I.KS MAHTYKS DE 1/ HONNEUR
— Madame, murmura-t-il, excusez ma témérité. Votre regard est si sévère...
— Témérilô est bien le mot, monsieur, répondil-ello. Comment avez-vous osé vous présenter devant moi, devant la pauvre Ilorlense van Berkhout, que vous... à la famille de laquelle vous avez fait un si sanglant outrage!
— Vous savez bien, madame vonWeiler...
— Ainsi, monsieur, vous connaissez mon nouveau nom?
— Vous savez bien, madame, que c'est contre ma volonté que j'en ai été la cause. Ah ! j'ai plus souffert que vous !
— Plus que moi, ô ciel! murmura la veuve à voix basse.
Mais elle se reprit et répondit avec la même froideur :
— Je ne puis croire, monsieur, que vous soyez amené ici seulement par une indiscrète curiosité. Veuillez doncme faire connaître le motif de votre visite; mais faites-le en peu de mots, je vous prie, car j'ai peu de temps à vous donner; d'autres devoirs me réclament.
Le comte hésitait et paraissait cruellement embarrassé.
— Eh bien, monsieur?
— C'est une affaire délicate et difficile, madame, dit-il; votre sévérité m'ôte tout courage. Je vous prie de croire que je viens à vous avec le plus profond respect. Après vous avoir donné cette assurance, je m'enhardirai, madame, à vous adresser une question : mais qu'elle ne vous froisse pas, car ce n'est pas une curiosité indiscrète qui me porte à vous la poser. Est-il vrai que la fortune de votre père soit considérablement diminuée par des réalisations défavorables et par des circonstances fâcheuses?
La veuve le regarda avec stupéfaction et ne répondit pas d'abord.
— Peut-être feu votre mari, M. le comte von Weiler, vous a-t-il laissé de grands biens, madame?
— Mon mari? balbutia la veuve avec un sourire sarcastiqiie. Non, mon mari n'était pas riche. Tout ce que nous possédons est la propriété de mon père.
— Eli bien, madame, je vous demanderai un peu d'indulgence. Vous allez apprendre le but de ma visite. Depuis que de déplorables événements politiques nous ont violemment séparés, je n'ai pas vécu un seul jour sans penser à M. votre père... et à vous-même! Une chose surtout me rongeait le cœur : la crainte que vous, madame, dont je ne connaissais pas la destinée, vous ne fussiez malheureuse par la ruine de votre père. Cette crainte me poussa à votre recherche; mon intention était de venir à vous pour vous dire :
« C'est moi qui suis la cause de vos malheurs ; c'est par ma faute que vous vivez dans la tristesse et peut-être dans la gêne. » Cette pensée ne me laissa pas un jour de repos et pèse sur mon cœur comme une malédiction du ciel. Je suis plusieurs fois millionnaire. Acceptez une paitie de ma forlune, et je vous rendrai grâce comme si vous étiez ma bienfaiirice. Tel est, madame, l'unique objet de ma visite.
La veuve était pâle d'émotion. Ses dernières forces semblaient prêtes à l'abandonner. Ses yeux étaient voilés de larmes, et ses lèvres tremblaient comme dans un accès de fièvre. Il était donc toujours le môme : noble et généreux! Il avait pensé à elle à toutes les heures de sa vie !
Mais, dans son affreuse situation, la voix du devoir parlait plus haut que les souvenirs du passé. Maîtrisant son émotion, elle répondit :
— La foriu'ie de mon père n'a pas soulfert, monsieur. Au contraire, dans l'isolement où nous vivons, nous avons fait peu de dépenses. D'ailleurs, monsieur, en fùt-il autrement, comment avez-vous espLTé que le baron van Berkhout accepterait les secours de celui qui... Mais, quoique nousdt;vions repousser absolument votre oflre, je veux croire qtie vous nous la faites d'un cœur sincère et bon. Pour ce qui me regarde, je vous en suis reconnaissante ; et, puisque c'était là l'unique but de votre visite, permettez-moi maintenant, monsieur, de vous dire adieu. Je ne... je ne vous dis pas au revoir.
Elle prononça ses derniers mots d'une voix étranglée, et elle fit quelques pas vers la porte pour se retirer; mais, a rivée sur le seuil, elle s'arrêta comme si ses pieds refusaient de l'éloigner définitivement de l'homme qui avait eu son premier, son unique amour.
Le comte ne faisait pas un mouvement : il croyait qu'elle allait disparaître à ses regards, et ses yeux, en la suivant, étaient remplis de larmes.
Lorsqu'il la vit arrêtée à la même place, l'espoir lui revint. 11 se rapprocha d'elle et lui dit d'une voix pénétrante :
— Hortense... Madame, ayez pitié de moi! Depuis tant d'années, je prie Dieu pour qu'il m'accorde la grâce de vous voir encore une fois. Il me l'accorde, cette grcàce. Ne m'en ôtez pas si vite la douceur. Vous croyez que je suis coupable. Cette pensée me torture. Ah ! laissez-moi vous dire ce que j'ai souffert, et vous m'accorderez votre pardon. Ayez celte bonté pour moi ; je partirai, et vous ne me reverrez plus jamais.
Le courage de la veuve faiblissait. Elle aussi désirait rester encore avec le comte, entendre sa voix, entendre des paroles qui étaient comme l'écho des souhaits de son cœur.
LKS MARTYRS DE L'HONNEUR
Elle se laissa tomber sur un siège, et en montra un autre au comte de llammes.
— Oli ! je vous remercie, IlorltMise, s'écria-t-il, en s'asseyanl avec une joie qu'il ne cliercliuil pas à dissimuler.
Mais l'accent passionné de sa voix rappela la veuve au sentiment de son devoir, et son rej^ard froid invita le con)te à la réserve.
— Madame, dil-il, pnis-je vous demander si vous n'avez pas oublié mes dernières lettres?
— Oublie-t-on l'arrêt (jui vous condamne à d'éternelles soullrances '!
— Non, madame, vous avez raison. Moi aussi je m'en rappelle encore les moindres mots, des mots brûlants, saijrnants, qui jaillissaient avec mes larmes. Mes lettres, madame, étaient encore audessous de la vérité. Il y a une chose que je ne vous ai pas écrite, parce qu'elle n'était |)as encore arrivée alors. Quoique ma mère m'eut menacé de sa malédiction, je voulais résister néanmoins; mon père, aveui,Mé par la passion politi(|ue, se mit dans un si eiïrayant paroxysme de colère, qu'il tomba sans mouvement, comme frappé d'apoplexie. On me disait de tous côtés que je devais me sacrilier, si je ne voulais pas causer la mort de mon père. Jé|)0usai donc la comtesse de llascot : une femme que je haïssais, non seulement parce qu'elle était frivole et coijuctte, mais surtout, llortense, paice (ju'elie prenait à mes côtés la place de la seule femme que je puisse aimer sur cette terre. Que vous dirai-je de ma triste vie ! Ce fut un enfer de luttes, de querelles, de haine récipro(|ue et d'esclavajie sans espoir. Ma femme n'avait jamais eu une conduite irréprochable; mais, au boni d'un certain temps, elle commença peu à peu à mettre sous ses |iie(ls tout respect humain, et bienlôt elle fit de moi la risée du monde entier. Dans les j)remières années, j'essayais de faire prévaloir mon autorité d'époux; mais tout était itiutile avec cette femme sans cœur, tlle avait même ensorcelé mes parents et mes amis, de sorte que chacun rejetait la faute sur moi. Écrasé de honte et de raf,'e, je me demandais si je n'avais pas mérité mon sort. Quoi qu'il en fut, je perdis tout courafre; et, pour éviter désormais le scandale toujours croissant, je me résignai, et je devins l'esclave muet d'une femme déshonorée. Fille abusa de ma faiblesse et me tourmenta comme l'esprit du mal torture une àme de damné.
