‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 90 sur 225 · UNE VOIX D'OUTRE-TOMBE · texte numérisé non relu

UNE VOIX D'OUTRE-TOMBE

A quelle époque se passa ce fait étrange, c'est ce que je ne saurais dire au juste, peut-être était-ce bien avant le commencement de ce siècle. Il m'a été donné pour une histoire vraie par un de mes amis qui l'avait entendu raconter plus d'une fois par son grand-père.

D'après lui, le fait aurait eu lieu à Tessenderloo, un village écarté de la Campine, à une heure de marche de Meerhout.

Quoi qu'il en soit, je veux vous le raconter aussi bien que je le pourrai dans toule sa simplicité.

Par un après-midi d'été, une trentaine d'en-

fants, garçons et filles, étaient assis sur les bancs usés de l'école de Tessenderloo.

La plupart tenaient la plume à la main pour écrire; les plus jeunes apprenaient à épeler leur leçon dans de petits abécédaires ouverts sur leurs genoux... mais il y avait quelque chose d'extraordinaire qui détournait l'atlenlion de tous ces écoliers, et faisait éclore sur mainte petite bouche un sourire de moquerie ou d'étonnemenl.

Au fond de la salle, devant un pupitre, était assis le sous-sacristain Colas Bol, chargé en ce moment de diriger la classe en l'absence du maître d'école retenu à l'église par ses fonctions de sacristain.

Colas, le sous-niaîlre, était un jeune homme de

UNE \(»l\ D'OL'THK T(»Mi:i.:.

viii}:t-(|uatro ans, point laid ni mal bàii, mais qui avait des cheveux iriiii roujje si ardent (|ue les petits polissons, lor^(p^il les punissait, l'appelaient tout bas le roux Judas, ce (|iie leurs eauiarades plus àg(^s ne se gênaient pas pour dire tout haut.

Au temps où nous vivons les cheveux roux out été mis à la mode à l'aris par les Anj;lais, et, par suite, la même mode s'est propagée chez nous autres qui ne trouvons rien de mieux à (aire (|ue de sii'ger les cxtrava.^ances de l'aris. On voit aujourd'hui à llruxelles mainte demoiselle étaler avec orgueil ses bouch'S couleur de l'eu.

Au tempr' jadis, et même encore lorsque j'étais enfant, il en était tout autrement. On se méliait de tous les roux, et l'on n'était pas loin de les haïr ouvertement, sans même les connaître, uniquement à cause de la couleur de leurs cheveux, l.es peintres n'auraienl-iis pas été la cause de ce sentiment injuste en représentant toujours l'apôtre infidèle avec des cheveux roux?

Peut-être la conscience de ce défaut originel avait-elle produit sur l'esprit de Colas Bol, depuis son enfance, un effet désastreux; car il tenait presque toujours les yeux baissés, montrant une humilité extrême et une timidité telle (|u'il devenait rouge de honte lorsqu'on lui parlait sérieusement. Ordinairement il était très doux avec les écolieis, il élevait rarement la voix et s'acfjuitfail de sa lâche avec une sorte d'iudiiïéreuce jiassive.

Que pouvait-il être arrivé au sous-maitre? A qui donc adressait -il ces gestes siniiuliers? Telles étaient les (juestions que se posaient les élèves et que traduisaient leurs regards étonnés. H renmail les lèvres et soiiriait gracieusement. Parlait-il donc à un être invisible".'

Parfois il tournait la tête de côté et regardait la muraille, et alors on voyait rayonner sur son visage l'expression d'une extase joyeuse. Les enfants se tournaient également vers la muraille la bouche béante et les yeux écarquillés, et cherchaient à découvrir l'objet mystérieux qui absorbait à ce point l'attention du sons-maitre.

Colas s'aperçut er.lin (jue les écoliers l'observaient et le regardaient avec surprise. Le rouge de la honte lui monta aux joues, et il s'adressa tout bas une admonestation |)our se rappeler à l'ordre.

Depuis le matin, les écoliers avaient reinanjué celle préoccupation chez le sous-maiire; mais à présent elle jiaraissait augmenter de plus en plus, à tel point <iu'à la (in les plus âgés <c mirent à murmurer entre eux :

— Le sons-maitre a un <ou|> de marteau ! Il y a une vis dérangée dans son cerveau! Il a un nid de souris dans la tête. Il déménage.

Mais voilà que (|ualre heures sonnent. La classe est finie, et le sons-maitre est délivré de la jiéni-

, ble contrainte qui l'empêchait de donner cours à la douce émotion de scm cœur.

Il est remonté à rhuuible petite chambre (ju'il oicupe dans la maison du maitie d'école. Il est seul mainten.int; il peut se désaltérer a laourc se des doux souvenirs, et se baigner d.ins une mer de brillants rêves d'avenir.

Il sait bien qu'il n'est pas très instruit, mais il a une belle écriture, et, par la protection du vieux curé, il obiiendrait bien <|uelque part, dans un village de la Campine, une place de sacristain. Kn outre, il a mis de côté une petite somme d'argent, sa part dans l'héritage d'un oncle. Ah! s'il était marié, ne rendiait-il pas sa femme heureuse? .N'élèverail-il pas ses enfants dans la vertu et dans la crainte du Seigneur '.'

Il va et vient devant son miroir, il se lave, caresse et arrange ses cheveux roux avec une sorte d'admiration, brosse ses plus beaux habits de fête, noue soigneusement sur sa poitrine sa cravate à (leurs... .Mais il interrompt vingt fois cette agréable occupalion pour regarder vaguement dans l'espace, et alors ses yeux étincellent et un sourire de triomphe se joue sur ses lèvres.

Comment ne serait-il pas heureux en se rappelant ce qui lui est arrivé hier? Lui, le méprisé, le rousseau repoussé, qui n'a jamais osé regarder une jeune fille sans rougir et baisser les yeux aussitôt, voilà qu'il a trouvé une très jolie (ille ({ui l'aime !... Sod creur s'épanouit comme une rose au printemps, sous la puissante induence d'un premier sentiment d'amour...

Ses rêves prennent la forme de la réalité; ses lèvres remuent ; il parle tout seul et ses pandes racontent commentée bonheur inespéré lui est arrivé.

La veille, un dimanche, il était allé se promener sur le chemin de Meerhont. Il avait (lané en rêvassant, et il était arrivé, sans le savoir, jus(|u'au pont de bois sous lequel passe un large ruisseau. Là, il s'élail appuyé sur le garde-fou, et avait regardé l'eau couler. Il pensait tristement à la kermesse de Mcerhout, et aux plaisiis de ceux ([ui s'y trouvaient. Ces plaisirs, il ne pouvait pas y prendre part; le curé le lui avait sév<'rement défendu, et, comme chrétien plus encore que comme sacristainadjoint, il êlail tenu d'obéir au curé.

Tandis (|u'il restait là, pensif, regardant machinalenienl les mille jietites (leurs blanches qui balançaient an-dessus de l'eau leurs rnr«dles en forme d'étoiles, il sentit toutàcoup une main douce se poser sur .son épaule, et il entendit une voix angéli(|ue (|ui lui disait :

— Kli ! Kh ! Colas IJol, mr>n cher garçon, pourquoi restez-vous là à rêver ainsi ? Le ménétrier est assis là-bas sur son tonneau. Venez, venez à la

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