante etentrecoupée, mais avec une rapidité fiévreuse :

— Mademoiselle, mes intentions sont pures et désintéressées; répondez-moi franchement et sans réticences, je vous en prie. Ètes-vous heureuse?

— Heureuse? balbutia la jeune fille; heureuse dans celte éternelle solitude? Oh! non, non.

— Je le sais, reprit-il. Si tout ne trahissait pas ce qui se passe à Tintérieur de ces sombres murailles, mon cœur seul me l'eût révélé. Non, vous n'êtes pas heureuse, mademoiselle; vous souffrez, vous languissez, vous adressez au ciel vos plaintes désespérées. Un tyran impitoyable vous tient courbée sous son joug de fer, par avarice, par égoïsme; et, si cela doit durer longtemps ainsi, votre jeunesse se passera comme un rêve pénible, le chagrin épuisera vos forces et vous conduira au tombeau comme une victime résignée. Dites, n'estce pas ainsi ?

— Mourir? dit la jeune fille avec angoisse, mourir? Oui, parlois cette affreuse pensée assiège mon esprit. Mais, hélas ! si telle est la volonté de Dieu...

— Mourir, vous, mademoiselle ? interrompit le jeune homme avec indignation; vous, si belle, si douce, si pure, mourir au printemps de vos jours? Non, non, Dieu ne permettra pas une si criante injustice. N'est-ce pas que vous voudriez être délivrée de cette affreuse prison, échapper à votre

cruel oppresseur, voir le monde, jouir comme les autres de voire paît de la vie, goûter les plaisirs permis, rafraîchir votre âme aux sources pures de l'amitié, de la sympathie et de l'amour?

La jeune fille, profondément émue par le sou de sa voix, tenait ses yeux fixés avec une sorte d'égarement sur les yeux noirs et brillants du jeune homme. Elle n'entendait ou ne comprenait peutêtre pas bien ce (ju'il voulait dire, car elle ne répondait pas; mais un bonheur inconscient rayonnait sur son joli visage. En ce moment sans doute elle avait oublié son grand-père et le monde entier.

— N'est-ce pas, vous voudriez être libre et vivre dans le monde comme les autres jeunes filles?

— Oh! oui, aller où je veux, répondit Ida avec un soupir; de l'air, de l'espace, de l'amitié, de la liberté, des paroles célestes que je connais bien, mais pas...

— Eh bien, mademoiselle, interrompit Hugo, il y a un moyen, un moyen infaillible de vous donner tout cela.

— Non, non, murmura la jeune fille avec incrédulité.

— Que mes paroles ne vous offensent pas, mademoiselle, poursuivit Hugo un peu moins timidement. Le temps est précieux : allons droit au but que je poursuis, et vers lequel tendent tous mes efforts. Le moyen, l'unique moyen pour vous d'échapper à l'injuste tyrannie de votre grandpère, c'est... c'est le mariage; c'est un mari qui trouverait dans la loi- même le droit de vous protéger contre tout le monde et contre tous les chagrins... Me comprenez-vous, mademoiselle?

— Oui, oui, un mari, je comprends, réponditelle avec un triste sourire. Qui penserait à épouser la pauvre Ida? Je ne vois jamais personne, sinon le dimanche, en passant, des paysans et quelquefois votre famille.

— Écoutez-moi avec indulgence, dit Hugo, de plus en plus animé, bien qu'il fit tous ses efforts pour rester maître de lui. H y a un homme qui, sans que vous le sachiez, souffre depuis plus de six mois de votre douleur, qui vous voit toutes les nuits dans ses rêves, dont la pensée vous suit partout, qui pleure sur votre infortune, et demande instamment au ciel votre délivrance. Cet homme vous aime de toutes les forces de son cœur ; sa vie n'a plus d'autre but que votre bonheur; cet homme — ah ! mademoiselle, ne me repoussez pas — cet homme, c'est Hugo van Giersteen.

Et le jeune homme tendit les deux mains vers elle, attendant son arrêt.

Mais la jeune fille le regarda avec stupeur, cacha sa figure dans ses deux mains et se mit à pleurer.

LKS MAirrVRS DE 1/IION.NEUU.

Il y eut un moment de silence.

— Il(''lasî je me suis trompé, niademoiselli», partloiiiiez-iiioi, niiiriimra llii,:;t).

La jtMine lille releva la lèle el iK-maïula en souriant à travers ses larmes :

— Vous, IItii,'o, vous avez pleuré sur mon triste sort? Non, non, c'est impossible, n'est-ce pas ?

— Dieu m'est témoin, réfiondit le jeune homme. Si jamais amour plus pur el plus sincère a hrùlé dans le cn-ur d'un homme, que sa justice céleste...

— El vous me choisiriez pour femn)e? vous me conduiriez dans le monde? vous me donneriez la liberté? vous me rendriez heureuse?

— 0 Ida, si pareil bonheur m'arrivait, je ne songerais (ju'à une seule chose : vous faire oublier tout ce (jue vous avez souHert. Votre mère est riche; la mienne é^çalement. Votre vie serait un paradis de paix, de joie et d'amour. Je serais lier de vous conduire à Bruxelles ilans la plus brillante société ; je voudrais vous voir vêtue comme une reine. L'hiver, nous irions au bal, au théAtre, au concert. L'été, nous visiterions les villes d'eaux. .Mon uni(|ue souci serait de chercher ce qui peut vous plaire, et je ne demanderais pour récompense qu'un sourire qui me dirait que vous êtes heureuse.

De temps en temps une larme roulait encore sur les joues de la jeune fdle.

— Ida, Ida, demanda le jeune homme, un pareil sort n'est-il pas assez beau pour vous charmer?

— Ah! c'est le ciel sur terre, répondit-elle en secouant la tête. Jamais je n'ai osé rêver rien de pareil; mais, dans celte belle vie, je ne vois pas de place pour ma pauvre mère.

— Llle demeurera avec nous, Ida ; elle ne nous quittera jamais, et partagera tontes nos joies.

— Oui, ce serait bien ainsi, Hugo... Kt mon grand-père?

— I)h ! pas lui, Ida!

— Non, pas lui, Hugo. Il veut toujours être seul, il hait le monde. La gaieté lui fait mal.

» .Mais nous sommes insensés! s'écria-t-olle tout à coup en revenant au sentiment de la réalité. Mon grand-père ne voudra pas, car il me grondera sévèrement, il me punira peut-être parce que nous restons si longtemps dehors sans aller retrouver nos parents.

— Oui, Ida, je le sais bien, répondit le jeune homme; ntais, d'après la loi, votre grand-père ne peut rien sur votre avenir, (lonime votre père est mort, nul autre (pie \(iirc mère ne peut disposer de votre main.

— Comme vous vous trompez! Mon grand-

père est seul maître; ma pauvre mère tremble encore plus que moi sous son inexorable sévérité.

— G'e.^f vous qui vous trompez, Ida. Nous autres hommes, nous connaissons la lui. Si vous le souhaitez el que votre mère le veuille, vous Serez délivrée de l'esclavage où vous languissez. Écoulez bien : dans (pielques jours, ma mère viendra à Ouden-Steen pour demander à la voire si elle consent à notre mariage. Préparez vulre mère à cet enirelien, et, s'il le faut, priez, su|)pliez, pleurez; le bonheur de toute noire vie peut dépendre de votre mère... et, si votre grandpère s'oppose à une décision favoraljle, montrez que vous avez le cœur vaillant; résistez-lui, diteslui que vous n'aurez jamais d'autre époux que moi, que vous mourrez de chagrin, que vous prendrez la fuite, que vous invoquerez la loi contre lui. H efet voire grand-père, c'est vrai; mais la cause de sa cruauté envers vous est si égoïste, si méchante, qu'en l'apprenant vous perdrez toute alfection, tout respect pour lui. Cette cause, je vais vous l'expliquer. Elle paraît incroyable, cl cependant...

— Voyez, voyez, mon grand-père arrive là-bas, dit la jeune fille en se levant [irécipitamment avec une sorte d'eiïroi. Je cours à la maison de ce côté. Vous, Hugo, allez au-devant de lui : dites-lui que vous ne m'avez pas trouvée; je vous attends au salon, auprès de nos parents...

En achevant ces mots, elle s'élança dans un sentier latéral et disparut sous le feuillage é|iais.

Le jeune homme allait se diriger vers la porte par laquelle il était entré, lorsqu'il s'aperçut que c'était |)récisément de ce côté que venait M. von Oberheim, et par consé(|uent (|u'il lui coupait la retraite. Fuir à travers le feuillage, comme un larron, lui paraissait une lâcheté. Maintenant (ju'il se savait aimé d'Ida, il se sentait une force (le géanl. Irrité, d'ailleurs, par la vue du perséculeur de la jeune (ille, il était plus disposé à lui reprocher sa dureté qu'à s'excuser de sa propre audace. Un autre, moins exalté, aurait peut-èlre éprouvé quel(|ue crainte ; car .M. von Oberheim, avec sa haute taille, ses cheveux blancs, ses traits durs et ridés, était un homme d'extérieur imposant, d'autant plus qu'il s'a))procliait en ce moment le poing menaçant el le regard plein d'éclairs. .Mais Hugo ne bougeait pas et attendait le maître d'Ouilen-Steen sans s'émouvoir.

Cette lraru|uillité |)arut étonner et courroucer le vieillard.

— Que faites-vous ici? grommela-l-il. Qui vous donne la hardiesse de pénétrer dans l'inlérieur de ma propriété? liles-vous nw voleur on un fdu effronté?

— Je SUIS Hugo van Ciersiecn, monsieur \oi\

LES MARTYRS DE L'IIOiNNElIR.

Oberheim, et vous me connaissez bien, répondit le jeune homme. Ce que je viens de faire ici, ma mère vous l'apprendra dans quelques jours. Je suis en paix avec ma conscience, et je ne crains rien de votre colère, si ce n'est d'être entraîné à vous manquer de respect.

— Êtes vous donc réellement dépourvu de tout sentiment de justice et de convenance? s'écria le vieillard, stupéfait d'une audace si extraordinaire. Ne savez-vous pas que je puis vous traduire devant les tribunaux et vous faire cliùtier?

— L'homme qui a lui-même des choses graves à cacher ne traduit personne devant les tribunaux, riposta Hugo.

Ces paroles firent frémir M. von Oberheim, et il jeta sur le jeune homme un regard perç.int qui semblait vouloir fouiller jusqu'au fond de son âme.

— Voyez-vous bien, monsieur? vous me poussez à vous manquer de politesse, dit Hugo. Ne me demandez pas de vous expliquer ma conduite. Dans peu de jours vous en connaîtrez parfaiiement le mobile. Laissez-moi partir, je m'en irai par où je suis venu.

Il voulut s'éloigner en effet. Mais M. von Oberheim lui barra le passage en lui disant :

— Cela ne finira pas ainsi! Je veux savoir ce que vous êtes venu faire chez moi. Ida est venu auprès de vous. Qu'avez-vous à faire avec elle? Parlez, je vous l'ordonne. Que lui avez-vous dit?

— Ma mère vous l'apprendra, monsieur.

— Ni votre mère ni vous n'avez à vous mêler des aiïaires de ma famille. Vous parlerez sur-lechamp!

— Et si je ne veux pas?

— Ah ! je vous en prie, s'écria le vieillard en tremblant, ne me poussez pas à bout, obéissez! Je suis vieux, mais j'ai encore assez de force pour vous écraser sous mes pieds. Ne me contraignez pas à la violence.

Le jeune homme eut-il peur ou fut-il pris de pitié pour l'agitation du vieillard? Toujours estil qu'il parut prendre la résolution d'être moins raide dans sa résistance.

— Calmez-vous, monsieur von Oberheim; si vous l'exigez absolument, je parlerai; mais ce que j'ai à vous apprendre ne peut vous être que désagréable.

— C'est égal. Pourquoi avez-vous pénétré traîtreusement dans ce parc? Qu'avez-vous dil à Ida?

— Eh bien, monsieur, vous allez l'apprendre, répondit Hugo. Je sais depuis longtemps que madem )iselie Ida est profondément malheureuse, que vous la lenvz id sé(|ueslrée, séparée du monde, comme dans une prison, que vous la torturez, et que si Dieu ne lui suscite un libér.ileur, la pauvre créature mourra victime de voire tyran-

nie. Je connais les raisons de voire cruauté, mais il ne convient pas que je vous en parle maintenant...

— Les raisons vous? vous en connaissez les raisons? rugit M. von Oberheim, dont le visage se couvrit d'une pâleur mortelle. Ces raisons... que vous croyez connaître, je veux, je dois les savoir.

— L'avarice, la cupidité aveuglent l'homme et le rendent insensible, dit Hugo.

— Ah! ah! la cupidité! s'écria le vieillard avec un rire joyeux; oui, oui, la cupidité! c'est vrai, la cupidité !

Et, se calmant aussitôt, il demanda :

— Et, maintenant, qu'avez-vous dit à Ida?

— Je lui ai dit que je l'aime et que je veux devenir son époux, c'est-à-dire, monsieur, son libérateur; car la loi donne au mari le droit et le devoir de défendre sa femme contre l'injustice, fût-elle commise par un père.

La slupéfaclion du vieillard était extrême. Il ne pouvait en croire ses oreilles et paraissait éprouver plus de terreur que de colère.

— Et elle, Ida, que vous a-t-elle répondu? demanda-t-il.

Hugo se tut, hésitant.

— Parlez, vous aime-t-elle?

— Elle ne l'a pas dit; mais j'en suis convaincu, et cela me suffit.

— Un mariage entre vous et Ida! s'écria M. von Oberheim. Cela est aussi impossible que de prendre le soleil avec la main... Et ([uand même le roi, quand le monde entier le voudraient, quand je le voudrais moi-même, encore serait-ce impossible. Olez cette idée folle de votre esprit, jeune homme, sinon vous vous préparez la plus pénible, la plus amère désillusion.

— Oui, monsieur, je sais que vous vous y opposerez de toutes vos forces, dit Hugo; mais vous avez tort, soyez-en sur. Ma mère est très riche. La dot qu'elle exigerait ne serait pas considérable : vous pourriez garder tout le reste. Comment pouvez-vous être aussi impitoyable, monsieur, pour cette pauvre innocente demoiselle? Quelle viemène-t elle ici? Est-ce même une vie? A son âge, belle et sensible comme elle est, languir dans une prison ! ne voir personne! et s'étioler dans une obscure solitude, faute d'espace et de liberté! Allons, monsieur, soyez généreux, je vous honorerai, je vous aimerai comme un bienfaiteur. Acceptez-moi pour fils, et je m'elforcerai d'embellir votre vieillesse.

— Impossible ! impossible! Une loi im^xorable a décidé pour jamais du soil d'Ida; personne ne p^^ut devenir son époux, soupira M. von Oberheim, profondément ému par les paroles du jeune homme.

IG

LES MA in VUS DE I/HONNEl U.

Tout à coup l'expression sô\!'\c du vieillard lit place» un sourire amical.

Ilui;»», prévoyant une rt''pnii>e lavorahli', poussa uu cri de joie; mais il eut bientôt l'explication de ce changement subit. A l'extrémité du chemin où ils étaient avait paru un ilomestiqno qui venait ajipeler son maître.

.M. von Oberheim lit un sijîue pour dire au valet (ju'il avait compris et qu'il allait venir tout de suite. Le valet s'arrêta.

— Si M. Mn^'o van Giersteen désire se retirer, dit le vieillard d'un ton souriant et avec un salut plein de courtoisie, j'aurai l'honneur de l'accom- |)aj:ner jusqu'il la porte du parc.

Il marcha en avant, suivi du jeune liomuit' al)akourdi, et lui dit c-hemiu Taisant :

— De beaux arbres, n'est-ce pas, monsieur van Giersteen? C'e^l dommage (ju'ils se fassent si vieux; leur couronne commence à se dépouiller. La campagne de madame votre mère est aussi trèsvasti', je le sais. Mais on n'y voit pas d'arbres séculaires tels que ceux-ci. Cependant les tilleuls de votre avenue sont très beaux.

Ils étaient arrivés à l'endroit où le domeslitjue sé-lait arrêté. Il dit quel(|nes mots à sou maître touchant le travail auquel on était occupé.

— C'est bien, Jean, répondit M. von Oberheim. J'y vais. .Allez jus(|u'au pavillon là-bas sur la hauteur. Je crois (|ue j'y ai oublié un livre.

Le valet s'éloigna, et .M. von Oberheim escorta .son jeune compagnon, toujours avec la même politesse, jusqu'à la porte de sortie.

Là, Hugo s'enhardit à lui demander :

— Kh bien, monsieur, puis-je es[)érer?

— Lspéier, jeune fou! grommela le vieiMard, dans les yeux dmpiel se ralluma nue éiincclle de colère.

— Vous refusez? balbutia Hugo.

— Je n'ai pas besoin de refuser, liien au inonde ne peut rendre possible la réalisation de vos vd'ux insensés.

— C'est votre dernier mot, monsieur? Kh bien, pour délivrer Ida de vos niain>, jassayerai de vous prouver (jue l'amour peut réaliser ce <|ni vous semble impossible.

En ce moment, Hugo était près de la porte. Le vieillard lui saisit la main et la serra, avec tant de force, qu'il lui lit crai)uer tous les os.

— .Mon dernier mol, impudent jouvenceau? gronimela-t-il d'une voix sounle et rauque. Kcnutez bien, je vais vous le dire. Si vous ose/ encofe mettre un pieil, un seul, vous in'enteiule/ bien, dans r«;nceinte (rOutlen-Sleen, je vous bride la cervelle !

— Vous me brûlez la cervelle?

■ — Comme à un vuleiii de nuit, con)nie a un

chien enragé... Ne l'oubliez pas, pour l'amour de votre mère, car je suis cruel et impitoyable. Adieu!

Celte fois, les yeux enflammés et la lenihle menace tirent sans doute (|iiel(|ue impression sur l'esprit du jeune homme, malgré son étal d'exaltation, car il lit un pas en arrière, traversa le |)0iit et s'éloigna en côtoyant le fossé.

Le vieillard le suivit un instant des yeux, puis traversa lentement une des allées du parc, et bientôt, arrivé dans un endroit solitaire, il se laissa tomber sur un banc.