» J'étais malade, je demantlais à Dieu de me rappeler à lui... .Ma triste histoire lait (oiiler vos larmes, llortense ! Ah ! que j'en ai versé dans mon isolement, <|uand je jetais un regard en arrière, et (jue jf voyais briller bien loin dans le passé ce paradis que nous avions rêvé ensemble ! Me> parents sont morts depuis longtemps, et il y a deux
ans que ma femme elle-même est descendue dans la tombe, (le dernier événement m'avait rendu libre. Le courai^e me revint, et c'est depuis ce nmment que j'ai commencé mes recherches pour découvrir le lieu de votre retraite, avec la seule intention de partager avec vous et avec votre père mon immense Ibrtune, si elle pouvait vous être utile à ([uebiue chose. Je suis heureux d'apprendre (|ue vous n'avez besoin de rien, mais, s'il arrivait jamais que votre position devint moins favorable, écrivez un mot à La Haye, vous aurez aussitôt tout ce que vous daignerez accepter avec l'expression de ma bien vive reconnaissance.
— Oui, monsieur, dit la veuve, vous avez souffert, beaucoup soufCerl. Mon cœur ne vous a jamais accusé. C'est la fatalité seule qui nous a séparés.
— i'uis-je espérer, llortense, (jne vous avez été moins malheureuse que moi en ce monde? Le vieil inlendaiil Homans m'a bien laissé supposer (|ue dans les premiers temps vous avez souffert de vos propres chagrins et surtout de l'indignation de votre père. Mais vous vous êtes mariée, et vous avez une fille. Sans doute votre mari était un homme d'un noble caractère, et quand on est mère... Ah! si Dieu m'avait fait la grâce de me rendre père, de me donner un être à chérir, il y aurait du moins un lien qui me rattacherait à la vie; mais non, je n'ai autour de moi qu'un éternel isolement, une solitude désespérante ! N'estce pas, le sort vous fut plus clément (|u'à moi ?
— l'eut-étre ! soupira la veuve. Savez-vous (juelle est notre vie depuis dix-huit ans? Nous voyageons de pays en pays sons de faux noms; nous ne voyons jamais personne. Quelqu'un témoigne-t-il le désir de se lier avec nous, nous fuyons plus loin, toujours plus loin; et, (|uel <|ue soit le lieu de notre séjour, notre demeure est une prison où jamais une voix amie ne se fait entendre.
— Pauvre llortense ! murmura le comte. Votre visage me faisait su|t|)oscr que vous n'étiez pas heureuse non plus. Mais cette triste existence ne vous a pourtant pas été imposée |)ar la rupture de notre mariage?
La veuve ne repondit pas. Llle se conlenla de faire un signe d'affirmation.
Pour tchapper à de nouvelles questions, elle se leva et dit :
— .Mimsieur... Guillaume, il ne convient pas que nous resti(ms plus longtemps ensemble. Ne parlons |dus du |iassé... Portons tous les deux avec résignation la croix dont le Seigneur nous a chargés. Je le prierai, dans mon isolement, de NOUS accorder encore quelques jours de bonheur. C'est tout ce que je puis faire.
Le comte restait assis. Sa tête reposait sur sa
LES MAUTYUS DE L'HONNEUU.
main, et il paraissait plongé dans de profondes réflexions.
— Adieu, monsieur, adieu pour toujours, dit la veuve d'une voix étouiïée, et prête; à fondre en larmes.
— Un moment encore, je vous en conjure. Oh ! quelle idée! s'écria le comte. C'est peut-être le ciel lui-même qui me l'inspire. Il ne peut plus être question entre nous d'amour tel qu'on l'entend au printemps de la vie, Hortense; mais ce sentiment, lorsque le temps ne l'a pas étouffé, se transforme presque toujours en sympathie calme, mais profonde. Ah ! pardonnez-moi ma hardiesse! J'ai pensé à vous, Hortense, à tous les instants de ma vie; mais, vous, n'avez-vous pas entièrement oublié votre malheureux ami?
— Oublié? vous oublier, Guillaume? s'écriat-elle en portant à son corsage sa main tremblante. Tenez, voilà celui qui, malgré une séparation de dix-huit ans, a senti chaque battement de ce cœur déchiré...
Et, rompant la chaîne du bijou qu'elle portait au cou, elle lui mit dans la main son propre portrait.
— Est-il possible! s'écria-t-il, en chancelant. Quoi! c'est moi qui ai reposé pendant tant d'années sur ce cœur si fidèle et si tendre! Ah! cela me donne le courage de parler. Ecoutez-moi, Hortense, tout peut se réparer; nous pouvons retrouver le bonheur que nous avions rêvé autrefois. Donnez-moi votre main, devenez ma femme ! Oh ! ne me refusez pas : les jours qui me restentseront des jours d'une joie céleste. Votre fille trouvera en moi un tendre père. Il me suffit que votre sang coule dans ses veines, pour l'aimer comme ma propre enfant. Elle deviendra mon héritière.
La veuve demeura silencieuse, e^ bien qu'une joie céleste rayonnât dans ses yeux, elle secouait la tête en signe de négation.
— Quoi ! vous hésitez? demanda-t-il lentement. Vous ne méjugez pas digne de vous?
— Quel homme peut être à mes yeux aussi digne que vous, Guillaume, si ce n'est mon père? Mais il y a un secret entre nous, un secret que vous devez connaître.
— Un obstacle, ô ciel?
— Le secret de notre triste vie, le secret de la misanthropie de mon père...
Elle alla à la porte, s'assura qu'elle était bien fermée, et revint en disant :
— Guillaume, je n'ai jamais été mariée.
Le comte recula de quelques pas et pâlit visiblement.
— Vous n'avez... vous n'avez jamais été mariée? répéta-t-il lentement. Jamais mariée... et vous avez une fille?
Il y eut un moment de pénible silence.
La rougeur de la honte qui montait au visage de la veuve fit frémir le comte.
— Hélas! soupira-t-il, voilà la dernière espérance arrachée de mon cœur meurtri. Ah ! Hortense, Hortense, pourquoi m'avez- vous dit cela!
— Vous deviez le savoir, répondit-elle. Otez votre portrait du médaillon, et lisez ce qui est écrit derrière. Vous y verrez deux dates inscrites : celle de nos fiançailles, et celle de la naissance de ma fille.
Le regard du comte demeura un instant fixé à l'envers du portrait. Son visage exprimait la stupeur «t le doute; mais tout à coup la lumière se fit dans son esprit. Il s'affaissa sur un fauteuil, et s'écria en levant les bras au ciel :
— 0 Dieu, grand Dieu, ne me laissez pas mourir : elle est mon enfant, notre enfant! Oh ! je succombe à l'excès du bonheur !
Il se releva d'un bond, saisit Hortense dans ses bras, et l'embrassa avec une effusion qui tenait du délire. Tous deux versaient de douces larmes en échangeant des paroles entrecoupées, paroles de joie, d'amour, d'espérance. Oui, ils se marieraient, et, par leur mariage, ils légitimeraient leur enfant. De cette façon, toute crainte de déshonneur serait écartée , et ils pourraient, tête levée, se présenter partout.
Le comte se dégagea le premier de leur longue étreinte et demanda avec une impatience fiévreuse :
— Ma fille! comment se nomme-t-elle?
— Ida.
— Où est-elle? '
— Là-haut, dans sa chambre.
— Je veux la voir tout de suite. Venez, Hortense, conduisez-moi près d'elle.
Et il marcha vers la porte; mais la dame lui prit la main avec angoisse et le retint.
— Insensé ! s'écria-t-elle, que voulez-vous faire? Ah! une pareille imprudence pourrait anéantir encore une fois toutes nos espérances.
Le comte la regardait avec étonnement.
— Quoi ! je ne pourrais pas embrasser mon enfant! murmura-t-il.
— Ida n'est pas encore votre enfant, du moins pour le monde. Le secret de sa naissance doit lui rester inconnu jusqu'au jour où la loi et la bénédiction du prêtre auront lavé toute tache entre nous. En quelle qualité l'aborderiez-vous maintenant?
— Ciel ! vous me faites frémir, Hortense. Ainsi, je devrai vivre encore des semaines entières sans la voir? C'est impossible cela, vous le comprenez bien.
— Notre bonheur est au prix de ce douloureux sacrifice, Guillaume. Ayez du courage, soyez fort.
LES MARTYRS DE L'HONNETR
— Encore des mois entiers, peut-ôlre î soupira le corn le.
— Attendez du nioin-^ jusiiu'à ce que mon |)ère ait connaissance de votre arrivée et de votre projet... Ah! Guillaume, avec quelle aveugle confiance nous nous abandonnons an doux espoir qui ne se réalisera peut-être jamais !
— Et qui l'empêcherait? Ne sommes-nous pas libres?
— .Mon [)i're vous a toujours accusé. Au fond de son cœur, il vous rendait responsable de notre malheureux sort. S'il vous relusait son consentement?
■ — Rfluscr, llortense! .Mais je lui apporte la paix, If bonheur perdu, la réparation de son hniiiti'ur! Ilconsentira avec joie.
— Je n'en sais rien, Guillaume.
— Kli bien, c'est éi;al ! s'écria le comte avec une impatience fébrile. Vous seule êtes mnîlresse, llorlcn«e, et le bonheur de votre (ille doit être votre loi suprême. Si, contre toute attente, voire père rejiousse ma demande, nous nous passerons de son conseiitenient. lUen ne peut nous empêcher de donner à notre fille un nom illustre et honoré.
— .Mon pauvre père a tant soolTerl pour moi et par vous! Nous avons rempli sa vie de désolation, Guillaume, et je m' voudrais pas lui iniliger cette nouvelle torture. Laissez-moi faire; je connais l'état de son cœur. .\u premier abord, sa colère éclatera contre vous, et il épanchera l'amertume qu'il a amassée depuis près du vingt ans ; mais je laisserai patiemment passer l'oraiic, et je le calmerai peu à peu. il est bon comme un ant-e sous sa rude enveloppe; mais il ne faut \>n> l'irriter... Quelle heure est-il, Guillaume?
— Dans cinq minutes, il sera dix heures, dit le comte a|)rès avoir consulté sa montre.
— .Mon père peut être de rctoui- dans une demiheure. Il ne doit pas vous rencontrer avant que j'aie eu avec lui un long et sérieux entretien. Sans cela, l'irritation pourrait le porter à des paroles, à des actes qui anéantiraient peut-être nos projets. Encore quelques minutes, Guillaume, et vous devez me quitter. Hevenez vers midi. Alors je connaîtrai la dérision de mon père, et j'espère qu'il ne refusera pasde vous faire bon accueil. Consolezvous de cette courte contrainte, mon ami; c'est probablement le dernier sacrifice (|ui nous sera imposé.
— I^t je ne peux pas voir mon enfant?
- SoulTrez que nmn père en décide, Guillaume.
— Ah! quelle cruauté! Mais s'il n'est pas possible de f.iire autrement, eh bien, je prendrai patience. Ilor'ense, notre Ida est-elle jolie?
— Uni, tr-'s jnlip.
— Comme vous, (juand vous aviez son ftge?
— Plus belle assurément. Elle a vos yeux noirs.
— Elle n'a pas été malheureuse comme vous, n'est-ce pas?
Hélas! plus encore peut-être, Guillaume.
Depuis longtemps, elle ne fait que pleurer; en ce moment même, ses larmes coulent à (lolg, et elle est plongée dans le plus profoinl di'sespoir.
— El |)ourriuoi? Ah ! celte tristesse aussi doit prendre lin.
— Je ne le crois pas, et vous en douterez égalemoul, lors()ue vous connaîtrez la cause de son chagrin. La pauvre enfant est blessée au co-ur.
— L'amour?
— Oui. Je vais vous raconter l'histoire en quelques mots.
Elle lui lit un bref récit des amours d'Ida avec le jeune baron de Giersieen, des complications survenues, de la résistance de M. von Obrrheim, du triste évcnemenl de la nuit |)récédente, de l'inlenliou de madame van Giersteen de traduire son père devant les tribunaux, de la résolulion du vieillard de s'expatrier encore pour échapper à la révélation de son secret el au déshonneur qu'un pareil procès ferait rejaillir sur eux l(»us.
— La baronne van Giersieen? murmura le comte, lorsqu'elle eut fini. Une riche veuve qui passe l'hiver à Druxelles? Son mari élail Hollandais?
— Oui.
— Sou fils est un joli garçon, sveltc el bien fait, qui s'appelle Hugo?
— Vous les connaissez donc?
— Certainement que je les connais, llortense; ils viennent presque tous les ans à La Hâve el à Schéveningue passer la saison des bains. J'ai passé moi-niénie bien des journées en leur agréable compagnie. (Jue le ciel en soit béni! Il ne me sera pas difficile d'assurer le bonheur de imtre enfant. La baronne van Giersteen est une femme d'un es|)rit droit el élevé. Lorsque notre Ida portera mon nom en verlu de la loi, la baronne van tiiersteen ne refusera pas d'accepter pour bru la jeune comtesse de Hammes. J'irai lui rendre visite aujourd'hui même...
— Vous voulez, lui parler de cette affaire? demanda llortense ave une certaine iuquiétu le. Ah! je vous PU sup|die, ne le faites pas.
— Non, je serai prudent; mais j'ai maintenant une raison puissante pour mériter encore plus la bienveillanee et l'aniilié de la baronne. Le bonheur de noire Ida peut en dépendre.
Tout à coup llortense se leva toute tremblante.
— N'enlends-jc pas une voilure? demandât-elle. Mon père!... Ciel! Guillaume, s'il V(uis surprenait ici a l'improviste, c'en serait assez jtour...
LliS WAHTVns DE L'IIOiNNEUR.
Paix, paix, ce n'est rien... une cliairellc qui traverse la cour... Insensés que nous sommes! Nous oublions l'heure : mon père peut arriver à cliaciue instant. Partez, (luillaume, partez sans retard. Revenez vers midi. Es|)('rons que celle journée verra s'épuiser la dernière goutte de noire calice d'amertume.
Le comte la serra sur son C(inir en dij-ant :
— Oui, lloriense, espérons. Ah! aucune puissance humaine ne peut plus me séparer de vous. Au revoir! au revoir! Parlez de moi h Ida, ne fût-ce que d'une manière vague.
— Pas encore; il faut avant tout que mon père en décide, je vous l'ai déjà dit. Ce n'est pas seulement notre bonheur, c'est son honneur, le nôtre, celui de loute sa famille qui est en jeu. A lui d'en décider.
— Eh bien, soit! Au revoir donc, Hortense, à bientôt.
Il marcha vers la porte, revint sur ses pas pour embrasser encore Hortense, puis il sortit de l'appartemeut.
Quelques minutes après, le roulement d'une voiture qui s'éloignait annonça qu'il avait quitté le château d'Ouden-Steen.
M. von Oberheim — ou plutôt le baron van Berkhout, car tel était son véritable nom — n'avait pu terminer ses affaires à Ypres avec autant de promptitude qu'il le souhaitait. Quoiqu'il n'eût pas cessé de presser les chevaux, onze heures avaient sonné depuis longtemps lorsque sa voiture s'arrêta devant la grille d'Ouden-Steen.
Il entra et se disposait à monter l'escalier, lorsqu'il rencontra dans le vestibule sa fille, qui, entendant le roulement de sa voiture, s'était empressée de descendre.
— Plus d'espoir, Marie, lui dit-il en entrant au salon avec elle; nour devons quitter la Belgique le plus tôt possible. J'ai rencontré à Ypres le messager qui a remis au procureur du roi la plainte de madame Van Giersteen. Ce magistrat a bien, à la vérité, exprimé l'opinion que Hugo est plus coupable que moi, mais il a ajouté qu'il ne peut pas se dispenser d'ouvrir une enquête, et cet après-midi ou demain matin au plus tard il viendra à Ouden- Steen avec le juge d'instruction et son greffier. Nous serions donc interrogés et obligés de signer nos déclarations... de nos faux noms! Dieu soit loué, nous avons le temps de nous soustraire à cette alternative et à la boute qui en serait la suite. Montez dans votre chambre, Marie, et apprêtezvous, ainsi qu'Ida, pour notre départ. Avant une
demi-heure nous serons sur la route de Lille, et nous irons si loin que jamais personne en Belgique n'enlendra plus parler de nous... Vous paraissez singulièrement distraite, ma fille? Vous me feriez croire que vous n'entendez pas ce que je vous dis. A quoi pensez-vous donc ainsi?