Demeuré un instant immobile et silencieux, il dit enfin en levant les yeux au ciel :

— 0 Dieu! de (|uelle croix écrasante avez-vous chargé mes épaules! Klre l'impitoyable oppresseur de ma fdle et de sa pauvre enfant, le geôlier de leur prison! Voir couler leurs larmes, les voir languir pendant des années, et assister, froid et insensible en apparence, au spectacle de leurs douleurs! En être réduit à menacer de mort, comme si j'étais un bourreau ou un tyran sanguinaire, un jeune homme bon, aimable, désintéressé, généreux, dont l'àme est aussi pure que le cristal! Combien ils sont tristes et désolés, les jours de ces misérables que le sort a jetés hors de la société! Pas de consolation possible pour eux. L'isolement, le repos, la retraite, voilà le bouclier sous lequel ils s'elforcent d'éviter le coup (\m les menace à toute heure! Ah! pas de (in, pas d'espoii', pas d'avenir; cela doit durer ainsi jusqu'à ce que notre fatal secret soit enseveli avec nous dans la toml)e! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! Donnez-nous la force de supporter patiemment l'amertume de notre sort!

Il se couvrit le visage de ses mains pour cacher les larmes qui s'échappaient de ses yeux.

Le même jour, an moment précis où Hugo avait vu de loin la jeune tille dans le pavillon rustique, une femme était assise dans une salle du château d'Ouden-Sleen, absorbée depuis longtemps dans de profondes réflexions.

La pièce où elle se trouvait était richemenl meublée dans le goût moderne; mais les murs élaient tendus, peut-être depuis des siècles, «le cuir frappé et doré. An fond, au-dessus d'un prie- Dieu, lin grand crucilix d'ébène avec un Christ en ivoire était suspendu à la muraille. Ces objets et la lumière douteuse qui pénétrait par les deux fenêtres :> demi voilées donnaient à l'appartement la sombre el triste apparence d'une cellule expia- ' toire.

LES MARTYRS DE L'HONNEli;.

Grâce! gémit la jeune fille en tomliant à genoux. (Page 23.)

La personne qui avait coutume d'y prier et qui peut-être y passait sa vie devait être, sans nul doute, la dame assise en ce moment auprès du prie-Dieu, dont les yeux pensifs étaient- comme perdus dans l'espace. C'était la fille du vieux M. von Oberheim, la veuve que les villageois saluaient, le dimanche, près de l'église, du nom de madame von Weiler.

Elle était vêtue de noir, comme une personne qui porte le deuil d'un proche parent. Sa taille droite et la régularité de ses traits permettaient de supposer qu'elle avait été très belle dans sa jeunesse. Mais aujourd'hui sa figure était pâle et flétrie. Les larmes semblaient avoir tracé leur sillon dans les rides de ses joues; et lorsqu'on la considérait avec attention, on ne pouvait lire dans ses yeux fatigués et sur son visage amaigri que les mots : souffrance, résignation, désespoir.

On lui aurait donné quarante-cinq nns, bien

qu'elle n'en eût que trente-six, tant les chagrins l'avaient vieillie avant l'âge.

Un triste sourire annonça que ses pensées avaient pris une forme plus précise, et elle se dit à elle-même en soupirant profondément :

— Déjà dix-huit ans! C'était le 15 août, comme aujourd'hui... Que j'étais heureuse alors! La vie me souriait comme un paradis plein de roses éternelles. Dieu m'avait donné tout ce qu'une femme peut désirer ici-bas : noblesse, fortune, beauté... Ah! je le vois encore : il était debout à côté de moi, plein de joie et d'enthousiasme; sa main tremblait dans la mienne... et lorsque nous nous jurâmes l'un à l'autre que bientôt l'hymen scellerait à jamais notre amour, mon cœur battait si fort que, pour ne pas m'évanouir, je fus obligée de m'appuyer sur son bras, tant j'étais heureuse et fière! Nous étions entourés de nos parents, de nos amis, de personnes de haute naissance, qui

LES MAKTYRS DE L'HONNEUR

nous félicilaii'iil et se réjouis saiciil avoc nous d'une alliamc (jue le ciel niôine seinltlaii avoir |)it'|iari'e. Hélas! qui de nous aurait pu penser (|ue ce jour de bonheur pèserait sur moi et sur tous ceux qui me sont chers, comme une malédiction? <|ue nous eu serions écrasés comme sous la pierre d'un tombeau? Déplorable aveuglement du bonheur, qui uou> ravit pour un moment le si'ulimi'ol di' la réalité!... Ah! Dieu juste, pour Cit instant de faiblesse, votre arrêt pèserait-il sur moi et sur les miens jusqu'à la lin de nos jours? ^'y a-t-il donc plus d'espoir? .Non, n'est-ce pas? Votre sainte volonté a {rravé la loi de Ihonneur dans la conscience hutnaine, et remlu celte loi aussi forte et aussi inexorable que la fatalité même. Que me resle-t-il, à moi, pauvre et faible créature, sinon de couiber la tète et de pleurer?

En effet, quelques larmes roulèrent sur ses joues, et elle demeura un instant innnobilt;.

Alors ses pensées prirent un auire cours. Klle plongea la miin dans le lichu qui se croisait sur sa poitrine et en tira un bijou suspendu à son cou par une chaîne d or. Elle l'ouvrit, et ses yeux enflammés se fixèrent sur un portrait. La miniature devait être assurément l'œuvre d'un artiste renommé, car, malgré ses petites dimensions et son extrême finesse, elle avait toutes les apparences de la vie.

— Son portrait ! le présent des liançailles, ditelle. Image sur laf|uelle, dans régarement de ma joie, j'ai pressé mes lèvres comme si je buvais à la so;irce même du bonheur... Oui, le voilà bien tel qu'il était : noble, beau, imposant, avec le plaisir de vivre (|ui rayonnait dans ses beaux yeux noirs, et l'éclal de la jeunesse sur son mâle visage... Va maintenant? est-il aussi vieilli (pie moi ? Le chagrin a-t-il ellacé les fraiclies couleurs de .ses joues et tracé autour de ses lèvres des rides prétnalurées ?... Dix-huit ans déjà! II e.*-! marié, il a sans doute des enfants... des enfants (|ui le rendent heureux ! (détail son devoir d'oublier la pauvre llortense... l'oun|uoipleuré-jc maintenant? Insensée que je suis ? N'est-ce pas assez r|ue son cœur ait été rruellemi'ut «léchiré par cette sépiratiou ? Dois-je souhaiter qu'il >ou(rre, sans espoir et sans consolation, ainsi rpie moi ! Quelles racines profouiles l'égoi-me jette dans notre âme !... l'eut-être, depuis lonutemjis, Dieu l'a-t-il ra[)pelé à lui ? Infortunée que je suis! Il m'est défendu même de savoir s'il existe encore !

Elle couvrit sa figure de ses mains et suisil silencieu>ement le cours de ses pénibles réilexious. Fuis elle reprit au bout d'un instant :

— Lui, déloyal et perfide ! Ah ! cette alfreuse pen>ée me perce le cœur comme un poignard. Mais cela est-il pttssible? .Mou (lère a reçu une

blessure qui saigne encore comme au premier jour. La ilouleur, la haine le rendent injuste! Quoi ! ce Cd'ur noble et (idéle, qui m'aimait plus que la vie, se serait laissé séduire par l'appât d'un mariage plus riche? La passion politi(|ue aurait étouffé l'amour? C'est de son plein gré qu'il aurait accepté la main de la comtesse de Ilascot?... Mensonge, calomnie !

«Elle se leva tout émue, s'approcha d'une armoire et eu tira un riche écrin de forme carrée comme un coffret. Puis elle retourna à son fauteuil, où elle s'assit, posa l'écriii sur genoux, l'ouvrit et y pr t une feuille de papier toute chiffonnée.

Elle la regarda longtemps avec un doux sourire, et enfin elle murmura à demi-voix, comme si elle continuait la lecture d'une lettre :

« Vous comprenez, ma chère llortense, combien je suis abattu, et comme mon co'ur est doublement déchiré par mon propre malheur et par la pensée de votre tristesse. .Mi ! je ne vois que votre image, je n'entends que votre voix, je ne pense qu'à vous, à vous seule. Il y a une chose, chère llortense, que je croyais devoir vous taire. Mais pourquoi? votre foi dans ma fidélité n'est-elle pas sans bornes? Eh bien, cette chose, je vais vous la dire. Ce n'est pas assez qu'on m'assiège de toutes parts pour m'exciter contre vous et contre votre père, on veut encore m'inspircr de la sympathie pour une certaine comlesso de Ilascol qui donne ici le ton à la cour. Mais, fùt-elle encore cent fois plus riche et |)lus belle, jamais je n'éprouverai pour cette femme frivole et coquette autre chose que de l'aversion et du mépris. Chère llortense, un cœur que vous remplissez tout entier jusque dans ses plus intimes profondeurs est fermé pour toutes les autres femmes. Soyez sans crainte, et attendez avec patience, avec certitude, le jour trois fois heureux qui nous réunira pour toujours. Ce jour viendra, il doit venir. Quoi qu'on lente et (|uoi qu'on fasse, si vous persiste/ à me juger digne de votre amour, rien au monde ne peut m'empècher de devenir votre époux. Si je devais renoncer à celle union (|ui fut si longtemps noire rêve, je prenilrais la vie en horreur et en dégoût. IMus de paix, plus de bonheur pour moi sur celte terre, si ce n'est auprès de ma bonne et chère llortense. Ne vous désolez donc pas trop de notre séparation ; elle ne .sera pas de longue durée. Le lem|)s ne tardera pas à calmer les haines ardentes allumées par la révidutiou belge. Mon père redeviendra juste et généreux, comme il l'a toujours été... Et alors... alors je vide à Itruxelles, triomphant et plein d'orgueil, pour comluirc à l'autel la fiancée que j'adore ! C'est ainsi (|ue les choses se passeront. Des événements iin|irévus peuvent bien retarder notre

LES MAKTVRS UE L'HONNEUR

bonheur; mais me faire perdre, av(!C votre main, tout espoir en ce monde? 0 ma bonne, ma chère Hortense, je préférerais recevoir à l'instant le coup de la mort ! »

Madame von Weiler, sans qnilter la lettre des yeux, se dit à elle-même ;

— Lui, parjure ! Lui, un trompeur, un hypocrite !... Mais a-t-il tenu sa parole? Une autre femme n'a-t-elle pas reçu ses serments et sa main?

Et, sous le coup de celte pénible pensée, elle rouvrit l'écrin d'une main frémissante et en tira une seconde feuille de papier, usée et tachée en plusieurs endroits, comme si elle avait été plus d'une fois mouillée de larmes.

Elle lut d'une voix altérée par l'émotion :

(( Hortense, ma toujours chère Hortense, malheur, malheur sur moi! Plaignez-moi, mais ne m'accusez pas. Je suis malheureux, désespéré, anéanti. Puisse Dieu m'accorder la grâce de mourir avant que le sacrifice ne s'accomplisse!... Comment vous apprendrai-je la fatale nouvelle sans vous briser le cœur? Elle est cruelle, affreuse, inouïe. Hortense, je deviens l'époux de la comtesse de Hascol! Ah! ne maudissez pas votre malheureux ami ! Je le dois, je le dois : mon père me haïrait et me repousserait; mon oncle me déshériterait; le roi le voulait. Et, moi, malgré tant d'obsecsions, fou d'épouvante et de désespoir, je résistais, je criais bien haut que j'aimais mieux mourir, Hortense, que vous être infidèle. Hélas! il y a bien des choses effrayantes sous lesquelles il faut courber la tête! Ma mère se jeta à mes pieds, qu'elle arrosait de ses larmes, elle embrassa mes genoux, elle me supplia à mains jointes, et, comme je restais inébranlable, — elle me menaça de sa malédiction, — et je sentais que, dans son égarement, elle allait accomplir sa menace! Déjà sa main frémissinte se levait sur moi... Mon sang se glaça dans mes veines. Maudit par ma mère!... Pour détourner de mon. front ce signe de réprobation, j'ai prononcé le oui fatal! Je suis le fiancé de la comtesse de Hascot. Tout le monde me félicite, mes parents se réjouissent, le roi me promet sa faveur; mais, moi, je pleure, je soupire, j'appelle la mort, afin qu'elle me laisse emporter dans la tombe votre pur et (idèle amour. M'écoutera-t-elle? je ne crois pas. C'en est fait, ina pauvre amie. Le malheur sera mon partage. J'épuiserai jusqu'au fond le calice d'amertume... Ah! cette comtesse de Hascot, pourquoi Dieu l'a-t-il fait naître? Je la hais, je l'exècre, son seul nom m'inspire de l'aversion, et c'est elle que je vais... que je vais... Ah ! les larmes obscurcissent mes yeux, mes sens se troublent, la force m'abandonne... Ah! mon amie, plus un seul rayon de lumière dans notre sombre nuit!... Le devoir commaude : étouf-

fons la dernière es|)érance et, si nous le pouvons, la dernière étincelle dans notre c(f;ur saignant... »

Elle laissa tomber la lettre sur ses genoux pour essuyer les larmes qui ruisselaient sur ses joues. En même temps, elle prononçait des paroles entrecoupées où respirait une pitié profonde pour l'infortune de son ami. Elle frémissait en songeaut à ce qu'il avait dû souffrir en enchaînant sa vie à celle d'une femme détestée. Mais qui pouvait savoir?... Peut-être que cette femme l'avait aimé et s'était montrée bonne pour lui? Et alors, Dieu merci! sa vie n'avait pas été au; si malheureuse (ju'il le craignait...

Celte idée adoucit un peu la douleur de la dame, elellesenlitune sorte de consolation mélancolique.

Ses larmes avaient cessé de couler, lorsqu'elle entendit tout à coup une voix qui criait du bas de l'escalier :

— Mère, mère, où donc êtes- vous?

Madame von Weiler, subitement tirée de sa rêverie, s'empressa de serrer dans son armoire le coffret aux lettres, essuya soigneusement ses larmes, cacha le portrait dans sa poitrine, et, comme elle entendit qu'on montait l'escalier, elle essaya de rendre le calme à son visage et le sourire à ses lèvres.

Une jeune fille fit irruption dans la chambre et s'écria avec agitation, en regardant autour d'elle d'un air étonné :

— Mère, où donc est restée madame van Giersleen? Je la cherche en vain, je ne la trouve nulle part. Est-elle déjà partie? Non, n'est ce pas?0 mon Dieu, que je suis contente, que je suis donc contente!

— Je ne comprends pas, mon enfant, dit la veuve. Madame van Giersteen devait donc venir ici?

— Mais oui, mère, elle était ici; sans cela, comment M. Hugo, Sun lils, serail-il venu m'appeler dans le parc?

— Maintenant je ne te comprends plus du tout. Hugo van Giersteen a élé auprès de toi dans le pai c? répondit madame von Weiler avec une sorte de frayeur.

— Oui, mère, et nous avons même causé longtemps ensemble. On vouJrait entendre de si jolies choses pendant toute sa vie.

— Mais, pour l'amour du ciel, Ida, dis-moi donc de quoi il t'a parlé?

La jeune fille enloura de ses bras le cou de sa mère, et répondit en l'embrassant tendrement :

— Mou grand-père ne doit pas le savoir, car il se remcllrail à gronder el à me faire peur. Mais à vous, mère, qui m'aimez tant et qui êtes si bonne pour moi, à vous je (lirai tout. Ah! c'est si beau! beau comme le ciel même.

i.ES MAHTVIIS DE L'HOiNNEUR.

— Eh bit'!), Ida, j'ôcoule.

La jeune (ill»' si' pencha sur Tt-paule do sa mère comme pour lui dire i|uel(|ue chose à l'oreille. Maib elle cria lout haul avoc l'acient d'une voi\ sans homes.

— Mère, mère, il m'aiuie;

— Malheureuse enfant! Il aurait osé?...

— .Malheureuse? Oh! non, non, sa mère va venir pour me demander en mariage : je vais être sa haru'ée !

Madame \oii Weiler recula de quelques pas. Kilo était |)àle et tremblait d'angoisse.

— Sa mère va venir ici? balhulia-t-elle. De l'amour? un mariage? Dieu miséricoidieux, venez à noire aide!

Mais la jeune lille, se méprenant saus doute sur la nature de l'émotion de sa mère, lui sauta au cou de nouveau, et reprit à mots précipités :

— Non, non, chère mère, soyez bonne : vous ne savez pas tout encore. Écoutez et jugez comme tout cela est séduisant pour vous autant (jue pour moi. Nous allons demeurer loin d'ici, à Bruxelles, loin de cet aiïreux vieux château. Nous irons dans le monde quand cela nous plaira ; nous suivrons les soirées, les concerts; nous verrons la meilleure société de la ca|»itale ; nous serons velues comme des princesses. Hugo nous aimera toujours et ne pensera (ju'à noire bonheur; car, voyez-vous, <hère mère, il veut (jue vous ne nous (|uiltiez jamais : nous devons toujours demeurer ensemble, toujours!... Ah! voilà que vous recommencez à pleurer, mère! Et moi qui croyais que vous auriez rendu grâce au ciel de notre ilélivrancc!

Madame von Weiler s'était laissé tomber sur un siège; îles larmes coulaient en elfet sur ses joues; et elle était si profondément énme, soit par la cotnjtassion, soit par l'inquiétude, qu'elle demeura muette queli|ues instants.

— .Mais quel mal ai-je donc fait, mère, reprit tristement la jeune fille, pour que vous vous allligiez ainsi? M. Hugo van Giersteen n'est-il pas de bonne maison? Madame van Giersleen n'esl-elle pas riche? Ne m'avez-vous pas dit plus d'une fois (|ue Hugo est un jeune honinie aimable et bien élevé, et que la bonté de son àme brille dans ses yeux noirs? et maintenant qu'il nous offre, avec sa n>ain, l'amour, ia dcHivrance, la liberté et le bonheur, voilà fjue vous pleurez? V a-t-il donc un secret, un arrêt mystérieux (|ui nous a condamnés à user éternellement notre vie dans cette solitude désolée? .Non, n'est-ce |)as, ma mère chérie, lela n'es! pas? C'est mon grand-père seul (jui le veut ainsi; el,vous aussi, vous avez peur de lui, et vous courbe/ huniblemeiil la lêlesous âa tyrannie?. Mais Hugo, qui connall les loià, a>sure que mon grandpère n'a pas le pouvoir d'empêcher notre ma-

riage : c'est vous seule qui êtes la maîtresse...

— Tais-loi, malheureuse enfant, tais-toi, gémit la veuve en levant les bras, tu me déchires le coiur; tes paroles sont insensées. Ton grand-père est la bonté même !