— J'ai quelque chose à vous dire, mon père, répondit-elle.
— Pas maintenant, Marie. Nous aurons tout le temps de causer quand nous serons en voiture.
— Vous devez le savoir avant que nous parlions, mon père.
— Eh bien, parlez donc vite. Vous hésitez et vous pâlissez, Marie. Ciel I quelque nouveau malheur !
— Non, non, pas de malheur; quelque chose de surprenant et presque d'incroyable; mais, je vous en supplie, mon cher père, écoutez avec calme, avec bonté, ce que j'ai à vous apprendre... Pendant votre courte absence, il est venu quelqu'un que pendant dix-huit ans vous avez accusé et peut-être haï, quoiqu'il ait été plus malheureux que nous, et...
— Qui? qui? Ah ! dites-moi que je me trompe, Marie !
— Le comte Guillaume de Hammes.
Ce nom fit un effet étrange sur le vieillard. II fut frappé comme d'une secousse nerveuse : ses lèvres tremblaient, ses yeux étincelaienl, et il grommelait d'une voix rauque :
— L'ai-je bien entendu ? Guillaume de Hammes est venu ici ! Que veut ce parjure ! Il connaît notre nom, il nous trahira ! Ce n'est pas un malheur, dites-vous, Marie ? Ah ! son arrivée est la plus grande calamité qui pût nous frapper. Notre secret va se découvrir; tout le fruit de nos souffrances est perdu maintenant.
— Vous vous trompez, mon cher père, murmura-t-elle; le comte m'a dit au contraire...
— Quoi! vous lui avez parlé? s'écria-t-il en l'interrompant avec fureur. Et vous n'êtes pas morte de honte ? Comment ose-t-il pousser à ce point la témérité ? Venir contempler ici les malheureuses victimes de sa lâcheté et de sa trahison !... Mais il est parti, n'est-ce pas? Dieu merci ! car, si je devais le voir..., je ferais peutêtre un malheur. Il faut à tout prix que nous évitions ce danger.
— Il va revenir tout à l'heure, mon père.
— Revenir?
— Oui, il doit vous parler de choses de la plus haute importance.
— Quel langage insensé, Marie ! Avez-vous donc perdu tout sentiment de fierté, de dignité personnelle? Que peul-il nous apporter, sinon l'outrage et l'alfront, lui qui nous a condamnés à
LES MARTYRS DE L'HONNEUR
une vie de honte el de douleur ! Je ne veux pas le voir
— Vous le recevrez, mon père, et vous l'entendrez avec caluie.
— Vous parlez bien résolunieul, Marie. Comment osez-vous aflirnier ainsi (|ue je le recevrai ?
— Parce que vous êtes bon et raisonable, mon |»t"'re. Je prévoyais bien «m'en a|)prenaiit la visite du comte, vous seriez irrité; mais j'atleiulrai avec soumission le moment où il vous plaira de me demander ce qu'il m'a dit. Je vous en conjure, mon père, écoutez-moi avec un jieu dinduliience. De votre décision dépend non seulement le bonheur de notre vie, mais Chonncur et l'avenir de mon entant. Ilelenez voire iudij;natiou poui- un moment, et laissez-moi parler. Vous juirerez, mon jière; et si votre décision me condamne, j'obéirai, avec un mortel chagrin, sans doute, mais avec respect et soumission.
(Juoique le vieillard fût encore sous l'empire de son premier accès de colère et murmur;\t en luimême mille imprécations, la douceur et l'humilité calculées de sa lille lui rendirent un peu de calme. Il prit «in siège et dit d'une voix sourde :
— Kh bien, Marie, puisque vous m'en priez si instamment, j'fcoute: répétez-moi ce que vous a dit l'artisan de nos misères.
La mère d'Ida saisit la main ilu vieillard et commença sur un ton très bas, en prenant bien soin de ne point élever la voix, de crainte d'exciter de nouveau la colère du vieillard.
— Mou père, vous avez accusé Guillaume de llamniesde parjure el d'ambition. Mon cœur, vous le savez, n'a jamais pu partager ces sentiments hostiles. Si vous saviez combien le comte a été malheureux, — plus malhiîurenx que nous peutêtre, — vous ne le jugeriez pas si sévèrement. Pensez donc : lorsque, menacé de la malédiction de sa mère, craignant de causer la mort de son père, le pauvre Guillaume di' llammes...
— Je n'ai |)as besoin de savoir tout cela, interrompit ru<lemenl le baron van Ilerkhout; au fait, .Marie, au lait ! Je perds patience.
— .Mon père, vous m'avez autorisée à parler. Désirez-Vdus que je me taise maintenant?
— Non, non, mais soyez plus brève; je souiïre d'entendre p;irler de ces gfns-là.
— Les |)an'nls de .M. fie llannnes sont morts depuis longtemps, )l, sur leur lit de mort, ils ont imploré votP' pardon.
— Ils ont im|dor<' mon pardon ! répria le vieillard avec un sourire d'incrédulité.
— N'en doulfz |ias, mon père; ils ont cruellement expié leur fatale résolution, car elle ne les a pas rendus moins maîbenreux que nous-mêmes... Depuis un an el den)i, la comtesse de llascol, la
femme du comlc de llammes, est morte également. Le premier sentiment de Guillautne, en recouvrant sa liberté, fut de réjiarer le tort (|u'il nous avait fait, et aucune considération de respect humain ne l'empêcha de suivre l'inspiration de son cœur. 11 se mit à notre recherche, et n'eut ni repos ni trêve qu'il n'eût découvert notre retraite. C'est votre vieil intendant Homans (|ui doit l'avoir enfin mis sur la voie.
— Ah ! ah ! Iloinans ! Je n'aurais pas cru cela de lui, grommela le baron. Le comte de llammes a donc eu la témérité de nous chercher. Kttju'avaitii à faire avec nous?
— Vous allez l'apprendre, mon père. 11 s'était, sur la loi de certains renseignements douteux, imaginé (|ue nous avions perdu une partie île notre fortune, et que nous étions réduits à vivre dans la gêne. Il est aujourd'hui plusieurs fois millionnaire, et il voulait employer une partit; de ses richesses à nous rétablir dans notre situation première.
— Et c'est pour cela qu'il cherchait à découvrir notre retraite? s'écria le baron van Berkhout avec im rire sarcastique. X'êtes-vous pas étonnée, .Marie, de me voir si calme après ce sanglant affront? Lui, lui nousod'rir de l'argent! Il a osé...! Cette humiliation nous manquait encore. El vous, .Marie, vous avez sans doute repoussé celte oiVre avec une chaleureuse indignation?
— Je lui ai répondu que mou père pouvait, grâce à Dieu, se passer de toute assistance.
— Kl c'était là l'unitjue but de sa visite ?
— Oui, mon père... .Mais, je vous en prie, restez assis, (^e que j'ai à vous dire encore est le plusim|)orlant.
La mère d'Ida, convaincue maintenant qu'elle avait réussi à calmer insensiblement l'irascible vieillard, semblait calculer ses forces pour lui faire la révélation décisive.
— Eh bien, Marie, dit le harem.
— Mon cher père, reprit-elle, si vous ne consentez |tas à m'erilendre jusrju'au bout avec patience et générosité, vous vous exposez à rendre un arrêt injuste et prématuré. Oue mes paroles ne vous agitent donc pas trop, avant que vous sachiez tout c (|ue j'ai à vous dire.
— A quoi bon Icuis ces préambules? vous me faites frémir.
— Soyez calme, mon |»ère. Guillaume de llammes sait que je n'ai jamais été mariée !
— Ciel !il sait cela, dit le vieillard avec angoisse, tandis (prune pâleur morlelle se répandait sui' sou visage. Le secret de notre vie esl trahi! notre boule est publique! El sail-il rpie vous avez une fille et...
— Et (|ue c'est lui qui est le père de cette lille? Oui, il le sait, c'est moi-niénic qui lui ai montré les lignes écrites à lenvcrs de son portrait.