— Alors, pourquoi tremblez-vous devant lui, ma mère? pourquoi le son de sa voix me fait-il frissonner? Tenez, mère, peut-être avezvous raison; parfois, en elîet, mon grand-père est généreux et bon. Excusez la hardiesse de mon langage... Tenez, je vous embrasse tendrement! Vous receviez madame van Giersleen avec amitié, et vous lui accorderez ce (ju'elle vous demandera, n'est-ce pas, ma chère mère?

Le visage de la veuve devint très sévère, et sa voix prit un accent ferme et décidé, comn?e si elle allait elfectivement prononcer un arrêt.

— Ida, dil-elle, écoule avec attention ce (jue je vais te dire; cela le rendra peut-être malheureuse pour quelque temps, mais ce n'en est pas moins une vérité inexorable. .Ne pense jamais à l'amour; ce sentiment doit le rester étranger, car il ne peut être pour toi (|u'un calice d'amertune, de chagrin, de honte el de désespoir; oui, oui, car l'amour sans le mariage est un sentiment coupable que Dieu punil sans jùlié, et le mariage, vois-tu, mon enfant, l'est interdit à jamais ;el non seulement il t'est interdit, mais complètement, absolument im|)ossible. Hugo fùt-il le |)lus parfait des hommes, le plus noble, le plus riche, le meilleur, un mariage entre lui el loi demeurerait encore une impossibilité dont aucune puissance humaine ne pourrait triompher... Tu pleures, Ida? Ah! je le comprends. N'est-ce |)as(|u'il est pénible de devoir renoncer au plus doux espoir de sa vie? Mais, ma chère enfant, épargne-moi autant que possible le spectacle de les larmes! Ta pauvre mère a déjà bien assez de jieines à jtorter sans fléchir le poids de ses propres douleurs.

La jeune fille, se révoltant contre la cruauté de cet ariét, découvrit son visage, qu'elle avait caché dans ses mains, et murmura avec un dépit mal dissimulé :

— Oui, ma mère, je sais bien ce que c'est : vous n'osez parler aulremenl paice (|ue vous avez |>eur de grand-père. Je suivrai le conseil de Hugo; je ne veux plus être tyrannisée ainsi : je ne mourrai pas dans cette piison!

— Je t'en conjure, mon enfant, tais-loi; lu ne sais pas ce que tu dis, soupira la veuve.

— Ainsi, ma mère, je ne pourrai jamais me marier? jamais?

— C'est impossible, Ida.

— Idipossible? Pourquoi?

— Ah ! j'entends Ion grand-père au bas de l'escalier! s'écria la veuve avec une expression où

LES MAKTYRS DE I/IIONNEUR.

la joie s'alliait à l'anxiété. Ne parle plus de cette terrible affaire, ma chère Ida; n'en dis rien à Ion grand-père. Cela exciterait sa colère et le rendrait malade; je lui parlerai petit à petit et avec précaution de...

Mais, avant que madame von Weiler eût aclievé sa phrase, la jeune fille s'était enfuie hors de la chambre, et on l'entendit monter rapidement l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.

Immédiatement après, M. von Oberheim parut sur le seuil de la porte.

— Ida a-t-elle été ici? demanda-t-il d'un air sombre.

— Voilà qu'elle monte à l'instant, répondit tranquillement la veuve.

— Et vous a-t-elle dit que le jeune M. van Giersteen a pénétré dans le parc, ei lui a parlé de choses qui sont effrayantes pour nous?

— Oui, mon père, elle m'a tout dit.

— Vous paraissez calme? Vous ne tremblez pas, Marie? Ne prévoyez-vous pas quelle honte, quels malheurs nous menacent?

— J'espère que ce nuage p;issera, mon père.

— Oui? Et, au lieu de punir sévèrement votre fille, vous avez eacore pleuré, par compassion, par faiblesse!

■ — La pauvre enfant est innocente, mon père...

— Innocente! Ah! vous appelez cela innocente? Une fille de dix-huit ans qui, à l'apparition soudaine d'un jeune homme, loin de prendre la fuite avec indignation, avec épouvante, écoule ses déclarations d'amour, et lui dit ou du moins lui laisse croire qu'elle l'aime.

— Mon père, il s'est montré plein de respect. Il lui a parlé de mariage...

— De mariage, malheureuse! sécria le vieillard dont les yeux lançaient des éclairs; de mariage! Mais où sont donc vos esprits? Avez-vous donc oublié que nous vivons ici sous un faux nom? que nous devons, sous peine d'une honte éternelle, cacher atout le monde qui nous somines? Peut-on se marier sous un faux nom?

— Je ne l'oublie pas, mon père, répondit la veuve. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour convaincre Ida que l'accomplissement d'un pareil vœu est absolument impossible pour elle.

— Et elle a abandonné tout espoir?

— Il faudra bien qu'elle l'abandonne.

— Ah! toujours, toujours cette fatale faiblesse! gronda le vieillard en frappant du pied avec colère. Non, Marie, cela ne peut pas durer ainsi. Votre manque de courage nous entraîne infailliblement vers l'abîme que nous avons réussi à éviter depuis dix-huit ans. Eh bien, moi qui suis un homme,j'aurai de la force pour deux. Ida est dans, l'âge où la voix de la nature porte les jeunes gens

à rechercher la compagnie de leurs semblables. Si nous n'étouffons pas impitoyablement en elle ces aspirations dangereuses, elle deviendra la cause de notre malheur et du sien. Ce n'est pas après avoir tout sacrifié pendant vingt années que j'irai lâchement détruire le fruit de nos souifrances. Ida doit se résigner à courber le front sous la fatalité; sinon, j'emploierai la force pour éteindre dans son cœur jusqu'à la dernière lueur d'espérance...

— Oh! mon père, mon père, un peu de pitié du moins pour ma pauvre enfant! s'écria la veuve en tendant vers lui ses mains suppliantes.

— Pas de pitié ! Nous sommes tous courbés sous une loi de fer qui doit nous dominer fatalement jusqu'à la fin de notre vie. Ida oijéira comme nous à cette loi. Elle y obéira plus que nous-mêmes! A partir d'aujourd'hui, elle ne mettra plus les piedsdans le parc; elle restera dans sa chambre... Et, si je la surprends encore hors de la maison, malheur à elle!

La veuve ne sut pas maîtriser plus longtemps l'angoisse de son cœur de mère ; elle éclata en larmes et en sanglots.

Cette explosion (le douleur parut calmer le courroux du vieillard. Il contempla un instant sa fille en silence, approcha un siège, lui prit la main et reprit d'un ton plus doux :

— Allons, Marie, ne pleurez pas si amèrement: nous sommes malheureux, profondément malheureux, mais vous savez bien...

— Enfermée dans sa chambre, dans un cachot! gémit-elle. Elle n'est donc pas encore assez prisonnière? 0 mon enfant, ma pauvre enfant!

— Oui, certes, pauvre enfant, répéta M. von Oberheim. Si le sacrifice de ma vie pouvait améliorer son sort, je la sacrifierais à l'instant, et j'en remercierais le ciel. Vous le savez, n'est-ce pas?... Soyez donc raisonnable, Marie. Résistez à votre amour maternel; ne faites pas d'inutiles efforts pour vous débarrasser de votre croix. Depuis dixhuit ans et plus, nous errons par le monde, cherchant les endroits les plus isolés pour y cacher notre existence. Chaque fois que la curiosité des hommes est venu nous inquiéter, chaque fois que nous avons été menacés du danger de faire des connaissances, nous avons fui vers des contrées lointaines; et c'est vous-même, Marie, qui vous êtes montrée le plus soucieuse d'échapper aux regards indiscrets. Et cependant Ida n'était alors qu'une enfant sans malice. Pendant notre dernier séjour dans les montagnes du Portugal, où nous pouvions vivre tout à fait trauquilles, le mal du pays vous rendit souffrante. Vous aviez besoin de respirer l'air natal de la Belgique. Si je vous ai opposé si longtemps de la résistance, c'est que je

LES MAinVilS DE L'HONNEUR.

voyais qu'LLi allait liicnlùl dcNtiiir ji'iiiit' fille, et qu'elle aurait peur de risolctiieiit. Ma ne CDiinaissait pas la laii};ue |)Oi-lu<!:aise; j'avais veillé à dessein à Cl- qu'elle n'en apprit pas un >eul mol. Cette ifinoraiiee r-oarlail le ilaii},'er. Mais ennibieii ne (levait- il pas en être autrement en Hi'l}iique, où Ida allait entendre sa lanirue maternelle de la bouche de tout le n)onde? Ali! ce qui' je cr.iiiîiiais est arrivé! Les nua^'es samoiicellent sur n(»tielète; si nous manquons de clairvoyance ou de courage, rtir.i«;e éclaie, et nous sommes perdus pour toujours, et Ida avec nous. .MIons, Marie, rési.miezvous, (e n'est qu'une goutte île plus dans le ciilice d'anierinme de notre vie.

— Ida eiilerinfe, piisonnièrecnmuie une criminelle! Et ne jdus pouvoir sortir sons le ciel bleu! soupira la \euve, dont les larmes avairnt presque cessé di' couler.

— Il le faut, .Marie; il ne peut pas en être autrement, du moins jusqu'à ce que ce danger soit passé.

— Quel sort! C'est aiïreux de voir passer ainsi sa jeuiu>sse dans l'esclavage, sans consolations, sans aucun plaisir, et sans aucune des joies du cœur. Et elle est innocente comme l'agneau qui vient de naître.

— Vos sens s'égarent, Marie, dit le vieilianl, avec un accent de refiroclie. Suis-je donc coujiable, moi? .\i-je jamais oublié mes devoirs envers Dieu ou envers la société? It n'ai-je pas soullerl? Ma vie ne se passe l-clle pas sans repos et sans plaisir? J'étais le rejeton d'une grande famille, riche, honoré et estimé; ma place était près du trône royal ! une noble ambition brûlait dans mon cœur; j'étais destiné à occuper de hautes fonctions dans le gouvernement de mon pays... Et maintenant? iMaiiiteiiaiil je suis un homme qui a [teur des regards curieux, et qui ne demande, comme laveur suprême, que de rester ignoré comme s'il n'avait jamais existé. .M'« n suis-je plaint? Si l'imiuiétude toujours en éveil, si le senliinenl de mon hoinii-itr compmmis ne me tourmentaient pas sans cesse, vous rappelerais-je jamais ce que j'ai perdu?... El von<, ma pauvre Marie, voire existence n'estelle pas une perpétuelle torture? Votre jeunesse ne s'esl-elle pas éc<»ulée dans les larmes? (comprimez donc votre pitié maternelle. Laissez id» porter sa pirt du sort inexorable qui pès;- sur nous tous. Voudriez-vous risquer, après tant de sarrilice.s, de voir le nom de noire noble lace déshonoré par votre faiblesse de mère? l'ourriez-vons supporter l'idée tpic le blason de nos ancêtres .serait terni par voire pnipre faute?

— (jh! non, mon père, non! s'écria la veuve en frémi>'<ant «rèponvanle.

— l'iulol mourir, n est-ce pas, Marie?

— Oui, mon père, plutôt la inoil!

— C'est bien ; votre soumission nécessaire calme un peu ma crainte d'un danger immédiat. Écoute/ ce que j'ai résolu : ce Iliigo van Ciersteen est un jeune homme courageux et enthousiaste; il aime passioiiiiémenl et sincèiemeiil Ida, j'en suis convaincu, et son amour s'accroît encore à l'idée qu'Ida est opprimée et maltraitée.

» Son Cd'iir chevaleresque lui fait considérer sa délivrance comme une tâche héroïque et glorieuse. 11 m'a menacé dii tenter l'impossible pour la soustraire à ma puissance. Nous devons donc être sur nos gardes, et il dépend de nous de faire en sorte que celte menace reste vaine. A cet effet, il est indispensable que Hugo el Ida ne puissent [dus se voir ni de loin ni de |>rès. J'ai décidé que imus irions à la messe chaque dimanche à un autre village, et je ne dirai d'avance à personne, — pas même à vous, .Marie, — quel village je choisirai. Hugo a dit (pie sa mère viendra vous parler. Je viens de donner les ordres les plus sévères à tous nos gens.- à dater d'aujourd'hui, nous n'y sommes |)lus pour |iersonne. Ida ne sortira plus de sa chambre, et ses fenêtres seront masquées en dehors jusqu'à une hauteur suflisanle.

— .\h! mon |)èie, cela ne se peut pas, répondit la veuve en soui»iraiil. Ida deviendrait malade, sans lumière el sans air. Ayez pitié d'elle. Laissezla se promener dans le parc, ne fut-ce qu'une couple d'heures cha(|ue jour.

— Impossible, Marie, dans le parc il y a le pavillon, d'où l'on peut voir la campagne, et ou I on peut être aperçu de loin par les passants. La vue de la personne aimée, un simple signe ne sufiiseiilils pas pour donner de lalimenl à un amour (|ui n'a besoin que d'une étincelle pour s'enllammer?

— Alors, dans le jardin du moins, mon |)ère; la pauvre enfant desséchera si elle ne peut plus voir ses Heurs.

— Eh bien, essayons, ma (ille, dit M. von Oberheim en cédant malgré lui. Pour vous satisfaire, j'y consens, (^ela m'obligera à déployer une plus grande vigilance. Qu'Ida se promène donc dans le jardin; mais si je la surprends dans le parc une ^eule fois, alors point de grâce : je l'enferme dans sa chambre, et je mets la clef dans ma poche. Allons, ma (ille, soyez forte el courageuse, vous aussi... Faites descendre Id.i.

— Ciel, voulez- vous la [luiiir, iimiii |)ere? Ah! ne la traitez pas trop durement !

— Je veux lui faire comprendre son devoir el la convaincre de lanécessilé dobéir.

— Vous la n.enarorez?

— Oui, cela est nécessaire.

— .Malheureuse enfant! souffrir et trembler, voilà toute sa vie.

— Mais, .Marie, >ouhailezvous que cet amour se

LES MARTYRS DE I/HONNEUR

développe, grandisse et fasse naître des aventures (|ui nous rendraient l'objet de la curiosité pul)li(|ue? Voulez-vous être conti'ainte de fuir encore votre pays natal ?

— Dieu! un pareil malheur pourrait-il nous , atteindre?

— Si cette crainte vous fait trembler, Marie, ayez une volonté ferme. Au lieu de défendre Ida contre moi, aidez-moi plutôt contre elle. Oni, oui, je dois lui inspirer de la crainte. C'est Tunique moyen de faire de l'impression sur son esprit.

— Mais, mon père, si elle se soumet volontairement?

— Alors, je ne serai pas sévère, Marie ; au contraire... Maintenant, tenez-vous bien.

Il alla jusqu'au pied de l'escalier et cria d'une voix forte :

— Ida, descends!

Quelques instants après, on entendit ouvrir doucement une porte, et un pas lent descendre l'escalier.

Ida parut ; elle regarda son grand-père sans rien dire, mais d'un air si hardi que le vieillard en fut stupéfait.

— Ida, luidil sa mère inquiète, sois raisonnable. Ce que ton grand-père veut te dire est la vérité pure, et tout ce qu'il fait est pour ton bonheur.

La jeune fille, qui, dans son isolement, avait peul-être résolu de suivre le conseil de Hugo, demeura silencieuse. Mais le vieillard fixa sur elle un regard si pénétrant et si menaçant à la fois, que sa hardiesse fit place à la crainte, et qu'elle se mit à trembler visiblement.

— Ida, dit alors M. von Oberheim, celui qui a l'intention de remplir son devoir n'a pas besoin de trembler. M. van Giersteen s'est glissé comme un traître dans notre demeure, et il a eu l'imprudence de te parler de choses qu'une fille honnête ne doit pas entendre de la bouche d'un homme.

— Mais, grand-père, vous vous trompez, murmura la jeune fille; il m'a dit que sa mère viendrait me demander en mariage pour lui. Est-ce mal, cela?

— Un mariage, malheureuse enfant! exclama le vieillard. Ta mère te l'a déjà dit, un mariage pour toi est et demeure impossible.

— Ne suis-je donc pas une femme comme les autres? Le mariage serait-il une impossibilité pour moi seule? Pourquoi? Dites au moins pourquoi?

— Tais-toi ! s'écria M. von Oberheim pour éluder cette question dangereuse. Tu es une enfant désobéissante. Que peut-il résulter pour toi de ce vain amour? Rien autre chose que la honte, le déshonneur et un éternel chagrin. Promets-moi de ne plus penser à Hugo, et surtout de ne plus jamais chercher à le voir.

— Je ne puis pas vous promettre cela, je mentirais, répli(iua la jeune fille avec fermeté.

— Ida, Ida, supplia la veuve, soumets-toi à cette néces><ité que tu ne peux éviter. Sois obéissante par amour pour moi!

— Mais, mère, puis-je contraindre mon cœur à se taire? Et, si je rencontre Hugo près de l'église, ou si je l'aperçois du pavillon?

— Tu ne le verras plus, ni près de l'église ni ailleurs, dit M. von Oberheim. A partir de ce moment, l'accès du parc t'est interdit. Tu pourras te promener dans le jardin, sous le ciel ouvert; mais si tu remets les pieds dans le parc, je t'enferme dans ta chambre, et tu n'en descendras plus, même à l'heure des repas. Ne résiste pas plus longtemps à mes orJres, fille volontiiire, ou je te prouverai que tu luttes en vain contre ton devoir et contre ma volonté de fer! Si tu revois encore Hugo, tu seras malheureuse pour toujours.

Ida se mit à pleurer.

— Dis que tu obéiras, mon enfant, murmura la veuve à son oreille. Grand-père deviendra bon et indulgent pour toi.

— Mais, si Hugo venait à escalader le mur, et si je l'apercevais malgré moi? sanglota la jeune fille.

L'expression du visage de M. von Oberheim devint terrible; il saisit la jeune fille par le poignet, et murmura d'une voix furieuse :

— Ah! tu oses encore espérer! Eh bien, écoute et reliens bien mes paroles. Dès à présent je porterai constamment sur moi un pistolet chargé. Je surveillerai, j'espionnerai, je ne te perdrai pas un instant des yeux... Et si j'aperçois Hugo sur le mur ou à un autre endroit où tu pourrais le voir toi-même, je lui envoie une balle dans la tête, et je le tue.

— Grâce! grâce! gémit la jeune fille en tombant à genoux. Oh! grand-papa, ne le tuez pas, car ce serait me tuer moi-même. Je mourrais du même coup.