LES mai;tvi\s dp: f/iionneui',.
Le comte mit un genou en terre. (Page 51.)
Le vieillard était tellement stupéfait de ce qu'il entendait qu'il n'avait plus la force de proférer un son. Il regardait sa fille en face avec des yeux enflammés de colère, et serrait convulsivement les poings.
— Ne jugez pas encore, mon père, dit-elle. Le comte de Hammes m'a proposé de devenir mon époux et de légitimer notre enfant par ce mariage.
— Un mariage entre ma tille et le comte de Hammes, interrompit le vieillard, entre le traître et sa victime? Mais c'est affreux! Jamais, Jamais.
Hortense passa les bras autour du cou de son père et s'efforça d'étouffer cette dernière parole sous ses baisers.
Elle reprit d'une voix plus altérée par l'émotion :
— Mon père, mon père, votre cœur est aigri; votre légitime indignation vous égare. Ah! que Dieu, dans sa bonté, éclaire votre esprit! Ne comprenez-vous pas que mon mariage avec Guillaume
doit mettre un terme à nos angoisses et à nos douleurs? Quelle est la cause de notre mall'.enreuse vie ? La situation douteuse, inexplicable de ma fille aux yeux du monde, n'est-ce pas? Lorsque Ida, par mon mariage, aura pris dans le monde une position régulière et honorable; lorsque, mon enfant et moi, nous porterons le nom illustre du comte de Hammes, devant qui devrions-nous encore courber la tête ou baisser les yeux? La tache qui pesait sur nous comme une croix de plomb ne serait-elle pas effacée pour jamais? Ah! réfléchissez bien mon père; envisagez la chose d'un esprit droit et sans prévention! Vous pourrez rester dans votre monde, habiter Bruxelles, aller à la cour, et jouir, jusqu'à la fin de votre vie, de l'estime, de la vénération et du respect qui sont dus au dernier rejeton de la famille des Berkhout !
Le vieillard secoua la tête.
— ■ Mon père, poursuivit-elle d'un ton plus per-
LES MAUTYIIS DE l/IIO.\ NEl U.
suasif, soyez ludilc et i^énéiviiv. Si (Itiill.iunie csl coii|iabIe à vos yeux, donnez-lui voire panlon... Vou^ ivfiise/? Ali ! je me soumets avec ros|it'{t à votre décision, dût-elle me condamner à .s')ullrir et à ilésespérer jusqu'au tombeau. Mais je suis mère, et je ne puis pas me rési^çner à sacrifier ainsi l'honneur et le bonheur de mon enfant. Kl vous, son ^r.ind-père, ne l'crez-vous rien pour ma pauvre Id.i ? Uéllt-chissez-y bien, mon père : aujourd'hui, sans nom et sans avenir, Ida doit vivre éloi<,'née du munde; pour elle, pas de liberté, pas de joie, pas de consfdalion ; soulTrir, pleurer, lan- },'uir sans espoir, tel e>t son lut. Mou mariajie lui assurerait un beau nom, et ce nom lui ouvrirait une existence brillante, un bel avenir. (Jue votre cœur blessé repousse la réparation de votre propre honneur et le bonheur de vos vieux jours, uniquement parce qu'ils vous sont oiïerls par un de Hamnies, c'est déjà une chose incoinpréliensible; mais que vous puissiez élre assez inipiloyable pour condamner ma pauvre hia à un désespoir éternel, oh! cela n'est pas vrai, mon père; cela ne se peut pas; vous êles trop généreux et trop bon pour cela! Tariez cependant, vous avez tant et si amèrement souiïert à cause de moi, <|uc ji; me soumettrais au sort le plus all'reux, plulùl (pie de résister à vos ordres.
Il y cul un moment de silence.
— Eh bien, mon père, que décidez-vous? .Ma pauvre (ille reslera-t-elle sans nom en ce monde? demaridi llortense en tendant vers son père ses mains sup|)liantes.
— Il y a, en ellet, de cruelles nécessiiés, répnndit If vieillard dun Ion calme, mais triste. Je comprends, Marif, (pic voire ninriai^e avec je comie (If llammes peut réparer noire lioniinir pour le monde et assurer le sort d'Ida. Aece|)lez donc la iiiaifi ipi'il vous offre.
— Oh! merci, merci, que Dieu vous bénisse, mon bon |ière ! dit-elle en l'embrassant de nou- \eaii.
— Vous êtes mère, et c'est voire devoir de tout sacrifier à l'honneur et au bien-être de votre enlanl... .l'y donne mon plein consentement; mais je n'assisterai jioint à I.i rélébraliini de voire mariage.
— Oiioi .' (|iie voiilrz-voiis dire, mon père?
— Il m'est impossible de cacher mon aversion pour le conilf de llamnifS. .le ne v<u\ pa■^ le voir, Marie.
— Ne gardez point ainsi rancune, mon père. Le ( nmle de llammes va venir tout à l'heure. Ne l'acnieillez pas avec celte froideur répulsive. l'ouvrm.snous élre heureux, si vous continuez à le haïr? Ah! mon père, ne soyez pas bon à demi.
— Je ne me sens pas la force, ma chère Marie,
de faiic bon accueil à l'arlisan de nos iiialheurs. Laissez-moi sortir, que j(; donne des ordres pour notre départ immédiat.
— rarlii"?nous partirions ? s'écria llortense avec an^'oisse. Fuir ainsi devant le bienfait (|ue Uieu nous envoie dans sa miséricorde? El mon mariaj^c, mon pèi-e?
— Vous pouvez rester à (liideen-Sleen, Marie, répondit le vieillard. Je |)ars seul; je vivrai au fond de la France, et, dans ma solitude, je prierai pour voire bonheur à tous. Vous m'écrirez de temps en temps.
— Hélas! si vous saviez, mon père, comme vous me torturez! soupira llortense, les larmes aux yeux. Pounjuoi parlir mainlenanl?
— Mais lors même que je pourrais consentir à accueillir le comte avec une froide politesse, ne comprciiez-vous pas, Marie, que je dois néanmoins quitter le pays? Oubliez-vous (|ue la justice va venir ici pour faire une enquête?
Un domestique fra|)pa à la porte; du salon et annonça :
— Le comte ("luillaume de llammes désire parler à monsieur. Il alleiid une réponse dans l'anlicliambre.
.M. van ncrkhoiil pâlit visiblement, et, comme il ne répondait pas, llortense dit au domestique :
— Introduisez le comte dans ce salon... Mon père, mon cher père, c(jnlinua-t-elle en s'adressant au vieillard dun air suppliant, contenez-vous, ne soyez point dur pour lui. C'est un homme {généreux qui vous respecte et (lui vous aime. Pensez à ma pauvre enfant, car, si vous la l'cponssez...
Elle fut interrompue par lapparilioii du comte, ipii, le chapeau à la main, restait deboiil près de la porte, tout Iroulile |iar l'attilude hautaine et le rei,'ard étincelant du baron van IJerkhout.
H s'ap[>rochacependanl, et dit d'une voix altérée par riiKinictude :
— Monsieur 1(! baron, vous m'avez accusé de lâcheté et de parjure. Lue implacable fatalité nons a fait tous victimes du même malheur. Non, je n'élais pas coupable, et cependant j'ai souffert comme un martyr. A la (in, Uieu a eu piiié de nous; il m'a, dans sa bonté, fourni le moyen de faire cesser la cause de vos cha'îrins et de nous rendre tous heureux. Vous savez de (juel amour ardent et sincère j'ai aimé votre (ille dans des jours |)Ius heureux. Elle m'a révélé un secret qui m'impose un dev(tir sacré. Je veux, quoi(jue je sois un vieillard, payer les dettes du jeune homme <|ue vous aviez aimé jadis avec une tendresse toute paternelle. Haron van llerkhoul,je vous en prie, accordez-moi la main d llorlense. Laissez-moi donner â mon enfant nn nom honoré.
LES MAIliVUS DE l/llOiNNEUH.
Quoi(|ue sa fille continuât à lui tendre ses mains suppliantes, le vieux baron demeurait immobile, regardant fixement Guillaume de Ilammes. Un combat violent semblait se livrer au fond de son âme, et il hésitait au moment de prendre une résolution si grave.