— Eh bien, sa vie est dans tes mains. Vois ce que tu dois faire.

Il sortit en achevant ces mots.

Ida vola dans les bras de sa mère en poussant un cri de détresse. La veuve, frémissant d'angoisse et de pitié, serra la pauvre fille contre son cœur.

Quatre ou cinq jours s'étaient écoulés, et les habitants d'Ouden-Steen n'avaient plus rien appris touchant le jeune Hugo van Giersteen. Ida, quoique toujours triste, semblait s'être résignée à son sort.

Ce jour-là, après avoir prié une partie de la

LES MAUTMIS DE L'UO.N .N EIR.

matinée devant son crucilix, la veuve se disait avec un certain apaisement (|ue cet orage menaçant s't'tait (lissipr .«-ans nouveaux cliajîrias. Ce qui l'avait imiuii'tre le plus, c'est la pensée que, si Hugo n'avait pas renouer à ses projets, ils eussent pout-èlre été lorcés de quiller la IJelj;i(iue et île reprendre leurs lointains voyages. Ce danger, cro\ ait-elle, était pour le moment écarté par la lernielé de son père, 11 avait sans doule assez elTrayé le jeune homme pour lui ôler l'envie de nouvelles tentatives.

Ida desrendit pendant (jue sa mère faisait ce^ réilexions. Klle l'embrassa tei'dremonl, avanra une chaise, et dit d'une voix émue :

— Mère, le cœur me bat aujourd'hui d'une fayon singulière, mes sens sont troublés ; j'ai eu celte nuil un rêve bien éliani^e.

— Tu auras sans doute dormi dans une fausse position.

— Je n'en sais rien, mère, mais ce (lue j'ai vu ma si profondément émue que j'en suis encore toute tremblante.

— Kh bien, dis-moi ce ([ue lu as rêvé de si ellrayanl.

— Cela n'est pas etfrayanl, ma mère, mais bizarre et surprenant. J'ai rêvé que mon père était encore en vie; je l'ai vu: il m'a serrée dans ses bras et m'a appelée sa fille chérie. Son tendre baiser me brûle encore le front... Vous semblez effrayée, mère? Ah ! ce n'était qu'un rêve, un beau rêve!

La veuve, pâle de surprise, avait écouté le récit de sa lille sans rien dire. Elle murmura avec une indifférence mal jouée :

— Iju'esl-ce (|u'un rêve, mon enfant? Une vaine illusion des sens. Tu sais bien que ton père est mort lorsque tu n'avais |)as encore un an.

— Certainement, mère... J'avais pleuré, un [leu pleuré, et je m'étais endormie avec l'idée (jue, si mon père avait vécu, il n'aurait pas, comme grandpapa, repousse M. van Giersteen. Vers le malin, toujours dans mon rêve, je me \is dans le parc. Hugo avait escaladé le mur et s'avaneait ver> moi. Il paraissait triomphant, et me criait de loin qu'il venait me chercher pour me conduire à l'autel. .Mais alors je vois accourir mon grand-père, armé d'un couteau qui brillait dans sa main. Je pensai mourir de peur, et je criai au seeours. Alors commença une lutte allreuse. .Mon grand-|»ère terra<^sa Hugo, et il allait le perrer de son couteau... Mais tout à coup surgit à côté de lui un njon>ieur, un bel homme, <pii lui arracha le couteau des mains, le mit en fuite d'un seul regard de ses yeux noirs. Ce monsieur me pressa sur sou ( nnr, me nomma son enfant, et, mettant ma main dans relie d'Hugo, médit :« Ida, ma chère Ida, plus de chagrin désormais; Hugo est ton haticé ! » Je

m'éveillai en sursaut, et, lorsque je reconnus que ce n'était qu'un rêve, des larmes de regret jaillirent de mes yeux.

Il y eut un moment de silence. Madame von Weiler paraissait troublée et secouait la tète d'un air pensif.

— Singulier rêve, n'est-ce pas, ma mère /demanda la jeune lille.

— Ida, répondit la veuve, lu n'agis pas bien. Qu'est-ce ([ue Ion rêve, sinon la représentation de les propres pensées, produite par le souvenir de ce qui s'est passé la semaine dernière. Ne nous avais-tu pas promis de te soumellreà ton sort et île faire tous tes effoils pour oublier Hngo?

— J'essaye, ma chère mère. Puisqu'il est absolument impossible que je devienne la fiancée de Hugo, je souhaite de ne plus penser à lui; mais cela n'est pas si facile, l'etit à jjelit...

— Va, lu es une brave fille, dit madame von Weiler en l'embrassant avec atlendrissement. Va te promener un peu au jardin pour prendre le grand air; il fait un très beau temps anjouid'hui.

— Ma mère, je vous en prie, laissez-moi d'abord revoir le portrait de feu mon père !

La veuve secoua la tête en signe de refus.

— Ah ! grand-père n'en saura rien. Un seul coup d'a'il.

La veuve lui remit le bijou. Ida l'ouvrit.

— Oui! oui! mon rêve ne m'a pas trompée! s'écria-l-elle, seulement il paraissait plus âgé, et son visage était paie; mais, lorsqu'il arracha le couteau des mains de grand-père, ses yeux noirs lançaient des flammes. Mon père était bien beau, u'esl-ce pas, ma mère !

— Oui, oui, mais rends-moi le portrait, el promène-toi dans le jardin, l'as du côté du parc, entends-tu!

Ida baisa le bijou, le rendit à sa mère, el sortit en disant :

— Non, mère, je resterai près de mes fleurs... Kt, si l'ai envie de m'asseoir, granil-|)ère a fait placer un banc à l'ombre, près de la remise.

La veuve l'écouta un instant s'éloigner, puis elle dit en sou|iirant, les yeux baissés :

— Pauvre enfant! elle rêve (|ue son père vit encore! D'où lui viennent de pareilles idées?

Et elle se mit à se promener de long en large, en se parlant à elle-même, jusqu'à ce qu'elle fût troublée inopinément dans ses réflexions par l'arrivée de .M. von Oberheim.

Le vieillard avait l'air inquiet et irrité.

— Qu'esl-il arrivé, mon père? demanda la veuve. Vous paraissez avoir du chagrin.

— Ah! nous ne jouirons donc jamais d'un moment de tranquillité? dit-il en soupirant. Nous nous bercions de ^e^poir que Hugo van Ciersteen

LES iVIARTYRS DE L'HONNEUR.

Elle courut à la porte. (Page 26.)

aurait renoncé à toute tentative de réaliser ses vœux. C'est le contraire qui est vrai : il met tout en œuvre pour exécuter ses menaces; et Dieu sait quelles affreuses persécutions nous avons à redouter de lui ! Je suis extrêmement malheureux.

— Yous m'effrayez, mon père! Que fait donc Hugo ?

— Ce matin, j'avais envoyé Jean, notre domestique, au Reigerspoel, pour chercher quelques ouvriers. Chemin faisant, Jean a rencontré Hugo; et savez-vous ce que cet audacieux jouvenceau a osé lui proposer? H lui a offert mille francs en espèces, une place de garde forestier et de gros appoinlements... pour nous trahir!

— Qu'est-ce que cela signifie? balbutia la veuve stupéfaite.

— Jean n'est pas seulement le plus fidèle de nos serviteurs; c'est aussi un homme intelligent.

H a feint d'être tenté par les propositions du jeune homme, il l'a fait parler, et il a appris quelles sont ses intentions. Hugo voulait, avec son aide, enlever notre Ida...

— Enlever mon enfant, ô ciel! s'écria madame von Weiler.

— Inouï, insensé, n'est-ce pas? Vous n'avez pas à redouter qu'une pareille entreprise puisse réussir. Ce n'est pas là le plus grave. D'après ce qu'il dit, il voudrait conduire Ida auprès d'un de ses oncles qui habite un château du côté de Courtrai. Il invoquerait le secours de la justice, m'accuserait de séquestration arbitraire, et me ferait condamner. Ce sont ses propres paroles.

— Paroles vaines ! dit la veuve dont les yeux s'illuminèrent d'un rayon de joie. Ne suis-je pas maîtresse de ma fille? et tous nos domestiques n'attesteroiit-ils pas ma tendresse et vos bons soins? Ida elle-même ne proclamerait-elle pas

LKS MAUTYftS DE L'IlO.NiNtL 11.

que pnBr rien au iiioiidi' elle ne voiulrait iMre si'pan'c de sa mère?

— Oui, oui, murmura M. von (>rl»erlnMin, ce n'esl pas là (ju'est réellement le dauj^er, Marie! Me voir condamner, moi! Mais il serait ridicule de supposer la possibililc d une pareille chose. Seulement, si la justice se présentait ici pour faire une en(|uète, si l'on prétendait nous interroger, la première lormalilè à l.i(|uelle on nous oblijçerait, ce serait de décliner nos véritables noms, notre lieu de naissance et notre qualité, l'ouvonsnous satisfaire à ces exigences, Marie, sans faire connaître au monde entier ce (|ue nous avons tenu caché depuis vinjit ans au prix de notre bonheur? Et déclarer de faux noms à la justice, sif^ner de ces faux noms nos dépositions, est un délit (pie la loi punit de la prison. Hélas ! de toute part la honte elle déshonneur nous menacent.

Madame von Weiler avait écouté celte communication sans rien dire; la situation lui paraissait si daiigeureuse, qu'elle ne trouvait pas la force, comme elle en avait l'Iiahilude, de combattre les terreurs de son père.

— Je ne vois (ju'un moyen, Marie, continua M. von Oberheim, c'est de faire immédiatement nos préparatifs et derpiilter la Belgi(|ue.

Ces paroles, <]iii ariacliérent à la veuve un cri d'angoisse, la ra[)pelèreiit violemment au sentiment de la réalité. Elle représenta d'abord à son père que les menaces de llnijo ne seraient probablement suivies d'aiiciin elfet. 11 était naturel que le jeune homme, dé^u dans son amour et dans ses espéiances, formât |)en(lant |)Iusieurs jours mille projets inspirés par li? désespoir; mais cette excitation ne tarderait pas à >e calmer.

Dans tous les cas, on pouvait attendre encore un peu sans prendre une résolution exlréme. Si cette espérance menaçait d'être trompée, alors il serait toujours lein|)> de clierclier un refuge dans l'exil. .Mais ils pouvaient réellement compter (|u'ils échapperait nt à cette cruelle nécessité. Il était facile d'en juger d'après Ida; les ileux premiers jours, elle n'avait pas cessé de pleurer et de gémir; mais, depiii-;, il y avait un peu d'apaisement. Il en serait de même de Hugo.

Elle invoqua une foule d'autres raisons du même genre, et parvint, grâce à sa résignation passive, à ramener un pende calme dans l'esprit de son père. Il convint que ces crainliîs pouvaient être dénuées de fondement, et conseniil à voir venir les événements pendant qiudquc temps encore.

Au moment de sortir de son a|)parteinent, il dit à >a lille :

— Ne soyez pas trop inquiète, Marie! Il sera fait bonne garde. La bonne volonté d'Ida est pour nous une circonstance heureuse. Je vais

dans les champs vuir un peu ce que font les ouvriers. A mon retour, je laisserai Jean dans la prairie pour surveiller le mur d'enceinte de ce côté pendant toute la journée.

Il sortit en achevant ces mots, et, arrivé dans le jardin, il vit Ida assise à l'ombre sur le banc qu'il avait fait placer à son intention. Cela le réjouit, et il lui (il en passant un signe de tête amical pour lui exprimer son approbation.

La jeune fille le regardait, immobile, et le suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle l'eut vu sortir par la porte extérieure et la refeiiner derrière lui. Alors (die lespira à |)leins poumons, comme si sa poitrine eut été soulagée d'un poids énorme. Puis elle regarda de tous côtés autour d'elle vers le parc et vers la créle des murailles; mais une vive rougeur \int tout à coup colorer ses joues... Elle baissa les yeux d'un air confus.

Ou'espérait-elle? rien. C'étaient des mouvements inconscients de son âme. Elle se (it violence, ainsi qu'elle s'était promis à elle-même, pour ne pas penser à Hugo ; mais cette tension même de son esprit ramena, plus vivante encore, l'image du jeune liomine. Peut-être était-ce un sentiment d'inquiétude qui la faisait jeter un regard involontaire vers les murailles. Si Hugo se montrait, son grand-père lirerait-il réellement sur lui?

Un bruit de roues interrompit soudain ses rêllexions. Elle écouta un instant ses battements de c(cur; puis, elle dit à une servante occupée à éplucher des salades à côté d'elle :

— Hedwige, voilà une voiture, elle s'arrête devant la porte; allez vite ouvrir .

— Oui, mailcinoiscdie, cela ne sera pas long. Je dois dire qu'il n'y a |iersoniieà la maison.

La servante courut à la grande porte et l'entr'ouvrit à peine, pour s'acipiiller de sa commission, sans laisser le regard des visiteurs pénétrer dans le jardin.

Mais Ida. (jui l'avait suivie, poussée p.ir une irrésistible curiosité, reconnut aussitôt la personne ipii essayait de forcer la consigne.

Elle courut à la porte, l'ouvrit toute grande et s'écria :

— Ah! madame van Giersteen, bonjour! Ouel bonheur de vous voir !

— Je vous remercie, mademoiselle, de votre amabilité, dit la baronne. Cette (ille prétend (jue M. votre grand-père et madame votre mère sont absents. Elle ne dit pas la vérité, j'en suis convaincue. Je n'ai rien à faire avec votre grand-père, mais je voudrais parler à votre mère, et vous m'obligerez beaucoup en allant lui aiinnocer que je lui (leniande très instammeni un moment d'entretien.

LES MARTYUS DE 1/ IlON N EU II.

— Entrez, entrez, madame, répondit Ida.

Veuillez me suivre au salon ; mon grand-père n'est pas à la maison, mais je vais tout de suite prévenir ma mère.

Lor.-qu'eiie eut introduit la baronne au salon, elle se disposait à monter chez sa mère; mais madame van Giorsteen lui prit la main en disant :

— Un instant, s'il vous plaît, mademoiselle. J'ai quelque chose à vous demander. Connaissezvous les motifs de ma visite? Vous rougissez? Vous pouvez être franche 'avec moi : j'ai ressenti pour vous une vive sympathie la première fois que je vous ai vue.

— M. Hugo m'a annoncé votre visite, madame, balbutia la jeune fille.

— Et le motif qui m'amène ici vous agrée-t-il? Je vais m'expliquer plus clairement. Hugo vous aime du plus profond de son cœur; puis-je croire que votre cœur le paye de retour? Vous ne me répondez-pas. Auriez-vous de la répugnance à devenir sa fiancée?

— Devenir sa fiancée! répéta Ida en soupirant et en levant les yeux au ciel. Ah! si c'était possible!

— Et moi, sa mère, m'aimeriez-vous aussi? Pour toute réponse, la jeune fille lui sauta au

cou et l'embrassa tendrement.

— Ehbien, mademoiselle, ayez bon espoir. Jesais pourquoi M. votre grand-père dit qu'un mariage est pour vous impossible. Si, comme je le crois, il n'existe pas d'autres obstacles, j'aurai facilement raison des objections d^ M. van Oberheim. Un peu d'argent de moins n'empêchera ni Hugo ni vous d'être heureux. Et maintenant allez chercher votre mère.

La jeune fille courut au premier étage et surprit sa mère par ces mots :

— Mère, mère, la baronne van Giersteen est au salon. Elle veut vous parler; vous savez bien de quoi...

— Ciel, qu'en tends-je! s'écria la veuve en pâlissant. Ai-je bien compris, Ida? madame van Giersteen est en bas? Qui l'a laissée entrer?

— C'est moi, mère. Mais pourquo sa visiie vous effraye-t-elle? Une si bonne dame, si aimable!...

— Lui as-tu dit que j'étais au logis?

— Oui, ma mère!

— Insensée, qu'as-tu fait? Retourne lui dire que lu t'es trompée, que je suis partie pour Bruxelles.

— Mais, ma mère, cela ne se peut pas. Elle s'en formaliserait. Ah! ne craignez rien d'elle. Elle dit qu'elle connaît un moyen, un moyen certain de détruire les raisons qui empêchent mon mariage avec Hugo.

— Va, va vite, Ida, fais ce que je te dis! répéta la veuve au comble de l'agitation. Malheureuse, si tu savais dans quelle terrible position tu te mets par ton imprudence ! Je ne descends pas; je ne le veux pas, je ne le puis pas.

La jeune fille tomba à genoux et se mil à pleurer à chaudes larmes.

— 0 ma mère, je vous en supplie, dit-elle, ne laissez point partir madame van Gierstein, ne lui faites pas l'alfront de refuser sa visite! S'il vous est impossible de lui accorder l'objet de sa demande, répondez par un refus; mais, du moins, ne faites pas cette injure à la mère de Hugo.

— Eh bien, soit! dit la veuve en prenant soudain son parti; mais ne garde pas d'espoir, Ida, car il n'y en a point, pas même l'apparence. Va dans ta c hambre. Si tu oses en sortir, tu me feras un chagrin mortel, et je serai très fâchée.

La jeune fille renira chez elle.

— Mon Dieu, mon Dieu, que vais-je lui dire? se demandait tout bas madame von Weiler. Il me faut tout mon sang-froid, toute ma fermeté. Je n'ai pas le temps de réilécbir. Je me sens déjà la rougeur de la confusion brûler mes joues. Allons, faisons tête à ce coup inattendu.

Elle descendit en faisant des eiïorts surhumains pour reprendre un peu de calme et pour cacher son inquiétude.

En entrant au salon, elle salua la mère de Hugo avec une froide politesse, lui montra un siège, et demanda :

— Madame van Giersteen, puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

— Vous le savez probablement, répondit la baronne; mais je comprends que, dans ces graves circonstances, on désire des explications claires et nettes. Eh bien, madame, je parle sans détours. Mon fils a eu l'honneur de voir quelquefois votre fille en allant à l'église. Petit à petit il en est devenu si éperdument amoureux qu'il en a pour ainsi dire perdu l'esprit. II paraît que, de son côté, mademoiselle Ida n'est pas restée indifférente à son égard. Ils sont tous deux jeunes, beaux, de noble race. Je ne sais pas ce qui pourrait nous empêcher de combler leurs vœux, et je viens vous demander si vous voulez bien consentir à leur mariage. Si j'obtiens votre consentement provisoire, alors nous traiterons de part et d'autre, de bonne amitié, les conditions de cette union.

— Je suis très honorée de cette démarche si flatteuse pour Ida, répondit la veuve, el c'est avec le plus profond regret, madame, que je me vois forcée de vous donner une réponse défavorable. Mais il y a un obstacle insurmontable . Ida ne peut pas se marier.

— Mademoiselle Ida ne peut pas se marier?

LES MAUTVIIS DE L'HONNEUR

répéta la baronne avec un sourire sous lequel |iervait un léfïcr doute.

— Cela est ahsolunu'nl impossible, madame; et s] vous voulez éparjrner à votre excellent (ils des rhaj:rins cuisants, éloigne/ de son esjtril un désir (jui ne peut se réaliser.

— C'est facile à dire, murmura la vieille dame. N'avez-vous jamais aimé, madame? Ali! si vous pouviez voir mon pauvre IIujîo! Le désespoir le rend fou; il s'arrache les cheveux; et si ses espérances devaient être dérues, il en ferait une maladie mortelle. .Mademoiselle Ida aussi a du chagrin. \ou> êtes mère comme moi; (ju'y a-t-il de plu^ doux pour nous (|ue de voir nos enfants heureux? Allons, dites-moi (jue, si mes conditions vous conviennent, vous ne persisterez pas dans votre relus.

— Ah! lors même (|iie je voudrais consentir, cest impossible, madame, tout à fait impossible.

Ce refus péremptoire parut blesser la mère de Huiro.

— Eh bien, dit-elle, puisqu'on ne peut faire autrement, parlons d'abord de choses matérielles. Je suis très riche, madame, et, si je suis bien informée, vous êtes dans la mén)e position de fortune; mai> il |iarait que M. votre père, de même que beaucoup de vieilles gens, est assez rei,'ardant, et craint que je n'exiiie une dot considérable. Je tiens à vous dire qu'il se trompe. S'il le faut, je me contenterai de très peu de chose.

— Nous ne pensons pas à l'argent; là nesl pas la raison de mon refus, répondit la veuve, qui paraissait revenir de son inquiétude.

— Quelles sont donc alors vos raisons, si ce n'est pas cela? demanda madame van Giersteen. La naissance? Notre famille est d'une vieille et fière noblesse, madame, et mon fils porte le litre de baron.

— Je le sais, madame. Ce n'est pas cela.

— Trouvez-vous Ida trop jeune encore? J'avais une année de moin- qu'elle lorsque je me suis mariée.

La veuve secoua la tète en signe tie négation.

— Ksl-ce mon (ils alors, est-ce son caractère qui vous déplaît? Cependant, quoiqu'il ne soit pas (lesliné à ocraper dans le m >nde une fonction déli-rminée, il est très instruit, madame, et, quant à son cœur, s'il a un défaut, c'e-.! celui de pousser l,i générosité jusqu'à l'exagération.

.Madame von Weiler secoua de nouveau la trie.

— Mais si ce n'est rien de tout cela, murmura la mère de llngo avec étunnem«iit, qu'est-ce donc?... Ma question a l'air de vous e(Tra\er, madame. Vous ne me répondez pas? Y aurait il un Nprrel... — qn»' vou>- ne |iouvez pas révi'der?

— Vous me (eriez bien vite renoncer à la démarche que je tente en ce moment.

— Un secret? un secret? balbutia la veuve, qui trendilait Nisiblemeiit. Oh! non, non.

— Kh bien, alors, dites-moi du moins vos motifs pour refuser, madame. Kntre gens de notre condition, on ne répond pas de celle fa(;on à une proposition comme celle que je vous fais. Assurément vous êtes maîtresse de votre (ille, et vous avez-le droit incontestable de repousser ma demande; mais, je vous en prie, failes-moi connaître les motifs de ce refus.

— Je ne puis pas vous en donner d'autic (|iie celui-ci, madame : c'est impossible.

— Soit! mais |)(mr(juoi?

— Pourquoi ? Ah ! ne me le demandez pa> ! balbutia la veuve avec une angoisse croissante.

— Oui, oui, madame, si vous ne voulez pas que je soupçonne des raisons graves, dites-moi pourquoi !

— Ah! voici mon père, il vous le diia, lui, s'écria madame von Weiler avec joie. Je vous laisse avec lui, madame. Lui seul a le droit de vous donner une réponse décisive.

El, heureuse de se tirer de la situation embarrassante où l'avaient mise les questions de la baronne, elle se dirigea en tonte hâte vers l'escalier.

Lorsque .M. von Oberheim parut dans la baie de la porte et aperçut la mère de Hugo, il s'arrêta tout stupéfait, et sa (igure exprima l'inquiétude et lirrilalion. Mais ce ne fut qu'un éclair; il reprit aussitôt posses>ion de lui-même, et dissimula les sentiments (jui l'agilaienl pour obéir aux lois de la courtoisie. 11 feignit une grande tranquillité d'esprit, et, s'avanrant vers madame van Giersteen, il la salua poliment, tout en l'inlerrogeanl des jeux, comme pour lui demander l'objet de sa visite.

La baronne, (|ui satlendait à un refus, du moins au commencement, résolut daller droit au but avec lui.

— Monsieur von Oberheim, dit-elle, j'ai pri.> la liberté de me présenter chez vous pour vous (aire une proposition importante. .Mon (ils Hugo est éperdument et sincèrement épris de votre petitefille. Mademoiselle Ida l'aime de son côté. Ils somblent nés riin pour l'autre. Je viens donc vous demander sa main pour mon fils.

— Iin|)ossible, absolument imjiossible, lépondit le vieillard il'uiie voix terme, dont laccent devait faire penser (jne sa résolution était irrévocablement prise.

-Oui, je le sais bien, répli<|ua la baronne, madame von Weiler me l'a déjà dit ; mais je ne doute pas que nous ne trouvions un moyen de

LES MAKTYIIS DE L'IIONNEUU.

nous entendre. Ma fortune personnelle est très considérable, et je n'ai pas besoin de regarder à l'argent; de plus, une fois mon fils marié, me voilà toute seule. Je lui donnerai en dot une somme qui, ajoutée à la part qu'il a héritée de son père, atteindra presque un demi-million. J'aurais peut-être bien le droit d'espérer que la dot de mademoiselle Ida sera en rapport avec mes propres sacrifices; mais le bonheur de ces deux jeunes gens me tient si fort au cœur que je me contenterai de fort peu de chose, par exemple de cent mille francs. Cela vous semble-t-il trop?

— Cela ne peut pas rendre possible ce qui est impossible.

— Cinquante mille, alors?

— Inutile, madame.

— Même sans dot?

— Oui, même sans dot. Je vous remercie de votre demande, madame la baronne, mais je suis forcé de la refuser.

— Et rien au monde ne peut changer votre résolution?

— Rien, madame.

La dame frémit de colère et d'impatience.

— Mais c'est une chose incompréhensible ! s'écria-t-elle. Si je venais vous proposer une mésalliance déshonorante, vous n'auriez pas pu me recevoir avec plus de froideur. Ma famille ne vous paraît- elle pas assez noble ou assez digne, monsieur? Son origine remonte jusqu'au moyen âge, elle est alliée aux plus illustres maisons, et son blason est sans tache.

— Je n'en doute nullement, madame ; mais cela ne fait rien à l'affaire.

— Mais les raisons de votre refus ?

— Permettez-moi, je vous en prie, de ne pas vous les déclarer.

— Nous sont-elles personnelles?

— Nullement, madame. N'essayez pas de me faire changer de résolution, vos efforts seraient inutiles.

— Ah ! mon pauvre fils 1 II en mourra ou en deviendra fou! Ah! monsieur, par piiié, différez encore un peu votre résolution définitive, afin que Hugo ne perde pas si vite tout espoir.

— Ma conscience me défend de vous tromper, madame.

La baronne avait les larmes aux yeux.

— Il n'y a donc plus aucun espoir? demandât-elle en soupirant.

— Absolument aucun, répondit le vieillard avec un froid de glace.

— Eh bien, soit, monsieur : vous devez savoir ce que vous avez à faire. C'est bien malheureux pour ces deux pauvres jeunes gens, et peut-être n'est-ce pas moins malheureux pour vous.

— Pour moi, madame? dcmanda-t-îl avec une nuance d'inquiétude.

— Oui, pour vous et pour madame von Weiler. Vous ne connaissez pas mon fils, monsieur; c'est un singulier garçon. Quand il s'est une fois mis quelque chose en tête et qu'il croit être dans le chemin de la justice et de la vérité, il ne recule devant rien, et marche aveuglément à son but.

— Enfantillages! ricana le vieillard avec un sourire d'irritation contenue. Je connais le projet insensé de votre fils. N'a-t-il pas eu l'impudence de vouloir suborner un domestique pour l'aider à... enlever Ida? Et j'aurais peur d'une pareille tentative? Pour qui votre fils prend-il donc notre Ida? Elle, consentir à cette faute honteuse? Il faut avoir perdu l'esprit pour oser l'espérer. D'ailleurs, nous sommes avertis, et uos mesures sont prises.

— Le désespoir, la déception l'ont en effet fait penser un moment à cetle folle entreprise; mais aujourd'hui il y a renoncé complètement, dit la baronne.

— Loué soit le ciel! car vous comprenez, madame, que, si je surprenais votre fils dans l'intérieur de ces murailles, la colère et la conscience de mon droit pourraient me porter à quelque terrible extrémité. Ah! je suis bien aise d'apprendre que M. Hugo ne me fera point courir le danger de repousser par la force des entreprises téméraires... de le tuer, peut-être!

— Oui, monsieur, mais il est maintenant préoccupé d'unprojet qui n'est pas moins menaçant peur vous.

— Et quel projet, madame?

— Il est bon que vous soyez averti, monsieur. Peut-être cela vous fera-t-il changer de résolution, puisqu'il en est temps encore. Savez-vous quelles sont les idées de mon fils? Il croit que vous opprimez mademoiselle Ida, que vous la séquestrez du monde et la tenez sous les verrous comme une captive pour certaines raisons d'intérêt matériel. — Ne m'en veuillez pas, monsieur. Je ne fais que répéter fidèlement ce qu'il m'a dit. — Il croit qu'Ida est condamnée à mourir de chagrin et de frayeur, et il s'est mis en tête que la délivrer, ce serait une action méritoire et généreuse. Il renonce à toute tentative violente, mais il veut s'adresser à la justice et vous accuser de séquestration illégale.

— Mais c'est affreux ! s'écria le vieillard, dont la fureur, trop longtemps contenue, se déchaîna tout à coup. C'est donc une véritable persécution! Et supporterez-vous, madame, que votre fils pousse l'inconvenance à ce point? Il a donc perdu tout sentiment d'honneur? et, vous, vous le permettez !

Madame van Giersteen crut avoir trouvé le

no

LES MAIiTMlS HK 1/ Il OMNEUR.

moyen d'atteindre son but, et elle répondit avec une expression calculée :

— Il est homme, monsieur, et, dans un cœur ardent comme le sien, Tamonr est inliniment plus fort que les conseils d'une mère. Nous avons un parent (|ui est jujre à (^land. Iliiiro veut aller lui parler pour se reinlrj »Misiiile auprès du procureur du roi à Ypres... Ce (|ue je vous dis paraît vous el!V.iyer, monsieur?Cerles, il n'est jamais aiirrahle d'avoir aiïaiie à la justice; mais, si vous n'avez rien à vous r«'proclier, (|ue pourriez-vous craindre?

— Je remplis mon devoir de iîrand-|)ère d'Ida en conscience et avec amour, dit M. von Oherlieim, qui frémissait de la violence qu'il se faisait pour dissimuler son in(|uiélndt' ; mais croyez-vous qu'il n'est pas douloureux de voir troubler son repos par une accusation infâme, et peut-être [)ar une investigation de la justice? Ali! maiianie, je vous en conjure, retenez votre fds : je vous en serai éternellement reconnaissant!

— Il y a un moyen bien simple d'échapper à ces désajrréments, monsieur,

— Parlez : ce moyen...

— Ce moyen est de consentir au mariage de nos deux jeunes gens.

— .le vous le répète, madame, je serais heureux de pouvoir vous accorder votre demande; mais c'est impossible, absidnment impossible.

— Adieu donc, monsieur von Uberheim, dit la bironne avec un profond soupir. Si votre refus a des conséquences graves, ne vous en prenez qu'à vous-même; car j'ai fait, convenez-en, tout ce que je pouvais faire. Mon fils attend mon retour avec une impatience fiévreuse. Quel coup affreux je vais lui porter!

Kn achevant ces mots, elle sortit du salon et se dirigea, suivie du vieillard, vers la porte du château.

Ils échangèrent un salut glacial, et elle remonta dans sa voilure.

M. von Oberbeim la suivit ilcs yeux jus^pTà ce (|u'elle eut tourné I'îi nu' le du mur d'enceinte. Alors il croisa les bras sur la poitrine et demenra immobile, le regard doué au sol. Il se parlait à voix basse, il secouait la léle, et, sur son visage ridé, se marquaient tous lex signes de l'impiiélude, de la tristesse et de la colère.

Il resta assez longlern[is plongé dans ses sombres réflexions; puis il releva la léte et s'elforça de feindre la plus grande tran(|uillilé d'esprit.

Il rentra dans le jardin et lit signe à une servante qui avait l'air d'attendre que son maître l'appelât.

— Iledwige, dit-il avec un calme alTeclé, c'est donc ainsi rjue vous respectez mes ordres? l'ourrjuoi avez-vous laissé entrer madame van Gier- 8teen?Je ne veux pa- quedcsserviteursinfidèles...

— Mais, monsieur, répondit la servante, vous vous trompez. J'ai dit (ju'il n'y avait personne à la maison, que vous étiez partis pour |{ruxelles; et, quoi(|ue cette dame ne voulut pas le croire, je ne l'aurais cependant pas laissée entrer. (Vest mademoiselle Ida qui l'a condnite an salon.

— Ida l'a introduite? .\h! bon, alors c'est différent, murmura le vieillard avec un sourire forcé. C'est bien, Iledwige, vous avez fait votre devoir.

Il se dirigea vers l'habitation à pas lents. Lorsqu'il se trouva au pied de l'escalier, son calme factice l'abamlonna. Il s'arrêta, crispa les poings, grinça des dents, et grommela d'une voix rauque :

— Ida! aurait-elle formé un complot avec lui? elle, encore si simple et si naive!... C'est donc un mauvais génie qui rins|>ire? Il déposera une plainte entre les mains du procureur du roi! El une en- ([uête pourrait être ordonnée! Ah! il n'y a (|u'une résolution énergi(|ue qui puis>i' nous lirer de cette abîme enlr'ouvert sous nos pas. Oui. oui, pas d'hésitation !

Il monta rapidement l'escalier, et, sans laisser à sa fille le temps de l'interroger sur les résultats de son entretien avec madame van (iiersteen, il lui dit :

— .Marie, rassemble;, 'ont votre courage ; nous devons quitter la Helgii|ue sans retard !

— Héla-; ! moi (pii espérais...

— Il n'y a plus d'espérance possible, Marie: la moindre hésitation peut nous devenir fatale. Savezvons ce (|ue cet insensé de Hugo van Ciersleen a imaginé? Il va réellement adresser une plainte au procureur du roi et m'accuser de séquestration arbitraire. (Jue celte accusation manque de fondement, cela n'améliore i)as notre alTaire. La justice viendra ici, elle nous interrogera, nous fera signer nos déclarations... nos faux noms, Marie! Oh! ne luttez pas contre ma décision ; elle est irrévocable !

— Hélas ! aller errer de nouveau loin du climat natal, au(|ue| je devais ma guérison ! soupira la veuve, doit les yeux se remplirent de larmes. Mais, au nom du ciel, mon |)ère. n'y a-t-il pas d'autre moyen? Je m'y soumettrai avec résijçnation.

— C'est absolument nécessaire. Marie; sans cela commence pour nous une complicahon de circonstances terribles qui nous accableront de honte. Demain matin, je me rendrai à Ypres en toute hâte pour re|»rciidre l'argent que j'avais déposé chez le notaire. Pendant ce temps, préparez tout pour le voyage. Nous ferons croire à nos gens que nous allons jiasser (pielques semaines à Wiei»baden. Jean seul rcNlera provisoirement à Ouden- Sleen.

— Dans quel pays chercherons-nous un nouvel

LES MARTYRS DE L'HONNEUR

asile, mon père? Pas dans un pays chaud, du moins, jft vous on supplie; j'y rclom lierais malade.

— Je n'en sais rien. Nous déciderons cela plus tiird. Dans tous les cas, ce sera dans un pays dont Ida ne connaît pas la langue, et loin de tout voisinaire habité. Noire ennemi, notie éternel ennemi maintenant, c'est l'amour. Marie, vous le voyez bien... .Te devrais punir sévèrement Ida pour avoir introduit madame van Gierstecn...

— Ah ! elle ne savait pas que vous l'aviez défendu, mon père.

— C'est possible; de toute façon, notre départ coupera le mal dans sa racine. iMais ce que je vous recommande à présent, ce que je vous ordonne au besoin, Marie, c'est d'enfermer votre fille dans sa chambre, et d'en retirer la clef chaque fois que vous descendrez. Ne vous laissez pas aller à la tristesse, Marie; c'est une dure nécessité. Nous avons tout à craindre de Hugo, il est téméraire, et l'amour contrarié peut le pousser aux folies les plus imprévues. Ida ne peut plus le voir. La moindre imprudence rendrait notre fuite im[)ossible, et alors, hélas !... mon Dieu, qu'est ce encore que ceci ! Voilà quelqu'un qui monte.

Et, l'inquiétude au front, il se tourna vers la porte, où l'on frappait doucement.

Il alla ouvrir lui-même.

— Qu'y a-t il, Iledwige? demanda-t-il.

— Monsieur, répondit la servante, Jean m'envoie vers vous pour vous dire qu'il vous prie de descendre immédiatement.

Et, baissant la voix, elle ajouta:

— Jean a trouvé quelque chose dans le parc, quelque chose de singulier qu'il veut vous montrer. Il est dans le petit parloir.

Le vieillard descendit rapidement et entra dans la pièce indiquée.

— Vous avez trouvé quelque chose, Jean? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, au fond du parc, pas loin du banc de gazon. On doit l'avoir jeté pendanLla nuit par-dessus le mur, car on y avait attaché une pierre, et l'on peut voir qu'elle a été exposée à la pluie. Voyez, monsieur, c'est un billet.

Il tendit à son maître un papier carré, plié en quatre.

— L'avez-vous lu? demanda M. von Oberheim, très inquiet.