Le comte, prévoyant un refus, mit un genou en terre et dit :
— Ayez pitié de moi, de votre fille, de votre petite-fille! Si j'ai faibli sans le savoir, si je vous ai manqué, pardonnez-le-moi ! Laissez-moi devenir votre fils. Je vous aimerai et vous honorerai comme mon père, je vous obéirai en tout, et je vous serai reconnaissant toute ma vie. Pardonnez-moi !
Une larme mouilla les paupières du vieillard; il saisit la main du comte, le releva lentement et l'embrassa en murmurant d'une voix étranglée :
— Eh bien, que tout soit pardonné et oublié, llendez Hortense et votre fille heureuses.
llortense sauta au cou de son père et l'accabla de bénédictions, et le comte de Ilammes joignit ses effusions de reconnaissance à celles de la femme infortunée qui avait attendu dix-huit ans le droit de donner un nom à son enfant.
Mais le baron van Berkhoul, après les premiers épanchements de celte joie, reprit tristement :
— Oui, oui, mes enfants, vous serez heureux, je l'espère, et toutes vos belles prévisions se réaliseront... Monsieur le comte, ma fille vous a dit probablement que nous sommes forcés, que moi, du moins, je suis forcé de quitter la Belgique. Un événement malheureux va amener à Ouden-Steen le procureur du roi pour nous interroger. Vous comprenez que nous ne pouvons pas, sous de faux noms...
— Mais à quoi pensé-je donc? interrompit vivement le comte. Est-ce là le seul motif qui vous fait partir, monsieur le baron? En ce cas, demeurez tranquillement dans votre patrie ; tout est arrangé, terminé.
11 tira de sa poche un papier plié en quatre qu'il tendit au vieillard :
— Lacrainted'abord, lajoie ensuiteme l'avaient fait oublier, dit-il. J'ai passé plus d'une heure en compagnie de madame van Giersteen. C'est une excellente femme et un noble cœur. Lisez sa lettre, monsieur; vous la reconnaîtrez.
C'est avec une surprise croissante et une joie qu'il ne cherchait pas à dissimuler, que le baron lut ce qui suit :
« Monsieur,
» Je viens m'excuser auprès de vous. La douleur maternelle m aveuglait. Mon fils Hugo n'a pas bien agi envers vous ; il en convient lui-même, et il le regrette profondément. J'ai envoyé à Ypres en
toute hâte une personne de confiance pour retirer ma plainte; nous espérons que, de votre cùlé, vous serez assez généreux pour pardonner à mon fils sa témérité ou plutôt sa folie d'un moment. Conservez-nous votre estime, nous vous eu serons sincèrement reconnaissants.
y> I5AR0NNE VAX GIKIISTEKN. »
Le vieillard regarda le comte comme pour lui demander l'explication de la lettre inattendue dont le contenu ne lui paraissait pas naturel.
— C'est ainsi, croyez-le, monsieur le baron, répondit M. de Hammes. Le messager de la baronne est monté à cheval, et il est parti ventre à terre. Il y a donc longtemps déjà qu'il est arrivé à Ypres, et il n'y a ni enquête ni interrogatoire à redouter. Car, si vous ne vous plaignez de personne, comment la justice pourrait-elle se mêler d'une simple histoire d'amour, d'un acte de témérité enfantine, qui ne pourrait avoir d'importance que si vous vous plaigniez vous-même? Pourquoi donc alors partiriez-vous, monsieur le baron?
M. van Berkhont serra la main du comte et murmura d'une voix émue :
— Vous avez raison, Guillaume. Je puis rester maintenant. Je vous remercie. Mais comment avez-vous fait pour décider la baronne à retirer sa plainte et changer ses dispositions?
— Je la connais depuis longtemps, monsieur, et je suis lié avec elle ; mais ce n'est pas là ce qui a opéré le miracle : je lui ai fait espérer, je lui ai donné la presque certitude qu'Ida deviendra la femme de son fils. Et, en effet, après mon mariage avec Hortense, je...
— Mais en tout cas, monsieur le comte, il faudra bien qu'ils sachent comment Ida est tout à coup devenue votre fille, et lorsqu'ils apprendront ce secret..., qui sait s'ils ne refuseront pas à leur tour?
— Laissez-moi le soin de les instruire. Comme père, je n'exposerai certes pas à la légère l'honneur et le bonheur de mon enfant. La baronne acceptera avec joie pour sa bru la fille légitimée du comte de Hammes, n'en doutez pas un instant. D'ailleurs, Hugo est si sincèrement et si éperdument amoureux, que, même dans des circonstances moins favorables, il forcerait le consentement de sa mère. J'oubliais de vous le dire : Hugo va beaucoup mieux; les douleurs de sa chute n'ont pas encore entièrement disparu, mais il peut s'asseoir dans un fauteuil. Son plus grand chagrin, son désespoir, c'est la crainte qu'Ida ne lui soit enlevée, et qu'il ne doive plus jamais la revoir. Par compassion et pour me rendre aux instantes prières de sa mère, je lui ai promis que vous, monsieur le baron, que nous tous, ensemble, nous irions leur
LKS M MITVRS l»K I/IIONNEUH.
l'aire visile, accoinjiafînps d'hia. J'ai ajoult' que ce serait peul-ùlre aujourd'hui mAino. Aurais-je trop prt''siim('' do votre boni/' d'Ame? Le Itoiilieur <|iie V(ilit> politc-lilli' en t''|>rou\eia sera le |>ri\ de votre complaisance. Venez, nion olicr \H'\i\ — J'ose vous nommer ainsi, — avez l»on citnraf^c; plus de «raiiito, plus d'Iit'-silalion; livrez-vous avec conliance au sort ({ui vous sourit!
— Oui, mon pt-rc, montrez-vous généreux, appuya Hortense.
— Kli l)ien, soil, répondit le vieillard. .Mi! l'épiiu^ sanjîlanlp est sortie de mon cirur! Faites de moi tout ce que vous voudrez, je suis prêt à tout.
— Il y a cependant une rliose au sujet de la- »|uelle nous avons besoin de votre sage conseil, dit le comte. .Mou enfant est là-liaut, à (|uel(|iies |»as de moi, je ne l'ai pas encore vue. lîester ici ou m'éloigner pour un certain temps sans avoir pressé ma lille sur mon coMir, cela ne se peut pas. OucI est votie sentiment sur ce point, monsieur h: baron?
.M. van Berkiiout ne répoiulit j)as ; il se contenta de lever les épaules d'un air très embarrassé,
— Il l'aul pourtant ([ue je voie mon entant, insista .M. de Hammes.
— Kn ellet, dit le vieillard, mais comment? en quelle (|ualité? Vous ne pouvez cependant pas lui apprendre, avant votre mariage, quel est son père... Ah! j'ai trouvé. Faites-lui croire f|ue vous êtes son oncle, le frère de son père, (jue nous croyions nmrt, et qui, tout à coup, à l'improviste, est revenu de pays lointains; mais soyez extrêmement prudent, et ne vous trahissez pas.
— Ouelle heureuse idée! s'écria Hortense. Je vais chercher Ida et lui dirai d'avance qu'elle va voir son oncle; je lui raconterai de cet oncle ce qu'il faut qu'elle croie. I)e celle faron, elle ne vous adressera pas de questions indiscrètes.
— Oui, et faites-lui faire un peu de toilette; nou-i partirons tout de suite, dans la voiture du comie, [)our Tempelliof, afin de l'aire une visile à la barr)une et à son fils.
— Ail! que vous èles bon, iiioii père! Iloricnse, rajeunie de vin;:l ans. courut chercher sa fille.
Lors(|u*elle fui ^oïlie, les deux hommes se mirent à parler ensemble, d'un ton lalme et sérieux, des moyens les plus efficaces pcmr exécuter le |»rojel de réhabilitation, sans que personne put savoir prémahirément leur secret. Ils convinrent de p riir sous peu de jours pour une petite ville reculée de la France; d'y demeurer le temps nécessaire pour nccomplir le mariage du comte avec llorlen8e;de revenir alors et de demander la
main de Hugo van (liersleen pour la jeune comtesse Ida de Hammes. Plus tard ils iraient habiter Itruvelles, où ils feraient leur rentrée dans le monde et reprendraient même, dans l'entourage du roi, le r.ing (pii appartenait au baron van IlerkhonI, membre d'une des plus anciennes et des plus nid)les familles du |iays.