— Oui, monsieur, mais je n'y comprends rien... à moins que cela ne vienne du jeune monsieur qui a voulu me corrompre.

— C'est bien, Jean; je vous lemercie de votre fidélité. Retournez dans le parc et veillez avec soin.

Le valet se retira.

Alors le vieillard déplia le papier et lut très lentement :

« Vos chaînes vont tomber, tout est [trét : de quelque cùlé que vous me voyiez paraître inopinément, ne vous elfrayez pas. Reposez-vous sur moi en toute confiance. Mon respect est aussi giand que mon amour. Réjouissez-vous, demain vous serez libre ! »

M. von Oberheim demeura un instant immobile, les yeux fixés sur le papier.

— « Vos chaînes vont tomber... demain vous serez libre! » répéta-t-il avec épouvante. Mon Dieu, quel danger nouveau et inconnu nous menace? C'est à en perdre la raison!

Et il remonta l'escalier à pas lents, en secouant tristement la tête.

Il avait plu dans l'après-midi, et quelques nuages orageux s'ét;iient montrés à l'horizon. Vers minuit, le ciel resta cliargé d'une sorte de brouillard humide qui voilait les étoiles et couvrait la terre d'une obscurité profonde.

On ne pouvait rien distinguer devant soi. Le domaine d'Ouden-Steen lui-même, avec ses tours massives et ses arbres gigantesciues, ne se ih tachait sur le ciel sombre que comme une montagne noire.

Tout était tranquille; aucun souffle n'agitait le feuillage. Le cri mélancolique du hibou venait seul attester par intervalles que, même dans ce calme imposant de la nalure, des êtres veillaient et s'agitaient pour obéir à leurs instincts.

Une voilure de maître roulait en ce moment sur un chemin battu, dans le voisinage d'Ouden-Sleen. Le cocher, comme s'il craignait de faire le moindre bruit, retenait ses chevaux impatients et les contraignait à marcher au pas.

Il s'arrêta près d'un carrefour, descendit du siège, ouvrit la portière et déploya le marchepied.

Un homme descendit à son tour de la voiture, regarda autour de lui à la ronde, et tâcha, dans les ténèbres, de reconnaître les lieux.

Il (lit en étouffant sa voix :

— Nous sommes en effet près du carrefour des Wallons... Est-il bien certain, André, que ma mère n'a rien entendu?

— Très certain, monsieur le baron, dit le cocher sur le même ton. J'avais pris la précaution de laisser ouvertes la porte de la remise et la grille de la cour. Dès qu'il a été onze heures et demie, j'ai traîné moi-même la voiture jusque sur le chemin; puis j'ai fait sortir les chevaux l'un après l'autre, en ayant soin de les faire marcher sur le gazon et sur les plates-bandes. Personne n'a rien entendu.

— C'est bien, André. Je ne serai pas ingrat, et.

LKS MAUTYIIS DE 1/HONNEl H.

si je réussis dans mon entreprise, vous aurez toute votre vie des preuves de ma l)onté.

— Kt madame la liaroniie ne sera |)as (Vicliée contre moi?

— Je demeure responsable de tout... Maintenant, touille/ les chevaux, et ;ittondez mon retour. Laissez la voiture ouverte et le marchepied haissé. Tenez-vous prêt à fuir rapidement comme le vent. Les chevaux sont de vaillantes botes, ils ne demandent pas mieux. Ktudiez d'avance la route à suivre.

— C'est inutile, monsieur le baron. Je connais les chemins depuis mon enfance.

— Kl surlcmt, du respect et de la politesse, comme je vous l'ai recommandé.

— Comme si c'était madame votre mère ellemôme, monsieur le baron.

— C'est bien. Tenez les chevaux en repo.s et attendez.

A ces mots, l'homme quitta le i,'rand chemin, se jeta dans un sentier de traverse et se mil à courir dans l'obscurité. Mais bientôt il ralentit son pas et s'arrêta de temps en temps comme s'il n'était pas bien sur de suivre la bonne direction.

Il fit entendre une espèce de sifllemeiil (|ui ressemblait au cri d'un oiseau.

Au bout d'un instant, une ombre suri,Mt à côte de lui et lui souffla à l'oreille :

— Est ce vous, monsieur Ilniço '!

— C'est moi, Jacques, répondit-il. Eli bien, tout est-il prêt?

— Les deux échelles et la planche sont couchées là-bas dans les broussailles.

— Viens, allons jusque-là. Nous n'avons pas de temps à perdre.

Chemin faisant, Jacques lui dit :

— Monsieur, je me suis dit tout à l'heure, en vous attendant dans les ténèbres, que je faisais une {,'rande sottise en vous assistant dans une pareille entreprise. Si c'était à recommencer, je ne le ferais plus.

— La récompense que je t'ai promise n'est-elle pas assez considérable? Si je réussis, je la doublerai.

— Non, monsieur, ce n'est pas cela. Le (laii;;er ! Enlever ainsi une jeune (ille au milieu de la nuit!

— Mais si la jeune (ille y consent! Si cette tentative a uniquement pour but de la délivrer des mains d'un tyran sans àiiie, de la sauver d'une mort lente, mais certaine? Allons donc, Jarqucs, ce .sont tes propres paroles qui m'ont poussé à cette entreprise, et mainl<naiil tu hésiterais !

— Je suis marié, j'ai des enfants. Ce monsieur von Oberhcim est un homme sans pitié. Lui ou ses domestiques pourraient tirer sur nous... Et puis la loi, la justice ! Si j'étais à votre place, mon-

sieur Hugo, j'abandonnerais mon projet, et je retournerais à la maison.

— Pour un garde-chasse, lu montres peu de hardiesse ! murmura Hugo (|ui se sentait gagné par la colère. Moi î renoncer à mon projet parce (|u'il olfre quelque danger! Cela n'est pas fait pour me retenir. Je délivrerai mademoiselle Ida, te dis-je, celte nuit même. La mort se dresserait (levant moi, qu'elle ne pourrait me faire reculer d'un |ias ! N'hésitons donc plus. Où sont les échelles?

Le garde-chasse le conduisit à (|uelques pas plus loin dans le taillis et dit :

— Les voilà, monsieur.

— J'en porterai une, dit Hugo à voix basse. Toi, prends l'autre avec la planche.

— Tenez, monsieur, vous pouvez me dire et me promettre tout ce que vous voulez, murmura Jacques, mais ce que j'ai irrévocablement résolu, c'est que je ne vous suivrai point par-dessus les murailles d'Oiulen-Steen. Je ne veux point pénétrer comme un voleur dans la propriété d'autrui !

11 y eut un moment de silence.

— Eh bien, soit! Tu n'as pas besoin de me suivre, répondit Hugo. Porte l'échelle et la planche près du fossé, et attends ensuite dans les environs. Je ferai bien le reste tout seul...

— El si l'on tire sur vous, monsieur?

— - Je ne veux pas penser à cela.

— Mais si l'on vous tue, ou si l'on vous blesse ?

— Eh bien, alors tu en porteras la nouvelle au cocher (|ui se lient |)rés du carrefour des Wallons. Avance maiiitenanl, et ne fais pas de bruit.

Ils se dirigèrent à pas lents et avec précaution vers Ouden-Sleen. Hugo, qui était en avant, marcha vers un point déterminé de la muraille, où il s'arrêta, en disant à demi-voix :

— Place ton échelle en travers du fossé, et la planche par-dessus. Doucement, pas de bruit!... Bon, voila (jui est bien; tu peux le retirer. Cacheloi à peu de distance d'ici, et attends.

Jacques ne se le fit pas dire deux fois. Sans faire aucune observation, il se relira et disparut dans les ténèbres.

Comme la seconde échelle était très légère, Hugo n'eut pas de peine à la porter de l'aulre côté du fossé et à la dresser contre la muraille. Il grim|ia jus(|u'au sommet du mur, se mit à cheval sur la crête, tira l'échelle à lui, et, la laissant glisser de l'autre côlé, descendit dans le potager du château.

Vn bruit soudain frappa son oreille et le fit s'arrêter, inquiet et surpris. Si des gardes de nuit étaient postés dans le jardin ! 11 ne pensa jias un instant au danger qu'il courait lui-même; mais alors son entreprise pourrait échouer; la |iauvre Ida resterait j)risoiiiiière... Et quelle autre lenta-

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Le jeune liomnie était étendu sur le flanc. (Page 34.)

tive pourrait-il entreprendre pour sa délivrance.

Ah ! il distingua d'où venait le bruit : c'était un cheval qui piétinait dans l'écurie.

Prenant l'échelle sur son épaule, il se- glissa avec précaution vers le corps du bâtiment. Et lorsqu'il crut en être encore éloigné d'une vingtaine de pas, il coucha son échelle sur la terre, se baissa, et rampa, pour ainsi dire, jusqu'au pied de la tour.

Alors, appuyant ses mains contre la muraille pour se guider, il marcha de côté jusqu'à ce qu'il s'arrêtât à un endroit déterminé.

Là, il regarda en l'air, s'elîorça de reconnaître une fenêtre dans l'obscurité, et murmura en luimême :

— Oui, c'est bien là, j'en suis certain : la troisième fenêtre à droite de la tour, au premier étage. Tout dort; la nuit est noire. 0 mon Dieu, toi qui sais combien mes intentions sont pures, fais que je réussisse !

Il alla chercher son échelle et la dressa contre le mur du bâtiment. Maintenant que le moment critique approchait, il sentait son cœur battre avec plus de force, et, lorsqu'il eut monté quelques échelons, il s'arrêta pour maîtriser son émotion et rassembler son courage.

Il devait réveiller Ida. Avait-elle trouvé le billet qu'il avait jeté par-dessus la muraille? Son apparition ne l'effrayerait-elle pas? Et si elle poussait un cri? Etait-il bien certain qu'elle consentirait à le suivre?

Toutes ces réilexions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de l'éclair et lui tirent pousser un soupir d'incertitude; mais il n'était plus temps de se raviser. Il secoua la tête pour chasser toutes ces pensées et gravit les degrés de l'échelle jusqu'à ce qu'il pût poser la main sur la devanture de pierre.

11 sentit que la fenêtre était toute grande ou-

LES MARTYRS DE I/HONNEUR

verte. La température était éloufTanlc, et, itondaiit Kt jounu'-o, la pauvro ji'iine fille t'-lail (tblij-t'e de tenir ses pcrsieiiiios fermées!

il crut voir au fond de la chambre une jurande lâche blanche; c'étaient sans dmilc les rideaux du lit.

Calculant la force de sa voix de manière qu'elle put être etilendue jusque-là sans porter plus loin. il murmura :

— Ida, Ida, réveillez-vous. C'est moi, votre libérateur, V(»lre ami. N'ayez pas peur !

Il entendit un faible bruit, j)areil au craquement d'un bois de lit. Croyant (|ue la jeune fille l'avait entendu et qu'elle allait se lever, il dit d'un ton joyeux :

— Habillez-vous au plus vite pour un long voyage. Picnez un manteau pour vous prémunir contre le froid du matin. 0 mon Dieu, soyez béni! Encore ([uebpies minutes et vous êtes délivrée.

Tout à coup une lumière s'alluma el une vive clarté remplit la chambre. Le jeune homme poussa un cri de frayeur et de désespoir. M. von Oberheim était debout à côté du lit, à demi vêtu et tenant à la main une lampe allumée.

Hugo avait subitement retiré la tête; es|)érant que le vieillard ne l'aurait pas aperru, il se dis|)0sa't à redescendre les échelons sans faire de bruit; mais tout à coup la détonation d'un pistolet retentit, et le jeune homme tomba du haut de l'échelle sur le pavé de la cour. L'uni(|ue cri de détresse (|u'il poussa dans sa chute pouvait faire craindre (ju'il ne fût mortellement blessé.

La délor.ation de l'arme à feu, retentissant au milieu du silence de la nuit, n'avait pas seulement fait trembler le chàleau jusque dans ses fondements, mais l'écho en répéta le bruit grondant comme un roulement de tonnerre. Cela aurait suffi pour réveiller en sursaut et Irapper d'épi»uvante les habitants d'Ouden-Steen, lors même cpu) M. von Oberheim n'eût pas appelé ses domestiques d'un e \oix pleine d'angoisse. Aussi, en moins de quelques nnnules, les deux dômes iques se trouvaient, munis de lanternes, à l'endroit où Hugo van Giersteen éliiit tombé du haut de l'échelle. Le jeune homme était étendu .sur le liane; le sang coulait sur son visage; il paraissait blessé au front.

— 0 mon Dieu, que je suis malheiii<;nx I gémit .M. von Oberheim. Venez, Jean, aidez-moi à le relever avec précaution ; nous le porterons dans l'antichambre.

— Vous, dit-il à la servante qui venait d'accourir à sou tour, montez tout de suite au premier étage. Allez chercher un matelas et un oreiller.

— Monsieur, je crois qu'il est mort, nmrmura Jean en passant ses bras sous les épaules du blessé, La balle lui a traversé la tète.

— Le pistolet n'était pas charge à balle, dit le vieillard. J'ai tiré en l'air pour effrayer les voleurs.

— Les voleurs, monsieur?

— Je le croyais. Ah! le ciel soit loué, il remue les bras! Doucement, ne lui faites pas de mal, au pauvre jeune homme!

— Pauvre jeune homme! grommela le domesti(iue,il n'a (|uc ce qu'il mérite. Se glisser ainsi la nuit, par-dessus le mur, au moyen d'une échelle...

— l'aiscz-vous, Jean, el faites votre ouvrage sans observations.

Ils portèrent le blessé dans une chambre du rezde-chaussée, où brûlait déjà une grande lampe, et le couchèrent sur un matelas que la servante avait apporté.

M. von Oberheim s'agenouilla à côté du lit, et lorsqu'on lui eut apporté ce qu'il demandait, il se mil à laver la tète et lesblessuresdu jeune homme avec autant de pitié el de précautions que s'il se fût agi de son propre fils. Celte conduite étonna beaucoup les domestiques; car ils connaissaient leur maître, et ils s'allendaient de sa part à une explosion décolère terrible.

Sous l'impression des soins (ju'on lui prodiguait, Hugo semblait revenir insensiblement à la vie. Il ouvrit les yeux et fixa d'abord sur le vieillard des yeux pleins de stupeur, mais bienlôi sans doute il se rappela ce qui venait de se passer, el bégaya d'une voix faible, comme s'il lui était très pénible de parler :

— Vous l'emportez, cette fois... mais tan! (|ue je vivrai...

— Sentez-vous beaucoup de mal là, au front? demanda le vieillard, aussi blanc qu'un linge, el le contemplant avec un frémissement d'angoisse.

— Du mal? répéta Hugo en portant les deux mains à sa poitrine el à sou côté. Aie! Là... tombé... sur les pierres...

Et sa voix expira, et sa tôle retomba, comme si l'elfort qu'il venait de faire |)our répondre avait éjiuisé ses forces.

— 0 mon Dieu, soyez-nous miséricordieux ! dit .M. von Oberheim en levant les yeux au ciel. Faitesnous la grâce (|u'il vive!

Kl, se tournant vers l'un de ses domesti(|ues :

— Pierre, dit-il, vite, attelez le cheval au tilbury, et courez au village chez le médecin ; faitesle venir sans retard.

En sortant dans l'obscurité, le <loinesti(|ue renversa presque madame von NVeiler, qui lui demanda, tout effrayée, ce que signifiait ce coup de pistolet et tout (c bruit; mais busqué, en entrant dans la chambre, elle vil le jeune van Giersteen étendu sur un matelas, le front ensaiiglanlé, elle se mit à trembler de tous ses membres, car celle

LES MAUTYRS DE I/llONNEUIl.

vue ne lui laissait plus de doute sur le douloureux événement.

— Mon père, hélas! quel aflreux malheur! ditelle en soupirant. Qui donc a tiré sur lui? Au front, juste ciel ! Est-il mort?

Le vieillard s'approcha d'elle et lui dit à l'oreille :

— Taisez-vous, taisez-vous, Marie. Contenez votre agitation; nos gens écoutent. Non, le pauvre jeune homme n'est pas mort. Espérons qu'il guérira... Mais, en tous cas, quelle alTreuse complication ! Le monde entier va s'occuper de nous. Ali ! que ne sommes-nous à mille lieues d'ici! Quoi qu'il en soit, montrez-vous courageuse. Point d'inutiles plaintes; pas de larmes surtout.

Un instant après, il demanda d'une voix plus calme :

— Marie, y avez-vous bien pensé? Si voire fille allait descendre...

— Je suis allée voir, elle dort, répomiit-elle. Sa chambre est fort à l'écait, elle n'a probablement rien entendu... Voyez, mon père, comme M. Hugo se remue et se tord sur son matelas. Je suis prête à défaillir de peur. S'il allait mourir ici !

— Non, il est tombé sur les pierres; c'est la douleur, la vive souffrance. Moi aussi, Marie, j'ai peine à me tenir debout, et mon cœur se serre d'inquiétnde et d'angoisse; mais je soutiendrai jusqu'au bout la lutte contre l'impitoyable fatalité...

Le jeune homme était couché sur le côté, et paraissait avoir perdu connaissance. Si l'on n'avait pas vu sa poitrine soulevée par une respiration entrecoupée, on aurait cru que la vie l'avait abandonné.

Pendant longtemps tous les assistants le contemplèrent avec inquiétude.

Tout à coup le blessé se remua sans ouvrir les yeux et murmura d'une voix intelligible :

— Lia, Ida, il veut vousfaire mourir dechagrin... à cause de l'argent.., si vous saviez combien je vous aime !... vous délivrer, vous rendre heureuse... devenir ma femme... ou la mort, dussé-je... jusque dans la tombe même voire image... qu'il garde tout pour lui... assez d'argent... nos mères comme des sœurs... nous enfants... Dieu nous favorise... Ida, Ida, vous êtes libre!

Madame von Weiler ne pouvait plus maîtriser son agitation ni sa pitié. Elle était trop profondément émue de surprendre les nobles et généreuses intentions du jeune homme à travers les lambeaux de phrases qu'il prononçait dans son délire. Elle cacha son visage dans ses mainspourne pas laisser voir les larmes qui jaillissaient de ses yeux.

— Soyez plus maîtresse de vous, Marie, lui souffla le vieillard à l'oreille. Les domestiques savent maintenant pourquoi M. van Giersteen a escaladé la muraille; il n'y a rien à y faire, mais

soyez prudente. Une seule parole peut devenir fatale.

11 y eut un long elmornesilence. L'étaldujeune homme semblait devenir d'instant en instant plus dangereux ; ses yeux étaient fermés; sa respiration était sifflante, et il se tordait convulsivement sur sa couche improvisée.

— Ah ! si le médecin pouvait se hâter de venir ? soupira la veuve.

— 11 ne peut pas encore être ici, Marie, répondit son père. Encore un peu de patience. N'entends-je pas une voilure qui s'approche? Qui sait? Peutêtre est-ce le docteur! Jean, allez vite ouvrir la porte.

Tous les yeux étaient tournés vers l'entrée, où l'on s'attendait à voir le docteur; mais on entendit soudainement des gémissements et des cris de détresse du côté de l'avant-cour.

— C'est madame van Giersteen, dit Jean.

— Ciel! sa mère! dit le vieillard, épouvanté. La baronne van Giersteen fit irruption dans la

chambre, en criant avec égarement :

— Mon fils! mon pauvre fils ! Où est-il? Que lui avez-vous fait?... Mon Dieu, mon Dieu! ils l'ont assassiné !

Et elle courut vers le lit de camp, où elle croyait voir le cadavre de Hugo; mais les forces lui manquèrent avant d'y arriver, et elle tomba évanouie entre les bras de M. von Oberheim, qui la déposa sur un fauteuil.

La voix de sa mère avait sans doute retenti jusqu'au fond du cœur du jeune homme, car il ouvrit les yeux et murmura :

— Ma mère, ma chère mère, où êtes-vous? Venez, venez!

Pendant ce temps, on aspergeait d'eau froide le visage et les mains de madame van Giersteen pour la rappeler au sentiment de la vie; elle ne tarda pas à reprendre connaissance, et, lorsqu'elle vil de quelle main elle recevait des soins, elle la repoussa avec horreur, en s'écriant :

— Eloignez-vous de moi, éloignez-vous, meurtrier de mon enfant !

— Vous vous trompez, madame, dit le vieillard, qui trouvait à peine la force de parler, tant il était inquiet et agité ; votre fils guérira. Ecoutez, il vous appelle.

— Il m'appelle? Est-ce possible? Oui, oui, il vil ! Dieu soit béni ! Hugo, mon Hugo !

Elle s'agenouilla près du lit, embrassa son fils avec effusion, et mouilla ses joues de ses larmes, sans se laisser retenir par la vue des linges ensanglantés qui lui couvraient le front.

— Ma mère, ne vous tourmentez pas, bégaya le jeune homme en essayant de lui caresser la main, je guérirai... je guérirai... mais Lia... H la torlu-

3ti

Li:s MAHiM'.S lii: L'HONNEUR.

l'era à cause de moi... l*rolégez-la, ma tiièrel La pauvre créature... Ma femme ou mourir!

— Ali ! mon pauvre fils, gémit la baroiuit', \(tilà donc la récompense dr tdii iiolde amour! Te voilà gisant, luttant peut-être contre ta mort! hit moi, ta malheureuse mère, (jue me resterait-il sur la terre?... Toi, Hugo, la boulé même, lu devit-ndrais la victime de la cupidité, de l;i barbarie de...? .\li ! je te vengerai !

Et, sous l'impression de cette idée de vengeance, elle se retourna vers M. von Uberlieim el lui dit avec un geste menaçant et d'une voix qui frémissait de colère :

— Ah ! saiis-cd'ur (pu; vous êtes, vous avez tiré sur lui, dont le cœur ne battait (juo pour tout ce i|ui est noble el bon! .Mais il y a des lois dans noire pays. Cela ne finira pas ainsi; vous saurez ce que c'est que de fiapper mortellement une mère dans son enfant. Dussé-je y sacrifier toute ma fortune, j'obtiendrai justice contre vous... C'est en prison, sur l'échafaud (jue vous expierez votre crime inlàioe.

Le vieillard et sa fille essayèrent de calmer la malheureuse mère; mais la baronne, emportée par sa douleur, ne voulait rien entendre.

Seule, la voix de son (ils, (|ui l'appelait de temps à autre, parvenait à lui imposer silence. Elle se pencha de nouveau sur lui, et l'embrassant tendrement, elle l'assura qu'elle le vengerait san.> pitié de son ennemi.

M. von Oberheim s'approcha d'elle el lui dit d'une voix suppliante :

— .Madame van (iiersteen, je pourrais considérer vos paroles comme un outrage; mais je comprends combien la vue de votre (ils blessé doit troubler vos esprits, .le vous en conjure, veuillez m'écouler un instant. Un coup de pistolet a été tiré, il est vrai, mais l'arme n'était pas chargée à balle. M. Hugo est tombé d'une échelle, el il s'est fait mal en tombant sur le pavé. J'ai le ferme espoir (pie ce douloureux événement n'aura pas de suite fâcheuse. En tout cas, madame, où est ma faute? Au milieu de la nuit, j'entends des voi\ à la lenétre de ma chambre à coucher, el je vois dans les ténèbres se dresser une Ibrme humaine. Pour inetlre en fuite ceux (|ue je prenais pour des voleurs, je lâche un cou|» de pisiolet en l'air; votre (ils tombe de l'échelle. C'est un accident qui mêlait beaucmipde peine; mais pouvez-vous m'accuscr d'en être la cause?

— Oui, arrangez l'allaire à votre guise, la justice prononcera entre nous, dit la baronne.

Hugo fil des eiïorts ponr lever la tête et dit d'une voix claire :

— Ma mère, ne soyez pas si irritée. H est vrai que je suis tombé... Aucune balle...

— Vous l'entendez bien, madame! dit M. von Oberheim.

— C'est égal, on n'agit pas ainsi, réplit|ua aigrement la baronne. Parce qu'un jeune homme aime une jeune fille, et \eut la soustraire à votre cruelle tyrannie en devenant son époux, en exposant sa vie par amour pour elle, vous auriez le droit de le tuer! Non, non, nous comparaîtrons devant la justice, monsieur, et là nous verrons qui est coupable.

— Eh bien, soit, madame, dit le vieillard, les veux pleins de larmes; mais j'espère (|ue vous reviendrez à de meilleurs sentiments ponr le bonheur (le nos deux familles.

Madame von Weiler s'ai»piocha de la mère de Hugo, lui prit la main, et s'efforça de la consoler |)ar de douces paroles; mais la baronne, se levant tout à coup, s'écria :

— Mon fils ne peut pas rester ici. Ou'on le porte dans ma voiture !

— Mais, madame, c'est impossible, dit M. v(»n Oberheim. Une pareille imprudence pourrait lui devenir falale. Un de mes domestiques est allé au village avec ma voiture pour ramener le médecin. Il peut être ici à toute minute. Attendons du moins qu'il arrive. Le docteur jugera s'il est possible de transporter M. Hugo. Je vous en conjure, prenez patience jus(jiie-là.

La baronne reconnut probablement la sagesse de ce conseil, car elle approcha un siège, et, saisissant la main de son fils, elh; lui dit :

— Oui, mon cher Hugo, prends encore un peu (le patience, le docteur va venir. Pauvre enfant, où souffres-tu ?

— Partout, ma mère, j'ai beaucoup de mal ; mais je guérirai, je le sens; le co'ur est bon.

— Ali ! puisses-tu dire vrai! Avec (juelle reconnaissance je rendrais grâces à Dieu! Car, voistu, Hugo, ta mère...

Elle lut inlerr(Mnpue par des cris, des sanglots et des gémissements, el avant (|ue l'on eût le temps de chercher d'où venait ce bruit, Ida était agenouillée au pied du lit.

— Hugo, ah ! pauvre Hugo, disait la jeune fille en larmes, qu'avez-vous ? (jui vous a fait cela? Lui, n'est-ce pas? Mon grand-père? Parce rpie vous m'aimez? Hélas, héla.s' laissez-moi mourir, a vos cotés, avec vous! Haiis leci(d du moins je serai votre fiancée.

— Ida, ma bien-aimee, mniinura le jeune homme, pas dans le ciel ! sur la terre, sur la terre !

Les domestiques, pi ofondément remués |iar celle s(éiie, commencèrent à sangloter. La compassion arrachait de.s larmes de tous les yeux.

,M. von Oberheim s'était empressé d'accourir,

LES MARTYRS DE L'HONNEUR

avait saisi la jeune fille par le bras, et voulait l'arracher violemment d'auprès du lit, en lui criant d'une voix pleine de menaces :

— Insensée! qui vous a permis de descendre? Vite, rentrez dans votre chambre. Ne me résistez pas, ou je vous y traîne par la force. Plus un mot. Venez, venez!

Mais Ida s'échappa de ses mains et s'élança en gémissant au cou de madame van Giersteen.

— Vous, sa mère, sa bonne mère, s'écria-t-elle, protégez-moi ! Je veux rester ici, lui porter secours, le consoler jusqu'à son dernier secours, et alsrs succomber à mon tour et le suivre. Non, je ne le quitte plus; non, non, pas même dans la tombe.

— Mère, mère, défendez-la; elle est votre entant, ma fiancée ! s'écria Hugo en levant les bras vers sa mère.

En effet, la baronne voulut retenir le vieillard par quelques sévères reproches ; mais lui, à bout de patience, répondit avec aigreur :

— Madame, je suis maître dans ma maison, et je sais ce que j^ai à faire. Le sentiment de l'honneur devrait vous faire comprendre que la présence d'Ida est tout à fait contraire aux convenances... lda,encore une fois, voulez-vous m'obéir, oui ou non?

II jeta un regard chargé d'éclairs à madame von Weiler, qui accourait toute tremblante, et qui essaya d'éloigner sa fille d'abord par la douceur, puis par la force; mais, comme la jeune fille égarée lui opposait une énergique résistance, le vieillard la prit par l'épaule, et ainsi tous deux l'entraînèrent vers la porte, malgré ses cris de détresse.

Hugo se tordait convulsivement les membres, comme s'il avait envie de se lever; mais il retomba sans force en disant :

— Du courage, Ida, l'amour est plus puissant. Espérez... vous serez ma fiancée, quoi qu'il arrive.

Les domestiques ne pleuraient plus. L'effroi avait tari leurs larmes. Ils avaient assisté, la pâleur au front, à cette affreuse scène, et ils écoutaient maintenant, muets d'inquiétude et de compassion, les gémissements de plus en plus affaiblis que poussait la jeune fille en montant l'escalier.

Tout à coup la sonnette de la grand'porle retentit avec un bruit qui les fit tressaillir.

— Dieu soit loué ! c'est le médecin; je vais ouvrir, s'écria Jean.

En effet, quelques minutes après, Pierre entra, suivi d'un homme très âgé qu'on avait évidemment arraché à son premier sommeil, car ses cheveux étaient tout en désordre et les bouts de sa cravate pendaient dénoués sur sa poitrine.

Il s'approcha du blessé et voulut se faire expliquer par les domestiques comment les choses s'étaient passées; mais M. von Oberheim rentra

sur ces entrefaites, et il donna en peu de mots au docteur les explications nécessaires.

Alors celui-ci, après avoir tâté le pouls du malade, enleva les linges ensangia/ités ({ui lui couvraient le corps, examina sa blessure et lui palpa tous les membres.

Cet examen dura très longtemps, et comme la mère de Hugo l'interrogeait avec impatience, il fit signe de la main qu'on ne l'interrompît point.

Enfin il prit un ton de commandement, et, se penchant sur le blessé, il lui dit :

— Vous êtes tombé, d'abord la tête contre l'échelle, et ensuite le côté droit par terre. Respirez un peu... Plus fort !... Cela va passablement bien. Où ressentez-vous le plus de mal ? Dans la poirine, à l'intérieur !

— Non, sur le côté, dans le dos, à l'extérieur, répondit le jeune homme.

Le docteur lui ôla ses habits, et remarqua que sur une grande partie du dos, du côté droit, les chairs étaient contusionnées et meurtries; et, comme un examen plus attentif lui démontra que les côtes n'étaient pas blessées, il crut pouvoir en tirer un favorable augure.

Se tournant vers la baronne, qui, tremblante d'inquiétude et d'impatience, suivait attentivement des yeux tous ses mouvements et le jeu de sa physionomie, il lui dit :

— Maintenant, madame, je suis prêt à vous répondre.

— Dites-moi donc, pour l'amour de Dieu, docteur, ce que je puis espérer et ce que je dois craindre.

— Je pense, madame, qu'aucune partie essentielle du corps n'est blessée, et que la vie de votre fils ne court aucun danger

— Il guérira donc? Oh ! merci, merci !

— Nous pouvons l'espérpr, madame. La blessure au front est superficielle; elle n'a point de gravité : une profonde entaille dans la peau. Ce qui pourrait aggraver son état et peut-être le mettre en danger, c'est la fièvre, la fièvre cérébrale qui pourait résulter de l'intensité de ses souffrances; mais pour le moment je ne vois pas que nous soyons menacés de cette triste complication. Le malade n'a besoin maintenant que de repos et de boissons rafraîchissantes. Qu'on ouvre une fenêtre pour lui donner de l'air; on étouffe ici.

Son conseil, en ce qui concernait ce dernier point, fut immédiatement suivi.

— Mais, monsieur le docteur, dit la baronne, mon fils ne pf^ut pas rester couché ici, dans cette maison où on l'a si cruellement maltraité, où demeure celui qui est son ennemi.

— Que voulez-vous dire, madame?

LKS MMITVHS DE L'HONNEUR.

— Ah ! n'y a-t-il pas moyen de 1»^ faire transporter lians ma prophél»' ? Clie/ moi, il serait entouré de soins; il |)onrrait reposer en paix. Ici, au contraire, en prrsence de ^ens (jui le haïssent, son esprit restera constamment aj^itc'.

Le docteur secoua la tète d'un air de doule :

— Ah ! je vous en supplie, docteur, si vous entrevovi'Z la moindre possibilité d'un transport immi'diat, acconloz-moi votre consentement ! Je vous serai éternellement reconnaissante. Ne comprenez-vons pas qu'une mère ne |)eut pas vivre ainsi sons les yeux de ceux (|ui ont tiré sur son enfant et qui ont presque été ses meurtriers?

— Transporter le blessé ! murmura le docteur. Cela n'est pas absolument impossible, madame.

— Ah ! le ciel soit béni !

— Mais nous devrions avoir une civière, placer son lit dessus, le couvrir lèjçèrement, et le porter lentement et avec précaution, alin ([ue le transport ne lui cause i»as de soullraiices.

— Vous nous accompaj;nerez, n'est-ce pas, docteHr? Demandez-moi tout ce que voudrez.

— Où va le malade, son médecin le suit naturellement, madame, cela va de soi. Ne soyez pas impatiente-, je donnerai les ordres nécessaires pour faire préparer une civière. Kn attendant, soyez tranquille, madame.

Jusqu'à ce moment, M. von Oberlieim s'était tenu éloijjné de (|uelques pas, immobib-, suivant d'un regard inquiet tous les détails de cette scène, et écoutant en silence. Alors il s'approcha et dit à la baionne ;

— .Madame van (liersleen, pendant que l'on s'occupe des préparatifs nécessaires pour le transport de votre (ils, je voudrais avoir un moment d'entretien. Je vous en prie, n(î me refusez pas.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de la baronne. Elle espérait peut-être apprendre une bonne nouvelle (|ui serait un allègrement à toit ce qu'elle soulfrail.

— Eh bien, monsieur, je suis toute prête à vous entendre, répondit -el.e.

— Il est irmiile ipn* nus d(Miicsti)|ues nous enleniii'iit, madame, l'ailes-moi l'honneur de me suivre dans la chambre a cote. Il y a de la lumière; nous pouvons y causer en toute liberté!

Madame van (iiersteen >uivil le vieillard dans la chambre voi>ine. Lors(|n'il> y Inrent entrés, il ferma la porte et dit :

— Madanw, vous avez expriuii- I inli'nlion de me faire coin|»aialire devant li jusiiie. J e^|lére que vous ne donnerez pas suite à ce pioj.i?

— Pourquoi pas?

— Pe>ez le> choses avec un peu de calme. Si l'on pénétrait la nuit dans votre habitation et (|Ue l'on escaladât vos fenêtres au moyen d'échelles,

ne traîneriez-vous pas, avec beaucoup plus de droit, l'auteur d'un si audacieux méfait devant les tribunaux? Mais moi, madame, je n'ai point de haine contre votre (ils. Au c(mlraire, je déplore son malheur, on plutôt son accident, et je bénis le ciel, qui nous permet d'être assurés de sa guérison. Ce (|ui me pousse à vous supplier de renoncer à votre projet, c'est un sentiment iriionnenr qui vit d.iiis le cœur de tous les nobles. Que peut-il résulter pour nous d'un semblable procès? Faire (le nos deux familles, dans le pays entier, un objet de risée et de diffamation. Notre bonne renommée sombrerait dans le torrent des récits de journaux et des propos de cabaret. .\li! madame, soyez mieux avisée. Epariiuez à votre (ils, à vous-même et à nous cet alTront et cette îionte.

— Dites ce que vous voudrez, monsieur, répondit la baronne d'un ton très froid, mon parti est pris. Nous ne craignons pas la loi. Kt,si vous avez si grand'penr d'un procès, c'est |>robablemenl [tarée (|ue vous voyez une condamnation au bout.

— Lue condamnation, madame?

— Oui, certes. On ne tire pas sur les gens (|ui ne s(mt ni des voleurs ni des coquins. La preuve irréfutable que vous saviez fort bien sur qui vous dirigiez votre pistolet, c'est (|ne vous m'avez dit à moi-même (jue Hugo viendrait pour délivrer mademoiselle Ida. Et, d'ailleurs, je me préoccupe peu de l'issue finale de ce procès. Vous êtes la cause du malheur de mon (ils; vous craignez la justice, cela me su Kit.

— Hélas! ne m.! reste-t-il donc aucun moyen de vous faire renoncer à votre cruel projet? demanda le vieillard, dont les yeux étaient plein> de larmes.

— Oui, monsieur, il y a un moyen, un seul. Consentez au mariage des jeunes gens. Dites-moi (ju'ils pourront se marier aussitôt (jue mon (ils sera guéri... Vous vous taisez, monsieur?

— Impossible, impossible! répondit tristement .M. von Oberlieim.

— Votre obstination est impitoyable, monsieur. Comment oserez-vous donc espérer que je renoncerai à ma légitime vengeance?