Le vieillard était dès lors tout à fait transfiguré : il se laissait bercer par les plus doux rêves, et l'avenir lui souriait jus(|u';i la fin de ses jours, (l'était la pieniière fois depuis dix-huit ans qu'il respirait librement. Le langage enthousiaste du comte le remuait à tel point qu'il le serra plusieurs fois dans ses bras avec une effusion sincère, en l'appelant son cher fils.
Ils entendirent du bruit dans l'escalier, et leurs regards se dirigèrent vers la porte. Le comte était hors de lui.
— Soyez prudent, contenez-vous, lui dit le baron à voix basse.
Ida parut, tenant par la main sa mère qui, lui montrant le comte de Hammes, lui dit en souriant :
— Tiens, ma fille, voilà Ion oncle.
Lajeune fille considéracurieusement l'étranger» se mil à trembler, j)oussa un cri, et fit quelques pas en arrière, comme si elle s'effrayait de quelque apparition inattendue.
— Knd)rasse doju' ton oncle, Ida, lui souffla sa mère à l'oreille.
— Mon oncle! mon oncle! s'écria lajeune fille. Non, non, ne m'abusez pas. C'est mon père, mon cher |)ère, que Dieu me rend.
Elle sauta au cou du comte, l'embrassa avec efl'usion et le couvrit de caresses en murmurant le doux nom de père, sans s'apercevoir que les larmes du comte tombaient en gouttes brûlantes sur son front.
Le vieillard courut à elle, essaya de la dégager de lélreinle, et <lil d'un ton sévère :
— (Jue faites-vous, Ida? Vous êtes folle; ce monsieur est votre onde.
— .Non, non, l'autre nuit, dans mon rêve, je l'ai déjà vu, répliqua la jeune lille. (i'est mon père.
— .Mais lu t'égares, mcpu enfant. Ce monsieur est le frère de ton jtère. H n'est donc pas étonnant qu'il lui ressemble. Allons, ne le rends pas ridi cule.
Le ctunte maîtrisa son exirême émotion et dit, en care«>anl tendrement Ida :
— Oui, ma chère nièce, je ne suis «pie votre oncle; mais je ne vous en aime |ias moins pour cela. Considez-vous, je suis verm p((ur vous ilélivrer 'le tous vos maux.
— Ah! mon onele, puisque vous n'êtes que
LES MARTYRS DE L'HONNEUIi.
mon oncle, — murmura-t-e!lc Irislement, ne me trompez pas. Me délivrer de (dus mes maux, dites-vous? personne au monde ne le peut.
— Si, ma fille, interrompit la mère avec une joie triomphante; sais-tu ce que ton oncle a déjà fait pourton bonheur? Tu vas, selon toutes les probabités, devenir la fiancée de Hugo van Giersteen.
— Est-ce vrai, grand-père? demanda la jeune fille tout à fait incrédule.
— C'est parfaitement vrai, répondit le vieillard, et, pour te prouver que nous ne voulons pas te leurrer d'un faux espoi^, tiens-loi prête à partir pour Tempelhof. La voilure de ton oncle est tout attelée devant la porte. Puisque nous sommes tous heureux, nous allons porter un peu de notre bonheur au pauvre Ilugo en lui faisant visite.
Ida battit des mains, poussa un grand cri de joie, se jeta au cou de son grand-père, embrassa sa mère, et tomba tout en larmes sur le cœur de son faux oncle, qui la tint, à demi pâmée, serrée dans ses bras.
Le comte et Hortense ne paraissaient pas pressés d'aller à Tempelhof. Mais le vieillard, craignant que Guillaume, vaincu par la violence de ses sentiments paternels, ne vînt à se trahir, leur dit :
— Non, non, pas de retard; ce pauvre Hugo malade nous attend. Le laisser soutTrir plus longtemps sans consolation serait cruel. Venez, nous partons... Je vous en prie, obéissez-moi.
En achevant ses mots, il marcha vers la porte. Les autres le suivirent. Ida était suspendue au bras du comte, qui, chemin faisant, lui adressait des sourires et des paroles de tendresse.
En traversant la cour, le baron dit à son domestique :
— Jean, nous allons faire une petite excursion; à notre retour, il faut que ces planches noires qui masquent la grille soient enlevées, et que toutes les persiennes des fenêtres soient ouvertes.
Le domestique le regarda avec stupeur; mais les gens furent encore bien plus surpris lorsque Ida leur cria avec une effusion enfantine de joie délirante :
— Eh ! Hedwige, Pierre, Suzanne, voici mon oncle, mon cher oncle, qui vient nous rendre tous heureux. Nous allons chez M. Hugo van Giersteen!
^ Les domestiques accoururent; mais le baron, craignant une nouvelle indiscrétion, fit monter la jeune fille en voiture, et donna au cocher l'ortlre de fouetter ses chevaux.
Les vaillantes bêtes partirent au grand trot, et les domestiques, rassemblés devant la grille, entendirent les exclamations joyeuses de la jeune demoiselle et la virent de loin agiter son mouchoir.
Les champs était couverts du blanc manteau de l'hiver; mais le soleil brillait dans l'azur clair du ciel, et ses rayons faisaient scintiller sur le tapis de neige mille étincelles de diamants.
Le silence était si absolu dans le village que l'on entendait jusque sur la place du marché les sons de l'orgue et les voix des prêtres.
Sans doute on célébrait dans l'église quelque cérémonie solennelle, car un grand nombre de villageois, la tête découverte, dans une attitude recueillie, se tenaient de chaque côté de la porte, faute d'avoir pu trouver place dans l'intérieur de l'église.
Cinq ou six belles voitures de maître attendaient à une certaine distance. La route avait été ornée pour la circonstance de petits sapins enrubannés, reliés entre eux par une bandes de calicot rouge et blanc.
Sous le grand tilleul, hors du cimetière, quelques paysans étaient rassemblés autour de Jacques le chasseur. Celui-ci soufflait de temps à autre sur une mèche allumée et se tenait prêt, pour la fin de la cérémonie, à faire feu de quatre petits canons alignés au pied de l'arbre vénérable. Le garde champêtre était également présent.
En attendant, les paysans causaient aussi bas que possible, mais avec une joyeuse impatience, de l'événement du jour, et ils se frottaient les mains en songeant au plaisir qui leur était pi omis.
Tout à coup on aperçut à l'autre bout du marché, un promeneur solitaire, vêtu comme un citadin, et qui semblait étonné de voir ces drapeaux, ces bannières et tout cet appareil de fêle.
— Ne me trompé-je pas? dit le garde champêtre. Non, c'est bien mon ami Henri, le fils de notre vieux maitre d'école ! Depuis plus de cinq mois qu'il a obtenu une place à Gand, nous avons cessé tout à fait de le voir... Jacques, ayez l'œil à votre affaire, et soyez prudent; je vais à la rencontre de Henri Bals.
En achevant ces mots, il traversa le marché, serra vivement la main de son ami, et lui dit ;
— Ah ! c'est bien à vous, Henri, de venir enfin nous voir. Vous avez appris ce qui allait se passer ici ? et vous arrivez justement à point pour assister à la grande fête ?
— Que signifient toutes ces banderoles ? demanda le jeune instituteur.
— Ne le savez-vous pas ?
— Comment pourrais-je le savoir? J'ai trouvé la maison fermée. Je n'ai pas rencontré âme qui vive. On jurerait que tout le village est mort.
— En effet, grands et petits, tout le monde est à l'église.
ni
LES MAUTYRS DE L'HONNEUR
— Eli bien, qu'est-ce qui se passe? I)iles-le-moi donc.
— Veiu'z, rapproclions-iious lin |»t'ii de Tr^lise, répondit le i;ai(ie clianipôlre. Il laul que je surveille mon service. Le mol de celle élonnanle kermesse d'hiver vous sera expli(iué en peu de mois... Vons éliez eticore ici lors(|ue le jeune baron van (liersleen escalada nuilamment le mur d'Onden- Sleen el y Irouva presque la niorl, n'est-ce pas?
— Certes, mon cher; ce cruel el brutal von Olicrheim avait tiré sur lui. Le malheureux jeune homme avait pourtant les intentions les plus pures. Il voulaii épouser la jeune demoiselle Ida von Weiler, uni(|uement pour la délivrer du plus pénible esclava},'e. .M. von Uberheini a (|uitlé le pays alin de pouvoir impunément faire souiïrir la pauvre demoiselle...
— Mais laisez-vous donc, Henri ! s'écria le garde champêlie avec une sorte d'indignation intiuièle. Vous revenez de l'autre monde, el vous n'êtes au courant de rien. Il n'y a plus de M. von Olterheim ni de demoiselle von Weiler. Lui, c'est le baron van Ilerkhout, et elle, c'est la fille d'un illustre genlilhomme hollandais, .M. le comte de Ilammes... et maintenant, aujourd'hui même, elle épouse le jeune baron Hugo van (liersteen. Ils sont dans l'église, où l'on bénit leur union. Le brutal von Obcrheim, comme vous le nommez, est devenu l'homme le |)lns aimable, le plus généreux que l'on puisse voir. Il va faire bàlir une nouvelle école pour votre père; il érige un h(^pilal pour vingt malades. Cet après-midi, il y a une grande fêle à Ouden-Sleen ; la cour est remplie de tables et de chaises; il y aura de la musique; tous les habitants de noire village y sont invités à boire et à manger...
— A Uuden-Sleen? répondit l'inslitulenr; dans ce même parc dont personne ne pouvait approcher?
— Oui, el qui est à présent ouvert à tout le monde.
— Mais la cause d'un changement aussi incompréhensible, monsieur le garde champêtre?
— Oui, la cause, Henri, je ne m'y retrouve pas très bien. Les gens d'Ouden-Sleen se cachaient sous des noms siip[»osés. .Madame von Weiler s'ap- |ielle à présent de Ilammes. Vous savez qu'elle était veuve ou quelle croyait l'être. KU bicMi, son mari, le comte de Ilammes, nélait pas mort. Klle l'a relroiné d'une façon inattendue, et il a donné son const-ntement au mariage de sa fille Ida avec M. Hugo van Giersleen. Ils sont revenus depuis trois semaines au cliAleau d'Ouden-Sleen. Depuis lors, l'amiliê, la joie el la bienfaisance y régnent sans partage. Ces bonnes gens sont si heureux qu il.5 voudraient voir tout le monde heureux autour d'eux. C'est presquf un miracle.
— En effet, c'est une chose merveilleuse. Ce von Oberheim! je me souviens encore comme il
terrifiait tout le monde par son regard sombre et déliant.
— A tout à l'heure, à tout à l'heure, s'écria tout à coup le garde champêtre. Voilà la cloche qui commence à sonner. C'est fini, vous allez les voir; ils vont sortir de l'église. Il laul que je lasse mon service.
A ces mois, il lira son sabre el courut vers l'église, du porcine de la(|uelle sortait un groupe nombreux de villageois. Tous élaienl vêtus de leurs habits des dimanches et leur visage rayonnait d'allégresse.
Le garde champêtre agita son sabre et se mit en quatre pour ranger la foule de telle façon que personne ne restât dans le cimetière, excepté les membres du conseil coininunal, quel(|ues habitants notables cl les jeunes filles, qui, devant la porte de l'église, commencèrent à joncher le chemin de découpures de papier de couleur et de papier doré. Le reste de la poimialion se rangea en deux (iles sur le marché, en laissant un large passage pour arriver jusqu'aux voitures.
Immédiatement les aulorités de la commune et les notables, ayaiil à leur tète le bourgmestre, s'étaient formés en demi-cercle. Ce dernier tenait un papier à la main, el se préparait à lire un speech de félicitations.
Les quatre canons détonèrenl en même temps; les villageois saisis sursautèrent et pâlirent; mais celte frayeur momentanée fut aussit(M suivie d'un joyeux sourire, et chacun se dressa sur la pointe des pieds pour regarder du cùté du porche de l'église, car déjà paraissaient les hauts personnages en l'honneur desquels se célébrait celte fête.
Quelle fut l'émotion des spectateurs, lorsqu'ils virent le baron van Beikhout — autrefois le redouté von Oberheim — emltrasser le bon Hugo van Giersleen, tandis que la mère de celui-ci pressait sur son cœur la belle épousée de son lilsl
Les larmes de joie (|ui brillaient dans les yeux de toutes ces nobles personnes excitèrent un attendrissement si communicatif i|ue mainte paysanne détourna la tête pour s'essuyer les yeux du coin de son tablier. .Mais ce moment de félicitai ions réciproques dura peu, d'autant plus que le bourgmestre s'était avancé el avait commencé à lire son discours d'une voix mal assurée.
Tandis que le baron van Iterkiiout et sa compagnie écoulaient avec atlentitm, le garde champêtre avait toutes les peines du monde à contenir avec son sabre le> villageois (|ui se poussaient en avant; c'ftaienl surtout les femmes el les jeunes filles qui lui donnaient de l'ouvrage. Ne devaient-elles
LES iMAIlTYllS DE L'IIONNEUU.
pas voir la mariée, belle comme un ange, avec sa couronne de (leurs blanches el de diamants étiiiceiants, avec son voile de dentelle, tombant jusqu'à ses pieds, qui coûtait, disait-on, au moins autant (ju'une ferme de deux chevaux?
Et comme le baron et sa fille étaient changés et rajeunis! Quel liomme imposant (pie ce comte de Ilammes, avec sa taille élancée, sa haute stature et son sourire d'une douceur ineffable!
Le bourgmestre avait achevé son discours. M. van Berkhout le remercia en quelques paroles sorties du fond du cœur, el dit en finissant :
— J'aime cette commune, messieurs, non pas seulement parce que vous êtes de bonnes el braves gens, mais surtout parce que Dieu m'a accordé, sur votre territoire, une faveur inattendue et inappréciable. Je m'efforcerai de reconnaître son bienfait en faisant à votre village autant de bien que mes moyens me le permettront. Et, pour vous prouver que mes intentions à cel égard sont sérieuses, je vous annoncerai comme une bonne nouvelle que j'ai acheté Ouden-Steen, et que j'ai résolu de passer au milieu de vous, mes amis, chaque été jusqu'à la fin de mes jours.
— Vive M. le baron van Berkhout! Merci! merci! Vivent le marié et la mariée! s'écrièrent les membres du conseil communal.
Mais ces cris ne trouvèrent pas d'écho dans la foule. Les villageois, par respect pour le bourg-
mestre et les nobles personnages, demeuraient silencieux, et n'exprimaient leurs sentiments que par des regards sympathiques et des figures radieuses.
Le vieux baron serra les mains de bon nombre d'assistants et adressa à chacun un mot aimable.
— Nous avons pu réserver des places dans les voitures, dit-il alors, au bourgmestre et aux échevins. Si nos autres amis veulent nous suivre aussi à Ouden-Steen pour boire un verre à notre bonheur, nous nous estimerons très honorés. A tout à l'heure, messieurs, à tout à l'heure!
Les voitures s'approchèrent.
Le marié el la mariée montèrent dans la première ; les parents dans la deuxième ; dans la troisième et la quatrième, les nobles étrangers qui avaient assisté au mariage en qualité de témoins ou de parents; dans les deux dernières, le bourgmestre et ses échevins, le docteur, le receveur et le notaire.
Une nouvelle détonalion des quatre canons ébranla l'église et les maisons. Les voilures se mirent en marche à la file, et bientôt la dernière eut disparu au détour du chemin qui conduit à Ouden-Steen.
Toute la population du village suivit comme un torrent; alors seulement les langues se délièrent, et l'air retentit de cris de joie et de bénédictions mille fois répétés.
FIN DES MARTYRS D K L ' Il 0 N X E U U
Il entendit une tourte lutte. (Page 7.