— Tenez, madame, le bourreau serait là, sa hache levée sur ma tôle et prêt à me frapper, et je pourrais racheter ma vie en consentant a \otie demande, (|u ■ je dirais comme à présent : < impossible ! »

— Kh bien, nous avons échangé ici trop de paroles inutiles. Demeurez inexorable, numsieur, et je .suivrai voire exemple, .\vant (|ne la joui née de demain soil écouléi*, le procureur du roi aura ma plainte entre ses mains. Ouvrez-moi la porte maintenant ; j'ai hâte de .sortir de votre inaisim, et mon salnl est celui-ci : <• Au revoir, iiioii>ieur, devant la justice. »

LES MARTYKS DE L'IIONNELR.

M. von Oborlieirn fit de nouveaux eiïorls pour fléchir la résolution de madame van Gierslcen ; mais elle ne voulut rien entendre, et se fit impérieusement ouvrir la porte.

Tous deux rentrèrent dans la chambre, où l'on s'occupait de placer le blessé sur une civière.

La baronne s'approcha de son fils et lui adressa quelques paroles amicales pour le confirmer dans l'espérance d'une prompte guérison.

Madame von Weiler, qui était redescendue, se trouvait également dans la pièce.

Son père se rapprocha d'elle, et lui demanda à l'oreille :

— Comment va Ida maintenant? Est-elle tranquille?

— Elle pleure, répondit madame von Weiler. La pauvre enfant est mortellement affligée. Je l'ai fait mettre au lit. Hedwige est assise à son chevet. Quel malheur, mon père! quel malheur!

— Oui, Marie, le sort nous poursuit de plus en plus. C'est à en perdre la tête, mais ayons du moins l'air de ne point perdre courage.

— Tout est prêt ! s'écria le docteur. Maintenant marchons avec prudence, avec précaution. Pas de secousses; avançons lentement, surtout en passant sous les portes. Qu'on apporte des lanternes pour éclairer la cour et le jardin.

Jean et Pierre étaient à l'avant et à l'arrière de la civière. Ils obéirent à l'ordre du docteur, soulevèrent leur fardeau avec précaution et traversèrent très lentement le vestibule et l'avanl-cour.

M. von Oberheim et sa fille suivaient le triste cortège. Près de la porle, la mère de Hugo saisit la main de la veuve et lui dit :

— Madame, je ne vous veux aucun mal, à vous. Je sens que vous êtes encore plus malheureuse que moi. Soyez certaine que je vous estime, et que je me sentais disposée à vous aimer comme une sœur; mais lui, votre père, est un homme sans cœur. A lui, je lui dis au revoir : il sait bien où.

Elle hâta le pas pour suivre la civière, qui était déjà à une certaine distance,

— Marie, demain matin nous quittons le pays, lui souffla le vieillard à l'oreille. Avant midi j'aurai été à Ypres et je serai revenu avec l'argent. Nous coucherons à Lille ou à Amiens. Venez, venez, fermons vite la porte : il faut que tout reste tranquille à Ouden-Steen.

Tous deux regardèrent encore une fois dans le lointain du côté des lanternes qui éclairaient la civière, puis disparurent sous le porche du château.

Ml

Il pouvait être environ huit heures du matin. Depuis que le soleil avait paru sur l'horizon, madame von Weiler s'était rendue dans la chambre de sa fille pour la consoler et lui rendre un peu de courage. Mais tous ses efforts avaient échoué.

Ida était assise près de la table, la tête couchée dessus, et toute ruisselante de larmes.

La veuve, le cœur brisé, s'occupait activement de ranger les vêtements de sa fille dans deux grandes malles. De temps à autre, elle jetait sur Ida un regard de compassion, et alors un profond soupir soulevait sa poitrine.

Lorsqu'elle eut rempli entièrement une des deux malles, elle s'approcha de sa fille en pleurs, lui prit la main, et lui dit :

— Voyons, ma pauvre enfant, ne pleure pas si amèrement. Tu te rendras malade, sois-en sûre.

— Me rendre malade! sanglota la jeune fille en relevant la tête. Ah ! ma chère mère, si je pouvais mourir !

Madame von Weiler pressa sa fille sur son cœur en poussant un cri d'angoisse, et s'écria :

— Malheureuse enfant, tes sens s'égarent. Ne crains-tu pas d'offenser le Seigneur par ces affreuses paroles? Ida, tu voudrais donc me laisser seule sur la terre, sans espoir et sans consolation?

La jeune fille ne répondit point à cette question ; elle suivit le fil de ses pensées et continua :

— Il est bien à l'article de la mort, lui ! Son âme eit peut-être déjà dans le ciel. 0 Dieu, je ne veux pas lui survivre...

— Mais tu te laisses égarer par ton imagination malade. Le docteur n'a-t-il pas dit cette nuit que le pauvre jeune homme guérira?

— Pour épargner à sa mère un coup mortel...

— Non, non, le docteur était sincère. Dans tous les cas, puisque grand-père a envoyé Pierre, notre domestique, chez le docteur pour avoir des nouvelles de Hugo, il est raisonnable d'attendre avant de te désespérer ainsi.

La jeune fille paraissait rebelle à toute consolation ; elle laissa retomber sa tête sur sa poitrine et demeura silencieuse, le regard cloué au sol.

xVu bout d'un instant, un frémissement convulsif agita ses membres.

— Et nous quittons le pays ! s'écria-t-elle. Tandis qu'il est peut-être à l'agonie, nous partons loin d'ici pour bien lui faire comprendre que nous sommes insensibles à ses maux ! pour éteindre dans nos cœurs saignants la dernière lueur d'espérance !

— Nous partons pour W'iesbaden, Ida. Faut-il te le répéter cent fois? Nous reviendrons ici dans

LES MARTVUS UE LllU.NNEUIl.

linéiques semaiiii'S. (lo voyafje est nécessaire pour noire lionne ré|»nlatittn : |>our assonpir, par rnttre absence, luus les hrnils qui vont se l'aire autour de ce triste événement... Mais mon père m'appelle. Il aproliablenient (les nouvelles de llup;(>. Attends tranquillement mon retour.

Elle descendit.

— Marie, lui dit son père, je pars à l'instant pour Vpres. En menant leslemenl les chevaux, je puis taire la route, aller et retour, en deux bonnes heures. Ajontons-y le temps nécessaire pour terminer mes affaires à la hâte ; je serai revenu à onze heures et demif. Tout est préparé pour notre départ. Faites en sorte d'èlrc prèles également. Comment va Ida ?

— Ah! la |)auvre enfant est pour ainsi dire folle de chagrin.

— .Mais fera-l-elle du bruit? opposera-l-elle de la résistance".'

— .Non, mon père; elle n'a plus de courage; elle pleurera, mais elle se soumettra avec résignation.

— Cela sul'lit. .Maintenant il faut que je vous parle encore d'une autre chose...

— .Mon père, Pierre n'est-il pas encore de retour? interrompit la veuve. A-t-il rapporté des nouvelles de .M. van (liersleen/

— Oui, de bonnes nouvelles. Le jeune homme n'a eu que très peu de (lèvre. D'après l'opinion du docteur, tout danger est passé. Ne vaudrait-il pas mieux ne plus parler du tout de Hugo à votre fille?

— Elle sait que vous avez envoyé Pierre au village, mon père, et elle attend des nouvelles avec une impatience fiévreuse.

— Soit. Ce que j'avais à vous dire, Marie, est une chose 1res grave. Madame van Giersleen est très connue à Vpres et très iniluente. Peut-être a-l-elledéjà.dt'sle point du jour, envoyé quelqu'un à la ville pour porter au procureur du roi un récita sa faron df l'événement de cetic nuit. Qui sait si elle n'est pas allée à Vpres en personne? Il serait donc possible que les gens de justice vin.ssent ici pendant mon absence.

— 0 ciel, mon père, que faire alors? dit la veuve épouvantée. Nous ne pouvons pas interdire l'entrée d'Ouden-Steen à Injustice.

— Non, certainement |>as. .le donnerai les instructions nécessaires pour ipic o-s nuîssieurs soient immédiatement introduits. J'ai bien réfléchi et pesé la chose, Marie. Il n'existe aucune raison, pour vou» du moins, de vous >ouslrair<' à celle enquête. Uerevez ces nu'ssieurs avec politesse; soyez aimable avec eux, dites-leur que je serai vraisemblabbinent de retour avant midi, et priezles de m'alti-ndre. Puisque nul antre (|ue moi n'a

été témoin de la chute de M. \aii Giersleen, moi seul je puis leur donner des explications précises. Vous échapperez ainsi à un interrogatoire en règle.

— Je ne sais, intm père, mais la possibilité d'une semblable visile en voire absence me fait trembler. S'ils allaient me demander noire nom, notre lieu lie naissance?

— Eh bien, je m'appelle le baron von nbeiliein), cl vous êtes la comtesse von Weiler.

— Ciel! gémit la veuve avec ell'rni : mentir. mentir à la justice;.

— Oui, oui, c'est une allaire grave, murmura tristement le vieillard, mais il n'y a pas moyen d'y échapper. Allons, Marie, remontez votre courage à la hanleur des nécessités que nous crée la rigueur du sort. Cette lulte pénible ne durera pas longtemps. Cet après-midi nous serons en France, et nous continuerons notre voyage sans retard et sans répit, jusqu'à ce que nous puissions nous croire en sûreté. Marie, je vous en prie, ne rae laissez point partir avec inquiétude. Serez-vous assez forte ?

— Si c'est indispensable, mon père... Ah! la nécessité est une dure et inexorable loi! Elle m'a donné depuis longtemps la force d'imposer silence à mon cu'ur.

— Merci. Tâchez de convaincre aussi votre fille (]ue nous obéissons à un devoir sacré. Si vous ne pouvez pas faire autrement, trompez-la, faites-lui croire que dans un |)eu de tem[)snous reviendrons à Oudeen-Slcen.

— Cela est bien douloureux pour une mère, mais je l'ai déjà fait... Quel sort all'reux que le nôtre, mon père !

— Oui, certes, all'reux, Marie! N'oubliez pas pourtant que, depuis près de vingtans, nous luttons contre le (Ifshonnciir (jui menace notre famille. Haisserions-nons aujourd'hui la tète comme des lâches? et renoncerions-nous à la lutte? Montrezvous forte et courageuse, ma fille; avec l'aide de Dieu, nous sortirons encore victorieux de ce combat. .. Maintenant demeurez tranquille <•! soyez prudente. Pour ne pas rencontrer les gens de justice, je prendrai par Dickelinsch. C'est un iieiit détour, mais à onze heures et demie je serai probablement de retour.

11 serra la main de sa fille et sortit.

Madame von Weiler resta pensive. Les «^ens de justice [lonvaienl venir pendant qu'elle était seule au logis! Ils l'interrogeraient peut-être au nom de la loi, et (die devrait leur faire de fausses déclarations. Cette idée l'épouvantait, et elle s'elforçait de rassen)hler tout son courage, pour être en état d'agir ainsi (ju'elle l'avait promis à son père.

Le bruil de la voiture (jui traversait la cour et

LES MARTYRS DE L'HONNEUR

Du secours ! (Page 42.)

roulait sous le porche la tira de ses tristes pensées. Elle monta auprès de sa fille, qu'elle trouva dans la même position, c'est-à-dire pleurant, la tête appuyée sur la table.

— Ida, s'écria-t-elle avec une joie simulée, Ida, console-toi : j'ai des nouvelles de Hugo, de bonnes nouvelles.

La jeune fille la regarda d'un air incrédule.

— Tu en doutes, Ida? Pierre à parlé au docteur lui-même. M. van Giersteen est presque guéri.

— Guéri? 0 ma mère, vous me trompez : cela n'est pas possible, répliqua la jeune fille.

— Je ne veux pas dire, Ida, qu'il soit tout à fait guéri. Il s'est fait beaucoup de mal dans sa chute, et il devra garder le lit quelques jours encore. Mais tout danger est passé. Il n'y a que des contusions. Dans une semaine au plus, il sera sur pied et aussi bien portant qu'auparavant. Ne devons-nous pas nous réjouir d'une aussi bonne nouvelle?

— Mais nous partons néanmoins, et je ne le reverrai plus! dit-elle en se remettant à sangloter.

— Malheureuse enfant, pourquoi te tourmenter ainsi ? Grand-père me disait encore tout à l'heure que dans trois jours nous serons déjà de retour.

— Et qu'importe, ma mère, si mon mariage avec Hugo est désormais impossible !

La veuve dit après un moment de silence ;

— Voyons, Ida, sois raisonnable. A Wiesbaden nous aurons une plus grande liberté, et nous verrons toute sorte de gens. Tu as déjà habité cette ville lorsque tu n'étais encore qu'une enfant; mais, sans doute, tu l'as oubliée. Nous nous promènerons tous les jours dans la belle Wilhelmslrasse: nous gravirons le mont de Néron, et nous jouirons du splendide panorama de la vallée du Rhin. Le soir, on fait de la musique au Casino. Sois certaine que tu ne regretteras pas ces quinze

LES MAliïVl'.S I)K I.MIO.NNECn.

^ jours d'existence libre, au milieu iruiu; nature I (h'iicieuse et dune société choisie.

Il en curil.iil l)eaiic»»U|i au (-(l'ur inalcrnel de inailaiiie von Woiler pour suivre ainsi les conseils do son père et | onr abuser son enfant par le inirajie de |)laisirs illusoires. Mais la jeune lille, absorbée dans d'autres pensées, semblait insensible aux paroles consolantes de sa nn-re et restait immobile, la léte cachée dans ses mains.

.Madame V(m Weiler conlinuail toutefois à vanter les délices de W iesbaden et les beautés du Kliin. Elle avait repris son travail d'emballage, et, tout en parlant, elle empilait les robes d'Ida et ses menus objets de toilette dans la seconde malle.

l'ne bonne demi-heure peut-être s'était écoulée depuis le départ de son père, et elle se disposait a fermer la malle, Iors(iu'on frappa à la porte de rapparlemenf.

— Ktes-vous là, madame? dit une voix.

— Oui, entre/, lledsvii;e.

— Madame, dit la femme de chambre, il y a un monsieur dans l'antichambre. 11 voulait absolument parler à M. von Oberheim, et, lorsipie je lui ai dit que mon maître était allé à Ypres, il a insisté pour être admis en voire |)résence.

— Condnisez-le an j;raiid sah)n, Hedwige ; je sais qui c'est : un monsieur qui vient demander des renseiiînemenls sur l'événement de cette nuit.

— C'est possible, madame. Voici la carte (pj'il m'a remise.

Kt elle rerail la carte à sa mailiesse.

A peine madame von Weiler y cnl-elle jeté les yeux, qu'elle poussa un cri eioulTé et tomba évanouie sur une chaise.

— Ma mère, ma chère mère, qu'avez-vous? 0 ciel, lledwi^e, du secours! vile! s'écria Ida.

Mais, avant que la femme de chambri; eût pris l'aifîuière pour lui m.ouiller le (Vont, la veuve se redressa sur ses pieds, et, (|uoiquc Unile tremblante des efforts qu'elle faisait pour dissimuler son agitation, elle dit d'une \oix assez calme en apparence :

— Ce n'est rien, une faiblesse passa},'ère. Je n'ai pas dormi non plus cette nuit. Iledwige, dé[)éche/.-vons, conduisez ce monsieur au salon, dites-lui que je vais venir dans quelques instants... Non, Ida, ne crains pas |)our moi, mon enfant; c'est déjà fini. Je me sens forte.

— Mais, ma mère, murmura la jeune lille, pourquoi donc êtes-vous si |>;'ile '... Kl voilà (jue vous riez de nouveau! Lai>sez-nmi voir la carie.

— (îela n'est pas nécessaire, Ida.

— Encore un secret, mère? Ah! quelles j;ens sommes-nous donc?

— Tiens, la voilà, celte carte, La jeune fille lut à haute voix :

— Comte Ciuillaume de llammes. C'est un '^entilbomme français, sans doute? Le connaissezvou«, mère?

— Oui, je r.ii rencontré antrelois, Ileste ici bien tranquille. Ida. Je reviens tout de suite.

Elle descendit l'escalier et entra dans sa chambre. Là, délivrée de toute conirainte, elle se laissa tomber sur un sopha en se tordant les uiains, et resta un moment comme anéantie et les yeux éi;arés.

— 0 mon Dieu, murmura-l-elle enlin, quelle épreuve m'envoyez-vous encore' Guillaume de Hammes! Lui, ici! Uêvé-je? Non, non, c'est la vérité. Je vais le voir, entendre sa voix, frémir sous son reiiard, mourir de honte peut-être ! Comment sait-il que je vis encore? Quel est son but? Sati.sfaire une vaine cuiiosilé? 11 est marié. Ah! il ne doit pas me voir!... .Mais comment le renvoyer? Allreuse situation !

Elle appuya sa main sur sa poitrine et soupira :

— Tais-toi, lais-toi, mon pauvre cœur! II. est là, l'homme dont le souvenir t'a rempli tout entier pendant tlix-huil ans, dont l'imajie a senti chacun de tes batlemenls. Ton espoir insensé va se réaliser,., et niaintenanl lu frissonnes d'angoisse. Ah! ne savais-lu (bmc pas qu'entre lui et ujoi la loi de VlioiuiPur a creusé un abîme?.,. Mais (pie faire ? 0 mon Dieu, éclaire mon esprit éiiaré ! Oue l'aiie ?

Après un instant de silence, elle reprit avec une résolution fiévreuse :

— Il n'est pas possible d'échapper à celte entrevue, et je veux le voir, ne fut-ce (lu'unc minute. Enfermons-nous dans le sentiment de notre dignité comme dans une forteresse. Soyons froide et réservée et abrégeons l'entrelien autant que possible.

Aces mots, elle sortit de sa chambre et descendit l'escalier en rassemblant toutes ses forces, alin de paraître avec une sorle de lîerté devant l'homme (|ui avait été cause de tous ses malheurs.

Mais, lorsqu'elle entra dans le salon, et qu'elle aperçut de loin le comte debout, elle fut obligée de s'appuyer au dossier d'une chaise pour ne pas tomber.

Tous deux se regardèrent un instant dans un morm? silence, et leur esprit à tous deiix lut frappé de la même pensée de tristesse, et leur cciMir à tons deux fut ému du même senti ummiI de cmnpassion. Leur visagi* était (lélri et portait les traces de longs et cruels chagrins. La clie\elnr(;(lu eornte avait blanchi avant l'âge; ses yeux noirs avaieut perdu leur éclat.

S'approchant a\ec b-utenr, il s'inclina profondément, «Itin air humble et liuiide. comme un malfaiteur qui tremble devant son juge.

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